‹ L'Italie mystiqueChapitre 20 sur 53 · L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II

une conséquence fort imporlanle, qu'il avait certainement prévue et cliercliée. Ce rapprochement pacifique entre l'Europe et TAsie, entre l'islamisme et la chrétienté, modifia les idées dont le moyen âge s'était nourri depuis le temps de Pierre l'Ermite. Le préjugé de la croisade se dissipa du jour où l'on comprit qu'il n'était point nécessaire de revêtir la croix et de courir à un stérile martyre pour obtenir des infidèles que le berceau et la tombe de Jésus fussent une enclave sacrée en terre sarrasine. L'entreprise de 1229 a marqué le terme de la croisade œcuménique. On ne verra plus la chrétienté tressaillir et se soulever en songeant aux douleurs de Jérusalem. Dès ce moment l'Allemagne et l'Italie, par conséquent l'Empire, renoncent à la Palestine. Et ce n'est plus à Jérusalem, mais en Egypte, puis à Tunis, que le dernier des rois croisés tentera de ressaisir la clef du Saint-Sépulcre. Mais, ce que la chrétienté perdit dès lors en enthousiasme, le Saint-Siège devait le perdre en prestige; ce duel séculaire, ce jugementde Dieu était pour lui une cause de grandeur ; chaque fois qu'il l'avait provoqué, il avait fait l'expérience magnifique de sa force spirituelle et reconnu que le diocèse de l'évêque de Rome n'avait d'autres limites que celles du monde chrétien. Désormais, et jusqu'au xvi« siècle, chaque fois qu'il appellera les peuples et les princes à la croisade, il étalera sa propre impuissance, vox clamantis in deserto.

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Un pairim(;ine idéal venait d'êlre enlevé à l'Église, une période très noble de son apostolat était fermée pour toujours.

Le régime constitué par Frédéric II, si peu favorable aux libertés de la vie publique, encourageait les libertés de l'esprit par l'atteinte même qu'il portait aux traditions du moyen âge. L'Italie méridionale, que le spectacle des choses nouvelles tenait en éveil, seprêtaavec une sorte d'allégresse à cette renaissance de la pensée humaine. D'autre part, la politique religieuse de l'empereur provoquait contre l'Église et la foi l'esprit de critique, toutes les hardiesses de l'incrédulité. 11 était dangereux, sans doute, de professer dans les Dcux- Siciles les vieilles hérésies du calharisme ou de se réclamer d'Arnauld de Brescia; on passait alors pour un révolutionnaire, tout au moins pour une raison arriérée. Ici l'état des consciences, où le doute, l'indifférence, l'ironie, se jouent déjà avec une grâce toute moderne, est réellement philosophique. La réflexion s'y applique aux choses de la foi, tranquillement, comme à un objet de

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rochorcho clésiiilércssce ; la valeur de la reîi^n'on est inédiléc par des âmes que ne lourmcnlc plus 1 angoisse de leur destinée rclif^ieuse, qui s'habilueiit à coniparer entre elles les religions connues du temps, à les juger avec sérénité.

Un livre précieux pour rintelligence de cette heure singulière dans Ihistoire de la civilisation méridionale, le Novellino, nous a conservé quelques-uns des souvenirs populaires de l'Italie sur la crise traversée alors par le christianisme. Le Novellino^ qui est, en ses plus anciens textes, l'œuvre d'un compilateur unique, probablement florentin, des trentedernières années du xiii* siècle, renferme un groupe distinct de contes venus de la cour souabe et des amis de Frédéric II. L'empereur y est célébré comme « véritable miroir de l'univers pour la sagesse », l'esprit de mesure, la justice, la libéralité ; son fils Conrad, encore enfant, par pitié délicate, y veille sur ses fautes, afin d'en épargner le châtiment à ses pages. Dans celte cour, où les âmes sont si hautes, la pratique étroite, pharisaïque, du culte chrétien est dédaignée, et s'efl'ace devant l'intention droite de la conscience. On a dénoncé à Frédéric un forgeron ce qui tout le temps travaillait en son art, et ne respectait ni dimanches, ni jour de Pâques, ni aucune autre fête, sigrande qu'elle fût» (A^'oi»., 139). L'empereur, en sa qualité de « seigneur et maître de la loi », fait venir l'artisan et l'interroge. « U

