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LE MYSTICISME, LA PHILOSOPHIE MORALE ET LA FOI DE DANTE

A travers les vicissitudes du christianisme italien au moyen âge, nous avons signalé trois réponses au problème des rapports de Tdme avec Dieu, du chrétien avec l'Église: la communion d'Arnauld de Brescia, celle de l'abbé Joachim, de saint François, de Jean de Parme, celle enfin de l'empereur Frédéric II et de son monde de philosophes. Le fond de ces trois théories est une doctrine de liberté, liberté absolue de la société politique par rapport à l'Église temporelle, liberté de la religion individuelle, où la foi et l'amour priment l'obéissance et la pénitence, liberté de la raison individuelle par rapport au dogme et à ses ministres. Les arnaldistes, les joachimites, les franciscains intempérants, les fraticelles, les in-

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:rédulcs de l'Italie gibeline, ont fait passer à l'Église de Rome des heures amères; les papes ont lancé contre ces réfractaires à la vieille discipline des bulles retentissantes, et néanmoins jamais ces chrétientés très libres n'ont consommé la rupture confessionnelle, l'hérésie formelle ou le schisme. Dante, qui fut le plus grand témoin de sa race et de son siècle, a reçu tous ces souffles de liberté religieuse; toutes les manifestations originales de la religion italienne se sont conciliées en lui. Cet austère chrétien, dont plusieurs ont suspecté l'orthodoxie, a été placé par Raphaël, dans la Dispute du Saint-Sacrement y à côté des Pères et des Docteurs de l'Église universelle. Il est, avec saint François, la plus haute figure de l'histoire que je viens d'esquisser.

Mais les traits de cette figure sont bien complexes, car l'dme de Dante fut bouleversée comme sa vie. Tandis que François d'Assise, au Parad-is terrestre de l'Ombrie, chante, en compagnie des oiseaux, un Lœtare perpétuel, Dante écrit sur lui-même : «Je suis un navire sans voiles et sans gouvernail,

poussé par la tcmpôlc de f)orl en porl et de rive en rive ». Il perdit tour à. tour les objets de ses premières tendresses, Béatrice, qu'il avait aimée tout enfant, sa cité maternelle et son baptistère, son 'c beau San Giovanni », sa foi politique et sa dévotion florentine à l'Église de Rome. De guelfe modéré, partisan du Saint-Siège et, plus encore, des libertés communales de Florence, il s'élait fait gibelin, quand Boniface VIII eut détruit de ses propres mains le parti guelfe. Mais, après la descente de Henri VII, il désespéra de l'Empire comme il avait désespéré de l'Église; on le vit alors promener sa tristesse et ses rêves à travers l'Italie, « l'hôtellerie de douleur ». Un soir, il s'assit à l'ombre des basiliques byzantines de Havenne, et mourut.

Parmi tant de ruines, une chose lui était restée, qui fut tout son génie, la foi. Dieu, rédempteur et esprit de vie, la juslice de Dieu maîtresse suprême de l'histoire inique que font les hommes, consolatrice de ceux à qui le monde refuse le bonheur terrestre; puis, ies noijles certitudes dont Dieu a déposé le rayon aans la raison humaine, et les amours immortelles dont il enchante le cœur humain, Dante embrasse toutes ces vérités avec Télan d'adoration du prêtre incliné sur l'hostie sainte et la conviction tranquille du géomètre qui prouve un théorème. Non seulement il croit, mais il voit; il se meut dans la région du

surnaturel sans plus d'étonnement que les thaumaturges de la Légende dorée, et les enfants qui fuyaient à la vue de son capuchon rouge ne se trompaient point en criant : « Yoilà l'homme qui revient de l'enfer ! »

C'est dans le premier éveil de son cœur, à l'aube de sa « vie nouvelle », qu'il importe de l'étudier d'abord. Il avait neuf ans lorsqu'il rencontra, le 1" mai, à la fête de la Primavera, la petite Béatrice Portinari. Elle était vêtue d'une robe couleur de sang. A la vue de la jeune fille, il trembla et entendit en lui-même une voix qui disait : « Ecce Deus, foriior me ». Neuf années plus tard, il la revit pour la seconde fois ; elle était vêtue d'une robe blanche et répondit si courtoisement à son salut, qu'il se crut ravi en béatitude. Un jour que Béatrice ne lui avait pas rendu le salut, il vit un jeune homme tout en blanc qui pleurait et qui disait : « Mon fils ». La Vita iVwova renferme huit visions, et toujours il entend des voix aériennes, il rencontre des fantômes de lumière, quelqu'un parle au fond de lui-même. La dernière de ces visions, au jour de la mort de Béatrice, fut si étonnante qu'il n'eut plus la force de la raconter. Il termine son récit en priant Dieu de lui donner au paradis la contemplation de Béatrice,» qui regarde glorieusement la face de Celui qui est béni dans tous les siècles des siècles ».

