Divini Vatis Abbatis Joachim Liber Concordie novi ae
gique, à savoir, la déchéance de l'Église et de la Loi du Verbe; le plus doux des chrétiens, si l'on" considère la grâce enfantine de sa légende et l'acte de foi naïve qu'il inscrivit en tête du plus important de ses livres, la Concorde du Nouveau et de r Ancien Testament, Il faillit troubler très gravement l'Église, et celle-ci, après l'avoir honoré vivant, comme interprète autorisé des Écritures, a permis à la famille cistercienne, aux provinces napolitaines, de le vénérer comme Bienheureux, de l'invoquer comme thaumaturge. Dans les diocèses de Calabre, le jour de sa fête, on chante encore cette antienne, dont les vers de Dante semblent être l'écho : Beatus Joachim, spiritu dotatus prophetico, decoratus intelligentia, errore procul Jiœretico^ dixit futur a ut prœsentia. Voilà un phénomène religieux où se rencontrent, en apparence, d'absolues contradictions. L'incertitude de la conscience italienne, au siècle d'Arnauld de Brescia, ne l'expliquerait qu'à demi; c'est en outre aux préoccupations séculaires du christianisme qu'il faut en demander la raison.
veteris Testamenti, Venetiis, 1519. Expositio magni Prophetœ abbatis Joachim in Apocalypsin. Psalterium decem chorda rwm, Venetiis, 1527. Voir pour le catalogue dea ouvrages inédi leP. DENiFLE,i4r'c/iiu. ioc. cit.
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L*une des idées les plus originales et les plus tenaces de la première société chrétienne fut que rien, dans l'état religieux du monde, n'était encore définitif, que la révélation n'avait point dit son dernier mot, que l'apostolat et là mort de Jésus n'étaient qu'un acte dans le drame du salut, et qu'il fallait attendre, dans un avenir plus ou moins proche, l'achèvement du grand mystère. Plus d'une parole du Sauveur lui-même, la vague promesse d'un retour glorieux du Fils de l'homme, des allusions à quelque catastrophe inouïe, peutêtre même à la ruine de toutes choses, entretenaient, dans la génération évangélique, une espérance mêlée de terreur. Les âmes que ne rassurait aucun dogme défini, que ne disciplinait encore aucune hiérarchie ecclésiastique, s'interrogeaient sur la religion future, et leur curiosité de l'inconnu était d'aulantplns vive que la très libre interprétation, inaugurée par Jésus contre la Loi judaïque et la lettre étroite, durait toujours. Chaque conscience, en môme temps qu'elle s'efforçait de lire le secret final, créait
librement sa propre foi, chaque clirétien était vraiment un christ. L'ascendant de saint Paul s'explique par cette doctrine de liberté, et l'inspiration du christianisme primitif se manifeste dans la seconde Épître aux Corinthiens : « Vous êtes la parole même et le message du Christ; nous sommes les ministres du Nouveau Testament, non quant à la lettre, mais quant à l'esprit, car la lettre tue et l'esprit donne la vie. Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. »
L'Apocalypse et . le quatrième Évangile sont tout animés par ce sentiment du devenir divin, de la révélation continue. Le premierdeces livres, par la singularité de ses images, le second, par l'obscurité métaphysique de sa langue, favorisaient à merveille la liberté d'invention religieuse que proclama saint Paul. L'Apocalypse ouvre une vision qui éblouira longtemps l'imagination chrétienne, et semblera, par ses symboles funèbres, justifier les misères de l'histoire, tout en promettant, pour le lendemain, la revanche des saints. Elle repose sur la conceplion d'une suite de crises qui précéderont l'apparition de la Jérusalem céleste, et d'un progrès des choses surnaturelles nécessaire au triomphe final des croyants dans le sein de Dieu. Après d'horribles convulsions qui feront mourir l'Empire romaîn, le règne terrestre du Messie et de ses martyrs commencera, peut-être en Palestine, et durera mille années:
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puis Salan, l'Antéchrist, sera déchaîné, Dieu éclipsé, l'Église sur le point de i)érir. Dieu rentrera alors sur la scène, la résurrection générale el le Jugement dernier achèveront l'histoire de ce monde visible, et l'élat définitif, la béatitude et la paix éternelle seront fondées.
