‹ L'Italie rouge;Chapitre 13 sur 27 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Mazzini, — Révolution de Toscane. — République à Livourne. — FuilB du grand duc de Toscane è Bafite. — Gouvernement provisoire à Florence. — Bataille de Novare. — Abdication de Charles-Albert.

Le 9 janvier 1S49(1), le grand duc de Toscane, Léopold, ouvrit les diambres en personne. L'abbë Giobeiti, ce même mois, était nonmé ministre à Twin, et fait président du consml. Mazzini était à Florence: le gouvernement provisoire l'avait appelé à son aide, et lui offrait monts et merveilles ; mais Mazzini pressentait la déooBfitiire de la rébellion de Toscane; et il comptait aller à Li- Tomtie, pour de là chevaucher vers Rome. On attendait le triumvir au Gapitole ou à la roche Tarpeienne : il n'eut point les honneurs de Vun : il lui manqua les gloires de l'autre.

Que n'avait entrepris, pour le succès de ses doctrines impies, ce Mahomet cosmopolite ! Tantôt sous le faux nom de Strozzi, il or-

fi) Un mois avant le décret de décbéanee du Pape, en date do 9 renier 1849.

ganisait des corps francs et leur donnait pour commandant le con-" dottiere Ramorinoi tantôt il accordait le droit de vie et de mort aux poignards intelligents qui frappaient à son ordre dans Fombre, et qui, sitôt le meurtre commis, faisait disparaître le cadavre en attendant un firman nouveau.

Et quel cynisme en ses paroles! Un jour, étant chez Montanelli où se traitait la question du Pape :

« — Quel sera votre plan à Rome? » lui demanda le eomte Paul « Fontani.

« — Je n'en ai aucun d'arrêté, répondit le futur triumvir ; notre « but est la destruction entière de Tordre social actuel ; puis nous « verrons, ceci achevé, à en recomposer un nouveau. Plus de a Papes, et plus de Rois. »

Mais pourquoi ce chef renommé, qui envoyait tant d'horribles instructions sur tous les points de TËurope pour y allumer des guerres d'extermination, ne se trouvait-il jamais payant de sa personne à aucune bataiUe? Ah î c'est que, véritable orfraie politique, ne se plaisant que sous les ruines, il s'abattait partout où il sentait la mort, sans Vouloir exposer sa vie nulle part.

Les séances législatives de Florence étaient continuellement troublées parles clameurs des tribunes publiques, où bruissaient les patriotes de Uvoume et les citoyens d'alentour. Enfin parut, un beau matin, le fameux projet de loi de Montanelli : la Constituante romaine, 11 fut chaleureusement discuté; les tribunes et la presse le soutenaient à grand bruit; il fallut que la chambre l'adoptât.

Le désordre allait en croissant ; Guerrazzi avait peine à contenir le fameux dub de Florence qui voulait, à toute force, de grandes démonstrations populaires. Le 30 janvier, le bruit se répand que les Livournais vont faire une irruption à Florence : Montanelli y avait nommé gouverneur un certain docteur Carlo Pigly, qui ne devait pas tarder à y proclamer la république. L'alarme est au palais Pitti ; des meurtriers s'arment, dit-on. Le grand duc voit s'avancer l'orage; il veut le fuir; il part pour Sienne; là était réunie sa famille.

A son arrivée dans cette >iUe, manifestations d'allégresse. L'ancien drapeau toscan, bleu et rouge, y est déployé par le peuple, au lieu du pavillon tricolore. Point de clameurs constitutionnelles ; dévouement sans bornes au prince. Les démagogues de Florence criant à la réaction, demandent le retour du grand-duc. » La déchéance '.^ sHl refuse.

Montaiîelli se rend près du prince : il vient imposer quelque loi, dicter sans doute quelques ordres ; mais Léopold a pris son parti ; et le 7 février au aoir^ MontanelU apprend que, le matin de ce même jour, le grand duc a fUi de Sienne ; deux lettres officielles le lui ànnoncivit. Léopold est parti pour San-Stephano.

Le ministre furieux retourne à Florence ,• il prévient, dans la nuit, ses collègues et le grand club, de l'événement de Sienne; il communique les lettres du prince à toutes les autorités civiles et militaires. Les Chambres sont immédiatement convoquées ; Guerrazzi foit battre la générale ; il ordonne à la garnison de prendre les armes pour le maintien des libertés contitutionneUes ; et le ministère donne sa démission.

Frayeur, consternation^ désordre.

On demande à la Chambre un gouvernement provisoire, composé de Montanelli, de Guerrazzi et de Mazzoni. Beaucoup de députés se retirent; la discussion est des plus orageuses.

