CHAPITRE QUATORZIÈME
Ateliers nationaux à Rome. — Attaques et combats. — d'Oudinot — Prise de Rome. — Chute du triumvirat. — Fin de la république romaine — Fin de la république de Venise.
Le général Rostolan, chargé du commandement de la deuxième division, était arrivé à Santucci. Ce brave militaire devait ajouter là de nouvelles palmes à ses anciens trophées. Un jour, étant dans une des tranchées ouvertes sous les murs de Rome, il eut un pan de son habit emporté par un éclat d'obus. « Il nCen reste un autre qui me suffit^ » dit le général en souriant ; et il resta immobile à sa place.
Mazzini avait invStitué, à Tinstar de Paris, des ateliers nationaux où des milliers de vagabonds et de chenapans étaient largement rétribués à ne rien faire. La plupart y passaient leur temps à s'enivrer ; et, dans les rues, où ils criaient : « Vive la République ! » ils insultaient les femmes, égorgeaient les prêtres, et commettaient toutes sortes d'atrocités (i).
(i) Il y eut beaucoup de prêtres assassinés dans Rome k cette époque, notamment au couvent de Sainte-Galiste. Les bandes armées qui s'étaient emparées de la ville y inspiraient une telle terreur, que personne n'osait
La vraie Rome était coDSternée; et, bien que Mazzinise montrât souvent, soit à pied, soit à cheval, aux populations empressées^ celles-ci n'applaudissaient que fort peu sa seigneurie républicaine ; aussi le triumvir, dépité, était-il obligé d'expliquer ainsi le silence public :
« Je ne veux (woir rien de commun avec le tyran de Borne ! »
Et ce tyran, c'était Pie IX : ! !
Néanmoins, malgré les triomphes de Mazzini et consorts, le général Oudinot marchait de succès en succès. Les difficultés les plus redoutables n'avaient rien qui M capable d'ébranler la fermeté du noble chef, et rien que ne pût surmonter l'intrépidité de ses braves. Pour sauver les monuments de la capitale immortelle, Oudinot s'était imposé de dures nécessités. Un sac de Rome, aux jours actuels, l'eût à jamais déshonoré; et, dans la crainte d'une dévastation irréparable, il n'osait attaquer la cité par les points ou eUe lui eût offert le moins de résistance. N'importe ! plus les obstacles semblaient insurmontables, plus il y avait de gloire à y acquérir. Les communications étaient rompues ; les aqueducs étaient brisés. Sept brèches étaient praticables... Les Français ont tout surmonté. Le dernier assaut se prépare.
La nuit du 30 juin, le général Vaillant, assisté du brave commandant Frossard, ouvrait ses dernières tranchées. C'était la nuit de la saint Pierre ; les Romains, en l'honneur du prince des apôtres, avait magnifiquement illuminé la coupole du Vatican.
« J'avais besoin de lumière pour mes travaux, disait en riant le « général en chef du génie, saint Pierre a voulu m'éclairer. »
Les Français montent à la brèche (1).
Ils sont sur un des remparts de Rome; mais, obstacles inattendus ! devant eux sont des espèces de précipices ; et, en face, est la muraille Âurélienney autre ligne fortifiée. Aussitôt, tandis
s*opposer a Texécution de lenrs crimes. II y ent néanmoins quelques hommes courageux qui firent exception; et, dans ce nombre,on cita le chevalier Zeloni» qui, dans la rue Mazarino, et au péril de sa vie, arracha k ses bourreaux un pauvre Jésuite, nommé Betti.
(1) A ce même jour, fête de saint Pierre, le maréchal Suchet,, trentehuit ans auparavant, prenait d^assaut la fameuse place de Tarragone.
qu'une partie des vainqueurs attaque les travaux intérieurs qui Tarrète , une autre partie ressort de la place pour gravir de nou' velles brèches et explorer de nouvelles entrées. Bientôt, fortifications du dehors comme hastions du dedans, tout .est enlevé à la baïonnette; l'ennemi fuit de toutes parts, et Mazzini se sent perdu.
