CHEZ LE JUGE
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OUTE la nuit, autour de la Reynière, l'orage avait secoué les buissons, battu les récoltes et fait claquer les contrevents. Des paquets de pluie ou de grêle n'avaient cessé de crépiter sur les ardoises et de fouetter les murailles et les vitres. Le chien avait hurlé sans relâche en tirant sur sa chaîne. Janquet avait très mal dormi.
Chaque fois qu'il entendait les ormes de la cour gémir plus haut dans le vent ou sangloter les chantiîpleures à gorge pleine, il ne pouvait s'empêcher de se désoler :
« Allons, bon ! encore un boisseau de grain par terre à la Sireizole. Tous mes blés de printemps cette année seront donc des blés de misère I »
Une fois même, comme la rafale s'était trompée de route et que sa plainte furieuse se faisait plus aiguë en passant entre la grange et le fournil, l'ancien courut à la lenêtrc. Mais il ne vit rien au dehors que la nuit noire coiDine ia gueule du loup.
et (|ue (lut'hiues ombres plus niar<iuées, létes d'arbres dansntite.^, (!'chevelées <*l folles, tour à tour dressées ou courbées sous rornge.
Au matin, quand la première clarté trembla vers Combebrettes, il prit le sentier qui cbeminait tout droit et odorant dans les trélles mouillés. Les cailleteaux, encore blottis au ras des sillons, s'appelaient timidement d'un champ a l'autre, comme pour se compter. Les arbres secouaient leurs manteaux de pluie. Le soleil n'avait encore rien consolé : les prés, les haies, les bois, toute la cluse était en pleurs.
Janquet Saubri^nat, l'œil inquiet, inspectait les héritages. Et des pensées charitables ou égoïstes lui venaient :
€ Tant mieux pour Ginibriùre, qui n'a pas grand mal... Tant pis pour cette pauvre vieille Granille, qui a grêlé... Pourvu surtout que mon blé soit épargné ! >
Les derniers nuages, avant de disparaître à l'horizon, se doraient, s'embrasaient au soleil montant comme une floche d'étoupe qui prend feu. Ailleurs, partout, le ciel était d'un joli bleu lavé : des coins de campagne riaient dans le matin de calme et de lumière ; un parfum de fruits flottait dans les vergers ; une douceur était dans l'air.
Janquet, la tête basse, suivait l'étroit chemin des trèfles, rompant à chaque pas des hamacs d'araignées poudrés d'eau. Quand il eut atteint la lisière de son champ, une émotion violente l'arrêta, un découragement le prit.
La moisson était saccagée ; pas un tuyau de chaume n'était resté debout ; le vent, la pluie, la grêle, avaient, comme autant de fléaux, battu les épis mûrs ; la paille, versée dc-ci, couchée de-là, coudée, emmêlée, hachée, ne pouvait plus donner qu'une pauvre litière ; la récolte presque tout entière était perdue.
« Un peu de la dot de Millette s'en est allée cette nuit, pensait l'ancien en contemplant le désastre. Si nous avions su couper d'abord la Sireizole, le Masduroux, sur l'autre versant, se serait peut-être sauvé. »
Un commencement de vertige le prit ; il s'appuya au tronc d'un érable dans la crainte de tomber. Puis, au bout d'un ins-
tant, il franchit réchalicr et reprit à grands pas le sentier des trèfles, fuyant vile le champ maudit.
C'est aujourd'hui, à neuf heures, que doit avoir lieu la comparution devant le juge du canton. Millette a préparé le picotin ; Saubrignat, sans rien dire, va le prendre sur le blutoir, dans le fournil, où on le place de coutume, et le porte à la jument, qui, Tayant senti de loin, piaffe, et hennit, et renifle. L'avoine versée dans la mangeoire, il s'en va dans la chambre commune passer sur son tricot une blouse à boutons clairs, mettre une cravate à nœud étroit et un feutre rond, large d'ailes. Et en sortant, dès le pas de la porte, il appelle sa fille :
« J'attelle, Millette. Viens tenir le licol. >
L'air est encore lourd, malgré l'orage de la nuit ; les taons agacent la jument, qui donne en vain des coups de sabot sur le pavé, fait danser sa crinière et sa queue et chanter son collier à grelots.
Millette a de la peine à la tenir.