Mais la secousse violente que l'Apocalypse imprima aux âmes devait s'affaiblir. Les promesses toutes matérielles du millénaire élaient démenties par la réalité. L'apôtre s'était-il trompé dans ses calculs, le règne temporel de Jésus n'élait-il qu'une illusion? Le quatrième Évangile, œuvre de l'esprit grec, tout pénétré de néoplatonisme, vint à propos pour rendre l'idéal à la chrétienté inquiète. Avec une sérénité que n'avait point connue le voyant de Pathmos, il renouvela l'assurance d'une religion supérieure, réservée à un temps assez voisin. « Femme, crois-moi, l'heure est proche où vous n'adorerez plus le Père ni à Jérusalem ni sur celte montagne; l'heure arrive où les vrais fidèles adoreront le Père en esprit et en vérité. » Mais la grande originalité de l'Évangile johannile, la pierre précieuse apportée par ce livre à l'édifice du christianisme, est le premier dessin d'une théologie transcendante et, par cette théologie même, la création du mysticisme. Au prophète galilécn, descendant d'Abraham, petit-fils de David, dont Mathieu énumérait la généalogie charnelle cl que
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suivaient les synoptiques à travers le détail familier de sa vie terrestre, a succédé le Verbe éternel. la raison de Dieu, Dieu lui-même, revêtu d'une chair mortelle. Il se révèle, au premier chapitre, comme une pure essence divine, puis, comme un fantôme de lumière, sur les bords du Jourdain, à Jean-Baptiste, et celui-ci crie : « Voici le Fils de Dieu ». Aux dernières lignes du livre, après la Passion, il apparaît encore à ses disciples dans les clartés douteuses du petit jour, sur les grèves du lac de Tibériade : dans l'intervalle de ces deux visions, il vit et parle parmi les hommes, mais transfiguré par un rayonnement surnaturel et pareil à une forme angélique. 11 n'agit qu'au nom de son Père et pour la gloire de son Père; par lui seul on va au Père céleste, on participe au divin. « Moi et le Père, nous ne faisons qu'un. » Le soir de la Cène, les apôlres l'entendent murmurer ces paroles : « Voici la vie éternelle : qu'ils te connaissent toi seul, vrai Dieu, et ton niGSsie Jésus Christ.... Ce n'est pas pour eux seuls que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi sur leur témoignage : que tous ne fassent qu'un,... qu'ils ne soient eux-mêmes qu'un en nous. » Mais pour mériter, par la foi profonde, de communier avec Dieu et de vivre de son souffle, il faut d'abord recevoir l'Esprit. « C'est l'Esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien. « Ceci est bien le terme final de l'initiation mystique, dont
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la mission terrestre de Jésus était la préparation. La tliéoric du Saint-Esprit, entrevue déjà par saint Paul, domine tout le quatrième Évangile. Le Saint-Esprit, le Paraclet, est un médiateur, au môme titre que le Verbe, qui sera envoyé par le Père au nom du Verbe et par sa prière, qui témoignera pour le Fils comme celui-ci avait témoigné pour le Père et demeurera éternellement parmi les hommes. Par lui sera achevée la révélation du Verbe et confirmée la foi aux promesses du Verbe. « Il vous enseignera toutes choses, et vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » Mais la venue de l'Esprit est absolument distincte de celle de Jésus. « Voici que je retourne à celui qui m'a envoyé, et personne de vous ne me demande: où vas-tu? Et parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre cœur. Je vous dis la vérité : il vous importe que je m'en aille, car si je ne m'en vais point, le Paraclet ne viendra point à vous; quand je serai parti, je vous l'enverrai. » 11 meurt. Le testament qu'il apporta au monde est maintenant scellé. Sur son tombeau commence une nouvelle ère religieuse. Dans la chambre bien close où se cachent ses disciples par peur des Juifs, il glisse tout à coup comme une ombre; le souffle de ses lèvres effleure leurs fronts et il leur dit : « Recevez le Saint-Esprit ».
