‹ L'Italie vivanteChapitre 22 sur 30 · AI'LES, OU LES OIUGLXALIÏES REGIO.XALES · texte numérisé non relu

AI'LES, OU LES OIUGLXALIÏES REGIO.XALES

.son ensemble, facile, plaisante, aimable. Elle est volontiers idéaliste, non sans un peu de rhétorique et sans quelque exagération verbale ; elle aime les nobles idées, les causes généreuses. Elle n'est si prétentieuse ni rechignée ; elle a je ne sais quelle jeunesse qui permet à chacun de rester toute sa vie bon enfant. Très vivement heurtée par le sentiment de l'injustice, il lui prend quelquefois de violentes colères. Mais elle est foncièrement bonne. La guerre ne semble avoir altéré aucun de ses caractères, ni surtout le principal : son amour de la vie. Elle aime la vie ; et elle ' sait vivre.

C'est peut-être la leçon qu'elle nous donne. Un jeune romancier de grand talent qui a dépeint avec une saisissante vérité la vie dans la région des Marches, Marino Moretti, déclare en souriant qu'il n'aime rien au monde plus que Naples : c'est, dit-il, une des rares villes où l'on puisse encore goûter pleinement le plaisir de l'existence. Aussi se déclare-t-il résolu à venir y terminer ses jours. Il n'est peut-être pas si loin d'avoir raison. Heureux celui que le hasard fait naître sur les bords du golfe; ses yeux ne verront que beauté ; toutes les années lui seront comme des printemps ; les besoins matériels qui nous accablent, et font de nous des esclaves, ne l'assujettiront pas ; à son gré, il chantera, comme les oiseaux, ou pensera, comme les dieux ; il sera libre. .Je songe à celui que le hasard fait naître

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SOUS un ciel brumeux, dans les tristes villes du Nord qu'emplit le bruit des tissages ; tout le long du jour, et tous les jours de sa vie, ii sera condamné à surveiller ses métiers, dans le grand hall que secouent les machines ; le soir, il s'en retournera vers son logis malsain, à travers le brouillard, sous la pluie, dans la neige; les jours de fête, il ira demander une excitation factice au cabaret. Je songe à celui que le hasard fait naître au pays des mineurs, qui tous les matins descendra dans la fosse et tout le jour piochera son filon. Des injustices du sort, celle-là, qu'aucune réforme sociale n'abolira jamais, est à n'en pas douter une des plus sensibles. Ceux que la nature n'a pas fait naître en ses paradis doivent aliéner leur liberté pour vivre : et propter vitam Vivendi perdere causas. Mais n'exagérons-nous pas nousmêmes cette loi ? Notre activité devient fébrile ; nous ne sommes jamais satisfaits du rendement de notre pauvre machine humaine, nous la pressons toujours davantage. Nous regrettons que les jours n'aient pas plus d'heures, pour les remplir de notre effort. Nous en arrivons à croire que seul, le temps où nous travaillons d'ahan est du temps de gagné : le reste est perdu. Peut-être pourrions-nous revenir, au moins par moments, à une sagesse moins étroite et comme plus humaine. Reprendre notre équilibre ; ne pas ajouter, à notre présent qu'assombrissent encore les conséquences de la guerre, un excessif souci

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du lendemain ; quitter quelquefois notre labeur, et nous redresser vers le ciel ; respirer ; calmer notre fièvre, en consacrant le plus de temps possible à notre rêve ou seulement à notre loisir : ne serait-ce pas là, peut-être, la leçon de Naples ?

Civitâ Vecchia, novembre 1921.

11 faut rentrer en France. Mais je me fais serment, au moins, de revenir, dès que je le pourrai, pour voir si les présages que je crois lire au ciel s'accomplissent; pour suivre une évolution dont on ne peut pas encore deviner le terme, mais qui a sûrement commencé. Rentrons, avec l'espérance de reprendre bientôt le voyage ; rentrons sans iiàte, et dérobons quelques jours encore au temps qui nous presse. Le chemin que je regrette le moins de prendre est celui des écoliers.