« Allons, Poulette, doucement. Doucement, Poulette... Allons donc ! »
Déjà tout le harnais est sur le dos de la bête. Si la petite a une recommandation à faire à l'ancien avant son départ, il est temps. Son cœur inquiet, son cœur ému d'amour et de souffrance a beau Jui commander : a II faut parler », ses lèvres timides s'y refusent. Elle a peur ; elle est anxieuse. Elle envie les grillons qui, du côté du clos, chantent leur joie d'être cachés dans l'herbe humide.^
L'ancien a l'air encore plus sombre et plus bourru que les jours passés. Sans doute il accueillera mal les conseils de sa fille. Millette pourtant s'enhardit, Millette se hasarde :
« Alors, père, c'est fini d'espérer ? Vous plaidez ? »
Janquet, qui bouclait la sous-ventrière, tourne vers sa fille un regard étonné, comme s'il était surpris de la question qui lui est faite. Il paraît hésiter, rapproche les sourcils et dit lentement :
« Oui, je plaide. Et j'ai le meilleur espoir, celui de gagner mon procès,
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— On y |)(*r(l loiijours, nu'inc quand on f^agnc, répond Mallette en soupirnnt. Ne Tavez-vous pas vu vous môme avec le bordier de Chanle^ril ? Un bout de pays grand comme celte cour, qui valait bien trente écus, vous en a tout de suite coûté cent cinquante. Personne ne s'est enrichi de plaider. Kt juste il va falloir de l'argent, (piand mes noces vont venir. > L'ancien, ayant fini d'atteler, saute dans la voiture : « Ce n'est pas encore h ton Age qu'on se mêle de donner des conseils, dit-il en se fâchant. L'honneur des Saubrignat me regarde. >
Il saisit les rênes, fait claquer le fouet : € Hue, Poulette I >
La jument part au grand trot, son collier chantant, devant Millelte qui s'écarte.
De Combebrettes à Donzenac, qui est le chef-lieu du canton, la route est toute en pente et en tournants rapides. Elle borde, sur près d'une lieue, le flanc escarpé d'une gorge sauvage, qu'emplit le frisson blanc des châtaigniers en fruits et la voix d'une rivière coureuse, le Maumont, voix grondeuse, qu'adoucit l'éloignement.
Il y a encore, tout au fond, quelques vapeurs qui noient les têtes des peupliers, lorsque Janquet y passe. Et la lutte que le premier rayon du jour a engagée se poursuit, silencieuse, entre la lumière et l'ombre, dans la fraîcheur de la vallée confuse.
La jument va d'un trot saccadé à la descente. Tassé sur la peau de mouton de la banquette, les coudes aux genoux, les guides hautes dans les mains, le vieux paysan suit de l'échiné le mouvement rythmé de la carriole. La blouse forme une bosse molle dans son dos. Le harnais saute sur l'échiné de la bête ; la mèche du fouet se balance.
Janquet cherche dans son esprit toutes les raisons qu'il va donner au juge. Il s'exalte par degrés dans ses pensées de haine et de vengeance. Depuis combien de temps déjà aurait-il pu prendre l'eau trois fois par semaine à la « serbe » de Praviel ! Mais parce que, accommodant voisin, il n'a pas usé de ce droit,
voilà qu'on le lui conteste, qu'on le lui refuse et qu'il lui faut plaider.
« Hue, Poulette I Allons donc 1 »
II tire les rênes ; il cingle du fouet les flancs de la jument, qui, allant au trot si vite qu'elle peut et ne comprenant plus ce qu'on exige d'elle, lève la croupe, hennit, se trémousse et part au grand galop.
Le village de Travassac et ses ardoisières ont été traversés à cette allure. Et c'est à peine maintenant si on entend le bruit des marteaux taillant le schiste, ou le cliquetis des feuillets de rebut qui dégringolent sur les pentes. Déjà le pont du Noir fait le gros dos sur le Maumont, au premier tournant de la route ; voici, dans les prés, la filature du Bouire, avec ses pièces de toile qui sèchent tout autour, dans les pommiers. Les cuirs du harnais de Poulette sont ourlés d'écume ; sa robe est toute fumante, et deux jets de vapeur à chaque respiration sortent de ses naseaux. Il n'y a plus qu'un raidillon très court à grimper, et sitôt après les maisons de Donzenac commencent à s'égrener au bord droit, puis aux deux bords de la route.
Janquet confie la jument à dételer au garçon de l'auberge des T rois-Pintades, puis, sans se presser, s'achemine vers l'hôtel de ville, le dos cassé par tous les chocs reçus contre l'appui de la banquette, à chaque enlèvement des brancards.
M. Verger, le juge de paix, attend sur le pas de la porte que les neuf heures sonnent. Il a déjà vêtu sa toge, dont la lustrine a verdi de vieillesse ; son rabat est posé de travers ; sa toque est penchée sur son front. Il porte une grosse moustache d'un blanc sale, qui part de chaque aile du nez comme un rouleau d'étoupe et coupe en deux l'éclat sanguin des joues. Ses yeux sont clairs, très tendres et pleins d'un bon air de franchise. L'indulgence de son esprit et l'affabilité de ses manières sont inscrites en traits doux sur sa figure.
