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L'Ivraie

Dans Ja fraîcheur du soir, ce joli nom limousin, que portait une fille de là-bas, monta comme un rappel de caille. Un chien répondit d*'abord, un chien de berger à toison broussailleuse, dont les longues mèches giûses faisaient mine de s'envoler à chaque pas. Puis une voix claire partit du grenier : a Plaît-il ?... Un peu de patience, donc : on y va I » Une tête blonde et mal peignée se pencha à la lucarne pour mieux voir. Un rire glissa le long du toit, dans l'herbe fine et la mousse qui veloutaient Tardoise. Au-dessous d'elle, dans la cour, à travers les pampres du « treillard », la petite venait de reconnaître le fils du sacristain de Gombebrettes, le plus « fier » de ses galants du dimanche. Elle rougit, confuse de surprise et heureuse à la fois.

<£ Comment I c'est vous, Firmin ? Excusez-moi : Le temps de détrousser ma robe, et me voilà. Espérez un peu et asseyezvous dans la cuisine en attendant. »

Là-dessus, la petite rentra la tête, enjamba un tas de blé, descendit vivement l'escalier, se regarda dans un éclat de miroir

qui se balançait à l'espagnolette d'une croisée ; puis, entrant dans la cuisine en coup de vent :

« Personne que moi à la Reynière, fit-elle : vous avez su choisir votre moment. »

Il sourit tristement, d'une joie un peu lourde et voilée. Puis il expliqua :

« Je n'ai pas eu de peine à m'en douter. Votre père lie des javelles au Touron avec le domestifne. Nanette garde la chèvre. J'ai vu tout cela de notre terre, qui est proche sur la pente. J'ai pensé : « Elle est seule. Depuis longtemps je ne lui ai pas « fait mes amitiés... » D'ailleurs, voyez-vous, Millette, quand on aime bien, ce que les yeux ne voient pas, le cœur le devine. T>

Elle leva son clair visage et ses jolies paupières à longs cils, qu'elle avait baissés ; et d'une voix lente, qui tremblait à la fois de crainte et de bonheur :

« Merci, répondit-elle ; si vous saviez comme je suis contente I »

Pour s'être rencontrés, leurs regards s'éclairèrent, se firent doux et d'amour et de peine résignée.

< De merci, Millette, il n'en faut pas. Un voyage comme celui-là ne coûte guère. »

Il s'enhardissait, poursuivait Taveu par petites phrases, l'aveu franc que jusqu'alors ses lèvres n'avaient pas osé :

« J'en ferais volontiers un tous les jours, et davantage encore s'il se pouvait. Et je ne serais pas du moins le gars le plus à plaindre du fînage. Car je suis à vous, Millette, heureux et pourtant plein de chagrin, plus qu'on ne saurait dire. »

Elle écoutait, les yeux noyés ; et leurs cœurs suivaient le même rêve, tandis qu'accentuant sa déclaration il reprenait, avec des inflexions câlines de la voix :

a Oh I oui ,je suis à vous... je ne mens pas... tout à vous... et j'en suis sûr... et pour toujours... et malgré tout. »

Il caressait distraitement du bout des doigts la tête du labri, qui l'avait reconnu et lui faisait à présent, la bonne bête, ses excuses à sa façon par raille témoignages d'amitié de la queue

et (lu regard. Miihllr, loui ciiiue en elle el bien contente, le considérait longunncnt. nu .songeant pas à lu réplique.

Il portait un trioot (h* laine bourrue jeté, niunches ballantes, sur la cheiuiso de grosse toile, un pantalon de droguet serré par une écharpe bleue à la ceinture, une paire do sabots bourrés de paille et tout boueux di»s terres roufjes fraîchement rcnuiées. A travers son feutre dépenailJé, rejeté crânement à l'arrière et un peu sur l'oreille, selon la coutume, passaient tout raides des Hoquets de cheveux.