Comment résister au plaisir de voir les lieux où Stendhal exerça sa majesté consulaire? Elle est triste, cette Gività Vecchia où il fut envoyé, quand Metternich lui eut refusé l'exequatur à Trieste. Le très aimable M. Bucci nous fait les honneurs du bureau que le Consulat occupait,

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dans sa propre maison : M. Bucci, descendant de celui que Stendhal honora de son affectueuse estime, à l'heure où, dans sa vie qui s'assombrissait, il n'avait plus personne à aimer. Mais, sorti des livres stendhaliens qui restent dans le sanctuaire, la ville suinte l'ennui. Elle est massive et lourde ; elle élève sur une côte plate et disgraciée ses bastions, sa forteresse grise, son môle, les mornes édifices de son port de galériens. Si encore, comme autrefois, une des galères pontificales, battant l'eau de ses rames cadencées, apparaissait dans le lointain ! Même ce pittoresque médiocre a disparu ; la mer est vide. Gomme souvenir de la domination des Papes, il ne reste plus, gravées sur des plaques de marbre, que des inscriptions louangeuses, exaltant à l'envi les bienfaits de chacun d'eux. La maison où Stendhal habitait ressemble à une caserne; il devait s'y sentir emprisonné ; et toute cette cité d'un autre âge, qui fermait ses portes le soir venu, a ellemême l'air d'une prison. On comprend qu'il fût mélancolique, et qu'il s'échappât souvent vers Rome toute voisine, pour retrouver l'Italie vivante qull chérissait, et qu'il connaissait bien.

Gomme il la connaissait bien ! Gomme il avait su discerner ses réalités profondes I Gomme il reste, en matière de psychologie italienne, un des maîtres qu'il faut révérer I Tandis que les romantiques se contentaient de passer en touristes, courant dr Venise h Naples, il pénétrait les secrets

des cœurs. Il ne se laissait pas tromper par cette Italie de pacotille que les autres avaient imaginée plutôt qu'ils ne l'avaient vue, décor somptueux de leurs rêves. Henri Beyle, Milanais échoué à Cività Vecchia, révélait aux Français incrédules la puissance de cette race, qui avait gardé plus qu'aucune autre au monde la force primitive des instincts naturels. Moins usée, moins effacée que la nôtre, elle était, disait-il, aussi fraîche qu'aux jours du paganisme, quand l'homme n'avait d'autre règle que de s'exalter lui-même et d'exercer librement toutes les facultés de son être. Et il répétait que, dans ce sol généreux, la plante homme croissait avec une incomparable vigueur. Seulement, par prudence, par peur d'être mêlé aux événements contemporains, d'être soupçonné de libéralisme, d'être menacé d'expulsion peutêtre, ainsi qu'il lui était arrivé à la fin de ses beaux jours milanais, il la rejetait dans le passé, cette Italie toute pleine d'une jeune sève. Il se plaisait à la ramener à l'époque de la Renaissance et d'évoquer en images colorées sa civilisation voluptueuse et ardente, à la fois raffinée et barbare. Ce n'est pas qu'il ignorât le présent ; mais il ne voulait pas le voir. Or la nation était emportée déjà par le grand mouvement qui la menait vers son unité. Fière de son pouvoir ancien, elle n'oubliait pas qu'elle avait été reine du monde. Humiliée par tant de dominations étrangères, elle était busceptible, frémissante; et dan» chaque mot pro-

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nonce à son sujet, elle voyait une insulte à sa renaissante dignité. Assimilatrice, elle avait arrêté au passage, pour les développer en elle, toutes les idées de liberté qui agitaient l'Europe. Et courageuse, à travers tous les obstacles, elle arrivait à sa résurrection.

Ce grand mouvement s'est continué : tant il est vrai que par une sorte d'instinct vital, les peuples saisissent parmi tous les faits ce qui est utile au développement de leur être. Quand le Risorgimento fut terminé, et que le calme fut établi après les longues années de trouble, restait une masse inerte, composée de plusieurs millions d'habitants : des paysans, des ouvriers, que la vie nationale n'intéressait guère, que l'action politique n'atteignait pas; sceptiques, surtout dans certaines régions, plus particulièrement indifférentes; bornant leur idéal à une vie facile, et sans effort. Or, la guerre a servi de levain à cette masse; elle l'a intéressée aux grands problèmes de l'avenir ; elle l'a forcée à se prononcer pour ou contre les idées qui avaient mis en jeu son existence même. Elle l'a jetée dans l'action. — 11 y avait tout un parti que les conditions dans lesquelles le Risorgimento s'était achevé rendaient hostile à l'État, excluaient tout au moins de la vie publique. Or, la guerre a achevé de faire des catholiques une des forces les plus actives de l'Italie nouvelle. — Du petit peuple et de la bourgeoisie, la guerre, la guerre encore a fait jaillir le

fascisme : autre force, dont personne ne peut dire à l'heure actuelle jusqu'où elle ira. Ainsi, malgré les secousses qui l'agitent et qui l'agiteront encore, l'Italie a repris sa marche en avant, avec des ressources accrues et multipliées. Le Risorgimento a fait d'elle une nation; la guerre a continué à faire d'elle une grande nation; et l'avenir lui reste ouvert.

