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AU LIVRE I

Prévisions de quelques publicistes et hommes d'État sur les rapports futurs de

la France et de l'Italie

On ne joue pas aux échecs avec un bon cœur.

Chahfort.

Prévisions de quelques publicistes et hommes d'État sur les rapports futurs de

la France et de l'Italie

On a souvent rappelé dans ces derniers temps, le Discours dans lequel M. Thiers prédisait au Corps Législatif (Séance du 13 avril 1865) que la reconnaissance de V Italie aurait tout juste la durée de sa faiblesse. Il est utile de relire aujourd'hui cette merveilleuse leçon d'histoire, qui expose d'une manière saisissante les raisons de V antagonisme naturel de la France et de l'Italie, sur le terrain politique d'abord, sur le terrain maritime et économique ensuite, et que M. Thiers, dans son salon, résumait sous cette forme piquante : a On a vu des gens se casser la tête contre les murailles , on n'avait pas encore vu de gens bâtir des murailles pour s* y casser la tète, »

La Chambre de 1865 (comme le parti libéral d'alors) fut sourde aux arguments de l'illustre historien qui, au sortir de la séance, pouvait se redire à lui-même l'épigramme de YAnthologie : « Parmi des buveurs ivres, seul Acyndimus conserva la « raison. Mais ce fut Acyndimus qui seul parut ivre au milieu « des buveurs. »

— -M.TmERS Quand il s'agitde politique intérieure, qu'on dise

qu'il y a une politique nouvelle, on a bien raison. Il a fallu, en efifet, obliger les rois à partager leur autorité avec les nations ; il a fallu obliger les classes supérieures à partager leur influence avec les classes moyennes ou inférieures, et pour cela des formes nouvelles étaient indispensables. Mais dans la politique étrangère, j'ai beau remonter à Tantiquité, au plus politique des historiens anciens, à Polybe, au plus politique des historiens modernes, à Guichardin, je trouve toujours que la politique étrangère, c'est cette vieille prudence des États vigilants, qui ont l'œil sans cesse ouvert sur ce qui les entoure pour empêcher les petits de devenir grands, les grands de devenir plus grands, de se rendre inquiétants en un mot 1 C'est toujours, dis-je, la même prudence et la même vigilance {Très bien !).

Et ce qui me rassure à cet égard contre ce reproche de vieille politique, c'est queles esprits novateurs qui voulaient la guerre d'Italie et l'expédition de Pologne, que nous disaient-ils ? Ils nous disaient qu'il fallait enlever le Milanais à l'Autriche pour l'amoindrir et l'éloigner de nos frontières ; qu'il fallait rétablir la Pologne pour amoindrir la Russie et créer une barrière entre le Nord et le Sud.

Voilà certainement de la vieille politique et de la plus vieille qui fut jamais ! Je m'inquiète peu, dès lors, dans la question actuelle, d'être accusé de rester attaché à une politique qui n'est plus celle de notre temps.

— M. GuÉROULT. Je demande la parole.

— M. Thiers. Non, ce n'est pas une vieille politique, c'est une

politique éternelle que celle qui conseille de ne pas créerautour de soi de grandes puissances.

On me dira, il est vrai, que l'Italie sera pour nous une alliée utile, dévouée.

Je dois Tavouer franchement, je n'en crois rien. Aujourd'hui que ritalie a besoin de nous, qu'elle ne peut exister sans nous, oh oui! elle nous sera fidèle, mais sa fidélité aura tout juste la durée de sa faiblesse. Quand elle sera forte elle voudra être indépendante, et elle aura raison. Il serait inique de prétendre créer une puissance pour qu'elle fut éternellement votre dépendante. Cela ne se pourrait pas ; cela ne serait pas.

Personne plus que la France n'a contribué à l'indépendance de la Hollande et quelque temps après la paixde Westphalie, la Hollande était au nombre de nos plus cruels ennemis. Personne n'a plus contribué que la France à l'indépendance de l'Amérique, et quelques années après le traité de 1783, l'Amérique s'est conduite à l'égard de la France, vous savez de quelle manière.

Mais je n'en fais un reproche à personne. Les États nouveaux qu'on crée, on ne les crée pas pour qu'ils soient éternellement dépendants. Aussi a-t-on soin de n'en pas créer, car il est inique de les vouloir dépendants, et c'est une duperie de les mettre au monde pour qu'ils deviennent vos ennemis (Très-bien! trèsbien).

