L ENFANCE ET LA JEUNESSE DE TOLSTOÏ
Je me souviens que mes frères furent intéressés par cette nouvelle et m'appelèrent en conciliabule. Nous étions tous très animés et avons accepté cette nouvelle comme un fait très intéressant et très possible. » A onze ans !... Etonnons-nous donc, après cela, que toute sa vie Tolstoï ait été préoccupé de métaphysique et de religion!
Mais, pour mûrir de si graves problèmes, le jeune Tolstoï ne laissait pas d'être turbulent à ses heures, il se livrait alors à des distractions stupéfiantes. Un jour, il imagine de sauter par la fenêtre, d'une hauteur d'environ cinq mètres, on le trouva évanoui sur le sol ; par miracle il n'avait aucun mal. Une autre fois, la fantaisie lui vint de se couper les sourcils, comme Baudelaire se teignant les cheveux en vert ! Il avait découvert une façon originale d'entrer au salon, il marchait à reculons, « saluait de la partie postérieure de son corps, en rejetant la tête en arrière et rapprochant les talons ». Vers l'âge de sept ou huit ans, son plus grand désir aurait été de s'élever dans les airs. Cela lui paraissait d'ailleurs très réalisable, le tout était de bien s'accroupir en s'enlaçant les genoux avec les bras : si l'on serrait assez fort on pouvait voler très haut!...
Cependant Léon Nikolaievitch avait quinze ans. Il allait falloir songer à suivre les cours de l'Université. Désireux d'entrer dans la carrière diplomatique, il prépara l'examen d'admission à la faculté des langues orientales de Kazan. Au printemps de 184i, il subit l'épreuve. Il a reconnu luimême qu'il ignorait à peu près tout du programme de l'examen. On lui demanda notam.ment de nommer une ville de France, sur la mer. Il ne put en trouver une seule ! Le résultat n'était que trop certain : il fut refusé. Il eut plus de chances quelques mois plus tard.
Voici Tolstoï étudiant. Va-t-il travailler? Pas avec une bien grande ardeur, semble-t-il. Il a mieux à faire : il court le monde. La vie de Kazan est des plus brillantes, ce ne sont que bals chez le gouverneur, chez le maréchal de la noblesse, chez la directrice de l'Institut des demoiselles ; on le voit ici, là, aux bals masqués, aux spectacles
d'amateurs, aux tableaux vivants, aux concerts, il se multiplie, il est partout. Bref, à la fin de l'année, il échoue à tous ses examens ! C'est l'obligation de redoubler les cours. Plutôt que de se soumettre à ce règlement, il préfère abandonner les langues orientales. Il passe alors à la Faculté de droit. Comme l'on dit, il « mord » assez bien au droit. Un de ses professeurs qui s'intéressait à lui, lui proposa même de traiter un sujet : « comparer VEsprit des lois de Montesquieu avec le message de Catherine II ». En mai 1846, il passe avec succès les examens de fin d'année. Cette même année, on lui infligea les arrêts pour avoir été irrégulièrement au cours d'histoire; on le mit dans une cellule voûtée, grillée de fer; il y resta une ou deux nuits. Heureusement, il avait apporté une bougie dissimulée dans la tige de sa botte. Ainsi ces heures de cachot ne furent pas bien terribles.
