‹ L'Italie mystiqueChapitre 6 sur 53 · DArgentré, Collect. Judicior., ann · texte numérisé non relu

DArgentré, Collect. Judicior., ann

I/1TAI>IK AVANT JOACIliM DE FLOHE. àb

chaîiios (le l'E^disc, elles ne savaient point retrouver c\ l'égard de Dieu la familiarité filiale des jours apostoliques; elles laissaient à l'homme l'ennui de la vie présente, le sentiment que tout, ici-bas, est mauvais et que l'œuvre du salut est, en vérité, trop difticiie pour les petites âmes.

Et c'était là la plaie, la plus douloureuse des consciences, qui ne se tournaient plus ri'avec elTroi du côté de Dieu. La misère du moyen âge persistait, les violences que fuyaient au désert les moines et les ermites ne finissaient point. L'état de guerre semblait éternel. Les esprits, affolés par le spectacle tragique de la vie, voyaient dans la nature elle-même une ennemie mortelle; les phénomènes inattendus du ciel conspiraient avec les calamités de la terre contre les fils d'Adam. Le bras de Dieu parut alors trop lourd, l'image du Rédempteur se voila, il ne resta plus à sa place que le justicier formidable de l'Apocalypse. En vain on avait franchi la date de l'an mille, et l'on essayait de se rassurer sur la crise du millénaire ;les chrétiens n'en apercevaient pas moins, à un horizon qu'ils croyaient très prochain, l'apparition du Jugement dernier. La loi du Christ, si pleine d'espérances aux premiers siècles de l'Église, était devenue un symbole d'épouvante. L'Italie n'était pas moins tourmentée que le reste de la chrétienté. Les ouvrages de ses premiers mosaïstes témoignent de l'angoisse religieuse tout

auiantquelessculpturesinquiétantesde nos églises romanes. Je ne parle point des sombres et gauches mosaïques antérieures à la fin du xi« siècle, telles que celle de Santa Maria in Navicella, à Rome, où la maladresse de la main a pu trahir le sentiment de l'artiste. Mais, dans les œuvres issues de la renaissance byzantine que provoqua, du temps de Grégoire YII, l'abbé Didier, la terreur domine toujours. A Sant Angelo-in-Formis, près de Capoue, au-dessus du portail central de l'Église, c'est à la table même de la Cène, au moment où il donne aux apôtres sa chair et son sang, que Jésus repousse d'un geste de malédiction les damnés du jour suprême; aux frises de la grande nef, cloué sur la croix, il penche encore vers sa mère une figure menaçante. Les rayons d'amour de l'Évangile étaient donc éteints. Et partout, dès lors, jusqu'aux approches du xiii® siècle, au dôme de Pise comme à celui de Monreale, au baptistère de Florence comme à Saint-Jean-de-Latran, reparaît, sur l'or des absides, le Christ solennel, despote oriental, au regard fixe et dur, le Dieu sévère sur le cœur duquel la société chrétienne n'osait plus poser sa tête, comme avait fait le disciple Jean, au dernier souper de Jésus.

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Cependant, en France, dans l'Université de Paris, un grand eirort venait d'être tenté pour rafï'ranchissement de l'esprit humain. Ce n'est pas en vain qu'Abélard avait essayé de concilier la raison avec la foi et que, sur sa montagne, au grand soleil, il avait longtemps nourri la jeunesse de l'Europe d'une doctrine de liberté. La notion fondamentale de sa philosophie renfermait le germe d'une triple révolution dans la science, la politique et le christianisme. En démontrant, contre l'idéalisme venu de Scot Érigène, que les idées ne sont pas des êtres, mais des conceptions de l'esprit, il avait fait chanceler le vieux monde. Si la pensée de l'homme est à la fois la source et la mesure de toute réalité, c'est en elle-même, et non plus dans la tradition et les syllogismes des maîtres, que repose la vérité. Chacun de nous porte en soi comme un chiffre merveilleux à l'aide duquel il pourra traduire les lois de la nature et le Verbe de Dieu. La raison est à ellemême sa propre autorité et sa propre lumière. Elle a donc le droit de tout explorer, de tout discu-

