‹ L'Italie mystiqueChapitre 21 sur 53 · JEAN DE PARME. — FRÀ SALIMBENE · texte numérisé non relu

JEAN DE PARME. — FRÀ SALIMBENE

Saint François d'Assise avait, comme tous les fondateurs religieux, jugé très haute la nature humaine; il crut que l'idéal de pureté, d'ascétisme et de charité embrassé par ses premiers frères serait toujours la lumière de son ordre et la consolation de l'Italie. Cette âme excellente ne se trompa qu'à demi. Pendant plus d'un siècle, l'élan mystique continua dans l'institut d'Assise, il alla même parfois si haut et si loin que les franciscains qui voulaient sincèrement rester fidèles à la révélation du maître perdirent de vue la terre, la société civile et même l'Église. Saint François n'avait pas prévu que les vertus qui firent la noblesse de l'ordre naissant devien-

(iraient un danger le jour où celui-ci, remplissant toute la chrétienté, manifesterait un christianisme apostolique en contradiction avec 4a discipline, les traditions historiques et les nécessités temporelles de l'Église romaine. L'appréhension d'un conflit entre les religions traversa peut-être un instant l'esprit d'Innocent IIÏ. Saint François n'était point capable de le soupçonner. Tout au plus entrevit-il, dans les derniers jours de sa vie, que beaucoup parmi ses frères se lasseraient vite d'une règle trop rigide, et, par faiblesse ou découragement, chercheraient à s'accommoder avec le siècle. Il put croire à des apostasies, mais il avait en Dieu une confiance trop candide pour que la pensée triste d'un schisme fût jamais entrée dans sa conscience.

L'exaltation croissante du christianisme franciscain s'explique par deux raisons très fortes. La première est dans le prestige même de samt François. Il avait laissé dans le souvenir de ses disciples une image presque divine. Le peuple disait, même de son vivant: « 11 exauce ceux que Dieu ne

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ne vent plus entendre ». On le considrrait comme une sorte de messie, chargé par Dieu d'accomplir les promesses de Jésus ; de là à regarder la bonne nouvelle d'Assise comme le canon définitif de la croyance religieuse, et la chapelle de la I^)rtiuncule comme le tabernacle de l'Église universelle, il n'y avait qu'un pas à franchir. La seconde de ces raisons est la liberté extraordinaire que François rendit aux consciences enflammées par le zèle d'une perfection toujours plus haute. C'était un ferment toujours en travail, qui souleva le XIII* siècle italien et fit éclore comme une floraison de créations religieuses. On croyait d'ailleurs imiter le fondateur, en cherchant à se rapprocher de Dieu, comme il l'avait fait jadis, par un mouvement tout personnel. Ainsi, l'adoration accordée à cette grande figure et l'invention individuelle de la voie du salut devaient porter le monde franciscain à se tenir pour une famille d'élite, plus soucieuse de l'indépendance de sa foi que de l'obédience commune à la hiérarchie ecclésiastique et du respect de la lettre étroite de la doctrine.

C'est la vertu caracterisuquo de l'ordre, et la plus facile à pratiquer, pour chaque affilié, puisqu'elle était à la charge de la communauté tout entière, la pauvreté parfaite, qui fut l'occasion d'une longue crise, dont la première période seule se rattache au dessein de ce livre. Jusqu'en 1312, au temps du concile de Vienne, le débat ne porta

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fil apparence que sur une queslion de discipline franciscaine. Les vrais fidèles de saint François, les observants, les spirituels, défendaient le précepte du renoncement absolu contre ceux qui devinrent les conventuels, bâtirent de grands couvents, revinrent à la propriété monastique, aux lettres humaines, aux sciences profanes. A partir de 1312, la question s'agrandit tout à coup; il s'agit alors de la pauvreté même du Christ et des apôtres qui, n'ayant rien possédé en propre, faisaient aux chrétiens, de cette vertu, un article strict de foi. L'Église séculière, la papauté d'Avignon furent profondément troublées par cette nouveauté que soutenaient, parmi les spirituels, les plus ardents, les petits frères, les fraticelles. L'affaire se compliqua en outre par l'entrée de la politique dans la théologie et l'intérêt que l'empereur et les princes portèrent à une doctrine très propre à diminuer la force temporelle de l'Église. L'ordre franciscain compta alors, surtout dans le midi de la France, des hérétiques et des martyrs ^