Ce n'est pas que cette grandeur, en effet, soit entièrement stabilisée. A l'intérieur subsistent encore bien des traces d'un passé indolent. Dans ses relations extérieures, son ambition dépasse quelquefois ses ressources présentes. Mais cette ambition même est un puissant ressort d'action. Il faut faire confiance aux destinées de l'Italie, non pas malgré les troubles dont elle est le théâtre, mais à cause de ces troubles mêmes, dont je persiste à croire qu'ils représentent une exubérance de vie. Il faut croire aux ressources infinies de l'âme italienne, non pas malgré les contradictions qu'elle offre, mais à cause de ces contradictions mêmes, qui impliquent la diversité de ses richesses. Elle est accessible au sentiment, cette âme aux multiples aspects ; elle est accessible aux moindres nuances du sentiment ; il est difficile de convaincre sa raison, si on n'arrive pas d'abord à l'émouvoir; elle est susceptible à l'extrême, et si vous la blessez, tout est perdu. Et en même temps, elle est pratique; elle ne perd jamais la conscience de ses intérêts immédiats, qu'elle s'efforce

de saisir aussitôt ; elle a le sens des affaires et le goilt du protit. — Elle aime la rhétorique, les beaux discours et les grands compliments. Mais elle n'y croit guère; et sa qualité dominante, tous les superlatifs du monde n'y feront rien, restera toujours le bon sens. — Elle aime la représentation, les apparences, le décor; elle tient à « faire figure T) : et rien ne lui plaît tant que la simplicité, la bonhomie, et quelquefois le sans-gêne. — C'est pour elle qu'on a inventé ce mot si doux, la gentilezza; mais elle sait être violente et dure. — On l'accuse d'être trop habile et elle ne manque pas d'habileté, en effet : ce qui ne l'empêche pas de pousser la franchise jusqu'à la naïveté, jusqu'à l'ingénuité quelquefois. — Elle est individualiste. « Faccio il inio comodaccio », grognait l'autre jour, dans un tramway de Rome, un individu qui persistait à cracher autour de lui, malgré le règlement, les hommes et les dieux ; ce qui revient à dire, en adoucissant : « Je fais ce qui me plaît, et je me moque du reste ». « Nous sommes naturellement indisciplinés », me disait une Milanaise, dont le mari commande à des centaines d'ouvriers. On rapporte que D'Annunzio, lorsqu'il était à Fiume, passait une bonne partie de son temps à calmer des dissensions bruyantes, nées d'un individualisme excessif. Et cependant, le parti qui s'impose dès maintenant au pays, celui des fascistes, fonde sa puissance sur la discipline que le chef a su inculquer à ses troupes. On pourrait

se livrer quelque temps encore à ce jeu des contradictions, si celles-là ne prouvaient surabondamment ce que l'on veut mettre en lumière : la richesse de cette âme, qui contient, prêtes à jaillir, les forces contradictoires de la vie.

Le ciel de France est plus léger, d'un bleu plus pâle; la courbe de ses fleuves est plus molle, et plus douce la ligne de ses coteaux ; une harmonie ■ plus discrète fond les couleurs de ses bois et de ses champs. Ici, le ciel est plus éclatant, la lumière plus puissante et comme implacable; tout est plus heurté. Dans les jardins des collines romaines, les fleurs ont des couleurs plus vives que sous nos climats; les plantes exhalent un parfum plus violent, la menthe, la sauge, le poivre ou la vanille. Et de même, dans les productions de l'esprit, je note un accent plus âpre. Chez les écrivains les plus représentatifs de la littérature d'après guerre, qui à eux seuls mériteraient une large étude, quel bouillonnement! Chez un Borgese, que de passion, que d'intelligence; quelle fougue, et dans cette fougue, que de raison ! Chez un Papini, quelle ardeur de lyrisme; quelle véhémence; quels emportements et quelle sève ! Chez un Soffici, quel amour brûlant de la terre natale ; et comme on sent frémir, à travers tous ses écrits, l'âme d'un combattant ! J ai retrouvé, en feuilletant ses pages, un pittoresque et paradoxal symbole, qui surprend au premier abord, mais qui ne laisse pas d'être chargé de sens. C'est une impression qu'il