Au vrai, c'était un gars bien planté que ce Firmin, un beau gars qu'on jufîeait tout de suite taillé pour les durs travaux de la terre.

iMillette l'avait connu depuis toujours ; depuis que, pas plus haute qu'un joli pied de persil graine, elle aJlait au catéehisme. Ils avaient fait leur communion première ensemble; ensemble passé le certificat d'études et suivi les processions, les fêtes votives et les chemins. Mais c'est seulement dci)uis le retour du service que la petite s'était avisée de lui trouver une figure douce à regarder avec ses grands yeux noirs et ses traits réguliers, sa peau ni trop ni pas assez brunie par le soleil, et sa moustache encore égale de partout, non effilée des pointes, mais souple et frisottante. Ce qui lui plaisait surtout dans son ami, c'était le regard, un regard très ouvert, qui disait le cœur franc, avec aussi quelque chose de résigné, qui marquait l'âme grande, recueillie et non exaltée dans la douleur et la misère de la vie. Elle était fraîche de vigueur et de jeunesse, ni grande ni petite, bien faite et plutôt élégante, malgré la rudesse paysanne. Elle avait des cheveux presque dorés, couleur de maïs prêt à mûrir ; des yeux d'un bleu léger, d'un bleu de nuit lavé de lune. Une belle santé, de l'entrain, de l'aisance dans les manières, l'humeur égale et touj'ours souriante, tout ce qu'il faut à une fille de campagne pour être réputée plaisante et de bonne façon. Qu'ils avaient donc brave air et honnête figure, ainsi vus, l'un près de l'autre, dans l'adieu du soleil, avec leurs faces éclairées et leurs gestes timides I

Il y avait entre eux maintenant beaucoup de silence et plus encore de songes épars, allant d'une âme à l'autre, et qui se

rejoignaient. De la déclaration de Firmin, quelque chose de suave, d'ensorceleur, à la fois rêve et espoir, était monté, qui engourdissait les cœurs,

il faisait bon, il faisait doux chez le Janquet de la Reynière, Tancicnne et lui étant absents. Sous le haut manteau de la cheminée, une pâtée préparée pour les porcs chantait, toute gonflée de cloques. Dans la même flambée, le couvercle d'une marmite se soulevait par saccades sous les pipées de vapeur et exhalait une bonne odeur de choux et de salé. Au reflet de la flamme, les landiers lapçaient des éclairs, qui couraient dans les « cantons (1) » du foyer, sur le bois poli des coffres à sel. Le soleil penché mettait, depuis la porte ouverte jusqu'aux pieds de la table de cuisine, une grande flaque de lumière, que Tombre du soir buvait peu à peu, et que des ailes rapides d'abeilJes traversaient en ronflant.

A bien regarder, l'intérieur était simple, encore que plaisant à Toeil, toutes choses étant à leur place, et propres, et luisantes, et de mine agréable.

A droite en entrant, un vaisselier noir de vieillesse et de fumée ; mais là, inclinées sur les barres d'appui des étagères, quelquôs assiettes à grandes fleurs et à ramages. Plus loin, la huche au pain abritant familièrement entre ses pattes trois marmites : deux rondes, Tune à anse, l'autre à queue, et la troisième pansue, sans pieds, pour les châtaignes. Au fond, révier avec son œil ovale éclairant la seille de cuivre, le seau et le godet de bois. Juste en face de la porte, un moulin à farine, blancheur isolée dans tout ce noir. Au milieu de la pièce, il y avait tout un bourdonnement de mouches autour de deux gouttes de lait, qui étaient tombées sur la table longue et massive. Enfin, pendus ou accrochés aux murs : un fusil à pierre pris par la bretelle ; une quenouille bourrée de filasse ; un rameau de buis bénit sous une sainte image ; une canne de foire munie au gros bout d'un cordonnet de cuir qu'on passe au bras ; deux portraits de l'ancien temps de couleurs encore vives : un Gambetta populaire, dans une pose de tribun ; un

(1) Coins du foyer.

Mac-Mahon encore moins doré cliins son uniforme de maréchal que le liurnais de sa monture.

Kl, lloltnnl sur tout cela, un air de vie tranquille, une odeur de pain frais tombant du râtelier plein de tourtes de seigle.

De passer ainsi le logis en revue, rirmin songeait comme il ferait bon de vivre là toute une vie aux côtés de Millette.

