‹ L'IvraieChapitre 14 sur 26 · AUX ÉPOUSAILLES DE MARIAJOU · texte numérisé non relu

AUX ÉPOUSAILLES DE MARIAJOU

A Catissou avait fait la robe, avec un petit galon de velours dessinant des trèfles sur la jupe et une garniture de dentelle au col et aux poignets. Et même elle allait bien à Millette, cette robe : elle formait quelques plis tout du long, juste ce qu'il en fallait pour être à la mode du pays ; le velours faisait joli, selon l'expression de Catissou ; les basques du corsage tombaient sous la taille exactement ; les manches, honnêtement coupées, ne tiraient ni ne godaient aux entournures. Et Millette vraiment était plaisante à l'œil et avenante comme pas une dans ses atours de noce.

Bourillou était tout content et fier de la conduire dans le cortège de Mariajou, en attendant qu'elle devînt son épousée. Pourtant la petite ne lui souriait et ne lui parlait guère : de sourires, presque pas ; et de paroles, juste ce qu'il en fallait pour ne pas être en défaut de politesse, et surtout ne pas se faire reprendre devant le monde par l'ancien, dont l'œil était en perpétuelle surveillance. Souvent même des oui et des non

tout âccs aux questions Indlscr^les que posait le cavalier, lin tout cas, Junini.H de cen ]oUes façorm qu'elle avait de regarder iMiinin, en ponchnnt un peu, comme lei oiseaux, la tète de rAtô, et en rinnt dr tout son caur, de ses lèvres et de ses youx.

Le cortège s'achcminnlt vers le bourg de Combebrettes, par une route neuve et niontnnlc, tnllléo dans la terre rouge des roloaux. Juillet touchait h sa fin ; le ciel portail une robe bleue très Icgèrenunl voilée de blanc comme la mariée ; les bois laissaient tomber une ombre légère et douce sur le chemin, au bord duquel flottaient quelques-unes de ces petites flammes dorées des ajoncs, que nul vent d'été ni d'hiver ne souffle entièrement.

Le cornemuscux marchait à Tuvant, d'un pas qui sonnait fiur le chemin, et sous son bras la « cliabrette >, avec un peu d*aslhme et de routine, menait le Joli ramage nasillard que toute la paroisse connaissait, et qui faisait de très loin lever les feutres et les coiffes penchés sur les sillons.

Après lui venaient la Mariajou et son père, le meunier ; puis le < novi » (1) et sa mère, une ancienne chargée d'or : jeannette, médaille et chaîne à coulants par-dessus son caraco ; puis la jeunesse, par couples rieurs, feutres sur Toreille, bonnets bien frisés posés sur la pointe du chignon et Tair prêts à s'envoler, ainsi que des fleurs de cyclamens. Tout à l'arrière enfin, les vieux, dont le cœur un peu mélancolique bruissalt de souvenirs confus sous la raideur du droguet neuf ou les ramages clairs du châle d'Inde.

Plus loin encore, à droite, à gauche, et devant, et partout, la grande rumeur de la terre, qui accompagne toujours les noces des paysans, une rumeur faite de mille bruits mêles, venus de la campagne profonde, et où passent le rêve des feuillées, songeuses éternelles, la joie toujours naissante et vive des oiseaux, le rire étouffé des coulants d'eau, les appels qui traversent la cluse et vont se poser dans les bois pour ne plus se lever, quand ils sont à bout d'aîle, la chanson des

(1). Marié, le jour de ses noces.

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hommes et suiiout celle, plus recueillie, mais plus pénétrante et plus durable, qui traîne au bord de tous les chemins, sur les buissons d*épincs et les bouquets d'ajoncs.

C'était doux de marcher ainsi dans un enveloppement léger de bruits, de lumière et de parfums. La tendresse de Millette allait toute vers le Firmin ; le Firmin y répondait ; leurs deux pensées d'amour se croisaient, se joignaient sur la route, el un même bonheur, et une môme peine étaient en eux.

