‹ L'IvraieChapitre 25 sur 26 · I. • I V II \ I R · texte numérisé non relu

I. • I V II \ I R

— Elle uie voulnil avant, mon prre, vi je valais moins qu'elle.

— C*t\sl-il tics raisons ! (!lianf^e-niol ces idées... Tes épousailles avec Milletlc I... Tu allais en faite une sottise I >

Firmin n'a rirn réi>onilu ; mais, sitôt après le repas, il s*e.st levé de table, a traversé la cuisine et la cour, est monté par réchelle se eouelier dans le foin, et \h, les points sur les yeux, îi pleuré comme un enfant, tout le temps de la sieste.

Depuis, la maison a encore changé chez les Mérigal ; elle est triste deux fois pour le Firmin : mère Françou l'a quittée, et Millette n'y viendra peut-être jamais. Autrefois, hier encore, il la voyait en pensée, sa petite mie, préparant le dîner des deux hommes, i)enehée sur la llamme, une main appuyée au lan- (lier, l'esprit llollant dans les chemins, où courait son aimé. H la voyait rangeant dans le coflre, avec un soin pieux, les coifTes de la mère, ses robes, son grand châle à franges et à ramages, son paroissien romain, le dernier brin de basilic qu'elle avait piqué à son corsage, pour aller voir Pascal, toutes les précieuses reliques, tout ce qui restait comme souvenir vivant de la chère défunte. Il la voyait devant lui, allant, venant, levant les yeux, les lèvres, toute la figure animée de sourires et de joie. II la voyait aussi assise là, dans le coin du feu, la tête appuyée sur son épaule. Leurs vies étaient mêlées, et à cause de cela inondées de bonheur. Les heures passaient avec une hâte légère.

C'était une obsession, à présent, tous ces rêves. Pourquoi, l'autre jour, était-elle revenue en lui, l'espérance, d'un coup d'aile si sûr, avec une familiarité si naturelle et peu farouche ? Pourquoi, lui qui espérait toujours, mais en tremblant, qui avait à tout propos une peur puérile, délicieuse seulement quand le grand émoi était passé, avait-il eu d'un coup cette confiance absolue, qu'un avenir très prochain les verrait accordés l'un à l'autre ?... Rien n'est si cruel qu'une attente trompée. Quelle joie désormais aurait-il dans la vie ? Il aimait Millette ; oui, il l'aimait de toute son âme, et elle ne lui serait donnée jamais ! Ah ! si seulement mère Françou était là ! Il lui conterait sa peine : il aurait une épaule où s'appuyer pour pleurer 5

ITf) T. ' I V n A I n

il aimerait du moins vivre pour Tanciennc, pour l'amour de ses yeux clairs. Il lui dirait :

« Un jour m'a fait vieux. Je n'ai plus de jeunesse. Consolemoi. »

Et elle le consolerait, oh I si bien I avec ces mots doux que seules savent trouver les mères, qu'on sait menteurs, qu'on sait vains, et qu'on se plaît d'entendre, et qui soulagent tout de même...

Il ne verrait plus mère Françou !... Il n'habiterait pas sous le même toit que Millette I... Alors, pour qui vivrait-il ?... Quel charme goûterait-il à voir couler les jours^?...

Au milieu de ces désespoirs, des révoltes parfois le prenaient. Il n'avait donc rien fait, l'abbé Mitre ; rien dit à l'ancien ?... Décidément, tout le monde et tout l'abandonnait... Ah ! mais il allait avoir bientôt vingt-cinq ans ; et si le vieux ne voulait pas... Misère de Dieu I à quoi pense-t-il donc ? Quelle folie l'égaré I Lui, Firmin, de la race honorée des Mérigal, faire des sommations au père !... Oh I Jamais... non pas cela !... Il ne se marierait pas ; mais, du moins, il ne jetterait pas, comme l'autre, le déshonneur sur la famille...

Quelquefois aussi, sans qu'il sût pourquoi, et comme s'il avait continué son rêve ancien, l'image de Millette était mêlée dans son esprit au songe d'avenir ; alors il se sentait plein de courage et de résignation. Tant qu'on sait prier, on ne sait pas maudire ; et tant qu'on aime, on est sauvé, et tout n'est pas perdu.

