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UNE SOIREE CHEZ LES MARIONNETTES

Même au milieu des divertissements, le souci de nos heures difficiles à vivre nous poursuit. Je n'ai trouvé de répit que chez les marionnettes.

Musco, le grand acteur comique sicilien, est ici pour un mois. Pour un mois : c'est l'usage italien que les compagnies théâtrales soient mobiles ; le chemin de fer a remplacé le chariot de Thespis ; mais de Palerme à Milan, toute l'année elles se déplacent. Je me suis hâté d'aller entendre Musco. 11 a reçu des fées le privilège de dérider les hommes ; j'ai voulu me laisser aller au rire qui apaise et qui détend.

Musco entre en scène, et dès cet instant le charme agit. Les Milanais ont gardé une admiration fidèle pour ce méridional, dont ils découvrirent jadis l'exceptionnel talent. Musco parle avec tous les traits de son visage, Musco parle avec ses mains plus qu'avec sa voix ; pas une de ses attitudes qui ne soit pittoresque, pas un de ses

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gestes qui ne soit expressif. Il communique à toute sa troupe un peu de la verve endiablée qui l'agite lui-même. Le rire fuse ; il jaillit par places ; il gagne tout l'auditoire ; il devient délire.

Mais Musco a mis à son répertoire des comédies à la mode du jour : il s'agit des nouveaux riches. Les nouveaux riches, qui figurent sur la scène, expriment, est-ce la peine de le dire? les sentiments les plus vulgaires dans les termes les plus saugrenus. Il y a là une parvenue qui parle comme Madame Angot : grande joie dans le public. Musco, avec une sobriété, une efficacité qui révèlent le grand artiste, campe la silhouette d'un vieux noble Sicilien, // marchese di Ruvolito, ruiné, réduit aux expédients, expulsé de sa demeure par les nouveaux riches, très digne dans sa misère, et qui triomphe à la fin.

Allons le féliciter dans sa loge ; et puisque les honneurs et la gloire ne l'ont pas changé, et qu'il m'accueille avec force cris et embrassades, interrogeons-le. Si la guerre a eu quelque influence sur ses auditeurs? Assurément. Non pas sur leur nombre, car il continue à faire salle pleine. Mais voici : les vrais connaisseurs, les gens d'esprit, vont maintenant au poulailler. Ils se cachent, se font tout petits, se sentent honteux. (Musco se recroqueville, relève le col de son habit, rabat son chapeau sur ses yeux.) Les parvenus se prélassent aux fauteuils d'orchestre. (Musco se carre, s'étale, promène autour de lui des regards satis-

faits, joue ostensiblement avec une chaîne de montre imaginaire.) Ils applaudissent à contresens, ne comprennent que les plaisanteries les plus grosses, rient bêtement. (Et Musco s'affaisse sur mon épaule, tant il rit de ceux qui rient bêtement.) Il faut jouer pour les troisièmes galeries, tout là- haut...

J'ai été entraîné dans un de ces établissements de nuit qui veulent imiter ceux de Montmartre et qu'on appelle ici des « tabarins ». Nous descendons au sous-sol. Un jazz-band éperdu. Quelques couples tournoient. Des artistes d'un music-hall voisin, après minuit, viennent exécuter mollement des danses fatiguées. Du reste, peu d'assistants. Aux tables de luxe, où la consommation du Champagne est obligatoire, de rares soupeurs. Aux autres places, des curieux. A Paris, tout cela n'est pas très gai. Ici, c'est triste. On sent trop que ce plaisir frelaté est d'importation.

Ceux qui m'ont fait connaître ce lieu de délices me présentent un jeune industriel qu'ils plaisantent : « Il a gagné des millions pendant la guerre. C'est un nouveau riche... »

Et lui, philosophe : « C'est vrai, j'ai gagné des millions pendant la guerre. Depuis, j'ai tout reperdu. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Ainsi va le monde... »