Il ne s'agit ici que de la longue préparation à cette crise aiguë, de la période marquée par le livre singulier de Frà Angelo Clareno, VHistona

1. Voir Biblioth. de V École des Chartes, 1886, la thèse de M. L. Richard: Jean XXII et les Franciscains, et, au t. 111 de VArchiv fur Littéral, und Kirch. Gesch. des Mittelalt., lasc. 1, Fr. FiiiRLE, Zur Vorgeschichte des Concils ^oti Vienna,

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Septem Tribulationum ordinis Minorum^ que Waddin^^ n'a connue qu'imparfaitcmenl*. Angelo résuma, dans ce livre, conformément à la méthode chronologique des joachimilcs, en six époques de Irihulalions, les lulles et les douleurs de la communauté des spirituels à partir du milieu du xiii° siècle; la septième époque, qui est commencée au moment où l'auteur écrit, conduira les vrais frères jusqu'au jour du triomphe final de leur chrétienté. Frà Angelo se débattit pendant soixante-dix ans contre la persécution ; il fut accusé d'hérésie, condamné à la prison perpétuelle, délivré, en 1289, par le général Raymond Gaufridi, puis, après un court repos sous le pontificat de Célestin V, obligé de se cacher dans une île de l'Adriatique ou les ermitages de la campagne romaine et du royaume de Naples, afin d'échapper à Boniface YIH. Il mourut en 1337, chargé de jours, après avoir recueilli dans sa chronique les souvenirs des derniers compagnons de François d'Assise et le témoignage du grand combat que lui-même il avait soutenu, pendant plus d'un demi-siècle, pour la bonne doctrine, entre l'âge de Jean de Parme et celui de Dante.

Il avait écrit en 1317 au pape Jean XXII une

1. Voir à VArchiv. t. I, fasc, 4, Ehrle, Die Spiritualen, ihr ferhàltniss zum Franciscanerorden und zu den Fraticellen; l. H, fasc. 2j VHistor. Sept. Tribulal. Fel. ïocco, Docum. franciscani, à VArchiv. stor. ital.j 1886, Disp. Y.

longue épître apologétique pour défendre l'orthodoxie de ses frères; à la même époque, de sa résidence d'Avignon, plus tard encore, des environs de Rome ou du fond de la Basilicate, il écrivit des lettres aux spirituels épars dans toute l'Italie, afin de les raffermir dans leur foi, selon la tradition des premiers apôtres. Ces documents sont des plus précieux; ils exposent, avec plus de clarté et de sérénité que V Histoire des Tribulations, le fond dernier de la doctrine des francis'-ains rigides, telle qu'elle fut fixée au lendemain de la mort de saint François et se perpétua, comme un symbole adopté par toutes sortes de sectes, accepté par les joachimites du xiii* siècle, jusqu'à la crise des fraticelles, VEpistola excusatoria témoigne d'un ferme attachement à la foi de l'Église romaine, « la seule Église véritable ». Elle repousse les calomnies dont les mystiques ont été accablés sous Boniface VIII, celles-ci, entre autres, que, pour eux, l'Église de Rome avait perdu l'Esprit saint, que le véritable sacerdoce résidait dans la communion des spirituels^ que l'Église d'Orient est meilleure que celle d'Occident. « Nous sommes seulement des pauvres ou des frères ermites, qui observent au désert la pauvreté à laquelle ils ont engagé leur vie. » Mais, à ses frères, Angelo écrit d'un ton moins humble. « Le Christ nous a parlé par les Pères, les Apôtres, les Prophètes, les martyrs, les docteurs, les saints, il nous a parlé en dernier lieu par son fils séraphique