<3: Pour toujours... et malgré tout !... » En dépit de toutes leurs angoisses, sans cesse ces paroles remuaient au fond d'eux-mêmes, et y chantaient l'espoir.

« Baolin... Baolan... Et pour toujours... et malgré tout !... > C'était aussi ce que sonnaient les cloches dans l'idée de Millette, tandis qu'entre les premières maisons du bourg le cortège grimpait le raidillon qui mène à la place de l'Eglise. Qu'il faisait bon de les entendre, les cloches de Combebrettes, les cloches à la voix claire 1 A leur suite, un recueillement, un rêve, une douceur, passaient sur les champs ; et jusque dans les cours lointaines de ferme, où on ne les entendait presque plus, toutes les filles de la paroisse en âge d'aimer se sentaient le cœur soulevé par une joie obscure.

Il faisait surtout bon de les entendre pour Millette : l'une du moins, la petite, la gazouilleuse, dont Firmin tenait la corde, et qui donnait son ramage flûte et content dans le ronflement furieux de la grosse. Ah ! celle-là, elle en disait, des jolies choses : de ces phrases d'amour qui vous bercent ou qui vous troublent, selon l'heure et la disposition ; de ces espoirs insensés, et en toute autre circonstance ridicules, comme en peuvent seuls nourrir les amoureux ; ou même de ces radotages, de ces mots sans suite, sans éclat et sans couleur, qui ne valent que par le cœur qui les dit et pour le cœur qui les entend.

Si bien que Millette, écoutant la petite cloche lui parler, entrait à l'église, les lèvres et les yeux souriants de confiance et d'amour ; que Bourillou, de voir sa cavalière la figure animée et contente, put croire (ju'elie se faisait à l'idée de lui être

un jour promise ; que Jiinquct trouvait sa fille raisonnable ; que Nanettc avait du bonheur par reflet, et que Firmin, la cloche en repos, sentit monter en lui un peu de jalousie, de voir du haut de la tribune sa bonne amie, belle de joie au bras d'un autre.

Elle fut d'ailleurs vite dissipée, la colère du Firmin. Car, la messe dite, la bénédiction de Dieu donnée aux époux et les dernières prièri's envolées, il se trouva seul avec Millette dans le demi-jour d'une chapelle, cependant que la noce emplissait la sacristie, et que le père sonnait de nouveau la grande cloche.

Elle s'inquiéta tout de suite :

€ Est-ce fait ?

— Je te l'aurais déjà dit, répondit-il ; je tâcherai tout à l'heure, quand le père sera parti, si M. le curé reste.

— Merci, Firmin, fit-elle en souriant. Merci également pour tes cloches.

— Moi, reprit-il, j'ai du contentement de t'avoir vue. Tout le temps de la relevée, quand tu danseras au bras des autres...

— Ça, non, par exemple. Ne sois pas méchant, mon beau Firmin.

— Etre méchant ! Ah ! je n'y songe guère I... Il le faut, que tu danses. Sans cela, ton père se fâcherait, et vois-tu, Millette, ça ne ferait pas aller les choses. Donc, tu danseras, et pendant que la bourrée, là-bas, ira son train, moi, de t'avoir vue, je t'aurai mieux dans la pensée.

Un rayon de soleil perça la verrière, et saint Jean Baptiste parut, prêchant dans le désert, avec une peau de bète sur l'épaule et, dans la main gauche, un bourdon de pèlerin terminé par une croix. Une lueur faite de deux, de trois, de dix couleurs vint se poser sur le bonnet blanc de Millette, comme un oiseau des îles.

« Ceci, dit la petite en regardant le saint du vitrail, qui souriait dans la lumière, ceci, vois-tu, mon Firmin, c'est un signe que le bon Dieu nous protège. »

Tout leur était ainsi une raison de croire au bonheur d'être

promîs, parce que Tamour vrai, Taniour profond, que rien ne détruit, que rien même n'ébranle, était en eux.

Et ils se quittèrent encore ce jour-là emplis tous les deux d'une divine confiance.