En 1847, Serge, Dimitri et Léon voulant sans doute s'affranchir quelque peu de la férule de leur tante Uchkov, louèrent un appartement de cinq pièces où ils allèrent habiter. Nous avons vu déjà que Léon Tolstoï, à cette époque, fréquentait assidûment les salons, toute son ambition consistait alors à être un « homme comme il faut ». Pour lui, la société se divisait en deux groupes : « celui des hommes comme il faut, et celui des hommes non comme il faut». Le deuxième groupe se subdivisait ainsi : les hommes non comme il faut, proprement dits, et « la plèbe ». « J'estimais, dit-il, beaucoup les hommes comme il faut, et je croyais digne d'avoir avec eux des relations d'égalité; ie feignais de mépriser ceux de la deuxième catégorie, mais en réalité, je les haïssais et j'éprouvais envers eux un sentiment de personnalité blessée; quant aux troisièmes, pour moi, ils n'existaient pas, je les méprisais complètement. Mon « comme il faut » consistait premièrement et principalement dans la parfaite connaissance et surtout la bonne prononciation du français... La deuxième condition du comme il faut était d'avoir les ongles longs, bien taillés et propres. La troisième, c'était de savoir saluer, danser et causer; la
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quatrième, très importante, c'était l'indifférence pour tout et l'expression perpétuelle d'un ennui élégant, méprisant (1). »
N'est-ce pas là le Tolstoï « inconscient, méchant et fort » dont parle D. Merejkowsky? Ce n'est pas tout, d'ailleurs; il n^était pas que vain, il était encore débauché — un peu pour ressembler aux hommes comme il faut dont il faisait sa société, beaucoup par entraînement personnel. Lorsqu'il se rappelle ces temps de sa jeunesse, Tolstoï n'a pas assez de mots pour exprimer le déaoùt qu'il a de luimême :
« Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, sans dégoût, sans souffrance. J'ai tué des hommes à la guerre; j'ai provoqué en duel pour tuer; j'ai perdu de l'argent aux cartes; j'ai mangé le travail des paysans; je les ai maltraités; j'ai été plongé dans la débauche; j'ai menti. Le mensonge, le vol, la lubricité, l'ivrognerie, la violence, le meurtre... Il n'y a pas de crimes que je n'aie commis (2). »
Evidemment, il exagère, il se charge de < crimes qui, pour lui maintenant, sont odieux, mais que la société regarde comme des actes très ordinaires. Avoir tué à la guerre, nous qualifions même cet acte d'héroïque!...
Sur ces entrefaites, il prend une grande décision : il quitte l'Université pour se consacrer à la vie à la campagne. C'est l'autre côté de son caractère, le Tolstoï « conscient, bon et faible » qui se manifeste. Il a acquis, dit-il, à ce moment, « la conviction que la destinée des hommes est dans l'aspiration vers la perfection morale et que ce perfectionnement est facile, possible, infini ». — Possible, oui; facile, il verra bientôt qu'il se trompe! Son état d'âme d'alors, il nous l'a fait connaître en prêtant ses propres sentiments à Nicolas Irténiev, un des héros de la Jeunesse. Et son état d'âme, il nous faudra y
(1) Œuvres complètes de L.~N. Tolstoï, La Jeunesse, J.-W. Bi stock, trad. P.-V. Stock, éd.
(2) L.-N. Tolstoï, Confessions.
revenir souvent. On voudrait ne retenir ici que les anecdotes ayant rapport à la vie, — c'est-à-dire aux faits et gestes de Tolstoï, mais l'évolution de sa pensée, de ses idées, voilà précisément, le plus important de la vie de l'écrivain.
« A dix-sept ans, quatre sentiments faisaient le fond de mes rêves, — écrit-il — : l'amour d'elle, de la femme imaginaire dont je rêvais toujours de la même façon et qu'à chaque instant j'espérais rencontrer quelque part... Le deuxième sentiment, c'était l'amour de l'amour. Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais prononcer mon nom : Nicolas Irténiev, et que tous en fussent finppés, et, m'entourant, me remerciassent pour quelque chose. Le troisième sentiment, c'était l'espoir d'un bonheur extraordinaire, ambitieux; espoir si fort et si tenace qu'il atteignait parfois jusqu'à la folie... Le quatrième sentiment, et le principal, c'était le dégoût de moi-même et le regret... (1) »
Le dégoût de lui-même fut le plus fort; il partit alors à lasnaia Poliana. Il veut travailler, se fortifier moralement et intellectuellement. C'est ainsi qu'il se dresse une ligne de conduite :
« 1° Fais coûte que coûte ce que tu as absolument décidé de faire;
« 2o Ce que tu fais, fais-le bien;
« 3° Ne cherche jamais dans le livre ce que tu as oublié, tâche de te souvenir;
« 4o Oblige toujours ton esprit d'agir avec toute la force dont il est capable;
« 5° Lis et pense toujours à haute voix;
« 6o N'aie jamais honte de dire aux hommes qui te gênent qu'ils te gênent; d'abord laisse-le leur sentir, et, s'ils ne comprennent pas, excuse-toi et dis-le leur (2). »
(1) Tolstoï, Œuures complètes, La Jeunesse, J.-W. Bienstock, traducteur.
