PRÉFACE
a C'est un triste spectacle que celui de la décadence » d'une grande nation! »
Telles étaient les cruelles paroles qui retentissaient d'un bout de la France à l'autre au moment où je quittais Paris, l'hiver dernier. Je partais pour l'Italie avec le projet arrêté d'écrire sur les dernières révolutions de Rome, de Naples, de Florence, du Piémont, de Venise et de la Lombardie. Que de tableaux j'allais avoir à peindre !
La révolution de juillet, en France, avait été une étape pour arriver à celle de février. La première jetait la confusion dans toutes les idées, la seconde renversait tous les principes. Cette dernière ne fut plus une
organisation» mais une dissolution. Février, néanmoins, n'aura pas été aussi fatal que juillet. La parodie de 4793, qui triompha en 4848, aura désillé bien des yeux ; elle en arrivera, tout le présage, à n'être qu'un revirement vers le bien, une opération régénératrice.
La France a déjà passé par des épreuves fatales, où eût péri toute autre nation ; et elle en est sortie toujours grande. N'a-t-elle pas échappé à cet exécrable temps de Robespierre qui, avec son couperet monstrueux, fut une sorte de course au crime! et oiide formidables lâches, suivis ^t précédés par la terreur, en étaient à tuer pour vivre!... N*a-t-elle pas secoué successivement, comme des haillons ridicules, dix constitutions à la file, toutes plus ou moins déplorables !... Âh ! le pays, du jour où il voudra se lever dans sa force et dans sa dignité, sera encore le maître de ses destins et reprendra sa toutepuissance : car il a des ressources providentielles, et il sait fort bien où elles, sont..
Lord Aberdeen, venu à Paris peu après février, répondait à la question suivante qui lui était adressée à Londres :
« — Milôrd ! qu'est-ce que le gouvernement français « actuel?»
« — - Mon cher ! c'est la caricature la plus lugubre « qui se soit jamais vue (0. »
(1) Ceci rappelle un incident assez plaisant delà séance législative du 22 janvier 1850. Un député, puissent sous le gouvernement provisoire,, mais que la nature a cruellement traité sous le rapport physique, avait voulu parler à la Chambre : « — Qu'il est laid! » interrompit un de ses collègues ; et de suite une voix riposta : «—C'est le visage delà république. »
Les écrits du citoyen Proudhon , de ce Chrysostôme du mal , ont été parfois, eux-mêmes, d'utiles leçons et de véritables lumières. Rien de plus remarquable que ses paroles adressées aux adorateurs de tous les pouvoirs, aux renégats de tous les cultes :
« Doctrinaires sans pudeur ! eh quoi I vous pleu- « réz votre religion perdue ! pourquoi donc avez-vous « chassé Charles X?... Vous pleurez voire gloire flé- « trie! pourquoi avez-vous trahi l'empereur?... Vous « pleurez votre vertu républicaine ! pourquoi avez-vous « égorgé Robespierre?... Vous gémissez sur votre mo- « narchie humiliée, jadis si noble et si populaire ! pour- « quoi avez-vous détrôné Louis XVI (4)?... Si l'on a avait consulté la France en juillet 4830> le peuple « eût choisi Henri V (2). »
Dieu disait autrefois au flot soulevé de la mer : « Tu « niras pas plmloin! » Aujourd'hui, une voix terrible, une voix qui ne vient point du Ciel , semble avoir jeté sur la société actuelle cette parole glaciale: « Tu « ne bougeras pas ! »
Et c'est parmi les révolutionnaires et les aaarchistes s'élançant à la destruction de L'édifice européea que cet ordre d'inaction et d'immobilité est donné aux défenseurs des saines doctrines... « Tune bougeras, « peu! »
(1) Confessions d'un révolutionnaire, Proudhon, p. 46.
(2) Même ouvrage, p.'4l.
Il est cependant quelque cbose de plus triste que de mourir, c'est de ne pas vivre; la France, immobile, en est là. Courbée sous la triste instabilité du présent et sous la vague peur de Tavenir, elle n'ose ni se mouvoir ni agir. On dirait parfois que son cœur a cessé de battre, tant la volonté active et énergique lui manque. Parmi les organes du pouvoir, il y a des velléités de courage, il y a le désir de la force ; mais quelque chose d'inerte et de machinal , né de la confusion des idées, se met en travers de tout élan ; et rien ne remue, rien ne bouge; on se surveille, on s'observe, on s'étudie, on se craint ; mais on se garde de marcher.
On dirait un de ces cauchemars où Ton fait des efforts surhumains pour briser le supplice en se levant, et où, dans le vide et les ténèbres , on ne peut même pas se débattre. Tout est anéantissement , impuissance et négation.
Regardant leurs ennemis avec une morne stupeur : « Laissons-les s'user! » disent certains hommes d'ordre et de conservation. Mais voilà soixante ans que le génie des révolutions frappe et ravage nos contrées sans avoir rien perdu de sa force. Ce qui s'use, ce n'est pas lui ; c'est lui , au contraire , qui , peu à peu, ose, amoindrit , émousse, efface et finira par détruire entièrement les grands principes sur lesquels reposait l'ordre social, et que le Ciel avait donnés à la terre.
L'an dernier j'avais parcouru le Nord de l'Europe où la république de Février avait étendu de toutes parts
les désolations et la terreur. Là retentissaient encore les doctrines de Tanarcbie, les fureurs contre le pouvoir, le charivari de la liberté.
Maintenant j'allais visiter Rome et Naplefis. Avec Pie IX, selon les prophètes de la démocratie «sociale, s'était pour jamais écroulé le trône de saint Pierre; or, avec la papauté tombait le catholicisme; et M. Proudhon, s'écriant « que la dernière heure de t église avait sonné , » poussait déjà ce sacrilège cri de triomphe : « Merte la bête^ mort le venin! (i) »
Quant au royaume de Naples, le vocabulaire révolutionnaire ne trouvait pas assez d'expressions pour peindre Thorreur que devait inspirer, à l'Europe démocratique, un souverain courageux, qui s'était permis de défendre sa couronne et ses droits.