En vain l'art. 5 de la Corutitution-Marrctst disait formellement : « La république française n'emploie jamais ses forces « contre la liberté d^atuiun peuple ; » en vain les triumvirs s'écriaient : «Levez -vous! peuples dej'ltaliet... maudit soit de « Dieu l'ennemi qui souillera la terre sacrée de Rome! La « France , soulevée d'indignation, rejette et renie les soldats qui « la déshonorent (1) ; » en vain les généraux Sturbinetti et Galetti se flattaient d'avoir fait des prodiges d'héroïsme à stupéfier Tunivers : en vain, armés contre leurs compatriotes, trois cents Français, commandés par le barricadeur Laviron (3), s'étaient faits remarquer, avec leurs blouses rouges à la Garibaldi, par des merveilles d'intrépidité : en vain, les Belges, les Polonais, les Lombards, les Siciliens et autres étrangers de toute espèce , y combattaient pour la nationalité de Bruxelles, de Varsovie, de Milan, de Païenne, etc.; la sublime Constituante, d'après Tavis du général Roselli, commandant les troupes romaines, publia, le 3 juillet 1849, un arrêté ainsi conçu :
« Au nom de Dieu et au nom du peuple I l'assemblée, 1" cesse « une défense devenue impossible, et 2* reste à sa place. » • Mais les assiégés n'en étaient plus à pouvoir capituler sous des conditions honorables : il leur fut enjoint, purement et simplement, de se rendre à discrétion ; et force fut de s'y soumettre.
Le premier article de l'arrêté des constituants romains : « Toute défense cessera, » fut naturellement approuvé. Le second : « Vassemblée reste à sa place, » fut de droit modifié ainsi : « IVe restera point à sa place. »
Le tnumvirat donna sa démission; ses membres fUrent remplacés par SaUceti, Catandrelli et Mariani. La r^ublique française ,
(1) Siège de Rome, par del Vecchio, page 161.
(2) Laviron fat tué sur les remparts de Rome*
représentée par les baïonnettes d'Ondinot, entra triompbante et tambour battant dans la république romaine ; celle-ci ne savait pas encore, d'une manière positive, ni pourquoi on Pavait attaquée, ni pour qui on Tavait combattue, ni à qui on la remettrait.
L'assemblée constititante de Rome , qui s'était constituée immuable, et qui avait statué qu'elle ne bougerait pas, fut délogée du Capitole, et, conjointement avec la république, mise à la porte sans façon. Caussidière l'avait prévu, lorsqu'il disait aux rouges de Paris :
<t Tôt ou tard, de côté et d'autre, nous serons balayés comme « des hannetons (1). »
On ne l'avait pas cru un prophète.
manifestation providentielle t il n'y avait en Europe, selon toute apparence, que la république française qui pût prendre fisiit et cause pour la république romaine ; et, dans toute l'Europe, au contraire, la première nation qui s'était levée contre la république romaine avait été la républiqua française.
Le triumvirat disparut.
M. Freeborn, agent consulaire britannique, qui avait publié, pendant le siège, une protestation contre le bombardement de Rome par les Français, délivra des passeports anglais à tous les révolutionnaires qui voulaient s'échapper. Plus tard, il s'en excusa, en disant que, s'il n'avait pas donné ces papiers aux braves gens qui défendaient la ville, ils y auraient tout pillé et tout saccagé. Oh t les braves gens que les protégés de M. Freeborn I quelle brillante opinion il en avait lui-même !...
La princesse Belgiojoso fut obligée d'évacuer le Quirinal avec sa pharmacie et ses drogues. Garibaldi, qu'on aurait pu prendre, mais qu'on avait laissé échapper à dessein, se dirigea vers Saint- Marin avec un reste de blouses rouges, au nombre d'environ trois mille, demandant à une république Tom Pouce un refuge pour
(1) Brochure la Hodde. Sociétés secrètes. Paris, 1850.
ses anarchistes Goliaths (1); et les Mazziniens prononcèrent ces pompeuses paroles, que l'histoire {placera de. l'autre côté du sublime :
« La république romaine , sortie pure du libre vœu du peuple, « est tombée pure conune Abel sous le couteau de Gain , son « frère (2). »
Le 3 juillet, à midi, le général en chef Oudinot fit son entrée triomphante dans la capitale du monde chrétien. Le Transtevère, si furibond pendant le siège, alors que Garibaldi dominait, accueillit les vainqueurs avec les démonstrations de la joie et de l'enthousiasme.
