‹ L'Italie sous la domination autrichienneChapitre 1 sur 28 · GÉNÉRAL LAFAYETTE · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL LAFAYETTE

Général ,

Habitué à examiner en philosophe l'influence des gouvernements sur les moeurs, sur la civilisation, sur la prospérité des peuples, vous accueillerez, j'ose du moins l'espérer, avec quelque bienveillance, l'ouvrage que je vous dédie,

C'est un retour bien au-dessous de l'amitié dont vous m'honorez, un bien faible témoignage de mon respectueux attachement pour vous. Mais je suis heureux de vous l'offrir, parce que cet écrit, retraçant la situation d'une importante contrée d'Italie, et de celle particulièrement qui gémit sous l'influence immédiate de l'ennemi commun de la péninsule italienne, justifiera l'intérêt que vous lui avez voué, et dont elle a reçu de vous des preuves si éclatantes. Il vous montrera à quel juste titre mes compatriotes s'efforcent de secouer le joug autrichien, de chasser au-delà des Alpes une puissance ennemie jurée des nations policées, et de détruire ainsi à toujours toute trace de domination étrangère dans leur beau pays.

Dans tous les voyages publiés, depuis i8i4> sur l'Italie, on ne dit presque rien de ce qui concerne la Lombardie. C'est que le gouvernement autrichien, jaloux de cacher ses méfaits, veut en interdire le séjour aux étrangers par une police inquisitoriale , et que, d'un autre côté, il y tient les natio-

naux enchaînés par des lois de fer, et les empêche de parler.

J'ai échappé à cette inquisition ; j'ai pu recueillir, sur les lieux mêmes , outre mes observations , quantité de détails sur l'état de la Lombardie. Je les dois aux lumières et aux conseils d'im des plus savants et des meilleurs citoyens qui vécussent alors à Mi- lan, Melchior Gioja, dont je m'honore d'àvoir été l'élève et l'ami. Et, puisque les vicissitudes de la fortune m'ont jeté dans un pays où la parole est encore libre, je me hâte d'en profiter.

Vous verrez dans cet écrit un souverain qui, pariant hautement de religion, concourt en fidèle allié du Turc à l'extermination des chrétiens; qui, proclamant la liberté des esclaves, détruit celle de ses sujets, dont il se dit pourtant le très tendre père;

Un gouvernement qui prétend être éclairé, et qui rétablit la torture et la confiscation dans la patrie de iîeccaria ; qui assassine , en protestant de son amour pour la justice ;

Des congrégations provinciales et une

congrégation générale qui ne concourent ni à la confection des lois ni à l'établissement des impôts, et qui ne peuvent parler d'affaires administratives que quand Sa Majesté veut bien le leur permettre, mais qui se réunissent en séances pour foire croire aux nationaux et aux étrangers qu'elles sont les sentinelles de la liberté civile ;

La corruption, le péculat, la fraude, le vol, de la part des employés , protégés par le silence qu'impose la loi du secret , loin d'être réprimés par la crainte de la publicité;

Une population naturellement vive, spirituelle, industrieuse et brave, outragée, asservie, réduit e à Pilotisme, et forcée de faire l'éloge du gouvernement qui la corrompt et qui l'écrase;

Un pays riche par les qualités de son sol, par l'abondance de ses eaux, par la beauté de son climat, qui s'achemine vers la misère, parce que son superflu passe de Milan à Vienne , d'où il ne reçoit en échange que tous les genres d'oppression ; où le voleur et l'assassin peuvent invoquer les lois et les tribunaux, tandis qu'il n'est ni tribunaux ni

lois pour celui qui est accusé du crime de penser;

Les sciences dans un état de suspicion perpétuelle, bien que, dans les journaux et dans les. actes du gouvernement, on dise qu'on les protège , tandis que la plus grande faveur que les savants en obtiennent, c'est l'indifférence et l'oubli ;

Les mutations de propriété gênées par mille lois ridicules, inutiles, vexatoires; par un code barbare, par une procédure plus barbare encore ; par des tribunaux dont le moindre vice est d'être secrets, et où tout dépend du vote d'un seul rapporteur;

L'industrie et le commerce languissant à cause de l'incertitude des lois financières , tombant chaque jour par la diminution de la consommation, et harcelés par la contrebande ministérielle organisée à Vienne.

Un tableau si sombre , bien que dénué de toute éloquence, affligera l'ami de Wasliington et tous les amis de l'humanité; mais il est nécessaire de l'exposer aux yeux du public, pour que la haine et le mépris qu'iu-

spire l'imposture nourrissent l'indignation contre les oppresseurs, et fortifient l'amour de la vertu et de la vérité.

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