L'un en face de l'autre mainteniànt, lui adossé a la table, elle ai)puyéc au dressoir, ils se regardent par échaj)pées, sans rien se dire. Leurs yeux, quand leurs regards se rencontrent, sourient ; Jeurs lèvres i)Our les mômes mots se déclosent à peine, puis, n'osant pas, se referment. Le silence du soir en impose à leurs cœurs.

Par la baie de la portc-fenélre, on découvre toute une vision riante de vallée : le jardin où les poiriers meurent, étouffés sous la vigne ; le clos, avec son abri de cerisiers pour les bêtes; et puis, sitôt après et si loin qu'on peut voir, des bois dégringolant la pente, des bois de châtaigniers, dont la verdure est toute embrumée d'or. Au bas, un couloir étroit et tortueux, qu'on n*aperçoit pas, mais qu'on devine, et où déjà s'amassent, se contrariant, se pénétrant l'une l'autre, et Tombre et la vapeur du soir. Par delà, sur l'autre versant, des bois encore, des prés, des champs indécis seulement, mais qui tout d'un coup vont s'abîmer et se confondre dans le noir. Tout cela grand, majestueux, muet et comme endormi sous la caresse fuyante du soleil.

Rien d'éveillé, sinon, de-ci, de-là, une maisonnette de chaume, qui fume bleu tranquillement, et semble un gros nid de terre et de mousse posé dans les branches au bord d'un clos.

A droite, pour fermer l'horizon, toute une fuite de collines d'un azur de mieux en mieux fondu, de plus en plus léger, jusqu'à paraître tissé d'air et se confondre avec le ciel.

Au total, un de ces paysages d'enchantement, comme il en est tant dans le bas Limousin, et qui valent surtout par la demilumière, que les ombres soient condensées par large-s places dans le soir, ou éparpiJlées dans la nuit sur toutes choses et légères de lune.

A présent, dans le jour qui baissait, comme l'heure de se

quitter allait sonner, leurs idées claires les fuyaient ; ils retrouvaient une à une toutes leurs pensées tristes.

Ils s'étaient pris d'amour depuis Tautomne, ou plutôt leurs cœurs les avaient trahis seulement depuis ce temps, car, en vérité, ils s'aimaient d'amitié depuis qu'ils étaient tout enfants et qu'ils s'étaient connus.

S'ils se laissaient aller d'aventure au songe du vieux temps, elle, Millette, se souvenait qu'à voir Firmin en soutanelle rouge, elle se sentait pour lui comme une admiration naïve ; lui se la rappelait avec sa robe blanche des fêtes carillonnées et sa corbeille pleine de roses pour J'ojfîrande : déjà à cet âge il lui trouvait meilleur air qu'aux autres, et quelque chose de ces façons avenantes qu'elle avait conservées.

Ils ne se disaient pas précisément : « Nous nous marierons ensemble ; » et cependant il leur semblait dans leur esprit que J'avenir ne devait pas les séparer.

Depuis, elle avait éprouvé pour le dragon un peu lourd, solide et bien bâti, qu'avait été Firmin, une admiration moins naïve, moins avouée aussi, mais plus profonde et plus vive que pour le petit clerc.

A la joie de la revoir, qu'il n'espérait pas si douce ; à la gêne de se retrouver l'un près de l'autre, seul à seule, qu'il n'imaginait pas à la fois si puérile et si délicieuse ; à l'embarras de leurs propos, il s'était dit qu'il y avait là plus que le souvenir d'une amitié d'enfance, maijs une tendresse jeune qui naissait et qui allait les suivre dans la vie.

Aussi, bien longtemps avant leurs lèvres, leurs cœurs s'étaient promis ; et à présent ils eussent goûté le pur bonheur de ces unions, où la pensée des galants a devancé les paroles d'accordaillcs, si, hélas I la brouille des anciens n'était venue troubler la fête de leurs âmes.

Cela était arrivé un des derniers dimanches, après la messe, comme les pères s'étaient réunis au cabaret de la Goutou, à l'enseigne du Raisin blanc.

