‹ L'Italie vivanteChapitre 14 sur 30 · AUTOUR DE LA QUESTION ROMAINE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA QUESTION ROMAINE

La question roinaineest, une fois de plus, àl'ordre du jour. Que de discussions ! que d'articles ! que de fausses nouvelles, faites pour être démenties! Que de démentis, faits pour n'être pas crus ! Que d'agitation ! que de bavardages ! Gomme il passionne l'Italie, et comme il passionne le monde, ce problème resté sans solution depuis un demi-siècle! On a tant et tant écrit à son propos, depuis la guerre, que la Consulta a réuni dans une brochure spéciale les différents avis que la presse italienne et la presse étrangère ont exprimés : nouveau dossier versé à cet interminable débat. La publication n'est pas officielle, mais officieuse seulement; je ne pense pas qu'elle soit tout à fait désintéressée.

A en croire les prophètes qui vaticinent dans les salles de réduction, ou devant les tables du café Aragno, les temps sont révolus, et le Pape n'attendrait qu'une occasion propice pour franchir les portes de bronze. A vrai dire, ces mêmes

prophètes ont annoncé, aussi, plusieurs occasions propices, qui n'ont pas vu se produire l'événement prédit : ce qui prouve que pour garder en ces matières quelque crédit, il vaut mieux s'en tenir aux généralités. Pour moi, qui ne fais pas métier de savoir l'avenir, et qui me contente de noter ici les mouvements d'opinion, à mesure que je les discerne ou qu'on veut bien me les montrer, sans prendre parti, je remarque :

En premier lieu, une diminution du nombre des irréductibles, des gens qui considéraient que le Quirinal aurait commis une véritable trahison s'il avait consenti à établir avec le Vatican quelque rapport que ce fût. La génération qui a fait le Risorgimento est désormais éteinte, ou peu s'en faut; elle ne compte plus que quelques représentants tout chargés d'années, qui s'inclinent vers le sol. Derrière les cortèges patriotiqiies, on voit encore quelques vieux garibaldiens à chemise rouge; mais ce sont des reliques du passé ; le rouge n'est plus à la mode, la mode est aux chemises noires des fascites. Certes, les adversaires du Vatican ne désarment pas ; mais leur travail reste obscur, secret ; et, sur l'opinion du moment, de peu de pouvoir.

Le désir d'un rapprochement est favorisé, en second lieu, par des considérations pratiques. En fait, le règlement des affaires courantes entraîne entre Gouvernement et Papauté d'incessantes relations. Elles seraient plus faciles, plus nettes,

si on cessait de se livrer au jeu qui consiste à parlementer en feignant de ne se connaître pas. Des sous-sccrétaires d'Etat, des ministres ont leurs entrées au Vatican ; et le Vatican les ignore ! Gela devient une fiction diplomatique : autant l'abandonner.

En troisième lieu : quel Gouvernement soucieux de ses intérêts ne voudrait entretenir avec le chef de la catholicité des relations suivies, maintenant qu'il existe en Italie un parti catholique qui compte parmi les plus puissants? Il va de soi que le Vatican reste en dehors de l'action de ce parti, qu'il ne perd jamais une occasion d'affirmer son indépendance, et qu'il a toute sorte de raisons, en effet, d'empêcher la confusion de s'établir. Mais quoi? pi-nseront toujours les gouvernants ; à des catholiques, le Pape n'aura-t-il pas son mot à dire? Un homme comme don Sturzo, par exemple, lui échappe en tant que secrétaire politique des Populaires; en tant que prêtre, il dépend de lui. Du jour où l'on a abrogé le non expedit, on a pris une nouvelle route, qu'il faudra bien suivre jusqu'au bout; et au bout de la route, on trouve l'accord.

Sentiment moins net, qui n'est pas explicitement affirmé, mais qui ne laisse pas d'agir sur certains esprits : avoir comme alliée une Puissance qui voit venir à elle, en humbles pèlerins, des représentants du monde entier; une Puissance qui envoie de ses représentants dans tout l'uni-

vers, qui est présente partout, et, dans quelques endroits, souveraine; une Puissance qui couvre l'Orient de ses écoles, de ses congrégations, de ses missions. Pour un Gouvernement qui aspire à faire une politique mondiale, quelle tentation! quel mirage! Ce n'est pas seulement le Sacré Collège qui a un intérêt majeur à ce que le Pape soit toujours un Italien : c'est l'Italie ellemême.

Voilà pour ceux qui constituaient, jadis, un des deux camps en présence. Pour les catholiques, d'autre part, je crois pouvoir noter plusieurs changements : deux au moins ont leur importance.

L'idée d'un rétablissement possible du pouvoir temporel, non pas même sous sa forme ancienne qui ne serait plus concevable, mais sous une forme atténuée, intéresse beaucoup moins les esprits. Si on tait exception d'une intime minorité d'intransigeants, elle apparaît comme désuète. On connaissait l'action spirituelle exercée par le Vatican sur le monde : la guerre l'a montrée plus étendue et plus profonde encore qu'on ne pouvait le supposer; elle l'a pour ainsi dire rafraîchie et ravivée : aujourd'hui, cette action éclate aux yeux, dans sa force et sa continuité. En comparaison} que représente le pouvoir temporel?

Entre la politique d'un Léon XIII à l'égard de l'Italie, et ses sentiments intimes, il n'y avait pas divorce. Aujourd'hui s'est produit le dédoublement que voici. D'une part, la Papauté reste

fidèle à l'attitude de neutralité que son caractère mondial lui impose ; elle l'a montré pendant la guerre; elle continue à le montrer aujourd'hui. Elle est au-dessus des patries, les dominant toutes. Mais, d'autre part, un Pape ne croit plus devoir , en prenant la tiare , renoncer à son amour pour son pays. Au contraire, il manifeste volontiers cet amour dans ses conversations privées; il participe à ses joies comme à ses deuils ; si une calamité vient à le frapper, il ne feint pas de l'ignorer. Un Monsignore me suggère cette formule : « Maintenant, le Pape aime tous les peuples d'un amour paternel, et l'Italie d'un amour filial. »

Tels sont les différents mouvements d'opinion que l'on m'indique ici. A vrai dire, il n'y manque que l'essentiel : c'est à savoir la pensée du Pape lui-même. Lorsque Benoît XV, le Pape de la guerre, regarde Rome du haut des chambres du Vatican, quelles idées naissent dans son esprit? quelles volontés ? quels désirs ? Heureux qui pourrait les rapporter! Ce n'est pas moi. « On fait trois pas en avant, deux pas en arrière », me souffle encore un ancien attaché à la diplomatie pontificale, qui aime les images ; « de sorte qu'on avance tout de même un peu. » Soit. A la vérité, il semble que la guerre ait changé quelques données du problème, sans en fournir encore la solution.

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