Saubrignat est pour lui une ancienne connaissance, comme il en a au moins deux ou trois de-ci, de-là, dans presque toutes les communes du canton. Il l'accueille avec un sourire narquois.
S Encore vous, Saubrignat ! Vous allez finir par être de tou-
tes mes uudienccs. C'est au moins votre dixième procès que je vais jii^er V
Oli I tout de même, vous exagérez, monsieur le juge. Huit ù mon coniple, (;a suffit ; pas licsoin d'en jnellre davantage.
— Huit vu quinze ans I Kt vous ne mendiez pas ?
— C'est que j'en ai gagné six, ol)jecte Janquet en rc redressant d'orgueil.
— l'^t que la justice est gratuite en France », ajoute M. Verger en riant.
Puis, montrant le sacristain, qui s'avance du fond de la place en faisant sonner son bâton sur les cailloux :
€ Voici votre compère, si je ne me trompe. Soyez donc conciliant pour une fois », rccommandc-t-ilen tournant sur les talons.
Le prétoire est tout de suite à droite près de l'entrée du couloir, une vaste salle dont le plafond à moitié décrépi est soutenu dans son milieu par des piliers de fonte. Au fond, une estrade portant une longue table à tapis vert, avec deux fauteuils de molcsquine assortis : l'un au milieu pour le juge, l'autre à un bout pour le greffier. Devant, à gauche, et en contrebas, un bureau minuscule, sur lequel l'huissier gratte du papier timbré avec la fièvre d'un insecte qui grignote. Puis la barre, et, derrière, un grand coin laid de salle vide, dont un banc crasseux, fixé au mur, fait le tour.
Peu à peu, le prétoire se garnit : déjà sept à huit feutres ronds se promènent de long en large et discutent à voix haute ; une coiffe à ailes brodées papillonne.
Après les propos vifs, c'est un silence grave. Le juge de paix vient d'entrer par la porte du fond, portant sous le bras un gros Code court de taille et replet comme lui. Roumégoul, le greffier, marche dans ses talons, en toge et rabat fanés, lui aussi.
A eux deux, ils forment un appareil de justice encore moins imposant que sévère. Cependant, les conversations se sont tues ; les feutres ont passé des têtes aux mains des paysans, qui vont à présent les chiffonner d'impatience ou de colère. Tous les plaideurs convoqués pour l'audience sont là, anxieux, les veux
brillants et tournés vers le juge, le corps penché, les coudes à la barre. La plume de Thuissier continue de courir en grinçant sur le papier timbré. Une grosse guêpe bourdonne d*être prisonnière et de voir de l'air bleu derrière la vitre, des fleurs de tilleul au-dessus de Tair bleu, et du soleil endormi dans les fleurs de tilleul.
« Célcstin Rouby contre Martiale Bourliagou, appelle le greffier Roumégoul en roulant des yeux ronds vers la salle et tenant les noms marqués du doigt sur le rôle de Taudience.
— Monsieur le juge, dit la coiffe blanche sur un ton d'honnête simplicité, c'est pour un acte.
— Bien, ma brave femme, réplique la toque. Laissez : M. le greffier va le lire. >
Et Roumégoul, en effet, le lit sans se faire prier, et même avec tant de zèle, et si prestement, et si vite, que le diable en personne n'y comprendrait rien, et que M. le curé lui-même (Dieu me pardonne si je l'offense I) ne saurait seulement pas reconnaître si l'exploit est en français ou en latin de messe.
Martiale Bourliagou ne fut d'ailleurs pas prise de court pour si peu. Ses explications furent interminables ; et lorsque vint enfin l'affaire de « Jean Saubrignat contre Léonard Mérigal », les plaideurs commençaient, l'un et l'autre, à s'impatienter vivement.
« Approchez, fit le juge. Voyons, Saubrignat, quelle est exactement la nature des différends que vous avez avec votre voisin, et qui ont fait l'objet d'un avertissement. >
Janquet fixa deux ou trois fois le bout de ses souliers, releva la tête, et, un peu pris au dépourvu, parce qu'il n'avait préparé que des injures, et que les débats s'ouvraient avec calme, sans paraître devoir s'envenimer comme de coutume aux premières paroles :
« Monsieur, dit-il sèchement, c'est pour un droit d'eau. »
M. Verger redressa ses moustaches, et l'air attentif :
« Ah I ah I il s'agit d'un règlement d'eau.
— Parfaitement, monsieur le juge, dirent à la fois les deux plaideurs.