On devait parler des enfants, de ce qu'on leur donnerait comme bien au soleil et comme argent, fixer la date des accords.

Tout le niondo étnil content : le» Jeunes, qui, sans savoir au juste qu'il s'agissait très fruncheinonl de leur bonheur, voyaient avec plaisir la incillciiru ainitic!» paysanne, celle qui «e noue ù l'auberge autour d'une !)oul(iile, sYtal)lir entre les familles, — les vieux aussi, et toutes leurs rides s'eïni)lissaient de sourires en trinquant ensemble avec leurs gros verres emplis de vin épais.

Il faisait une lourde chaleur d'ora^'e. l.t le père Merigal, le sacristain de la paroisse, et l'autre. Janqiiet Saubrignat, de la Heynière, avaient le coude d'autant plus j)rompt à se lever que les langues étaient tout de suite sèches d'aller vite.

Alors, h cJiaque instant :

« Dinn I dinn I dinn I... »

L'un des deux frappait la bouteille avec son couteau pour sonner la Goutou. Et quand la vieille aubergiste était accourue avec une impayable mine de bon accueil et un bruit précipité de savates :

(( Eh I la mère, encore une chopinc, et on se quitte I »

On devait toujours se quitter, et chaque chopine commandée d'heure en heure depuis midi devait être la dernière. Mais comme il faisait chaud, il faisait bon de boire. Il restait encore bien des affaires à traiter : on avait beaucoup de choses à se dire, et les langues devenaient pâteuses, ce qui n'activait pas la besogne.

Ils n'étaient pas si engourdis que cela pourtant, nos bonshommes. Et la preuve, c'est que tout d'un coup, vers les six heures, le vin ayant monté les têtes, un tumulte de voix sort de la salle de l'auljerge. Les menaces se croisent, cliquetantes et sonores dans leur patois demi-méridional ; les regards se jettent tour à tour des défis et du mépris. Les jurons pleuvent, et les injures.

« Un chante-lutrin I

— Un petit-flls de porte-besace I

— C'est peut-être moi qui quête tous les automnes pour mes angélus et mes sonnailles ?

— Qui quête ne mendie pas. Et mon grand-père, à moi, entends-tu bien, n'a pas tenu le bâton qui frappe aux portes.

— Et quand il Taurait fait, le mien I Je n'y vois pas injure. C'est bon I garde ton fils.

— Et toi, ta fille. »

Que s'était-il passé ? Au juste, personne n'aurait bien su le dire, m les voisins de table, ni Mérigal, ni Saubrignat. Un mot de trop, un coup de langue de travers, c'est plus qu'il n'en faut, après boire, pour changer les bonnes dispositions. Les petits démêlés d'autrefois se réveillent. Le vin d'auberge est plein de verve et de malice. On se connaît depuis longtemps ; les méchancetés à se dire ne manquent pas, quand on veut faire balle des cancans qui courent les chemins.

« Holà 1 Janquet, on dit que la roue de ta brouette est bien graissée.

— Et que les noix de ton voisin, Lionard, t'ont donné beaucoup d'huile. »

Et ceci, et cela, et autre chose encore. Et la querelle va grand train : tant de filets de vinaigre, à la fin, gâtent la sauce. Pour une ivresse, c'est la guerre entre Jes familles : des vieux qui ne veulent plus so voir ni se parler ; des jeunes qui s'aiment et qui souffrent, et des rivalités de politique, et des disputes de limites, et des procès 1

Telle était la banale aventure survenue entre les anciens, après la messe grande, un des derniers dimanches de mai.

Et maintenant que le soir tombait à pleine ombre et que l'heure se faisait grave, les deux amoureux, étourdis jusqu'alors par la joie enfantine et chaste de se retrouver l'un près de l'autre, sentaient tout à plein comme désormais le sort de leur vie était incertain et fragile.

La bande de soleil qui venait du couchant par la porte ouverte s'étrécissait, se moirait d'ombre chaque minute davantage. La chanson du Riou montait de la vallée, lointaine et limpide, et plus fraîche.

