L ' I V II A I R
midi sonne à Conibcbrcltc» : trois bouquets de nolei bien diitincts, puis une volée très courte pou linir. VAU- reg;u-de au loin, sur la eolline, le clocher fin, autour duquel des hirondellci, points noirs sur le bleu du ciel, mènent leur chasse ardente avec des cris de joie, tiu*elle n'entend pas.
€ (]*est son père (jui sonne, pense-t-elle. Quand c'est lui, Tangélus a un air plus glorieux. Il fait si bien fleurir les notes, mon Firmin, parce qu'il sait que sa petite mie rècoutc... Et d'ailleurs, c'est bien aisé I Je lui ai donné rendez-vous pour les entours de midi h la chènevière de Soulors. Comment tirerait-il ja cloche de là-bas ? >
Il fait lourd I Pas un souffle d'air ne passe ; pas une feuille ne tremble, même à la cime des peupliers. Toute la cluse est pâmée de chaleur. Quel soleil aveuglant au découvert des branches, quand le sentier s'égare dans b^ près I Si encore ce dernier longeait les haies, qui font de toutes parts à l'herbe une bordure d'ombre I Mais oui, il y pense bien, et Millette aussi, qui le suit fidèlement. Voyez-la : elle prend la nappe de lumière par le beau milan, et en fait des tours et des détours ; on dirait d'un lièvre qui, pour dérouter les chiens, môle ses pistes à loisir et à plaisir dans le thym et la rosée. Pourtant, elle est pressée, Millette ; et il ne fait pas bon, par ce midi d'été, d'être sur les chemins.
On entend au loin le bruit des faux, que les coupeurs d'avoine aiguisent avec des pierres de grès mouillées. L'ombre est immobile sous les feuilles ; il y a des picotements d'or sur le gazon du bois, et, au-dessus de la chènevière, de l'air qui danse dans une averse de soleil.
Millette s'est assise sur un rocher, et regarde autour d'elle, et se penche vers le fond de la cluse. Firmin n'est pas encore au rendez-vous.
Elle écoute le midi d'été qui bruit à peine : une écorce, une cosse de genêt, de-ci, de-là, éclatent de chaleur ; un merle siffle et fuit rapide sous les saules argentés, pattes et bec jaunes, et plumes noires. Elle goûte la solitude des heures chaudes, qui l'enveloppe : la mélopée de moisson, l'antique
cliausou de « la tant belle Lisette :^, qu'on chante en parties d'un bout à l'autre des chaumes, ne monte plus, dolente, audessus des épis blonds. Tout est tranquille, et calme, et mort : le Riou rêve, à moitié assoupi ; un essaim bourdonne, très loin, dans la profondeur verte des bois ; un papillon passe, une mouche ; moins encore, un parfum dans le soleil.
Et toujours personne dans la cluse, pas d'autre chrétien que Millette, une Millette qui a de la peine et n'est pas rieuse, tant s'en faut, comme à l'accoutumée, une Millette tassée sur elle-même, les coudes aux genoux, la tète dans les mains, les yeux clairs voilés de larmes.
L'ancien est rentré hier de Donzenac, plus monté que jamais contre les Mérigal. Il parle d'envoyer des actes, et de pousser jusqu'en appel l'affaire, s'il le faut. Et Millette, qui espérait encore l'avant-veille que tout s'arrangerait, qu'elle aurait Firmin, quand viendrait l'accord, et qu'un soir très prochain, un soir doux, l'un à l'autre tous deux seraient promis I C'est fini, cette tranquille assurance, qui la faisait heureuse I Fini d'entendre d'un cœur joyeux sonner la cloche dans le clocher aux hirondelles ! Finies les attentes délicieuses du soir, sous les premiers chêneaux branchus de la garenne, quand il avait dit : « J'irai vous donner le bonsoir à la lune montant des tailles. Espérez-moi. » Finies, les sorties de messe du dimanche, tout embellies par la pensée de se retrouver, de se regarder longuement, de se sourire sous le porche I Millette passerait désormais dans la vie, songeuse, inquiète, sans cette attente vague du bonheur, que presque chacun de nous porte en soi, qui vaut mieux que le bonheur venu, et qui devrait le remplacer, si du moins nous savions être sages, étant pauvres de joie. Elle ne se plaindrait pas, par exemple, déjà prête à vouer à défaut toutes ses pensées et son cœur à la Vierge...
