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AU CONGRÈS SOCIALISTE

Milan, 11 octobre 1921 et jours suivants.

Le Congrès socialiste se tient au Teatro lirico : aussi bien y a-t-il toujours, dans des assemblées de ce genre, et du lyrisme, et du théâtre. Grande effervescence devant les portes ; l'ordre est assuré par des jeunes gardes, brassard rouge au bras. Je dois à la vérité de dire que ces révolutionnaires ont un air parfaitement bourgeois. Les chapeaux mous sont en bataille ; mais la mise est aisée, et je vois des chaînes de montre en or sur des ventres dodus. Je constate cette apparence de prospérité avec un vif plaisir.

Dès l'entrée, une bibliothèque improvisée offre aux arrivants de la bonne littérature : les mémoires de Gorki, la biographie de Lénine. Le bureau est installé sur la scène ; à un décor de montagnes on a ajouté l'ornement de deux palmiers, de deux lauriers, et le buste gigantesque de Karl Marx. Cejui-ci, tout blanc entre deux drapeaux rouges.

ne

fortement incliné en arrière, a l'air d'un malade qui retombe sur son oreiller. A gauche de la scène, les orateurs se hissent dans une manière de tour drapée d'étoffe rouge; ils dominent la salle, à la façon d'un acrobate juché sur une échelle pour faire ses exercices.

L'auditoire est houleux. Les loges, oti les représentants des différentes tendances se sont groupés suivant leurs affinités, ressemblent à de petites forteresses défendues par leur garnison. L'atmosphère générale est celle d'un Parlement, un jour d'interpellation. Les discoureurs qui se succèdent n'arrivent pas à agir sur l'ensemble ; chacun parle pour son parti, et convainc ceux qui sont déjà convaincus. Les mêmes mots reviennent : maximaliste... centriste... collaboration av. pouvoir...; et les mêmes images. Notre parti, déclare l'honorable Modigliani, en agitant S£ barbe de fleuve, doit être une vaste symphonie; chaque instrument a le droit de faire entendre sa voix et son timbre, mais l'ensemble demeure harmonieux. La comparaison n'est frappante ni par sa nouveauté, ni par sa justesse, encore que le clan de Modigliani l'applaudisse vigoureusement. Mais voici que la monotonie des harangues qui se succèdent pour ou contre la participation des socialistes au gouvernement est interrompue; le président du Congrès se lève, vient sur le devant de la scène, enfle la voix pour dominer le tumulte. « Camarades, s'écrie-t-il, c'est aujour-

d'hui que le Roi, par sa visite dans le Trentin, consacre une injustice, et contirme l'annexion à l'Italie de territoires volés à l'Autriche. En signe de protestation, je donne la parole à un Autrichien : camarades, je vous présente le citoyen Adler. » Et Adler, raide dans ses vêtements noirs, les cheveux blonds soigneusement partagés par une raie impeccable, p.île et grave, commence à parler en allemand. Naît un indescriptible désordre; non point parce qu'Adler parle en allemand ; non point parce qu'une autre scène passe devant les yeux des congressistes, la vision d'Adler assassinant à Vienne, l'année 1916, le ministre Stûrgkh; mais parce qu'il s'est montré patriote. E stato per la guerra! Il a été pour la guerre! Tel est son crime. Pendant vingt minutes ce sont des cris, des hurlements, des menaces ; des poings se tendent; on arrête au passage des énergumènes qui se précipitent sur leurs adversaires ; un peu de calme ne renaît que lorsqu'on a fait évacuer deux loges, deux citadelles d'où part une irréductible opposition.