Le fuseau déjà blondissant des peupliers, les tètes rondes des châtaigniers ou des chênes, les saules argentés, les maisonnettes fumant bleu, l'herbe fine des prés, tout commençait à se mouiller de crépuscule et à se fondre dans le noir de la nuit ou le blanc des vapeurs.

Nunelle la première allait rentrer, le tablier plein de re^in coupe à Ja faucille. Panse ciuore que Nanette les surprit, car rancieniie, coiiiiiie toutes les mères, était intlulgeiite h l'amour de sa liUe. Mais Janquc t I... Ab ! si Janquet les voyait en tètcà-tôte, ou seulement lo domestique !...

a Alors, Millette, il faut partir ?

11 a demandé cela d'une voix triste, où pleure le regret de Tadieu.

En môme temps, il Jui a pris la main, sa petite main dont la peau, qui s*est pourtant un peu gercée aux rudes besognes, ^semble si douce contre celle, toute grc^nuc de terre et rugueuse, de riionmie.

Millette est toute émue et pénétrée de cet innocent contact ; et Millette ne répond pas. Mai» ses yeux, qui luisent, disent la grande et unique pensée dont son âme est emplie :

« Je vous aime. J^étais si heureuse. Et vous partez déjà I »

Les yeux de la petite disent cela, les yeux seuls. Et lui, le Firmin, lo devine et y répond :

<c Moi aussi, petite mie, je t'aime. Et j'étais si heureux I p

JI a dit ce aussi », le Firmin ; il a donc compris Tâme ardente et les yeux clairs de sa a douce », C'est une jolie preuve qu'il l'aime, cela, une preuve qui va droit au cœur de la fille. Surtout qu'il l'a tutoyée, et que c'est la première fois que cette chose hardie lui arrive depuis le retour du service. Autrefois, ils se disaient tu, bien sûr, quand ils jouaient ensemble à la niareUe ou au petit ménage, — ou même quand, plus grands de taille et d'âge, ils « gardaient » dans deux pâtures proches. Mais du jour où ils s'étaient considérés comme galant et mie, cette familiarité de langage était tombée entre eux.

Aussi, comme c'était doux, d'une douceur incroyable et jeune, qu'il n'était pas besoin d'analyser pour la comprendre, que ce tutoiement revenu spontanément, sans effet calculé, dans les paroles de Firmin :

(( Moi aussi, Millette, je t'aime. Et j'étais si heureux î »

Comme la phrase chantait dans le silence des cœurs et dans la paix du soir, maintenant que, les doigts unis de leurs deux mains qui se frôlaient, ils s'acheminaient vers la porte à petits

14 l'ivraib

I)as, à petitiK i)as traversaient Ja cour pour gagner réchalier du clos, que lui bientôt, tout de suite, hélas ! allait franchir I

Par prudence, eJle avait résolu de le quitter derrière le puits, près des bouquets de seringas et de sureaux à grappes. Mais, le moment venu, sa volonté fléchit ; elle raccompagna plus loin, et elle pleura, petite mie, comme si elle avait d'obscurs pressentiments que tout était fini entre eux, que le Firmin ne serait plus à elle, et comme si cette séparation avait quelque chose de définitif.

Des pigeons, par grands vols et à larges coups d'ailes qui faisaient sifller Tair, rentraient de la provende.

« A te revoir, Firmin.

— Et toi aussi, Millette. »

Vite, vite, pour ne pas s'attendrir, il la pressa contre sa poitrine, la baisa au hasard, dans les cheveux, et partit.

Près de Téchalier, il se retourna, des doigts unis d'abord aux lèvres, puis séparés d'elles, fit un signe ; et, la tête levée, le regard jeune d'espérance et de tendresse :

« Et p'our toujours... Et malgré tout I » répéta-t-il.

Elle sourit, partageant cette joie divine de croire.

Un temps encore elle le suivit des yeux par la lucarne du grenier, où elle était remontée pour finir sa kesogne. La silhouette rapide de l'homme devint une ombre toujours plus estompée et vague de contours ; puis rien : le bruit même de ses sabots diminua et se perdit.