Les titres de monarque assassin et de rot bombardeur ne pouvaient suffire à la chaleureuse indignation des socialistes.
Que les grands citoyens, à la façon des Robespierre, des Danton, des Barbes, des Sobrier et des Flocon, proclament l'insurrection un devoir sacré, fassent appel aux barricades, nomment, la guillotine une chose samte^ et, dans l'intérêt de leur ambition, mettent leur pays à feu et à sang! à eux permis^ ils sont dans leur droit. Ces prétendus gens de liberté, d égalité et de fratemiié peuvent se livrer impunément à toutes les orgies de l'homicide et de la dépravation, à toutes les
(1) Confessions (fun révoluHonnairey p. 250 et 254.
saturnales de la vengeance et de la destruction!... cela leur profite, donc cela est bien.
Mais un roi! un roi qu'on attaque !... un prince qui entend hurler Témeute autour de son palais ! qui voit s'allumer les torches de l'incendie au pied de ses niurailles! qui sait que sous les phrases mensongères S affranchissement et de régénération il ne sera porté à son peuple que dégradation ^ misère! Oh! celui-là n'a pas le droit de tirer l'épée pour soutenir mutuellement ses sujets et son trône , pour sauvegarder à la fois la religion, la monarchie, la famille et la propriété! Non : son devoir est de se laisser lâchement égorger, lui et les siens^ par les satellites de la terreur. 11 est infâme, s'il est brave ; et s'il triomphe, c'est un monstre.
Au 24 février, je traversais* la ville de Marseille. Les autorités civiles et religieuses venaient d'y recevoir l'ordre de célébrer, d'une façon convenable, l'avéne^ ment de la république. Etrange continuation du système de juillet 4 830, qui faisait fêter aussi les trois glorieuses journées... bien qu'il les maudit en son âme! car le gouvernement d'alors savait fort bien qu'en préconisant le principe de l'insurrection qui l'avait créé, il consacrait le droit de la révolté qui devait l'abattre.
Néanmoinsle ministère de Louis-Napoléoi), bien qu'il eût la même pensée que ses devanciers, poursuivait la même méthode, en commandant aussi des réjouissances nationales pour consolider ce qu'il eût voulu anéantir.
« La république n* était pas de mon goûty disait le
vu
ministre Léon Faucher à la Chambre, et pourtant je l*ai acceptée (4). »
Ajoutons qu'elle n'était du goût de qui que ce fût parmi les gens honnêtes » et que, pour parler franchement, elle n'avait été acceptée par personne.
L'autorité religieuse de Marseille avait ordre de solenniser le 84 février par un service funèbre, avec des tentures noires, à la suite duquel devait être chanté un Te Deum. Un Te Deum chanté sous les crêpes du deuil l quelle allégresse sépulcrale !
Je m'expliquais ainsi le programme :
« L'office mortuaire était pour supplier le Seigneur « de prendre dans sa miséricorde ceux qui avaient péri, « sous des drapeaux plus ou moins rouges, aux barri- « cades de la révolution ; et le Te Deum était pour re- « mercier le Tout-Puissant d'en avoir débarrassé la « France.»
Je m'embarquai pour Nice, et de là pour Gènes la superbe, aujourd'hui le refuge des proscrits politiques. Là, je cherchais en vain Y Italie, cette terre classique des arts, de l'harmonie, des plaisirs, de la lumière et de la poésie. Le ciel était gris et glacé. Des visages inquiets et sombres se présentaient à moi ; je n'entendais parler que de commotions prochaines , de révolutions à venir, d'un cataclisme européen. France^ et c'était là ton ouvrage !..* Belle Italie. , qu'es-tu devenue !
<0 Séance du 22 janvier 1850.
Je ne m'arrêtai que trois jours à Livourne; et, peu après, par une belle matinée de printemps, j'entrais dans l'admirable golfe de Naples. J'avais à ma di^oite rtle de Procida,k ma gauche celle de iVtstc/a, riantes sentinelles avancées , qui , de leur amphithéâtre de rochers et de jardins, semblaient veiller suvParthénope^ la merveille de la nature. Je voyais devant moi Ischia avec ses bosquets d'orangers, le cap Misène avec ses souvenirs de Corinne ; au loin, Capee avec sa grotte d'azur, et son palais de Tibère ; plus près, Pausilippe avec sa voie souterraine et son tombeau de Virgile. Ah ! je retrouvais là mon Italie^ avec son climat enchanté, ses noms mélodieux, ses prestigieux souvenirs, toutes les poésies de son ciel!
La brillante capitale était en ce moment étincelante de lumière ; et les flots d'une mer calme, en reflétant un firmament d'azur, seml^laient saluer ses rivages avec orgueils amour et respect.
Que de joies je me promettais à parcourir bientôt Castellamarej Portici, HerctUanum^ Sorrente^ toutes, les magnificences du pays ! Le Vésuve était en face de moi avec son turban de fumée noire, et venant récemment* de laisser courir sur ses flancs une rivière de lave enflammée. Le soleil dorait les collines verdoyantes qui semblaient se jouer des tonnerres de la montagne. Le Vésuve et le soleil!... deux brûlantes éternités! deux géants de feu en présence !... Qull était grand et beau ce spectacle!-.
