CHAPITRE TROISIÈME
Intervention française à Rome. — Débarquement à Civita-Veccl Les deux républiques en présence. — Borne assiégéi M. Lesseps. — Nouvelles de Venise. — Le — Fanfares de victoire.
C'en était fait de la jeune Italie, Les sociétés secrètes ne donnaient plus signe de vie ; le coaununisme et le socialisme étaient battus et consternés. L'édifice social se relevait sur tous les points de TËurope; les trônes se raffermissaient. Qu'allait devenir le Saint-
La France avait trouvé de mauvais goût Timitation burlesque de sa république aux murailles du Vatican. Sa nouvelle sœur puînée n'était, à vrai dire, pour elle, qu'une pauvre fille bâtarde. Elle dit à l'Europe étonnée : « /i 2/ a grabuge sur le Tibre^ j'y enverrai « une patrouille. »
Et, le 23 avril, à Marseille, tandis que Ricciardi, Menotti et de Ftlippi, envoyés romains à Paris, sollicitaient l'appui de Louis- Napoléon, une armée française s'embarque.
Seulement , on omet de hii expliquer pourquoi, comment , et k queDes fins on l'envoie guerroyer du côté de CiTita-Vecchia.
Les uns pensent que les régiments français, expédiés par paquebots comme marchandises politiques, n'ont qu'une misaon de paix et de fraternité. Bravo t ce ne serait en ce cas qu'une affaire de bon voisinage, où se traiteraient des questions purement d'art, d'industrie, d'alliance et de commerce.
D'autres, au contraire, ont Tidée que Texpédition pourrait bien avoir été entreprise à l'effet de rétablir la papauté. A merveille t ce serait alors une question religieuse , où Ton controverserait , à Famiable, sur le dogme spirituel et la théocratie otystique.
Celui-ci affirme que la pensée Barro^^Marrast est tout bonnement d'arriver au vieux temple de Jupiter tonnant, au Colysëe et à la colonne Trajane, avant les légions Autrichiennes. Très-bien ! ce ne serait par conséquent qu'un simple prix de course à gagner, une question rappdant Hypomëne et Àtalante, sauf néanmoins les pommes d'or.
Celui-là, enfin, certifie que l'unique but de la prise d'armes est d'établir à Rome un terme moyen plein de charme, une mixture pleine d'harmonie entre la république et le pontificat. De mieux en mieux r ce ne serait donc décidément qu'une fusion conciliatrice, ime pondération gracieuse entre le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et rin]usté, l'athéisme et la piété, les enfers et le paradis. Fort peu de chose à arrange : innocente question d'équilibre.
Et le ministre français, que dit-il? Rien : parfois, se taire est parier. H explique néanmoins comme quoi il ne doit point... s'expliquer. M. Barrot est à la fois pour soutenir et pour abattre ; il est pour le Saint-Père et pour Mazzini ; il eût tendu une main à Bnitus, en saluant de l'autre César;
Ba des opinions pour tous les goûts; aussi n'est -il du goût de personne.
« Si le suflrage universel est consulté, écrivait le triumvir Maza zini, la France ne saurait aller, le glaive à la main, égorger une « république légale comme elle. »
Et en effet, les deux républiques étaient aussi légales l'une que l'autre.
M. Barrot se faisait ingénument cette question :
« La nation romaine a-t-eUe été consultée, ainsi que Ta été la « France ?»
« Oui , certes , absolument de même, » eût pu affirmer tout le monde.
M. Barrot n'osa prendre sur lui de s'adresser pareille réplique; et les grenadiers français forent chargés d'aller vérifier, à coups de fusil, épée en main, canons en avant, si réellement la nation romaine avilit demandé la république»
Quant à Louis-Napoléon, il fit donner, sur le départ du général en chef Ondhiot, des explications détaillées, d'où il résulta positivement que la pensée du i^uvernement français était... de n'en avoir aucune.
L'expédition partie pour Civita-Vecchia, était commandée par Oudinot. L'intention de c& générai était , d'après ses instructions, de respecter le vœu du pays. Quant au Pape, on n'en parle pas.
Givita-Vecchia ouvre ses portes, et livre aux Français 120 pièces d'artillerie, ainsi que des approvisionnements considérables en poudre et en munitions. Le drapeau de la république française est hissé sur un arbre de la liberté romaine. Il se fait sur les édifices publics des enlacements de tricolores. La fraternisation d'outre-mer est censée une vérité... comme la Charte de Louis-Philippe. Les sympathies sont générales; les affections sont réciproques.