En vérité, ces violence sont factices. Certes, la question qu'on agite ici est capitale, pour l'Italie et pour l'Europe. Il s'agit de savoir si le parti socialiste italien obéira aux injonctions impératives de Moscou; si, docilement, il expulsera lestièdes, les lâches, les impurs, ceux qui ne veulent pas déchaîner la Révolution; il s'agit de savoir si la grande vague rouge, qui avait gagné l'Italie et

commençait à s'étendre depuis les Alpes jusqu'à la mer, s'enflera pour tout submerger, ou si elle rencontrera d'infranchissables digues. Mais la réponse est par avance donnée. On est décidé à ne pas obéir à Moscou : moins par sagesse, peut-être, que par impuissance. On a déjà banni les communistes : si l'on bannit aujourd'hui les modérés, que restera-t-il? On essaiera donc d'un compromis. On gardera tout le monde, les extrémistes et les centristes, fussent-ils ennemis jurés; on n'expulsera pas les majoritaires : mais en même temps, on leur interdira d'accéder au pouvoir. Tel est le débat qui intéresse encore, qui met en jeu les cupidités et les ambitions : faut-il donner à quelques camarades la puissance d'entrer dans le ministère? Faut-il faire prévaloir, au contraire, la tendance de ceux qui, n'ayant aucune chance d'y entrer jamais, en interdisent sévèrement l'accès? Cette dernière opinion l'emporte, et la dispute est finie. Aussi, quand le représentant officiel des soviets, le Polonais Waletzki, monte à la tribune pour lire la condamnation qu'il avait dès longtemps préparée, personne n'a l'impression du tragique de cette rupture. Elle était prévue; elle était faite. « La délégation du parti international communiste constate que le parti socialiste italien s'est mis, consciemment et définitivement, hors de l'internationale communiste. » — Tant pis. Les auditeurs soufîrent avec impatience une intervention qui leur semble

venir non plus de leurs maîtres, non plus de leurs frères, mais d'étrangers. Clara Zetkine, la vieille révolutionnaire, la face rubiconde sous ses cheveux blancs, lance l'anathème contre le prolétariat italien : « Votre parti, si vous n'expulsez pas les réformistes, ressemblera à un grand palais, magnifique à l'extérieur, mais dont les murs intérieurs sont pourris, et qui s'écroulera quelque jour. » Lyrisme inutile; lyrisme vain.

Tout cela était prévu, décidé, et comme réglé. Voilà pourquoi les discours, les manœuvres, et l'atmosphère même de ce congrès, me donnent toujours davantage l'impression d'un parlement désabusé. Les procédés par lesquels on maintient ici, tant bien que mal, une unité factice, ressemblent à ceux qui servent à recueillir une majorité de concentration, à la Chambre. Les dirigeants sont pareils à ces ministres qui cherchent à prolonger leur vie par un succès momentané, sans autre ambition; d'ailleurs beaucoup d'entre eux sont députés, en effet, et apportent au congrès les habitudes de Monte-Citorio. L'armée qui s'agite devant mes yeux est une armée battue; j'assiste à un lendemain de défaite, non pas à un renouveau de force ou seulement d'espoir.

Le parti socialiste italien n'obéira pas à Lénine, refusera d'entrer dans l'internationale communiste; d'autre part, il ne collaborera pas avec la bourgeoisie dans les conseils du gouvernement : ces deux points sont acquis. Mais il en est d'autres

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qui, pour n'être pas officiellement enregistrés, n'en sont pas moins sûrs. Ce qui faisait sa force, c'était d'abord le nombre ; et voici que ce nombre s'est réduit, a fondu comme neige au soleil. Il ne compte plus que 106.845 inscrits; parmi eux, 84.000 seulement étaient représentés au congrès; on n'a enregistré que 79.000 votants. — Ce qui faisait la force du parti, >/est qu'il prétendait adoucir la grande misère des humbles. Mais il n'a été question d'aucune mesure pratique au long de ces cinq journées ; d'aucune. Les préoccupations sociales, seules importantes aujourd'hui, ont été exclues du tournoi oratoire auquel j'ai assisté. .Je les ai vainement attendues; on s'est borné à ces discussions politiques qui n'émeuvent plus les masses, et intéressent à peine les spécialistes du genre. — N'était-ce pas un parti courageux? Or, la peur du fascisme semble le paralyser. Le fascisme a l'air d'être pour lui un de ces fantômes redoutables auxquels on pense toujours, mais dont on se garde bien de parler à haute voix, de peur d'en provoquer l'apparition. Deux ou trois imprudents ont manqué de tact au point de rappeler son existence : que cet ennemi mortel était toujours aux aguets, qu'on avait conclu avec lui une trêve, mais qu'il l'entendait à sa manière; et qu'à vrai dire, il la violait tous les jours. Trêve qui ressemble, pour les fascistes, à la continuation de la bataille, et, pour les socialistes, à l'obligation d'accepter la loi du plus fort...