On découvre ici, chez l'enfant et l'adolescent, le

don extraordinaire qui a visité Tâme des plus grands saints et aussi celle des pliilosoplics possédés par la pensée perj)éluelle du divin, à savoir la faculté du mysticisme^ Mais ceux-ci avaient soulTcrl, en leur âge viril, de quelque ébranlement profond de la conscience, de quelque incurable ennui pour les choses d'ici-bas ; ils avaient éprouvé soit le vide du bonheur sensible, soit Tinfirmité de la raison, soit la terreur de l'invisible, et la secousse qui les détacha soit de la passion, soit de la science, les jeta au sein de Dieu, d'où ils ne voulaient plus et ne pouvaient plus sortir. Le visionnaire qui a écrit ['Apocalypse avait assisté aux journées funèbres du règne de Néron; Plotin et Proclus ont vécu dans la fermentation de rcves religieux la plus étrange de l'histoire et avaient recherché les séductions dangereuses de la théurgie. Joachim de Flore avait connu le fasle de la cour normande, et parcouru, avant d'entendre TEsprit saint parler à son oreille, l'Europe orientale, Conslantinople et l'Asie Mineure. Saint François avait excité son imagination par la lecture des romans de chevalerie et, jeune homme, s'était livré à tous les plaisirs; une longue maladie, le dégoût de toute volupté, puis des accès de charité surhumaine l'avaient ramené à l'Évangile. Tous ces mystiques, par la contemplation et l'ascétisme, avaient anéanti en eux-mêmes toute affection terrestre et dépouillé, tel qu'un vêtement souillé de

fange, leur enveloppe charnelle. Leur union avec Dieu était si intime, qu'ils s'abandonnaient éperdunient et se sentaient tomber en lui comme en un abîme. « Je vais me reposer dans la mer pacifique, le Dieu éternel », dira sainte Catherine à son lit de mort. Plotin avait dit, à sa dernière heure : « Je sens que le Dieu se dégage hors de moi ». Presque tous, ceux même qui, tels que saint François et sainte Catherine, se mêlent aux intérêts du siècle, ils touchent sans effort au terme dernier de la vie extatique, à la vision familière de Dieu et des mystères de l'autre monde. Tandis que pour eux les objets sensibles n'apparaissent plus que comme des ombres d'êtres, leur propre conscience se dissipe et se fond dans la conscience de Dieu, et le dernier sentiment qui y demeure, personnel et vivant, est la joie ineffable que leur cause celte communion de chaque jour avec les choses éternelles.

Mais voici un jeune garçon, fils de bourgeois, d'une famille de légistes, élevé dans la lecture des poètes latins, de bonne heure rompu aux exercices militaires; il grandit dans la commune d'Italie la plus tourmentée par les violences de la politique; ses aïeux et son père, saisis par l'éternel conflit florentin des gibelins et des guelfes, ont connu les douleurs de l'exil. Dans cette cité de marchands et de banquiers, où les passions terrestres seules eurent de la force, où la religion était de tempe-

rnmont si modère^ que, jusqu'à saint Anlonin, au xv« siècle, aucun de ses fils n'obtint une place illustre au paradis italien; dans cette Florence amoureuse de la joie, qui inventa le conle ironicfue et avait, des le xi« siècle, retrouvé l'incrcdulilé d'Épicure, l'enfant, trop jeune encqre pour avoir souffert, trop pur aussi pour soupçonner les laideurs de la vie, à peine a-t-il entrevu sur le visage de Béatrice le reflet d'une beauté supérieure à toute beauté de la terre, qu'il découvre en soi-même et embrasse avec une ardeur extraordinaire la vocation au surnaturel. Dès lors il reçoit de Béatrice vivante et de Béatrice morte une révélation permanente, et par la jeune fille il entretient avec Dieu et ses anges une conversation miraculeuse. Parfois, quand l'initiation le frappe d'une lumière trop éblouissante, il se sent défaillir et mourir; comme tous les grands mystiques, il goûte par l'extase à deux sentiments contraires : le ravissement béalilique en face du mystère, et, pour la terre et la vie, aussitôt qu'il y abaisse son regard, une amère mélancolie. Le monde lui paraît comme recouvert d'un voile de deuil; il imagine que les pèlerins qui traversent « la cité dolente » éclateraient en sanglots s'ils apprenaient la raison de sa souffrance. Les objets réels se décolorent, les joies réelles perdent toute saveur, le corps où cette âme est prisonnière dépérit. « Je devins en peu de temps si

frôle et si débile que ma vue chagrinait mes amis ». En un tel élat de conscience, l'ensemble des opérations de l'esprit se trouble, les conditions de la vie intellectuelle sont, en quelque sorte, transposées; la fièvre morale qui tient le poète transforme toute vision et toute émotion; par un singulier dédoublement de la connaissance, c'est sa propre passion qu'il aperçoit, sous la forme d'une figure angélique, au détour de quelque sentier, et les soupirs et les plaintes qu'exhale le mystérieux passant ne sont que l'écho du cœur de Dante. Si Béatrice se montre à lui et le salue, il s'évanouit comme vaincu par une douceur infinie; il lui semble que son âme n'est plus qu'amour; ses sens meurent et l'amour seul vit en lui et regarde Béatrice. « Il arriva souvent aiors que mon corps marchait comme une chose morte. » En même temps, le symbolisme est devenu comme la catégorie maîtresse de sa pensée. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend n'a de valeur que par un rapport secret avec l'invisible et le divin. La couleur des vêtements de Béatrice est pour lui un mystérieux langage qu'il comprend plus clairement que tout idiome mortel. Béatrice elle-même se transfigure, et, sous l'apparence de la vierge florentine, la théologie ou la sagesse éternelle accueillera Dante au parvis de la Jérusalem céleste. Les aspects de la nature, de la mer et du ciel, le scintillement des étoiles,

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« qui semblaient pleurer », le geste des hôtes fauves, les accidents de l'hislolre, les grands esprits, tels que Virgile, les grands traîtres, tels que Judas et Brutus, lui serviront à dôchirfrer et à traduire un Verbe sublime.