Si encore elle voyait son galant I II la consolerait avec des mots comme il en sait trouver, des mots tendres, des mots doux, des mots chantant l'amour. Mais il n'y a toujours dans la cluse pas d'autre âme qui vive que celle de Millette. Les
inoilolicrons, les abeilles, et l'iiir, et le soleil, eontinuiiil de mener leur danse sur le ehanvre, .sur Icîj fleurs et dans les l)()is. Le midi est sonné depuis longtemps à Couibebrcttch ; F'igueblanchc même, Fi|{ueblanche, qui est toujours en retard, a répondu. Ln |)elile est prise d'un j»rand trouble... Pourtant, non, ce n'est pas possible : elle le eonnaît, Firmin ; elle sait son cœur, et de (piel amour il l'aime. Il a donné sa parole ; c'est flni ; il ne la reprendra plus jamais... Et dans sa confiance, et dans sa résignation, elle pense :
« Tant pis I C'est que Darbe-de-Maïs, l'innocent I aura oublié lu commission... »
Tout à coup une voix s'élève derrière elle :
« Eh ! bonjour, Millelte. J'en ai eu du mal à vous trouver J
Si c'était Firmin I... Cette pensée traverse son esprit, mais ne s'y arrête pas ; car la voix n'est pas allée jusqu'à son âme ; l'appel l'a émue de surprise, mais non d'amour, mais non de joie.
Une main audacieuse l'a saisie à la taille,
< Vous I » fait-elle.
Elle se lève d'un bond, et d'indignation, et de colère :
« Vous m'avez fait peur, vilain I jette-t-elle en le dévisageant au fâcheux qui l'a troublée. J'en ai le sang tout tourné encore. N'y revenez pas une autre fois, vous entendez : ces manièrcs-Ià ne me vont guèr€. >
Elle se redresse de toute sa taille, et vous le regarde d'un air, cet homme qui l'a offensée. Tout autre que Bourillou en mourrait de honte. Mais lui, pour l'amour de Millette, rit doucement et ne se fâche pas. Il sait qu'elle aime le Firmin, mais que les pères sont en procès devant le juge du canton, et que finalement, qu'elle le veuille ou non, elle lui sera promise, parce qu'il est plus riche qu'elle et que jamais Janquet, têtu comme il l'est, ne voudra donner son consentement aux autres épousailles que rêve la petite.
Pourtant, à réfléchir, il y a bien des choses qui l'étonnent. Aux noces prochaines de Mariajou, elle l'a accepté pour cavalier... Barbe-de-Maïs lui a dit de sa part de se rendre sur le
midi à la chènevière de Soulors. Il y accourt. El la voilà qui a Tair furieuse contre lui, et qui se fâche, et qui s'en va...
« Mais que vous ai-je fait, Millette ? Dites-moi, qu'avezvous donc ? »
Petite mie s'en va toujours plus vite ; petite mie ne répond pas.
€ Millette, je vous aime. C'est toute ma faute, si j'en ai fait une.
— Si tu en as fait une, insolent ! intervient brusquement le cadet des Mérigal. Eh ! je le crois. Déguerpis au plus tôt, si tu ne veux pas que je te fasse passer le goût du pain. A-t-on jamais vu un gars si effronté ? »
Firmin faisait par hasard la sieste sous un chêne cormier, au coin de la chènevière et d'une pièce d*avoine à moitié faucillée le matin ; il a été réveillé en sursaut par des éclats de voix. Sa fureur a monté avec la brusquerie d'un orage d'été, quand il a reconnu Bourillou dans l'audacieux galant qui courtisait Miriette.
L'autre a pris le large, et ricane de loin pour se donner contenance et dissimuler son embarras :
« Elle m'a<vait tout de même fait dire de venir, ta bonne amie, crie-t-il avec une joie sauvage. Si tu ne me crois pas, renseigne-toi près de Barbe-de-Maïs, qui a fait la commission. J'y perds beaucoup ; ce serait à moi donc de me fâcher.
— Oh I le lâche et le mauvais ! » dit Millette, toute tremblante de peur.
Firmin a levé de terre un bloc de granit bleu ; il prend un grand élan pour le lancer de toutes ses forces contre Bourillou, qui détale. La pierre siffle dans l'air, bat le tronc d'un châtaignier, dont elle fait sauter une plaque d'écorce, rejaillit et, par bonds accélérés, dégringole la pente jusqu'à la rive du Riou.