On a feint de ne pas entendre ces téméraires, et on a traité le mal comme s'il n'existait pas, sans doute parce qu'on n'avait pas de remède à proposer. — Ajoutons que le congrès n'a pas révélé l'existence de nouveaux chefs dont le parti aurait cependant grand besoin. Ceux que j'ai entendus occupent la scène depuis nombre d'années ; leur crédit s'use, leur influence décroît; ce sont les mêmes ténors qui reprennent les mêmes airs, accueillis par les applaudissements traditionnels ; leur voix n'est plus jeune, et leur chanson est fatiguée. Il ne m'a pas semblé qu'il y eût, parmi ces orateurs, d'originalité ou de puissance ; je n'ai pas été frappé par la révélation d'un caractère; verbeux, violents, mais non pas efficaces, je n'ai saisi chez ces habitués de la tribune ni le mysticisme qui communique aux foules son exaltation et sa foi, ni la volonté qui domine et organise l'action.

Mais surtout, ce qui constituait comme le levain de cette masse, c'étaient les jeunes âmes éprises d'idéal qui venaient spontanément au parti. Quel esprit généreux, vers la vingtième année, commençant à constater la misère et l'injustice de ce bas monde, ne souhaite de toute son ardeur une rénovation sociale? Et qui n'est tenté de se joindre à ceux qui la font espérer toute proche? Que de fils de bourgeoisie, parmi les meilleurs, que d intellectuels, parmi les plus nobles, ont apporté au socialisme, avant la guerre,

l'appoint de leur désintéressement et deleur valeur ! Or il s'est produit ici ce changement essentiel, que la doctrine ne recrute plus d'adhérents parmi la bourgeoisie, ni parmi les intellectuels. Les excès commis pendant la récente période révolutionnaire ont dégoûté les bonnes volontés; au lieu d'un effort pour organiser une société meilleure, on a vu le déchaînement brutal des appétits ; on a senti l'anarchie envahissante, et menaçante la ruine du pays. L'illusion s'est dissipée, l'auréole s'est évanouie ; les jeunes Italiens d'aujourd'hui se détournent d'un parti qui vient de se montrer, à l'épreuve, néfaste pour la vie nationale, dangereux pour la civilisation humaine.

Cette situation durera-t-elle? Je ne sais. Ce que je sais, c'est qu'en ce mois d'octobre 1921, en faisant son examen de conscience d'après-guerre, le parti socialiste italien laisse une impression profonde d'impuissance et de désarroi.

Milan, 15 octobre.

Oui, mon sentiment se fortifie et se précise; ce pays que les étrangers veulent toujours ramener à un passé pour ainsi dire trop glorieux, tend tout entier vers l'avenir. Sa vie économique, que je ne peux nulle part mieux observer qu'ici, dans cette laborieuse Italie du Nord qui ressemble par tant de traits aux régions ouvrières de notre France, sa vie économique est difficile, troublée, incertaine; mais ce sont là des signes de crise, non pas de dépérissement. La population supporte malle présent ; ces années qu'on espérait joyeuses et faciles lui semblent lourdes à porter. Toutes les raisons du monde ne prévaudraient pas contre ce sentiment, contre cette sensation. Il faut enregistrer d'abord cette évidente souffrance. Mais il faut, en second lieu, en éviter l'obsession.

Dans l'évolution séculaire d'un peuple, une période de malaise compte peu, si elle est la préface d'un avenir plus heureux. C'est ici le cas. Je vois combien les temps présents sont difficiles à traverser, et j'en souffre moi-même. Mais j'entrevois des temps meilleurs, et j'en saisis déjà

les présages. Comme je crois à la stabilité de la vie nationale italienne, malgré les troubles qui l'agitent encore, je crois à la prospérité économique de l'Italie, dans un avenir qui n'est peutêtre pas très lointain.