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ter. de tout juger. Et Abélard avait soumis à sa critique le christianisme entier. H avait rapproché et contrôlé l'une par l'autre la philosophie naturelle, la foi juive et la foi chrétienne {DiaL int. Philos jud. et Christian, Éd. Cousin, II, 646). Il expliquait d'une façon intelligible pour les enfants et pour les femmes le mystère de la Trinité; il fit plus encore : il affaiblit la notion du mystère, écarta les voiles du tabernacle et convia le eh rétien à regarder Dieu face à face. « Plus nous sentons Dieu, disait-il, plus nous l'aimons et notre intelligence grandit avec notre amour. Cum profectu intelligentise caritatis accenditur ftamma. » [Theol. Christ.^ 456.) Entre les fils de Dieu et ceux du démon, lui écrivait Héloïse, la distinction ne peut être faite que par la chanté, qui, selon l'apôtre, est la plénitude de la loi et la fin des commandements. » 11 était revenu au christianisme de saint Paul et il rendait à la foi la primauté sur les œuvres. « Le royaume de Dieu, disait encore Héloïse, d'après l'apôtre, n'est point l'abstinence de la viande ou du breuvage; il est justice, paix et joie dans le Saint-Esprit. » En même temps que la théologie, il avait renouvelé la morale chrétienne. Pour lui, la vertu, comme la vérité, sortait des profondeurs de l'âme, et la racine du péché se trouvait dans les n^plis les plus secrets de la pensée. Ce n'est donc pas l'acle, mais l'intention coupable qui fait la faule. Ceux

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qui onl crucifié Jésus sans le connaîlrc n*ont point péché. Mais qui i)èscra riiilenlion, sinon l'âme elle-même qui l'a produite elqui seule peut bien la comprendre? Que valent désormais la sentence du juge, c'est-à-dire du prêtre, et les pratiques tout extérieures par les(juelles rÉf,dise croit vivifier la conscience? Up acte de foi, un élan de tendresse rapprochent plus intimement le chrétien de Dieu que la pénitence et l'observance. Et, si l'on demandait au maître ce que devenait, dans les suites logiques de sa doctrine, le péché originel, il disait que ce n'est point un péché, mais une souffrance. La rédemption avait-elle donc été un sacrifice inutile, le christianisme n'était-il plus qu'une illusion? La rédemption, répondait Abélard, fut un acte de pur amour*.

Arnauld de Brescia a-t-il apporté à l'Italie et à Rome cette parole d'Abélard qui, dans l'ombre du XII* siècle, éclata tout à coup comme le texte initial du véritable Évangile éternel ? Des mil-

1. Non fuisse necessarium in mundo Christi adventum. Voir MiGNE; t. CLXXXj p. 269, et Dom Bouquet, t. XIV, p. 370.

liers d'étudiants scolastiques, de clercs et de moines qui s'étaient pressés autour du grand docteur, étaient revenus à leurs cités le cœur rempli de sa doctrine; ses livres passaient de main en main à travers la péninsule, étaient lus avec avidité même par les évoques et les cardinaux. Arnauld, que Ton surnommait « récuyer d'Abélard », pouvait donc, en demeurant fidèle à la tradition de son ami, entreprendre un apostolat. Son école était toute prête : mais l'apôtre s'effaça derrière le tribun. 11 courut à la mêlée des luttes publiques, et, dans la crise religieuse de son temps, il ne comprit ou ne voulut voir que la réformation de l'Église temporelle. Peut-être, d'ailleurs, le même homme, la même cité et le même âge n'avaienl-ils point la force de relever à la fois la liberté religieuse et les libertés sociales. Cette grande figure est demeurée longtemps énigmatique, le moyen âge ne nous ayant transmis sur Arnauld que quelques témoignages obscurs ou passionnés. Les contemporains ont vu en lui, les uns, tels que le cardinal d'Aragon, un hérésiarque dangereux, les autres, tels que saint Bernard, un schismatique, et ne lui ont cependant reproché, en matière de foi, qu'une opinion particulière sur l'eucharistie, dont le dogme n'était à peu près fixé que depuis Bérenger de Tours, et sur le baptême des petits enfants, dont il désapprouvait sans doute l'immersion. Mais Othon de

