UNE IMAGE SACREE
Je résume ici mes impressions.
En ces années d'après-guerre, l'Italie a été prise d'un violent accès de francophobie. Le fait est hors de doute ; j'essaie de l'expliquer par des raisons historiques, et de le constater sans être ému : mais c'est en vain. Le rêve d'une amitié sereine qui aurait suivi la grande tourmente était trop beau, je le sais bien. Je sais bien qu'il en va de même entre tous les Etats ; j'entends les clameurs et les protestations qui s'élèvent d'un bout à l'autre de l'Europe ; quel voisinage est sans alarmes ? quelles relations sans aigreur? Tout au long de leur histoire, Italiens et Français se sont montrés difficiles, ombrageux : cela ne les a pas empêchés de s'aimer, et de le faire voir, une fois venue l'heure des décisions suprêmes ; je le sais bien. Hier un Italien, s'adressant à un de ses jeunes compatriotes qui revenait de Paris, lui remontrait gra-
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vement que l'on ne pouvait pas être un bon Italien, si l'on aimait la France. Ce propos, qui d'ailleurs suppose une forte dose de bêtise, est révoltant : mais, à vrai dire, nous en avons entendu bien d'autres dans le passé ; si on veut en trouver une collection entière, il suffît de lire un livre qui porte un titre célèbre, le Misogallo, et qui est signé d'un nom illustre, Alfieri. Des lettrés, des professeurs, attaquent notre science, notre culture, notre langue, avec une fureur presque maladive : consolons -nous, ils n'arriveront jamais à être aussi grossiers, quoi qu'ils fassent, que leurs ancêtres du dix-huitième siècle. On remonterait ainsi le cours des âges, qu'on retrouverait toujours la même querelle, dont celle-ci n'est qu'une des phases. Le moment est mauvais : il y en a eu de pires. Ils ont passé : celui-ci passera. Il semble même, — est-ce parce que je le désire? — qu'on entrevoit, dans un ciel déjà moins troublé, des signes d'apaisement. Mais tandis que je me tiens ces discours philosophiques, et que je fortifie la raison par l'histoire, je n'en ai pas moins de tristesse. Il y a eu autre chose, cette fois, qu'un des jeux alternés de la politique ; il y a eu contre nous une conspiration des cœurs. Je me rappellerai longtemps cet ami délicat, chez qui j'allais l'autre jour, l'àme en joie, et qui, comme je lui demandais un livre, me répondit : « Prenez aussi la statistique des morts de la guerre, de notre guerre ; on n'a pas
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Fair de la connaître en France. » J'ai trop souffert de sentir ces piqûres, de voir ces mines revêches, de saisir ces regards soupçonneux, pour que je me sente si facilement consolé. J'ai le sentiment d'une injustice à notre égard ; car si nous avons commis des fautes, elles sont hors de proportion avec le traitement qu'on nous inflige. Et surtout, j'ai de l'amertume à penser que ces belles fleurs d'estime et d'amitié, qui auraient dû être sacrées puisqu'elles avaient poussé sur les champs de bataille, se sont fanées si tôt.
Ainsi je ne puis rester impassible ; aussi longtemps que je n'habiterai pas Sirius, les considérations historiques sur les vicissitudes de nos deux pays ne me contenteront pas. Je serais capable de les contempler sans m'émouvoir, que je ne le voudrais pas davantage : je tiens, au contraire, à prendre parti. Entre les deux images opposées qui symbolisent l'attitude de l'Italie à l'égard de la France, mon choix est fait ; je ne ne changerai plus.