Et pendant ce temps, la joie qui avait déserté les Eyrials habitait la Reynière. Firmin pleurait ; Millette aussi avait pleuré, mais de trop de bonheur ; et depuis, insouciante et gaie, elle chantait du matin au soir en faisant son ouvrage. II y avait six jours qu'elle n'avait pas revu son galant : c'était la seule chose qui l'inquiétât un peu. Pourquoi, par le facteur, n'avait-il rien fait dire ? Sans doute il voulait revenir, portant la parole du père. Et Millette se consolait en pensant qu'en effet ce n'était pas un soin qu'on dût confier à d'autres. D'ailleurs, l'engagement n'était pas encore intervenu entre les deux anciens : c'était le lendemain qu'ils devaient se retrouver dans

lYtiidr (lu notaire ; cl «près cela sculcincnl ils conviendraient entre eux des aerordnille.s des enfants.

Saubrignat donnerait son consentement. Voici comment Milh'itc le savait. Drpuis que les sacristains avaient passé pour 1a (pièle <raut()mne. la petite avait remarqm'- cpie Janquet était plus content (pie certaines fois. II parlait facilement et toujours sur un jx'lit ton de plaisanterie, (pi'il ne prenait point si régu^ liéremenl de coutume. Ma foi ! Millette se disait :

€ II est content d'avoir arrêté son procès, et que .son élection soit assurée à la fabrique. H est dans de bonnes dispositions, et ce sera tant mieux quand il faudra parler des épousailles. »

Mais c'était tout ; et de \h à penser qu'il ferait lui-même tout le chemin, il y avait loin ; et Millette en effet n'y pensait pas et ne Tespérait guère.

Or, un soir qu'elle récitait son rosaire comme d'habitude, assise aux étoiles sur un banc, l'ancien vint se mettre à côté d'elle.

« Petite, dit-il brusquement, toutes les affaires vont à mon idée. »

Et il riait en disant cela, puisque, en dépit de l'ombre, elle vit une blancheur dans le collier de barbe.

< Tant mieux, père, répondit-elle. J'en ai au moins autant de plaisir que vous.

— Pourtant, reprit Saubrignat, il me manque quelque chose. > Et il devint grave, et ses dents ne luirent plus.

« Ce que vous demandez, ça se peut-il ? questionna Millette, qui rougissait, ayant deviné un peu.

— Tu n'as qu'à dire oui, fît le père... J'ai un mari à te donner. MiJlette rougit davantage, ne sachant encore si elle devait

ou être heureuse ou être inquiète. Elle tourna un grain de chapelet dans ses doigts, dit en pensée : « Je vous salue, Marie, » pour appeler la Vierge à son secours, et attendit.

« Il me plaît, poursuivit Janquet, et je crois qu'il sera de ton goût. C'est...

— Firmin ! » dit Millette, qui avait deviné les deux syllabes sur les lèvres du père.

Le mot de remerciement ne lui vint pas ; mais elle entoura le cou de Tancien de ses deux bras, et embrassa longuement Janquet au hasard, sur le front et sur les joues piquantes de barbe. Une larme roula sur la figure du vieux : Milletle pleurait. Il en fut plus content que d'un merci.

Sa fille est toute joyeuse depuis. Tout le monde veut le mariage : Janquet, Firmin, Millette, Nanetle aussi, tout le monde... Oh ! que les soirs sont doux, par l'automne et les étoiles I... La campagne assoupie, les bois qui rêvent, à demi cff'euillés, les haies que les gelées ont éclaircies, les prairies basses, toute la nuit mouillée envoie à Petite Mie sa fraîcheur. Et parce que Petite Mie sait qu'elle aura Firmin pour mari, quand fleuriront les chèvrefeuilles, les choses prennent à ses yeux une poésie singulière.. De vrai, Millette ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir de si jolis soirs dans la vie. Elle se demandait si elle ne rêvait pas, si c'était bien pour elle que tant de bonheur s'annonçait. Elle brûlait du désir d'aller à Combebrettes, d'en porter au cadet Mérigal la nouvelle. Il lui prenait des envies de sauter, de danser, de chanter, de crier sa joie à tout venant. Son âme était grisée ; sa jeunesse était folle.