Partout, et même ici, le souvenir de la guerre

nous hante et nous obsède. Mais loin du monde et de ses vicissitudes, enfin à l'abri, j'ai découvert une oasis pacifique. Il s'agit d'un théâtre extraordinaire, d'un théâtre comme on n'en voit plus, d'un théâtre comme on n'en voit pas. Fi de tous les autres ! C'est un théâtre de marionnettes, qui s'appelle du nom de son principal acteur, le Gerolamo. Les marionnettes y jouent tous les soirs la tragédie, la comédie ou l'opéra, comme au naturel. Il y a toujours un ballet; la première danseuse rendrait des points aux ballerines de la Scala, je vous prie de le croire. Elle a un tutu blanc, comme elles ; et en outre, des colliers de perles et des bracelets qui scintillent à la lumière de la rampe. Elle a des cheveux blonds, des joues roses, et elle ne cesse jamais de sourire, comme c'est l'habitude des danseuses et des poupées. Elle bondit, tourne, virevolte, fait mille grâces ; il suffit d'un peu de bonne volonté pour ne pas apercevoir les fils.

L'orchestre est composé d'un piston, d'un trombone, d'une clarinette et d'un piano, qui partent l'un après l'autre et ne se rattrapent jamais. Pour se distraire en attendant le début de la pièce, le public mange des oranges ; une odeur aigrelette se répand dans l'atmosphère. J'avoue que j'ai oublié le nom de la tragédie ; mais je me souviens qu'elle était terrible. J'y ai vu des guerriers bardés de fer ; un roi à grande barbe noire, tout resplendissant de velours et d'or, qui ne disait pas : c ma

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femme », mais « ma très noble épouse », et sa très noble épouse, pour ne pas être en reste, l'appelait son très illustre époux. Tous sautillaient avec une dignité suprême. La princesse, qui est la fille du roi, mais que le roi ne saurait reconnaître parce qu'elle lui a été enlevée à un âge très tendre par d'affreux brigands, traverse de redoutables épreuves. Ses cheveux sont dénoués sur ses épaules ; ils s'accrochent par mégarde à l'épéc d'un courtisan; et rinfortanéejeune fille n'échappe à cette étreinte imprévue que par une série de petits mouvements saccadés que le public suit avec délices. Au moment oii le pathétique est pénible à supporter, Gerolamo, l'astucieux valet, intervient et démasque le traître. Il était temps. Gerolamo lance des lazzi énormes, fait en aparté des réflexions qui soulèvent le rire de tout l'auditoire, parle le dialecte le plus savoureux. Il a toujours faim, toujours soif, et toujours peur des coups. Il a le privilège de remuer non seulement les bras, les jambes, la tête, mais même la bouche dans les grands moments.

Quelle détente ! Quel bien-être ! Comme il est bon de ne penser à rien qu'à ce spectacle ingénu ! Et de retrouver ici l'Arlequin de la Commedia dell'Arte, quelle surprise! Je me doutais bien qu'il était immortel.

Mais devant le ballet, mon ravissement n'a plus de bornes. Gela s'appelle De la terre à la lune. Il y avait une fois un jeune prince beau comme le

jour, qu'adorait la reine sa mère, et le roi son père encore davantage. Lassé de toutes les merveilles du monde qu'on mettait à ses pieds pour satisfaire ses caprices, il s'éprit de la lune, de la lune qui dorait de sa lumière blonde les jardins royaux. Il se meta genoux, et chante une romance si douce et si tendre qu'on en est tout remué. Il va mourir, s'il ne peut atteindre l'objet de son désir. Alors le roi son père assemble tous les savants du pays, qui sont tout à fait ridicules et ne trouvent aucun remède ; jusqu'au moment où on propose de fabriquer un gros canon, dont l'obus portera vers la lune le Prince Charmant avec Gerolamo. Et j'ai vu l'obus traverser les espaces de l'air, et grimper, grimper courageusement jusqu'à la lune ; j'ai vu des marionnettes lunaires, avec une figure en forme de croissant, danser un ballet en l'honneur des nouveaux venus. Le roi et la reine de la lune font bien quelque difficulté pour accorder leur fille au prince inconnu, tombé de la terre : mais ils ne résistent pas à la puissance de son amour. Et nous assistons au mariage ; et les marionnettes lunaires dansent à cœur joie ; et c'est un beau rêve, qui finit bien.