Au-dessous, dans le colombier, un couple de pigeons se disputait à coups de bec : quelques plumes volaient dans le s»oir.

A UKYMEIŒ

A Reynière rentrait par les chemins envahis d'ombre: Nanette en premier, poussant la chèvre. Puis Janquet, le tricot pendu à Tépaule, et la faucille pardessus. Loin derrière, le valet, qui s'était arrêté en route à causer avec une pastoure de chez lui, du village de la Garenne, en la paroisse de Favars. Quelques appeJs de bouviers ou de pâtres traversaient le soir ; aussi quelques bruits sourds de chariots cahotés. Mais c'était tout, et c'était quelque chose qui paraissait si lointain, et si noyé, et si perdu dans cette cluse, qu'on eût dit simplement une harmonie rompant la monotone grandeur du silence. Donc, la Reynière passait vite entre les haies brouillées de crépuscule. A deux pas à Tavant de la chèvre les crapauds et les grillons, qui avaient commencé leurs chants de la nuit, s'interrompaient brusquement pour reprendre derrière les sabots de Janquet leurs coups de flûte et leurs sonneries lentes de grelots.

Au premier coude du chemin, on allait retrouver la ferme et

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la Milletlc. il failaiL Je bavoir, coinine Nanette ou rancieîl, pouf s'en douter, tellement la maison, entourée de treillards et de fruitiers, était perdue dans Tombre et dans les feuilles.

Tout à coup, une petite lumière trembla dans le noir. Une odeur tiède d'étable passa dans la fraîcheur nocturne. Il y eut des bruits d'ailes dans un chêne, loù des poules perchaient chaque nuit. C'était là.

« Millette I... Eh bien, Millette, que fais-tu donc ? » cria la mère.

— Ce qu'elle faisait, Nanette ? Mon Dieu, ce que vous faisiez vous-même, à dix-huit ans, quand vous étiez promise à Saubrignat.

Il avait dit en se sauvant : « Et pour toujours... Et malgré tout. » Etait-ce pour cela ou bien pour autre chose ? EUe écoutait chanter sion cœur.

La chèvre mise à l'étable, le foin donné aux vaches, la litière faite et les verrous tirés, toute la maisonnée se mit à table, hormis la petite, qui servait.

Un « chaler (1) » à trois becs, pendu à une solive du plafond par un long crochet de bois, éclairait la cuisine. La seille de cuivre, dans l'évier, jetait des reflets, et aussi le bout d'acier d'un fuseau sur une étagère ou parfois un canon de fusil au râtelier.

Le père et le valet étaient assis chacun d'un côté de la table ; la mère à un bout ; l'assiette de Millette était posée à l'autre. La vieille lampe à huile, dont le bec du milieu était seul garni d'une mèche, brillait au-dessus des têtes, laissant les visages penchés dans l'ombre des coififures.

Etait-ce de fatigue, de tristesse ou de faim ? personne n'était en humeur de parler à la ferme de la Reynière. Un des vantaux ouverts de la porte-fenêtre donnait vue sur un orme de la cour à moitié effeuillé de vieillesse, entre les branches duquel des étoiles luisaient en épis d'or clair. Le peu de vent qui passait, entrant de biais, faisait à peine vaciller la flamme de la lampe, mais apportait cependant la fraîche haleine du dehors,

(1) Vieille lampe romaine, encore en usage en Limousin.

M"^^ Colette XESMY

la fille du romancier, en costume de Limousine.

(Photo L. Brunon)

une agréublo scnsalluu de nuit douce, de nuit chantante et nioiiillce de vapeurs. Un concert de f»renouilles, tenu au loin, trùs en dessous, vers les marais, emplissait toute la cluse de clameurs.

Le heurt i\vs cuillers contre le fond des assiclles à soupe anima seul la première partie du repas. Puis la petite déposa des farces de mais sur un plat de terre jaune, cl sur un autre un gros morceau de salé, partie maigre et partie gras, portant tout autour, en collerette, les légumes du bouillon.

I/ancien s-ortit de sa poche un couteau à manche de bois et virole de cuivre, (pii ressemblait, avec sa lame en croissant de lune, à une petite serpe d*enfant. Saisissant à pleine main sa fourchette, il tailla pour chacun une grosse portion dans la tranche de lard, et servit i\ la ronde chaque assiette tendue.