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François, liorilierde tous ses aulros témoins.... Le bienheureux François a élé dans le monde sous la forme du Ciiiist cruridé ; il s'est iiiimilié, c'est pour(|uoi le Clirist Ta exalté. 11 a appelé François à la pratique de la pauvreté parfaite, il l'a choisi pour cette mission et lui a ordonné d'adopter la règle évangélique; et le pape Innocent a annoncé au monde, dans un concile général, que, par obéissance pour le Saint-Siège, saint François avait choisi la vie évangélique et avait promis de la garder pour complaire au Christ.» « Chercher les choses célestes, désirer les Sj)irituelles, mépriser les terrestres, tendre à celles qui sont en avant, oublier celles qui sont en arrière, là est notre vœu, l'imitation du Christ, le gage de notre immortalité, l'observance parfaite, contre laquelle ni loi ni décret ne peuvent rien, à laquelle doit céder toute autorité et toute puissance.... Que si un roi ou un pape nous ordonnait quelque chose de contraire ù cette foi, à la confession de cette foi, à cette charité et à ses œuvres, nous obéirions à Dieu plutôt qu* aux hommes,.. Le Christ, sauveur unique, enseigne à tous, par l'exemple de sa vie et sa prédication divine, le chemin du salut et de la justice, aux époux qui ont des épouses et des biens, aux clercs et aux chanoines qui possèdent en communauté,à ceux qui, imitant sa vie et celle des apôtres, ne possèdent rien, font vœu de ne rien avoir, de ne rien vouloir en propre.... Fuyez ceux qui vivent

mal, obéissent au ventre et à l'avarice, i.e leur parlez point, mais pleurez sur eux et priez pour eux. Honorez le seigneur archevêque et les autres clercs, et ne considérez pas leurs péchés, car vous avez promis de vivre comme si vous étiez morts pour eux et étrangers aux choses qu'ils font.... La Règle est supérieure à toute autorité, Tobéissance à la Règle passe avant l'obéissance aux ministres, au général, au cardinal protecteur.... Il n'y a pas d'autorité dans la Règle contre la Règle, comme il n'y en a pas dans l'Église contre l'Église.... La Règle est le remède à la tyrannie des faux prélats, car rien ne peut prévaloir contre elle.... Saint François n'y a rien mis de lui-même, il écrivit sous la dictée de Jésus-Christ. » Le hardi franciscain termine cette, lettre par une consultation bien curieuse sur le cas d'un homme « de bonne et sainte volonté » à qui l'autorité ecclésiastique a interdit les saints mystères et qui sollicite l'absolution du pontife. Angelo cite l'apôtre : « Tout ce qui ne procède pas de la foi est péché « ; la foi, ajoutait-il, est le jugement même de la conscience. Sans doute, il serait bon que le pape donnât l'absolution à cet homme, mais Angelo ne veut pas que l'on rétrécisse la conscience par la casuistique, et qu'on effraie ce pécheur par les difficultés du sacrement. « Nous sommes tous renfermés, à cause de nos péchés, dans l'ombre de la mort; prions donc d'un cœur repentant, afin que la grâce e/face les souillures de ^os

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fautes-, nous aurons ainsi, par celle conTcssion anticipée, confcssivne previa^ une rémission et une absolution intérieure plus larges que ceux qui nous al)SOudraient ne pourraient les comprendre. Toute crainte sera chassée de nos cœurs, nous goûterons la paix par la foi, le témoignage de notre cœur et de l'esprit du Christ. Car, lorsque l'esprit de conlrition louche l'dme, il enlève la tache du péché, et il nous enseigne ensuite l'obéissance et le respect qu'il convient d'accorder aux ministres de l'Église et aux sacrements divins. »

Cette théorie, écrite seulement au début du xiv« siècle, répond, dès le milieu du xiii", à l'inévitable évolution du christianisme d'Assise. Par la pauvreté et la vie intérieure, ce monde des spirituels échappait à la main de l'Église. Celui qui est dénué de toutes choses, mais à qui l'aumône ne manquera jamais, est insaisissable : il est libre comme l'oiseau. Mais l'homme qui se charge de purifier lui-même sa conscience par ses larmes n'a plus à se préoccuper du prêtre, des œuvres qu'il ordonne, de la pénitence qu'il impose : le sa-

lui résulte d'une entente directe entre le chrétien et Dieu. Il est clair qu'une société relig^ieuse où se manifeste une théologie aussi libre forme une Église dans l'Église, une chrétienté indépendante dans le christianisme. Les mystiques se détachaient de Rome, revenaient à la solitude des anciens ermites, s'éloignaient peu à peu de la famille chrélienne. Ils retournaient à l'ascétisme de Joachim de Flore, compromettant ainsi, dans son œuvre de charité, la fondation même de saint François.