Hais, hélas! ma pensée, malgré moi, se détournait de ces poétiques images. Je me disais avec douleiu' :
« Là aussi, sur cette terre privilégiée, il jr a eu de res apôtres de la destruction , qui flétrissent tout de leur baleine révolutionnaire ! il y a eu aussi des ravages qui ont gâté jusqu'à la nature ! car là où soufflent les vents de Tanarchie, on n -a plus de regards pour les splendeurs de la création , on n'aplus de cœurs pour goûter les paisibles cbarmes de là vie contemplative . Plus de beaux-arts! plus de dons, rêves! on vit, avec Satan, au chaos. »
Peu après mon débarquement^ je me rendis au palais de Caserte. J'avais enêendu.se prononcer tant d'opinions diverses sur le roi de Naples, qu'il me tardait de le juger par moi-même; Je fus admis en sa présence.
Son premier abord raé prévint de suite en sa faveur. Le roi est de haute taille ; il a le regard expressif et le sourire affectueux. Sa mise est sans aucune recherche ; il sait que la royauté désormais doit être plus qu'une parade pompeuse et vaine ; elle doit être^ avant tout» une-puissance protectrice et ferme ; aussi^ bieu qu'il fût entouré de toutes les magnificences de la grandeur, il conservait) au milieu d'elles» la simplicité affable et royale d'un digne petit-fils de saint Louis.
Il vint gracieusement à ma rencontre ; et, me faisant asseoir auprès de lui, il se bâta de m'entretenir des affaires de France Et comment parler aujourd'hui ^'autre chose! Depuis le pôle nord jusqu'au pôle sud,
au pabHs comme à la chaumière, qui ne s'occupe de Paris!. . . Là, sont les destinées de la terre.
Le roi est très-aimé de son peuple; et, chose qui étonnerait en France, il n'augmenta nullement sa popularité lorsqu'il promulgua la fameuse constitution par laquelle il renonçait volontairement à une partie de sa toute-puissance. La générosité d'un souverain qui se dépouille de sa force, est en général peu appréciée par les masses. La populace française admirait Napoléon despote ; elle eût méprisé Napoléon démocrate-
Ferdinand II s'exprime en français avec une facilité fort remarquable ; il me parut parfaitement au i;^it de la situation actuelle de l'Europe ; et, quand je lui peignais la république française, cette extraordinaire création du désordre et de la peur, cette figure à la fois morte et vivante, dont la tête et la queue ne cherchent en ce moment qu'à s'entre-dévorer, il m'écoutait avec la méditation du sage et le sourire du penseur.
Mon entretien avec lui dura longtemps ; je m'étonnais, en l'écoutant, de sa profonde connaissance du temps et des hommes. Il a pour son pays un amour et un dévouement «ans bornes. Ce noble prince est méconnu en France. Son cœur est aussi généreux qu'il est droit; et sa conscience est sans reproche*.
Il me parut effrayé des progrès du socialisme et des attaques dirigées partout, au nord de l'Europe, contre la religion, la monarchie, la famille et la propriété. Il a peine à comprendre, comme tout esprit éclairé, que, dans ce siècle d'intelligence, les nations puissent pous-
ser encore la crédulité jusqu'à croire que le désordre continuel est un travail à leur profit.
Je n'avais pas besoin de lui dire que la forme répu^ blieaine essayée en France, il y a un demi-siècle, n'avait abouti, après dix ans d'existence, qu'à couvrir le pay» de sang et de ruines ; quelle avait forcé la nation de se jeter dans le despotisme pour échapper à l'anarchie ; et que, grâce à ce fatal régime; cette même France n'avait passé de la boucherie des échafauds aux massacres des champs de bataille, que pour en arriver aux désastres de deux invasions: toutes ces vérités étaient connues du prince.
Hélas ! les dernières révolutions de l'Italie ont dfi le confirmer plus que jamais dans cette pensée : que les institutions démagogiques qu'appelle à grands cris le génie des révolutions, au lieu de donner les prospérités, le bonheur et la liberté aux peuples, fonctionnent constamment à rebours, et sont en conspiration permanente contre le progrès qu'elles prétendent favoriser.
Je quittai le roi avec l'espérance de le revoir, et de le revoir souvent. Ferdinand U, ce Bourbon tant calomnié, est un des plus beaux caractères de l'époque. J'ai acquis la preuve incontestable de sa bonté paternelle et de ses rares vertus. Ah! quels que soient les' efforts de ses injustes détracteurs, la vérité tôt ou tard se fera jour.
L'histoire impartiale dira que, lorsque des cônslh tutions étaient demandées partout à grands cris, Fer^ dinand II fut le prenrier, en Italie, qui en donna^une à son peuple. U croyait alors que c'était réellement le
Yœu de se» sujets; depuis, s'étant détrompé» et lorsque le parti qui osait se proclamer la nation, se fut servi des concessions que le roi lui avait généreusement faîtes* pour les retourner contre lui comme des armes de mort, Ferdinand II fut le seul, parmi les souverains en butte à l'insurrection, qui resta dd[)out sur son trône, et qui triompha complètement des menées de l'Angleterre et des intrigues de la France. L'histoire dira, de plus, qu'après avoir terrassé l'hydre de la révolution dans sa capitale, avec l'aide de son peuple, il sut reconquérir la Sicile malgré l'Angleterre, malgré la France, et lorsque l'Italie entière était sur le bord de l'abîme. L'histoire dira encore que toutes ces choses immenses furent exécutées par lui sans la créafion de nouveaux impôts. L'histoire dira enfin qu'il sut, quand la plupart des monarchies se rapetissaient humbles et tremblantes, relever la sienne grande et forte.
J'étais un matin chez le prince de Salerne, oncle du roi. Ce prince» d'une bienfaisance inépuisable et d'une bonté rare, est très-aimé du peuple de Naples. Il cause à merveille et avec une grande justesse d'idées. Il me demandait en souiiant si la république, en FrancQ, donnait la liberté au pays.
« — Monseigneur ! lui repondis-je, si la république « donnait la liberté a^ pays, le premier usage que le pays « ferait de sa liberté serait d'abolir la république.
« — La France a bien souffert f reprit-il.