Tout-à-coup, au milieu des débats, une députation du club souverain, alors rassemblé aux arcades nommées Loggia dei Lamzi, envahit l'enceinte législative malgré la garde de service. Elle portait un drapeau . sur lequel était écrit : « Vive le gouvernement provisoire! Vivent Montanelli, Guerrazai et Maszoniî » Le tumulte était à son comble.

En vain les députés cherchent à rétablir le calme et le silence; les clameurs du dehors et celles du dedans ne laissent aucune liberté aux esprits, aucun ordre aux délibérations ; il faut voter sous les menaces, il faut plier sous la tempête.

Le gouvernement provisoire est nommé selon le vœu prescrit ; et les trois nouveaux élus sortent triomphants de la salle, au milieu do Il bruyante ovation des terroristes.

Ils se rendent au sënat. Le long du chemin, sur les murailles de la ville, on lisait le placard suivant :

« Au nom de Dieu et du paysl Considérant que la puissance du

« Pape est une frauduleuse usurpation qui crie vengeance... Consi-

« dérant que le pontife actuel a donné la communion sainte à Fin-

« mme assassin Bourbon de Naples... malédiction au Pape Pie IX!...

Janvier 1849.

Hélas 1 et Pie IX, autrefois, avait été l'objet 4cs adorations de toute l'Italie. Exemple aux idoles du peuple.

Le sénat reçut le gouvernement provisoire avec Tapparence in calme, et prit communication des lettres du grand duc. On lui présenta la loi que venaient de voter les députés.

« — Le nouveau pouvoir, dit le duc de Gasigliaho, ne peut être accepté par nous que sHl agit au nom du prince, »

« — Elu par le peuple, lui répond Guerrazzi,;e gouvernerai au nom du peuple, »

Toujours les mêmes déceptions. Où le peuple Tavait-U élu? Qui avait consulté le peuple? Le sénat garda le silence. La peur, aux. jours de Tanarchie, la peur est la puissance suprême.

Un autre ministère fut formé. Mordini, président du club, s'adjugea le portefeuille des affaires étrangères. Ces messieurs ne s*oublieut jamais : leur patriotisme l'exige.

Les démonstrations populaires reprennent avec une nouvelle frénésie. Un nommé Nicolini, suivi d'une troupe de bandits soudoyés, proclame dans les rues et sur les places publiques la déchéance du grand duc (l).

On dresse de toutes parts des arbres de la liberté, comme si l'on voulait reboiser Florence (2).

Les drapeaux tricolores recommencent leurs promenades patriotiques aux hurlements de la Marseillaise.

(1) Cela lui fut payé 300 fraucs (Voyez, a la fin de ce chapitre, le rapport de la commission d*enquète du 26 aoât au 11 avril 1849.)

(2) Ce fut l'œuvre d'individus étrangers. Les Florentins y répugnaient.

— Mi —

On brûle les armoiries de Naples et d'Autriche.

On jette à bas toutes les statues et insignes du grand due.

Chaque jour, exigences nouvelles. On demande Vunion romaine, Vautres lois^ S autres dépités, d'autres ministres, et, finalement, le chaos : on demande la république.

Le provisoire, lui-même, est débordé; il eût voulu rester à la place d'autrui, mais d'autres convoitent la sienne. 11 prend le parti de dissoudre les Chambres ; et, sous le régime du suffrage universel, il convoque le pays à une double élection de députés; l'une Assemblée coiistituante, à Rome ; l'autre Assemblée toscane, à • FloreiM*; toujours l'idée Montanelli.

les élections commencent ; les anarchistes sont au poste; les gens honnêtes se retirent. Beaueoup de bulletins restent blancs ; quelques-uns portent des noms étranges : Pie IX, Wellington, Bonjfwa, Louis-Philippe, Radétzky ; la plaisanterie n'était pourtant Sttère opportune.

Les élections eussent fait arriver à la Chambre, en dépit de la démagogie, les personnes les plus notables du parti modéré : mais presque toutes refusèrent; et, du 8 février aux derniers jours de mars, époque où devait s'ouvrir l'assemblée, une" réaction commença.

Les bulletins de vote se transforment en bourres de fusil.

Les populations des villes et villages de la Toscane se soulevaient contre le nouvel ordre des choses. Elles en avaient assez des yté- \£!ï^v& privilèges et libertés qui ne leur apportaient que désordres et ruines.

Le gouvernement, indigné, réprima momentanément le mouvement national, en siHonnant les campagnes de colonnes mobiles Li- Youmaises, ayant ordre d'arrêter tous les suspects. Bientôt lesprisoQs regorgèrent; ainsi la liberté l'ordonnait.