C'est la conclusion qui s'affirme à mon esprit avec une force accrue, après beaucoup de bavardages sous la Galerie, et le déjeuner d'aujourd'hui. Si j'avais la veine épique à la manière des poètes italiens d'autrefois, je chanterais les tables milanaises. Copieuses, abondantes, simples, cordiales, elles font de l'heure du repas, j'ose le dire, la meilleure de la journée. Ne me parlez pas de Rome, insinuent mes amis Milanais : à Rome, dans des salons éclatants de dorures, on vous offre tout juste un verre d'eau. Ici, on sait traiter ses hôtes. Il y a une poésie du risotto, du salame et du grana. On a soin d'entretenir largement la machine humaine, dans la grasse Lombardie, parce qu'on sait qu'elle a un effort considérable à fournir. Dans les pays heureux où l'on dort, la tête à l'ombre et les pieds au soleil, sur les bancs des promenades, les marches des églises, ou les dalles du port, libre à chacun de se contenter d'un plat de macaroni et d'une orange. Ici, une race forte veut une nourriture forte. Nous connaissons dans un faubourg de Milan une auberge qui ne paye pas de mine, une auberge et non pas un hôtel; le propriétaire, qui veille à ses fourneaux, reste fidèle au confort ancien; si les vetturini

d'autrefois revenaient par miracle en son logis, ils ne frouveraient changées ni la salle à manger ni la cour. Nous nous asseyons, quelques Milanais et moi, autour d'une table de chêne épais, dans une pièce qu'on nous réserve pour notre tranquillité, spacieuse, nue, peinte à la chaux. Ce dîner est devenu un rite, comme il convient à des amis soucieux des traditions. Les hôtes sont toujours les mêmes : quelques médecins, quelques professeurs, deux commerçants et un abbé.

Ce dernier est l'âme de la compagnie. Gai, exubérant, fort comme un chêne, au point qu'on se sent petit à son ombre ; plein de pénétration et de finesse; doué d'une exceptionnelle rapidité d'intelligence, de cette intelligence assimilatrice qui saisit vos idées avant m.ème que les mots aient fini de se former sur vos lèvres, c'est une des personnalités les plus vigoureuses que j'aie jamais connues ; c'est aussi l'un des amis les plus solides et les plus sûrs. En sa qualité de journaliste, il a parcouru toute l'Europe de manière qu'il connaît sa politique internationale sur le bout du doigt. Il ne se fatigue pas en plaisanteries, car il répète toujours les mômes, qui sont toujours accueillies avec le même succès : elles paraissent toujours nouvelles. Il abonde en aperçus ingénieux, en idées brillantes, en remarques de bon sens, voire en paradoxes qu'il soutient avec une grande énergie, dans le dialecte milanais le plus authentique. La nappe est mise; dans les verres grossiers brille

un vin des meilleurs crus ; déjà une truite des lacs étale son ventre argenté, et nous attend.

Avez- vous remarqué qu'on n'est jamais si disposé à philosopher sur les malheurs de ce monde que devant une table bien servie? Je ne manque pas à cette loi générale et j'évoque les années lointaines où 1 on vivait en prince quand on disposait de trois cents lires par mois. Mais ce souvenir semble émerger d'un passé inaccessible et prodigieux. Quelle transformation! Tout est devenu inabordable. A Florence déjà, j'avais lu avec intérêt un avis qui appelait l'attention des voyageurs, dès la porte de l'hôtel :

« Conformément au contrat de travail entre la société italienne des hôteliers, section de Florence, et la Fédération des ouvriers des hôtels et des pensions de Florence, les pourboires sont abolis. >

J'avais beaucoup aimé ce début ; un peu moins la suite :

« Sur chaque note sera fixé le pour cent de dixhuit pour cent pour un séjour jusqu'à une semaine ; le pour cent de quinze pour cent pour un séjour supérieur à une semaine... »