me faut gagner quatre sous par jour; je donne douze deniers à Dieu, douze à mon père pour sa vie, car il est si vieux qu'il ne peut plus gagner; j'en jette douze par la fenêtre, ceux que je donne à ma femme ; les douze derniers sont pour ma dépense. » L'empereur se résout sans peine à sacrifier la leltre de l'observance religieuse, à la condilion que l'ouvrier saura tenir sa parole et éviter un piège. Celui-ci se tire d'une épreuve ingénieuse, tout en se faisant compter cent besanls d'or par les seigneurs de la cour. « L'empereur, entendant son récit, se mit à rire et lui dit : « Va, « bonhomme, tu as été plus fort que tous mes « sages. Que Dieu te donne bonne aventure! » Le forgeron rentra donc à sa maison sain et sauf, et maître de faire comme il voudrait.

En face de Frédéric II, nous trouvons, dans le Novellino, Saladin, le Soudan de la troisième croisade, « très noble seigneur, preux et libéral ». Par lui, l'islamisme fait grande figure àcôlé de la religion chrétienne; il donne même, à l'occasion, une leçon de piété aux chevaliers chrétiens. Un jour de trêve, Saladin fit une visite au camp des croisés, il vit manger les seigneurs à des tables « couvertes de nappes 1res blanches »; il vit le repas du roi de France, et loua fort ce bel ordre. « Mais il vit les pauvres gens misérablement à terre, il blAma hautement cela, disant que les amis de leur Seigneur Dieu mangeaient d'une

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façon plus vile que les autres. » Puis, ce fut le lour des croisés d'aller au camp de Saladin. Le Soudan les reçut dans sa tente, où ils foulèrent aux pieds un tapis dont le dessin reprcseritait des croix; « ils crachaient dessus comme sur la terre nue ». Il parla alors et les reprit sévèrement : « Vous prêchez la croix, et vous venez de l'outrager sous mes yeux; vous n'aimez votre Dieu qu'en paroles et faux-semblants, et non en action. » (Nov,, 71.)

ïl restait une religion à relever, la vieille foi juive, la mère des deux autres qui, en Occident comme en Orient, la traitaient avec une telle dureté. C'est en présence de Saladin que la Bible prendra, selon le conteur, sa revanche de l'Évangile et du Coran. Le Soudan avait besoin d'argent: il fit venir un riche juif, afin de le dépouiller. Il lui demanda quelle était la meilleure foi; si le juif répondait: la juive, c'était une injure à la foi du maître; s'il disait: la sarrasine, c'était une apostasie; dans l'un et l'autre sens, un prétexte à confiscation. Mais le juif avait en réserve une histoire édifiante, qui remonte peut-être à la captivité de Babylone : « Messire, il y eut un père qui eut trois fils et un anneau orné d'une pierre précieuse, la meilleure du monde. Chacun des tils priait le père de lui laisser la bague en mourant. Et le père, pour contenter chacun, appela un bon orfèvre et lui dit: « Maître, fais-moi deux anneaux

« semblables à celui-ci et mets à chacun une i)ierre « pareille à celle-ci. » Le maître fît les anneaux si ressemblants que personne, hormis le père, ne pouvait distinguer le vrai. Il fît venir ses fils chacun à pari, et dit le secret à chacun, et chacun crut recevoir le vrai anneau, que le père seul connaissait bien. C'est l'histoire des trois reli» gions, messire. Le père qui les a données sait quelle est la meilleure, et chacun de ses fils, c'est-à-dire nous autres, nous croyons que nous vivons la bonne. » Le Soudan fut émerveillé, et laissa le juif s'en aller sans lui faire de mal. {Nov., 112.)

Voilà un apologue qui dut faire grande fortune dans ce Midi italien si peu propre au fanatisme, soit religieux, soit politique. Après les Byzantins, il avait accepté les Arabes en Sicile, puis les Normands dans les Deux-Siciles; il avait vu, sans étonnement, les princes souabes remplacer les aventuriers français, et quand, dans la cour à demi orientale de Frédéric II, il contemplait le bon accord des évêques latins et des évêques grecs, des imams arabes et des rabbins juifs, cette harmonie de toute» les religions et de tous les clergés lui semblait un symbole touchant de son histoire si variée. Mais cette paix religieuse aperçue de loin par l'Italie guelfe, par le monde des moines, paraissait un pacte abominable avec Satan, une nouvelle et plus odieuse trahison de l'empereur contre la foi chré-