L'une des deux est récente ; elle date exactement du 23 septembre 1921. Une mission militaire italienne, sur l'invitation officielle du Gouvernement français, est venue rendre hommage aux soldats italiens tombés sur notre front ; elle a été reçue par nous, à Paris, à Reims, à Bligny, avec une amitié que justifient les lois de l'hospitalité, la camaraderie des armes, et le caractère
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même de la commémoration. Eq retour, le Gouvernement de Rome invite une mission militaire française à venir re»dre hommage à ceux de nos soldats qui sont tombés sur le front italien. Cette mission arrive ; elle est accueillie avec froideur à Turin, avec hostilité à Milan ; elle est insultée à Venise. Nos généraux, choisis parmi les plus glorieux, sont hués. Notre drapeau est sifflé à son apparition. Notre ambassadeur est publiquement offensé. La population assiste à la scène, goguenarde ; et le lendemain, la presse, tout en avouant qu'il s'agit là d'un acte contraire à toutes les lois de l'hospitalité, commente le fait avec une manière de satisfaction*. Image pénible, accompagnée de pénibles légendes ; le déshonneur n'en est pas pour nous, mais elle ne laisse pas de se présenter quelquefois à l'esprit avec la force d'une obsession.
Pourtant, nous devons l'écarter ; .non parce que nous sommes un peuple frivole et léger, qui oublie tout, comme on nous en accuse ; nous avons suffisamment montré, je pense, que nous savions nous souvenir. Pour l'écarter, cette image qui nous blesse, il faut évoquer l'autre, si éclatante qu'aucune ne peut soutenir la comparaison avec elle, et que toutes s'estompent et s'effacent devant sa splendeur. Ce n'est pas une image arrêtée et
1. Signalons ici, toutefois, parmi les protestations qui se sont élevées, le noble et vigoureux article du Corriere délia Sera, intitulé : Seminatori di villa.
figée ; elle est mouvante, et vivante encore. Je vois toutes les villes d'Italie, depuis Milan jusqu'à Naples, et la Sicile auesi, et la Sardaigne, tressaillir à l'idée du danger que court la France. C'est à la fin du mois d'août 1914; on vit dans une atmosphère lourde et angoissée ; on raconte que les armées de l'empereur d'Allemagne ont envahi la Belgique, ont pris Liège, et descendent, descendent vers la France avec la régularité d'une machine dont rien ne peut plus arrêter le mouvement. Elles s'en vont vers Paris, la grande ville menacée de la destruction que ces armées formidables apportent partout où elles passent ; déjà la flamme des incendies monte à l'horizon. Telles sont les nouvelles qui arrivent en Italie. On se dispute les éditions des journaux, on va le soir lire les télégrammes : les gens qui ne se connaissent pas s'abordent et s'interrogent; une fièvre tient éveillées tard dans la nuit les foules anxieuses ; la population de Milan, entre toutes, vit dans un état d'exaltation continue : on dirait que Milan est menacé comme Paris. Alors tous, ceux de Turin, ceux de Venise, ceux de Rome, sentent s'éveiller dans leur cœur une grande pitié pour la France qu'ils aiment. Car ils l'aiment, ils le sentent bien maintenant, d'un amour profond, insoupçonné, comme un instinct qui se réveille. Et cette pitié n'est pas la sympathie lointaine et peureuse des neutres ; elle est courageuse et efficace ; elle pousse vers l'action. Le sort en est jeté ; rien ne
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pourra s'opposer au flot qui emporte successivement tous les obstacles dressés devant lui Comme on les accumule! Comme on cherche à détourner, à endiguer, au nom de la sagesse, au nom de l'intérêt, ce flot irrésistible 1 C'est en vain ; devant la mer génoise, d'Annunzio prêche la croisade ; l'Italie ne séparera pas ses destinées de celles de la France.
Cette image-là, je veux l'avoir toujours présente devant les yeux. Il faut qu'elle soit autre chose qu'un souvenir émouvant, et qu'elle dirige ma conduite, afin que, par sa vertu, elle me conduise toujours vers ceux qui, dans l'un et dans l'autre pays, travaillent à l'union des esprits et des cœurs. N'a-t-elle pas quelque chose de sacré ? Comme font les gens pieux qui portent toujours une relique des saints, et qui la contemplent lorsqu'ils sont sur le point de tomber en tentation, je la garderai. Je ne la garderai pas pour moi-même, je m'efforcerai de la montrer aussi à ceux qui doutent. Elle agira, s'il est vrai que les puissances de haine sont toujours moins fortes, à la fin, que les puissances d'amour.
Je n'accomplirais pas tout entier mon dessein, si avantde quitter Rome je n'obtenais une audience du Vatican ; je l'ai demandée, j'attends qu'un des huissiers traditionnels m'apporte la feuille blanche.