Quand le dernier coup fut sonné, et soufflée la dernière chandelle, le Mérigal ancien prit la petite porte et s'en alla. Le cadet attendit une minute derrière le confessionnal de la chapelle ; le cœur lui tremblait un peu ; deux moineaux sous le porche se battaient pour une miette de pain bénit ; de nouveau le grand silence avait envahi l'église ; la figure de saint Jean-Baptiste, éclairée, animée, adoucie par la lumière, était empreinte d'une grâce aimable. Firmin la regarda, traversa la nef et gagna la sacristie.

L'abbé Mitre, ayant poudré d'or les signatures, rangeait dans l'armoire ses registres de mariage. Il était encore en surplis blanc, l'étole au cou, le bonnet carré posé sur le chauve de la tête. Il se retourna, jeta vers la porte un regard par-dessus ses lunettes, €t, reconnaissant Firmin. qu'il croyait déjà parti :

« Tiens, c'est toi I fit-il. Qu'est devenu ton père ?

— Il s'en est allé, monsieur le curé, dit le cadet d'une voix sourde, à cause de l'avoine coupée et du temps qui menaçait.

— Pourquoi es-tu resté ? Je n'ai pas besoin de toi. Cours donc vite le rejoindre. »

Firmin, embarrassé dans ses paroles, tourna son feutre entre les doigts, et, les yeux fixés sur le plancher de la sacristie, où les marbrures anciennes se levaient en aiguilles de bois :

€ C'est que je venais vous aider, murmura-t-il entre ses dents, rapport à tous les ornements sortis qu'il va falloir remettre en place. »

Du doigt, l'abbé Mitre, pour réponse, lui montra la porte ouverte. Mais à ce moment, la vitre d'une maison proche ayant envoyé un rayon de soleil se jouer aux pieds du Mérigal, la riposte fut facile.

€ Mais non, monsieur le curé, ça ne presse pas ; il n'y a pas de pluie pour la journée ; le soleil revient ; la girouette a dû virer au beau sur le clocher. >

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Puis, tlinldomont, il njoiitû :

^ D'nilleur.s, j'nurniîi deux mots h vous clirf, iiionaieur le cwrà. »

I^c vieux rcrlcnr fiTina h clrf la porle-vitrc <lc l'armoire, prit sa labnlière, tiéclura :

€ Je suis ù toi. >

Et Firniin commença l'nvcu qui lui pesait :

« Depuis quelciue temps, le innlheur est sur les Kyriuls. L'aîné est parti, le père en procès ; et moi... >

Bruscpiement l'ablié l'interrompit :

€ L'idée t'«st venue de quitter comme a fait l'autre ; c'cst-il ça que tu veux dire ?

— Ah ! non, par exemple, s'écria le gars en secouant la tête. Un de parti, c'en est un de trop dej«^.

— Bien, mon petit, bien, » fit le curé.

Et, devant l'air débonnaire et satisfait du prêtre, Firmin confessa avec simplicité son amour pour Millette, Tamour de Millette pour lui, et leur tristesse, et leur crainte.

«Voyez-vous, je veux Millette, et c'est là qu'est le malheur.

- — Elle ne te veut pas, peut-être ?

— Oh I que si, monsieur le curé. Plus que... autant que moi, j'ai voulu dire.

— Bon. Alors, qu'est-ce qu'il faudrait faire ?

— Voir l'ancien... lui expliquer... lui dire... enfin, je ne sais pas, moi, pour que ça s'arrête, ce procès.

— Bien, bien. Je comprends. Aie confiance, mon petit. Millette est une bonne fille très chrétienne. Recommande-lui de bien prier, et prie aussi. Et je tâcherai que votre amour soit béni par le Seigneur. >

Firmin avait déjà passé la porte de la sacristie, quand, les yeux brillants, il dit :

« Merci I »

L'église était pleine de silence et d'ombre fraîche. Seuls, les cris des hirondelles, qui avaient niché sous le porche, troublaient cette paix tranquille. Une abeille en se posant fit s'effeuiller une rose sur la nappe blanche d'un autel. Le Méri-

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