Par ce trait premier de son génie, il se rattachait donc à l'idéalisme mystique du moyen âge, qui se manifesta en des façons si diverses, par les fantaisies maladives de la sculpture gothique ou du blason féodal, comme par les songes très nobles des meilleurs chrétiens et le platonisme transcendant des plus grands scolastiques. Mais en lui c'est Tenfant môme qui déjà portait le visionnaire. Imaginez Dante entrant tout jeune dans un cloître, enlevé pour toujours à la vie italienne, à l'abri des orages de la politi(iue, nourri des seules Écritures, dédaigneux des lettres anciennes. Poète, il reprendra la tradition franciscaine du frère Pacifique, il écrira des laudes pieuses à l'imitation de Jacopone; peintre, il s'essaiera à l'art suave et timide de Frà Angelico; prédicateur populaire, il effrayera peut-être les fidèles par les images apocalyptiques d'un Savonarole; docteur, il montera dans la chaire de saint Bonaventure. Ce sera un moine, illuminé et passionné plus qu'aucun autre, le plus grand de l'histoire religieuse de l'Italie, mais seulement un moine.

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La douleur même qu'il ressentit de la mort de Béatrice ramena Dante à la vie rationnelle. Paimi les livres où son maître Brunetto Latini lui apprenait à lire, il choisit les plus graves, les philosophes, Aristote, Cicéron, Sénèque. « Je me mis à lire le livre par lequel Boèce, captif et exilé, s'était consolé. Et, sachant que Cicéron avait écrit un livre où, traitant de l'amitié, il avait cité les paroles de consolation de Lelius, homme excellent, à la mort de Scipion, son ami, je commençai à le lire. Je pénétrai aussi avant que possible dans la pensée de ces sages, et, tel qu'un homme qui, cherchant de l'argent, trouve de l'or, moi qui cherchais à me consoler, je trouvai non seulement un remède à mes larmes, mais aussi des noms d'auteurs, de sciences et de livres, et je jugeai que la philosophie, qui fut la maîtresse de ces auteurs, de ces sciences et de ces livres, est une chose suprême. Je me mis alors à aller là où cette dame gentille se montrait véritablement, aux écoles des religieux et aux disputes des philosophes, et en trente mois je me sentis si pénétré de sa

douceur que son amour cliassait toute autre pensée. » {Convito, 11, 13.)

Le ConvitOy dont les livres furent écrits à des époques très diverses de sa vie, renferme en quelque sorte les mémoires de ce pèlerinage à la recherche de la sagesse rationnelle. Mais î\ Padoue, à Bologne, peut-être à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, s'il participa aux argumentations de Quolibet et entendit commenter le Livre des Sentences; s'il étudia la théologie de saint Thomas et reçut la culture laborieuse de la scolastique, ni les docteurs ni les doctrines ne purent le former à cette philosophie consolatrice à laquelle aspirait son âme endolorie. La philosophie telle qu'il la souhaitait n'était point seulement une opération intellectuelle, la science de l'exégèse et du raisonnement, l'art de traiter par le syllogisme toutes les notions de l'esprit humain, tous les faits de la nature, toutes les données des lettres sacrées. C'était avant tout, par le commerce des meilleurs philosophes et des poètes les plus purs, par la méditation de conscience, une œuvre personnelle, autrement plus vivante que les disciplines de la rue du Fouarre, plus généreuse que la logique et la dialectique de l'École; c'était la raison et le cœur se pénétrant et se complétant l'un par l'autre dans une intimité excellente, et, pour répéter la parole que Dante lui-même adresse, en plein enfer, à « la chère et bonne image pater-

nelle » de Brunetto Latini, la science qui enseigne « corne Vuoin s'eterna », comment l'homme s'éternise.

C'est, en effet, aux leçons de Brunetto Latini qu'avait commencé l'iniliation philosophique de Dante. Brunetto avait, lui aussi, vécu dans Tombre de nos écoles scolastiques; mais il en avait rapporté à l'Italie un rayon de lumière païenne. Il ne fut point, dans son Trésor, un compilateur d^encyclopédie, pareil à Vincent deBeauvais, mais un sage qui, au fond des connaissances disparates entassées par le moyen âge, a su atteindre les grandes notions simples dont les anciens eurent le secret. Le Trésor est parsemé de maximes qui semblent sortir des moralistes de la Grèce ou de Rome. On y retrouve la pensée fondamentale de la morale socratique ou stoïque, que la science n'est rien sans la conscience, et que la vertu est le plus beau fruit de la sagesse. « Digne chose est que la parole de l'homme sage soit crue quand ses œuvres tesinoignent ses diz. » « Bien dire et mal ovrer n'est autre chose que dampner soi par sa voiz. » Latini fut, selon Jean Villani, « un grand philosophe, un maître éminent de rhétorique, seulement homme de plaisir, mondano homo »; « digne, écrit Filippo Villani, d'être mis au nombre des meilleurs orateurs de l'antiquité, d'un caractère gai et plaisant dans ses discours ». Il fut aussi le maître du grand poète

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Giiido Cavalcanli, élé^iaqiic lanlôt pathétique, tanlôt sensuel, l'un des plus francs incrédules du cercle épicurien de Florence. On peut, en réunissant tous ces traits, retrouver la figure originale de Brunetto. Si môme l'on y ajoute le fâcheux mystère que Dante laisse planer sur la mémoire de son maître, on verra en lui comme un précurseur des humanistes de la Renaissance, en qui le caractère ne valait pas toujours l'esprit, mais dont l'esprit, affiné par les lettres classiques, séduit surtout par la beauté oratoire des écrivains latins, très libre et fort enclin à l'ironie, sut rendre, sans trop de pédantisme, à des siècles chrétiens, avec la langue sonore de Rome, le génie rationaliste de l'antiquité.