Oudinot établit provisoirement son quartier- général à l'ambassade de France, au palais Golonna : il nomma Rostolan gouverneur de Rome, et le général Sauvan commandant de la place.
Il y avait encore près de vingt mille combattants dans la ville aux
(1) Il en répartit pea après, et sa troupe se dispersa. Plastard, il Toalat s'embarquer; le vent le rejeta sur les côtes de la Toscane, où sa femme mourut de fatigue et de souffrance au milieu d'un bois isolé. Arrêté eisuite en Piémont, il fat relâché par ordre du gouvernement. Le général La Marmora lui envoya, en Sardaigne, le brevet et Técharpe de général. Il lui alloua en outre une pension ; mais il lui imposa l'obligation d'aller la mangeràTanger, en Afrique.Garibaldi y demeura, en effet, qlielque temps; le Clamor Publieo annonça, a cette époque, qu'il était entré au service du sultan du Maroc. La nouvelle fut démentie. Garibaldi est en Amérique. Le général Avezzana, ex-ministre de la guerre de la republique romaine, l'a appelé a New-Yorck, où il est retiré, et où il a une boutique assez peu achalandée. Le pian de ces d|ux hommes est de se mettre a la tête des Anylo- Américains y dont l'expédition de la Havane eût tant de retentissement, et qui n'ont point renoncé a l'idée de s'approprier cette belle colonie. Ce sera une guerre de la république romaine contre l'Espagne, pour se venger de l'expédition du générai Cardova contre le trumvirat, en 1 849. Les démocrates américains ont parfaitement reçu Garibaldi a New-YorcK Celui-ci a autrefois tenu une misérable taverne à Cincinnati,
(2) Siêffc de Rome, p. 193.
sept coUines : Oudinot ticencia les troupes irrégulières du triamvirât et tous les corps fonnés depuis la proclamation de la république.
Un Te Deum fut chanté, le dimanche 11 juillet, à l'église Saint- Pierre, en actions de grâces de la victoire des Français.
L*étendard pontifical, replacé sur le fort Saint- Ange, fut salué de cent coups de canon, aux acclamations du peuple et de l'armée; et, alors seulement, il ftit dûment et ouvertement reconnu que c'était pour rétablir la souveraineté pontificale , que les troupes de la république française avaient guerroyé. Les clés de Rome furent envoyées à Pie K; et la municipalité de la cité conquise, voulant témoigner sa reconnaissance au général en chef Oudinot, lui décerna, ainsi qu'à ses descendants, le titre de citoyens romains et les honneurs du patriciat (1).
Mais que de maux à réparer I
Les religieuses avaient été chassées de leurs cloîtres ; les archives des couvents étaient brûlés *, le gouvernement, pour foire de l'argent, avait dépouillé les palais, les églises et les propriétés pontificales ; il avait fondu des doches, vendu des objets d'art, créé du papier-monnaie, décrété d'énormes impôts et frappé des emprunts forcés; ce qui n'empêchait pas le trésor appauvri d'être plus que jamais criblé de dettes. Il avait été dépensé, pour sectmrs extrtwrdi'' naires, pendant le court règne du triumvirat, trente deux millions DE FRANCS euvirou, outre 7 millions en bons émis par la banque romaine.
Le 4 juillet, le lendemain de la chute de la République, on avait appris que les questeurs de l'assemblée, non contents de 480,000 fr. qu'ils avaient pris, s'^n étaient encore fait allouer 90,000 autres ; que l'avocat Sturbinetti avait palpé 120,000 fr. ; qu'on avait payé à la garde mobilisée 342,000 fir.; que le pouvoir exécutif s'était fait compter en quatre mois 240,000 fr.; que la commission des harri-
(t) Siège de Rome, p. 149, et Précis historique et militaire de l'expédilien française en Italie, p. 87-88.
cades avait reçu 384,000 fr. pour des travaux que le gouverneur avait payés sur d'autres fouds; qu'un sieur Favri s'éUit gratifié, pour papier et. impression de bons romains^ d'une somme de 369,000 fr. ; que Manzoni avait emporté avec lui < 98,000 fr. ; et que le ministre de la guerre s'était emparé de vingï-quatrb millions, sur lesquels on ignorait ce qu'il avait pu garder pour lui, vu que ses comptes sont encore' à rendre. généreuse République !... gouvernements à bonmarché !:.. Désintéressements sublimes l..(l)
Les notabilités de Rome étaient venues offrir au général Oudinot le concours de leurs efforts pour le rétablissement de l'ordre. Parmi les hommes de cœur et d'énergie qui se distinguèrent par leur dévouement patriotique, on remarqua le prince Pierre Odescalchi, qui avait accepté la mission décomposer un conseil municipal. On cita aussi le marquis Gampana, dont le musée particulier, d'une richesse merveilleuse en fait d'arts et d'antiquités, renferme des chefsd'œuvre et des trésors qu'envieraient les phis grand rois; le général Oudinot le nomma ofQcier de la Légion d'Honneur.