Prélever mathématiquement un pourboire, au lieu de le quémander : après tout, l'institution n'est pas si mauvaise. Elle supprime toutes ces mains tendues qui harcelaient le voyageur, et donnaient un caractère spécialement douloureux à l'instant du départ ; si elle rend les domestiques

moins serviles sans les rendre moins obligeants, tant mieux; et si la bêtise humaine n'ajoute pas à la taxe des pourboires un pourboire ressuscité, j'en louerai le ciel. Mais mon initiation ne s'est pas arrêtée là ; ma note ne s'est pas seulement alourdie de cette charge; j'y ai vu aussi un supplément pour le chauffage ; et puis une taxe de luxe ; et puis une taxe de tourisme : que d'additions à mon addition ! — Je suis sorti de l'hôtel, je suis entré dans le prochain débit de tabac, j'ai acheté des cigarettes : on m'a demandé un franc cinquante pour le classique paquet de dix macedonia, quarante-cinq centimes pour une boîte d'allumettes ; c'est cher ; j'ai trouvé que l'Etat usait sans modération de ses monopoles. — J'ai pénétré chez un libraire, j'ai jeté mon dévolu sur un ouvrage de critique littéraire, au prix de dix-huit lires : le commis, avec un sourire affable, m'a fait remarquer que je devais acquitter un supplément de dix pour cent, parce que je n'achetais pas le livre à la maison d'édition, — Au café, une innocente glace, payée six fois son prix d'avant-guerre, m'a valu une taxe de luxe. J'ai commencé à être inquiet, et je me suis demandé si l'argent que j'avais apporté pour le voyage me suffirait... Encore n'ai-je aucun droit à me prendre pour une victime; l'étranger qui se lamenterait de la vie chère, alors qu'il jouit de l'énorme bénéfice du change, serait cynique. J'ai quelque pudeur à penser qu'on me donne cent soixante-

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quinze lire pour mes cent francs ; j'ai compassion de ceux pour qui une lire ne vaut qu'une lire. Ce sont ceux-là qui sont à plaindre : non pas les touristes, mais les habitants.

On m'approuve fort : et chacun aussitôt de dire son mot sur le même thème. Les variations n'en finissent plus. La maladie est chronique, dit un des médecins, qui aborde le rôti de l'air d'un homme qui n'entend pas faire diète. Par intervalles paraissent des décrets impératifs, qui ramènent théoriquement les prix à des tarifs raisonnables ; aussitôt les marchandises disparaissent et s'engloutissent dans des cachettes mystérieuses, d'où elles ne sortent qu'une fois le danger passé, et renchéries comme il est juste... Un des professeurs, qui prend dans la discussion des airs de mouton enragé, l'interrompt ici :

— Ne vous plaignez pas, lui dit-il; les prix augmentent, même ceux de vos consultations ; vous n'y perdez rien, peut-être même y gagnezvous quelque chose pour finir. Mais que dironsnous, pauvres hères, qui touchons nos traitements d'il y a vingt ans, ou peu s'en faut? L'après-guerre a renouvelé le sens de l'expression devenue banale, la lutte pour la vie ; elle l'a rendue tragique pour nous.

Si encore les affaires marchaient! Mais l'inertie est générale. Tout d'un coup, un accès de fièvre semble s'emparer des trafiquants ; des spéculateurs achètent tout ce qui est achetable, dans

l'espoir hypothétique que la situation va s'améliorer, et qu'on vendra. L'hypothèse se trouve fallacieuse, et le spéculateur est ruiné. Rien n'est plus joyeux, d'ordinaire, qu'un commis-voyageur ; il paraît qu'on en rencontre maintenant qui sont tristes. Ils déclarent qu'ils prennent une peine énorme pour ne rien gagner au bout du compte; que, de mémoire d'homme, on n'a vu période plus ingrate ; que les clients s'obstinent à attendre la baisse et que le Gouvernement ne fait rien pour aider à la reprise des affaires. Ainsi les commis-voyageurs, désabusés, prononcent avec haine le nom de ces deux ennemis, la clientèle et le Gouvernement.

