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LA VISITE DU DOMAINE

É ! Lionard, ça leur en fera un joli bien I

— Mensonge n'est, Janquet ; nous n'en avions pas tant, l'un ni l'autre, quand nous nous sommes mariés.

— Bah ! on s'est tiré d'affaire tout de même. » La pensée des deux anciens va, recueillie dans

le songe du passé, silencieuse et émue un instant, vers le temps lointain où ils se mirent en ménage.

Ah ! Nanette, que vous tourniez bien la valse, et que vos yeux, quand ils voulaient, disaient de jolies choses ! Ah I Françou, pauvre défunte, que votre figure et vos regards étaient doux et clairs, et que le Mérigal vous aimait donc I...

c( D'ici, reprend Saubrignat, en montant sur un rocher, au bout du clos, nous allons voir plus de la moitié de mes terres. Voici la Vayssière, où le blé vient mieux qu'en nul autre endroit de la paroisse : on y prend tous les ans la gerbe blaude (1)...

(1) Gerbe de très beaux épis qu'on ramène triomphalement à la ferme, en haut du dernier char de la moisson, le jour où on lève la Saint-Jean, c'est-à-dire où la moisson est finie.

Là, un i)cu sur la droite, (>)inl)e(i«ubcrt, qu'on mettra tout en blé noir cetto année... (]etle cmblnvure, où la terre e.st plus ronge qu'ailleurs, entre les tigei de Tavoine nouvelle, c'est la Grangoolte... La pièce do lin, qui est tout près d'ici, sur la pente, est rgalenient i\ mol ; et aussi ces près du fond, ceux de l'autre versant, et tous ces bois, qu'on voit luire là autour, jusqu'à la limite du soleil. »

Le vieux Mérigal, suivant Us indications, regarde tantc^t la nuit verte de la cluse, où remue à peine un peu de la blancheur des brames, tantAt la couronne de lumière des collines. Le soir niorite avec une infinie douceur, un soir lent, tiède et parfumé de la fin d'avril. Il semble que l'obscurité sorte du fond des combes, de la i)rofondeur des bois, de Tépaisscur des feuilles, des haies, de la terre et des buissons, comme une fumée bleue, où des flocons gris se mêlent toujours plus.

C'est aujourd'hui « la visite du domaine > de la Reynière, préface indispensable aux accordailks, dans la coutume limousine. Le dimanche précédent, les pères ont réglé au cabaret du Raisin blanc toutes les conditions matérielles du mariage. Il est convenu, entre autres choses, que Millctte et Firmin habiteront les Eyrials ou la Reynière, suivant que les travaux presseront ici ou là. Et maintenant les deux anciens et les promis font, avant l'accord définitif, le tour des propriétés qu'auri un jour la jeune fille. Lionard et le cadet les connaissent ; mais l'usage le veut, un usage qui remonte peut-être à une dizaine de siècles ; et Mérigal et Saubrignat s'y conforment, paysans respectueux des traditions.

On s'est attardé à table dans ces longues causeries des jours de fête, qui n'en finissent plus à la campagne. Et le soir est à moitié clos, quand Janquet montre avec fierté la vaste étendue de ses terres au sacristain. Les anciens s'en vont devant ; les promis, de très loin, suivent derrière ; et tout n'est pas perdu de cette promenade à petits pas.

Ainsi, tout de même, ils vont être accordés l'un h l'autre, le Firmin et la Millette. Janquet a hésité un peu à donner son

consentement après rcnquête des gendarmes. Tout le pays savait que Pascalou avait volé et menait à Tulle une vie de débauche et de misère. C'était un bien grand affront pour la famille. Mais Bourillou s'était marié I... Firmin avait, depuis rhéritage, trois mille francs au moins de plus que Millctte I... C'était un beau parti d'ailleurs, tout à fait selon le cœur de la petite... Plus de mille écus ! Mon Dieu que c'est donc joli aux yeux d'un paysan de la pauvre Corrèze I Qu'en son esprit ça rachète de choses, tant d'argent !... Mille écus, ça vaut bien un peu d'honneur de moins... Sans compter qu'après tout Firmin n'en était pas cause, et qu'à tout bien considérer, il y avait aussi une petite tare, un peu plus vieille, un peu oubliée, voilà tout, dans la famille de Millette : son arrière-grand-père paternel n'avait-il pas porté la besace ?... Bah I le temps arrange bien des choses ; les deux petits se plaisent ; leurs situations se conviennent : il faut les marier.

Et, sans plus d'hésitation, la décision avait été prise, la décision tant attendue, si contrariée, d'où devait naître — n'est-ce pas, Millette, n'est-ce pas, Firmin ? — le bonheur de deux jeunesses, de deux vies.

Déjà, ce jour-là, dans l'enchantement d'avril, il leur semble qu'ils vont à son devant, et que lui aussi vient à eux, le double grand bonheur des promis d'âme et des longtemps promis.