Mais le général Laugier, venant de Carrara, où il commandait un corps de troupes toscanes, était resté fidèle au grand duc. Il marchait sur Pietra-Santa aux cris de a vive Léopold /» L'abbé Gioberti, devenu ministre à Turin, et se déclarant maintenant coqtre ceux qui attaquaient l'autorité, lut promettait une intervention . piémontaise. Turin s'en était indigné, car les autres ministres de Charles-Albert se prononçaient pour Gucrrazzi. Laugier, accueilli

de tous côtés par des démonstrations royalistes , avait l'œil fixé sur Florence....; il attendait Theure propice.

Le provisoire, épouvanté^ proclama la loi martiale. Une commission militaire fut nommée pour faire Itisiller dans les vingt-quatre heures tout réactionnaire ; une seule personne eut la lâcheté de consentir à entrer dans cette commission , c'était trop peu : il fallut retirer la loi.

Alors luttes épouvantables. Guerrazzi résistait aux clubs qui organisaient l'anarchie; il résistait aussi aux popul^aions qui i*edemandaient le prince ; il repoussait à la fois le progrsnqme Monta nelli et la république Mazzinienne. Il voulait que la Virme du gouvernement fût soumise à la décision de l'Assemblée; tit, en attendant, il aplatissait honteusement le pays en le faisant passer, devant lui, sous toutes les fourches caudines de la sottise et des brutalités.

Sur ces entrefaites, le gouverneur de Livoume, le citoyen docteur Pigly, l'homme de Montanelli, prit une haute initiative ; et, le 17 février, à son de trompe, il proclama la république.

Mazzini était à Livoume. Tandis que le docteur charlatan, du haut balcon de son palais, débitait, avec des phrases de mélodrame et des gestes d'énergumène, son spécifique révolutionnaire, le cbef de Vltalie rouge se foisait promener en triomphe dans les rues et le long des quais. Tous deux rivalisaient de parades; et chaque tréteau firatemisait.

Montanelli, instruit de ce qui se passait à Livoume, accourt chez Guerrazzi, son collègue.

« — Allons t à notre tour t s'écrie-t-il ; il faut la république à « Florence.

« — A cet effet, réplique le chef du provisoire , avez-vous trois « mille hommes de troupes à me donner ?

if — Oui, et prêts k nous seconder.

« — Eh bien I montrez-les-moi l qu'ils viennent t

« — Vous les verrez demain matin. »

Mais, le jour Suivant,, point de troupes ; rien qu'une popularc

payée. Gûerrazzi s'indigne et s'irrite ; une nouvelle discussion a lieu entre eux ; elle est plus vive que jamais. MontaneDi eut le dessous.

Et pourtant ce mèmeMontanetti n'était rien moins que certain de Passentiment du peuple à ses vœux ; car dès alors 11 écrivait les lignes suivantes à son homme-lige Pigly:

« La réaction commence à Florence. Nous vous envoyons de « l'argent ; envoyez-nous vite des braves (1) ».

Le grand duc de Toscane avait appris, à San-Stephano, la nouvelle révolution de Livourne; il entendait de loin les salves d'artillerie, tirées à Orbitello, pour y célébrer l'avènement de la république ; et il savait que Mentanelli avait donné ordre aux troupes dont il disposait, de marcher sur San-Stephano pour s'emparer de .lui par tous les moyens possibles^ soit sur terre, soit sur mer.

Un bateau à vapeur piémontais, la Marie- Antoinette^ arrive en ce moment auprès du prince exilé. Il lui amène un envoyé de Gioberti qui lui offrait un asile en Piémont, et Tintervention de la Sardaigne. G'eiH été un otage à Turin.

Léopold, eflrayé, hésitait. Il veut, avant de prendre un parti, consulter le pape Pie IX. Mais comment?:., de quelle manière?... n n'a point de navire à ses ordres.

Un aide-de-camp du général Gharette, M. Prévost de Saint-Marc, était alors auprès de lui. Ce brave officier qui avait combattu pour la légitimité en Espagne et en Portugal, offre de se rendre à Gaëte sur une simple barque de pécheur...

La barque avait quatre rameurs... Il y avait mille à parier contre un qu'elle n'arriverait pas àGaete; n importe, Saint-Marc est parti.

Mais le vent s'est montré favorable; la frêle embarcation glisse avec rapidité sur les eaux. Une distance de 180 milles qui, dans l'état des choses, eU pu nécessiter f 5 jours de traversée, se trouve franchie en 40 heures. Aucun obstacle, point d'orage ; et la mission est remplie.