Quant aux impôts, mieux vaut ne pas en parler, c'est un sujet trop triste. Les taxes anciennes sont augmentées, et rendues insupportables ; d'autres sont créées ; un fisc à bout de ressources, et qui veut combler à tout prix un déficit insondable, en crée d'autres encore ; qui sait ce qu'il imaginera demain ? La liste officielle qui les énumère est si longue et si compliquée qu'on s'y perd. Et le contribuable italien, docile, paye, paye toujours. Les communes, dont le budget n'est pas mieux équilibré que celui de l'État, fondent sur lui à leur tour, et achèvent de l'écraser. Les convives me racontent, non sans ironie, l'expérience mémorable à laquelle la municipalité de Milan vient de se livrer.

— La prospérité de notre bonne viHe^ vous la

connaissez, me disent-ils ; vous savez qu'il n'était aucune initiative généreuse qu'elle ne favorisât, au point d'être donnée en exemple aux autres cités italiennes. Elle était riche à millions, littéralement. Or, savez-vous ce qui est arrivé? Les communistes, qui aux dernières élections se sont emparés du pouvoir, après que l'administration socialiste avait déjà trouvé le moyen de compromettre gravement nos finances, ont entrepris à leur manière la réforme du budget. Ils n'ont pas perdu de temps. Vite, ils ont répandu sur les petits employés de la Ville le flot de leurs bienfaits. En un tournemain, un pompier s'est vu mieux rétribué qu'un colonel, un instituteur primaire mieux qu'un professeur d'Université, un conducteur de tramway mieux qu'un ingénieur des chemins de fer, un balayeur de rues mieux qu'un président de cour. Beau régime, qui n'a eu qu'un inconvénient entre autres, celui de mettre complètement à sec les caisses publiques. Maintenant, c'est fini de rire, le Pactole est tari. En théorie, le traitement moyen d'un fonctionnaire municipal est de quinze mille lires ; mais on s'excuse fort de ne pouvoir le lui payer. En théorie, les salaires ont été augmentés de sept cent quinze pour cent depuis la guerre : mais on est navré que les circonstances présentes réduisent à des proportions plus bourgeoises cette belle ascension. Le déhcit est déjà de douze millions ; et la municipalité cherche désespérément des prê-

teurs, fut-ce en Amérique. Mais les financiers américains ont proposé des conditions si dures, que l'Etat interdit cette ressource désespérée ; et personne ne sait au juste comment les choses vont finir. Personne ; sauf les contribuables, qui s'en doutent bien un peu

Mais l'abbé, le vigoureux abbé qui a écouté les autres sans trop intervenir, aussi longtemps qu'on n'en fut pas au dessert et que le Barbera n'apparut point sur la table, n'entend pas qu'on se lamente ainsi. Il prend la parole à son tour ; et vous ne le feriez plus taire. Bien au contraire, les objections ne réussissent qu'à l'animer, et lui inspirent une nouvelle ardeur.

— Parbleu, dit-il, ne soyons pas si pessimistes, et sachons voir plus loin que le bout de notre nez. Vous allez faire croire à notre excellent ami, ici présent, que nous sommes perdus pour toujours, ou pour longtemps ; et c'est ce qu'il ne manquera de répéter en France, lorsqu'il y rentrera. Donnonslui de nous-mêmes une plus juste idée, et plus raisonnable. D'abord, nous ne souffrons pas autant quevous voulez bien le dire. Et je le prouve. Savezvous ce qui s'est produit en Italie, pendant la guerre et aussitôt après? Une révolution sociale, tout simplement. Les classes moyennes, qui avaient été lentes à se former chez nous, mais qui se formaient enfin, contribuant pour une large part à la prospérité de notre jeune royaume, ont été arrêtées tout net dans leur développement.

Les rentiers, beaucoup moins nombreux qu'en France, mais qui, après tout, n'étaient plus si rares dans l'Italie du Nord; les petits propriétaires ; les commerçants qui vendaient autre chose que des victuailles ou des habits ; les employés ; les gens qui exercent les professions libérales ; vous, messieurs, et moi-même, s'il vous plaît, nous avons élé dépossédés de notre rang. Tandis que nous restions sur place, nous avons vu passer devant nous, à grande vitesse, les techniciens, les artisans, les ouvriers, même les manœuvres, les gens dont on avait besoin tout de suite et sans barguigner. Ainsi nous sommes tout au bas de cette fameuse échelle sociale, sur laquelle l'humanité s'occupe à monter ou à descendre toujours. Nous ne sommes plus les classes moyennes ; nous sommes la classe inférieure. Comment cette révolution sociale, si brusquement accomplie, ne serait-elle pas accompagnée de souffrance?