— Mais alors, mes bons amis, je ne suis pas compétent. Pour des procès de cette nature, il faut aller de piano, suivant l'expression juridique, autrement dit d'emblée, en première Instance.
— Tant pis I Si c'est ça, nous irons à Drive, conclut avec une résignation facile le fermier de la Heynière.
— Sans doute, objecta M. Verger ; mais ça va vous coûter cher. Si j'ai un bon conseil à vous donner, n'apportez, l'un ni Taulre, aucune aigreur en cette afTaire. Vous le regretteriez, et sans tarder, je vous assure, Croyez-moi.
— Ab ! monsieur, avec ce sacristain-là, le plus grand saint du paradis perdrait patience.
— Monsieur le juge, répliqua Lionard en levant le bras comme pour prendre Dieu à témoin de la vérité de ses paroles, c'est le premier procès de ma vie. Lui, vous le connaissez, n'est-ce pas ? Jugez vous-même.
— Tout le village de Sicard, s'il le faut, reprit Janquet en s'animant, viendra déposer en ma faveur. Et tu sais, chantemesse, il y a là des vieux honnêtes et qu'on peut croire. >
M, Verger donnait en vain des chiquenaudes à son Code pour rétablir le silence. Il fallut que Roumégoul intervint.
« Ça suffit, messieurs, dit-il en se fâchant. Si vous continuez, je vais cliarger M. l'huissier de vous mettre à la porte.
— Il est inutile de s'injurier, voyons, ajouta le juge en articulant ses mots. Devant moi surtout, à quoi ça sert-il, puisque je vous ai dit que je ne pouvais pas régler votre différend, et que tout ce qui touchait aux questions d'eau, du moins quand il y a, comme im cas présent, une question préalable à trancher touchant la propriété, n'était pas de mon ressort et ne me regardait pas. C'est bien clair, n'est-ce pas ?
— Mais, monsieur, se défendit Janquet, nous avons bien compris ça aussi ; j'ai même dit tout de suite qu'on irait au tribunal de Brive, puisqu'il le fallait. Seulement, n'est-ce pas, comme on était devant vous sur ce sujet on a continué de causer, voilà tout...
; — I^aissez-moi parler, Saubrignat, interrompit le juge. C'est
dans votre intérêt que je me fais un devoir de continuer, malgré mon incompétence, à me mêler de vos afraires. Il s'agit d'en rester là. Il faut vous arranger, vous m'entendez bien.
— Je ne demande pas mieux donc en ce qui me regarde, s'^écria le Mérigal.
— Sans rien faire pour cela, j'en réponds ! ricana son partenaire.
— Eh bien, si, Saubrignat 1 il fera quelque chose pour cela, et toi aussi, et voici comment : vous allez choisir chacun un expert, instituteur, notaire ou homme d'affaires à votre gré. Vous ferez entendre vos raisons, vos droits et vos témoins. Et vous vous laisserez condamner par la décision de ces experts. Est-ce entendu ?
— Comme il vous plaît, monsieur le juge, répondit le sacristain.
— Après tout, je veux bien essayer, consentit Janquet sans enthousiasme. Mais je serais bien étonné, voyez-vous, que ça réussisse.
— Dans tous les cas, il ne tient qu'à vous... Monsieur le greffier, appelez l'autre affaire.
— Péjoine contre Brunet, cria Roumégoul en roulant de nouveau ses yeux en boule vers la barre.
— Présent I... Présent ! » dirent deux voix.
Et tandis que de nouveaux débats s'engageaient devant la table verte, Mérigal et Saubrignat (sortirent l'un derrière l'autre de la salle du prétoire.
A la porte, le sacristain se retourna et dit :
« Moi, je prends le notaire. '
— Moi, le régent », fit l'autre.
Là-dessus, ils se séparèrent sans salutation ni compliment.
Il faisait déjà chaud. Le soleil ne dormait plus légèrement, mais tremblait sur les fleurs du tilleul ; l'air n'était plus bleu, même sous les branches. Les lointains étaient de cette teinte douce et effacée qui est le signe des temps clairs durables.
« Quel dommage que la Sircizole ait grêlé ! pensait Janquet
en s'en relournaiil ù Taubcrge dos Trois lUiitadei ; une &i jolie semaine s'annoncr pour la moisson 1 >
De son coté, Lionard, de voir des clartéf se Jouer devant lui par fusées sur les ardoisières de Travassac, songeait, en reprenant la route de Combebrettes :
« Quel malheur tout de même de perdre une matinée pareille vers la Saint-Jean d*été I >
Et chacun d'eux se laissait ainsi reprendre aussitôt par les idées et l'amour grand et jaloux de la terre, parce qu'ils étaient, l'un et l'autre, paysans de llèrc et vieille race.