De toutes parts, c'est le printemps, moins encore autour d'eux qu'en eux-mêmes. Ils marchent, appuyés épaule contre épaule, et la tète inclinée comme celle des fleurs. Le soir, le doux soir d'avril fait silence. Ils vont sans bruit, à pas glissés, comme des ombres. Ils ne disent rien, comme pour entendre de plus loin la joie qui approche. D'ailleurs, à quoi bon parler ?... Chacun devine si bien les pensées secrètes de l'autre I Toute parole est inutile et coûte au cœur heureux qui se recueille ; même, comment trouver des mots capables de rendre leurs âmes enivrées et ravies, des mots clairs, sonores, étincelants comme elles ?... Ah I que le songe de tristesse est loin ; loin, le songe des mauvais jours !... Un dernier tourbillon est venu, qui a tout emporté ; aucune inquiétude, rien d'obscur ne plane.

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rien ne fait ombre sur leur contentement demeuré longtemps si peu ensoleillé.

S'ils no disent rien, ils se regardent, par exemple, et leurs yeux de joie disent la faraude fêle mcrveillpuse de leurs âmes.

Us se regardent... Pour jolie, elle i*a toujours été, Millelte... Pour un rude gars, il n'y a jamais eu de doute que Firmin ne le fût pas... Mais qu'ils sont donc changés aujourd'hui, et comme cela tourne à leur avantage I... Firmin n*a jamais vu Millette si pleine de grAce et de beauté. Millette a-t-elle jamais eu devant elle un Firmin si bien planté, avec, en contraste, une figure si naïve et si douce d'enfant ?...

Ces pensées-là, avec bien d'autres, toujours i)lus légères à porter, plus délicieuses et chantantes, emplissent leurs cœurs.

Une fois les vieux les ont attendus, et se sont retournés pour dire :

« Vous savez, les petits, c'est tout à fait entendu. On va charger le curé Mitre de publier vos bans. »

Les petits ont pris motif de cela pour se regarder une fois de plus ; ils ont lu une des plus jolies pages du livre de joie toujours ouvert que sont leurs yeux. Leurs lèvres ont accentué le sourire éternel qui ne les quitte pas. Et Millette, n'osant pas poser franchement la question elle-même, a poussé le coude au Firmin, et lui a dit tout bas, derrière la main :

« Demande à quand les noces, mon promis. »

Pas si bas toutefois que le Mérigal ancien n'ait entendu.

« A quand les noces, ma nore ? Voyez-vous, cette impatiente ! Et bien, le plus tôt qu'on puisse, c'est le 15 de mai, à cause des bans d'église -et de mairie. Ça vous va-t-il, cette date ?

— Mais oui, » fait la petite.

Et, cherchant une excuse inutile à sa curiosité, sans réfléchir, à l'étourdie, elle ajoute :

« Si je voulais le savoir, c'est à cause de ma coiffe, que je dois faire repasser. »

Les vieux ont ri et continué leur route.

Millette a rougi ; Firmin Ta embrassée ; ils se sont souri dans la nuit tombante.^

Et, pour ce peu, et pour ces riens exquis : une phrase, un

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baiser, un sourire à moitié deviné, ils se sont sentis plus heureux encore et tout entiers l'un à l'autre.

Telle est la magie d'amour : elle les enveloppe ; elle les ensorcelle...

Soudain, voici les cloches qui sonnent. L'obscurité est toute venue : on a fait le tour du clos, en longeant les haies, qui semhlnient des fumées noires. Les vergues frileux du ruisseau ont mis leurs écharpes de brume, aux approches du soir. Au-dessus de la masse brouillée des choses, le ciel s'allume peu à peu ; un petit vent s'amuse à souffler les étoiles, qui tremblent sur le bleu. Le calme enchanté des nuits d'avril commence.

Le dernier coup de l'angélus sonne au clocher. Et Millette s'étonne :

« Ce sont bien celles de Combebrettes ? Je ne me trompe pas ?

— Oui, ma promise.

— Mais alors, tu es là ; notre père aussi. Qui tient Ja corde ? »

C'est la première fois qu'elle dit « notre père » en parlant du Mérigal ancien. Et cette simple appellation les surprend, les arrête et les ravit.

« C'est le curé Mitre qui, pour cette fois, s'en est chargé, répond Firmin au bout d'un instant.

— Le bon curé ! » fait Millette en se signant.

Et leur reconnaissance émue va vers celui qui fut, avec les cloches, leur aide et leur soutien, au temps passé des épreuves.

Puis, la petite fait un rêve : elle se voif allant au bourg, toute contente ; la route est pleine de soleil ; les champs, les prés, le ciel, tout sourit dans la lumière, dans la lumière jeune et tendre du printemps. Elle va vite, car elle est toute légère de joie. On la salue de loin ; on veut l'arrêter au passage :

« A quand les noces, petite ? »

Mais elle se borne à répondre, étant pressée :

« Le 15 de mai, qui tombe un jeudi.