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avait notée il y a quelques années déjà, lorsqu'étant à Paris, il se sentait au cœur la nostalgie de la patrie lointaine. Il s'était diverti à décrire une de ces boutiques italiennes qui foisonnent dans notre capitale, voire une des mieux achalandées et des plus connues ; une de ces boutiques où s'entassent, dans le fouillis le plus amusant, des produits alimentaires de toute espèce : les formes des fromages s'érigent en colonnes, les jambons et les saucissons enguirlandent la voûte, les caisses de pâtes voisinent avec les sacs de riz, les barils d'anchois et les tonneaux d'olives sont protégés par des rangs serrés de fiaschi; pas un coin n'est perdu. Ce que voyant, Soffici songe aux produits de son pays; et à les voir si sains, si plantureux, si abondants, si hauts en couleur, si riches, il se réjouit en lui-même. Il se réjouit, et il explique pourquoi, dans les termes que voici :

« C'est que, voyez-vous. Madame, cette bontique représentait pour moi un morceau de la patrie lointaine. Elle est une tranche d'Italie, prise et placée là, parmi la mièvrerie de la charcuterie française, comme un beau gigot rôti dans un festin épicé et poivré fait pour des estomacs délabrés ; elle est un des nombreux emblèmes de la santé et de la gaillardise de notre race. Si je n'avais pas peur de vous scandaliser, je dirais qu'elle est le dernier reste de poésie italienne.

quelque chose comme une nouvelle de Boccace ou un chant du Roland furieux sous forme alimentaire.

K Parfaitement ! Dans notre beau temps, notre art était savoureux et sanguin comme ces jambons, succulent comme ces filets de cochon, parfumé comme ce vin vieux qui a mûri sur nos coteaux flambés par le soleil, et tout le monde s'en nourrissait...

(( Ne riez pas, Madame ! je parle sérieusement... En allant avec vous chez ce charcutier, j'ai appris à ne pas désespérer tout à fait de l'avenir de mon pays K »

De ce symbole amusant, et qui ne manque pas d'esprit, retenons plusieurs mots, dont chacun évoque une idée : la santé, la gaillardise de la race; la saveur de son tempérament; la surabondance et l'ardeur de son sang ; la fierté de sa jeune force, lorsqu'elle se compare aux civilisations usées qui ont besoin d'excitants; le souvenir des dominations anciennes ; et son bel appétit pour l'avenir.

1. Italiens à l'étranger. Traduction Cbuzerille, Anth< iogio des poètes italiens contemporains, 1921.

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Turin, novembre 1921.

Et les jeunes ? Ceux qui attendent derrière la scène, impatients de commencer leur rôle? Ceux qui trouvent que nous n'avons pas bien joué le nôtre, et, suivant l'éternelle illusion, s'imaginent qu'il est facile de mieux faire que leurs aînés? Ceux qui nous poussent, et nous rejettent déjà vers le passé ? Peut-on les connaître, et sachant ce qu'ils pensent, prévoir ce que l'Italie sera demain ?

C'est la question que je pose à un professeur de Turin, qui vient de me faire 1 histoire de la grande cité piémontaise pendant la guerre et depuis l'armistice : une des plus troublées, à n'en pas douter, parmi toutes les villes italiennes; une de celles qui ont eu le plus de peine à accepter l'intervention, et qui ont le plus de mal à retrouver leur équilibre ; une des plus travaillées par la crise sociale ; et avec tout cela une des plus sûres de son destin pour l'avenir; une des plus riches, une des plus laborieuses : dans le soir qui tombe, on voit le rougeoiment de ses usines.