« — Oui, Monseigneur, et l'Europe a vouUi en faire
« autant. Celle^i Timite jusques dans ses abaiss^nenls « et dans ses douleurs. Elle s*est écroulée avec elle à la « suite de février ; mais que la France se redresse, TEu- « rope se rdèvera.
« — Bientôt? n'est-il pas vrai ?
« — Je l'espère. Le peuple français a riiabitude de « vouloir continuellement mareber: par malheur, il n'a « pas toujours celle de s'occuper du chemin qu'il a pris. « Pourvu qu'il remue, il est content. Son imagination « passe d'une idée à une autre, comme un songe varie « ses scènes: Sous la monarchie, il faisait du radica- « lisme; soucia république, il fait de la royauté. Jamais « de plan, toujours des essais ; et comme on ne va ja- « mais plus loin que quand on ne s'informe ni j^es dis* « tances ni du but, il ne sait jamais où il est, et moins « encore où il ira. »
Le prince de Salerneest beau-père du duc d'Aumale. 11 mit l'entretien sur la famille d'Orléans avec une certaine hésitation ; peut-être craignait-il que ce sujet ne me portât à prononcer quelques paroles amères : je le détrompai sur-le-champ; et je lui repétai ce que j'avais écrit peu avant, à mon retour de Frohsdorf.
« J'ai eu de la haine contre les situations, je n'en ai
« point contrôles hommes Je rends justice à tout
« ce qui s'est fait d'utile sous le règne de Louis-Philippe, « et à tous les talents qui y ont brillé ... Si les jeunes «princes d'Orléans comprennent leur position, les « disgrâces de la fortune peuvent les remettre en mesure « de servir noblement la patrie sur une route nouvelle
« et digne. Le talent ne leur manque pas: quMl en sort «ainsideriionneur. (4). »
Le prince de Salerne applaudit.
Et comment ne penserais-je pas ainsi! Les fils de Louis-Philippe ont prouvé en toute occasion, par leur courage habituel et par leurs rares qualités , qu'ils étaient du' sang des Bourbons; leur vie a été sans reproche. Quel est le Français» digne de ce nom» le Français monarchique et chrétien , qui ne forme des vœux ardents pour la réconciliation des deux branches!... et ne demande au ciel une fusion qui pourrait sauver la patrie!... Oh! que les jeunes princes d'Orléans soient pressés sur le cœur d'Henri ; et celui 'de la France entière battra de reconnaissance et de joie, en saluant une ère nouvelle. Le pays espère et attend.
Un des hommes les plus éminents de l'époque, le cardinal Antonelliy était en ce moment auprèsr du pape Pie IX, à Portici. J'eus occasion de le voir à plusieur reprises ; et je reconnus en lui» non-seulement une instruction profonde, mais encore un noble caractère. Aujourd'hui, le cardinal Ântonelli, quoi qu'en aient pu dire ses détracteurs, est, sous les murs du Vatican, le Richelieu du pontificat romain.
J'avais sollicité et obtenu la faveur d'être admis auprès du Saint-Père, à Portici. Cette résidence est remarquablement belle. Je m'y rendis un soir vers sept heures ,
(f) Place au droite p. 143; édition in-18, chap. 18.
je montai le magnifique escalier du palais et traversai de vastes salons. A toutes les portes, il y avait des gardes; à toutes les salles, des officiers. Les galeries étaient pleines de chambellans, d'écuyers et de prélats. Le roi de Naples y faisait entourer le chef de Féglise catholique de toutes les splendeurs de la souveraineté ; et, pour pouvoir subvisnir plus largement aux frais dispendieux de la cour de Pie IX, qu'il payait de sa cassette particulière, il réformait ses propres dépenses,
Un descendant des Boromée, un jeune prélat doué à la fois d'une figure distinguée et d'un esprit remarquable, m'introduisit auprès du Pape. Sa Sainteté était assise à une table oii elle écrivait. Son cabinet n'avait que peu de lumière ; et ses vêtements blancs ressortaient , avec je ne sais quel vague mystérieux , des ombres qui l'environnaient,
A sa vue,et selon l'usage, je mis un genou en terre; le Saint-Pontife me tendit la main que je portai à mes lèvres ; et, relevant mes yeux sur lui, je fus frappé de la sérénité de ses traits. Son calme et son sourire» bien qu'empreints de tristesse, avaient quelque chose d'évangélique. On voyait que, s'il souJfrait des épreuves de la Providence, c'^était pour les siens et non pour lui. Placé dans les hautes sphères de la religion d'otr l'on domine les adversités, il n'a de larmes sous îa paupière que lorsqu'il regarde à ses pieds : que son œil se lève, il rayonne.
Hélas! Pie IX est du nombre de Ces âmes apostoliques qui ne sauraient se tromper sur les choses de l'éternité, mais qui peuvent s'abuser sur celles de la vie.
Il fait partie de ces hautes et pieuses natures pour qui le monde est hors du monde. Leur vraie patrie, qu*elles jugent bien, n*est point cette triste terre, qui les juge mal.
Pie IX allait quitter Portici pour retourner à Rome ; et le roi des Deux-Siciles devait reconduire Sa Sainteté jusqu'à là frontière de ses Etats.
A cette même époque, le comte de Trapani se rendait à Florence pour y épouser la fille du Grand-Duc de Toscane ; et je devais avoir Thonneur d'accompagner le prince.
Le 6 avril, je m'embarquai de grand matin sur le Siromboli^ pour rejoindre à Gaëte le comte de Trapani, qui était pi\rti la veille, avec le Saint-Pontife, par la route royale de Capoue.
Nous arrivâmes à midi. La. ville et le port étaient dans toutes les joies dune sainte solennité; l'accueil fait à Pie IX était des plus brillants. Au moment où nous entrions dans le petit golfe de la fameuse cité, le Pape, 'en soutane blanche, était sur le balcon de sa résidence; et ce balcon-, décoré de riches draperies, dominait la ville et la mer.