Certes, tous les lettrés du moyen âge lurent les poètes, les historiens, les philosophes grecs et romains que Latini expliquait à Dante. Mais, ici, entre le maître et le disciple se produit une véritable nouveauté. L'admiration religieuse que le maître a inspirée au disciple pour les anciens provoque dans l'âme du jeune homme une crise morale très semblable à celle que Platon a décrite; dans l'élan de son enthousiasme et l'elTort de son amour, Dante cherche à imiter ces nobles modèles, « à enfanter en lui-môme, comme disait Plalon, de beaux discours ». Il ne se contente pas de vénérer, à l'entrée de l'enfer, l'École de son bienaimé Virgile, les ombres majestueuses d'Homère,

d'Horace, d'Ovide, de Lucain ; de contempler, revêtus d'une lumière immortelle, Socrale et Platon, Diogène, Anaxagore, Zenon, Hippocrale, Cicéron, Tile Live, Sénèque, « la famille philosophique » tout entière groupée autour d'Arislote, le docteurroi,

il maestro di color che sanno.

A son tour, il entrera dans le chœur de ces sages, il essaiera de balbutier leur langage, de retrouver, dans la tradition de leurs doctrines, les libertés séculaires de la conscience.

Le Banquet de Dante est, en effet, une œuvre de libre examen. L'appareil scolastique et géométrique, si rigoureux dans le traité de la Monarchie, s'y efface derrière Texpérimentation morale, le débat des objections possibles, les témoignages des écrivains anciens, des docteurs de l'École ou des Arabes, la discussion des préjugés populaires, l'observation des mœurs du siècle. L'autorité y paraît dans la mesure qui convient à un esprit libre; le chrétien y invoque parfois la révélation

sur les points obscurs où la raison et la doctrine liésitcnt incertaines, par exemple la question de rinimoitalité de l'âme (II, 9). Le philosophe y ra|)[)orte les opinions de ses maîtres, mais seulement après avoir exposé la sienne propre, non pour décider sa croyance, mais pour l'éclairer et la raiïcnnir. L'exégèse, après le syllogisme, s'est enfin pliée à la recherche rationnelle.

De l'idée que Dante se fait de la raison humaine sort tout l'ensemble de cette philosophie. La raison, dit-il, est la noblesse première de l'homme, elle est sa forme, et c'est d'elle qu'il tire sa qualification essentielle; pour lui, vivre, c'est vivre non par les sens, comme les bêtes, mais par Tesprit. La haute valeur de notre raison, qui pense les vérités éternelles, est dans son rapport avec la pensée de Dieu, où résident ces vérités. Notre âme, qui connaît son affinité avec l'âme divine, tend à s'unir, de la façon la plus étroite, par l'amour, avec Dieu; dépouillée de toute matière, elle rayonne de lumière divine, comme l'âme des anges : l'homme est ainsi, par la grâce de son âme rationnelle, un animal divin. Cette raison est libre, parce qu'elle n'est au service que d'ellemême : les sens et la passion sont ses serviteurs. Elle est la maîtresse de toute la personne; l'homme se grandit en lui obéissant, et celui qui, doué d'une nature perverse, domine ses mauvais instincts, et atteint par la lutte à la sagesse, est

meilleur que celui dont la vertu ne livre jamais de combat intérieur. L'homme qui jouit de la plénitude de sa vie rationnelle possède à la fois la sagesse et la science et reçoit la béatitude philosophique, dont la mesure est fixée par la limite de son désir philosophique. Il ne souhaite point de connaître les objets trop sublimes pour sa vision intellectuelle, tels que la nature intime de Dieu et celle de la matière première; il ne souffrira point, par conséquent, d'être privé de cette connaissance. Dante affirme Dieu, mais ne le décrit point; aucune place n'est faite, dans le Convito, à l'opération mystique, à l'ascension de l'âme vers le surnaturel. Dante réserve aux âmes seules des élus la science et le bonheur infinis. (II, 8; III, 14, 15.)

Ses vues particulières sur la morale font dépendre toute la vie humaine de cette théorie de la raison. « Vivre sans user de la raison, c'est être mort. » Et n'est-ce pas renoncer à la raison que de ne point raisonner la vie et le chemin qu'il faut suivre? La raison ne peut rien sur les vérités de l'ordre divin ou de l'ordre géométrique; elle ne peut changer davantage les conditions de la vie animale ou les lois de la nature; mais elle est souveraine pour tous les actes de la volonté, «tels que le bien ou le mal faits à autrui, le courage à la bataille ou la fuite, la chasteté ou la débauche ». Elle est donc la règle des mœurs, la loi vivante à

laquelle toutes les œuvres de la vie sont soumises, comme, dans l'ordre politique, toute opération de la vie publique relève de l'autorité impériale. Et cette primauté toujours active de la raison fait de la vertu un état ou une habitude intelligente de l'homme. Ici Danfe reprend la théorie de l'Éthique péripatélicienne, la distinction des vertus intellectuelles, telles que la prudence, et des vertus morales, telles que le courage, la libéralité, la grandeur d'âme, la justice : celles-ci sont essentiellement des états ou des choix raisonnables, fondés sur la modération, des habitudes également éloignées de deux excès contraires, et cette mesure dans la vertu est, pour l'âme, à la fois une perfection et la cause du bonheur moral. La félicité qui résulte de l'action est excellente comme la béatitude qui résulte de la contemplation; elle est, en outre, commune à un plus grand nombre d'âmes; mais, de même que le bonheur contemplatif nous est apparu dégagé de tout mysticisme, la félicité morale, entendue par Dante au sens aristotélique, ne demande rien aux joies douloureuses de l'ascétisme, au renoncement terrestre des moines, aux héroïques excès des saints et des martyrs (IV, 17).