Et quand ils sont seuls, sa douce et lui :
« Il a prononcé de graves paroles contre toi, Millette. Dis- M moi seulement qu'il a menti, je ne le croirai pas. »
Le tutoiement leur est devenu familier avec le malheur. Il s'est penché vers elle ; il a parlé avec toute la câlinerie qu'il
sai^ donner à se* ntsU-, il a ... > - ... i.i * oiume elle ne répond pns. maïa le rt'i^iude, le regarde lon^iuiincnl avec des yeux (le son({e et de douleur, un doute nait duna l'esprit du Mérigal :
€ Cest doMC vrai, Milletie ; c'est donc vrai, ce qu'il a dit V Allon.s, rjpondi'Z, dilrs vile, et cpie je sache. >
Elle a froncé ses souni'^ il:iv:iiit.iL'r, <t sur un ton de reproche :
€ Oh I Firniin, s'étonne-l-elle, est-ce bien toi qui parles ainsi ?... l-sl-ce bien toi qui ne crois plus en ta petite mie ?... C'est iHiil ; oh I que c'est mal 1 >
Sa bru.squcrie d'une seconde lui a passé, au Mérigal, et il s'excuse, et il s'accuse :
€ Pardonne-moi I... Tu n'es plus offensée, dis ; c'est passé ; lu ne m'en veux pas ?... Tu sais bien, on est toujours un peu soupçonneux, quand on aime... Nous souffrons assez p r les autres ; qu'au moins tout nous soit plaisir entre nous. >
Aloi's, comme il a pardonné d'avance, elle tient à expliquer la méprise :
« Ecoute-moi ; tu vas voir si ta Millette est coupable. J'ai rencontré Barbe-de-Maïs. J'ai donné à l'innocent une commission pour toi : c'était que tu te trouves ici, aujourd'hui, sur le midi. Tu ne devines pas tout, maintenant ? C'est ce Bourillou, pardi I qui a reçu la confidence. »
Cette fois, ils riraient de bon cœur, les deux amoureux, s'il n'y avait au fond de leurs cœurs cette commune angoisse qu'a fait naître le procès, et cette incertitude douloureuse du « demain ».
L'heure a passé de la « prandière » (1). On entend au loin le bruit des faux que de nouveau les coupeurs d'avoine aiguisent ; la chanson de la tant beJle Lisette aussitôt se réveille et secoue sur les guérets son aile traînante, encore plus alourdie par le sommeil et la chaleur du jour.
— Oiin.,, Vé-é-ra vou-ou.,,, Lo'tant-ant bé-lo-o Lisé-é-to,.,
(1) Sieste.
Un iniporluii pourrait déranger leur lète-i-têie. Aussi ils se hâtent de s'expliquer les choses essentielles qu'ils ont à se dire. Pas de jolies choses d'amour, comme certaines fois qu'ils ont le temps. Mais la façon de mener un complot pour le triomphe de leur cause.
« Vois-tu, Firmin, le mieux serait d'aller trouver M. le curé. C'est un bien brave homme, l'abbé Mitre. Et moi, dans ma petite idée, je crois qu'il se fera un plaisir de nous aider. Il faut s'inquiéter. Car enfin, entre les pères ça ne va pas selon mon goût. Je ne serai pas à un autre, ça c'est sûr. Mais peutêtre aussi ne serai-je jamais à toi non plus, si le malheur nous en veut... Oh I vois-tu, il faut se fier à l'abbé Mitre... Je serais trop malheureuse I... Dis que tu m'aimes... que tu me veux... que tu souffres. >
Un tarin a volé sur un pied de chanvre, qui a fléchi et le balance. Une aile a remué dans les branches, et Millette a eu peur, et Firmin la rassure :
< Ce n'est rien, petite mie. Tranquillise-toi... Continue de prier la Vierge pour nos affaires. Moi, j'irai trouver M. le curé, comme l'idée t'en est venue, et je crois comme toi qu'il nous sera d'un bon secours. Tout s'arrangera ; tu verras, un jour, si ce n'est pas la vérité, ce que je dis. Seulement, jusquelà, bon espoir et bon courage. î>
Et comme elle reste là, appuyée du bras à son tour contre l'épaule de Firmin, il tire à lui lentement le front de sa douce, y pose ses lèvres avec une tendresse ardente ; puis tous les deux s'oublient dans un silence plein de pensées diverses, emmêlées et confuses, de songes troublants et délicieux.
C'est lui le premier qui s'éveille à la vie. Un moment assez long a passé. Déjà le soleil penche un peu dans le ciel. La cluse est toute bruissante du crépitement des pailles que froissent les faucilles et les faux. L'heure est venue de se quitter. Chaque minute de plus à présent leur fait courir un risque grave.
< L'ombre commence de s'allonger, dit Firmin : c'est l'adieu. Le père pourrait arriver et nous surprendre. >
Elle ne répond pas, mais lui tend la main et le regarde. Et ses yeux parlent pour elle, ses yeux tristes et brillants, où vivent h la fois do la douleur et de Tiimour.
Et tandis qu'il relève sa faux distrailenient, et la fait clianter sous la pierre, elle prend au lonj» du Hiou le chemin des menthes, qui iii\i^nc la route de Comhchrcttes, pour porter IV'toft'c de sa rohe :\ Catissou.