Le coup d'œil était magnifique ; la mer était couverte de barques; les cloches sonnaient à grandes volées. Les rues, les quais, les navires, les fenêtres et les toits ofi'raient de toutes côtés une quantité de monde
ivre de joie ; et quand le Pape étendit la inain au-dessus de cette multitude, à Tinstaot même, sur la rive, dans les barques, aux fenêtres, sur les toits, dans les rues, tout tomba bumblement à genoux ; et ce fut véritablement quelque cbose de merveilleux, en nos jours de discorde et d'irréligion, que cette blanche et sereine figure du Pape, qui là, en Représentant du Seigneur^ planait à la fois sur la mer, la terre et les hommes, pour les pacifier et les bénir.
De longs cris retentissaient sur ta plage ; mais ces cris s'éteignaient en quelque sorte aux pieds du Saint- Pontife, qui> tenant agenouillés devant lui les pieux habitantsde la province, semblaient leur demander grâce de toutes démonstrations turbulentes.
Hélas ! Pie IK avait présentes à l'esprit, toutes ces scandaleuses fêtes de Rome, où, à travers les flots d'un encens révolutionnaire, il était poussé vers l'abime.
Jeranarquai l'instinct délicat des populations, qui là, n*osaient crier: ^VivePielX! »; elles eussent craint de lui rappeler ainsi des acclamations séditieuses ; elles criaient : <« Vive le Pape /»
Le Roi de Naples, toujours- plein d'abnégaUon et' de générosité, continuait là son admirable dévouement. S'effaçant entièrement auprès du Saint-Père, il semblait n'être que le premier sujet du souverain de la ville étemelle , et n'y être venu que pour incliner les grandeurs de monarchie devant les suprématies de la religion.
Le Pape avait diné à Gaëte ; nous le vîmes remonter en voiture.
li était seul au fond de sa grande berline attelée de six chevaux; le Roi était assis sur le devant avec son fils, le prince héréditaire; et il ne se montrait point à son peuple pour ne pas distraire son attention du Souverain Pontife de Rome.
Je fus visiter ta maison que Ferdinand II occupait à Gaëte, durant le séjour de Pîe IX. C'est une humble ' habitation qui n*a que trois croisées de face. Le roi ne pouvait être plus mal.
Le comte de Trapani avait fait ses adieux au Pape ; nous remantâmes sur le StromboU ; et nous partîmes pour Florence.
La traversée fut magnifique ; nous passâmes devant
nie d'Elbe ; et je ne pus m'empêcher, en contemplant
ses rivages, de penser à toutes lès agitations qui y avaient
^ dévf)ré le cœur de ce brillant maître du monde, qtfatten-
* dait l'affreux roc de Sainte-Hélène.
Le lendemain, vers trois heures de l'aprës midf, nous arrivâmes à Livourne. Les journaux factieux du pays avaient anhoncé que le prince y serait fort mal reçu ; un spectacle admirable y vint au contraire attirer nos regards : tous les navires du port de Livourne étaient pavoises de bannières et comme en habits de fête ; la mer était peuplée d'esquifs, de barques, de nacelles et de bâtknents de toute sorte, encombrés de gens de toute classe, accourant à la rencontre du prince.
Une superbe gondole, doublée d'étofflss rouges brodées d'or, avait été préparée pour le futur époux de la princesse de Toscane; vingt marins élégamment vêtus y faisaient force de rames. Les autorités civiles
et militaires vinrent saluer le comte de Trapani abord de son bâtiment. Le canon retentit; une brillante musique militaire se fit entendre; et, peu après, montés sur la gondole du Grand-Duc, nous entrâmes dans le port de Livourne.
Les détonations de la fête, les fanfares militaires et les acclamations du peuple ne cessèrent pas un instant. Le spectacle était merveilleux ; et tous les cœurs étaient émus. Ce n*était pas là ce qu'avaient espéré les démagogues de Livourne.
Nous primes le chemin de fer ; et» à la tombée de là nuit, nous arrivâmes à Florence.
Le Grand-Duc de Toscane s'était rendu en personne au-devant de son futur gendre : plusieurs voitures le suivaient; et, escortés d'une quantité de piqueurs à cbeval armés de torches, nous arrivâmes au palais Pitti.
Là, présenté au Grand-Duc de Toscane et à son auguste famille, je vis la jeune fiancée ; elle me parut gracieuse et jolie; elle n'a encore que seize ans; sa physionomie est pleine de charme ; et une douce confiance rayonne sur son front.
Le comte de Trapani est âgé de 23 ans ; il a une tournure aussi noble qu'élégante: ses traits respirent la bonté, et son cœur répond à ses traits. La princesse et lui se ressemblent; tous deux semblent faits Tun pour l'autre.
Le 40 avrils un peu avant midi, le bruit du canon annonçait à la ville de Florence la grande solennité
du mariage ; j*6tais dans le cbœur de la cattaédrale, à peu de distance des époux ; et j'y ressentis de vives émotions.
Le Dôme est un monument admirable; son arcbitecture est à la fois simple et grandiose. On avait voulu illuminer rintérieur de ce vaste édifice; et du haut de ces voûtes resplendissaient des lustres par centaines, et des bougies par milliers. Néanmoins ces masses de lumières, perdues dans un espace immense, n'y projetaient que des clartés vagues et mystérieuses. Il y avait encore de l'obscurité sous les profondeurs de la nef, mais on l'eût dit semée d'étoiles comme une scintillante nuit ; c'était une aurore voilée, c'était un demi jour radieux.
Les rues qui conduisaient à la cathédrale avaient pavoisé leurs fenêtres de draperies et d'étoffes ; tous les visages étaient joyeux ; et Ton aurait pu se croire encore à ces beaux jours de la monarchie où les rois comptaient sur leur peuple, et oh le peuple aimait ses rois : ils ne formaient alors qu'une même famille.