Dante a dû à ce sentiment de la mesure, qui fut l'une des conditions de la sagesse antique, le tranquille optimisme de son Convito, Si l'homme, par l'œuvre constante de sa raison, est, ainsi que les

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anciens le pensaient, l'artisan de sa propre destinée, cetle destinée est facile et peut être riante. Il éclaire lui-même le sentier où il chemine, sans illumination venue d'en haut, ni grâce surnaturelle octroyée par Dieu à ses prières. Ce n'est point une vallée de larmes qu'il parcourt péniblement, mais une région paisible, que sa vertu sait rendre aimable. L'adolescence, qui finit à la vingt-cinquième année, est une période heureuse, où l'âme reçoit tous les germes de vertus; elle a ses dons particuliers, l'obéissance, la pudeur, la douceur (soavità), le charme du visage et du corps. La douceur des mœurs, qui sera nécessaire au temps de la vie publique commençante, donne à l'adolescent les amitiés sans lesquelles il n'est point de vie parfaite. Dante s'arrête avec complaisance à considérer les privilèges et les vertus de cet âge qui, pour lui-iTiême, avait été si sombre, la bienvenue qui sourit de toutes parts à l'adolescent, à la courtoisie de sa parole et de ses actes; l'admiration naïve qu'il ressent pour les choses qu'il ignore, la pudeur qui l'écarté de tout ce qui est bas, et, dès qu'un soupçon d'attrait sensuel se glisse dans son esprit, fait pâlir ou rougir sa figure; la honte [verecundià] qui, à l'effroi pour le mal qu'il a commis, attache une amertume dont le souvenir l'empêchera de retomber dans sa faute. Enfin, la beauté et l'agilité légère du corps (anellezza), « dont la vue cause un plaisir d'har-

DANTE. :ni

monie admirable », la bonne sanlé, « rjni rcvôl la personne d'une conlcur plaisante au regard », sont un dernier elTet de la beauté intérieure de l'âme, qui se plaît î^ orner et à égayer sa propre demeure. Dante a retrouvé la maxime socratique, l'âme artiste qui sculpte le corps et le visage de l'homme, et sa théorie de l'adolescence, éclairée comme d'un reflet de Platon, évoque encore dans notre pensée les jeunes gens élégants et sveltes des écoles d'art florentines, les corps souples et fins de Luca Signorelli, la rêverie pudique des jeunes figures de Luca dclla Robbia ou de Donatello.

Aux qualités de l'adolescence, la jeunesse, l'âge viril ajoutent le gouvernement rationnel de l'appéli.t ou de la passion, coursier fougueux qui tantôt se rue en avant, taniôt se dérobe et fuit; le bon cavalier, qui sait en être le maître, le dompte par le frein quand il court trop vite, le châtie par l'éperon quand il se cabre ou recule lâchement; le frein est la tcm[)érance, l'éperon est la grandeur d'âme. Dante est, ici encore, fidèle à la doctrine des platoniciens ou des stoïciens modérés; il s'éloigne autant que possible de la théorie monacale du moyen âge, le renoncement absolu à toute chose de la terre, la mort du cœur à toute passion. Pour lui, le mérite de l'homme est dans l'énergie de l'esprit réglant une nature qu'aucune mutilation morale n'a alTaiblie. Et ce long effort vers le

bien reçoit sa récompense dans la vieillesse. Le vieillard, éprouvé par les orages du monde, sûr de sa vertu, peut répandre au dehors les trésors de bonté lentement amassés dans sa conscience. 11 est, dit Dante, « comme une rose largement épanouie, dont le parfum se donne à tous ». Il prodigue sa prudence, faite de souvenir, pour le passé, de jugement droit, pour le présent, de prévoyance, pour l'avenir. Il prodigue sa justice, et entre, pour le bien public, dans les conseils de sa cité. Il se communique, avec allégresse, en des causeries d'une exquise politesse. « Plus je vieillis, disait Caton l'Ancien, et plus j'ai de plaisir à converser. » Mais la grande noblesse du vieillard est dans le voisinage de Dieu de qui il s'approche, et la vision de la mort, qui lui apparaît comme le port éternel où il va entrer en paix, en se réjouissant du bon et sage voyage de la vie. Déjà les voiles du navire sont repliées, les rames s'abaissent et ne font plus qu'effleurer l'eau tranquille; sur le rivage accourent les concitoyens et les amis pour fêter le retour du pèlerin, les amis de la patrie céleste, lesancêtres morts depuis longtemps, les amis de Dieu, par qui il est digne d'être accueilli. Tout à l'heure il sortira de son navire comme on sort d'une hôtellerie, et, bénissant sa vie passée, rentrera dans sa maison.

C'est l'heure sainte par excellence, l'heure qui, consacrant la religion des trois âges de l'homme,

remet l'Ame du juste au sein de Dieu. Ici, n la dernière page du Convilo^ Daulc exprime pour la première fois son sentiment sur le devoir religieux qui unit l'homme à Dieu, et ce sentiment réi)ond bien à la théorie rationaliste du livre entier. « C'est, dit-il, une vaine excuse d'imputer aux liens du mariage, dans la vieillesse, l'empêchement de retourner à la religion, comme font ceux qui embrassent la discipline et prennent l'habit de Saint- Benoît, de Saint-Augustin, de Saint-François ou de Saint-Dominique; car on peut revenir, môme dans l'état de mariage, à la bonne et vraie religion; Dieu, en effet, ne veut en nous de religieux que le cœur seul. Iddio non vuole religioso di noi se non il cuore.^^ (IV, 27,28.)