Même dans la lune, Gerolamo ne se dément pas ; il a faim, il a soif, il a peur des coups ; pourtant il est l'homme de toutes les ressources, et dénoue les situations les plus compliquées. 11 appartient à une illustre famille, qui régna au temps de sa splendeur sur toute l'Europe ; lorsqu'il s'appelait

Arlequin, les rois se le disputaient pour les divertir, car il était capable de faire rire même les rois. Ses richesses étaient si grandes, qu'il en prêtait même à Molière, même à Shakespeare, libéralement. Quel est l'auteur comique qui peut se vanter de ne lui rien devoir? Ceux même qui lui firent la guerre, comme son compatriote Goldoni, prétendant qu'il ne rendait pas la vraie nature, durent s'avouer battus. Oser dire qu'il ne rend pas la vraie nature, l'Arlequin de la Commedia dell'Arte ! C'est un blasphème. Ses procédés sont les plus naturels parce qu'ils sont les plus simples, et l'on sait de reste que le rire est le propre de l'homme. Vint sa déchéance, et il disparut des grands théâtres à l'époque où le monde se fit grave, vers la fin du xviii^ siècle. Mais il n'e^ pas mort, je vous le dis ; il s'est réfugié au milieu du peuple, au milieu des petits et des simples ; et sous les noms divers qu'il a pris maintenant, Guignol, Punch, Karagheuz ou Gerolamo, il s'est réservé une gloire qui n'est pas méprisable : celle de dérider les humbles et de faire jaillir les rires clairs des enfants.

Brescia, 18 octobre 1921.

Je dîne en compagnie de quelques voyageurs attardés, à la terrasse d'un restaurant qui donne sur la place de la gare, à Brescia. Avez-vous éprouvé quelquefois, en voyage, seul à la fin du jour, cette étrange impression de détresse? Il y entre de la lassitude, de la nostalgie, un grand dégoût de toutes choses créées. Une mélancolie puérile vous envahit peu à peu, et se change en tristesse profonde. Comme si quelque fée malfaisante rôdait, le décor, la scène, les personnages, tout paraît banal et misérable ; on est rebelle même à la caresse d'une douce nuit d'automne ; on croit sentir déjà l'hiver. Les mets sont détestables : pourquoi manger? Le vin est mauvais : pourquoi boire? On est mal ici : on serait plus mal ailleurs, si on changeait. Un malaise analogue au vôtre semble régner autour de vous ; les voyageurs sont irascibles, les garçons somnolents prennent des airs dédaigneux. Les trains qui arrivent à grand fracas grondent et sifflent méchamment. L'âme d'enfant qui persiste en chacun de nous s'émeut et se désespère. On voudrait que le voyage fût fini : et terminé aussi l'autre voyage, un peu plus long, celui de la vie.

Trois musiciens ambulants s'installent sans hâte devant notre terrasse éclairée. Ils ont des airs de grands seigneurs, qui veulent bien se faire entendre au vulgaire, mais pour leur propre plaisir. Ils accordent leurs instruments, et se mettent à jouer. 0 merveilleux pouvoir de la musique! Tout change dès leurs premiers accords. Ils nous enchaînent à leur rythme, ils nous entraînent par leurs sons. Nous ne sommes plus maîtres de nousmêmes ; nous les suivons dans les régions fabuleuses où régnent la mesure et le nombre ; un charme opère, et nous enchante, et nous transporte. Les dîneurs marquent le mouvement, les garçons égayés sifflotent, les passants, naguère ombres mauvaises se dissimulant sous les arbres, se rapprochent et s'humanisent. La nuit n'est plus hostile ; le ciel se parsème d'étoiles. L'âme du voyageur s'apaise, et s'étonne d'une faiblesse que déjà elle n'éprouve plus.

De tous les instruments, le violon seul connaît le secret de pénétrer jusqu'au fond de l'être. Hélas ! celui-ci interrompt son chant divin. Les musiciens plient bagage. Leur quête sera fructueuse : de quel prix le plus avare ne payerait-il pas cette trêve, dont l'effet persiste après leur départ, comme si l'air était encore rempli de ces sons bienfaisants ?

Venise, 19 octobre.

Etendu dans la gondole noire, je glisse sur les eaux vénitiennes. Derrière moi, debout sur la poupe, le gondolier pousse la gondole d'un mouvement si souple et si aisé, qu'on le dirait continu. Sara, le vieux gondolier à la face ridée ; Sara, qui depuis cinquante ans circule sur ces eaux moirées, ayant promené tant de couples et connu tant d'histoires que rien ne l'étonné plus au monde ; Sara est bavard et sociable, ainsi qu'il convient aux races bien nées. Dès qu'il voit que le seigneur étranger prête l'oreille à ses discours, il abonde en propos éloquents.