Le grand duc était en conseil à San-Stephano, avec tous les ministres éti^ngers accrédités en Toscane. M. Benoit-Champy pour

(I) Voyez le rapport financier, dans les notes de la fin de ce chapitre.

la Fi'aœe, le ft*ère de sir Georges Hamiltoii pour r Angleterre, et M. Villa Marino pour rE^[»agne, avaient presque déterminé Léopold à se livrer au Piémont, lorsque M. de Saint-Marc arriva soudain avec des lettres de Pie IX et du roi de Naples... Tout fut changé àrinstantmème; et, le jour suivant, le grand duc, après une proclamation à son peuple, où il en appelait à sa justice, s'embarquait pour le port de Gaête. H allait rejoindre le Pape.

Relatons ici un épisode intéressant de cette malheureuse époque :

La grande duchesse devait rejoindre son mari a. San-Stephano avec ses enfants, sa famille, le général Sproni, la comt«ase l^sdagi, dame d'honneur, la comtesse de Bradi, française, gouvernante des archiduchesses, et M. Prévost de Saint-Marc. Son Altesse luçériale prit la route d'Orbitello; mais à peine était-elle entrée dans cette ville, que sa voiture fut entourée par le peuple, et qu'on lui ferma le passage.

« Nous voulons que la duchesse s'arrête ici| » s'écriaiei^ de nombreuses voix.

La princesse parle et supplie...; on s*obstine à la retenir.

Les cris deviennent menaçants. Soudain la duchesse se lève ; et, debout dans sa calèche> avec l'attitude d'une relue, elle jette ces mots à la foule :

« — Arrière I je prétends passer. Je cesse de prier» j'ordonne. »

puissance de l'énergie! le peuple intimidé recule ; cette femme lui parait sublime. ^Elle a raison, » s'est-il écrié; et tout se range devant elle; et elle passe triomphante.

La Chambre s'ouvrit à la fin de mars;- elle ajourna la question deVunitéiitalienne ; et, nommant Guerrazzi chef du pouvoir exécutif, elle rinvestit d'une sorte de dictature suprême.

Cehii-ci en profita sur-le-champ pour se débarrasser d'un concurrent redoutable ; il envoya Montanelli en mission à Paris. Par la même occasion, et pour y faire de la propagande, il y expédia aussi la Cecilia Tout cela coûtait un argent énorme (1).

(1 ) Voyez le rapport déjà cité. On y voit ce que coûtaient les menées révolutionnaires, et quelles étaient les rétributions accordées aux hommes

n fit enfin venir de Florence une quantité de volontaires Livournais, sur lesquels il pouvait compter : ce fut sa garde prétorienne.

Alors se préparait un des plus grands événements de Fhistoire moderne : le fameux combat de Novare. L*abbé Gioberti, ministre en Piémont, s'opposait à la reprise des hostilités contre TAutriche. Fidèle à la haine qu'il avait jurée à Mazzini, il voulait qu*on march&t sur Rome avec douze ou quinze mille hommes pour réédifier le Saint- Siège et renverser la république : son avis ne fut point adopté.

Le roi de Naples était en train de reconquérir la Sicile. Il avait fait sonuér la retraite parmi les troupes envoyées en Lombardie, et il ouvrait la brillante campagne où allait s'illustrer son armée.

Quant à Venise qui, après la capitulation de Milan, s'était afiranchie du joug piémontais , * elle avait destitué toutes les autorités nommées par Charles- Albert; elle avait rappelé au pouvoir tous les anciens nourrissons de la république ; elle s'était donné le q)iarme d'un gouvernement provisoire ; et Manin, rentré au pouvoir, y relevait un liront superbe (l).

En autonme 1848, il avait mis en bon état de défense les soixante quatre points fortifiés de Venise; il comptait 18,000 hommes de troupes de ligne (2) ; 3,500 canonniers et 4,000 marins. Dans une brillante sortie du fort de Malghera (3), le général Pëpé et son chef d'état-major, UUoa, avaient repoussé les Autrichiens, fait 700 prisonniers et pris huit pièces de canon. Mais, de même que

de riosarrection. Ce travail est instractif en ce quMl donne à la fois la nesare du patriotisme des agitatears, et le taux où se payaient leurs convictions.