(2) L. Tolstoï, Vie et Œuvre, Mémoires publics par P. Hirukov, Mercure de France, éditeur, 3 vol. in-18; traduction J.-W. Bienstock.
Son intention étant de vivre deux ans à la campagne, voici son programme d'études :
« 1° Reviser tous les cours des sciences juridiques demandées à l'examen final de l'Université;
« 2° Étudier la médecine pratique et une partie de la médecine théorique;
« 3o Étudier les langues française, russe, allemande, anglaise, italienne et latine;
« 4° Étudier l'agriculture, au point de vue théorique et pratique;
« 5« Étudier l'histoire, la géographie, la statistique;
« 6° Étudier les mathématiques — cours du lycée;
a 7o Écrire une thèse;
« S° Atteindre le plus haut degré de perfection en musique et en peinture;
« 9o Écrire les règles de la vie ;
« 10° Acquérir quelques connaissances d'histoire naturelle;
« 11° Faire des compositions sur tous les sujets étudiés (1) ».
Installé à lasnaia Poliana, il ne manquera pas de suivre autant que possible ces beaux préceptes, mais la situation misérable des paysans l'ayant frappé, il va surtout s'efforcer d'améliorer leur sort. Par la Matinée d'un seigneur, nous pouvons nous faire une idée de ses occupations. Il veut tout voir de ses yeux, et arracher les serfs à la brutale domination des gérants et des intendants. Chaque isba reçoit sa visite, il s'informe auprès de chaque paysan de ses besoins, il donne de l'argent, fait du bien et rend la justice du mieux qu'il peut. C'est un bel enthour siasme qui ne dure malheureusement pas longtemps. Bientôt, en effet, Tolstoï se rend compte de l'inutilité de sa tentative; le rôle de bienfaiteur lui apparaît comme contraire à la morale elle-même et au respect que l'on doit à l'homme. Et puis cette vie ne l'ennuyait-elle pas quelque peu?...
(1) L. Tolstoï, Vie el Œuvres, Mémoires, op. cit.
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En automne 1847, il quitte lasnaia pour Pétersbourg, où, au début de l'année 1848, il passe avec bonheur l'examen de licencié en droit. — Il est hésitant, il ne sait vers quelle carrière diriger ses pas. Tantôt, il pense à entrer dans l'armée, tantôt il a envie de terminer ses études universitaires pour obtenir un emploi dans l'administration. Il est d'ailleurs enchanté de Pétersbourg, il ne conçoit pas qu'on puisse vivre ailleurs. Il assure cependant qu'il n'est plus le même : « Autrefois je me disais : « Il faut que je change », tandis que maintenant, je vois que je suis tout autre et je dis : « Je suis changé. » Il se fait illusion, hélas! Sans doute il a beaucoup réfléchi et il voit plus clair en lui ; il sait ce qu'il faudrait faire pour être un homme utile et bon, mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! Jusqu'à son départ pour le Caucase, en 1851 , il partagera son temps entre Moscou, lasnaia Poliana et Saint-Pétersbourg, laissant tour à tour la bride aux deux courants contraires de sa nature. Il joue, fait des dettes, chasse, prend part à des orgies puis, soudain, pour apaiser le feu dévorant de ses passions, part à la campagne où il mène une vie exemplaire. De Moscou, il écrit à sa tante la curieuse lettre suivante dans laquelle nous trouvons beaucoup de détails intéressants sur son existence d'alors. Il décrit son appartement :
« Il se compose de quatre chambres, une salle à manger, où j'ai déjà un royalino, que j'ai loué; un salon meublé de divans, chaises et tables en bois de noyer et couverts de drap rouge, et orné de trois grandes glaces; un cabinet où j'ai ma table à écrire, mon bureau et mon divan qui me rappelle toujours nos disputes au sujet de ce meuble, et une chambre assez grande pour être chambre à coucher et cabinet de toilette et par-dessus tout cela une petite antichambre.