Si Venise a beaucoup souffert de la guerre? Plus qu'aucune ville au monde. Tous les voyageurs partis, et même la majorité des habitants. Pensez donc, si près du front ; et les aéroplanes qui sont venus, et qui ont démoli une église ! Personne, sauf ceux qui l'ont vue, ne peut se figurer comment était Venise, une fois la nuit venue : pas une lumière, pas une ; on aurait dit un tombeau. Ailleurs, il y a eu des gens qui ont gagné de l'argent, et qui en ont dépensé ;

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ici, on n'a même pas vu de profiteurs de guerre, pas de requins ; tout le monde a été malheureux.

— Et maintenant?

— Maintenant, le pauvre monde a bien de la peine à vivre. Une gondole, qui coûtait mille francs, en coûte six mille. Cette rame, vous voyez cette rame? Elle valait six lires, elle en vaut cent. La nourriture est hors de prix, et elle est détestable, c'est de la nourriture de prisonniers, roba di carcerati. Est-on propriétaire, on n'est pas plus heureux : les taxes mangent les trois quarts des revenus. Aussi les propriétaires ne font-ils plus aucune réparation ; on est obligé de blanchir soi-même ses chambres, à la chaux. Le Gouvernement devrait intervenir, et il ne fait rien ; le Gouvernement ne s'occupe pas plus de Venise, que si Venise n'existait pas. Aussi nous protesterons ; nous refuserons de payer les impôts. Par bonheur, on rencontre de temps en temps un étranger généreux, qui connaît la vie, et ne refuse pas de donner un bon pourboire au pauvre gondolier qui peine pour lui...

J'ai compris, Sara; il y a longtemps que j'ai compris. Je sais même que tu ne me crois pas ta dupe, et que nous nous entendons à merveille. Il y a dans tes propos une virtuosité que j'admire, et dont je ne conteste pas le prix. Tu parsèmes tes discours d'interjections et de plaisanteries, quand tu croises, au détour des canaux étroits, un autre gondolier sur une autre gondole ; et

ton dialecte vénitien est si doux, si puéril, si musical, que tes plaintes mêmes ont l'air d'un gazouillement d'oiseau.

Venise, 20 octobre 1921 et jours suivants.

Je me souviens d'une soirée d'avant la guerre ; c'était au printemps ; la place Saint-Marc ressemblait à une grande salle de fête qui avait le ciel pour plafond. Venise, noble dame, l'avait magnifiquement ornée ; elle l'avait entourée de portiques aux lignes harmonieuses ; et pour que leur régularité ne devînt pas monotone, elle les avait interrompus d'un côté par la perspective d'une riche église orientale, rare et somptueux décor. Elle y avait invité un public un peu mêlé, mais discret, et qui paraissait pénétré du charme de cette heure et de ce lieu. On y entendait parler à peu près toutes les langues, car des visiteurs venus de tous les points du monde s'y étaient donné rendez- vous. On y voyait passer aussi quelques gens du pays, et des filles au châle noir qui riaient. Des tables minuscules, chargées de sirops et de glaces, invitaient à s'asseoir ; et l'on pouvait entrer aussi dans les boudoirs blanc et or qui s'ouvraient sous les portiques. Un orchestre jouait des airs nonchalants, qui s'évaporaient dans le soir. On aurait dit qu'on attendait quelqu'un, et personne ne savait qui ; sans doute les grandes dames en paniers de soie, enrubannées

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et masquées, avec leurs cavaliers servants qui les tiendraient par la main ; on les sentait proches et toutes voisines. Le passé se mêlait étrangement au présent ; tant de grâce et de folie avaient habité ce décor, qu'on croyait en sentir encore les effluves. Les flâneurs allaient retrouver leur gondole tapie dans l'ombre des canaux, et, dans le noir, tournoyaient autour des barques illuminées sur le grand canal, d'où partaient les trilles des chanteuses et les voix menues des mandolines. Le reflet des lanternes dansait sur les eaux sombres ; dans le ciel jaillissaient des feux d'artifice. Tout cela était si doux, et comme si naturel, que rien ne réussissait, quoi qu'on fît, à devenir banal. Le programme de la fête était toujours le même, et semblait toujours nouveau. C'était comme une île de féerie, réservée, au milieu de notre civilisation trépidante, à la volupté et au souvenir.