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Freysingcn qui rapporte celte accusation s'exprime en des termes bien vagues : non recte dicilur sensisse. Il n'y a là rien qui justifie la violence du langage dont saint Bernard use contre la doctrine « vénéneuse » d'Arnauld, « ennemi mortel de la croix », tête de colombe et queue de scorpion ». [Epist,, 195 ) Évidemment, sur la question d'orthodoxie, quell' infâme, comme dit Muratori, a dû souffrir des haines ecclésiastiques qui poursuivirent jusqu'à la mort son maître Abélard. Au concile de Sens, Innocent II les frappa l'un et l'autre d'un même décret de malédiction. Arnauld occupait en ce moment, à Paris, la chaire de son maître, exilé à Cluny.Dans ce prétendu hérétique, c'est bien le disciple de l'école de Sainte-Geneviève que saint Bernard et l'Église ont voulu flétrir ; mais c'est surtout le réformateur et l'homme d'action qui les effraya et qu'ils écrasèrent. La théologie personnelle d'Arnauld n'allait point à l'hérésie et s'arrêtait sur le bord du schisme : à Rome il n'a pas dit un mot ni contre lés universaux, ni contre la Trinité, ni contre l'autorité spirituelle du Saint-Siège. L'Italien du xii« siècle, l'enfant de la libre Brescia n'avait qu'une pensée : fonder à Rome un régime communal indépendant du côté du pontife, et couronner sur le Gapitole la royauté du peuple. Ce que nous savons des harangues d'Arnauld nous le montre prêchant la simplicité et la pauvreté évangéliques de la pre-

mière Eglise, déniant aux moines et aux clercs le droit de propriété, conférant à l'Élat, c'est-à-dire à la commune, les biens du clergé, enseignant à Célestin II, à Lucius 11, à Eugène III, à Adrien IV à renoncer à la juridiction temporelle et à s'en tenir au bâton blanc des papes apostoliques. Il reprenait aux évêques le domaine féodal. Il leur interdisait les vêtements somptueux, les mets délicats, les jeux illicites. Il pouvait se réclamer de Pierre Damien et de saint Bernard lui-même, écrivant à Eugène III: « Qui me donnera, avant de mourir, de voir l'Église de Dieu telle qu'elle fut aux jours antiques, quand les apôtres jetaient leurs filets, non pour prendre de l'or et de l'argent, mais des âmes? » Les exigences d'Arnauld parurent même un instant assez conformes aux vues de Bernard, en son livre De Consideratione, pour que le pape levât l'interdit qui pesait sur l'exilé. Le tribun se fixa quelques jours à Viterbe, puis vint à Rome, peut être en secret, et attendit que la paix précaire conclue entre Eugène et la commune fût rompue. Au printemps de 1146, le pape fuyait pour la seconde fois de sa métropole, et la théorie religieuse d'Arnauld se manifesta dans toute sa gravité.

Il s'agissait non plus d'une réforme morale, mais d'une révolution dans la tradition historique de l'Église. Saint Bernard consentait à soulager le pape de l'exercice direct du pouvoir temporel, il

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le délivrait volonlicrs des emljarrns do la souvcrainclé féodale, mais il lui atlribuail toujours l'autorilé suprônie, exercée au nom de Dieu, sur tous les rois et toutes les cités du monde. Le pape dispose des deux glaives ; il frappe par sa propre main du glaive spirituel; l'Empereur et les princes, ses vicaires, frappent^ selon qu'il Ta ordonné, du glaive temporel*.

Grégoire VII n'ayant d'autre royaume que sa basilique, tel était l'idéal de saint Bernard. La papauté des premiers siècles dépourvue de tout pouvoir et de tout droit sur la société politique, tel fut celui d'ArnauId de Brescia et, durant quelques années, celui de Rome républicaine et de l'Italie communale. La papauté d'Eugène III, si misérable qu'elle fût, lui semblait encore indigne de l'obéissance des chrétiens. On peut s'étonner qu'il n'ait point alors consommé le schisme en ajoutant un pontife nouveau à la longue liste des antipapes. Sans doute, il lui fallait d'abord résoudre le problème qui s'imposait à la chrétienté depuis l'époque carolingienne : l'Église et son premier pasteur pouvaient-ils, dans l'état présent du monde, renoncer à la puissance séculière? Tout était ainsi remis en question ; la discipline ecclésiastique, la situation féodale du haut clergé, la possession de la richesse, et les œuvres, source

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