VERS MODANE
NoTeinbre 1921.
La nuit a gagné la campagne ; elle est entrée dans le wagon qui me mène vers la dernière étape, vers ce Modane où les voyageurs, courant de la douane à l'office des passeports, des passeports au buffet, du buffet aux guichets, empliront la gare de leur affolement. Les gendarmes, et les douaniers, et les porteurs, et les employés de chemin de fer, et les Italiens qui gesticulent, et les Français qui crient, et les habiles qui retiennent leurs places, et les maladroits qui ont perdu leurs bagages, feront entendre un bruit de houle, sur les quais du grand hall vitré qu'un souffle glacial balaye ; j'écouterai le halètement des machines, et les coups de cloche, et les sonneries, et les sifflets ; j'aurai encore une fois l'impression bizarre d'un grand navire en détresse, que les passagers quittent pour monter confusément dans les chaloupes, sous l'œil de l'équipage qui
les regarde partir. L'heure du retour est venue.
La lueur d'une lanterne laisse voir, au passage, des rochers abrupts ; dans le lointain clignotent les vitres des villages accrochés aux montagnes ; il fait froid, la bise pénètre par les fenêtres mal jointes. Le train gravit les côtes en criant ; les roues grincent. Je suis plongé dans une somnolence où il entre de la fièvre, et d'où m'arrachent, par intervalles, les cahots ou les brusques arrêts. Dans mon esprit flottent les images accumulées depuis trois mois. Je suis las d'avoir eu l'attention toujours prête, d'avoir sans relâche écouté, regardé, noté, d'avoir recueilli tant d'opinions que mes amis Italiens ont confiées à ma garde.
L'acre fumée des cigares saisit la gorge. La lampe qui vacille jette sur les hôtes du compartiment sa lumière jaunâtre, faisant sortir de l'ombre, par échappées, des figures lasses et des corps affaissés. La tristesse pénètre les âmes.
En face de moi, une conversation s'engage. Celui qui la mène est un Piémontais qui voyage pour affaires. Mais il ne s'agit pas d'un de ces commis voyageurs qui débitent régulièrement des sornettes en même temps que des produits alimentaires ou des étoffes de première qualité. Il s'agit, — au moins je l'imagine, à l'entendre et à le voir, — d'un industriel où d'un ingénieur, qui vient d'ouvrir une modeste fabrique, et surveille lui-même le placement de sa marchandise, en attendant un plus vaste essor. 11 est jeune,
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trente ans peut-être ; sa figure, entièrement rasée, est délicate et fine : énergique cependant. Il a fait la guerre. Il avait été mobilisé dans une usine : mais son frère, sous-lieutenant d'infanterie, ayant été tué sur le Garso, il a pris du service pour le venger, et on Fa fait entrer dans l'aviation. Il ne parle pas en vainqueur ; ses propos révèlent, au contraire, une amertume profonde. Après tant de privations, tant de souffrances, tant de jeunes vies sacrifiées, on était en droit, n'est-ce pas ? d'espérer un peu de bonheur : c'est cette perspective seule qui donnait courage et patience, quand on était là-bas, sur le front. La paix est venue, les mois se passent, et l'aube du bonheur attendu ne luit pas. On vit dans l'incertitude du lendemain, dans le trouble. Il faut peiner, pour arriver à gagner tout juste sa misérable vie. Et il dit, avec gravité, comme s'il prononçait un verdict :
« Nous avons fait la guerre pour des gens qui n'en valaient pas la peine, pour les embusqués, pour les requins, pour les bolchevistes. Ce sont eux qui triomphent maintenant... »
Mais voici que tous se réveillent, deux paysans cossus, un Français qui regagne comme moi la France, un vieil homme et son Uls, une femme, un mécanicien qui s'en va rejoindre un navire à Glasgow. Nous oublions le lieu et l'heure, la longue route, la fatigue du voyage, le froid, et le triste décor. Nous écoutons, tant que nous
sommes, la voix de notre compagnon de route, qui trahit l'émotion. C'est qu'en revenant du cimetière, où il était allé saluer la tombe fraternelle, humble croix parmi tant d'autres, il s'est arrêté à Aquileia, et qu'il a vu les onze cercueils des onze soldats ramassés sur les points les plus divers du champ de bataille, entre lesquels une mère en deuil devait désigner le corps glorieux du Soldat Inconnu. Ces cercueils étaient là, rangés ; et sur eux tombait une neige de fleurs ; les anciens combattants, les jeunes tilles, les vieillards, les enfants des écoles, tous les gens de la ville et tous les gens des villages d'alentour, passaient devant eux en pleurant, et sur eux jetaient des fleurs. Il a vu luimême, étant parmi les blessés et les décorés, cette mère vêtue de longs voiles noirs, soutenue par quatre soldats, s'avancer, hésiter, et tout d'un coup choisir. Il a vu le cercueil élu prendre la route de Rome. Et tout le long du chemin, il a vu la foule s'agenouiller, prier, pleurer, dans un délire sacré. Et il raconte que ce fut ainsi jusqu'au bout ; vers le train qui portait la dépouille de l'Inconnu, les paysans accouraient, venus des champs, venus de lointaines bourgades, venus des monts ; et tandis que le train s'avançait, les femmes pleuraient, les prêtres béoissaient, et les enfants jetaient des fleurs, à pleines mains. La nuit, des torches s'allumaient, comme des flammes d'apothéose ; les gares où le convoi
s'arrêtait devenaient des temples ; et l'on entourait ce cercueil de tant de pitié, de tant de gloire, que jamais prince, ni roi, ni bienfaiteur de l'humanité, n'en put rêver de semblable. Et il ajoute, simplement, du même ton grave :
« Je suis content d'avoir vécu pour voir cela. Nous n'avons pas fait la guerre pour rien, tout de même... »
Un silence ; et puis :
« On dira ce qu'on voudra : l'Italie est un grand peuple... ))
Et l'auditoire approuve, passant de l'émotion à la fierté : l'Italie est un grand peuple, qui pourrait le nier?
Dans ce pays encore inquiet, agité de remous violents, mais qui n'en a pas moins pris son parti ; dans ce pays qui semblait devoir recommencer pour son compte le drame russe, et sur qui le drapeau rouge flottait déjà, vainqueur ; dans ce pays qui a si vite évolué vers un état tout opposé, au point que ses forces et ses fraîches réserves d'humanité le portent au fascisme, irrésistiblement ; dans ce pays que les étrangers méconnaissent toujours, parce qu'ils ne soupçonnent ni ses ardeurs, ni ses violences, ni ses ambitions, ni son intensité de vie ; dans l'Italie vivante, voilà ce que j'enregistre enfin, près de regagner la terre de France : des plaintes qui se transforment en hymne ; des regrets qui se changent en acte de foi ; un sursaut d'orgueil national.
LES FORCES VIVES 2il
Seulement, ma tâche n'est pas finie, je le sens bien. Il faudra que je revienne, pour voir si cet hymne ne célébrera que les morts, ou inspirera les vivants ; si cet acte de foi commandera les résolutions définitives ; et jusqu'où cet orgueil national mènera la nation .