(1) Quand la Veuille s'était réunie au Piémont, Manin avait sur-Icchamp résigné ses fonctions, et Charles-Albert avait de suite envoyé a Venise deux commissaires piémontais^ CoUi et Cibrario, qui, réunis à ravoc4t Castellif avaient pris les rênes de l'Etat en son nom. Mais la bataille de Custoza était venu changer la situation ; les Piémontais étaient repartis après un règne de peu de jours. Castelli avait été chassé ii son tour. Le gouvernement qui lui succéda fut une espèce de triumvirat. Mmin était chef de l'exécutif; le contre-amiral Gragliani avait le département de la marine, et le colonel Cavedalis, celui de la guerre.

(%) Dont 5,000 Romains commandés par le générai Ferrari, et 2,000 Lombards.

(3) Mafghcra ou Morghêra. Pépé, dans son livre, écrit Malghera.

Naples avait rappelé ses troupes, Rome avait aussi redemandé les siennes ; et, bien qu'un grand triomphe eût électrisé la ville, elle avait vu décroître ses forces (l).

L*a^emblée vénitienne, en février lf)49, avait jugé qu'il était urgent de modifier la forme de son gouvernement : car les monuments indestructibles qu'on appelle constitutions fondamentales, ont rinévitable avantage d'être toujours à démolir et à refaire; ce qui n'empêche nullement les amateurs du genre de s'extasier devant les gouvernements représentatifs et provisoires. Pourquoi s'en étonner, au surplus? les Égyptiens n'adoraient-fls pas, avec ténacité, les ibis, les crocodiles et les ognons!

L'espèce de triumvirat formé après la première défoite de Charles- Albert avait donc été aboli. Manin devenait dicUteur (i).

Le ts mars 1849 finissait l'armistice entre le Piémont et l'Autriche; il y eut ajournement jusqu'au 90.

Mais la défaite de Gustoza et la capitulation de Milan avaient été réellement la fin du grand mouvement de la Péninsule; le reste ne devait être que langueurs, défoQlances, ruines. L'Italie, de faible qu'elle était, allait se montrer tout à fait impuissante.

Mazzini et ses démagogues accusaient la royauté des désastres de la croisade.

« La guerre des pruices est finie , disaient-ils dans leurs co-

(1) On combla les vides avec de nouYeaux volontaires. La garde nationale fit le service des batteries; et, parmi de nobles familles, il se forma deux compagnies d'artillerie qui prirent le nom de Bandiera et de Moro, en mémoire des deux anciens chefs de rinsnrrection calabraise, officiers de la marine vénitienne. II fallait subvenir aux dépenses do siège ( 3 millions 400 mille livres par mois); les riches s'obligèrent volontairement k livrer a l'État leurs bijoux et leur argenterie. Le gouvernement décréta l'émission d'un papier-monnaie garanti par les propriétaires du pays , et qui devait être amorti par une surtaxe de S5 p. 100 sur les rentes individuelles. 40 millions furent obtenus de cette manière. profit des révolutions!

(2) Son ministère était censé responsable. Il se composait ainsi : Manin, relations étrangères; Cavedalis, guerre ; Graziani, marine ; Pesaro, finances; obbé da Camin, instruction publique.

mités secrets; celle des peuples v% commencer. Nous ouvrirons par le soulèvement général des masses, Tère des nations affranchies. Plus de rois nulle part; des républiques partout; et cette Ibis notre triomphe sera certain. »

Les dubs avaient repris leur puissance; la pressé continuait ses déchaînements avec une nouvelle furie. Rome et Florence étaient les deux centres de la démagogie; et, depuis la catastrophe du malheureux Rossi, tué par ses anciens camarades, l'Italie s'était précipitée dans le sillage de Tanarchie républicaine : Mazzini montait au Capitole.

Giobertiy arrivé au ministère en Piémont, avait pris ces mots pour programme : « Guerre immédiate à V Autriche, 9 La Chambre des députés fiit dissoute pour ne l'avoir pas adoptée de suite ; et il en était venue une autre toute rouge, qui l'avait acceptée sans retard. La première eût désiré une guerre de roi ; la seconde prétendait organiser une guerre de république (1).

Et cependant l'abbé Gioberti qui, selon la coutume, voulait alors maintenh* l'autorité gouvernementale, vu qu'il était parvenu au pouvoir, blâmait les folies anarchiques de Florence et de Rome. Il eût désiré même intervenir en faveur du grand duc de Toscane ; mais il comptait sans ses frères et amis; les ministres ses collègues, et les députés ses coreligionaires, se prononcèrent avec indignation contre lui. Le roi, inquiet, indécis, aveuglé, pencha d'abord pour Gioberti, puis s'abandonna aux démagogues. La chute de l'abbé suivit. La guerre va recommencer, et Charles-Albert reprend les armes.