D'ailleurs, Messieurs, l'histoire future de l'Italie est écrite dans l'histoire de la maison de Savoie, qui, à toutes les époques, entre la France et l'Autriche, a usé de la politique la plus raffinée, et qui s'est toujours décidée suivant l'intérêt du jour. Quand il s'agira de questions maritimes, l'Italie tiendra le balancier politique entre la France et l'Angleterre, et comme les ports de Trieste, de Naples, de Gênes, jalouseront nonpas Liverpool, mais Marseille, le parti qu'elle prendra est presque indiqué d'avance.

Mais ce sont là des vu^s d'avenir ;Mssom les vues d'avenir, et parlons du présent...

Quatre années avant le discours de M. Thiers, M. de Carné publiait en 1861 {Am. d. la ReL vu, p. 500), une étude sur l'avenir des relations de l'Italie et de la France, plus précise encore, s'il est possible, que les prophétiques paroles de M. Thiers. L'auteur du Consulat et de F Empire tirait ses prévisions des lois éternelles de l'histoire, M. de Carné empruntait les siennes à une connaissance approfondie du caractère italien :

Le danger de runilé est plus grand encore quand on considère le génie particulier de cette nouvelle nation. Le caractère spécial de Tesprit italien depuis Dante jusqu'à |Gioberti, c'est une confiance superbe dans sa supériorité native. L'antipathie contre la France à raison de sa suprématieintellectuelle au centre des races latines n'est guère moins vive au delà des Alpes que la haine de l'Autriche, et l'on peut tenir pour certain qu'elle y survivra longtemps à celle-ci,Si l'Italie devient jamais une grande puissance politique et militaire, sa tendance constante sera de substituer partout son initiative à la nôtre. Arracher à la France, afin de se l'attribuer à elle-même, le rôle qui fait dans le monde notre plus juste orgueil, tel sera le travail constant de ce peuple naïvement convaincu, lors même que ses prophètes ne lui prédisaient pas encore le miracle de son unité politique, que le Primato appartient pour ainsi dire, de droit divin à la race prédestinée qui après avoir soumis l'univers par les armes, l'a si longtemps dominé par la foi.... Aussitôt qu'elle pourra, elle se jettera donc dans les bras de l'Angleten'e et de l'Allemagne, pour décliner la protection de la France.

A l'ouverture toujours imminente de la question d*Orient, le p;rand État italien interviendra avec des vues très différentes des nôtres, dans des questions territoriales où il aura à faire revivre et les droits de la république de Venise et ceux qu'il prétendrait tirer de sa propre situation. La Méditerranée n'est vraiment menacée de devenir une mer territoriale, qu'an profit de ritalie, si celle-ci devenait grande puissance maritime.

L'un des chefs du parti anti-catholique en Belgique et Tun des plus fervents amis de l'Italie, l'économiste Laveleye signalait dès 1871, dans son livre sur les Causes de guerre en Europe (p. 122), le danger des ambitions extérieures de l'Italie :

Il n'y a point de pays qui, s'il le veut, soit plQS que l'Italie à Tabri des chances de guerre. Séparée du reste de l'Europe par une barrière de hautes montagnes, comme l'Espagne elle a presque l'avantage d'une position insulaire. Ses limites ethnographiques^ s'accordent presque partout avec ses frontières naturelles, et aucun de ses voisins ne songe à lui enlever une partie de son territoire.

En Europe, elle ne peut prétendre à être puissance prépondérante. Elle n'est pas chargée de maintenir l'équilibre des États. Elle n'a pas à faire prévaloir son influence, au besoin, les armes à la main. Elle peut donc compter sur un avenir de paix qu'aucune attaque du dehors ne viendra mettre en péril. Mais le gouvernement italien sera-t-il toujours assez sage pour comprendre que son premier devoir est d'assurer le développement intellectuel, moral, économique, artistique de la Péninsule, et que se précipiter dans la guerre sans provocation serait une insigne folie ? De ce côtéy on pourrait concevoir quelques appréhensions»

L'Italie est admise maintenant comme sixième grande puissance européenne dans ces congrès où se décident les destinées de notre continent. Elle est fière de cette dignité, et elle considérerait comme un grand malheur d'en être dépouillée. Les autres nations ne peuvent que se féliciter de l'admission dans les conseils européens d'un État qui a tout intérêt au maintien

de la paix. L'Italie y a déjà joué un rôle utile et honorable. Néanmoins, je pense qu'il vaudrait mieux pour les Italiens que leur pays fût considéré comme un État de second ordre. Il y aurait pour eux bien moins de chances d'être entraînés dans les complications et les luttes dont l'Europe peut devenir le théâtre.