AU COx\GRES DES POPULAIRES

Le congrès des Populaires se tient à Venise. La cohue commence dès la gare ; la voûte résonne des refrains du parti, lancés à pleins poumons par de vigoureux gaillards. La place Saint- Marc est envahie, envahis les petits cafés paisibles où l'on croyait retrouver naguère les personnages de Goldoni. Beaucoup de prêtres ; des curés de campagne rebondis et fleuris ; des méridionaux qui gesticulent, secs et agiles ; des monsignori au verbe haut, au geste autoritaire. Où sont les abbés galants d'autrefois? Ceux-ci sont les officiers de troupes victorieuses, qui continuent, par prudence et en vue des prochains combats, à encadrer solidement leurs hommes. Quelle exubérance ! Quelle ardeur ! Venise n'a pas de salle suffisamment grande pour contenir tous ces congressistes à la fois. Les sections se réuniront dans les lieux les plus inattendus : le Cinéma Modernissimo ; l'hôtel Bauer, qui vit plus

d'un joyeux carnaval avant d'entendre les discussions politiques ; et l'antique salle de jeu, le Ridotto, où tant de nobles Vénitiens perdirent au pharaon tous les sequins de leur bourse. Seules les assemblées plénières auront lieu au théâtre Rossini.

Le théâtre Rossini ne contient pas deux mille personnes, il est trop petit de moitié. Une foule trépidante assiège l'entrée ; il est dix heures, on ferme les portes. Au dedans, l'agitation atteint son paroxysme. Refrains, hurlements, applaudissements, sifflets. Le congrès socialiste avait l'air d'une assemblée parfaitement bien tenue, voire un peu trop académique, si on la compare à cette foule qui détend d'abord ses nerfs. Le drapeau national et le drapeau de Saint-Marc, qui ornent la scène, ne contentent pas les congressistes ; ils exigent le drapeau du parti, on va le^chercher : il apparaît, non sans une explosion d'enthousiasme bientôt suivie d'autres cris : il n'y a pas de crucifix, il faut un crucifix. Des poussées impérieuses les agitent ainsi. Tout d'un coup, grand émoi, grand tumulte ; un prêtre a cru voir dans la salle un représentant de la police ; à bas la police ! à la porte la police ! 11 ne faudra pas moins d'une demi-heure pour s'apercevoir qu'il y a malentendu : le policier est un congressiste, comme les autres ; on a bien le droit d'être congressiste, et policier.

Une telle assemblée ne donne peut-être pas

l'exemple de toutes les vertus chrétiennes, sans exception, et entre autres, de la patience et de l'humilité. Elle ne pèche pas non plus par un excès de charité à l'égard de ses adversaires. Elle est nerveuse, batailleuse, agressive ; la douceur évangélique n'est pas son fait. Aussi bien nous répondrait-on que le parti populaire n'est pas confessionnel, tant s'en faut; qu'il exige (c'est son programme) « la liberté et le respect de la conscience catholique, considérée comme rempart et comme fondement de la vie de la nation » ; mais qu'il admet tous les hommes de bonne volonté, quelles que soient leurs opinions religieuses; qu'il ne dépend ni des évèques, ni du Vatican ; et qu'enfin, on peut bien concéder quelque chose à son jeune triomphe...

Car c'est bien un triomphe que l'on célèbre ici : Voire un triomphe inespéré, prématuré. Trois ministres, trois secrétaires d'Etat, la majorité des cent six députes inscrits au groupe ; des représentants de toutes les régions, même de celles qui étaient considérées comme les plus violemment anticléricales, les Marches par exemple; des ouvriers des villes avec les paysans ; lorsqu'ils dénombrent une telle force, et songent que leur existence ne date guère que de deux ans, les membres du Congrès ont bien le droit, je pense, de se montrer orgueilleux et bruyants.