Seulement, cette souffrance n'est pas également répartie entre tous. Ceux qui doivent user jusqu'à la corde leurs vieux habits et jusqu'à la semelle leurs vieilles chaussures, ceux qui voyagent en troisième, ceux qui se sentent déchus et misérables, font très légitimement entendre des plaintes dont on est d'abord frappé, mais qui ne traduisent pas un état général. On les écoute de préférence, parce qu'ils avaient l'habitude d'exprimer l'opinion moyenne du pays, et que d'ail-

leurs ils savent parler. Mais ils ne sont pas les seuls. Le paysan lombard ne manque de rien, je vous assure. Le bon ouvrier milanais, qui gagne de trente à quarante lires par jour, ne manque ni du nécessaire, ni du superflu. Supposez une famille de six personnes vivant sous le même toit et mettant en commun les salaires à la fin de la semaine : calculez le revenu. Il est vrai que nous avons des chômeurs ; quatre cent mille dans le royaume, paraît-il. C'est beaucoup ; c'est assez pour produire dans les grandes villes industrielles, comme Turin, un état de malaise ; mais, étant donné la misère générale des temps, et si je songe à un pays comme l'Angleterre, par exemple (à ne parler que des plus riches et des plus heureux), c'est relativement peu. Ainsi, n'exagérons rien. Un brusque renversement des valeurs sociales a plongé dans la détresse une classe qui, avant la guerre, était en pleine ascension : ceci n'est que trop vrai. Mais, dans l'ensemble, l'Italie ne souffre pas plus que le reste de l'Europe ; plus que certaines nations, moins que d'autres, moins que beaucoup d'autres. Elle reste parmi les plus vigoureuses, parmi les plus sûres de leur avenir.

On voudrait répliquer; mais l'abbé, après s'être réconforté d'une rasade, reprend la parole d'autorité.

— Oui, parmi les plus sûres de leur avenir ; et je le prouve aussi. C'est facile ; car rien n'est plus clair. Qu'était l'Italie avant la guerre? Un pays

qui avait conscience d'être en progrès continu. Mal doué par la nature pour ce qui est des ressources économiques : pas assez de mines et trop de montagnes. Mais sobre, frugal, se contentant du peu qu'il avait ; obligé de beaucoup acheter à l'étranger, exportant moins qu'il n'importait ; mais équilibrant ses finances et les faisant prospérer par l'appoint de deux ressources exceptionnelles : l'afflux des voyageurs qui venaient admirer ses ruines, ses musées, ses églises, le pittoresque innombrable de ses villes, son ciel, ses mers ; et l'émigration, puisque six cent mille des nôtres, et davantage, quittaient chaque année notre patrie, et lui renvoyaient fidèlement le meilleur de leur gain, en attendant le jour où ils rentreraient eux-mêmes, et bâtiraient sur le sol de leur village retrouvé la demeure stable qu'ils avaient rêvée toute leur vie.

Vient la guerre. Plus de voyageurs, ou si peu que rien. Plus d'émigrants : moins de cinquante mille en 1917, moins de trente mille en 1918. Pendant que nos recettes diminuent et tendent vers le minimum, nos dépenses augmentent dans des proportions inouïes. Nous n'avons pas de charbon, nous en achetons. Nous n'avons pas de minerai, nous en achetons, et à quel prix I pour nos usines de guerre, qui surgissent comme par miracle. Nous n'avons même pas assez de grain pour nous nourrir, et nous en achetons ; pas assez de viande et nous en achetons. Nous

nous chargeons d'une dette écrasante envers l'étranger.