En 1871, quand la question de la neutralité de la mer Noire menaçait d'amener la guerre, un ministre italien a défini la politique de son pays en disant que l'Italie devait être « toujours indépendante, jamais isolée. » Cela voulait dire apparemment que dans tout conflit où les grandes puissances seraient engagées, ritalie ne pourrait rester neutre et s'abstenir, comme le ferait la Suisse et l'Espagne, mais qu'elle devrait prendre partie pour l'un ou pour l'autre des belligérants.

L'Italie entrerait donc en campagne uniquement parce que son intervention en Crimée a réussi, et à cause de cette ancienne maxime des princes de la Maison de Savoie, très accréditée encore aujourd'hui qi(^ les neutres sont généralement sacrifiés, et que la paix se fait toujours à leurs dépens.

On ne peut nier que de petits pays neutres, placés entre de puissants États, comme îa Belgique ou la Hollande, ne courent quelque danger en cas de guerre. Mais tout autre est la situation de l'Italie. Elle est complètement séparée du reste de l'Europe ; aucun de ses voisins ne peut songer à se l'annexer, et elle est assez forte pour se défendre. La politique d'abstention ne l'exposerait à aucun risque si elle lui est commandée par l'intérêt évident de ses populations. Rien ne justifierait donc cette politique d* intervention active vers laquelle on semble pencher en Italie.

Les Italiens réclament, au nom du principe des nationalités, Trieste et les villes du littoral de la Dalmatie, où la domination de Venise a implanté l'usage de la langue italienne... Mais Trieste est nécessaire à l'Autriche et inutile à l'Italie. Ce serait de la démence de l'enlever à Tune pour la donner à l'autre. La Dalmatie est slave , elle doit être réunie tôt ou tard à la Bosnie dont elle n'est que le littoral. Toute la péninsule turque for-

mera un jour un puissant État slave, dont les ports dalmates, rattachés à l'intérieur par des chemins de fer, seront les débouchés préparés par la nature même... La mention, dans les Écoles des régions italiennes de langue qui n'appartiennent pas à l'Italie est faite 'pour inspirer des idées de revendication territoriale très dangereuses, La théorie des nationalités fondée sur la langue, conduit à la guerre non moins sûrement que celle des limites naturelles,,. L'Italie sera assez sage pour ne pas convoiter ce qui, d'après les nécessités géographiques, ethnographiques et économiques ne doit pas lui appartenir.

Dans un autre livre loué par tous les journaux italiens, M. Laveleye [Lettres sur Vlt.^^, 363) traçant un tableau fort exact des avantages et des points faibles du nouveau royaume, revient sur cette tendance constante des hommes d'État italiens à provoquer, à Textérieur, une politique d'action :

Je résumerai, pour finir mes impressions sur la situation actuelle de l'Italie, en m'appuyant sur les observations émises dans un livre paru récemment : l Conservatori e VEvoluzione naturale dei partiti politici in Italia, et dont l'auteur M. Jacini est bien connu par la haute impartialité de ses vues.

Voici d'abord les côtés favorables de la situation de l'Italie : Des frontières naturelles parfaitement délimitées. Pas d'ennemis extérieurs, à craindre, nul voisin convoitant ses provinces. Une dynastie nationale dévouée au pays et à la liberté, très populaire dans tout le pays et dans toutes les classes. Une armée instruite, non divisée par les opinions politiques. Une noblesse plus amie que nulle autre du progrès sous toutes ses formes, de la science, des arts et des lettres. Une grande activité intellectuelle partout répandue, et dans la jeunesse un très vif désir de

'instruire. De nombreux foyers de culture scientifique. Une population très intelligente, et, quoi qu'on en dise, très laborieuse quand elle recueille les fruits de son travail. Nul fanatisme reli'

gieux, pas même chez le clergé. Point de grande industrie ni de grande capitale accumulant sur un point des masses d'ouvriers.

