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Ibid., Docum

E. Gkbhart. — L'Italie mystique. ---

du péripatétisme excessif de l'École et séparaient Dieu du monde et l'âme humaine de Dieu par un abîme infranchissable. Siger et ses complices niaient l'unité substantielle de la Trinité, la Providence, la création, le miracle, la possibilité pour Dieu de connaître rien en dehors de lui-même; ils affirmaient l'éternité de la matière céleste, du monde, du mouvement, de l'espèce humaine; ils supprimaient Adam, la chute, la raison d'être de la Rédemption, proclamaient la nécessité de toutes choses, l'impuissance de Dieu à modifier l'ordre fatal des formes de l'être, l'âme du monde, l'âme du ciel, les âmes des corps célestes, déclaraient rallie de l'homme inséparable du corps et mourant de la mort du corps, la raison impersonnelle seule immortelle, les astres maîtres de notre volonté, le néant de la théologie, la vanité de la continence, de l'humilité et de la prière, la réalité du seul bonheur terrestre, la mort, terme dernier des terreurs humaines, au delà duquel il n'y a ni paradis, ni enfer, le christianisme et ses fables, obstacle insurmontable à la science parfaite.

L'édifice religieux tout entier, le dogme et la morale, l'Évangile et la Bible, l'Église et l'École, étaient ainsi détruits de fond en comble. Et pour mieux marquer le caractère véritablement démoniaque de ces prodigieuses erreurs, l'évêque de Paris proscrivait, par la même sentence, des livres de nécromancie, de sortilèges, de conjurations et

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d'invocations diaboliques, celte douloureuse religion de Satan qui avait précédé, en France, l'hérésie albigeoise et lui survivait. Les détenteurs de ces livres étaient, à leur tour, menacés d'un jugement d'Église et du bras séculier.

Maître Siger fut dépossédé de sa chaire et chassé hors du royaume. Nous savons, par un tercet du Fiore, le Roman de la Rose italien, comment il a Gni. « Maître Siger ne fut guère heureux, dit Faux-Semblant; je l'ai fait mourir de misère, en grande douleur, en cour de Rome, à Orvieto. »

Mastro Sighier non ando guari lielo^ A ghiado il fe' morire a gran dolore, Nella carie di Roma^ ad Orbivielo, (xcii.)

Dante enfant avait pu voir l'exilé traverser Florence. Il put aussi recueillir l'écho de ces étranges doctrines, soit à Paris, soit de la bouche de Brunetto Lalini ou des épicuriens de Toscane. Et c'est avec une notion très claire des mésaventures doctrinales de Siger qu'il a osé placer le vieux maître en Paradis, dans la région réservée aux plus grands docteurs de l'Église, parmi les compagnons de saint Thomas d'Aquin ! « Yoici la lumière éternelle (l'âme) de Siger, qui, lisant dans la rue du Fouarre, a prouvé par syllogismes des vérités qui excitèrent la malice des envieux. »

Essa è la luce eterna di Sigieri,

Che^ leggendo nel vico degli Strami, Sillogizzô invidiosi veri. {Parad., X, 136).

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Certes, il y a ici un curieux mystère. Malgré le dernier vers de ce tercet, il est impossible d'admettre que Dante ait accepté comme vérités les propositions condamnées du maître de Paris, et très difficile encore d'imaginer que, aveuglé par sa passion contre le Saint-Siège romain, il ait introduit de propos délibéré un hérésiarque impénitent en un lieu si auguste, dans le rayonnement même de Dieu. L'explication qu'on attribua alors à Siger, à savoir que, philosophe, il pensait autrement que comme chrétien, absurde surtout pour une conscience du moyen âge, ajouterait encore un nuage à ces obscurités. Enfin, la haine des Prêcheurs, et, par conséquent, de l'Inquisition contre l'Université et Siger, ne saurait justifier un tel luxe de chefs d'accusation, une moisson si touffue de négations religieuses. La calomnie serait vraiment énorme et maladroite, même pour la période d'étroite discipline imposée à l'Université par les papes, et qui dura jusqu'à Philippe le Bel. Il ne reste qu'une solution au problème : l'expiation du docteur, cette grande misère, dont témoigne le Fiore, où il avait langui entre les murailles de la triste Orvieto, peut-être même les tortures ou les violences qui abrégèrent sa vie*.

