‹ L'Italie rouge;Chapitre 14 sur 27 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Soutevemenl à Gènes. — Guerrazzi à Florence. — Le comte Digny de Cambrai. — Restauration du grand duc de Toscane.

Novare, cette même nuit, fut le th^fttre des plus affreux désordres. L'exaspération des soldats yaincus était telle, qu'ils se mirent à piller les maisons et voulurent brûler la ville pour se venger, disaient-ils, des Lombards qui, après les avoir poussés à la guerre, les avaient délaissés ou trahis. S'ils eussent été à Milan, cette ville eût été mise à feu et à sang. La cavalerie chargea les nuitins ; et il en résulta que Ton se battit toute la nuit, dans la rue, les uns contre les autres (1).

Le duc de Savoie succédait à son père. Radetzky, qui ne voulait pas traiter avec Charles-Albert, signa immédiatement Farmistice que lui proposait son fils ; et de fâcheux bruits circulèrent.

Il se disait, tout bas, dans les camps, que le nouveau roi, sachant que la bataille de Novare perdue le ferait monter immédiatement sur le trône, s'était entendu, dès la veille, avec le maréchal Radetzky.

Quoi qiiMl en soit, ce dernier, qui alors eût pu prendre Turin

(1) Voyez Novare, Turin, 1850.

- U6sans diffiCHlté, se montra remarquablement généreux. L'Autriche rédama quatre-vingts millions pour les f^ais de la guerre; et h paix fut conclue de suite (1).

C'en était fait, pour cette fois encore, de Vindépendance italienne. La première campagne avait duré quatre mois, la seconde dura quatre jours ; la première eut des jours de gloire, la seconde ne fut qu'une désastreuse démence. Les Mazziniens avaient voula changer les braves du Piémont en baïonnettes intelligentes ; et les soldats de Charles-Albert, à Novare, n'étaient plus les héros de Pastrengo, de Sainte-Lucie et de Goito. On leur avait tant parié de leurs droits, qu'ils avaient oublié leurs devoirs.

Quant au roi de Sardaigne, il avait chassé de leurs États les princes de son voisinage : il se voyait chassé à -son tour. Bretons de nouveau ces paroles t « Place à lajtutice de IHeu i »

Le 30 mars, le ministère était changé à Turin. L'abbé Gioberti s'était fait donner une mission extraordinaire à Paris ; et, toujours implacable ennemi de Mâzzini, il avait été décider Louis- Napoléon à l'expédition de Rome, projetée par Gavaignac ; mais sa puissance était tombée. H ne fit nul effet à Paris ; il y passa obscur et dédaigné; il tombait peu à peu dans l'oubli. Sa renommée s'était éteinte aux désastres de ritalie.

Et cependant ilome aveuglée, poursuivant le cours de ses extravagances, ne voulait nullement reconnaître le doigt de la Providence dans la déconfiture des révolutions. Mazzini était sous les murs de la ville étemelle, y fondant à perpétuité, selon la formule établie, la glorieuse république du Tibre Un triumvirat venait d'y être proclamé; Mazzini en était le chef. Ses collègues se nommaient Saffi et Armellini : trois Parques se disant trois sauveurs : on va les juger à leurs œuvres.

(1) Elle ne fat signée qu'au mois d*aoât suivant. Il fat obtenu une rédaction sur la somme exigée ; et les Autrichiens évacuèrent le territoire piémontais ainsi que 4a citadelle d'Alexandrie.

Panne allait être repris par les soldats de Radetzky. Le duc de Parme renonçait à sa couronne en faveur de son fils.

Les Siciliens étaient battus à Gatane.

Brescia , Bergame et Gomo , qui s'étaient soulevées lors de la bataille de Novare , et qui avaient chassé leurs dominateurs , rentraient sous le joug autrichien.

Venise seule résistait encore; le général Pépé y avait engagé 2,000 Piémontais, qui s'y trouvai^t, à déclarer Charles- Albert traître à l'Italie, et â ne plus le reconnaître pour roi ; mais les Piémontais , indignés, avaient quitté de suite Venise (1).

Gènes, peuplée d*uue masse d'aventuriers de tous les pays, pensa akurs que le moment était opportun pour se débarrasser de la domination piémontaise et se constituer aussi en république. Elle se souleva le 31 mars; chassa la g^irnison sarde , le S avril; et se gratifia glorieusement d'un gouvernement provisoire. Par malheur, la gloire fut courte. Peu de jours s'étaient passés, que déjà La Marmora attaquait la cité afiranchie; qu'après plusieurs coups de fusil, quelques balles dans les murailles, et beaucoup de vitres casées, la place forte était reprise; et que, le il du même mois, une capitulation se signait; la république avait avorté.