Pour son compte, mon interlocuteur fait une

grande différence entre les étudiants revenus de la guerre, et les plus jeunes, qui n'ont pas pris part à la mêlée. Il constate chez les premiers plus de sérieux, plus d'application, et comme une gravité recueillie. Sans doute, leurs connaissances sont limitées : mais elles sont limitées en étendue, non pas en profondeur. A l'école de la guerre, ils ont appris plus que dans les livres; et s'ils reviennent aux livres avec joie, ils les lisent autrement. On a plaisir, me dit-il, à diriger des esprits aussi mûrs. Les autres lui donnent moins de satisfaction. Une vague de paresse a passé sur eux tandis qu'ils étaient encore au lycée ; exactement comme en France, l'intérêt porté vers d'autres batailles que celles que raconte Tite-Live, vers d'autres héros que ceux de Plutarque, l'absence des professeurs les plus actifs, le départ des pères, l'indulgence infinie des mamans, a désorganisé l'école ; et l'Université, qui reçoit aujourd'hui ces adolescents, les trouve mal préparés à leur tâche de futurs conducteurs d'hommes. Ils ont je ne sais quelle superbe; ils s'imaginent volontiers que le génie suffit à tout, et que l'effort est le fait d'âmes médiocres : à la science patiemment acquise ils préfèrent l'intuition. Passe encore, quand en effet ils ont du génie : mais quand ils n'en ont pas, — et l'on sait de reste que le génie, même dans ce pays si exceptionnellement doué, n'est pas la chose du monde la mieux partagée, — les résultats sont désolants.

Au reste, conclut-il, son expérience est assez restreinte, car les étudiants ne le choisissent pas toujours pour faire leurs confidences; mais il m'enverra un article qui répond au souci qui m'occupe, et qui donne les résultats d'une véritable enquête sur la jeunesse, étendue à toute l'Italie. 11 me le fait tenir, en effet. M. Giuseppe Prezzolini a interrogé les maîtres qui lui paraissaient avoir le plus d'influence sur la génération qui vient, et il a résumé leurs réponses dans une très vivante étude publiée par le Carrière délia Sera. Sur la transformation opérée par la guerre dans l'esprit des jeunes gens qui ont combattu, il y a unanimité d'opinion. Les formules comme celles-ci abondent : « Ils sont animés de préoccupations plus élevées et plus complexes. » — « Ils sont plus sérieux, plus laborieux, plus conscients de la gravité du problème de la vie. yt — « L'étudiant qui a fait la guerre est, sinon supérieur, au moins plus pénétré de ses devoirs, et de l'importance des études. » Les signes d'un réveil religieux sont évidents : soit qu'ils se manifestent par une large adhésion au catholicisme, soit qu'ils se traduisent par une recherche philosophique plus intense, et par une inquiétude morale plus anxieuse. Laissons les embusqués de la guerre : ceux-là aussi sont les embusqués de la paix, lis cherchent à passer leurs examens par tous les moyens, choisissant les procédés faciles plus volontiers que les procédés honnêtes; et même,

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les facilités accordées aux vrais combattant» profitent quelquefois aux guerriers de l'arrière ou des bureaux. C'est là un déchet inévitable : mais dans l'ensemble, la guerre a servi d'épreuve à l'âme de l'étudiant; elle l'a trempée.

Voici un autre trait, que l'on constate aussi d'un accord unanime : adieu le beau désintéressement qui portait jadis vers les études des âmes de choix, plus soucieuses d'augmenter leur culture que d'amasser des écus ! Les jeunes gens sont doués d'un esprit pratique nettement caractérisé. Ils veulent acquérir des diplômes le plus vite possible, pour gagner le plus vite possible del'argent. — J'avoue que cette observation, qui paraît exciter la bile de quelques-uns des professeurs, ne me frappe pas outre mesure. A vrai dire même, je trouve tout naturel que les jeunes gens, frappés de l'àpreté de la lutte pour la vie, songent à s'assurer d'abord le pain quotidien. Ce n'est pas là spéculer, c'est vouloir vivre; c'est même sauvegarder les droits de l'intelligence. A quelque pays du monde qu'ils appartiennent, l'utilitarisme des jeunes gens qui s'engagent dans la voie des études ne me paraît pas inquiétant : tant d'autres voies plus faciles les sollicitent! Ce sont encore des idéalistes que ces utilitaristes-là.