Comme le chien, à qui personne n'avait encore songé, posait sa bonne tête à mèches grises tout ondulées sur le genou du maître, Janquet, qui n'était pas d'humeur plaisante, lui donna un coup sur le museau :

« Oussi, Labri ; va te coucher. »

Puis, tourné vers sa fille, il demanda :

« Qu'attends-tu donc pour lui donner son écuclle de soupe ? »

Cette sécheresse ni cette brusquerie de parole ne lui étaient familières, quand il s'adressait à Millette.

« Bonne Vierge, s'inquiéta la petite, pourvu qu'il ne soit rien arrivé d'autre entre les pères ! »

Et elle avait raison d'être soucieuse.

L'ancien s'était contenu pendant tout le repas. Mais quand le valet, las de la j-ournée de moisson, eut dit « bonsoir au monde » et fut parti se coucher dans l'étable, Janquet n'y tint plus.

K Nanette, dit-il d'un air sombre, voici deux jours que le chagrin me tourmente. »

Sa femme le regarda bien eu face avec des yeux bons, d'avance émus de compassion, où il put lire clair : « Dis, mon homme. Ne suis-je pas toujours prête à t'entendre ? »

II se mit à parler. Il agitait la tête désespérément. Sa voix était

l)nssc, sa parole lente cl triblc. Mais peu à peu la confession s'animait :

a Les choses ne s'arrangent pas avec le sacristain ; je l'ai rencontré au Praviel, l'autre matin, quand j'y étais allé pour les rigoles. II refuse de me laisser prendre l'eau de la serbe (1), avec (laquelle mon pauvre père a arrosé son pré toute sa vie. Il m'a même injurie quasiment. Mais je ne lui céderai pas, le diable m'emporte I tant qu'il doive m'en coûter ; je veux qu'il apprenne quel homme c'est, Janquet de la Reynicre. »

A le voir ainsi, emporté par la fureur d'un long procès en l)erspective, on n'eût jamais pensé que c'était un de ces nombreux paysans que la chicane amuse, et que toute l'ardeur, et la malice, et la vivacité de la querelle étaient venues de Jui.

De la main, il avait ramené à l'arrière la mèche de son bonnet de coton bleu, qu'un mouvement de colère avait fait sauter sur le devant. Sa figure, relevée à présent dans le contentement d'avoir proféré les menaces qu'il portait en lui depuis deux jours, était éclairée tout à plein par la lumière douce du chaler.

Ses yeux, mobiles et vifs comme ceux d'un renard, n'étaient ni bleus ni gris, mais d'une couleur indécise et glacée. On sentait, à leur enfoncement dans J'torbite et à leur profondeur, que le regard ne s'arrêtait pas seulement à la surface des choses, mais avait coutume de les pénétrer et d'en étudier les détails. Un large collier de barbe taillée courte joignait les cheveux de chaque côté, près des oreilles, ce qui faisait un encadrement de poils blancs à la tête carrée et volontaire. Aux plis des lèvres, aux rides qui ne quittaient pas son front entre les deux sourcils, on devinait dans son caractère un entêtement d'autant plus opiniâtre qu'il était plus contrecarré et plus battu en brèche.

Aussi Nnnette, qui depuis le temps, vous comprenez, connaissait son homme, se garda bien de l'attaquer de front dans ses pensées. Elle se contenta d'abord de répondre.

« Pardienne, Janquet, tu es le maître : fais comme tu l'entendras. Je suis toujours de ton avis, tu le sais bien. »

(1) Réservoir qui alimente les rigoles dans les prés.