Mais l'Esprit ne descendra que dans les âmes puriiices par l'amour. L'amour est la plus haute
des vertus, et le signe de l'élection. Toute la morale du qualrième Évangile est dans ce précepte du Maître, sans cesse répété : « Aimez-vous les uns les autres et aimez-moi comme j'aime mon Père. Soyez unis à moi par l'amour comme je suis uni au Père. Attachez-vous à moi comme les branches au tronc de la vigne. Serrez- vous autour de moi comme font les brebis autour du bon Pasteur. » Il eut pitié de la femme adultère. Quand Lazare mourut, il pleura et les Juifs dirent : « Voyez comme il l'aimait! » Du haut de la croix il attache ses regards sur le disciple aimé à qui il lègue, pour la rendre au monde, la religion mystique de l'amour.
La tradition des premiers siècles rattacha au nom de Jean l'Apocalypse et le quatrième Évangile. L'homme d'Éphèse fut regardé comme un prophète qui, du sein de la Loi nouvelle, avait entrevu la Loi de l'avenir. Les âmes pouvaient attendre en paix les manifestations promises par l'Apocalypse : la religion du Saint-Esprit, toute de foi, de charité, de liberté, était fondée. Pour les consciences très hautes et pour les cœurs tendres, un sanctuaire était préparé, vestibule de la Jérusalem céleste : que leur feraient désormais les maux de la vie, les duretés du siècle, les erreurs mêmes ou les faiblesses de l'Église? Aux plus sombres jours du moyen âge, la chrétienté reviendra souvent à ces espérances, répétant la parole
de la Saniarilaino assise au bord du pu ils do Jacol) : « Soigneur, donne-moi de celte eau, alin que je n'aie plus soif I »
Les deux grandes directions de la vie intellectuelle du moyen âge partent Tune de saint Augustin, l'autre de Scot Erigène. Le premier a créé la théologie doctrinale, qui procède de saint Paul et de saint Jean. Pour l'interprétation des idées johannites, Scot se crut le continuateur fidèle de son maître Augustin. Il commenta le commentaire de Tévêque, ajouta un degré à la précision de ses vues, se délacha d'une façon presque insensible de la ligne orthodoxe et jeta dans la chrétienté des semences d'hérésie.
La Cité de Z)iew est pleine des angoisses de l'Apocalypse. Saint Augustin assiste au naufrage de la civilisation romaine, le premier acte de la tragédie annoncée par Jean. Il ne doute pas que l'ombre de l'Antéchrist ne couvre déjà l'univers; il entend au loin l'approche du Glirist vainqueur, il voit déjà le millénaire se lever à l'horizon. Il scrute les obscurités du texte johannite, invoque
les témoignages de saint Paul et de Daniel sur l'Antéchrist, s'efforce de fixer par un calcul exact les périodes apocalyptiques. Il se demande si les quarante-deux mois que durera le dernier assaut de Satan contre l'Église seront compris dans les mille années ou en dehors d'elles. Cependant, afin d'affermir son attente, il cherche dans l'Ancien Testament la preuve d'une succession d'époques dont la fin serait le sabbat éternel, le septième jour, où l'Église militante recevra le prix de ses épreuves. La première époque va d'Adam au déluge, les suivantes sont marquées par Abraham, David, la Captivité, la naissance du Christ. La sixième, qu'il n'est point possible de mesurer, s'écoule en ce moment même; la septième sera le jour de paix, qui n'aura ni déclin, ni crépuscule. Ce sera le jour de l'Église triomphante, celle que Jean, le plus grand des apôtres, le seul qui ait vu Dieu dans son essence, avait glorifiée, et dont l'Église terrestre, que représentait saint Pierre, n'était que la figure. « Celle-ci, dit Augustin, est l'Église de la foi, celle-là sera l'Église de la contemplation directe; l'une est dans le temps de pèlerinage, l'autre sera dans le séjour éternel; l'une est sur le chemin du voyage, l'autre sera dans la patrie; l'une est bonne et encore malheureuse, l'autre sera meilleure et bienheureuse *. »