C'est ici la ville des prêtres. Ils sont revenus maintenant, ces séminaristes étrangers qui sont comme des figurants dans le décor de la ville ; ceux-ci, dont la soutane noire est barrée d'une large ceinture de couleur; et ceux-là, tout de rouge habillés, que le peuple appelle des écrevisses ; et les Ecossais, qui jouent bravement au foot-ball sur les pelouses de la villa Borghèse, en retroussant leur robe jusqu'à la ceinture. On les rencontre par les rues, les chefs des missions lointaines qu'appelle la Propagande, bronzés, barbus,
aguerris. Voici les évêques étrangers, que la guerre avait retenus dans leurs Amériques, et qui viennent ad limina. Passent les cardinaux dans leurs voitures ; on entrevoit un lambeau de rouge, une figure ridée ; comme leur rang princier leur interdit d'aller à pied dans les rues de Rome, ils se font conduire vers la campagne : hors des portes seulement ils se dégourdiront les jambes et se réchaufferont au soleil.
Oui, des prêtres de toute espèce vivent ici, depuis les plus humbles qui, n'ayant pas grand chose à offrir, offrent cependant à Dieu tout ce qu'ils ont, jusqu'aux plus grands personnages de la hiérarchie romaine, jusqu'à la puissance suprême qui veille derrière les murs du Vatican. A Saint-Pancrace, sur la hauteur, se trouvent une osteria que connaissent bien les promeneurs du dimanche et un pauvre couvent. On me conduit à l'osteria pour dîner; mais on me fait traverser d'abord la modeste église près du couvent, parce qu'on veut me faire faire la connaissance de Padre Paolo. Justement, Padre Paolo est là, qui gourmande les enfants du catéchisme : un moine tout menu dans sa robe de bure, tout ridé, aux yeux innocents. Padre Paolo est peintre : il peint, en miniature, des madones qui n'ont rien à envier aux maîtres florentins. — Padre Paolo, très touché de ce compliment, se défend avec gaucherie, comme font les simples. Padre Paolo est poète ; il compose des vers dans le genre de Métastase, sur les mêmes sujets, avec
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les mmes rimes ; il paraît qu'il a fait une poésie satiriue aussi '«vigoureuse qae du Juvénai. — Padr Paolo rou, git de plaisir. Padre Paolo est musiien; il a un e voix magnifique qu'il fait retentir qund il le vemt bien, pour les fidèles et pour ses aiis. — Padre Paolo ne se tient plus d'aise. « Pdre Paolo, ne viendrez-vous pas nous rejoidre un peu plus tard, vers l'heure où l'on se met îtable, pour nous tenir compagnie? » Non, PadrfPaolo ne viendra pas. La semaine dernière il a cdé à une tentation du même genre; il s'est attaré ; il a failli trouver porte close lorsqu'il est rentr au couveit, à huit heures sonnant : une secoile de plus, et c'en était fait. Le Prieur, qui est ri;oureux, ne tolérerait pas une telle liberté. Nas nous intallons sous les grands lauriers de l'cteria; et qii apparaît, au bout d'un temps? PadrtPaolo en prsonne. Il n'y avait pas de feu, expli(ue-t-il, à 11 cuisine du couvent; alors il est venuiemanderî l'hôtesse de lui faire cuire un œuf, lu'ilapport : un œuf, ce sera toutson dîner; un œ'f, et un pu d'herbes...
Assyez-vous Padre Paolo ; ne faites pas tant de fapns, entnamis ; prenez une tranche de ce beau jambon roi, buvez un verre de ce vin généreux ces châte^x romains. Vous prendrez bien aussi (es pâtes,!ui sont exquises, ici. Et ce poulet. Paire Paolciedédaignerez-vous? Padre Paolo se défînd, accjte, s'assied, boit et mange. Il s'aninB; il tirde dessous sa robe une de ses
œuvres, qu'il avait prise, dit-il,' par hasard iune madone toute bleue, sur un fo'nd d'or, l'oej est seulement un peu de travers. Fl récite des >ers, dont il fait valoir les beautés, en les commeaant. Il rit.