Maintenant, c'est l'après-guerre comme on dit. Nous sommes écrasés, ainsi qu'il est logique. Notre budget de cette année est en déficit de dix milliards ; on escomptait quatorze ; de sorte que nous devons nous réjouir de n'avoir que dix milliards d'excédent de dépenses : nous sourions jaune. Nos industries de guerre, dont le développement était nécessaire, mais factice, s'écroulent en partie, non sans les répercussions les plus fâcheuses sur nos banques. Nous sommes étranglés par le change, et nous avons l'impression que ce sont nos alliés d'hier qui tirent le lacet. Vous voyez que je ne me fais pas d'illusions, et vous ne m'accuserez pas d'un optimisme excessif.

Mais quoi ? Ne me laisserez-vous pas énumérer aussi nos raisons d'espérer? Les étrangers n'ontils pas recommencé à franchir les Alpes, et ne suivront-ils pas l'invincible loi qui les attire, depuis qu'il y a une Italie et des Barbares, vers notre soleil? Nos émigrants ne recommencent-ils pas à franchir les mers? Il y en a eu quatre cent mille l'an dernier ; que l'activité économique reprenne, et nous essaimerons dans tout l'univers. Nos régions dévastées sont presque entièrement reconstruites ; les maux causés à l'agriculture par la guerre sont en grande partie réparés ; malgré l'attrait des villes, nos masses agricoles

n'ont pas diminué, et ont même augmenté dans quelques régions. De notre maigre sous-sol nous >avons tiré plus que nous n'espérions; nous avons appris à compter davantage sur nos propres ressources : la leçon a été bonne, et nous ne l'oubUons pas. Et quel effort pour nous libérer ! Quand je vois, le long de nos lignes de chemins de fer, les fils électriques qui s'apprêtent ; quand je pense que nous allons tirer de nos montagnes et de nos sources la force qui nous manquait, et que, d'ici quelques années, nous ne dépendrons plus que dans une faible mesure du charbon de l'étranger : en vérité, je suis plein de joie et de confiance. Qu'on nous accorde des crédits à longue échéance, qu'on nous facilite l'acquisition des matières premières, et nous sommes sauvés. Il est vrai que cela dépend des autres plus que de nous-mêmes; point d'accords économiques sans que la paix véritable règne en Europe. Mais en Europe, n'avons-nous pas notre mot à dire? Et ne devons-nous pas être, précisément, les pacificateurs*?

L'abbé s'arrête un instant dans son discours, me regarde et ajoute :

1. On pourra lire, sur ce même sujet, le beau livre de M. Giorgio Mortara, Prospettive economiche, 1921; et en français, l'étude fortement documentée et vigoureusement présentée de M. Ernest Lémonon, qui éclaire les différents aspects de l'Italie d'après guerre. (L'Halte d'après guerre, 1914-1921, Paris, Alcan, 1922 ) M. Lémonon avait donné antérieurement L'Italie économi(/uc et sociale^ Ibid., 1913.

— Ce qui importe essentiellement chez un peuple, ce qui le sauverait même dans les cas les plus désespérés, c'est sa volonté de vivre. Or, personne ne niera que cette volonté ne soit présente chez nous. La preuve que nous voulons vivre, c'est que nous nous multiplions. Même pendant la guerre, le chiffre des naissances, si diminuées qu'elles fussent, et le chiffre des émigrés rentrant dans la mère-patrie, ont contrebalancé celui des morts. Aujourd'hui, les berceaux sont redevenus plus nombreux que les tombes. La forte natalité qui avait permis à l'Itaiie d'égaler la France en population, lui permet de la dépasser maintenant. Nous sommes une quarantaine de millions. Nous n'avons pas encore procédé à un nouveau recensement, et il est difficile de donner des chiffres exacts. Mais l'accroissement de notre peuple, régulier, assuré, et comme triomphant, est un fait certain. L'Italie s'augmente tous les jours en forces humaines ; elle n'a pas à craindre les malheurs d'une race qui s'appauvrit et qui diminue ; à supposer qu'elle soit menacée de tous les autres dangers, elle est exempte du pire, de celui qui s'attaquerait aux sources mêmes de la vie ».

Nous sortons sans cesser de bavarder. Dans ce faubourg ouvrier oii nous tenons nos agapes, dans les rues et dans les ruelles, dans le vaste parc que nous traversons pour regagner le centre de la ville, sur les places, sur les trottoirs, partout, grouillent des enfants.

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