L'apôtre est à peine mort, que le conflit s'annonce entre les frères qui veulent demeurer unis au Saint-Siège, et ceux pour qui l'inspiration évangélique est supérieure à li discipline hiérarchique. Les spirituels de la première heure se heurtèrent au vicaire de saint François, Élie de Corlone, qui gouverna pendant quelques années la société franciscaine, avec une énergie et une finesse remarquables*.

C'était un politique, un homme avisé, très capable de fourberie, peut-être un lettré. Il songea à substituer le régime despotique à la constitution parlementaire de l'ordre. Il dit aux frères que la Règle stricte était bien dure, faite seulement pour des hommes pareils au fondateur ot

1. Les premières chroniques ne sont d'accord ni sur le moment où il fut élu général, ni sur le nombre de fois qu'il occupa cette dignité.

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« voisin» de Dieu >> ; il obtenait en môme temps <iu Saint-Sirgc des adoucissements à la loi do pauvreté et la permission de recevoir de l'argon I per interposilas perso7ias. C'était le moyen de lourncr Id Règle et Cz rapprocher Tordre de l'Église par la communauté des intérêts terrestres. Tous ceux « qui gardaient rinsj)iration de saint François » se réunirent en secret, par crainte « de la puissance dé cet homme et du nombre de ses adhérents ». Élie, disait-on, vivait comme un prince, grdce à l'argent recueilli pour la basilique d'Assise: il avait des valets, des chevaux, une table somptueuse, le train d'un évêque féodal; le bon Bernard de Quintavalle, premier disciple de saint François, entrait parfois à l'heure du dîner chez le général, et s'asseyait sans être invité, disant : «Moi aussi, je veux manger avec toi les bonnes choses que le Seigneur prodigue à ses pauvres ». Mais Antoine de Padoue prenait les choses au tragique : il reprochait à Élie de ruiner l'ordre par ces privilèges et de détruire « l'état évangélique qu'on avait promis d'observer ». Ce théologien portugais, homme d'action, irascible, opiniâtre, qui osa s'attaquer au vicaire de Frédéric II, Ezzelino, groupa le troupeau timide des mystiques et le traîna jusqu'aux pieds de Grégoire IX : le pape, troublé par les clameurs d'Antoine, soupira et se résigna à déposer Élie de Cortone. Élie porta sa déchéance avec une bonne grâce admi-

rable : il passa tranquillement à l'empereur Frédéric, près de qui il séjourna d'abord comme intermédiaire pacifique entre le pape et César; plus tard, sous Innocent IV, repoussé à chaque chapitre de la Portiuncule du généralat qu'il sollicitait de nouveau, il embrassa ouvertement, en véritable révolté, la cause impériale; il fut même un jour ambassadeur de Frédéric à la cour de Conslantinople. L'empereur mort, Élie revint à Cortone, dans sa maison. Là il bâtit, avec ses richesses, une grande église franciscaine; il était excommunié, libre, fort heureux, n'obéissant ni à révêque ni au pape, sans inquiétude d'ailleurs pour son salut, jusqu'à la dernière heure. Sur le point de mourir, il fit sa paix avec le Saint-Siège et avec Dieu « au nom des mérites de saint François ».

Il avait survécu plus de vingt ans à son adversaire Antoine. Si ces deux héritiers de l'œuvre de François d'Assise, au lieu de se faire la guerre et de pousser l'ordre à une crise dogmatique dont la suite fut si grave, avaient mis d'accord leur bonne volonté, leur passion et leur génie, l'histoire franciscaine et l'histoire religieuse de l'Italie et de la chrétienté eussent été toutautres qu'elles ne furent. L'apostasie d'Élie fit scandale dans l'Eglise : Antoine de Padoue fut canonisé. Néanmoins c'est avec le parti d'Élie que Rome s'entendra bientôt le plus facilement; les conventuels, assngis par le