Mais quelqu'un dérange la fête;. Hélas ! on rient chercher Padre Paolo de la part' du Prieur. A est huit heures cinq. Padre Paolo a, oublié son œuf, et le règlement, il sera puni; il sera condaané à s'agenouiller au milieu de la sejle à manger des moines, et le Prieur le regardera sévèrement. Frères lointains de saint Fj-ançois d'Ajsise, humbles âmes, vous peuplez encore les couvents et les églises; vous êtes les innocents et les simples ; et plaise à Dieu que :aous ne péctiions jamais plus que vous!
Je ne me lasserais jamais de ccSalempler le petit monde qui fourmille autour du V atican : employés, scribes, secrétaires, journalistes*,. Ils n'ont jas le moins du monde la morgue des employés de nos administrations civiles ; au contr?aire ; ils sont prêts à l'expansion et à la conliden(^e, possèdent des secrets d'État, et font circuler dans Rome le^j nouvelles les plus contradictoires, toutes également fondées, à en croire leVjrs auteurs-. — Il paraît, raconte l'un, que le Pape veut aller en Amérique : voilà pourquoi il songe à un ri'ipprochement avec le Quirinal, de façon à sortir' librement de Rome. La ligne d'Os'cie ne pas'se pas bien loin des jardins du Vatican : une | légère
extension territoriale, et voilà le Souverain Pontife qui gagne une petite gare qu'on bâtirait tout exprès, qui s'embarque à Ostie, qui débarque à New-York. Un Pape en Amérique, vous voyez l'effet ! — Le cardinal Gasparriaeuhier un entretien personnel avec M. Nitti, souffle cet autre; ce n'est pas le premier. — Je sais de bonne source, dit un Monsignore, que les pourparlers pour ramener vers Rome l'Église russe ont fait des progrès décisifs. — Ou bien : « Le Pape est malade, le Pape est très malade, son médecin est tout à fait inquiet. » Cette dernière révélation revient avec une curieuse régularité, et la presse s'y laisse prendre presque chaque fois. Il n'y en a qu'une qui soit plus fréquente : celle du très prochain départ du Cardinal Secrétaire d'Etat.
Plus haut, voici ceux qui savent vraiment les choses et qui ne les disent pas ; les membres des tribunaux, les membres des commissions, les membres des congrégations; les futurs envoyés extraordinaires, les futurs nonces, les futurs cardinaux, que leurs fonctions désignent d'avance pour le chapeau rouge. Tous les ouvriers qui travaillent à la vigne du Seigneur, ceux qui la protègent, ceux qui amènent vers elle l'eau du ciel, ceux qui s'occupent des ceps ou des feuilles, ceux qui recueillent les grappes, ceux qui font la vendange, ceux qui préparent les jeunes pousses, afin qu'elle soit éternellement vive. Et il y a aussi ceux qui l'émondent. Je vais voir quelquefois un
de ces bons ouvriers, un des plus jeunes et des plus aimables. Je me hâte de dire qu'il ne m'a jamais rien révélé qui ne fût pertinemment connu de tous ; parmi les vertus de la diplomatie pontificale, il possède au plus haut degré la discrétion ; il est entendu, lorsque j'arrive chez lui, que je ne viens pas pour savoir, mais seulement pour le plaisir. J'aime sa gravité romaine et sa dignité souriante. Fin connaisseur, il tient toujours en réserve quelque tableau, quelque vase, quelque intaille, qu'il montre volontiers à l'admiration de ses amis. Il a mille occupations, sans jamais avoir l'air pressé, car il est de ceux qui pensent qu'un air affairé n'avance rien aux affaires. Il est large et libéral, tout en professant peu de goût pour les aventures ou les expériences hasardées; son esprit est sage et tin. Il a pour la France une secrète affection, qu'il n'avoue jamais, mais qui! laisse voir quelquefois. Tous les hauts fonctionnaires du Vatican sont-ils semblables à lui? En ce cas, les affaires de la chrétienté sont entre bonnes mains.
Et, tout en haut, le pape qui a commencé son règne quand éclatait la guerre, Benoît XV.