Voici maintenant les mauvais côtés : Le pire, selon moi et la source de tous les maux, c'est la trop inégale répartition des biens, d'où résulte que la plus grande partie de la population doit vivre d'un salaire insuffisant et intermittent ; surtout extrême misère des classes rurales. Impôts accablants, l'État, les provinces et les communes abusant du crédit pour des dépenses improductives. Beaucoup de particuliers dépensant plus que leurs revenus ; par suite, formation très lente du capital. Les crimes et les délits plus fréquents que partout ailleurs et augmentant encore dans une proportion inquiétante. Dans tout le Midi, la sécurité moindre que dans tout autre pays civilisé. La justice iente et impuissante. Les verdicts du jury souvent un véritable scandale. La police insuffisante. Des associations malfaisantes comme la Camorra et la Mafia, faisant régner dans quelques villes une sortef de terreur. Des sectes révolutionnaires persistant dans certaines provinces. Abus des influences politiques. Le régime parlementaire fonctionnant détestablement, faute de partis bien constitués. Les crises ministérielles incessantes, ôtant au gouvernement toute autorité et tout pouvoir pour faire le bien. La presse active, mais se faisant trop souvent l'organe de certains intérêts personnels ou de coteries ambitieuses. Beaucoup de mécontents, à savoir : dans les petites villes, les demi-bourgeois, déclassés, « politiquant » dans les cafés et sur les places publiques, et dans les campagnes, les paysans, écorchés par la rente et par l'impôt, prêts à accepter les solutions les plus violentes du socialisme. Enfin Yambition déplorable de jomrunrâle dans les complications de' la politique européenne,,. tandis qu'il ne faudrait songer qu'à rendre la vie plus supportable.

98 APPENDItE

En 1874, un des meilleurs élèves de M. Renan, M. H. Gaidoz, professeur d'ethnographie à TÉcole des sciences politiques, étudiant {Rev. de France, X, 743), les sympathies mutuelles des peuples latins, prévoyait, sept ans avant l'événement, que la Tunisie serait nécessairement le premier champ de lutte entre les deux nations soeurs :

...Il suffit d'interroger les faits pour nous convaincre que l'union latine est une utopie... L'Italie est, par le simple fait de sasitualion géographique, la rivale naturelle de la France... Tous les Italiens ambitionnent pour leurs marins la domination dans la Méditerranée, et le jour où l'Italie sera assez forte à l'intérieur pour tenter des entreprises au dehors nous la rencontrerons à Tunis^ comme rivale, et peut-être, comme ennemie,,. C'est également en Algérie que nous nous trouverions en conflit avec l'Espagne, si les guerres civiles auxquelles ce pays semble désormais condamné, lui permettaient de jouer un rôle en Europe...

Après la prédiction bien connue de M. Weiss en 1859, la plus curieuse de ces prophéties sur la rivalité future de l'Italie et de la France est assurément celle de Proudhon que l'on peut retrouver dans son livre sur la Fédération et T Unité en Italie. Dans cette publication qui porte la date de 1861, Proudhon (comme Bastide et Cavaignac) acceptait, au pis-aller, l'indépendance de l'Italie sous la forme fédérative, et repoussait la forme unitaire comme dangereuse et fatale aux intérêts français :

Les peuples, comme les individus, sont sujets à des engouements dont ils ne guérissent que par les mortifications de Texpérience...

La gloire du Piémont ne doit pas nous faire oublier, à nous autres Français, nos propres besoins. Depuis quatre ans la pensée publique a été, pami nous, enchaînée au carroccio de l'Italie une et indivisible : ce sont quatre années perdues pour notre propre progrès et pour nos libertés...

Je n'ai pas la prétention de ramener en un instant, par la puissance d'une brochure, l'opinion de longue main fourvoyée. Les mouvements de la réflexion ne sont pas ceux de l'enthousiasme. Je me tiendrais pour très heureux et très honoré si je parvenais à faire comprendre à un certain nombre d'esprits sincères, amis de la liberté et de la justice, par quelle série de sophismes on a surpris leur religion sur la question italienne.

Au nom de la nationalité, on a commencé par conclure à l'unité...

L'idée fondamentale du traité Villafranca, la fédération de l'Italie, sous la protection de Napoléon III, devait être acclamée

par tous les Italiens comme la Bonne-Nouvelle : le machiavélisme italien, joint à l'incompréhensible politique des journaux français, en ont décidé autrement. Plus que sur tout autre, la responsabilité en incombe àMazzini...

