‹ L'IvraieChapitre 10 sur 26 · LA LETTRE A L ANCIENNE · texte numérisé non relu

LA LETTRE A L ANCIENNE

ASCALOU rentrait tout mal en train dans sa mansarde. Malgré la pluie fine, qui n'avait cessé tout le jour d'envelopper la ville d'un embrun, il était allé se promener sur les bords de la Corrèze pour être seul et suivre mieux sa pensée triste.

Quinze jours déjà, qu'il avait quitté les Eyrials, quinze jours qu'il courait de forge en forge, toujours rebuté, partout remercié de ses services ! Il avait fréquenté les cabarets, où se lient des connaissances, à Souillac, au quartier d'Alverge et jusqu'à la côte de Poissac ; payé à boire à de vieux ouvriers de ville, aux chefs de syndicats, dans l'espoir que ceux-ci l'aideraient dans sa recherche de travail.

Aucune démarche, aucune sollicitation n'avait abouti. La saison était mauvaise : pas une place vacante, ou du moins rien pour lui, qui n'était pas un enfant de la balle, mais un paysan transfuge, une blouse essayant de se faufiler parmi les bour-

gérons ; rIcMi pour lui, (|ul n'était d'aucun compagnonnage, ni de 1' « Ere nouvelle >, ni du « Devoir >, ni de la € Liberté >.

Quinze jours donr, (iu*il Irîdnîiit par les rues, laissant toujours un peu plus loin derrière lui les espoirs de réussite et de fortune dont il s'était bercé ! Quinze jours, pendant lesquels son découragement s'était accru, pendant lesquels aussi les petites économies qu'il avait em|)or!ées s'étaient prestpie fondues : pas grand'chose, sans doute, (piehiues pistoles seulement, mais amassées avec tant de patience et de peine, qu'après la santé, pécaïrc I c'était ce qu'il avait de plus précieux au monde.

II avait acheté une culotte de velours, un tricot de travail portant deux drapeaux croisés sur la poitrine, et une casquette de cuir, i)our dissimuler sous l'uniforme du métier sa démarche bouvière et ses lentes allures paysannes. Si méchamment qu'il eût vécu pendant ces quinze jours, et de si petite mine que fût la mansarde garnie ou il logeait, les dépenses d'auberge avaient contribué aussi à appauvrir sa bourse. Les imprévus payés, il lui restait un demi-louis d'or pour tout pécule, juste de quoi s'assurer le logis et la table pendant quelques couples de jours.

Et le travail ne venait pas I

Une nuit, il avait fait un rêve, le rêve qu'il avait une belle place bien rentée dans la maréchalerie la plus achalandée de la ville. Les espoirs anciens, qui semblaient morts en lui, avaient repris de l'aile, comme des papillons engourdis de rosée, que le premier rayon réchauffe. Que c'était bon et doux, ce songe I Que le cœur se sentait léger et Tame gonflée de joie î Mais aussi quel réveil ! quelle réalité plus pénible encore et plus poignante après le rêve ! Le collier de misère à reprendre, les courses à travers Tulle, les présentations ennuyeuses, les sollicitations devenues à la longue écœurantes, les affres de voir diminuer chaque fois les chances de salut, enfin la menace de les perdre toutes un jour prochain, toutes jusqu'à la dernière ; et le retour tout angoissé, dans le soir plein de gaieté ouvrière, le retour, tête basse, avec l'effroi du lendemain I

Jamais Pascalou n'avait imaginé de si pauvres débuts ! Hélas I où étaient donc les jolis soirs de Combebrettes, où il s'endor-

Cl L i V U A I !•:

niait, le cœur plein de confiance, de lumière et de sérénité ? Où le grand air de là-bas, le calme simple et la vie bonne ? L'ancien avait grand'raison de le dire : « Pour bien les apprécier, il faut avoir perdu et regretter les choses. »

Comme il avait été ingrat pour la terre et pour ceux de sa race I Là-bas, du moins, c'était la tâche du lendemain toujours marquée, l'existence évoluant toute, sans inquiétude et sans crainte de l'avenir, sur le même petit coin de France, avec, jusqu'au terme le plus lointain de la vieillesse, le même trésor d'habitudes et de joies, presque le même lot d'épreuves et de souffrances. Qu'il était heureux, Firmin, de n'avoir pas eu de ces stériles désirs de monter, de ces aspirations sottes et mensongères qu'il avait rapportées du service, lui, Pascalou, et qui l'avaient grisé !... Ah ! s'il pouvait revenir I... Mais à quoi bon s'amuser l'esprit de ce songe ? pourquoi accroître son malheur par des regrets ?... Que dirait-on de lui, au pays, s'il rentrait ? Comme on le mépriserait ; comme on se rirait de lui I Quand on est du sang des Mérigal, on garde l'amour-propre, même dans la misère et dans la déchéance... N'était-ce donc pas assez d'avoir été lâche une fois ? Quelle pitié, tout de même !... Ah ! tant pis, s'il s'était jeté aveuglément dans une impasse : le recul n'était plus possible.

Il avait trouvé ce soir-là une place de valet d'écurie, logé et nourri seulement, sans autre paye en argent que les pourboires : c'était peu. Et puis surtout la place ne serait libre que dans la huitaine, et jamais sa dernière pistole ne le mènerait jusque-là... Que faire alors ? Comment vivre pendant ce temps ?... L'auberge lui ferait-elle crédit ?... Tiens, mais pourquoi ne s'adresserait-il pas à la mère ? Mère Françou était bonne ; mère Françou le comprendrait, soulagerait son dénuement, partagerait sa peine.