« Je dîne à la maison avec des stchï [sorte de soupe aux choux] et du kacha [gruau russe], dont je me contente parfaitement. Je n'attends que les confitures et la nalivka [liqueur], pour avoir tout selon mes habitudes de la campagne.
« J'ai un traîneau pour quarante roubles argent; c'est un pochevni, une espèce de traîneau très à la mode. Serge doit savoir ce que c'est; j'ai acheté tout l'attirail pour l'attelage que j'ai pour ce moment très élégant. »
En 1851, il songe à se marier, ce serait pour lui le moyen de se fixer, de changer d'existence, car il sent que la vie qu'il mène ne peut pas durer plus longtemps. Tl aspire à faire quelque chose; il en a assez de toutes ses dépravations; quant à se consacrer à l'exploitation de ses terres et à l'éducation des paysans, cela est impossible pour l'instant, l'expérience qu'il a faite l'a édifié sur ce point. Alors? Alors, une occasion s'offrant à lui de partir pour le Caucase, il la saisit à deux mains.
Du Caucase à Sébastopol
CETTE occasion tant souhaitée de changer de vie, ce fut Nicolas Tolstoï qui l'apporta à son frère Léon. Nicolas était officier à larmée du Caucase. En avril 1851, il vint en congé passer quelque temps auprès des siens. Au printemps de la même année il regagne son poste, emmenant avec lui Léon Nikolaievitch. D'Iasnaia Poliana, les deux jeunes gens se rendent à Moscou où ils demeurent deux semaines. Léon doit certainement être très heureux de sa détermination; il va voir du pays, se créer des occupations, devenir quelqu'un. Pourtant, est-ce sans regret quil s'arrache à la vie mondaine? Du moins, il semble qu'il ait tenu à en jouir encore un peu. 11 écrit à sa tante Tatiana :
« J'ai été à la promenade de Sokolniki par un temps détestable, c'est pourquoi je n'ai rencontré personne des dames de la société que j'avais envie de voir. Comme vous prétendez que je suis un homme à épreuves, je suis allé parmi la plèbe, dans les tentes bohémiennes. Vous pouvez aisément vous ligurer le combat intérieur qui s'engagea là-bas pour et contre. Au reste, j'en suis sorti victorieux, c'est-à-dire n'ayant rien donné que ma bénédiction aux joyeux descendants des illustres Pharaons. Nicolas trouve que je suis un compagnon de voyage très agréable si ce n'était ma propreté. Il se fâche de ce que, comme il le dit, je change de linge douze fois par jour. Moi, je le trouve aussi compagnon très agréable, si ce n'était sa saleté, je ne sais lequel de nous a raison. »
Il y a dans Les Cosaques un porte-enseigne, Olénine, qui ressemble étrangement au jeune Léon Tolstoï : même physique, môme état d'âme surtout et, pour peu que nous lisions attentivement les pages qui se rapportent à ce héros de roman, il nous est facile devoir que l'auteur lui a prêté tous ses sentiments. Savoir les idées d'Olénine à son départ pour le Caucase, c'est connaître la pensée même de Léon Nikolaievitch. Olénine quittant Moscou songeait qu'il ne reviendrait peut-être plus; une émotion profonde le gagna :
« Ce n'était pourtant pas son affection pour ses camarades qui amollissait son âme au point de lui arracher des paroles incohérentes, ni l'amour pour une femme — il n'avait jamais aimé; — non, c'était l'amour de luimême, amour chaud, complet, rempli d'attente et de force, amour de tout ce qu'il croyait beau et bon en lui, et qui le faisait pleurer et murmurer tout bas des paroles sans suite (1). »
Olénine a vingt-quatre ans; il hésite sur le choix d'une carrière. A Moscou, il passe pour « un jeune homme de la société ».
« A dix-huit ans, Olénine était déjà aussi libre de ses actions que l'étaient en Russie, il y a vingt ans, les jeunes gens de famille riches, restés orphelins en bas âge. Il n'avait ni frein ni entrave morale, et pouvait penser et agir comme bon lui semblait...