Parfois, quand l'ombre était tombée, un nuage passait sur la lumière de ce songe. Pourquoi n'y avait-il plus, après les trois bouquets de sons des angélus, ce court refrain : dig, ding, dong, dong, qui les enveloppait de coutume aux jours heureux, que Millette connaissait et qui voulait dire à la fois : « Je t'aime, » et : « Tout va bien... » Pourquoi ?... C'était peut-être un oubli ; sans doute son ami était content comme elle, et comme elle si troublé, que la pensée du bonsoir des cloches lui était sortie de l'esprit.

Grillons des bois, grillons des prés, grillons de mousse, grillons d'herbe, chantez par milliers le bonheur. Jamais vous n'en annoncerez autant qu'il en passa dans les rêves de Millette durant ces jours d'attente.

Le dimanche d'après, par exemple, quand Firmin eut dit : « Tu sais, le père ne veut pas, » comme elle pleura, Petite Mîe, trouvant tristes les soirs, l'amour, l'automne et les étoiles !

Dehors, autour d'elle^ c'était pourtant toujours le même bori-

zoii de inontii){iu\s et de buis, éclairé par la luinicre douce d'octobre ou noyé (iaiis la bruine des nuits. Mais «on unie avait chan^'é : on eût dit (lue la mélancolie de la saison y était entrée.

Les jours de neige approchent ; après eux, viendra le temps où fleuriront les chèvrifi iiillcs. Mais (primi)orle à Millelle ? Pour elle, plus d'espoir que le i)rinlemps (pii vient soit un printemps d*amour. Alors, je vous le demande, cpresl-cc que cela peut lui faire, que l'hirondelle revienne, le rossignol et la fauvette, que répine noire se couronne en mariée, (lue le jour naisse plus tôt, que le soir tombe moins vite ? Vivent au contraire les soleil d'automne, et ceux d'hiver encore plus. Ils sont paresseux ; on dort plus longtemps ; on tourne moins les songes tristes en sa pensée : on oublie davantage.

Kt puis, elle attendait de ce printemps tant de choses qu'elle ne peut i)lus même espérer, tant de choses qu'il n'apportera pas ! Il aura avec lui la tristesse de tous ces désenchantements : les chèvrefeuilles fleuriront pour une fête de douleur.

Et ainsi elle s'attriste de tout, Tancienne petite promise : des grillons menteurs, qui chantent, toutes les nuits d'automne ; des cloches, qui n'ont plus leurs voix claires des carillons ; de la belle coifîe blanchn toute brodée et du châle à fleurs d'une « grande (1) >, qu'elle réservait pour le lendemain des épousailles, et qu'elle a dû cacher au fond de son armoire* à cause de la peine que cela lui faisait de les voir.

Et, par-dessus tout, elle s'effraye du printemps qui va venir, sitôt passés les brumes, les ciels gris et les gelées d'hiver ; elle s'effraye du printemps et de ses chèvrefeuilles. Pauvre ancienne petite promise I...

(1) Joli nom qu'on donne aux grand'mères.

« VOTRE l'ILS A VOLÉ !... »

'hiver est passé ; Millette s'effraye toujours plus ; le temps de grande tristesse approche : les chèvrefeuilles vont fleurir.

Tout le parfum d'avril entre le soir dans sa chambre, par la fenêtre ouverte. Et elle pleure, rien que de voir sous la lune le vert des bourgeons, qui ont éclaté de tous côtés sur la masse confuse des bois ; elle pleure, rien que de se pencher vers la cluse, et de sentir passer le vent des fleurs.

Chemins, vous ne la verrez pas vous suivre au bras de Firmin, avec un voile aussi blanc que vos haies d'aubépine. Oiseaux du ciel, elle ne fera pas son nid comme vous, dans cette jolie saison d'air léger et de tendre lumière.

Le temps de grande tristesse approche vont fleurir.

les chèvrefeuilles

Le vieux Saubrignat ne cesse pas, du matin au soir, de s'en

i. 1 V n A I i: lia

prendre à lui niènu'. 11 a été trop uiius, vralincnl, lui ttl méfiant et si ruse d'iiubilude. Quel malheur qu'il ail, en lin de romplc, aeceplé les conclusions de rexperlise et sif^né irrémédiablement Taecord par-devant M' Verj^nol ! La jiaix n'étail-elie pas faite tout de même avec le Mérigal I Jancpiet aurait été élu avec une aussi forte majorité, même sans perdre la ressource dont pourrait lui être aujourd'hui la menace du procès : il n'y avait qu'i\ faire habilement traîner le règlement de TafTaire jusqu*après rélection. (]*est Lionard qui a été le malin dans tout cela : il s'est dépêché de faire passer l'acte d'accord. VA après : v< Marier Millette et Firmin ! Bernique, mon vieux Saubrignat. Le cadet est riche à présent, sais-tu bien. Va frapper ailleurs : on se souvient de ton mépris pour un chanteur de messe. >