On constate aussi, sans regret d'aucune espèce, la disparition de l'étudiant qui faisait autrefois le scandale des familles bourgeoises, avant que de devenir lui-même un bon bourgeois : il hantait

tout le jour cafés et brasseries, rôdait tard par les rues, et la nuit rossait le guet. Sauf exception, l'étudiant d'aujourd'hui travaille; il travaille même, quelquefois, loin des grandes villes, dans sa famille, contraint à venir suivre quelques cours seulement à l'Université. Car qui, sauf les millionnaires, peut aujourd'hui se donner le luxe d'entretenir ses fils à Turin, à Rome ou même à Naples, pendant plusieurs années ? Il y faudrait un patrimoine. Ainsi apparaît une nouvelle espèce d'étudiants, que la nécessité oblige à se tenir loin des grands centres, et qui ne recueille directement la parole des professeurs que par exception. Apparaît même une catégorie qui semblait réservée, jusqu'ici, à la civilisation américaine plutôt qu'à notre civilisation latine : certains étudiants mènent une double vie : d'une part, ils exercent un métier qui leur sert de gagne-pain; et d'autre part, ils continuent à préparer, du mieux qu'ils peuvent, examens et concours. On en signale, pour la première fois, qui sont non seulement secrétaires ou journalistes, mais commis de magasin. La vie est dure...

En politique, ils sont en grande majorité ou fascites et nationalistes, ou populaires. Et à moins d'événement qu'on ne peut prévoir ; à moins qu'il ne passe sur le pays une de ces vagues qui bouleversent sa psychologie, et le font passer brusquement d'un extrême à l'autre : l'Italie de demain sera composée de patriotes et d'hommes d'action.

J'insiste sur cette remarque, et je tiens à extraire de l'enquête de M. Prezzolini quelques opinions très nettes, parce qu'il s'agit — qui pourrait en douter ? — et pour l'Italie, et pour ses voisins, d'un point essentiel; parce qu'il est nécessaire qu'amis et ennemis soient avertis. Chez les étudiants, « un immense amour pour la patrie italienne ; et comme expression de cet amour, le fascisme ». — « Majorité écrasante de fascistes et de nationalistes ; un Eoyau de populaires. Ces opinions s'expliquent par un vif sentiment patriotique et par conscience ce classe ». — « Ils sont beaucoup plus intensément nationalistes que leurs prédécesseurs, en ce sens qu'ils méprisent l'étranger, ou qu'ils l'admirent beaucoup moins qu'autrefois. Autrefois, on supposait toujours a priori que l'étranger était supérieur. On ne le suppose plus aujourd'hui ». Voilà ce que constatent les maîtres de la jeunesse ; voilà un des résultats de la guerre qui n'est ni parmi les moins curieux, ni parmi ceux que nous devions le plus facilement oublier.

On m'assure qu'il en va de même dans les lycées, où la plus grande partie des élèves est, pareillement, fasciste. Je prends comme témoin cette blonde est frêle Paolina, fille d'un de mes amis, que je trouve transformée à chacun de mes voyages, et qui maintenant essaye ses jeunes ailes. Elle a quatorze ans ; elle tient la tête de sa classe, plus zélée et plus line que les garçons : vous savez que l'enseignement est mixte ici, et que

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jeunes filles et jeunes garçons préparent leur baccalauréat sur les mêmes bancs, dans une émulation profitable pour l'étude. Paolina est d'une sensibilité délicate; elle tressaille, comme ses parents, à toutes les émotions qui agitent l'Italie ; au point que malgré sa jeunesse, elle n'a pas seulement vu la guerre : elle l'a personnellement sentie, et vécue. Elle me parle des professeurs, des événements de sa classe; elle me dit qu'elle fait partie d'une association fasciste. — « D'une association fasciste, Paolina? Vous vous déclarez, vous que toute injustice blesse au cœur, pour U violence? Vous qui vous enthousiasmez pour cette harmonieuse vie des Grecs, que vous découvrez dans vos livres avec ravissement, vous voyez sans frémir ces coups de force, ces attentats, ces meurtres? Vous aimez les faibles et les humbles ; vous allez vers eux d'instinct : votre instinct ne vous commande-t-il pas de réagir contre la bourgeoisie, ainsi qu'on fait d'ordinaire à votre âge? Au moment où s'éveillent confusément en vous les premières aspirations des femmes, de quels rêves inhumains vous laissezvous bercer? >