Le canon retentissait; une musique harmonieuse se faisait entendre ; et le cortège royal se rendait à l'Eglise. Ce cortège se composait de 24 voitures de la cour attelées chacune de six chevaux ; elles rappelaient, par leur pompe et par leur splendeur, celles du grand siècle de Louis XIV. Les harnais des chevaux étaient en maroquin roug€ plaqué d'or, et les livrées des domestique? étaient de la plus grande richesse.
Le Grand-Duc, la Grande-Duchesse et les augustes époux rentrèrent dans la cathédrale ; ils étaient suivis
par les ministres, les grands officiers de la couronne, les généraux, les chambellans, les écuyers, les pages, les dames de la cour, etc., etc., etc. Et tout cela en grand costume.
On ne voyait que dés uniformes resplendissants d'or et d'argent, des habits couverts de pierreries, de la pourpre, de l'hermine et des diamants; les yeux en étaient éblouisl
Au milieu de toiltes ces magnificences, apparaissaient les deux gracieuses figures des fiancés. La princesse, le front ceint d'une superbe couronne en diamants, avait un manteau de brocard d'argent d'une élégance remarquable i mais on foisait peu d'attention à son costume en la regardant, car sa tenue était d'une simplicité angélique ; et l'on eût dit, au milieu de ces orgueilleuses pompes de la terre, une douce vision du ciel.
Le prince portait un habit d'officier général. L'ordre le plus parfait présidait à la cérémonie; c'était une vraie solennité roystle; on eût pu se croire aux siècles
Cependant la Grande-Duchesse avait souvent des larmes dans les yeux, car sa fille allait bientôt être séparée d'elle, car pour être souveraine on n'en est pas moins mère....
Hélas! aujourd'hui plus que jamais, ce ne sont pas les dignités et les splendeurs qui empêchent de pleurer : au coutraire !
S. A. R. Madame la Duchesse de Berry était aux fêtes
du mariage de son jeune frère, à Florence ; elle revint à Maples avec lui sur le Strômboli ; et ce fut un nouveau bonheur pour moi.
Le Roi Ferdinand II accueillit dans sa capitale Tauguste mère d'Henri Y, avec une cordialité pleine de magnificence ; et elle y séjourna plusieurs mois.
Je parcourus plusieurs parties du royaume ; maiâ j*étais venu pour écrire Thistoire des révolutions de Tltalie, et non pour y peindre des sites pittoresques. Je cherchais des renseignemens* politiques , et non de curieux paysages. Une seule lettre descriptive, échappée à ma plume, fut publiée à Naples en juillet; qu'on me pardonne d'en reproduire ici un extrait; la politique y a sa place.
Poestum , 32 mai 1850. .
« Depuis mon arrivée à Naples, un de mes plus vifs désirs était d'aller visiter les ruines de Pœstum, les plus belles que la Grèce antique ait laissées après elle. Je partis donc, accompagné du jeune François Fo/ia, écrivain plein de talent et de cœur, fils de l'Intendant de la province de Salerne, et de M. Bonucci, littérateur distingué de Naples, directeur des fouilles de Pompeï, et des monuments historiques du royaume.
« Avec quel enthousiasme je parcourus le beau pays qui sépare Naples de Salerne ! Je laissais à ma droite Castellamare et Sorrente, dont je me promettais d aller explorer, plus tard, les plages enchantées. J'avais à ma gauche le Vésuve, Portici, Pompeï : Pompeï, dont
j'avais admiré, peu auparavant, les résurrections fabuleuses et les mystérieuses merveilles ! J'arrivai bientôt à Nocera, ville encadfée de montagnes et de rochers ! Sur un des pics qui la domine est le vieux castel où se réfugia le Pape Urbain VIII quand il se vit forcé de fuir Rome. Hélas! alors» comme aujourd'hui, mêmes scènes, mêmes souffrances ! •
« Rien de plus admirable que la route de Nocera à Saleme, à travers de hautes montagnes hérissées de châteaux. 11 me semblait voir ces nids d'aigles des bords du Rhin d'où les hauts barons de la contrée étendaient au loin leur domination puissante. Il n*en reste plus rien maintenant que des souvenirs de vaillance et quelques cadavres de pierre.
« De la Cava jusqu'à Vietri le paysage offre une suite continuelle de sublimes tableaux
te En sortant de Vietri, je vis le golfe de Salerne à mes pieds. D'un côté Amalfi, la patrie du célèbre Flavio Gicja, qui inventa la boussole : Amalfi, république puissante et guerrière au moyen âge , cité naguère florissante, qui envoya des légions de croisés en Terre- Sainte , et qui n'est plus aujourd'hui qu'une petite bourgade
« En face, et de l'autre côté du golfe, est Pœstum^ \si Grande Grèce . . .*
« Salerne est devant moi. L'illustre Robert Guiscard en fil sa capitale. Son port fut commencé, d'après l'inscription, par Jean de Procida, l'homme des Vêpres- Siciliennes. Là vécut le père du Tasse : l'auteur d'-4madis de Gaule. Là aussi est enterré Grégoire VII, autre
pontife en fuite de Rome. Sa vie na fat qu'un long combat. Il se fit cette étrange. épitapbe: « J'ai chéri la justice, j'ai haï l'iniquitéy ety pour cela, je tueurs en exil. »
« L'Intendant de Salerne, M. le chevalier Valia, habile administrateur et royaliste chaleureux, m'ouvrit sa porte hospitalière. Je serrai sa main dans la mienne avec effusion et bonheur : c'était pour moi celle d'un frère, car je connaissais son dévouement profond à son roi et à sa patrie. Nous étions faits pour nous entendre, c'est à dire pour nous aimer.
« Me voici enfin à Pœstum. Je suis dans le temple autrefois dédié à Neptune. Assis sur le fût brisé d'une de ses colonnes, je contemple ses admirables portiques et ses frontons indestructibles qui semblent avoir fatigué le temps. D'un côté je vois, au loin, les montagnes pittoresques de Capacdo; de l'autre est la mer dont j'entends les flots murmurer tristement contré la grève voisine.