Encore ce triomphe n'est-il pas seulement célébré sur les autres, mais sur eux-mêmes. Ils étaient

menacés, comme les socialistes d'une crise intérieure; ils ont une droite et une gauche, qui s'entendent assez mal; ils ont pu craindre un schisme. La droite est composée de conservateurs timides, et de quelques sages qui ont peur des aventures où la gauche voudrait les entraîner. La gauche a pour les socialistes tendresse de cœur, et aspire à collaborer avec eux. Que dis-je, pour les socialistes ? C'est pour les communistes qu'il faudrait dire ; et même certains révolutionnaires sont un peu paies, à côté du rouge vif de ces Populaires avancés. Ceux-ci vont répétant que la classe bourgeoise a fini sa mission dirigeante ; que les circonstances appellent désormais les travailleurs au pouvoir; que les organismes collectifs doivent remplacer les pouvoirs individuels. On ne voit plus au juste en quoi ils diffèrent pratiquement des communistes. Aujourd'hui, sur la scène du théâtre Rossini, le représentant de la droite est fraîchement accueilli ; son discours paraît long ; il n'a pas l'oreille de l'assemblée. Les applaudissements qui accueillent le député Miglioli, représentant de la tendance extrémiste, montrent au contraire où va la faveur. Mais chacun met du sien, et l'unité se fait, — un peu à gauche. Une formule élastique satisfait les plus avancés, en sanctionnant la collaboration du parti populaii'e avec les partis de gauche ; et les moins avancés en mettant des limites à cette collaboration. Je suis frappé du soin qu'on porte à appeler

l'attention du Congrès sur les questions pratiques. Ainsi que me l'a expliqué le député Cavazzoni, avertis par la faillite du Congrès socialiste, qui s'est perdu en discussions théoriques ; désireux de réussir par les qualités mêmes qui ont manqué à leurs rivaux, et de prendre ainsi la place qu'ils ont laissée ; fidèles par instinct aux tendances dominantes du caractère italien, qui aime à ne pas perdre de vue les réalités tangibles, les dirigeants tiennent à faire de solide besogne. Le peuple aura l'impression que le parti ne l'a pas oublié, ainsi qu'avaient fait les socialistes, qu'on s'est occupé de lui, qu'on a pris en main ses intérêts : de sorte qu'il travaillera à son propre bien, s'il se rallie à ces utilitaires et à ces laborieux. La réforme de l'école, la transformation du patrimoine ecclésiastique, les dommages de guerre, l'exploitation des forces hydrauliques de l'Italie, le problème des ports de l'Adriatique, la crise économique, à la bonne heure : voilà ce dont il faut s'occuper et dans l'esprit le plus pratique. Un programme hétérogène, mais dont chaque point est pratiquement réalisable, sortira des travaux du Congrès. Un article est particulièrement cher au cœur du secrétaire politique du parti, Don Sturzo. Il veut qu'au sujet delà décentralisation, on aboutisse vite à des projets très précis, très élaborés, prêts à se traduire en actes. S'il arrivait à réaliser cette grande réforme, désirée par tant d'autres et où tant d'autres ont

échoué, quelle gloire ! Ce serait la marque éclatante de la vitalité du parti.

22 octobre, minuit.

La séance nocturne (car le Congrès travaille avec une sorte de fièvre, et les discussions se poursuivent jusque fort avant dans la nuit) a été orageuse ; mais ce n'a pas été la plus curieuse pour moi. J'attendais avec un intérêt toutspécialle débat sur la politique extérieure. On m'avait mis sous les yeux, à Milan, les impressions d'un Allemand qui était venu faire sur l'Italie d'après guerre l'enquête à laquelle je me livre moi-même, et qui a publié son Italienisches Reisetagebuch dans une revue munichoise, le Hochland. Il y constatait avec joie qu'en Lombardie, et d'ailleurs dans toute la péninsule, trois grands pouvoirs travaillaient en faveur de l'Allemagne. D'abord, l'industrie et le commerce, car tous les liens du passé se renouent rapidement, etle flot des marchandises allemandes se déverse à nouveau sur l'Italie. Ensuite la science : médecins, chimistes, professeurs, ont étudié dans les Universités allemandes ; et la philosophie la plus répandue en Italie n'est-elle pas l'hégélianisme ? En troisième lieu, le catholicisme. « Je ne connais aucun curé italien, aucun ecclésiastique lombard (et l'on sait combien leur capacité d'organisation est apparentée à nos méthodes), qui aujourd'hui encore ne soient avec les catho-

liques allemands dans les rapports les plus cordiaux. La guerre n'a été qu'un épisode... » Voici le moment de voir si la guerre n'a été qu'un épisode, en effet. Je me méfie des témoignages allemands : l'attitude du Congrès sera autrement significative.