« Embrassons-notts, et que ça finisse I » disent les populations empressées.
EUes l'étaient... de ne point se battre.
Quant à Pie IX, silence absolu.
Néanmoins, un légat du Pape est envoyé au camp d'Oudinot ; il y est salué poliment ; et puis, sans bruit, il s'en retourne.
Oudinot écrit à Paris .que « tous les effbrts étaient faits, à Gaëte, « pour maintenir à la France... sa liberté d'action. » La phrase était peu claire, sans doute , mais il y entrait le mot liberté ; et elle parut satisfaisante.
Ce même général annonce aux États romains qu'il vient « powr « détourner d'eux d'immenses malheurs. »
Mazzini répond de son accent le plus fier :
« La force peut beaucoup au monde, mais il me regrette de
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« croire que la France républicaine, née sous les mêmes auspices tu qaela république romaiiM, veuille abattre nos droUs qui sont a les siens. »
Ce triumvir avait raison, et son parallèle était juste. Les deux républiques avaient les mêmes droits.
Sur ce, Mazzini qui pensait comme le citoyen Proudhon « que Ma- « rit», Catilina et Jules-César étaient chefs de socit^sme en leurs « temps (1) », demande, avant d'ouvrir les portes de Rome, qu'on reconnaisse officiellement sa glorietue république. Entre confrères, en effet, de républicains à républicains, une simple poignée de mains amicale, une petite politesse de reconnaissance, ne pouvaient raisonnablement pas se refuser. Erreur : cela parut d'une indiscrétion inconvenante.
Février refUsa le pied d'égalité. On désarme la garnison de Givita-Vecchia; et, sabre au poing, mècbe allumée, oase dispose à marcher sur Rome.
Le ministère français n'en proteste pas moins contre toute intention aggressive. L'on n'assiégera et l'on ne mitraillera les successeurs d'Horatius Codés, de Curtius et de Scévola que pour leur être utile et agréable^
La Chambre des représentants de France est charmée d'un si doux accord et d'une pensée si cordiale. Elle invite le gouver- * nement « à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que • « l'expédition de Rome ne soit pas détournée plus longtemps de « son but. » Quel but? Il n'est pas mentionné.
« La parole a été donnée à Vhonme, dit-on, pour déguiser « sa pensée. » Oui, mais on admet qu'il en ait une.
Quant au Saint-Père, pas un mot. Il semble étranger à la chose.
Une lettre du prince Louis Napoléon au citoyen Edgard Ney s'était montrée plus explicite ; mais elle n'avait été regardée que comme une note de corps-de-garde, tombée par inadvertance de la poche d'un caporal. On la lut ; et on passa outre.
Le ministre des affaires étrangères promettait solennellement, à la tribune, de ne pas attaquer les Romains ; le télégraphe, eu même
(I) Confemons d'un révolnlionnaire, p. 30,1.
temps, recevait du même ministre l'ordre de faire exé^ter le contraire.
Garibaldi venait d'arriver à Rome ; et la présence de ce fameux chef de partisans y terrifiait les esprits. Dès ce moment avait cessé toute maniâtftation populaire en faveur des Français.
Le 28 avril 1848, grande revue militaire à Rome, sur la place des Saints-Apôtres. Garibaldi s'y déchaîne contre CavtUgnac, surnommé par lui Vargousin de l'Autriche. Enthousiasme de rigueur. On sait que les Français s'approchent.
« — Citoyens ! s'écrie le belliqueux Sterbini, d'une voix de stentor, soufirirez-vous que des étrangers, quels qu'ils soient, viennent nous imposer l'ancien joug papal I... »
tt -— Non I non I Vive la république I » répond la troupe avec transport. »
Et, sur le drapeau de l'unité italienne, on jure de défendre Rome jusqu'à la mort. On commence à barricader les rues(l). Au Transtévère^ hommes, femmes, enfants, tout s'arme de pioches et de p ques , tout veut s'élancer au combat. Gicero-Vacchio, à la tète des siens, s'imagine qu'une bonne mesure à prendre en ce moment, pour le salut public, serait de brûler immédiatement les confessionnaux de plusieurs églises ; il procède lui-même à cette oeuvre (2).
On mit le feu aussi, par la même occasion, aux carrosses de plusieurs cardinaux. Puis, chacun aiguisa son ^ée ; et toutes les nuits, par ordre du triumvirat, on illumina les maisons. C'était gai comme un sarcophage.