Le général Pépé sort de Venise, avec une division de huit mille hommes et deux batteries, pour aller renforcer l'armée piémontaise. Les Autrichiens avaient évacué Parme*; et les Lombards, qui s'étaient emparés traîtreusement du jeune duc, le retenaient prisonnier à Milan. Le duc de Modène s'était vu forcé d'abandonner

(1) Histoire de la campagne ieNotarct par un capitaine d'artillerie français, page 25. Turin » 1850.

sa capitale ; et Charles-Aiberl^ayant commandé une levée en masse dans la Lombardie Vénitienne, allait se trouver à la tète de 120,000 hommes (1).

Malheureusement le trésor était vide à Turin; et les troupes royales, faute de chefs expérimentés et d'administrateurs prévoyants, allaient manquer, alors comme toujours, dans les moments les plus difficiles, de vivres, de munitions^ d'argent et d'artillerie (2).

Charles-Albert se rend d'abord à Alexandrie, puis à son quartier général. A la nouvelle de son entrée en campagne, Brescia se soulève et chasse les Autrichiens après des prodiges de valeur. Le général Nuguet est tué; et, chose remarquable, ce vaillant militaire, émerveillé des hauts faits de l'ennemi, et voulant lui témoigner son admiration, nomme la ville de Brescia sa légataire universelle (3) . Le général piémontais La Marmora envahit le Parmessan. La Lombardie avait promis de se soulever tout entière aussitôt que paraîtrait Tarmée piémontaise : ce fUt une vaine promesse.

Rome et Florence devaient aussi fournir d'inmienses secours à la nouvelle croisade; mais, devenues impuissantes sous leur régime républicain, elles n'avaient plus ni argent ni force; et, au surplus, Mazzini, rêvant toujours Tindépendance nationale par le soulèvement des populations, ne favorisait pas l'affranchissement de l'Italie par l'héroïsme d'un monarque : il désirait moins l'expulsion des Tudesques que le renversement des trônes.

Qnant à l'armée piémontaise, travaillée par les démagogues et mal disposée pour une guerre qu'elle faisait cette fois à regret, elle était plus indisciplinée que jamais ; elle pi'ètait l'oreille aux doctrines révolutionnaires qui perdent tout ce qui les écoute. L'insubordination y passait pour de l'enthousiasme, et le dévergondage des idées s'y nommait l'élan du patriotisme. Puis, elle entrait en campagne avec de noirs pressentiments ; elle voyait clairement que, dans sa nouvelle levée de boucliers, le Piémont demeurerait seul.

(1) 135,000, d'après l'histoire de la campagne de Novare, page 50; — 1SiO,000 hommes d'après le général Pépé, Histoire des Révolutionê d'Italie, page 226,

(2) Révolutions d'Italie, par le général Pépé, page 163.

(3) Même auteur, page 253.

Le général en chef de Charles-Albert était un polonais nommé Cbrzanowsky. Sous ses ordres étaient les deux fils du roi, Perona, Bes, La Marmora, Durando, connu par ses désastres en Vénitie, et Ramorino,. le condottiere chéri de Mazzini , le confident secret de ses vues (1).

Quant au vaillant Radetzky, qui , né en Gallcie en 1.705 , avait alors 83 ans, il s'avançait à la tète de 80,000 hommes, ayant des magasins bien approvisionnés. H avait passé le Ticino, et tout lui présageait la victoire (â).

Cependant Charles- Albert croyait encore à Tafiranchissement de ritalie. Mais les temps changent les idées. Le brûlant enthousiasme de la Péninsule faisait place à un froid découragement. Lltalie n'avait plus d'élans dévoués, elle n'avait que d*efirayantes convulsions. De même que Pie IX, aux yeux des sociétés secrètes, n'était plus le saint de la révolution^ Charles-Albert n'en était plus Vépée héroïque,

« Sur le trône des barricades, disait le général Pépé, tout peuple est roi, tout peuple est pape (3). » •

Soit : peuple-roi, vieux mot usé ; peuple-pape est beaucoup plus neuf. Vhomrne est Dieu, disent les panthéistes ; le peuple, alors, est tout un Olympe ; il est à la fois, roi, pape et Dieu. Pauvre humanité I avec quel audacieux aplomb tes prétendus régénérateurs se moquent de toi I

Mais revenons à Charles-Albert. Il marche, il regarde, il appelle. Hélas ! le temps des promenades militaires, plus ou moins stratégiques, était définitivement passé. L'enthousiasme des populations ne poussait plus les colonnes vivantes de VwUté contre les brûlantes murailles de Radetzky pour une indépendance douteuse. Bien des chefs qui, se levant pour la revendication des droits du peui^e, avaient déclaré qu'il n^y avait pas on ponce de terrain qui

(1) Ce fut sous la pression des sociétés secrètes que Ramorino fut choisi par Charles-Albert. Pépé, page 264.