Que voulez-vous qu'il fasse à présent, l'ancien de la Heynière ? Tandis que... Ah I ce procès, s'il l'avait encore en main, quel caveçon I... Donnant, donnant : lu souscris aux épousailles des enfants ? Moi, j'abandonne les poursuites... Il a beau jeu, celle fois, le sacristain ; il peut regarder son partenaire en riant, quand il le rencontre... Les regrets de Saubrignat et sa mauvaise humeur éclatent à chaque instant. En attendant, le désir qu'il avait de faire partie du conseil de fabrique de Combebrettes est exaucé ; la question des eaux a reçu une solution amiable. Seulement, les bans de Millelte et de Firmin ne vont pas « sonner (1) » un prochain dimanche aux messes de la paroisse.

Le temps de grande tristesse approche : les chèvrefeuilles vont fleurir...

La Champalote ne se doutait guère qu'elle allait faire le malheur de son filleul, en lui laissant tant de fortune. Si elle avait su, elle aurait moins fatigué ses pauvres yeux de vieille, moins courbé le dos sur son ouvrage de couture, veillé moins tard, fabriqué moins de coiffes. Que la vie est donc malicieuse

(1) Faire sonner les bans, expression limousine.

et pleine d'ironie ! Ci'cst iiinsi qu'elle la paye, pour s'être condamnée à tant de journées tristes, à rester devant sa fenêtre, les jambes entre deux chaises, quand il faisait dehors, comme elle disait, un véritable temps de demoiselle, ni pluie, ni vent, ni soleil. La Champalote, bien sur, serait allée plus souvent aux offices, si elle avait su ; elle aurait brodé plus de nappes blanches pour Tautel de Combebrettes, offert plus d'aubes au curé Mitre.

Mais il est trop tard à présent ; c'est est fait : il est dit qu'à cause d'elle Firmin n'épousera jamais Millétte.

Le temps de grande tristesse approche : les chèvrefeuilles vont fleurir...

Tous ces songes s'agitent dans l'esprit du cadet, un matin d'avril, qu'il conduit la charrue pour les derniers labours de printemps, et que le père brise les mottes derrière lui. Il n'a pas au travail le même entrain que de coutume : les sillons qu'il trace ne sont pas aussi droits. Toute l'âme des anciens de sa race ne chante pas en lui comme certaines fois, ni leur amour, ni leur respect des choses de la terre.

A quoi bon ceci ou cela, à quoi bon tout, puisque jamais il n'aura Millétte pour fiancée, ni au printemps qui commence, ni à l'automne qui viendra... Comme il sent à présent la longueur des heures et des jours ! Il ne voit plus sa Petite Mie que de très loin en très loin, puisque le père guette leurs rendez-vous d'amour et que d'ailleurs, à chaque rencontre, ils se quittent, les deux anciens promis, avec plus d'amertume au cœur, plus de regret dans l'âme.

Firmin a oublié le carillon d'amour, la chanson joyeuse et claire, qu'il savait si joliment faire chanter aux cloches. Combebrettes à présent a toujours l'air de sonner en mort : les « menctles » de la paroisse ont dit, ces derniers temps, vingt fois plus de De profiindls que de raison, pour le repos des âmes des défunts.

Le fils cadet des Mérîgal dirige donc le harnais, ce matin-là, l'esprit détaché des labours de printemps, insoucieux du temps

qu'il fera pour les scmuillcs, ne iuul;inl en songe ni la crainte des orages de rélù, ni lu joie des moissons blondes, frissonnantes sous Je vent.

Le temps de grande tristesse approche : les chèvrefeuilles vont llcurir...

Une nouvelle épreuve attendait ce soir-là Tanrien, à son retour à Conibebrelles

Il avait trouvé (lu'on le regardait beaucoup à la traversée du bourg ; que les bonsoirs lui venaient de loin, dits d'une voix triste et voilée, où l'on sentait sonner un peu de compassion. Cela l'avait inquiété et mis en méfiance.