Le 30 avril, première attaque. Les Français avaient cru entrer sans combat, ils sont vigoureusement repoussés. Ils eurent, au
(1) On nomma une commission de barricades ainsi composée : les citoyens Cernuschi, Cattabeni, Caldesi et? Andreini. (Voy. le Siège de Rome, par del Vecchio. In-12, p. 32.)
(2) A réglise Saint-Charles, au Corso et a San-Lorenzo in Luciuo, ces confessionnaux étaient des chefs-d'œuvre de sculpture.
dire exagéré des Romains, k déplorer les pertes suivantes : 400 morts, 400 prisonniers j 600 blessés (1).» Et les triumvirs, peu après, publièrent, en manière de proclamation, Tétrange plaisanterie suivante :
« Au NOM DE Dieu et du Peuple I Considérant qu'entre la « république française et celle de Rome, il n'y a ni ne peut exis- • ter de guerre, les Français prisonniers sont libres et seront rc- « conduits à lieur camp. Le peuple romain saluera avec des démons- « trations fraternelles les braves soldats de la république sa soeur. « (Rome, 8 mai 1848.)»
Et ce placard, sérieusement affiché, s'illustrait de trois signatures: Ma;izini, Armellini, Saffi., triumvirs (2).
La bataille de Novare et la restauration du grand duc de Toscane étairat de tristes présages pour la révolution du Tibre. Mais la France lui donnait de secrètes espérances, ses brasiers d'insurrection n'étaient pas complètement éteints, et Livoume tenait encore.
Le général Laugier avait aidé de toutes parts au rétablissement de Fautorité légitime en Toscane. Le grand duc avait envoyé le comte Serristori à Florence, avec pouvoir d'y commander en son nom. Les gardes nationaux prêtaient un vigoureux appui au gouvernement,, pendant que les troupes de ligne combattaient les colonnes mobiles de Livoumais éparses ici et là^ Il ne restait que Livourne à soumettre; mais ce foyer de rébellion paraissait décidé k se défendre énergiquement ; la ville s'était fortifiée; il s'élevait des barricades dans toutes les rues ; les harangues patriotiques y étourdissaient les oreilles. Il y affinait une énorme quantité de révolutionnaires étrangers ; et tous les gens riches avaient fui (3).
Le H mai, les Autrichiens se présentèrent devant Livourne, et commcncèreDt leurs attaques. Le prince Albreicht, frère de la reine de Naples et fils de l'archiduc Charles, commandait une des divi*
(1) Siège de Rome, par del Vecchio, p. 35.
(3) Même oavrage.
(3) 50 Français, se disant officiers et portant des costumes de fantaisie, étaient a la tèie des rebelles. Il en fut pris et fusiiiés une partie. Un d'eux, que l'on nommait Michel, se trouva marqué sur l'épaule.
— MO — sions de l'armée; le duc de Modène s*y distingua par son courage et eut un aide de camp blessé près de lui (1) ; le généralen chef d'Aspre était là. Toutes les mesures étaient prises pour un siège long et terrible; on crut à des combats formidables... Ce long siège dura deux heures ! ! !
La Toscane était entièrement soumise, et le grand duc pouvait rentrer à Florence (2).
Le roi de Naples, de son côté, marchait sur Rome avec ses troupes, tandis que les Autrichiens s'emparaient de Bologne. Peu auparavant, il était débarqué quelques milliers d'Espagnols, à Fembouchure du Tibre, sous les ordres du général Cordova (3).
Le 17 mai, le citoyen Lesseps, commissaire extraordinaire de France, se présentait à Mazzini. Il venait, selon les journaux, pour arranger les différends, suspendre les hostilités, et enfin éclaircir les affaires.
n est vrai que, d'après les ordres énigmatiques qu'il avait reçus, a lui était Hgni^ de... ne rien signifier du tout; et que, muni de pareilles instructions^ il ne pouvait guère instruire personne. Mais, par aventure, il s'avisa d'avoir une idée k hiî, ridée que la république française, au bout du compte^ devait soutenir la répubUque romaine; et fl agit en conséquence.
Il commence par proposer de maintenir à Rome le gouvernement provisoire, « jusqu'au moment où les populations romaines, « appelées à foire connaître leurs vœux, se seraient prononcées « sur la forme de gouvernement qui devrait les régir. »
Elles en ont le droit selon lui. Puis, il envoie aux triumvirs la proposition de déclarer « que la république française garantit contre toute invasion étrangère le territoire occupé par nos troupes. » • Ce n'est pas tout encore : le citoyen Lesseps signe un traité contenant les stipulations suivantes :
Art. 1". « L'appui de la France est assuré aux populations des « États romains. Elles considèrent l'armée française comme une t. armée amie, qui vient concourir à la défense du territoire. »
(1) Il se nommait Weswechler.