Certains partisans de Mazzini prétendent que runité n'est pour lui qu'une tactique; que son unique but est d'assurer l'Italie contre le retour de l'étranger, en l'armant et en l'unissant. On ajoute qu'il n'est pas un Italien qui ne le comprenne de la sorte...

J'ignore si l'unité italienne se fera ou ne se fera pas : qui peut ici répondre de rien ? Possible que l'empereur Napoléon donne Rome à Victor-Emmanuel, l'aide encore à conquérir Venise, et consomme ainsi, contre la France et contre lui-même ce qu'il a si malheureusement laissé commencer à M. de Cavour et à Garibaldi. Alors il sera avéré que la France renonce à toute la prépondérance...

Quant à nous, Français, nous aurions aussi, ce me semble à dresser le bilan de ce que nous a coûté l'utopie mazzienne : un demi-millard et 50,000 hommes ; quatre années perdues pour les études et la liberté ; quatre années de démoralisation et d'ennui, quatre années pendant lesquelles, pour tout régal, on nous a entretenus des prouesses de Garibaldi, des faiblesses du roi galant-homme et des tristesses du Saint-Père. En revanche, l'ingratitude, l'injure et le mépris de nos protégés...

Au point de vue de l'unité italienne, il fallait être plus que naïf pour s'imaginer que Napoléon III victorieux, après avoir fait à son ami et allié Victor-Emmanuel cadeau de laLombardie, consentît, en lui donnant le reste de la Péninsule, à l'ériger en potentat. Il eût manqué à ses devoirs à la France et envers luimême, en donnant la main à une transformation pareille. Chef d'un État militaire, Napoléon III ne peut permettre qu'il se crée, aux portes de la France, une puissance de premier ordre ; roi constitutionnel, il ne le pourrait pas davantage ; simple président d'une république, démocratique, pacifique, socialiste, i le pourrait encore moins.

Ainsi, Empire ou République, organisée pour la guerre ou pour la paix, dans aucun cas la France, intervenant en Italie contre

APPENDICE loi

la prépondérance de la maison d'Autriche, ne pouvait admettre que ses protégés de la veille devinssent ses rivaux du lendemain. C'est là une chose si simple, que je ne comprends pas comment la Presse française, soi-disant démocratique, se refuse obstinément à le comprendre et que malgré moi j'en conçois l'idée la plus fâcheuse de son patriotisme et de l'indépendance de son jugement. On nous chante sur tous les tons que les Italiens sont pour nous des frères; que leur intérêt, leur révolution, leurs idées sont les nôtres; et cent autres niaiseries qui prouvent à quel degré d'imbécilité est tombée la démocratie française si tant est qu'il ne faille pas plutôt y voir la preuve de la défection de ses représentants. Des faiseurs d'amplifications croient avoir tout dit quand ils ont parlé des races latines ! Ignorent-ils ou feignent-ils d'ignorer que les États les plus antagoniques sont justement les États limitrophes, et les nations les moins faites pour s'unir celles qui se ressemblent le plus ? En politique, nos ennemis sont nos voisins :cei axiome est aussi sûr que pas un de Machiavel. En 1854, l'Autriche a étonné le monde par son ingratitude envers la Russie, sa bienfaitrice : c'est que l'Autriche, pour les trois quarts de sa population, est, comme la Russie, un empire slave, et que si ces deux grands États ont des intérêts semblables, précisément pour cela ils sont contraires. Fallait-il nous donner à nous-mêmes le régal de l'ingratitude italienne ? Certes, elle n'a pas attendu, pour se produire, que l'unité fût formée. Elle éclate tous les jours, depuis quatre ans, dans les imprécations des tribuns, dans les articles des journaux...

Et, pour compensation, qu'est-ce que la camarilla semi-bonapartiste et semi-jacobine offre à Napoléon III ? Les suffrages du Siècle, de VOpinion nationale, de la Presse, du Temps peut-être et des Débats !