En passant devant la maison commune, il vit un rassemblement autour de deux forts chevaux de selle que tenait un gendarme. Firmin, qui menait l'attelage, continua sa route jusqu'aux Eyrials. Lionard s'arrêta, pensant qu'on avait pris un chemineau ; le groupe des curieux s'ouvrit devant lui. Alors, il lui vint un pressentiment douloureux, et il fut saisi d'effroi, le Mérigal ancien. Il crut que tout tournait autour de lui, que les chevaux se cabraient, au milieu d'une ronde folle dansée par les gens du bourg assemblés, et que finalcmnt il allait chavirer comme eux, lui aussi.

« Voici le père, dit un garçon boulanger, en le désignant du doigt au gendarme.

— C'est-il vous, Mérigal Léonard ? > demanda l'homme au képi.

Le vieux n'entendit pas, et ne dit aucun mot, et ne fit aucun signe.

< Eh bien I voyons, répondez donc I Mérigal Léonard, c'est-il vous ? >

Le premier m^oment de trouble était un peu passé. Le sacristain leva la tête, qu'il avait baissée, les yeux qu'il avait encore égarés par la douleur, et, sans fierté :

« C'est moi, dît-il. Que me voulez-vous donc ?

— Entrez, commanda le gendarme ; le brigadier est dans la mairie, et vous expliquera, >

Là-dessus, il se délourna vivement et caressa de la maid Tencolure de son cheval : il avait vu deux pleurs luire au bord des paupières du vieux et, malgré Tuniforme et l'habitude du métier, il s'était senti remué.

« Paraît qu'on me demande, dit l'ancien en entrant dans la salle du conseil.

— C'est précisément le père Mérigal, » déclara le secrétaire de mairie.

Le brigadier se retourna brusquement, toisa le paysan, et d'une voix rude :

« Approchez, fit-il. Y a-t-il longtemps que vous n'avez rien reçu de votre fils, qui est à Tulle ?

— Je crois bien I répondit Tancien avec un soupir. : — Depuis quand ? Rappelez posément vos souvenirs, et

tâchez de préciser.

— C'est bien aisé : entre le fils et moi, tout est fini depuis la « vote » du pays.

— Fini complètement ?» \ Le vieux se redressa de toute sa taille, et, l'air outragé : « Quand je vous le dis, monsieur le brigadier.

— Vous voyez, c'est ce que je pensais. Intervint le secrétaire.

— Alors, reprit le brigadier en remuant la tête, ce qui fit danser sa jugulaire peu serrée sous le menton, vous n'avez rien j reçu de lui, ces temps derniers, aucun argent ? > f

L'ancien leva les bras, les laissa retomber, regarda l'homme aux galons avec des yeux qui disaient :

« On voit bien que vous ne le connaissez pas, pardieu, le méchant gas ! »

Et d'une voix traînante et faussée par les larmes, il déclara : « Ni ces temps derniers ni jamais, monsieur le brigadier. > Il pensa encore : :

« Je l'ai élevé ; je l'ai nourri ; un merci de lui n'est jamais

venu me payer de ma peine... La Françou en est morte. » Mais, par respect pour la famille, la réflexion resta en lui. « Votre déclaration, conclut le brigadier, concorde avec les \

témoignages que j'ai reçus du facteur, du courrier et de la ■

regrattière. Je vous tiens quitte. »

Le Morigal no bougea pus. il suiviiil tous les inouvemenls de l'iiuiuiuc aux galons, qui s*clail i)tiKlic vers la table pour prendre des notes, et dont les aiguillettes se balançaient en cliquetant. H attendait une explication ; elle ne venait pas ; elle lui était due pourtant.

Tous ceux qui étaient I& & lu porte, des indiirérents, des étrangers, avaient Tair de savoir, tandis que lui, le père, ignorait tout. 11 devinait du reste que la nouvelle était mauvaise, et qu'un nouveau malheur le menaçait. Mais lequel 7... Son esprit se perdait en de si tristes conjectures I...

A la fin, voyant qu'on ne lui disait rien, que personne ne prétait attention au pauvre vieux chancelant qu'il était, à son cœur désolé, à sa peine :

< Monsieur le brigadier, supplia-t-il, ne craignez pas : ditesmoi tout.