(2) Il n'y rentra que le 23 juillet suivant.
(3) Ils ne prirent aucune part aux combats devant Rome.
- Ul —
Ceci voulait dire a alliance défensive »i et mettait les forces de la France à la disposition du triumvirat, au moment où les troupes de l'Autriche, de TEspagne et de Naples étaient en marche contre Rome. li»
L'article S reconnaît ensuite la république romaine, en lui maintenant l'administration du pays.
L'article 3, enfin, renferme ces mots : « La république française tt garantit contre toute invasion étrangère le territoire occupé par o ses troupes. » , .
Hélas t le citoyen Lesseps, dans sa logique intempestive, s'imaginait naïvement que la nation française était réellement en république. Il en est qui regardent sans voir.
A la suite de ces conventions, signées et paraphées, le citoyen Lesseps fut tancé vertement, rappelé en hâte à Paris, et traduit en conseil d'État.
Mystification mutuelle (1).
La république romaine qui prétendait s'être implantée sur les bords du Tibre, par la grâce de Dieu et du suffrage universel^ bien qu'un grand nombre de ses électeurs eût refusé de voter pour elle, avait émis un papier-monnaie. U s'escomptait à 42 pour cent (2).
Le 19 mai, le coi de Naples était à Vellétri. Ou lui avait caché rarmistice momentané que Rome devait au citoyen Lesseps; et toutes les forces de Mazzini purent manœuvrer contre lui sans opposition dé l'armée firançaise. Ce fut un odieux guet-à-pens.
Garibaldi fondit sur les Napolitains à l'improviste, et se crut un moment vainqueur; mais l'artillerie napolitaine et les braves du général Ischitella soutinrent le choc avec une admirable bravoure. Garibaldi fut repoussé.
Le roi, au milieu de la mêlée, avec ses deux frères, les comtes d'Aquila et de Trapani, resta constamment au poste du danger. Le cotonel Golonna, chargeant à la tête des chasseurs à cheval,
(1 ) Il publia une brochure justificative que le ministère déféra au con" seil d'État. Elle fut jugée et condamnée. L'arrêt du conseil d'État fut sévère.
(2) Siège de Rome, par del Vecchio,^p. 81.
croisa son épée avec Garibaldi, vêtu de sa blouse rouge, qui fut sur le point d'être pris, et ne dut son salut qu*à un nègre qu'A avait amené de Montevideo (1).
L'artillerie napolitaine put tous les honneurs de la journée. Le roi, maître du champ de bataille, se retira ensuite sur Terraciae ; et Ton se rappela qu'un siëde auparavant, sur ce même terrain, le roi Charles III de Bourbon gagnait contre les Autrichiens la fameuse bataille de Yellétri, (pii lui assurait son royawne et l'indépendance du pays.
Tandis que les Français assiégeaient Rome, les Autrichiens assiégeaient Bologne. Ici, rendons encore justice au courage; Bologne opposa une résistance opiniâtre aux légions enn^oaies, et ne succomba qu'après douze jours d'assaut; sa àèSease fut remarquable.
Les nouvelles arrivées de Venise étaient alors loin d'être fayorables à la cause Mazzinienne. Venise avait demandé des secours à toute l'Italie; que hii avaient répondu les Circolif qu'elle était une grcmde mendiante ; et la Péninsule entière ne lui avait fait qu'une aumftne de 100,000 francs.
Le consul anglais, M. Clinton Dawkins, déclarait que la résistance de cette ville tenait uniquement au caprice ambitieux de Manin; le consul français, au contraire, soutenait énergiquemeot la république :. mais une lettre du duc d'Harcourt à Pépé, qui, en septembre 1848, promettait un secours de 4^000 hommes, n'avait eu aucun résultat (2).