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lionne. L'o[)liquc très particulière selon la(|uelle Rome a considéré de tout temps les opinions contraires à rorlliodoxie romaine, montra aux partisans du Saint-Siège la réalité sous un jour étrange. Tolérer et concilier comme également bonnes toutes les révélations, fit bientôt l'efiet d'un outrage égal indigé à toutes. Moïse, Jésus et Mahomet recevaient ainsi le môme soufflet de la main impériale. Le De Tinbus Imposloribus, qui causa, an moyen âge une terreur d'autant plus profonde que personne n'en vit jamais une seule ligne, ce livre légendaire fut donc attribué, sans hésitation, à Frédéric II. A l'origine, ce titre « les Trois Impostexirs » n'avait été qu'un blasphème prêté gratuilement par les scolastiques au philosophe arabe Averroès. Le pape Grégoire IX en fit une doctrine, dont il nomma délibérément l'inventeur : « Ce roi de pestilence assure que l'univers a été trompé par trois imposteurs, tribus baratoribus; que deux d'entre eux sont morts dans la gloire, tandis que Jésus a été suspendu à une croix » (Histor. Diplom,^ t. V, p. 339). Et, de celte doctrine démoniaque, l'imagination populaire, échauffée sans merci par la prédication des mendiants, fit, du vivant de l'empereur, un livre que l'on rechercha et dont on voulut trouver l'auleur pendant cinq siècles. Après Frédéric II, Pierre de la Vigne, Machiavel et Giordano Bruno, Spinoza fut l'un des derniers philosophes que les chrétiens zélés accusèrent de l'avoir écrit.

Grégoire IX dit encore de Frédéric II, dans le document que je viens de citer : « Il ment au point d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu créateur de l'univers et toutpuissant est né d'une vierge.... Il ajoute qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des choses et par la raison naturelle. » Nous touchons enfin à la véritable hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison.

11 a, pour cette grande nouveauté, des alliés venus de bien des côtés et qui s'entendent sans peine autour de lui et avec lui, les Arabes, les juifs et les épicuriens, c'est-à-dire les incrédules

épars dans tonte l'Ilalie. Ajoulez à cctle arnnéo qui se recrute dans le monde entier, en Syrie comme en Espagne, des Grecs savanis, asiatiques ou siciliens, tels que ce maître Theodoros, qui fut comme le chancelier philosophique de l'empereur, et rédigeait la correspondance arabe du maître avec les sultans du Caire, de Tunis et du Maroc; des mathématiciens tels que Leonardo Fihonacci, de Pise, le premier algébriste chrétien; des transfuges du Midi albigeois, troubadours ou rabbins, qui apportaient les souvenirs d'une contrée où la civilisation chevaleresque s'était accommodée soit de l'hérésie, soit de l'indifférence religieuse. A l'aide de tous ces esprits libres ou de ces mécontents, Frédéric II fit voir au moyen âge, à l'heure où la scolastique allait jeter en France son plus vif éclat, que la pensée de l'homme, affranchie de toute discipline Ihéologique et des textes de l'Écriture, pouvait scruter les secrets de Dieu, interroger les mystères de l'âme, découvrir les lois de la nature.

Ce qui caractérise surtout la rénovation intellectuelle dirigée par les Hohenstaufen, c'est la prédominance de la culture arabe. Mais, remarquonsle, ce n'est point l'islamisme que l'empereur opposait au christianisme; la tradition musulmane à laquelle il s'est rattaché est celle des dissidents même de l'islamisme. Le mouvement de libre examen, inauguré à Bagdad dès le viii® siècle, et

