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A LA FONTAINE DE TREVI

Le charme de Rome conserve sa puissance. Gardons-nous d'imiter ces dilettantes qui, ne retrouvant plus l'exacte qualité de leur plaisir, déclarent qu'il n'y a plus de plaisir possible. Qui ne sait que la vie contemporaine a perdu de son nonchaloir ; et qu'elle est devenue plus difficile et plus dure? A Rome cependant, son rythme s'est moins accéléré qu'à Paris, ù Londres, ou à New-York, Jouissons de cette différence, qui nous laisse encore une marge entre ce qu'elle était hier, et ce que nous retrouverons demain.

Et puis, la Ville Eternelle renferme des îles heureuses où il suffit d'aborder pour oublier toutes les tempêtes. Les batailles entre fascistes et socialistes n'émeuvent pas les ruines du Forum ; elles n'empêchent pas le lierre de pousser sur les marbres du Palatin ; elles ne troublent pas l'harmonie des buis, des roses, et des pins-parasols, sveltes et graves, qui parent les jardins de la

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Villa Médicis ; leur écho n'ébranle pas les murs du Colisée. Nulle part au monde la nature ne donne une leçon de sérénité plus olympienne, l'histoire une plus sûre leçon de sagesse. Dès qu'on revoit ces lieux sacrés, on est repris par le charme de Rome.

Sur le point de les quitter, si vous voulez y revenir un jour, il y a un rite qu'il faut remplir. Allez à la fontaine de Trevi ; celle-là, et non pas une autre, parmi les eaux jaillissantes qui épandent dans toute la ville leur murmure et leur fraîcheur. Pour nouer le lien mystérieux qui attachera votre âme, il vous est facile de provoquer vous-même l'enchantement. Vous vous arrêtez devant la fontaine, vous prenez une monnaie et vous la lancez dans la vasque. Ainsi vous aurez accompli le sacrifice qui vous vaudra le retour ; vous serez désormais sous le charme ; et quand vous iriez jusqu'au bout du monde, vos yeux ne se fermeront pas qu'ils n'aient revu le ciel de Rome.

Je ne manquerai pas d'accomplir le geste rituel ; je veux avoir la joie de penser, au lointain, que je ne puis pas ne pas revenir à l'appel de ces eaux. Mais je n'entends pas le fracas de leur chute, qui couvre d'ordinaire tous les bruits environnants ; elles ne tombent plus, en nappes, en gerbes, en poussière irisée, en écume neigeuse, du haut du vaste portique qui nuit et jour les versait à profusion. Des hommes circulent entre les jambes de Neptune, et caressent familièrement les Tritons :

Neptune paraît courroucé, et les Tritons, penauds, soufflent en vain dans leurs conques marines. Ces hommes nettoient, frottent, brossent ; comme s'ils ne savaient pas que le limon doit couvrir la barbe du Dieu, ils raclent les mousses, ils arrachent les viscosités. Qui aurait pensé que ces divinités avaient besoin, pour leur toilette, de ces petits hommes qui grimpent irrévérencieusement sur leur dos?

Tant pis. La vasque n'est pas tellement desséchée, qu'une flaque d'eau propice ne puisse encore recueillir mon offrande. Je la jette, sous l'œil des passants qui ont vu trop souvent pareil spectacle pour en être encore étonnés. J'ai peur qu'elle ne profite aux serviteurs plus qu'aux maîtres des eaux. C'est leur affaire : j'ai lié partie, pour mon compte, avec les dieux du retour.

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