Mais sitôt i\[)vàs celle déclarnlion habile de principes, elle essaya tout inodéréiiient, sans brusquer les choses, de changer le cours des idées de Tancien.

a Pourtant, une dispute de rien, une petite injure, on oublie

çn, quand on est bon chrétien. A tout bien voir, peuh I la belle allaire I lA (|ui n*en a jamais reçu (i*alta(|ues un jour ou Tautre, je le le demande ? Ah ! si ça c'était passé en pleine place d'église un dimanche I... Mais au Praviel, devant Dieu seul et les choses I Dieu sait où est rhonnèleté. Kl les choses n'ont pas de malice. I^s paroles ont été dites, mais se sont envolées. Personne ne les a entendues, bien sûr. Va-l-on les apprendre au monde en faisant autour plus de bruit que TafTaire en mérite? »

Janquet la regardait en dessous, en hochant la tète, tandis qu'elle parlait. Quelque prudemment exprimés que fussent ces conseils, il ne les reçut pas sans se fâcher.

« Non, la vieille, ne t'occupe plus de ça. Vous autres, femmes, vous ne savez rien comprendre à l'honneur. J'ai une fille à marier, n'est-ce pas ? Eh bien I c'est à cause d'elle que je n'entends pas, que je ne puis pas souffrir qu'on me jette l'injure. Petit-fils de porte-besace I Ah I là là I

— Hélas 1 pensa Millette, qui achevait près de l'évier de laver la vaisselle, comme il se trompe, le père I Pour me marier, il faudrait précisément laisser passer l'insulte. »

Et elle pleura secrètement de ne pouvoir rien dire.

La mère ayant vu l'ancien frapper sur la table, de son poing crispé, un coup qui avait fait sauter la salière, comprit que c'était peine perdue de discuter avec lui ce soir-là ; elle fit mine de se rendre :

« Tu as peut-être raison, mon homme. Est-ce que je sais, moi ? Je ne suis qu'une femme. Ne le tourmente pas. On y réfléchira. »

Janquet haussa les épaules, dit d'un air de pitié : « Mon Dieu ! mon Dieu I mon Dieu I » Et cela voulait dire :

(( Tu t'accommodes vite des choses, loi, la vieille. Tant mieux pour toi» Pour mon malheur, je ne suis pas de même. Je

sais ce qu'il faut pour que tout s'arrange : soit tranquille. Çà s'arrangera, foi de Saubriguat, qui te parle. »

Tout cela était gros de menaces. Qu'ils allaient être tristes, les lendemains I Combien abîmée la vie, la belle vie ancienne de Millette I

Mais la petite était courageuse, courageuse parce qu'elle avait l'amour, courageuse surtout parce qu'elle avait la foi. A présent, là, sur le banc, devant la porte, elle récitait sa dizaine de chapelet comme tous les soirs avant de se coucher. Et quand elle eut lini, les yeux au ciel, qu'elle voyait tout fleuri d'étoiles entre les pampres du treillard :

« Mon Dieu, murmura-t-elle, j'aime Firmin ; il m'aime : soyez-nous clément. Que toujours vos desseins impénétrables, mais sages et bien ordonnés, s'accomplissent. Je suis la servante du Seigneur, et, quoi qu'il décide, je me soumets tout entière à sa volonté sainte. »

Elle avait lu dans un livre et retenu ces dernières paroles de sacrifice. Et, pour les avoir dites, le songe de douleur était loin ; le rêve d'amour montait en elle, chantant comme une marée tranquille. i

Firmin était à son côte, tout près ; il lui disait très bas des mots ordinaires, qu'étant jolie fille et en âge d'amour, elle avait entendu dire par d'autres bien souvent, les dimanches, mais qui ce soir-là, sans doute par le caprice de l'heure et de son cœur, lui paraissaient infiniment jeunes, pleins d'un charme invraisemblable et d'une inattendue fraîcheur. Il lui semblait que le fils du sacristain était encore à la regarder bien droit, bien tendrement dans les yeux comme avant le soir clos, tant son image et sa pensée lui étaient présentes. Et ses paroles aussi I Il avait dit :

c( Tu seras ma femme, Millette, car je n'en veux pas d'autre ».

Etaient-ce ses lèvres ou ses yeux qui l'avaient dit ? Millette ne s'en souvenait plus. S'il n'avait pas prononcé cette phrase, en tous cas, sûr, il l'avait pensée. Et rien n'était doux comme de s'envelopper dans ce songe délicieux :

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