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dirigé contre la divinité du Coran et le dogme de la prédestination, avait passé en Espagne avec les Ommiades. Là, malgré le fanatisme populaire et les violences des Almoravides, il avait grandi en Andalousie, dans l'école de Cordoue, et s'était incarne, au xii^siècle, dans la personne d'Averroès Averroès fut, pour le moyen âge, le philosophe arabe par excellence, et l'ensemble des négations accumulées par quatre siècles de dialectique et recueillies par lui sembla une si monstrueuse impiété, que l'Église le marqua, à son tour, comme « Patriarche de l'athéisme » et comme Antéchrist. Ibn Tofaïl, qui passa pour l'un de ses maîtres, avait déjà professé l'indifférence absolue en matière religieuse et le droit de la conscience à connaître librement le bien et le vrai. Averroès est tout rempli de dédain aristocratique pour le dévot médiocre, condamné à la foi des simples, aux superstitions théologiques; il prouve d'après le Coran même que Dieu ordonne la recherche de la vérité par la raison et la science, que le philosophe seul comprend vraiment la religion. « La religion propre aux philosophes, dit-il, est d'étudier ce qui est. » (Renan, Averroès et l'aver., 2^ édit., p. 167.) Les croyances courantes sur Dieu, les anges, les prophètes, les cérémonies sacrées, la prière, la pénitence, sont excellentes pour l'ignorant, l'homme du peuple. Quant au sage, il gouverne sa conscience comme il lui plaît, il peut

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rlioisir, entre plusieurs rclif,^ions, la plus noble, ou se conlcnler d'une exégèse idéalislc des symboles et (les dogmes de la religion établie. Sa raison renferme une r-^vélation complète : il y trouve la doctrine, la morale et le culte, selon la mesure qui sied à une âme d'élite.

L'averroïsme fut donc le bienvenu à la cour souabe, où, suivant une tradition incertaine, les deux fils d'Averroès auraient représenté quebjue temps la sagesse paternelle. La civilisation sicilienne se laissa volontiers pénétrer par ce scepticisme élégant des Arabes qui devint son allié contre les ennemis de l'empereur, l'intolérance des papes, le zèle farouche des guelfes, les clameurs des moines et du petit clergé. Frédéric II montra, par la conduite de toute sa vie, à quel point l'éclectisme dédaigneux des docteurs musulmans convenait à son génie : il sut garder, avec la religion dominante de l'Occident, les relations indispensables à la politique de l'Empire, tout en guerroyant sans Irêve contre le Saint-Siège et tout en se réservant, au fond des harems de Lucera et de Capoue, parmi ses eunuques et ses astrologues, de perpétuels retours à l'islamisme.

Mais les Arabes et, à côté d'eux, les juifs espagnols ou provençaux, leurs disciples immédiats, devaient initier encore les Deux-Siciles à une œuvre rationnelle plus haule que le sceptirisme ou rindiirércnce religieuse. La fonction natuicUe

de la raison, dès qu'elle s'est dégagée du côté de la théologie ou de la foi, est de se poser à ellemême les problèmes que la religion résout, et d'expliquer l'ensemble des choses sans recourir à l'action divine. Cette enquête très libre, dont la science est le fruit, avait été inaugurée par les philosophes grecs, et, depuis plusieurs siècles déjà, les Arabes, guidés par le sentiment juste des traditions intellectuelles, s'avançaient sur le chemin frayé jadis par la Grèce à l'humanité. Ils y avaient rencontré aussitôt Aristote; ils en avaient lu, commenté et traduit la prodigieuse encyclopédie. L'Occident chrétien, l'Université de Paris s'étaient formé, à leurs leçons^ une idée souvent bien trouble du péripatétisme et de la sagesse antique. L'Église, étonnée qu'on pût tirer d'Aristote des solutions si contradicloires, tantôt condamnait, tantôt embrassait avec vénération le vieux maître. Elle employait toutes ses forces à le plier au régime de la scolaslique, à mettre le rationalisme grec au service de la théologie, à trouver dans les traités du Stagirite une exégèse continue pour sa métaphysique, sa physique et sa cosmologie religieuses. A l'époque même où nous sommes arrives, vers le milieu duxiii® siècle, Aristote allait régner sur l'École par ses grands interprèles, Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Thomas d'A. juin. Mais cet Aristote, que l'Église regarde alors comme une sorte de précurseur païen de Jésus-Christ et

qui, au xiv« siècle, dans les pcinlurcs d'Orragna, de Gozzoli, de Gaddi, dcTraiiii, se lient, parfois à la façon d'un diacre, à côté de sainlTIionias foulanl aux pieds Averroès ou Mahomet, n'est plus un docteur bien inquiétant: c'est le maître du syllogisme, qui laisse les scolastiques ratiociner d'une manière assez innocente sur la matière et la forme, le principe d'individuation, le dernier ciel incorruptible, le premier moteur immobile.