— Vous ne savez donc rien ? > s'étonna le gendarme. Et, sans ménagements, il ajouta :

€ Votre fils a volé un de ses compagnons de travail à Tusine. On est sûr de la chose : les preuves sont formelles. Nonobstant, il refuse de faire connaître l'emploi de l'argent. C'est à ce sujet-là que j'avais à vous interroger. C'est fait. Vous pouvez disposer. 7>

L'ancien eut le courage de dire : « Merci 1 3> tout bas ; mais, sans autre parole,, sans salut, il sortit, traversa le groupe des hommes assemblés devant la porte, qui se fendit de nouveau respectueusement sur son passage. Les murmures, qui s'étaient arrêtés à sa vue, reprirent derrière lui.

« Votre fils a volé I »

Ces mots, enfermés dans son cœur, y restaient prisonniers et, quoi qu'il fît, n'en pouvaient plus sortir Ce n'était donc pas assez, la grossière injure faite, le jour de la « vote », à l'honneur de la famille ? Lionard n'avait donc pas eu une vieillesse assez éprouvée, ces derniers temps ? Il fallait qu'un nouveau chagrin l'accablât, plus cruel encore que les autres ? Il fallait non seulement que ce méchant gars fût tombé si bas, qu'avec du sang de Mérigal dans les veines pourtant, il volât un cama-

rade, mais encore, pour mettre au comble le malheur, qu'on ne retrouvât pas remploi de son argent, que la gendarmerie vînt enquêter à Combehrettes, et que le déshonneur des Mérigal sonnât par toute la paroisse 1

Oh 1 oui, c'était fini entre ce fils et lui I La parole n'était pas vaine, qu'il en avait donnée au brigadier : à tout jamais l'aîné était renié. Firmin était le seul espoir qui restait à Lionard, l'unique consolation de sa vieillesse... Pauvre cadet, comme cela allait lui nuire pour ses épousailles, tout ce bruit fait autour du nom, bien qu'il n'y fût pour rien !... Le lendemain, tout le monde saurait l'affront...

« Votre fils a volé I ^

Mais quelle fatalité pesait donc sur les Eyrials, bonne Vierge ! pour qu'en si peu de temps tant de malheurs eussent fondu sur eux ?... Pourquoi le Mérigal ancien n'avait-il pas pris le chemin du ciel avec mère Françou ?... Du moins, on n'eiit pas pu lui dire un soir ce^ brutales et terribles paroles :

< Votre fils a volé î .p

'Ceperidant qu'il ?e hâtait vers la tsrme, à psc moinç sur? et la tète comme ivre, ces idée.-; de douleur pri.^saier.t et repassaient dans son esprit.

« Je ne me sens pas bien, ce soir, dit-il en rentrant. Ne fais de dîner que pour toi, mon cadet ; moi, je vais me coucher. >

Il y avait dans sa voix beaucoup plus de douceur que de coutume. La colère du sacristain contre Pascalou, sans être j)récisément tombée en lui, ne lui était plus aussi présente. Il s'attendrissait surtout à présent sur le sort de Firmin, qui recevrait un jour comme chef de la race un renom diminué, et ne connaîtrait pas la joie pleine de porter fièrement le poids glorieux de l'honneur, que tous les descendants jusqu'alors avaient reçu intact et sans une souillure. Il plaignait à cette heure le fils cadet plus que lui-même; il le plaignait pour tout le mal que l'incompréhensible conduite de Pascalou allait lui faire, pour le chagrin dont il souffrirait durant sa vie plus longue, pour les moins belles épousailles qu'il pouvait espérer, et pour lesquelles, sans aucun doute, allait être détruit l'eff'et de l'hé' ritnge...

Avant de it'cndoriDir, très tard, dans le vieux lit aux rideaux (lo percale rose, où la mère était morte, la dernière pensée dr l'ancien fut :

€ Demain, au réveil, je dirai au Firiuiii : < Petit, je tiens a « ton bonheur : c'est le seul qui me reste. Si Milletle te veut, « son père aussi, le curé Mitre, un des dimanches qui viennmt,

annoncera vos bans. »

Il crut voir le flis cadet et la promise lui sourire. lA la crainte le prit qu'il ne fut ])uni i)our avoir retardé jusqu'à ce jour leurs épousailles, et que par ces paroles il ne pût donn( r cette fois au Firmin (lu'unc inutile permission, qu'un vain espoir et qu'un regret de plus.

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