Et que disait-on aux bords de la Seine du mémorable siège de Rome? Certains courtisans de l'ex-dictateur Cavaignac y proclamaient solennellement que tout ce qui venait de s'accomplr, avait ceint d'une gloire immortelle le crâne de la république.
La gloire immortelle de la républiqueCavaignac l ceci pouvait se contester ; mais celle de la nation française et des braves légions d'Oudinot ! cela était incontestable.
Une fois de plus, il venait d'être prouvé à l'Europe que, n'importe sous quels drapeaux, les vaillants soldats de la France étaient toujours les fils de la gloire ; qu'ils se montraient^ à toute époque et en tout lieu, les dignes héritiers de leurs pères; qu'ils n'avaient oublié aucune belliqueuse tradition des temps de Gharlemagne, de Philippe- Auguste, de saint Louis, d'Henri IV, de Louis XIV et de Napo-
(1) Voy. Glt tUtimi sessantanove gîorni délia republica in Roma, Rome, ISiD, p. 165ef 166.
léon; qu'on avait beau les entourer de clameurs révolutionnaires, ils demeuraient admirables de discipline et de bravoure; que la France, enfin» bien qu'après des règnes de splendeur ^e eût eu à traverser momentanément de honteuses dominations, n*en restait pas moins, sur le champ de bataille, la première des nations du globe et l'arbitre des destinées du monde.
Le siège de Rome, en définitive, restera un des beaux faits d'armes du siècle ; et le rétablissement du chef de TÉglise sur le siège de Saint-Pierre, ajoutera, à tout jamais, une admirable page de plus aux annales immortelles de la France.
Le grand duc de Toscane était rentré dans sa capitale : le roi Gharles-Âlbert, dont le courage et les malheurs avaient fait oublier les fautes et l'égarement, était mort, à Oporto, l'cnl douloureusement fixé sur l'horizon lointain, où sa pensée cherchait encore lltaliew Une commission de cardinaux «rrivait à Rome pour y gouv^ner au nom du Pape, en attendant le retour de Sa Sainteté (t). Il ne restait que Venise à soumettre.
En vain des milliers de projectiles étaient lancés chaque jour contre elle ; en vain le choléra, se joignant à la famine, sévissait avec fureur, dans la cité, parmi ses valeureux assiégés ; en valu tout conspirait à l'abattre: Venise était encore debout (2)«
Mais la Hongrie était vaincue ; tout se pacifiait en Europe. L'Autriche avait repris sa puissance, Venise dut capituler ; elle avait succombé dans la lutte; mais ce fut du moins avec gloire (3).
Napoléon, parlant de la Péninsule, s'exprimait ainsi au commencement de ce siècle :
(1) La commission se composait des cardinaux Altieri, della Genga et Vannicelti. La rentrée du Pape k Rome est au dernier chapitre du livre ^ intitulé : Conclusion.
(2) Manin eu avait chassé Mordini, qui, de Florence, était venu se réfugier près de lui après la restauration du grand duc.
(3) Venise se rendit dans la nuit du %% au Sl3 août 1849.
a L'italie a la mâle beauté de l'homme, la molle pensée de la « femme et la vague déraison de Tenfant. » L'immortel écolier de Brienne qui, à cette époque, chez lui, faisait faire antichambre à l'Europe, eût-il parlé de même en 1850 ?
On disait , il y a quelques années : « Les rois s'en vont ; » on s'est trompé ; « Les rois reviennent. » Mais ce qui s'en va de partout, ce qui ne restera nulle part, et cela pour l'hoiiueur de l'humanité, pour la dignité des nations et pour le bien-être des peuples , c'est, grâce au cielî la République.
riM DE LA prehière partie.