1. Ghiado signifie aussi bien poignard que souffrance morale. On croit que Siger fut assassiné. Voy. Ilauréau, Journal des Sovants, avril 1890.

« La mort, dit Dante, lui avait paru bien lente à venir. »

Or, selon le poète, la minute suprême, le dernier souffle de vie, la lueur expirante de la conscience, appartiennent à Dieu et à Dieu seul. L'œuvre entière du salut tient en ce moment, rapide comme l'éclair, où l'âme s'échappe des lèvres du mourant, loin du prêtre, dans l'absence de toute formule sacramentelle. Buonconte de Montefeltro, le capitaine gibelin, blessé à Gampaldino, expire seul, sans confession, au bord de l'Ermo; mais il a murmuré, en mourant, le nom de la Vierge Marie, et Dieu le reçoit, malgré les crimes de sa vie, en son Purgatoire :

« L'Ange de Dieu me prit et celui d'Enfer criait : 0 toi, qui viens du Ciel, pourquoi m'arraches-tu celui-ci et emportes-tu son âme éternelle, pour une petite larme qui m'enlève ma proie ? »

Per una lagrimetta che' l mi toglie. (v. 107.)

Cette « petite larme », dont le secret n'est connu que de Dieu, avait suffi sans doute pour la rédemption parfaite de maître Siger, les douleurs de l'exil et la malice de la cour papale ayant effacé d'ailleurs sa dette de Purgatoire.

Sur cette montagne de l'expiation mélancolique on rencontre un personnage fort inattendu, Manfred, fils de Frédéric II, pour lequel l'Église de Rome n'avait point eu assez de foudres. « Il était

blond et beau et de noble aspect, mais l'un de ses sourcils était coupé par une blessure. » Et il montre, en souriant, au poète une seconde blessure à l'endroit du cœur. Le vaincu de Ceperano, l'héritier des grands desseins de l'empereur souabe, dit à Dante : « Quand on eut rompu ma vie de deux coups mortels, je me livrai en pleurant à Celui qui pardonne volontiers. Mes péchés furent horribles, mais la bonté infinie a de si grands bras qu'elle prend tout ce qui se tourne vers elle. Si l'évêque de Cosence, que le pape Clément envoya à la chasse de mon corps, avait compris cette vérité, mes os seraient encore à la tête du pont, près de Bénévent, sous la garde d'un amas de pierres; maintenant ils sont baignés par la pluie et battus par le vent, hors de mon royaume, près des bords du Verde, où l'évêque les a portés et jetés, avec les torches éteintes. Mais non, leur malédiction ne peut nous damner et nous empêcher de retrouver l'amour éternel, tant qu'une fleur d'espérance verdoie en notre cœur. »

Per lor matedizion si non si perde^ Che non possa tornar Veterno amore, Menlre che la speranza ha fior del verde.

{Purgat., III.)

C'est déjà le cri de Savonarole à l'évêque qui le dégradait, en face du bûcher, de sa dignité de prêtre et de moine : « Tu peux me retrancher de

rÉf2:lise mililantc, mais non pas de l'Église Lriompliante! » L'Église désarmée, le clerc, l'évéque et le pontife impuissants à incliner la sentence de Dieu, chaque fois que les mystiques italiens découvrent le fond de leur cœur, c'est de cette doctrine et de cette espérance qu'ils témoignent.

Il a fallu une longue misère, des rancunes sans mesure et le naufrage de sa patrie terrestre, pour obliger Dante à confesser, avec une si rude franchise, son sentiment sur Rome et sur l'Église. On ne s'étonnera point que dans le paradis il n'ait voulu placer avec certitude que les papes martyrs, premiers successeurs de Pierre, et saint Grégoire le Grand, le pape apostolique dont j'ai placé la figure aux premières pages de cette histoire. Mais c'est au nom de la religion intérieure qu'il a pu protester ainsi contre le sacerdoce, et cette religion, qui remontait à l'Évangile, à saint Jean, à saint Paul, ce symbole d'une foi certainement éternelle, puisqu'elle répond à tout ce que le cœur humain renferme d'excellent, était, depuis un siècle et demi, l'œuvre féconde de l'Italie et comme la fonction originale de ia péninsule dans la destinée historique du christianisme.

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