Manin, ayant réuni l'assemblée, avait exposé sa situation. « Fallait-il se rendre parce que la bataille de Novare était perdue? Rome était £ncore debout; l'Ailemagne et la Hongrie étaient toujours en feu ; Kossuth écrivait aux Vénitiens pour les engager à tenir ; les armées des princes, éclairées par les sociétés secrètes, ne finiraient-elles pas par se ranger sous la bannière des peuples f » L'assemblée avait décidé que Venise se battrait jusqu'à la dernière extrémité ; et une médaille avait été frappée pour immorta-
(1) Ce nègre, peu après, fut tué par un éclat de bombe a*u moment où il entrait au couvent des Sept Douleurs pour en chasser les religieuses*
(2) Révolutions d'Italie; Pépé, p. 172.
liser ce grand acte. Pépé était rentré dans Venise, mais il y avait m vain combattu. Une brillante sortie , il est vrai, où il avait fait à Mestre huit cents prisonniers , et où il avait pris 6 cartons et beaucoup de, drapeaux, était venue électriser un instant Fancienne cité des doges ; mais le fort de Malgbera avait été pris malgré des combats héroïques : lé colonel napolitain RosaroU , surnommé VArgant de Venise, avait été tué par un boulet de canon sur le grand pont de la Lagune, à la batterie Saint -Antoine ; les nombreuses légions de TAutriche se renforçaient de jour en -jour; et Venise, seule, abandonnée de l'Italie entière, ne comptait plus, pour son salut, que sur les miracles du eourage et la toute-puissance du désespoir (1).
Le 2 juin finissait Tarmistice Lesseps k Rome. L'ultimatum français avait été rejeté. Peu avant , cependant , une députation du triumvirat ayait été offrir, dans sa munificence, au général Oudinot, un fourgon chargé de cigarres et de tabac pour ses soldats ( il y avait 50,000 cigarres) , mais chaque paquet de tabac et de cigarres renfermaient des proclamations incendiaires et des appels à la trahison. L'indignation fut- générale; et Mazzini en fut confondu (2).
Les caloflmies les plus infâmes étaient publiées contre Pie IX. On citait des circulaires de Gaëte, adressées au père Rossi , où il était ordonné à chaque paysan des États pontificaux de poignarder son ennemi, et de tout égorger au son du tocsin, sans excepter les petits enfants (3). Rome faisait semblant d'y croire.
Rome était alors le réceptacle de tous les révolutionnaires étrangers qui, battus, chassés et maudits sur tous les points de ritaîie , se réunissaient, une dernière fois, le long des eaux bourbeuses du TilMre, pour y implanter encore le charme du désordre et les déliées de l'anarchie.
Garibaldi était un de leurs principaux chefs. Quelques mots ici sur ce célèbre aventurier.
(1) Sa flotte fal augmentée de quelques navires, et le pont de la Lagune, entièrement détruit du côté de Malghera, fut armé de trois bat leries.
(2) Précis historique de l^expédilim française en Italie, par un offieier d'état-major, page 47.
(3) Siège de Rome, par del Vecchio , p. 95.
Né à Nice, où il arait débuté comme unattre ^éeole, il s'était fait d'abord emprisomier pour délits politiques; sorti de captivité, et ayant frété un petit navire , il avait pris l'état de corsaire. Se dirigeant ensuite vers rAméri'que, avec quelques proscrits de son genre, il guerroya à Montevideo ; puis, revenu en Italie accompagné de ses flibustiers, il s'était fait béros à la croisade; et une justice à lui rendre, c'est que ce rouge fut un brave. On le vit partout dans les combats.
Il ne se contenta point de jeter ses compatriotes à travers les périls sans lemr apporter d'autres secours que de vaines péroraisons et d'astucieux mensonges, il paya bardiment de sa personne.
Condottiere brave et actif, mais d'une intelligence médiocre, il eût été un routier cél^re au moyen âge. Bravo démagogue et sans peur, il fit du brigandage héroïque, de l'indépendance aventureuse, et joua le grand capitaine. S'il n'eut pas pour lui la justice, il y eut du moins chez lui le courage.
Le général Oudinot, établi à la villa Santueci, sur un mont qui dominait Kome, continuait à ne pas s'expliquer; mais les officiers français qui voyaient au loin, devant eux, sur tous les édifices publics se hisser des drapeaux rouges surmontés du bonnet phrygien, comprenaient parfaitement qu'ils ne pouvaient être venus pour glorifier et soutenir dans Rome, ce qu'ils avaient hué et terrassé dans Paris.
Les assiégeants étaient au nombre de 25,000 hommes ; l'ennemi avait environ 30,000 combattants, une puissante artillerie et des murailles imposantes (1).
Les hostilités fUrent reprises le 3 juin. Ce même jour, le général Vaillant, commandant le génie, s'empara du couvent de Saint-Paiicracio, au mont Janicule ; il prit ensuite la villa Pamphili, peu éloignée du Vatican ; puis il attaqua la villa Corsini, presque sous le canon de la place. C'était une forte position. Elle fut prise et reprise neuf fois. Les Lombards s'y distinguèrent, et des prodiges de valeur y eurent lieu de part et d'autre. Il fallut toute l'intrépidité française pour l'emporter en dernier ressort. Des tranchées
(1) Rapport du général Vaillant.