« La religion du cœur », n'était-ce point aussi celle des mystiques du moyen âge italien, et, par cette libre religion, œuvre de la foi individuelle, le mysticisme et le rationalisme de Dante ne se conciliaient-ils point, sans discordance, dans l'unité d'une grande conscience? La rencontre de facultés spirituelles si diverses formait un chrétien admirable, capable à la fois d'exaltation pieuse et de raison sereine, une âme de poète, digne des jours les plus beaux de la révélation d'Assise, mais tempérée par la sagesse de la pensée antique, et ce sens juste des réalités, que la civilisation intellectuelle de la Sicile avait rendu à l'Italie de Frédéric II. La physionomie morale de Dante aurait

pu s'arrêter aux traits que nous venons de reconnaître : une sorte d'Épictèle florentin, visité souvent par des visions paradisiaques. Il fallut le pontificat de Boniface VIII, la trahison du Saint-Siège à l'égard de Florence, la fuite de l'Église romaine en France, pour achever, par l'âpreté de la passion et la hardiesse de la théologie personnelle, l'originalité religieuse de cette figure.

Boniface VIII parut à Dante un véritable antipape, parce qu'il avait reçu la tiare du vivant de Célestin V; il parut uû pontife apostat par l'excès de sa simonie, un mauvais Italien par les crimes de sa politique. Lô poète crut fermement que le Saint-Siège romain, sou& le règne de Benoît Gaetani, avait perdu l'Église et s'était séparé du christianisme « C'était, écrit Dino Compagni, un pape de grande audace et de haut esprit, qui menait l'Église à son gré et écrasait tous ses adversaires. » « Il disait, écrit Villani, que tout ce qui intéressait l'Église était permis. » La faute de Boniface fut d'avoir méconnu, par orgueil, la situation vraie de la papauté et les rapports réels du Saint-Siège

avec rilalie et la clirélienté, à la fin du xiii" siècle. 11 y eut en lui un Gré^^oire Vli cl un Alexandre VI qui se neulralisèrenl l'un par l'autre. Il voulut être à la fois un pape du xi« siècle et un roi ecclésiastique du xv«. La contradiction de ces deux rôles amena la ruine de son œuvre. Tandis qu'à Rome il combattait pour la grandeur des Orsini, la fortune séculière de ses neveux et l'autorité absolue de la monarchie pontificale, il tentait de reprendre la primauté mystique du passé et le droit de régler, au nom de Dieu, les affaires des prinices et des républiques. La majesté altière de ses bulles rappelle les prétentions du temps des investitures. « Toute créature humaine est nécessairement soumise au pontife romain. C'est la puissance spirituelle qui institue toute puissance terrestre, et la juge si elle n'est point bonne. Dieu a établi le siège apostolique sur les rois et les royaumes, et toute âme doit obéir à ce maître suprême par qui les princes commandent. »

Mais cette grande théorie ne comptait déjà plus pour la France de Philippe le Bel; quant à l'Italie et à l'Allemagne, elles la jugèrent trop sublime pour la conscience du pontife que les contemporains appellent magnanimus peccaior. Grégoire VII et Innocent III pouvaient parler sur ce ton, parce que la chrétienté apercevait Dieu à côté d'eux. Mais Boniface, par le trait d'égoïsme, de fourberie, souvent même de cruauté qui marqua tous les

actes de sa vie publique, n'était déjà plus qu'un pape ambitieux et d'âme avide, à la façon de ses successeurs du xv« siècle. Non content de prodiguer aux siens les fiefs, les évêchés, les chapeaux rouges, il leur achetait, contrairement aux bulles de Martin IV et de Nicolas iV, des domaines seigneuriaux dans le Latium; il formait, pour Pietro Gaetani, par trafic ou confiscation violente sur les Colonna, une principauté allant de Sulmona à Terracine. Il dépensait sans scrupule, pour ces libéralités de famille, les trésors de l'Église. Au jubilé de 1300, où le monde chrétien courut avec la foi des anciens jours, on vit, écrit un pèlerin, « jour et nuit deux clercs qui se tenaient près de l'autel de saint Paul, tenant en main des râteaux, et tirant à eux des monceaux de pièces de monnaie ».

L'un après l'autre, Boniface jeta à terre tous les appuis séculaires du Saint-Siège. Il s'isola des communes romaines en prenant part aux querelles des familles féodales; il s'isola des communes guelfes de l'Italie en appelant le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, et en lui livrant les guelfes blancs de Florence. Il profita de la faiblesse de l'Empire pour réunir, d'une façon théorique, à la papauté la puissance œcuménique de l'Empereur. Il était le suzerain des Angevins de Naples, il voulut chasser les Aragons de Sicile, ou leur imposer l'obédience politique au Saint-Siège.

DANTE. n?

Il noyait le Laliiim dans le sang. Il ne comprit rien à la force de la royauté française, soutenue par le Parlement, l'Université, le clergé et les Étals; il crut que trois ou quatre bulles haulaines suffiraient pour rendre Rome maîtresse du droit public de l'Église et de l'État en France. Le roi fit brûler la bulle Ausculta Fili devant Notre-Dame; le Parlement déclara le pontife hérétique; Philippe envoya en Italie son légiste Nogaret et Sciarra Colonna. Tous les mécontents de la péninsule, les barons de la Campagne romaine, les clients des Colonna coururent aux légats du roi et montèrent avec eux à l'assaut d'Anagni, où Boniface, assis sur le trône, la tiare au front, subit l'affront le plus cruel qu'un pape ait jamais enduré. Après trois jours d'horribles scènes, le peuple et les cardinaux guelfes délivrèrent le pontife, qu'on>amena à Rome en proie à une crise de fureur. Il refusa toute nourriture, frappait sa tête contre les murailles, pleurait de rage sur son impuissance. Il mourut à la fin de 1303, à l'âge de qualre-vinglsix ans. Avec lui disparaissait la papauté féodale, le moyen âge pontifical. L'Église romaine, exilée sur le Rhône, allait préparer lentement son évolution vers l'état tyrannique ou monarchique auquel l'Italie presque entière se rangea dans le cours du xiv« siècle.