« Tout en s'avouant ses fautes, il se persuadait qu'elles n'étaient que l'effet du hasard, qu'il n'avait pas voulu mal agir, et qu'il allait commencer une nouvelle existence, où il n'y aurait ni faute, ni repentir et où il trouverait à coup sûr le bonheur (2). »
Voilà! Comme toujours, il s'ennuyait, ou plutôt, il se cherchait et s'il allait courir si loin, c'était avec l'espoir de faire jaillir de lui-même son vrai moi. L'existence qu'il avait menée jusqu'alors avait encore grandi son orgueil;
(1) L.-N. Tolstoï, Les Cosaques, éd. Hacbclte et C
(2) L.-N. Tolstoï, Ib. ici.
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il était fatigué moralement, désabusé et, pourtant, il aspirait de toutes ses forces au bonheur. Il ne croit pas à l'amour, il ne croit à rien, c'est-à-dire qu'il est prêt à croire à tout pour être heureux. Au fond, toute sa vie, il en sera ainsi; ses actions les plus contradictoires n'auront jamais qu'un but : tromper l'ennui, assurer son bonheur! Mais toujours, aussi, il asira avec une pleine sincérité, poussé en avant par son tempérament, dupe, en quelque sorte, de ses propres sentiments.
De Moscou, Léon et son frère Nicolas gagnèrent Kazan. Il désavoue l'amour des femmes, or, il n'a rien de plus pressé que de s'éprendre très sérieusement d'une jeune fille. Sa timidité le sauve! Sans oser se déclarer, il poursuit son chemin vers le Caucase.
Il est enchanté de son voyage ; le changement de lieux lui est agréable. Cependant, en arrivant à la stanitza Starogladovskaia, où son frère tenait garnison, il est sans enthousiasme. Le genre de vie des officiers n'est pas très attrayant et le pays qu'il s'attendait à trouver fort beau, ne l'est pas du tout. Heureusement, il ne reste pas longtemps à Starogladovskaia. Nicolas ayant été envoyé au camp fortifié de Stari-Iourt, il le rejoint. Là, on couche sous la tente, c'est une véritable existence de nomade. Le pays est d'ailleurs magnifique et riche en sources thermales. « L'eau est tellement chaude, dit-il, qu'on y cuit des œufs durs en trois minutes. » Il s'intéresse beaucoup aux femmes tartares qui lavent leur linge sous ses yeux. « 11 faut dire, ajoute-t-il, qu'elles lavent avec leurs pieds. C'est comme une fourmilière toujours remuante. Les femmes sont pour la plupart belles et bien faites. Le costume des femmes orientales, malgré leur pauvreté, est gracieux. Les groupes pittoresques que forment les femmes, joints à la beauté sauvage de l'endroit font un coup d'œil véritablement admirable. »
Il est ravi de lui-même et de son existence nouvelle. Il prend des bains ferrugineux et fréquente les officiers, camarades de son frère. Cependant il porte toujours en lui la même inquiétude, cette perpétuelle aspiration vers
le beau, vers le bien, vers un quelque chose surhumain. Le 11 juin 1851, il note : « La nuit dernière j'ai à peine dormi. Après avoir écrit un peu de mon journal, je me suis mis à prier Dieu. » Il dit encore : « Je désirais quelque chose de très grand, de très l^eau, mais quoi?... » C'est l'éternel refrain que nous entendrons bien souvent encore.
Rapidement, il s'acclimate au milieu sauvage où il vient d'arriver; il fraternise avec les Cosaques, vit comme eux, s'habille comme eux : « Son visage, autrefois rasé, se couvrait de barbe et de jeunes moustaches; son teint, jauni par les veilles, avait cédé à un hâle vigoureux et sain; l'élégant habit noir avait fait place à un tcherkesha usé à larges plis et à des armes. Au lieu de la chemise blanche amidonnée, il avait un bechmet en kanaouss rouge, dont le haut col serrait son couhâlé. Il portait mal l'habit tcherkesse; à première vue on reconnaissait en lui le Russe, et personne ne l'aurait pris pour un djighite. C'était ça et ce n'était pas ça, mais il était content, il respirait le bonheur et la santé... »
Or, il y avait à Stari-Iourt une superbe fille nommée Marianna dont il devint subitement amoureux. Pour lui plaire, il aurait voulu ressembler à un Cosaque, renier toute sa vie passée, devenir un autre homme.