Ce n'est point là TAristote hérésiarque d'Averroès et des Arabes, celui que l'empereur Frédéric avait associé à son entreprise philosophique. A Bagdad, au Caire, à Tolède, à Cordoue, le péripatétisme musulman avait extrait de \di Métaphysique et du Trailé de l'Ame deux question» dangereuses dont la solution confirma singulièrement, au sein de l'islamisme, la révolte des consciences incrédules. Or les livres d'Averroès donnaient avec clarté l'état dernier de ces questions, Tune, l'éternité de la matière, qui implique la négation d'un Dieu créateur, l'autre, l'intellect actif et universel, qui mène à la négation de l'immortalité personnelle. (Renan, Averroès^ ch. ii.) Sur le premier de ces problèmes, les plus graves que doive trancher d'abord toute religion, l'inlerprétation arabe a serré de fort près la pensée du Stagirite. Si la matière originelle n'est que la simple possibilité d'être, toute substance est ainsi éternelle par sa matière, c'est-à-dire par sa puissance d'être. La

malicre n'a pas été engendrée, elle est incorruptible. La série des générations sorties de ce fond éternel est infinie; le mouvement, qui est la condition du devenir, est, lui aussi, éternel et continu, puisque tout mouvement a sa cause dans celui qui le précède. Le monde est donc incréé, éternel : Dieu n'en connaît que les lois générales, il s'occupe de l'espèce et non de l'individu, car, s'il connaissait le particulier, il y aurait innovation perpétuelle dans son être. La doctrine de l'intellect unique est parallèle à cette métaphysique; mais, comme elle se dégage avec une précision moindre de l'œuvre d*Aristote, l'imagination philosophique des Arabes, qui n'ont jamais eu, dit M. Renan, un sens très net de la personnalité de la conscience, y a marqué davantage son empreinte. Pour Averroès, l'intellect actif, commun à tout le genre humain, n'est autre chose que l'universalité des l)rincipes de la raison, l'unité de nature psychologique dans l'espèce entière. La raison, indépendante de l'individu, est une chose absolue, impas sible; l'humanité, qui est l'acte même de cette raison, est nécessaire, éternellement renaissante. L'intellect universel, séparable du corps, est incorruptible. Il est seul immortel, comme les lois qu'il pense; l'intellect individuel, sensibilité, mémoire, passion, souiîrance, amour, tout ce qui fait de l'homme une personne distincte des autres hommes, est corruptible, périssable, se dissipe

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avec les élcmcnls niorlels du corps. Mais rinlcl- Icct immoiiel est absolument dépourvu de conscience. Que riiomme n'altcnde donc ni résurrection, ni joies paradisia(iues et' qu'il rie des douleurs éternelles. Le péripalélisnie arabe a chassé comme des rêveries d'enfant les deux grandes espérances, en môme temps que la suprême angoisse de l'humanité, le Dieu créateur et paternel et la vie future.

Frédéric II se préoccupait sincèrement de ces hauls problèmes, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances communes de son siècle Il dirigeait à sa cour une véritable académie philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède, Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait apporté, en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du Traité de l'Ame. En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie, d'Egypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes points de métaphysique le juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur d'une encyclopédie. Vin" quisilio sapientix\ il renouvelait enfin, vers 12^0,

celte enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis près d'Ibn SabindeMurcie, le plus célèbre dialeclicien de l'Espagne. Celui-ci répondit a pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme », et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de Questions Siciliennes^ avec les demandes de l'empereur, dans un manuscrit d'Oxford. « Aristote, interrogeait Frédéric, at-il démontré l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments? Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet : Le cœur du croyant est entre les doigts du miséricordieux*? »

Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession du surnaturel. Et

1. RenaNj Averroès. Amari, Journ. asiatiq., 1853, p. 240. Di Giovanni, Stor. délia Filos. in Sîcil., 1. 1, p. 124.

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coiiimo le fond de loiite iiiéinpliysiciiie rcdîlc une doctrine morale, les partisans de l'empcireur, ceux qui aimaient la puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en s'inquiétant assez pou de l'éternité du monde et de rinlellect unique, acciieillircnt avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les Épicuriens de Florence, en qui le xii« siècle avait vu les pires ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fm du règne de Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti tinrent alors la tête du part» impérial dans l'Italie supérieure ; ils dominèreni avec dureté et grandeur d'âme, et, à côté d'eux, « plus de cent mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le paradis ne doit être cherché qu'en ce monde » (Comm. ad Infern.^ X). Jusqu'à la fin du xiii® siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse, peutêtre même un matérialisme radical. « Quand les bonnes gens, dit Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver

qu'il n'y a pas de Dieu. ^) (Decamer.^ yi, 9.) On a\ait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait, écrit Viliani, « ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs de la chair ». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà voltairienne : « Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins». On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès. Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II, Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le plus « magnanime » de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors de son sarcophage embrasé, et promène un œil allier sur Thorrible région, qu'il méprisera éternellement:

Ed ei s'ergea col petto e colla fronte, Corne avesse Vinferno in gran dispitto.