« Autour de moi est une vaste plaine où s'élevait jadis une ville opulente : ce n'est plus aujourd'hui qu'un désert ; ce n'est qu'un champ aride et brûlé.
« Rien de plus imposant, de plus triste et de plus solennel que des débris de puissance et de gloire au milieu des silences de la solitude et de la mort ! Un beau soleil dore de ses feux le paisible monument d'où, là aussi, trente siècles auraient pu contempler le géant des batailles, s'il était venu là, comme aux Pyramides, avec ses formidables armées.
« Hélas! cet homme a disparu aussi avec les gran-
deurs de son époque; et, lui aussi, il n'a laissé que des ruines. Des ruines! eh quoi ! toutes les choses sublimes de la vie, toutes les merveilles de Fart, tt)utes les créations du génie, ne doivent-elles finir que par là!..* £^< ruine»?
« Quelles sont imposantes et belles les nombreuses colonnes, cannelées des temples de Pœstum, avec leur dix-huit pieds de tour, et leur double rang l'un sur Tautre, des deux côtés du sanctuaire!... On n y retrouve pas, il est vrai, la svelte élégance des constructions d'Athènes et de la Grèce ; mais on en admire la force: c'est de la majesté, c'est de la vigueur, c'est de l'éternité.
« A l'époque où la Grèce antique envoya ses premières colonies à Poestum, elle y bâtit les temples de Neptune et de Cerès qui s'y voient encore aujourd'hui. Son gouvernement était, selon les idées de Pythagore, une répuUique aristocratique avec les institutions de la démocratie. Plus tard la dâfnocratie voulut renverser ia domination aristocratique : ce fut toujours, parmi les nations, mêmes pensées et mêmes iuttes.
« Hais il vint un jour où les populations du Cilento^ sorties de leurs montagnes avec le désir d'affranchir leur paMe, triomphèrent du poétique étranger qu'avait jeté sur leurs rivages le merveilleux pays d'Homère. Puis tout à coup fondirent ^u* elles, à leur tour, les Sarrazins de l'Espape, les Maures de l'Afrique; et, au milieu de toutes ces commotions politiques, la grande cité disparut.
« Ah ! le temps est un grand destructeur sans doute. Mais, comparé à Thomme, qu'ast-iU... A l'un il faut
des années et même des siècles pour abattre ; à l'autre il faut un jour... quelques heures.
c( On voit encore là muraille fortifiée qui entourait la ville des Grecs; cette muraille avait vingt pieds d'épaisseur ; elle est tombée de toutes parts ; il s'en subsiste que les fondations, d'oîi s'élèvent encore, çà et là, des débris de tours et de portes. Ce sont les restes d'une première civilisation qui est finie. Ah ! ne salueront-ils pas bientôt, grâces à nos révolutionnaires, la<5hute d'une seconde civilisation qui s*en va' ! ' .
« Près du temple de Neptune est un palais à colonnades oh se rassemblaient tes législateurs du' temps, disciples de Pythagore. Je voyais la place oh s'était dressée'leur tribune. Eux aussi, ils étaient venusià avec leurs passions politiques et leurs rêves de progrès. Là, sans doute, s'étaient professées des doctrines à la Proudkon. Peut-être n'y avait-on pas osé dire avec le cynisme moderne: %La propriété c'en le vol »; mais qui sait s'il ne se trouvait pas là des insensés qui le pensaient tacitement! carié communisme a occupé Pythagore; le communisme appartint, aux temps les plus reculés. 11 date des âges barbares ; il est plus vieux encore que les piliers en ruines de Pœstum, oh rien maintenant ne vit
et ne s'agite hors les petites herbes qui poussent au
soleil, entre les fentes du bâtiment, et que lèvent balance au passage. ^
« Aujourd'hui, sous ces portiques déserts, plus d'autre bruit que celui de l'oiseau des mers volant avec insouciance à travers ces prestigieuses solitudes ; pas d'autres habitants que le lézard à la peau verte et dorée, se
glissant entre les crevasses du temple. J'errais en silence comme eux. De charmantes fleurs sauvages s'épanouissaient devant moi^ au souffle du printemps, le long de ces chapiteaux et de ces frontons qui bravent encore, à la fois, la chaleur des étés et le froid desJ hivers....
« Je m'approchai d'un tombeau vide je me baissai
pour regarder l'intérieur de cette ancienne sépulture; il y avait poussé un rosier ; je pris une feuille à Tarbuste : une rose sur une tombe !-. . .
« A mes pieds poussait Tachante, cette élégante feuille que Vordre corinthien a imité de la nature. J'étais dans le sanctuaire du temple de Neptune ; je me serais volontiers agenouillé sur le pavé que foulèrent ses prêtres.. Eh ! pourquoi n'aurais-je point adressé une prière au ciel, là otitant d'âmes implorèrent, sous d'autres noms, le souverain arblti*e du monde ! Le divin Rédempteur de l'humanité n'était point encqre apparu à la terre, alors que la piété se trompait de chemin.