(î) Ses généraux étaient Wratislaw,d'Aspre, Appel, Thorn et Wochc. (3) Révolutions d* Italie, page 366.

ne dût devenir un champ de bataille, disparaissaient des champs de bataille sans avoir acquis un pouce de terrain. Eh quoi t tous les braves qui avaient péri, et il y avait eu beaucoup de braves! toutes les harangues qui s'étaient débitées, et quelles avalanches de harangues î tous les canonnements et fusiUades, Dieu sait quelle consommation de poudre î tout cela ne devait donc aboutir qu*aux

déceptions les plus complètes! De toutes les marches de la

croisade, de tous les plans des unitaires, il ne devait rester en définitive, parmi les diplomates de Finsurrection, que des épingles inutilement piquées sur des cartes de géographie.

L'histoire sera sans doute sévère à l'égard de Charies-Albert. Elle dira que, comme militaire, il eut les nobles actions du courage, mais jamais les vues élevées du génie; quelques inspirations heureuses, mais point de hautes combinaisons. Son existence eut quatre grandes périodes : la Révolte, le Despotisme, les Concessions, la Conquête; il n'y fût ni ferme ni franc ; il joua tout et tout le joua. Mais il faut Tavouer, la bataille de Novare fut une admirable page dans sa vie; et devant cette page inunortelle, le reproche fuit sous la plume, le cœur s* émeut, les torts s'oublient. Il en est qui ne paraissent grands que taAt qu'ils réussissent ; il arriva le contraire au roi de Sardaigne ; en montant il avait baissé, ce fut en tombant qu'il grandit. Charles-Albert, à son dernier jour, éleva chez lui la lutte au niveau de l'héroïsme, et la souffrance à la hauteur de la vertu. L'infortune lui fut la gloire.

Radetzky, dans la matinée du 20 mars, jetait deux ponts sur le Tessin, et marchait sur le Piémont, par Pavie, avec plus de 60,000 hommes et 200 bouches à feu. Ramorino devait se trouver à la Cava pour barrer le passage à l'ennemi. L'ami de Mazzini ne s'y trouva pas; son intention secrète était de filer sur Gènes pour y proclamer la république, tandis que Radetzky ferait battre en retraite la royauté. Le traître manqua de courage au moment de l'exécution. Il ne sut que livrer passage, et ne put poursuivre son plan. Ses troupes refusèrent de le suivre ; il M pris et puni plus tard (I).

(1) Lfî 3 mai il fut condamné a mort par un conseil de guerre et fusilU le %% mai suivant.

Mais TAutriehe avait triomphé; l'Autriche lui devait sa gloire.

Le 81 mars » les armées Piémontaises et Autrichiennes étaient en présence à Mortara. Chose étrange, au moment où le général polonais Ghrzanowsky perdait la cause italienne à Novare, un autre polonais, Mieroslawsky, perdait la cause sicilienne à Catane.

Gomme de coutume, les vivres manquaient. Le général Bes eut d'abord des succès à la Sforzesca, et fit de nombreux prisonniers. Le début Ait heureux et brillant ; la brigade de Savoie se couvrit de ^oire; et Wratislaw fUt repoussé à Gambolo. Mais Durando, pendant ce temps, se laissait battre à Mortara; Ramorino tralûssait à la Cava; et , à la fin de la journée, les Piémontais se repliaient sur Novare, après avoir perdu 8,000 prisonniers et 5 canons. Les Autrichiens avaient triomphé, hélas t et cependant cela n'empêchait point les journaux piémontais de sonner les fanfares de la victoire comme aux jours des folles exagérations de la croisade.

Reproduisons leurs bulletins :

« Les nôtres ont été vainqueurs sur toute la ligne ; l'ennui a « été repoussé au-delà du Ticino, Nous avons pris 80,000 fusils. La « Marmora est de l'autre côté , en face , qui attend les fUyards pour « les exterminer. Dieu est avec nous. »

(Lettre du député Costantino, relaté au if omlcurlowan, 84 mars.)

Le rapport du général Ghrzanowsky était d'un style un peu plus calme:

« Nos troupes se sont retirées ; Ramorino a trahi à la Cava , et « rennemi est entré à Mortara. Notre quartier général est à « Novare, où est le roi avec ses fils. »

Bulletin de VOpinione, journal de. Turin :

« Les Autrichiens ont été complètement battus : nous avons fait « 0,000 prisonniers. Ghrzanowsky s*est immortalisé.