Je prévoyais, chose facile, puisqu'elle était avouée d'avance, que l'Empereur des Français, en entrant en Italie, n'avait rien à espérer pour lui-même, pour l'agrandissement de son empire ou pour le développement de l'intluence française, du succès de l'expédition, que dès lors la campagne, si elle ne se faisait pas pour lui, tournerait contre lui ;que la pensée au bénéfice de laquelle nous aurions vaincu l'Autriche ne serait pas une

pensée française, mais une pensée italienne ; que le premier acte de cette pensée serait de manifester son indépendance en se posant en antagoniste de son allié, et en cherchant des soutiens réputés moins dangereux. Ceci n'était pas en moi Tefifet d'une divination : c'est tout simplement de la logique, de la psychologie internationale

On a séduit en faveur de l'unité italienne, les adversaires du catholicisme, en leur montrant la dépossession du Pape comme le gage assuré de la chute prochaine de l'Église toute entière. Mais on ne s'aperçoit pas encore que l'occupation des États du Saint-Père ne touche point à son autorité pontificale ; que la guerre faite à l'Église, en prenant une apparence de persécution, ne sert qu'à multiplier ses forces.

Quelques-uns ont embrassé la cause de l'Italie unitaire par esprit d'opposition au gouvernement impérial. Mais, sans compter qu'ils se mettaient par là au service d'une coalisation parfaitement accusée contre la France, ils ont trahi leur propre cause en substituant aux principes les combinaisons du machiavélisme, et se sont placés eux-mêmes, par cette misérable tatique, hors le droit, hors la politique.

11 en est enfin qui ont pensé de bonne foi que l'unité pouvait être nécessaire à l'Italie pour opérer sa régénération. On a trouvé admirable de faire servir Victor-Emmanuel d'instrument à la Révolution, assuré que l'on croyait être de se débarrasser de lui, dès qu'on en aurait plus besoin

Mais j'entends. On veut justement, pour l'Italie unitaire, Rome avec son prestige pontifical; on veut' la Papauté, mais accomodée à la mode constitutionnelle. L'Italie, quoi qu'on dise, est toujours papale ; les sarcasmes de Garibaldi et de Mazzini contre le sacerdoce ne détruisent pas ce fait. On veut, en subordonnant la Papauté au nouvel ordre de choses, rendre à rUalie la' suprématie du monde catholique, supplanter la France et l'Autriche, désormais simples satellites de la grande planète romaine et chrétienne. Rome et l'Unité ; puis bientôt Venise, le Tessin, la Corse, Nice, UIllyrie ; pour consommer cette grande restauration, il n'y aurait plus à changer qu'un mot : au lieu d'appeler Victor-Emmanuel roi, il faudrait l'appeler empereur. Ainsi l'Italie, plus que jamais pontificale et impériale.

serait au comble de ses rêves ; elle aurait ressaisi, comme dit Mazzini, V apostolat de TEurope...

Au fond, ce que Ton demande pour iltalie, ce que rêvent les Italiens, pleins de leurs grandioses et dramatiques souvenirs, c'est, au point de vue politique, de faire de Tltalie une sixième grande puissance ; au point de vue religieux, après avoir subordonné la Papauté au royaume, de conférer à celui-ci le protectorat de la catholicité. On tend, en un mot, bien qu'on ne le dise pas, à revenir, sous une autre forme, à la dualité impériale et pontificale, expression de Tltalie au moyen âge. Le parti radical italien, qui, tout en répudiant la Papauté et FÉglise, s'arroge V apostolat de l'Europe, ne sort pas de cette donnée : il ne fait que l'approprier à ses vues...

Plaçons-nous maintenant au point de vue français, intimement lié au point de vue européen.

Je comprends à merveille l'insistance avec laquelle l'Angleterre poursuit la formation de l'unité italienne, et je ne lui en veux pas ; je comprends également que Belges, Allemands, Autrichiens, Russes même, applaudissent à cette politique, et je ne les en blâme point. Chaque peuple a le droit de rechercher ce qui sert le mieux ses intérêts : et si la France, la première puissance militaire de l'Europe, la plus favorisée par sa position, inquiète ses voisins par le progrès de ses armes et l'influence de sa politique, pourquoi leur ferais-je un crime de chercher à l'amoindrir et de l'entourer d'un cercle de fer ? Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude de la presse française dominée par ses sympathies ultramontaines.

Il est manifeste que la constitution de l'Italie en puissance unitaire, avec une armée de 300,000 hommes, amoindrit l'empire de toutes les façons.

Politiquement, le conseil amphictyonique de l'Europe, jusqu'à présent composé des représentants de cinq puissances, va s'augmenter d'une sixième, dont la voix naturellement nous sera contraire. Nous sommes trop voisins de l'Italie, nous avons trop de ressemblance avec elle, nous lui avons rendu de trop grands services pour qu'elle nous aime. UingratitudCy en politique, est le premier des droits et des devoirs .

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