NAPLES OU LES ORIGINALITÉS RÉGIONALES
NAPOLI VEGCHIA
Quelle animation! quelle vie! quelle exubérance! Reste-t-il quelqu'un dans les maisons? Par cette fin d'après-midi, harmonieuse et douce, toute la ville semble dehors. Il faudrait être haï des hommes et des dieux, pour travailler entre quatre murs, à l'attache, quand le ciel est si bleu, la mer toute dorée, l'air léger, et que l'heure est venue de la flânerie. Flânons. Suivons, comme tout le monde, cette longue via Roma où le flot des Napolitains se déverse ; mêlons-nous à cette foule bariolée ; écoutons ses propos ; divertissonsnous à ses gestes. Car on ne se contente pas, ici, d'exprimer ses sentiments et ses idées : on les gesticule. Un haussement des épaules, un cligne-
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ment de la paupière, un plissement de la bouche, en disent plus lonj? que de longs discours. Les mains s'agitent, dansent, virevoltent, comme pour une subtile et rapide escrime : elles se rapprochent du corps, s'éloignent, vont à droite, à gauche, descendent, remontent ; les poignets se tournent et se replient ; les doigts s'écartent, se referment, s'assemblent, se contractent ; l'index se détache, le pouce s'élève ; la main gauche vient au secours de la main droite : elles s'entr 'aident, elles s'approuvent, puis elles se contredisent et se disputent : elles semblent douées d'une vie propre, ces mains intelligentes et bavardes, qui tracent inlassablement dans les airs les signaux d'une télégraphie sans paroles. Les gens du Nord font bien les dégoûtés, qui prétendent qu'on doit parler sans gestes, et qui rient de voir gesticuler. Se croient-ils si beaux, avec leurs bras collés au corps, et leurs mains sans emploi? Ils sont tellement embarrassés de leurs doigts, qu'ils sont réduits à se les mettre dans les poches. Excusons-les ; et laissons ces barbares à leur malheureux sort : ils sont incurables.
Ici, on comprend tout au vol. L'intelligence est incroyablement prompte; on la lit sur ces visages mobiles ; on la voit éclater dans ces yeux pétillants. Le plus divertissant des jeux est celui des idées ; n'y joue pas qui veut : il est familier aux Napolitains, dès qu'ils atteignent un certain degré de culture. Cette race fertile produit de
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nobles et hauts penseurs : n'est-ce pas sur le sol de la Napoli nobilissima que Benedetto Groce s'est plu à édifier les constructions de l'hégélianisme? Esprits déliés, esprits agiles, ils comprennent d'intuition ce que nous n'arrivons à nous assimiler qu'au prix d'une longue patience et d'un pénible effort. Ainsi pour toutes choses. S'ils se donnent le luxe de flâner, au gré de leur caprice, c'est que le ciel favorable les a trop bien doués pour les condamner à travailler toujours. Au reste, ces grandes rues marchandes, avec leurs magasins somptueux et leurs étalages cossus, ressemblent assez aux voies centrales de toutes les grandes villes européennes. Il faut le dire à l'honneur de Naples : elle éventre ses bouges, démolit ses quartiers malsains, jette bas des agglomérations entières, qui suaient la laideur et la malpropreté. Œuvre indispensable, qu'elle mènera jusqu'au bout. Déjà le pittoresque truculent qui éclatait partout aux regards, jadis, ne se trouve plus que par exception; il s'est réfugié dans ses dernières citadelles. On l'assiège, on l'expulse ; dans quelques années sans doute il aura disparu. Puisque nous sommes en veine de flânerie, cherchons-le, comme dernier vestige d'une époque qui demain ne sera plus qu'un souvenir. Sortons de l'Italie nouvelle, quand ce ne serait que pour la mieux comprendre, par contraste, quand nous reviendrons de notre voyage d'une heure dans Naples qui s'en va.
Elle est du côté du port, cette Napoli vecchia qui figure encore dans les guides, à titre d'attraction connue. Un cocher quémandeur nous y conduira à toute allure, claquant la langue pour exciter sa haridelle chargée de plumets, chargée de sonnailles ; brandissant son fouet ; bousculant les passants qui le maudissent ; fier comme un roi, et plus heureux. Nous le laisserons à l'entrée des ruelles où commence une des plus étranges fourmilières humaines qu'on puisse voir. Imaginez d'abord tous les corps de métier installés à même le sol ; menuisiers, bourreliers, forgerons, encombrent de leurs planches, de leurs cuirs, de leurs ferrailles, l'étroit passage laissé entre les hautes maisons lépreuses. Représentez-vous ensuite les marchands de victuailles : ceux qui vendent des fruits, ceux qui vendent des gâteaux, ceux qui vendent des pâtés, ceux qui vendent des tripes ; humez les odeurs qui s'échappent des chaudrons de cuivre rouge où nagent dans l'huile bouillante poissons, poulpes, verdures, et vagues beignets. Celui-ci remue sa mixture avec un morceau de bois ; cet autre poche avec une écumoire la friture qu'il vante. Une population grouillante a fait de la rue sa demeure : dans la rue on boit, on mange, on se lave, on s'habille ; des femmes installées sur des chaises sont paisiblement occupées à faire leur toilette, et livrent à des mains expertes leurs cheveux luisants, pour échafauder de savantes coiffures, luxe suprême.