Dante eut, un instant, pitié de cette chute inouïe. « Le Christ, dit-il, fut captif dans la personne do

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son vicaire. » Mais c'était l'oulrage infligé au pontificat chrétien, à la tête auguste de l'Église, c'était aussi l'insolence de « la fleur de lis » entrée dans Anagni qu'il ressentait. Pour la personne même de Boniface, il n'eut jamais qu'une haine implacable. Il ne put oublier qu'il devait son exil à la duplicité du pape qui, en 1302, avait retenu à Rome l'ambassade florentine, dont il faisait partie lui-même, tout le temps nécessaire pour achever la ruine des guelfes modérés de Florence. Il ne put lui pardonner les brutalités de son légat Charles de Valois, et l'étrange façon dont ce pacificateur avait apaisé Florence en la pillant et en la brûlant. Il jugea que ce pape, en bouleversant la tradition nationale du Saint-Siège vis-à-vis des cités italiennes, avait mis le comble à tous les attentats de la papauté contre les libertés de l'Italie. Il se crut dès lors dégagé en face de l'Église visible de Rome, au nom même de son amour pour l'Église éternelle et mystique de Jésus. Et, comme il était à la fois un humaniste et un visionnaire, un fraticelle éclairé par le commerce des anciens, il put manifester, dans sa Divine Comédie, un christianisme étrangement personnel, une religion toute révolutionnaire, mais d'une très forte logique, mêlée d'extase et de rationalisme, la dernière originalité de l'invention relii^ieuse de l'Italie.

DANTK. *^'^

La Divine Comédie est, dans la plus grande partie de son développement, un pamphlet politique tourné contre le Saint-Siège. Afin d'enfermer un pape dans les sépultures ardentes des hérésiarques, Dante confond le pape Anastase II avec l'empereur Anastase égaré par Photius. Dans le cercle des simoniaques où les damnés sont plongés, la tête en bas, en des puits enflammés, il rencontre Nicolas III qui lui crie, croyant entendre les pas de son successeur : « Déjà toi, et encore debout, encore debout, Boniface? la prophétie m'a donc menti de plusieurs années? » Puis, après avoir ainsi salué la venue prochaine de Boniface VIII, le pape Orsini annonce celle de Clément V, le premier pontife d'Avignon, « un pasteur sans loi, qui viendra du couchant et recouvrira Boniface et moi ». Et, dans sa colère, Dante interroge le pontife avare : ^<- Dis-moi, quel trésor Notre-Seigneur a-t-il demandé à saint Pierre avant de lui confier les clefs? Il n'a rien demandé, mais a dit : « Viens « derrière moi... ». C'est votre avarice qui désole le monde, votre avarice qui foule les bons et exalte les méchants. C'est vous, pasteurs, qu'a vus

l'évangéliste quand il vit celle qui est assise sur les eaux se prostituer avec les Rois.... Vous avez fait Dieu d'or et d'argent. » (/n/*., xix.) 11 consent à ne punir que du purgatoire le pape Adrien V qui, le col tordu, se confesse ainsi : « Vois jusqu'à quel point, par mon avarice, mon âme fut misérable et abandonnée de Dieu! » Mais, en plein paradis, il prête à saint Pierre lui-même ces paroles terribles : « Celui qui, sur la terre, usurpe mon siège, mon siège, mon siège vacant devant le Fils de Dieu, a fait de mon tombeau un cloaque de sang et de pourriture! » [Parad,^ xxvii, 22.)

D'inexpiables rancunes politiques ne suffisent point à expliquer une telle passion. Ce sévère chrétien, pour rassurer sa conscience et justifier sa haine, portait en effet une théorie dogmatique qui lui semblait la bonne orthodoxie. Le dernier mot de sa croyance, celte « religion du cœur » qu'il a nommée dans le Convito, est au vingtquatrième chant du Paradis, et c'est à saint Pierre lui-même qu'il en fait la confession. Il est revenu au symbole très simple de saint Paul, la foi, l'espérance et l'amour; pour lui comme pour l'apôtre, la foi elle-même n'est, au fond, que l'espérance, fides sperandarum substantia rerum. Et, si le premier des papes le prie d'affirmer plus explicitement Tobjet de sa foi, il répond :

Credo in uno Dio Solo ed eterno ;

DANTR. 3ÎÎ

il croil au nom de Moïse, des proplWilcs et, do rÉvan^i'c, au nom des docteurs de l'Église 11 croil à la Tri ni 16,

E credo in Ire Persone eterne.

Et ceci est l'essentiel du christianisme, la croyance initiale de la famille chrétienne, entre le symbole des Apôtres et le symbole métaphysique de Nicée. Croire, espérer, aimer, qu'est-ce autre chose que l'adhésion raisonnée du cœur aux vérités « qui n'apparaissent pointa la raison »? dit encore Dante [Parad., XXIV, 65). Et si la foi, l'espérance et l'amour sont, dans l'âme humaine, la triple source de toute vie religieuse; si, sur celte t^rre et au delà de la tombe, ces trois vertus font monter l'homme à un rang d'élection et le justifient, que deviennent les œuvres, la prière, la pénitence, l'observance du chrétien qui tremble devant l'Église, le sanglant labeur au prix duquel il croil racheter ses fautes et conquérir le paradis? N'est-ce pas de la juridiction de cette Église intérieure, édifiée librement en chaque conscience, que relève chacun de nous, et la beauté de cette hiérarchie où il n'y a que deux degrés, l'âme et Dieu, ne fait-elle point pâlir la splendeur de la hiérarchie ecclésiastique, dont le sommet visible est révêque de Rome?

