‹ L'Italie mystiqueChapitre 7 sur 53 · De Considérât., IV, 3. Epist · texte numérisé non relu

De Considérât., IV, 3. Epist

de cette richesse , !a primaulé œcuménique de Tévêque de Rome. C'était le chrislianisme même, tel que l'avait façonné l'histoire orageuse du moyen âge, qu'il fallait réédifier de la base au faîte. Les bourgeois des cités épiscopales avaient bien pu, sans allumer la guerre religieuse, obtenir la déchéance politique de leurs évêques; à Rome, pour arracher au pape sa seigneurie temporelle, c'est l'Église elle-même, maîtresse absolue du pontificat, par la réforme électorale de Nicolas II, qu'il fallait déposséder. Les alliés laïques, la petite noblesse romaine, le peuple ne suffisaient point à Arnauld pour achever son œuvre : il appela à lui le petit clergé, qui acceptait le bouleversement de la haute hiérarchie ecclésiasiique. Une sorte de fatalité poussait donc Arnauld à la démagogie. Il avait, quelques années plus tôt, soulevé une émeute contre l'évêque de Brescia. Il renouvelait, contre le siège romain, la Pataria lombarde du XI* siècle. Il était condamné, comme l'avaient été les patarins, à tous les excès des réformateurs qui prétendent régler la société civile sur les pures maximes de l'Évangile. En outre, les conditions intérieures de Rome lui rendaient plus difficile encore la révolution religieuse. Il était forcé de dépasser le programme de la commune italienne qui, partout, s'était faite au profit des bourgeois et du popolo grosso. Mais Rome, au xii" siècle, n'avait pas plus de bourgeoisie qu'au temps de

César, cl c'est pour la clientèle faméli^jue des monastères et des églises, pour les popolani sanva^^es du Translévère que l'écuyer d'Abèiard évocpiait la republique de Tile-Live. 11 avait été accueilli à Rome par les factions des nobles, et son premier soin fut d'abolir, en faveur d'un sénat populaire, la conslitnlion aristocratique de la commune. Il soufflait ainsi en môme temps sur les deux grands luminaires : si, par l'institution de la cité démocratique, il enlevait au pape sa dignité féodale, il prenait aussi à l'Empereur la capitale mystique de l'Empire, il arrachait la clef de voûte qui soutenait tout le régime politique de la chrétienté. Abandonné par les barons, ses alliés de la veille, et troublé par la foule brutale à laquelle la tradition démagogique n'apprenait ni la fidélité ni le respect, Arnauld aperçut tout à coup, au delà des patriciens qu'il avait déçus et de l'Église temporelle qu'il avait reniée, l'Empereur, le plus grand que le monde eût vu depuis Charlemagne et OthonI*'', qui descendait des Alpes et marchait vers lui.

Frédéric Barberousse et Adrien IV associèrent donc leur justice et leur haine. Le pape réclama l'hérétique, le clerc apostat; l'empereur, le tribun. L'interdit ferma les églises de Rome. Arnauld s'enfuit, fut pris au val d'Orcia, puis délivré par les vicomtes de cette région qui le gardèrent dans leurs tours, en l'honorant comme un prophète.

lîarboroiisse assié.^-ea les tours et reprit sa vicime. Arnauld fut étranglé, puis brûlé sans témoin, au bord du Tibre, dans ce champ de Néron où, sous Othon in, Grescentius avait versé son sang (1155).

Vin

Son rêve avait été trop vaste. Il avait goûté au miel de l'idéal et la réalité le faisait mourir. Il put, du fond de sa cellule du Saint-Ange, jeter vers le ciel le cri désespéré d'Abélard : A pnibus terrœ ad te clamavi^ dum anxiaretur cormeum. Imaginez la tristesse du martyr qui, à sa dernière heure, comprend qu'il s'est trompé et qu'il confesse par sa mort la foi du passé et non celle de l'avenir. Non seulement il tombait pour avoir tenté imprudemment à Rome la révolution qui avait été possible à Milan, àPise, à Florence, dans toute l'Italie municipale, mais pour avoir cru, avec les réformateurs des derniers siècles, que Rome et le Saint-Siège étaient toute l'Église, et que l'Église était toute la chrétienté. Tant que les âmes italiennes eurent cette illusion, elles attf^ndirent en vain l'aurore du jour de Dieu. Tous les essais de

l/lTALin; AVANT JOACIIIM DE FLORE, \1

créations religieuses flnissaionl par le môiiie désenchanleincnt. L'Italie, Irop jeune encore pour s'abandonnera l'indiflcrenceou à l'incrédulité, ne pouvait se priver d'une foi positive; elle voulait demeurer chrétienne; le christianisme avait grandi entre ses bras et elle s'attachait à lui avec une sorte de tendresse maternelle. Elle voulait aussi demeurer catholique; le Saint-Siège romain était en partie son œuvre, et elle n'oubliait pas les grands papes sous le manteau desquels s'étaient parfois abritées ses libertés nationales. Elle se sentait unie à l'Église par l'orgueil des souvenirs et le charme des souffrances communes. Elle s'éloignait chaque matinde l'Église pour chercher, un peu au hasard, la voie, la vérité et la vie, et chaque soir elle revenait, comme un pèlerin désabusé et las, vers l'antique bercail où reposait toujours son espérance.

Maintenant, cette période douloureuse va se fermer: le bûcher d'Arnauld est la dernière station de ce calvaire. Un souffle de renaissance court déjà sur Tltalie. Les communes lombardes vont prendre à Legnano le baptême sanglant de la liberté, et l'idée de la patrie historique rentrera dans les consciences. Déjà s'entr'ouvrent les premières fleurs d'art et de poésie. Les maîtres mosaïstes, les premiers sculpteurs, les peintres de l'Athos ont rajeuni la parure des églises, et les blanches cathédrales, les baptistères de marbres ciselés, les

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sveltes campaniles s'élèvent triomphalement en Lombardie, en Toscane, dans le royaume normand. La Sicile envoie à la péninsule, avec les modèles délicats de Tari arabe, comme un reflet des grâces sensuelles de l'Orient. Demain, les premiers trou- Jbadours viendront de la gaie Provence par les sentiers des Alpes, et déjà les fables chevaleresques de la France de Roland et les légendes d'Artus et de Merlin réjouissent les cours seigneuriales des vallées du Pô et de l'Adige. Dans cet éveil de la vie publique et de l'esprit, on entrevoit le signe d'une prochaine rénovation religieuse, car l'allégresse universelle de l'Italie ne s'expliquerait point si les âmes y devaient languir plus longtemps dans l'angoisse du moyen âge. Des lueurs d'aube courent de coupole en coupole, de la chapelle Palatine de Palerme à Saint-Marc de Venise, et, sur les riiontagnes de la Calabre, se lève enfin l'étoile d'un Noël nouveau.

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