[Inf., X, 35.)

A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici, le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes pures, l'embûche perpétuelle

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(le Satan, celle terreur des esprits faibles, ont disparu; il ne reste plus (pie les lois immuables (|ui règlent l'évolulion indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait pour première condition une tbéorie toute rationnelle de la nature.

C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes, alchimistes et médecins, ramenèrent rilalie méridionale. Vers 1230, Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de Vllistoire des Animaux. Maître Théodore était le chimiste de la cour et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les études médicales, d'après les méthodes de la science arabe, l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons, l'expérimentation des eaux thermales Frédéric rétablit le règlement des empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le

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livre De arte venandi cum avibus, qui lui est attribué, est un traité sur Tanatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples conlaient des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des hommes pour étudier la digestion ; il élevait des enfants dans l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Frà Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate et de folie [Cron.^ 169, 170). Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui semblaient suspectes de maléfice et de sorcellerie. L'Italie, engagée par les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde visibM.

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Enfin, partout où se répandit la culture souabe, on trouve des foyers de poésie en langue vulgaire où rindiiïérence religieuse et la philosophie naturelle que je viens de décrire se manifestent encore. L*amour en est le thème unique, non plus l'amour purifié par une sorte de mysticisme, l'amour plus fort que la mort elle-même, tel que la France du nord le connaissait par les romans de la Table-Ronde; non point l'amour ardent, sensuel, mais tourmenté par la honte et la peur du péché, tel que les lettres douloureuses d'Abélard et d'Héloïse l'avaient révélé au moyen âge; mais la passion élégante, curieuse du plaisir, étrangère à toute souffrance aiguë, très résignée au changement et qui se joue allègrement parmi les petits orages qu'elle aime à soulever, l'amour raffiné que les Provençaux chantaient depuis deux siècles. Ici évidemment, les modèles, imités de trop près par les troubadours siciliens*, ont quelque peu altéré l'originalité du sentiment; on ne soupçonne

1. Gaspàry, Sicilian. Dichterschule des dreAzehnt. hahrJund. ch. II.

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guère les voluptés violentes des sérails des Deux- Siciles dans les soupirs caressants, les jolies querelles en langage subtil, la musique charmante et légèrement cAfantine de la lyre provençale^ Tous, l'empereur, le roi Frédéric, le roi Enzo, Pierre de la Yigne, comme les poètes d'un nom moins illustre, ils chantent sur le même ton le sourire et la perfidie de leur maîtresse, « fleur enire les fleurs ».

La flore d'ogne fîore, si fine, et d'un visage si pur,

Tant è fine e pura^ blonde, avec sa figure blanche comme l'argent,

Bionda, viso dargiento.

Ne les croyez qu'à demi s'ils vous disent, comme Pierre de la Yigne, qu'ils « meurent d'amour » ou, comme Tommaso di Sasso di Messina, qu'ils « deviennent fous à force xL'amour »,

Son divenuto paccio^ troppo amando.

Cette dévotion chevaleresque n'est qu'un jeu d'esprit; ces âmes raisonnables ont trop franchement renoncé à l'idéalisme pour consentir aux grandes

1. Vou' notre ouvrage les Orig. de la Renaisê.en liai., cb. VI.

L'EMPEREUR FRÉDÉRIC h. 179

angoisses de l'amour malheureux; elles rcclierclient trop ingénument les douceurs réelles de la })assion, pour en savourer volonliers les désenchantements ou les amertumes. S'ils se lamentent sur la mort de leur maîtresse, ils laissent entendre que tout est bien fini, sans espérance; ils n'entrevoient point Vau delà des vrais poètes de l'amour, la région où survit le fantôme immortel des amours terrestres. Le passé et ses joies, maintenant détruites, occupent tout leur cœur. Un amant s'écrie : « Mort féroce, impitoyable,... tu m'as enlevé mes plaisirs et mes jeux »,

ToUo m'ai H sollazo e' l gioco.