Paolina comprend que je la taquine, que je la provoque; mais elle refuse d'entrer dans le jeu; elle résiste. Et, réfléchissant, fermant ses grands yeux pour penser plus profond, cherchant à démêler les motifs de sa croyance, elle répond enfin : « Je suis fasciste, parce qu'on a voulu

détruire mon pays, et que je ne veux pas que mon pays meure... » Le souvenir de la grande crise sociale qui a suivi la guerre a persisté chez elle; et la force nationale, réveillée, s'affirme jusque dans cette âme juvénile. Une fasciste de quatorze ans, voilà qui peut faire sourire ; et personne n'est obligé d'attacher de l'importance à ce qu'elle dit. Mais inversement, on peut penser que Paolina n'est pas seule ; qu'elle traduit des idées communément répandues dans son milieu ; et chacun est libre d'imaginer, d'après elle, ce que sera la mentalité des classes dirigeantes en Italie, demain.

Les élèves des écoles primaires, à Turin, à Milan, dans les grandes villes, sont socialistes : car ils ne laissent pas d'avoir déjà leurs opinions, dans la mesure où on a des opinions quand on joue encore au cerceau ou aux billes. Un instituteur de Gènes me raconte qu'à l'école où il enseigne, un jour où le professeur de musique voulait faire exécuter, toutes classes réunies, La chanson du Piave, hymne de victoire, les élèves entonnèrent Le drapeau rouge, chant révolutionnaire : cet indice aussi veut être recueilli. Mais même là, même dans ces milieux populaires, on rencontre des fascistes en herbe : ce qui est surprenant, et significatif.

Ce qui n'a pas changé, c'est la grande liberté qui préside à l'éducation des enfants. La contrainte sociale que nous l(;ur imposons chez nous

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depuis leur plus jeune âge n'existe pas ici. Un homme du Nord, habitué aux règles de la civilité puérile et honnête, qui veulent que les enfants ne paraissent pas à table, qu'ils parlent peu s'ils y paraissent, qu'ils n'attirent pas l'attention, qu'ils se conduisent en toutes choses comme de petits hommes ou de petites femmes qui auraient peu de droits et beaucoup de devoirs, a souvent lieu de s'étonner. L'exubérance des petits n'est pas réprimée; leurs cris et leurs rires résonnent sur un mode triomphant; ils ne font pas tout ce qu'ils veulent, mais à peu près : car on contrarie le moins possible leur épanouissement. Cette affreuse institution, qu'on appelle l'internat, et qui transforme les écoles en prisons ou en casernes, n'existe en Italie qu'à l'état d'exception : heureuse Italie! La personnalité, de même qu'elle se développe sans frein, s'affirme plus vite. Elle est précoce. On s'appelle « étudiant •», avec tous les privilèges attachés au titre, bien avant qu'on entre à l'Université; on est étudiant dès le lycée. De simples collégiens manifestent dans la rue et au besoin font grève (cette forme de protestation a toute leur sympathie), comme nous voyons s'agiter chez nous les élèves de l'Ecole de Médecine ou de l'Ecole de Droit, ayant déjà barbe au menton.

Les jeunes Italiens se sont donnés ardemment aux sports; ils fournissent en abondance coureurs, nageurs, cyclistes. Ils se sont même initiés aux

jeux qui ont paru longtemps le privilège des Anglo-Saxons. Ils est vrai que la boxe, qu'on tente d'acclimater, ne rencontre jusqu'ici qu'une faveur assez lente. Mais le foot-ball fait fureur. Quelquefois, quand le train vous emporte à travers la campagne, vous apercevez une pelouse verte où s'agitent les maillots bariolés des joueurs : vous vous demandez si vous êtes dans la vieille Angleterre, ou bien à Vercelli, à Gênes, à Novare. Ce jeu est si bien entré dans les mœurs, que l'Italie du Nord possède maintenant des équipes de choix, capables de rivaliser avec les meilleures du continent, et quelquefois même d'outre-Manche. Seulement, la tactique est différente. Les Italiens ignorent la discipline rigoureuse qui fait de chaque parti une machine, obéissant automatiquement à l'ordre de son capitaine. Si les joueurs se trouvent là où il faut, et quand il le faut, c'est par un instinct spontané ; s'ils parent les attaques, c'est grâce au sang-froid né du danger ; s'ils prennent l'offensive, c'est par la vertu de leur tempérament endiablé, qui déconcerte l'adversaire; s'ils triomphent, c'est par le mérite de leur fougueuse individualité.

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