« Je sortis ensuite du temple. On me montra au loin une maison qu'avait habité Carducci^ ce fameux révolutionnaire qui, sous prétexte de politique, épouvanta si longtemps le pays par ses brigandages de liberté. La demeure de cet homme de sang^ était vis-à-vis un temple de Ja Peux! (\)
« Je foulâiâla terre où jadis toute une colonie de Sybarites étalait son luxe et sa mollesse,' oii ces hommes
(1) Les foDdatîoiis de ce temple ont été retcouvées par Thabile archéologue Bonucci.
de plaisirs et de voluptés ne pouvaient dormir si le cbant lointain du coq arrivait à leurs oreilles, ou s'ils se «entaient froissés, sur leurs couches, par le pli d une feuille de rose. Oh ! deux fois j'ai prononcé le nom de cette fleur: où sont donc celles de Pœstum? Ces roses tant célébrées parles poètes anciens!... J'avais besoin de respirer leurs parfums ; car là tout devait être, pour moi, souvenirs, harmonies, suavité ; et cependant, qui le croirait! à certaines époques de Tannée, sous ce ciel pur et ravissant, court un anathëme invisible : la terrible mal' aria. Les douces brises de la mer n'étendent alors, le long de ces rives, que des haleines empoisonnées. Hélas ! la mort est donc toujours inséparable de toutes les jouissances, de toutes les admirations, de toutes les souvenances ! La mort, qui ne respecte pas les pierres, mais qui ne saurait tuer le génie, la mort estla grande figure éternelle qui vient, constammentet partout, élever sa tête fatale ! » •
Je quittai Naples en août ; ce fut avec de vives regrets. Quand on a connu cette ville, on ne conçoit pas qu'on la quitte; et quand on se sépare d'elle, on n'accepte pas la pensée de n'y plus revenir. , *
Peu après j'arrivais à Rome. Ici que de descriptions j'aurais à faire! que de merveilles je devrais peindre !... Mais à Rome comme à Naples, à Palerme, à Florence, à Parme, à Venise, à Pavie, à Milan, à Gènes, en Piémont, comme dans toutqs les grandes villes de la Pé-
ninsule que j'ai successivement traversées, j*écartais la lyre du poète : je ne voulais que la plume de l'historien .
Je visitai successivement chacun des théâtres ou s'étaient passée les événemens politiques les plus remarquables. Les chancelleries de tous les états m'ouvrirent leurs archives ; et j'y recueillis les documents les plus authentiques. On m'y communiqua des biographies jusqu'ici cachées ; et j'y reçus les confidences les plus intimes.
Je vis Bologne, la patrie des fameux peintres, le Guide, le Dominiquin, l'Albano et les trois Garrache; je ne jetai qu'un rapide coup d'œil sur ses deux hautes tours, dont l'une rappelle la tour penchée de Pise; et je m'acheminai vers Modène, ville, célèbre dans l'histoire pour y avoir donné asile à Brutus après le meurtre de César; et de là je me rendis à Parme.
Le général Grotti commandait en cette ville. Ancien brave des armées de Napoléon, et officier de la Légion d'Honneur, il s'était distingué pendant la révolution par son dévouement à ses princes. Il vint me chw^cher à l'hôtel où j'étais descendu, pour me conduire à la délicieuse résidence de Madame la duchesse de Parme: ie Casino des bois» S. A. R. m'y attendait; et j'eus le bonheur d'y passer quelques jours auprès d'elle.
Puis, je fus examiner avec attention, les fameuses places fortes qui jouèrent un si grand rôle dans la guerre de l'indépendance : Mantoue, Vérone, Peschiera, Vicence, Padoue, Crémone, etc., et j'arrivai enfin à Venise.
Venise ! Comment défendrais-je à ma plume un mot descriptif sur la ville aux quatre cents canaux, ville unique sur cette terre!... Comment oublier les gloires passées de cette grande reine des eaux! L'étendard du Lion de Saint-Marc n'avait-ii pas flotté triomphant, en 4204, sur les remparts de Byzance!... Au seul nom de Venise, et comme saluant cette irrésistible conquérante, toutes les merveilles des arts n avaient-elles pas quitté rOrient pour la couronner de leurs immortalités !
La grande république anti-démocratique des doges, 011 la puissance patricienne était tout et le droit populaire rien, n'avait-elle pas courbé devant elle les nations les plus arrogantes ! n'avait-elle pas tenu le trident de Neptune^ qu'un vers célèbre a surnommé le sceptre du monde!,.,.
Avec quel intérêt je parcourus cette merveilleuse citél« La place de Saim-Marc, disait Napoléon, est un salon auquel le ciel seul est digne de servir de voûte.y> Mais, hélas! Venise n'est plus la splendide capitale de l'Adriatique ; le dernier siège, où le courage de ses habitants l'a cependant encore illustrée, lui a porté de nouveaux coups. Le Lion de Saint-Marc a replié ses ailes; Venise n'est plus que la Palmyre des mers. N'importe, protégée par ses impérissables souvenirs et par ses admirables chefs-d'œuvre, Venise est toujours la poésie même, au milieu de ses brillantes ruines où tout est encore marbre et or, ciel et eau, chants et prestige, gondoles et amour.
Je séjournai quelque temps dans cette aristocratique ville, où Manin avait cru pouvoir fonder de nos jours une
république démocratique; et je repartis pour Milan, d'où je rentrai en France par le lac Majeur, les îles Boromées et le Simplon. Mon travail était terminé.
Ici, je dois le déclarer, j'ai trouvé partout aide et appui dans mes recherches. « La vérité !... la vérité! » me répétaient tous les partis, et j'écoutais les uns et les autres ; j'étudiais chaque opinion.
Je ne me suis jamais arrêté au témoignage d'une seule personne, ni aux .pages d'un seul document ; j'ai écouté, sur chaque fait, une foule de voix diverses, et une quantité d'écrits différents. J'ai réuni des masses de matériaux ; j'ai prêté l'oreille à des milliers de récits ; j'ai consulté témoins et juges. Puis, j'ai interrogé ma conscience ; et, m'en rapportant aux décisions de l'opinion publique sur bien des événements et sur beaucoup d'hommes,
« J'ai vu; y ai écouté; j'ai écrit, »
P. S. — Depuis la publication de Ylialie rouge, un jeune écrivain, M. le baron d'Hervey, a mis sous presse un livre sur la révolution de Naples, intitulé : Un Roi Ce sera un complément à celui-ci ; car il a traité le même sujet sous un autre point de vue, et avec un talent distingué.