Nous aurons occasion de nous étendre plus loin sur ces amours romanesques.
Parlant d'Olénine, le héros desa nouvelle Les Cosaques, Tolstoï écrit : « L'existence d'Olénine coulait d'une manière uniforme et égale. Il voyait peu ses chefs et ses camarades. Sous ce rapport, la position d'un porteenseigne qui a de la fortune est fort agréable au Caucase; on ne l'emploie ni à l'exercice, ni à la surveillance des travaux. Après la dernière campagne, on l'avait présenté pour être avancé officier, et jusque-là on le laissait en repos. Les officiers le tenaient pour un aristocrate et gardaient vis-à-vis de lui une certaine dignité; lui-même ne cherchait pas à se rapprocher d'eux et ne se souciait pas de leurs bamboches, accompagnées de chants du régiment et parties de cartes. L'existence des officiers a son
DU CAUCASE A SEBASTi »P( )[.
pli reçu : dans les forteresses, chaque oliicier ou porteenseigne prend du porter, joue aux jeux de hasard et suppute les récompenses qu'il peut recevoir; dans les stanitsas, il boit le vin du pays avec son hôte, régale les jeunes filles de miel ou d'autres friandises, fait la cour aux femmes cosaques, devient amoureux d'elles, les épouse parfois. »
Bien qu'il ne fût pas encore soldat, mais seulement
Paysans russes en traîneau.
volontaire, il prenait part à côté de son frère à toutes les expéditions des Russes contre les montagnards insoumis, aussi sa vie devait-elle fatalement ressembler beaucoup à celle du héros de sa nouvelle. « Olénine, dit-il, s'habitua tout naturellement à se lever avec le jour. Il prenait le thé sur son petit perron et, après avoir admiré les montagnes, la belle matinée et Marianna, il mettait un habit usé en peau de buffle, la chaussure molle en cuir des Cosaques, ceignait son poignard, prenait son ffusil, une petite sacoche avec le déjeuner et du tabac, appelait son chien et s'en allait dans la forêt vers six heures du matin. Il revenait à sept heures du soir, fatigué, affamé, avec cinq ou six faisans à la ceinture, et n'ayant ni touché à ses provi-
S'i TOLSTOÏ
siens, ni fumé ses cigarettes. Si ses pensées avaient pu être comptées comme les cigarettes dans la sacoche, on aurait vu qu'elles étaient de même intactes dans sa tête. Il rentrait moralement frais et dispos, et complètement satisfait. Il lui aurait été impossible de dire à quoi il avait pensé pendant la journée : ce n'étaient ni des souvenirs, ni des rêves, ni de profondes méditations, mais des fragments de tout cela ensemble. Il se demandait lui-môme à quoi il avait pensé : tantôt il s'était figuré être Cosaque et se voyait travaillant au jardin avec sa femme cosaque; tantôt il était Abrek dans les montagnes, tantôt sanglier s'échappant à lui-même. Et tout le temps il prêtait l'oreille et avait l'œil au guet, épiant un sanglier, un faisan ou un cerf (1). »
Tolstoï ne faisait point que chasser pourtant, c'est au Caucase, nous le savons, que prirent corps ses premiers essais littéraires et il y était encore lorsque VEnfance parut dans le Sovremennik (le Contemporain) de Saint- Pétersbourg.
Le prince Bariatinsky, commandant en chef de l'armée du Caucase, quil'avait distingué lors d'une attaque, l'ayant encouragé à prendre du service, Tolstoï se rendit à Titlis pour y subir les examens. Une lettre qu'il adresse à sa tante, va nous donner des détails sur sa vie dans la grande ville de la Géorgie russe.
« