L.N. Tolstoi
EN 1828, on pouvait voir, au petit village de lasnaia Poliana, dans le district de Krapivna, de la province de Toula, une immense maison seigneuriale, décorée de colonnades, de balcons et Hanquée de deux pavillons (I). C'est dans cette riche demeure que, le 28 août, naquit celui qui devait être un jour une des plus illustres gloires de la Russie, Léon Nikolaievitch Tolstoï. 11 fut baptisé le lendemain « par le prêtre Vassili Mojaiski aïisisté du diacre archiprêtre Ivanov, du sacristain Alexandre I eodorov et du chantre Fédor Grigoriev. Les parrains étaient : le propriétaire du district de Bélevsk Semen Ivanovitch la/ikov et la comtesse Pélagie Tolstoï » (2), sa grand'mère.
Par son père comme par sa mère, Léon Tolstoï descend d'une très ancienne famille noble. En 1353, si l'on en croit les vieilles chroniques, un certain chevalier Indris serait venu de pays allemand à Tchernigov, avec ses deux fils et trois mille soudards. « Il se fit baptiser, reçut le nom de
(1) Cette maison construite par le grand-père et le père de Léon Tolstoï a été vendue par lui comme matériaux, dans un moment où l'écrivain avait un grand besoin d'argent. Reconstruite, elle s'élève actuellement dans le bourg de Dolgoié, à trente verstes de lasnaia Poliana.
(2) Zagoskine, Le comte L.-.\. Tolstoï, étudiant. Isloriteskchi Viestrick, janvier 1894.
Léonti, et devint le chef de plusieurs familles de la noblesse. Son arrière-petit-fîls, André Kharitonovitch, qui passa de Tchernigov à Moscou, reçut du grand-duc Basile l'Aveugle le surnom de Tolstoï (le Gros). Ce fut l'ancêtre de Tolstoï. Dans la branche des comtes Tolstoï, le comte Léon Nikolaievitch Tolstoï appartient à la vingtième génération à partir de l'ancêtre Indris (1). » Un des plus fameux parmi les aïeux de l'écrivain fut ce Pierre Andréievitch Tolstoï qui mourut en 1729. Il avait eu une vie militaire et politique extrêmement agitée. On le trouve mêlé à la révolte des Strélitz, puis, ayant brusquement tourné casaque, il devient le serviteur fidèle de Pierre le Grand. Celui-ci n'avait d'ailleurs qu'une confiance toute relative en cet ancien conspirateur ; souvent, au cours d'un festin, le tsar s'amusait à lui arracher sa perruque et, tout en lui tapotant la nuque, il disait : « Tête, tête, si tu n'étais si intelligente, depuis longtemps tu serais séparée de ton corps. » Plaisanterie un peu macabre, il faut l'avouer! En 1696, durant la seconde campagne d'Azov, P. -A. Tolstoï accomplit de véritables prouesses; l'année suivante, il est en Italie, chargé d'étudier la marine. En 1701, on le nomme à l'ambassade de Constantinople. Mais, ce qui lui acquit définitivement l'amitié de Pierre, ce fut le service qu'il lui rendit en décidant le tsarévitch Alexis qui se cachait à Naples avec sa maîtresse, à rentrer en Russie. On sait que le malheureux prince fut exécuté par ordre du tsar. En récompense de sa participation dans cette triste affaire, P. -A. Tolstoï reçut des terres et fut mis à la tête de la chancellerie secrète.
(1) Il n'est pas actuellement possible d'écrire une vie de Tolstoï sans se reporter constamment à l'ouvrage que M. P. Birukov a publié sous le titre de] Vie et Œuvre, Mémoires de Léon Tolstoï (Paris, Mercure de France, 1906). Cet ouvrage, qui comprend déjà trois volumes, est considérable et offre la rare garantie d'avoir été revisé par Tolstoï lui-même. Nous y avons recouru souvent; aussi considérons-nous comme un devoir et un souci d'horinèteté littéraire de signaler, dôs le début de notre petit livre, la dette contractée par nous envers M. P. Birukov et J.-W. Bienstock, son traducteur.