— U5 — lurent ouvertes avec un rare talent. On commença à bombarder ; mais les bombes n'étaient permises que dans certaines directions ; et, bien que Ton battit les murailles en brëcbe, on ne voulait point d'une prise d'assaut pouvant être suivie du sac de la ville.
On veut vaincre, mais épargner. On se gardera surtout de ces guerres de rues, dont le citoyen Laviron, professeur de barricades, venu de Paris, eût voulu gratifier Rome. L'habile général Vaillant s'était dit, du haut du Janicule : « Je prendrai le taureau par les « cornes, et je le coueherai vaincu à mes pieds. * Toutes les barneades des émeutiers, tous les travaux intérieurs de la cité, toutes les ressources de la trahison devaient tomber, inutiles et sans puissance, devant les combinaisons de son génie.
Étranges contrastes du siège 1 Tandis que les troupes françaises ne songeaient qu'à sauvegarder la ville éternelle des horreurs de la destruction, les prétendus défenseurs de cette même ville ne s'évertuaient, au contraire, qu'à en ravager les alentours, à la manière des Vandales. De l'admirable villa Borghèse ils firent un monceau de décombres. Le citoyen Ganino mettait le feu lui-même à une de ses villa, pour prouver aux rouges qu'il avait à grand honneur le droit sacré de la destruction. Les plus ravissantes habitations et les plus délicieuses campagnes, avec leurs statues et leurs tableaux, furent par eux pillées, brûlées et rasées (1).
Rome eut à juger entre les camps rivaux; c'étaient les assaillants qui s'occupaient de son salut, les assiégés ne travaillaient qu'à sa ruine.
On était au milieu de juin. L'indécision sur la pensée du gouvernement de Paris allait enfin cesser ; les nouvelles élections fîrançaises avaient eu lieu ; elles étaient plutôt dans le sens monarchique et religieux que communiste et républicain. Les députés qu'on attendait au bord de la Seine allaient évidemment se prononcer contre le triumvirat de Rome et en faveur du Saint-Pontife. Le ministère français prit son parti ; le général en chef Oudinot eut enfin des ordres positifs ; et, le siège de Rome, poussé avec la vigueur convenabler, devint digne de la grande nation.
(1) Dernierx jours de la répithliqve à home 1849, p. 165.
Mazzini, néanmoins, était loin de perdre courage. Il comptait sur un 13 juin, à Paris, qui proclamerait une république rouge, et ferait immédiatement cesser le siège. Le héros du Conservatoire des arts et métiers, qui se moquait de Tabbé Gioberti, tenait le triumvirat au courant des nouvelles de France.
Rome ne doutait pas du prochain triomphe des prochaines barricades de la ville du 24 février ; elle y envoyait de Vargent pour alimenter les émeutes ; et le matin même du fameux 13 juin, alors que Changamier triomphait, le triumvirat annonçait, par anticipation, à ses ayant-cause, que le peuple français s'était levé de nouveau dans sa souveraine puissance, avait jeté sa nouvelle Chambre par les fenêtres, et fourré Napoléon à Yincennes.
£n attendant, et pleine des plus douces illusions, la cité des modernes Brutus en appelle à ses vieux souvenirs d'héroïsme et de splendeur. Elle n'a plus, il est vrai, quatre millions d'habitants, comme sous le règne de Claude; mais elle n'en résiste pas moins avec courage, et son artillerie s'y distingue.
La princesse Befgiojoso est nommée présidente du comité des ambulances, et est logée au Quirinal. La ville est zébrée de barricades; et, à chaque combat, battante ou battue, Rome a des fanfares de victoire, des bulletins à la Napoléon-le-Grand. Citons l'un des plus curieux :
« Romains ! vous avez repoussé et mis en déroute les plus va- « leureuses milices de l'Europe! !/... Vous êtes allés à la mort « conune on court à une fête! ! 1... Rien n'est à la hauteur de votre « gloire! 1 1 Nous vous avions dit : Soyejs grands ! Vos actes ont « répondu : Notis le sommes ï ! ! (1). »
Atisterlitz était effacé; Marengo ne signifiait plus rien; et, dans la nuit des âges passés, les vieux Césars tombaient aplatis.
Siéce de Rome, par del Vecchio, p. 161.