Or Don Sturzo ne limite pas ses ambitions à l'Italie ; il les étend à l'Europe, et peut-être au monde. Après avoir constitué un parti démocratique en face du parti socialiste, il veut constituer de même une Internationale blanche. 11 espère l'adhésion des catholiques de tous les pays, des catholiques français, par exemple. Mais comment ne compterait-il pas, bien davantage, sur les catholiquesallemahds? Ceux-là sont des forts. Le Centre, ce parti politique si admirablement organisé, quel exemple, quel modèle ! Est-il un allié plus souhaitable? Le fait est que, personnellement, Don Sturzo revient de Berlin, et qu'il y a rencontré le succès le plus flatteur.

Quant au Congrès lui-même, il témoigne en cette matière de quelque incertitude. Il admet parfaitement que le traité de Versailles constitue une injustice, qu'il faudra bien réparer quelque jour. Pour les relations internationales, point de limites à la charité chrétienne : les Allemands (sont-ils si mauvais qu'on le dit? ont-ils eu tous les torts qu'on leur prête?) doivent être pardonnes, et réhabilités au plus vite dans tous leurs droits. Mais se mettre à la remorque des catholiques allemands,

c'est une autre affaire. Et surtout le projet de cette Internationale blanche n'est-il pas un peu hàtif, et trop gourmand? Pour rallier l'unanimité des suffrages, Don Sturzo a un trait de génie : il manifeste son intention de faire de l'Italie même le centre du grand mouvement qu'il rêve d'organiser. « A l'heure actuelle, dit-il, nous avons commencé nos études sur le terrain pratique, sur l'instrument du travail international, c'est-à-dire la Société des nations et le Bureau international du travail. Nous ne portons pas devant le Congrès la question de l'internationale populaire, parce que nos cadres ne sont pas encore complets. J'annonce cependant que vers février-mars, une assemblée se tiendra en vue de sa constitution ; et elle se tiendra en Italie, parce que c'est seulement de l'Italie, siège international du droit, siège international de la catholicité, que peut venir une parole d'universalité... »

En ce mois d'octobre 1921, le parti populaire italien fait éclater sa puissance. La guerre a permis aux catholiques de franchir une étape décisive. Il y avait longtemps qu'ils désiraient participer à la vie politique du pays ; en se tenant loin d'elle, il leur semblait qu'ils avaient des airs de parias ; faute d'exercer tous leurs droits, leur abstention, même volontaire, les rangeait dans une classe inférieure de la cité. L'exubérante ardeur qu'ils montrent aujourd'hui vient de cette longue abstention : ils ont une revanche à prendre. Les étapes

avaient été infiniment lentes, au cours des années qui séparent 1871 de 19113 : ni élus, ni électeurs ; le non expedit ; l'abolition du non expedit ; les catholiques allant aux urnes pour appuyer de leur vote les partis d'ordre; quelques députés envoyés à la Chambre... Tout d'un coup, la guerre... L'atmosphère est balayée; les objections, les scrupules, les craintes qui empêchaient la naissance d'un parti catholique italien, disparaissent au point qu'on s'étonne de les avoir vus durer si longtemps, et qu'on a peine à les comprendre. En deux ans, des directives sont conçues etaffirmées, un programme est élaboré ; les cadres inférieurs de l'Église sont utilisés pour une organisation solide et disciplinée, sans que l'Eglise elle-même lie sa cause à celle du parti naissant ; on se prononce nettement pour la démocratie, de façon qu'on gagne les masses ; on affronte la vie publique, on s'aflirme comme une des forces vives du pays, on s'impose au Parlement, on conquiert les ministères: qaellebrève et triomphale carrière! Encore ne la considère-t-on pas comme terminée ; ces succès ne font qu'inspirer le désir d'autres succès plus vastes; on ne se contente plus delà collaboration aj pouvoir, on aspire au pouvoir total et sans partage, et on s'en va joyeusement vers l'avenir, avec une confiance superbe et un bel appétit.

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