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Tout cela gesticule, braille, glapit, mêle cent cris divers au bruit des tas de ferraille qui s'écroulent, au bruit des planches qui rebondissent sur les pierres. Vous trouvez là tous échantillons de la population des grandes villes et des vieux ports : matelots, tire-laine, fainéants, miséreux, bambins scrofuleux ou rachitiques, jusques et y compris quelques vieux prêtres faméliques, dont la soutane a résolument passé du noir au vert. Des chats, des chiens, des poules, des ânes, cherchent leur pâture. Parterre, des épluchures, des immondices, des eaux fétides. Tout en haut, sur des cordes tendues de fenêtre à fenêtre, du linge qui sèche, et quel linge ! Au coin des rues, des madones dans leurs petites cages, dorées, enluminées, ornées de fleurs en papier : une lampe électrique a remplacé la veilleuse des anciens âges. Dans les ghettos des villes du Nord, quelle tristesse planerait sur de pareils spectacles ! Que de regards haineux suivraient le voyageur qui passe ! Ici, la gaîté règne ; tous ces dépenaillés sont heureux de leur sort ; c'est à peine si l'étranger est honoré d'un coup d'oeil, où il entre plus de dédain que d'envie. Le soleil verse sa magie sur ces haillons, sur ces misères. Il frappe de ses rayons l'étalage d'un fruitier et fait éclater tout d'un coup la plus brillante symphonie de couleurs, où se fondent le vert des melons d'eau, le jaune des citrons, le rouge des tomates, des piments, des pastèques entr'ouvertes ; et l'or des
maïs ; et les figues d'Indes vineuses ; et les aubergines violettes : ravissement des yeux.
Sortons. Le pittoresque a son charme : mais l'air pur a son mérite. On éprouve une sympathie véritable pour les rues modernes, fussent-elles rectilignes, quand on échappe à cette cour des miracles. Il fait bon respirer librement... Mais voici qu'un groupe se forme au milieu de la place que nous traversons : vite, allons voir, badauds qu'un attroupement n'a jamais laissé insensibles. Ceci encore vient d'un passé lointain. C'est un cantastorie, un chanteur d'histoires : ce descendant des vieux conteurs, qui ne soupçonne ni l'antiquité ni la noblesse de sa race, est en train d'exposer au public les péripéties d'un crime qui vient d'être commis dans les environs de Naples, et qui déjà passe à l'épopée. Lorsqu'il a fini sa narration, il chante, avec accompagnement d'orgue de barbarie, et nous enseigne à bien dire le refrain :
Avite letto 'o fatto dint' 'o giurnale G' ' anno cominesso sti' nfame assassin! Hanno occiso o marite cumm' e' cane Pure 'a mugliera hanno tentato 'a vita.
Clùstu brutto delitto
Che loro lianno cummesso
Popule 'a força 'e desse
Le faciarria mûri.
Ce qu'on peut traduire approximativement comme il suit :
Vous avez lu dans le journal le crime — quant
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commis ces infâmes assassins — Ils ont tué le m.ari com,me un chien — et attenté aussi à la vie de la femme.
Ce crim,e affreux — que ces gens-là ont commis — le peuple devrait les pendre — et les faire mourir.
Il a déployé une grande toile, que le vent vient enfler comme la voile d'un navire ; et sur la toile sont peintes, — tels les tableaux des primitifs qui voulaient fixer toutes ensemble les péripéties successives d'une même action — et la scène de l'assassinat, et celle de l'arrestation du coupable, et celle du châtiment. Vaut-il la peine de dire que l'histoire est morale, et qu'elle montre le crime puni, à la fin? Ainsi quelques gamins de Naples, au teint mat, à l'œil vif; des amateurs de belles histoires, qui portent avec une élégance suprême vestes trouées et chapeaux de paille défraîchis; cinq femmes sensibles; et moi-même, nous contemplons avec horreur un bandit en veste rouge el en pantalon vert, qui vise une pauvre femme éperdue : et nous voyons tout à la fois la balle qui sort du fusil, le sang qui coule sur le visage et sur le corps de la femme, et l'incendie qui dévore toute la maison.