Journ&l la Cloche du Peuple , Turin , 23 mars : « U est sept heures du matin ; je dépose Tépée et je prends la « plume. 1,500 Autrichiens sont en notre pouvoir; Ténergie de fi Charles- Albert dépasse toute idée. Nous avons perdu Mortara, « mais le général Ramorino rendra compte de ses manœuvres. Le « roi et ses fils , apprenant que les Autrichiens étaient entrés à « Jilortara, se sont écriés: nA merveille i demain, ils seront « tous nos prisonniers (4) ! »

Même système de mensonger.

Le S3 mars , bataille de Novare.

Les troupes piémontaises étaient fatiguées par les combats des Jours précédents , mais elles ne pouvaient reculer. A onze heures du matin, le feu commença à la Bicocca et s'étendit sur toute la ligne. Les deux brfgades de Savoie et de Savona y fhrent héroïques comme la veille ; toutes les positions furent prises et reprises plusieurs fois. La forte position de la Bicocca devant décider du sort de la journée , le duc de Gènes s'y porta avec la réserve ; fl y combattit vaillamment; plusieurs chevaux y furent tués sous lui ; et il n'en continua pas moins, à pied, de commander sans trouble et sans peur.

Jusqu'à quatre heures et demie du soir, le roi de Sardaigne l'emportait ; la fortune changea à cinq heures ; les Autrichiens s'étaient emparés de la Bicocca; ils avaient enfoncé le centre de l'armée piémontaise. Celle-ci se retirait en désordre sur Novare; l'ennemi était si près d'elle, qu'il vint mettre ses pièces en batteries au milieu des fuyards de son arrière-garde. Chrzanowsky n'avait déployé ni énergie ni talent; et la bataille était perdue.

« Victoire! victoire! imprimait, le 25 mars, le journal piémon- « tais de Gènes ; un courrier arrive hors d'haleine ; il nous annonce « la complète destruction des Autrichiens. Cent chariots de blessés « ennemis traversent les campagnes, où le toesin sonne leur mort, « et où la liberté crie victoire .' »

Toujours les mêmes déceptions.

(1) Cette étrange lettre d*an officier piémontais fut répétée dans le journ^il napolitain, VÈeho de la liberté, 31 mars.

Hélas I Charles-Albert , à Novare, était tombé du plus haut faite de ses illusions au plus bas degré de l'adversité. Constamment au milieu du feu sur sou dernier champ de bataille, il cherchait la mort en héros. La foudre le frappait sans rabattre.

Un de ses généraux le saisit par le bras, et Tarracba de force hors de la mêlée (t).

« Non I non I je veux tomber ici> dit le prince en le repoussant. « Générait laissez-moi mourir. C'est mon dernier jom'l laissez - « moi. »

Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on le retira du milieu des bombes et des boulets, qui bruissaient autour de lui.' Arrivé sous les murs de Novare , il prit une résolution soudaine; il avait près de lui ses deux fils, les ducs de Savoie et de Gènes, ses aides de camp, le ministre Cordona et le général en chef polonais! Il s'adressa à ces derniers.

« Je ne suis plus roi, leur dit- il ; mon fils est votre souverain. « J'abdique; ma tâche est finie.»

Et il embrassa ses enfants.

Sa voix était émue mais ferme ; sa douleur avait pris le caractère sacré de la résignation.

Il remercia ses fidèles serviteurs de toutes leurs marques d'attachement et de fidélité.

« Adieu! reprit-il, je vous quitte ; j'irai sur la terre étrangère..., « le plus loin qu'il me sera possible. Je n'ai pu affranchir l'Italie ; « je demanderai ailleurs une tombe. Que Dieu jusque-là me sou- « tienne I et puisse mon fils, sous la pourpre, être moins malheu- « reux que moi !

Des larmes d'attendrissement coulaient de toutes les paupières ; les yeux de Charles -Albert étaient levés vers le ciel ; sont front rayonnait d'un triste et douloureux éclat, sous la complète et sublime abnégation de sa pensée.

(1) Il se nommait Jacques Durando. Ce n'était pas celui qui capitulait a Vicence.

En vain, les assistants, désolés, le suppliaient de revenir sur sa cruelle détermination; le prince demeura inébranlable. H les embrassa tour à tour; et à minuit, le cœur brisé, dépouillé de toute splendeur, sans couronne et sans courtisans, suivi par un seul domestique, il prit la route de TexiL

Oporto, à l'extrémité du Portugal, lui paraissait la plage la plus éloignée du théâtre des révolutions; il la choisit... pour y mourir.

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