Une maîtresse qui pleure son amant dit à la mort : « Tu m'as enlevé mes jeux et mon allégresse, tu as changé mes ébats en grande tristesse* »,

del mio diporto Messa m^ài in gran tristeza.

Celte émotion est sincère, et ne doit rien à l'artifice lilléraire. C'est déjà le cri de la Fiammetta de Boccace, que son amant a délaissée. L'épicurien, pour employer le nom que le moyen âge italien a donné aux représentants du monde

1. D'Ancona et GoMPARETTi, leAntiche Rime volgari, t. I, 51, 17, 38, 21, 74, 75,

ISO L'ITALIE MYSTIQUE.

souabe, ne sait point se consoler de la jouissance perdue par le charme mélancolique du souvenir, encore moins peut-il vivre pour un amour sans volupté et comme affranchi de sa loi de nature. On n'imagine pas aisément Dante ou Pétrarque chantant Béatrice ou Laure dans les fêtes sarrasines de Frédéric II,

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On peut maintenant déterminer avec précision quelle fut, pour la conscience italienne, l'importance de la civilisation gibeline. Dans l'œuvre historique de l'empereur, les entreprises même qui ont le plus fortement frappé l'imagination du siècle, à savoir, la lutte contre le Saint-Siège, l'effort tenté pour dépouiller le pape de sa primauté sociale, la croisade toute diplomatique de 1229, la constitution d'un empire despotique dégagé du pacte féodal et de la vieille tradition mystique sur le balancement des deux pouvoirs, ont été, croyons-nous, les nouveautés les moins graves; elles ont seulement confirmé le moyen âge italien en quelques-unes de ses idées les plus anciennes, celles-ci, par exemple, que l'état de la

L'EMPERKUn rnÈDÉRIC II. t8J

soriélé politique, aussi bion que celui de l'L];:lise ellc-uiômc, n'élait point ininiuablc coninie un (lognic; (jue les rapports entre les hommes et leurs maîlres temporels ou spirituels [jouvaionl changer selon les nécessités du temps; que l'ascendant de l'Église sur rhumanilé était reOet de condilions transitoires et, par conséquent, aussi mobile que ces condilions mômes. On verra lout à l'heure que, dans la suite du xiii* siècle, les plus dangereux ennemis, non seulement du Saint- Siège, mais de l'orlhodoxie romaine, ont été les exaltés du christianisme, qui croyaient procéder de Joachim de Flore et de saint François, et maudissaient de la façon la plus véhémente le nom et le souvenir de Frédéric II.

C'est par l'esprit philosophique que cette civilisation a véritablement apporté quelque chose de nouveau dans la vie religieuse de l'Italie. Elle a montré qu'il était possible, par le développement naturel de la raison, de se détacher absolument du christianisme. Mais, comme en esprits réellement libres qu'ils étaient, les Hohenstaufen n'ont jamais essayé de substituer à la communion romaine soit une religion diirérente, soit une hérésie hostile, ils n'ont point fait entendre qu'il fût rigoureusement nécessaire d'abandonner le christianisme. Ils ont donné à la péninsule une leçon d'indépendance intellectuelle. Par cela, ils répondaient aux instincts profonds de l'âme italienne.

E. Gebhart. — L'Italie mystique. 13

Ils permettaient aux hommes convaincus de Texcellence de la vie rationnelle, comme à ceux qui ré|)up:naient le plus ouvertement à l'action du pnHre sur l'individu, à l'action de l'Église sur la société, de réserver en leur cœur la mesure de foi chrétienne qu'ils jugeaient bonne. La culture sicilienne a produit beaucoup d'incrédules ou d'indifférents, mais elle a raffermi, chez les Italiens, le doût de la religion personnelle, la recherche libre des choses divines; dans l'âge de saint François et comme le fit saint François, elle les arracha pour longtemps au christianisme scolastiquequ'Abélard avait contredit au xii« siècle et que l'Université de Paris allait constituer par un si dur labeur. Seulement, par l'effv t môme de sa philosophie dominante, elle posa, au sein de la chrétienté italienne, un lest très utile qui maintint loin des extrémités du mysticisme individuel les plus raisonnables de ses chrétiens.

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