Aussi, le point capital de la Divine Comédie estil en une doctrine latente qui se révèle de mille

manières, et qui intéresse à la fois le dogme du péché ou du mal et le rôle de l'Eglise dans la vie religieuse de chaque âme. « Il faut savoir, écrivait Dante à Can Grande délia Scala, en lui dédiant le Paradis, que le sens de cet ouvrage n'est point simple, mais multiple. Le premier sens est celui qui se montre sous la lettre, le second est celui qui se cache sous les choses énoncées par la lettre, le premier se nomme littéral, le second allégorique ou moral. » Le premier sens, en effet, tout littéral, est dans le retour des traditions les plus canoniques du moyen âge, traditions Ihéologiques, poétiques, scolastiques. Cette peinture des trois régions de l'autre monde vient à la suite de cent poèmes édifiants et d'une multitude de légendes, légendes sorties du monde celtique de saint Patrice et de saint Brandan, des Dialogues de saint Grégoire, des visions de saint Paul, de la vision du frère Albéric, moine du Mont-Gassin au xii^ siècle, des Fioretti de saint François. Ce qui paraît dominer dans V Enfer, c'est la doctrine de Satan, telle qu'on l'entendait depuis l'Apocalypse, Satan, l'ennemi de Dieu, qui parfois, et pour quelques heures, est plus fort que Dieu. Tout l'appareil ontologique, cosmologique, la théorie des péchés capitaux, la façon d'analyser le jeu des puissances de l'âme, les mouvements du ciel, l'harmonie du monde, viennent de ses maîtres, Albert le Grand et saint Thomas, les deux anges de lumière qu'il

rencontre l'un près de l'autre, à la I6le du groui)C des grands docteurs, au dixième chant du Pamc/is; c'est d'eux qu'il a reçu la méthode et les trésors de la science scolastique. Comme dans le traite de la Monarchie, conception rigoureusement médiévale, il est, pour tout ce qui échappe à la magistrature de la conscience individuelle, le disciple exact, scrupuleux du christianisme traditionnel et de l'École.

Mais la pensée intime, personnelle, du mystique et du rationaliste se tient derrière le voile de la tradilion.il est permis d'écarter celui-ci et d'apercevoir la religion vraie de Dante. Certes, comme l'a montré Ozanam, il n'est aucune croyance, aucun sacrement de l'Eglise qu'il n'accepte docilement. Mais l'originalité du poète est dans l'accord de cette foi régulière avec les vues qui lui sont propres sur la justification, le salut et la damnation. La tradition lui donnait l'enfer; il y ajoute la région presque bienheureuse où sont reléguées les ombres des sages antiques, la prairie ombreuse où les grandes âmes païennes, et, avec elles, l'antéchrist Averroès, conversent dans la paix éternelle. La tradition lui donnait le purgatoire, et c'est Caton, encore un païen, un stoïque, qui s'est tué de sa main, qu'il en fait le gardien. La tradition lui donnait le paradis; il y place le Troyen Riphée, qui mourut pour sa patrie, et le bon empereur Trajan. Pour lui, le péché suprême, celui

qu'il punit d'un mépris écrasant, ce n'est ni l'Iiérésie, ni l'incrédul té, qu'il a montrées, par le dé- . dain même et la figure altière des damnés, supérieures à l'enfer; c'est la viltà^ le renoncement timide au devoir actif, au dévouement, à la vie, la lâcheté du pape Gélestin, plus scélérate que la trahison de Judas. Et cependant, elle n'est au nombre ni des péchés mortels, ni des péchés véniels, et ressemble fort à l'humilité des ascètes, à l'égoïsme peureux des moines. Pour ces m7s, il crée le Preinferno^ le vestibule lamentable où languissent « ceux qui furent pour eux-mêmes ». Vous chercherez en vain, dans VEnfer, le lieu où souffrent les âmes des chrétiens irréguliers, j'entends de ceux qui ont manqué aux devoirs de dévotion, à l'assiduité sacramentelle, aux œuves pieuses prescrites par l'Eglise ; tous les tièdes, les indifférents, ceux qui attendent à la dernière heure pour se réconcilier avec Dieu, Stace qui, par crainte, cacha son baptême et sa foi, et fut « per paura chiuso cristian », sont envoyés par Dante en purgatoire, et ce purgatoire est bien doux, en plein soleil, visité sans cesse par l'apparition et par le chant des anges. La raison du poète a librement revisé la théorie ecclésiastique du salut.

La doctrine personnelle de Dante sur la juslification apparaît d'une l'açoii bien audacieuse à l'occasion de deux dmes qu'il a placées l'une au Paradis, l'autre au Purgatoire, Siger de Brabanl et le roi Manfred.

Maître Siger, professeur de l'Université de Paris dans le dernier tiers du xiii« siècle, avait élé condamné en 1270, par l'évêque Etienne, pour treize opinions hérétiques, empreintes de philosophie averroïste et aristotélique*. Pendant sept années encore, il continua,. dans sa chaire scolastique, cet apostolat d'incrédulité. Le 12 janvier 1277, Jean XXI écrivit de \ilerbc à Etienne, lui ordonnant de poursuivre par devant son tribunal épiscopal les erreurs « qui de nouveau pullulaient dans l'École » et que lui avait signalées sans doute le grand inquisiteur pour la France, le dominicain Simon du Val. le 7 mars, l'évêque de Paris, après avoir consulté les maîtres d'Écriture Sainte, dénonçait et condamnait 219 propositions contraires à la foi catholique, surprises dans les livres et l'enseignement de plusieurs docteurs, notamment de Siger de Brabant et de Boëce de Danemark*. Ici encore, les doctrines malsonnanles procédaient soit de la science arabe, soit

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