Le triomphateur Guerrazzi, encore tout puissant h Florence, avait trop de tal^ts et de perspicacité pour ne pas voir que , par suite des événements qui venaient de se dérouler, la restauration du grand due de Toscane était imminente. Aussi , alors même qu'on l'accusait à la Chambre d'avoir de mystérieux rapports avec l'ancien gouvernement , alors même qu'il s'écriait à la tr&une : « Une « pareille aeeutation est nussi insensée pour celui qui l'aurait « faite, qu'elle serait stupide pour ceux qui y ajouteraient foi, » Guorrazzi traitait secrètement avec les ministres étrangers pour la rentrée du souverain. Il trompait d'une part et de l'autre ; il fut frappé des deux côtés (2).

(1) Ctf^^o^a. Turin, 1849.

(2) Voyez les paroles de Guerrazzi, prononcées, le 30 mar», a la Cbambre. Moniteur toscan.

Les bandits Livournais, qu'il avait appelés à Florence, commettaient d'horribles excès; les cabarets où ils refusaient de payer, les lieux publics où ils insultaient les femmes, les rues oùUsfhippaJeiitsur le peuple, retentissaient des clameurs de Findignation générale, n y avait fermentation dans les masses ; on n'y rêvait que la vengeance.

La municipalité demande l'expulsion des envoyés de Pigly ; l'ordre leur est donné de partir par le chemin de fer. de Livourne ; mais le 11 avril, au moment où ils se disposaient à se rendre aux wagons, une première rixe s'engagea entre eux et les Florentins. La lutte ne tarda pas à devenir sérieuse ; on bat la générale ; le sang coule sur là Piazza veedùa de Santa-Maria-Novdla , où avait été brûlée la voiture du général Statella , à son retour de la croisade contre l'Autriche (1). La garde nationale arrive en force : les Livournais tirent sur eUe; mais, mitraillés par elle à leur tour, ils sont vaincus et dispersés.

La réaction commence aussitôt.

Quelques municipaux de Florence , profitant de la défeite des Livournais , décident , dans la nuit du 11 au 12 avril , qu^ils se mettront à la t6te d'un mouvement contre •révolutionnaire. Ds se savent appuyés par iimmense majorité du pays; et toutes leurs batteries sont dressées.

La nuit mfime, on conunença à abattre dans les mes Fespèce de forit noire éparpillée , qui s'appelait arhres de la liberté. A sept heures du matin , le peuple , soulevé de toutes parts, ne laissait debout aucun insigne de la tyrannie révolutionnaire. Toutes les immondices de Y Italie nmge étaient déblayées'; et, après cette grande mesure de nettoyage national , les armoiries du grand duc furent remises à leur place.

Les cris de : uVive Léopoldî» retentissaient d'un bout de la ville à rautre.

« Ah ^ cette fois , disaient les populations avec transport, ce ne « sont pas des cris payés. »

A dix heures du matin , un membre du corps municipal , le comte

(1) Ce général faisait partie de l'expédition do général Pépé. Rappelé par le roi de Naples , il passait k Florence ; des agitateurs courent à son hôtel; le général échappa à leur- fureur, mais sa voiture fut prise, pilier et brdlée.

Digny de Cambrai, remplaçant le gonfalonier gravement malade, rédige une proclamation énergique. Au nom du grand duc Léopold, il prend les rênes de l'État. Plusieurs sommités du pays le secondent, notamment le marquis Capani, le conseiller Capoquadri, le iKiron RieasoU, le marquis Charles Torrigiani, et le commandant de la garde nationale, Zanettù

Cependant Guerrazzi ne pouvait croire encore à une pareille débâcle de son glorieux gouvernement, faite sans lui et contre lui. Il prépare une vive résistance.

n convoque la Chambre au palais vieux; seize députés seulement répondent à rappel, et encore sont-ils tout tremblants : les autres préfèrent les douceurs du logis et s'abstiennent modestement.

Guerrazzi donne ordre ensuite à trois cent gardes nationaux, dont le dévouement hii paraissait assuré, d'accourir en toute hâte à sa défense. Il engage enfin le peu de représentants qui lui restent à décréter d'accusation le corps municipal. Ceux-ci, bon gré mal gré, délibèrent...

