‹ L'Italie vivanteChapitre 26 sur 30 · UN CONSPIRATEUR · texte numérisé non relu

UN CONSPIRATEUR

Un conspirateur, ce n'est. plus un carbonaro, sombre héros à la sombre parure, sorti d'un roman : il se cache, il retrouve ses amis à Iheure de minuit, dans une clairière, quand les nuages recouvrent la lune ; il est traqué par la police, dont l'arrivée est imminente ; il prend des airs mystérieux, et ne parle qu'à voix basse ; il a comme perspective la potence, s'il dissimule mal son jeu et qu'il soit pris. Gomme nos grands-pères étaient romantiques ! disent les Italiens d'aujourd'hui. Plus de mot de passe ni de signes de reconnaissance, ni de grands manteaux, ni de masques. Des masques, des grands manteaux, les opérettes elles-mêmes n'en veulent plus ; comme signe de reconnaissance, un uniforme ; comme mot de passe, un cri de guerre ; tout au grand jour, à visage découvert, voire avec une certaine coquetterie d'ostentation : voilà comme sont les conspirateurs d'aujourd'hui. Un conspirateur, c'est un

étudiant en droit que vous connaissez ; il est plein d'euithousiasme, et tant soit peu fébrile : il prend part à tous les cortèges, et ne perd aucune occasion d'endosser sa chemise noire : il faut voir comme il est beau, dans ses fonctions de chef de file : la tête haute, le regard impérieux, les cheveux au vent. Il redevient plus familier dans la vie ordinaire ; comme il a résolument déserté les salles de cours, vous êtes sûr de le rencontrer dans la rue si vous sortez ; il vous prend amicalement par le bras ; et sans se soucier de savoir si des oreilles ennemies l'écoutent, heureux même de faire connaître son opinion à qui veut l'entendre avec le vague espoir, toujours déçu, qu'il y aura contradiction et peut-être bataille, il vous dit bien haut :

« Pas d'idéologie, n'est-il pas vrai? Pas de bavardages inutiles : niente chiacchere. Nous sommes des réalistes. Nous n'avons pas le préjugé des institutions établies. Elles ont fait leurs preuves ; elles sont décidément mauvaises ; qu'elles subsistent ou qu'elles disparaissent, peu importe. Elles ne sont pas sacrées en ellesmêmes ; pas plus que celles qui les ont précédées ; pas plus que celles qui les suivront un jour, d'après la loi nécessaire des choses. Il n'y a qu'une chose de sacrée, c'est l'intérêt du pays : et la fin justifie les moyens.

« Le temps de la moisson est venu ; nous sommes les moissonneurs, et nous levons notre faux. Rien

ne peut nous arrêter : ni l'armée, qui est à nous ; ni la garde royale, institution du déplorable Nitti, capable à la rigueur de réprimer une émeute, mais non pas d'enrayer une révolution; d'ailleurs elle a une horreur instinctive des coups. Ni, bien entendu, les carabiniers. Pauvres carabiniers! Ils se souviennent du temps où on les lapidait, oi^ on les poussait dans les coins pour les assassiner ; nous sommes venus à leur secours, et ils n'ont jamais cessé de nous vouloir du bien.

(( Voici quelles sont nos intentions. Nous allons mettre le ministère (ce n'est pas un gouvernement, c'est à peine un ministère), nous allons mettre ceux qui devraient régir l'Italie et ne la régissent pas, en demeure de dissoudre la Chambre et de faire de nouvelles élections. Car l'état actuel de la Chambre ne répond plus à l'état du pays, qui est fasciste. Les élections donneront une majorité écrasante aux fascistes. En novembre, dissolution. En décembre, élections. C'est un programme arrêté, sur lequel nous ne transigerons pas.

<( Notre pseudo-gouvernement ou bien nous obéira, ou bien ne nous obéira pas. S'il nous obéit, nous ne refuserons pas de lui infuser tout de suite du sang jeune et vigoureux, et de collaborer au pouvoir. Seulement, nous ne voulons pas être traités en parents pauvres, et entrer au ministère par la porte de service. Il nous faut cinq portefeuilles, dont ceux de l'Intérieur, des

Affaires étrangères, de la Guerre, de la Marine. « Si on ne nous obéit pas ; si seulement on tarde, on tergiverse, comme toujours, alors c'est encore plus simple. Ce qu'on ne voudra pas nous donner, nous le prendrons. »

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