L'Italie vivante
Cette douane n'en finit pas; on dirait qu'elle veut nous donner une leçon de patience avant de nous laisser partir. En plongeant leurs mains dans nos innocentes valises, les douaniers pensent-ils trouver tant de trésors?
Attendons, puisqu'il faut attendre. Je suis bien curieux pourtant de revoir la casquette rouge du premier chef de gare italien, à Bardonèche : ce pittoresque, cet éclatant couvre-chef, où serpentent et ondulent tant de galons dorés, a toujours été pour moi le symbole de la terre promise. Mais cette fois, de l'anxiété se mêle au plaisir que j'espère ; car ma terre promise semble un paradis perdu.
Quelles nouvelles étranges nous sont arrivées d'Italie? Les ouvriers se sont emparés des usines,
et les paysans des terres ? La réaction contre la guerre a été si violente, qu'elle a presque amené la révolution? On a traité les anciens combattants non seulement comme des imbéciles, qui avaient risqué leur vie pour de vaines idoles, mais comme des coupables, qui avaient voulu établir le culte des faux dieux ? A ces dieux tombés, on a substitué le dieu Lénine ? Les blessés de guerre et les mutilés même ont été insultés, frappés dans la rue? Quel changement ; et pour tant de Français qui persistent à croire l'Italie indolente et légère, quelle surprise !
Ce n'est pas tout : dès qu'on a pu, on a fait venir le vieux médecin qu'on appelle toujours au chevet de l'Italie souffrante; et sans hésiter, M. Giolitti a recommandé, comme à l'ordinaire, la diète et le repos. Mais non; l'Italie ne veut ni du repos, ni de la diète, ni même, ô merveille! de M. Giolitti. Elle change de médecin, sans en trouver un seul qui la guérisse. Elle est fébrile et très excitée. Tous les jours, sur ce sol autrefois si paisible, ce sont des échauffourées, des batailles. Le prix de la vie humaine a beaucoup baissé, depuis que le revolver est à la mode. Les partis sont en pleine lutte, et l'Italie est en pleine crise : moins que jamais, nous comprenons ce pays que