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soin de leurs inlérôts séculiers, tirent vile cause commune avec le Saint-Siège, qui, en écliange de leurs services, leur prodigua les bulles tempérant la sévérité de la Règle priniilive. Saint Antoine, qui mourut en 1231, eut le temps de former ses frères aux habitudes d'esprit les plus caractéristiques des -spirituels. Il leur inspira le respect superstitieux de la lettre môme de la Règle. On voit, par les sermons du fougueux franciscain, quelle valeur il attribuait aux paroles de tout texte sacré. Ce ne sont que citations de l'Écriture, rapidement commentées. Il n'est point jusqu'aux figures symboliques de l'Ancien Testament qu'il n'applique avec rigueur à sa démonstration; c'est à Goïmbre, au pied des chaires savantes des augustins, qu'il s'était façonné à cette méthode toute scolastique de prédication. Or, le précepte de pauvreté une fois embrassé, par la raison seule qu'il se trouvait dans les paroles canoniques de la Règle, il n'était plus possible de l'adoucir par l'esprit de mesure et de charité qui avait été l'âme de la cont slitution franciscaine et l'un des dons apostoliques de saint François. Saint Antoine légua encore aux siens une tradition originale des observants^ la méfiance contre le clergé séculier, les prélats et les évoques, portée parfois jusqu'au mépris. Il a prêché contre l'Église d'un ton aussi passionné que Savonarole, lui reprochant ses richesses, sa puissance, sa sensualité et le déclin des bonnes

mœurs avec autant de colère, cherchant dans les textes bibliques les vives images que le moine florentin évoquera au fameux carême de 1493 Circumdederunt me vituli multi : tauri pingues obsederunt me. II aggrava ce premier texte par l'injure sanglante que Savonarole empruntera à son tour au prophète Amos: Audite verbwni^ vaccss 'pingues. Il tire de cette inspiration un tableau d'une trivialité toute populaire que Savonarole n'osera pas présenter aux Florentins de Laurent de Médicis: ce La viande des génisses est suspendue à la fumée, où elle attend qu'on la mange. Ainsi les démons suspendront à la fumée infernale la chair des mauvais prélats, où elle attendra un incendie plus cruel, les chaudières ardentes dont parle l'Écriture, c'est-à-dire l'enfer, le lieu de l'anathème, du deuil, de l'ineffable douleur. » Sans cesse le frère Antoine, à qui saint François n'avait donné ni sa tendresse ni sa pitié, revenait à cette satire véhémente des clercs : les moines répéteront longtemps les mêmes invectives; mais ce Portugais criera tout haut à l'Italie la conclusion à laquelle il avait préparé ses auditeurs, à savoir que le culte desservi par les clercs avares et libertins est dérisoire et stérile, indigne de Dieu, qui le rejette, inefficace pour les âmes. « Nos gras chanoines croient être quittes envers Dieu s'ils chantent d'une voix claire, au chœur, un alléluia ou un répons; puis ils rentrent à leurs maisons

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pour se diverlir el bien souper avec leurs histrions et leurs jongleurs. » Antoine élait trop l)()n logicien pour ne pas aller jusqu'au terme dernier de sa pensée, si extraordinaire qu'il fût : la religion vraie s'est retirée de l'Église des clercs, des prélats, des docteurs, pour se réfugier chez les laïques; « le Garmel est envahi par les ronces du désert, car les clercs ne portent plus de fruits, les laïques seuls ont la foi féconde, clerici sunt infructuosi et laïci fructuosiK »

Ainsi, d'une part, lascission était définitive entre les modérés elles rigides; de l'autre, elle se faisait pressentir entre les mystiques et l'Église séculière. Les contradictions des chroniqueurs de l'ordre sur le nom et la suite des premiers généraux ne nous empochent pas de voir clairement la formation de deux communautés irréconciliables, qui se distinguent l'une de l'autre par la théologie et la discipline, même par le vêtement. Le frère Grescentius, canoniste et médecin, qui fut général de 1244 à 1248, selon ï Histoire des Tribulations, suivit la môme voie que son prédécesseur Élie de Gortone, montra la même avidité pour la richesse et la science, la même aversion pour les pauvres couvents épars dans la solitude, et qu'il changeait en somptueux monastères; autour de lui, les frères faisaient la chasse aux

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