La porte s'ouvre tout-à-coup. Le comte de Digny s'avance hardiment au milieu de la salle du- conseil législatif.

a Messieurs, dit le noble et fidèle royaliste, vous nous décrétez « d'accusation, vousl Eh bien I moi ! au nom de la municipalité, a je vous dédare que vous êtes perdus. Changez à l'instant de « bannière, ou je ne réponds phis de vos têtes ! » Quelques voix allaient s'élever.

« Députés! ouvrez la fenêtre! poursuit le courageux Digny. « Voyez toutes ces masses de peuple ! elles rappellent leur souve- « rain. Écoutez les clameurs du dehors! elles vous frappent d'ana- « thème. »

L'assemblée entière se trouble. Chacun regarde, écoute et tremble. Quatre députés, demandant à s'adjoindre au conseil municipal pour prendre les mesures imposées par les circonstajces, se rangent du parti opposé à Guerrazzi. Le comte se retire avec eux.

Et les douze autres députés? On ignore ce qu'ils devinrent. Personne, au surplus, n'y prit garde.

Les rassemblements grossissaient.

La capitale, soulevée, criait partout : fn A bas Guerraxxi .' » Le chef de l'exécutif, bien qu'il eût encore pour lui quelques hommes

armés, propose un aceommodement à rassemblée mtmicipale. Double jeu comme d'habitude.

Il demande à traiter avec elle ; il lui accordera son concours et celui de ses partisans, à certaines conditions: il lui faudra sa part au triomphe.

On délibère plusieurs heures; on attendait de part .et d'autre que la volonté populaire se manifestât pleinement ; les séides de Guerrazzi n'étaient point encore abattus. H y avait des oui et des non^ selon que les versions qui se succédaient du dehors étaient plus ou moins favorables ou hostiles, soit à la restauration monarchique, soit au gouvernement provisoire. Enfin, plus de doute à cinq heures : le parti Guerrazzi succombe, et c'est le peuple qui l'emporte.

Les dernières propositions de Guerrazzi sont hnmédiatement repou^sées. Le corps municipal, en grande tepue, et précédé par une immense bannière aux armes du grand due, se rrad lui^mtoie au palais vieux, escorté par la multitude. On n'entend que ces eris mille fbis répétés :

« Vive Léopold! A bas Guerraji^si! Le grand due comme auparavant! »

La municipalité s'empare du pouvoir suprême; et, entrée triomphante au palais, elle y fait arrêter Guerrazzi.

Ainsi s'évanouit pour jamais ce brillant fantôme d'un jour. H se crut un géant formidable, il ne ftit qu'un bruyant pygmée. Cette haute célébrité, confinée dans la forteresse de Belvédère, disparut, sans bruit et sans opposition, de la grande scène du monde ; on n'en entendit plus parler.

Le peuple, au pied des murs où jadis Guerrazzi dictait ses vo* lontés absolues, demandait, avec acclamations, .un buste du grand duc. On eut d'aBord quelque peine à s'en procurer un, et la foule s'impatientait; mais enfin on la satisfit ; et le buste apparut au balcon. Le peuple salua l'image royale avec enthousiasme ; et, tout en donnant un libre cours aux effusions de sa joie, il ne commit aucun excès ; il n'y eut pas le moindre désordre ; il n'y eut aucune vengeance.

Tous ie^ ministres avaient fui^ le conseil municipal en nomma d'autres (ij.

On envoya des proclamations à toutes les provinces ; et cellesci adhérèrent avec transport an nouveau fait accompli. Une députation, à la tète de laquelle était le président de la chambre, Vanni, lut dépêchée immédiatement pour Gaëte ; et, en attendant le retour du prince Léopold, TÉtat fut gouverné en son nom.

Le 13 avril, on apprit à Livourne Tarrestation de Guerrazzi ; le gonfalonier Fabbri fit la motion de courir au secours de l'illustre captif; mais personne ne prit les armes; chacun préféra rester coi, hormis Fabbriy qui prit,,», la fuite.

La nuit qui suivit le 12 avril, toutes les collines qui entouraient Florence étaient couvertes de feux de joie. Les campagnes, illuminées comme la capitale, offiraient un coup-d'œil merveilleux. Les lumières étaient magiques : on eut dit un pays de fées.

Pas un seul cri d'opposition; unanimité fabuleuse; et partout le peuple répétait avec ivresse, dans les champs ainsi qu'à la ville :

« Cette fois, point de tromperies ; ce ne sont plus des cris payés I»

Page 1