— Si tôt que cela ?

— Comment I si tôt ! C'est si tard, que vous voulez dire ! » Sur ces paroles, les vieux, rendus à leurs songes, remontent

le choinln inélniuoliqiic <lu passé. Le rrgrct envahit leurs âmcS| comme s'ils voynieiit piisser le Ijonheiir «rautrefois (levant leur porte, et fuir, et n'entrer pas... Millette arrive enfin au cimo tière, s'agenouille sur la tombe «le la mère Frnnçou, dit un Dr pntfiinffis, et y pose un l)ouquei...

A l'heure où ils partent, Lionard et Firmin, après la veillée faite, un beau clair de lune se joue de toutes parts dans la i lusc : sur riierbe mouillée et les rigoles des prés ; dans les haies, où les chèvrefeuilles commencent à s'émouvoîr pour leur grande floraison de mai ; et jusque sous les branches des bois, qui se bercent dans la lumière.

« Tu sais, Janquet, dit Lionard en tenant la main de Saubrignal dans les siennes, tu auras les eaux du Praviel quand tu voudras. Et porte-toi bien. *

Tandis que Millette, montrant au loin, partout. Je bleu des futaies de châtaigniers, qui alterne ou se môle avec les blancheurs de la lune, fait remarquer à son promis :

« Tu vois, la nuit est toute religieuse et belle, ce soir ; elle est aux couleurs do In Viorije... »

XXÎ

LE CHEMIN FLEUIU

ES chèvrefeuilles ont fleuri ; leur parfum suit le vent, emplit les chemins creux, flotte autour des haies, où la fleur rousselée de Tépine noire commence à se faner. Et pourtant, il n'est pas venu, le temps de grande tristesse si redouté de la Millette et du Firmin. Le chèvrefeuille, au contraire, s'est fleuri

pour le retour du printemps et pour l'avril de leur bonheur. Le cortège de noce s'achemine vers Péglise de Combebrettes

à petits pas; il n'y a pas de cornemuseux pour faire sonner

dans sa peau de bouc la chanson des mariés :

Soyez fidèle à votre époux; Aimez-le comme vous.

Soyez fidèle à votre amant; Aimez-le tendrement.

La joie des épousailles se fait humble, à cause du grand deuil.

Millcttc, très jolie dnns son voile et sa diMCrète robe bleue» Milirlte, qui s*est mise aux couleurs de la Vierge, comme la nuit des accordâmes, marche devant, au bras de Saubrignat, les yeux baissés, la pensée recueillie. La Nanetle, en coiffe brodée et long châle d'Inde à ramages, suit derrière, très flère, très droite, au c6té de Firmin. Et lui, le grand gars, cadet devenu Taîné des Mérigal par la faute de l'autre, n'a qu'un regret : ne pas conduire au Lras mère Fran(;ou.

Les « contre-novis > viennent ensuite, un peu embarrassés avec leurs cavalières, leurs globes et leurs pistolets prêts à tirer.

Puis les parents, les amis : très peu de monde, quelques couples seulement, qui vont par deux, coiffe et feutre, sagement rangés quand ils sont jeunes ; à la débandade, par deux, par trois, au petit bonheur, quand ils sont vieux.

L'abbé Mitre, dans la sacristie, met, pour faire honneur aux épousés, le beau surplis que lui avait donné de son vivant la fiauvre Chompalote.

Cjuant fiu Mérigal ancien, du baut rlu rijchri w cu^^ttp rapproche du ccrtège,

Il Ta vu passer le portail de la Rcyiiièro ; il Tapcrçoit maintenant presque au bas du bourg, s'avançant comme une traînée noire et blanche, entre les haies d'un chemin que la saison nouvelle a tout fleuri.

Au-dessus, le vent léger de mai, le vent des fleurs fait sa douce musique d'ailes d'abeilles ; le soleil éveille de tous côtés les senteurs, qu'avait engourdies la rosée ; les ajoncs sont pleins de flammes ; les fauvettes chantent le retour.

Les prorais ont en eux toute la joie de l'amour éprouvé, de l'amour pur, de l'amour vrai, qu'on sait ne devoir point finir. Ils vont, toujours tranquilles et souriants dans la lumière ; leurs pensées et leurs songes sont bleus comme les champs de lin, comme le ciel, comme le fond des cluses.

Quant à Lionard, il sait bien, connaissant Millette et Firmin, et leurs cœurs, et leur amour, que chaque année il fleurira plus de bonheur à la ferme avec les chèvrefeuilles. Alors, voulant, au moment de sonner les cloches, écarter la pensée dn

fils aîné, qui rassiège, il se dit pour se consoler et être tout à la douceur présente :

« Ce n'était qu'un méchant brin d'ivraie dans le beau blé des Mérigal. »

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Imp, « Presse Franco-Kusse », .?16, boulevard Raspail, Pari».

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