Alors, quittant la lucarne, où, l'esprit perdu dans ces pensées, il regardait faiblir la lum.ière du jour, il jeta sa casquette sur le lit défait, s'assit sur un guéridon crasseux, qui penchait sur un pied, et, de cette jolie écriture moulée >^qui avait tant contribué à le perdre en attirant sur lui l'attention du régent, traça ces lignes où, par orgueil, il mentait à l'ancienne :

L * I V n A 1 lî tfû

'f Ma bonne mère,

< Si je ne t'ul pas fait savoir plus tôt de mes nouvelles, c'est qur jnsciu'ici je n'ai pas tu lu tiinps. On ne trouve pas à la ville du travail aussi facilement (lur j'aurais cru. Mais enfin, grâce à Dieu, me voilà tranquille présentement et en bonne place. Pour le moment, je ne suis encore qu'apprenti, cl en ai)prenlissage, dans queUpie métier que ce soit, on ne gagne guère. Dans quelques mois, (luand le premier ouvrier sera parti pour le service, (lui prend ici les garçons en novembre comme chez nous, c'est moi qui le remplacerai. Le patron me l'a promis, et c'est un brave homme, le patron, qu'on peut croire et qui tient bien l'intérêt de ses ouvriers.

< Sois donc rassurée, ma bonne mère. J'ai tout de suite voulu t'avertir, car je te sais inquiète de ton caractère et toujours tourmentée. Je réussirai, c'est sur, et plus d'un camarade me l'a dit. ,

< A propos de camarades, tu sauras que tous ceux de l'atelier sont bien gentils pour ton petit Pascal. Sois tranquille aussi sur les mauvaises compagnies. Je me mettrai du syndicat, car les autres le veulent, et j'en aurai du profit. Mais ce sera tout. On m'a parlé d'une « Maison du peuple », où on tient, paraît-il, de mauvais discours contre les riches et où on boit jusque très tard de l'absinthe. Il y a aussi une bourse de travail, qui est un assez pauvrQ bâtiment, et c'est tout ce que j'en sais. Mais ton Pascalou ne se mettra pas de tout cela.

« J'ai eu besoin de m'habiller, par exemple. Alors j'ai acheté un vêtement de travail comme on en porte ici. Ça m'a coûté cher, et ma bourse n'était pas grande, tu le sais bien. Je suis parti sans vous emprunter, mais si tu pouvais m'envoyer seulement quelques écus sur l'argent de tes poulets et de tes œufs, le plus que tu pourras sans te gêner, je te serais reconnaissant. Surtout, ne le dis pas au père ; il ne comprend pas les choses comme toi, et je serais désolé qu'à cause de moi il se chagrine encore.

« D'ailleurs, je veux que tu saches que j'entends faire un emprunt, et voilà tout. Laisse-moi passer ouvrier en pied, à

la Toussaint qui va tomber, et tu verras. Alors, c'est moi qui vous donnerai de l'argent pour acheter les bœufs aux grandes foires, ou payer le collecteur.

« En attendant, je te remercie, ma bonne mère, de ce que tu pourras m'envoyer au plus tôt par le buraliste, qui vient à Tulle toutes les fins de semaine, comme tu sais, et qui loge à raubergc du Rempart. Dis-lui que j'irai le trouver là à son arrivée, sur les dix heures, samedi qui vient.

« J'envoie la lettre au régent pour qu'il te la remette ; j'aurais peur qu'elle soit donnée au père, si c'était le vieux Champion, le facteur de chez nous.

« Et, en me disant ton fils affectionné, je t'embrasse de tout cœur, ma bonne mère. »

Il signa en plus belle écriture et plus appliquée : « Pascalou Mérigal », relut la lettre et la cacheta, le cœur demi-tranquille et apaisé. Pour avoir un moment arrêté sa pensée sur les Eyrials, songé qu'il n'était pas seul en ce monde, mais que d'autres, là-bas, une pauvre vieille surtout, s'inquiétaient de lui et de savoir si le malheur lui était venu, d'une voix faible et pourtant douce, l'espérance parlait en lui.

Le jour avait fui, lueur par lueur, sans que l'ouvrier s'en aperçût : l'ombre n'avait plus à lutter avec les derniers restes de lumière que sur les toits ou dans les branches hautes des marronniers de la route voisine. Les angles de la mansarde étaient déjà confus et tout brouillés de gris, et la clarté qui tombait de la lucarne, à mesure que le soleil baissait, allait s'affaiblissant.

Pascalou sortit pour mettre sa lettre à la poste. Les rues étaient noires et de soir et de monde. C'était l'heure où les petits ménages très unis vont faire, bras dessus, bras dessous, avant de se coucher, leur tour de promenade sur les quais. Des lampes s'allumaient dans les boutiques ; leurs lumières, à cette heure indécise d'entre jour et nuit, étaient pâles et tremblantes comme celles des étoiles au ciel. Toutes ces poitrines du faubourg, condamnées aux milieux confinés des ateliers ou des usines, trouvaient à l'air du dehors une douceur étrange. Les

maisons ellcs-ni.'n.cs pronnirnt le frai» par toulM Jours fenêlrei ouvçrlos ; un fri.sson passait clans les jardins. <•,• U;n frisv.n qui saisit les fleurs sur la hrune et l.-s fern.,-. ou kur nut une rosée a» coeur. Une joie était dans les regards. Les A.nes avalent des ailes, qm al aient vile comme l'ombre, mais des ailes blanches et comme vêtues de lumière. '

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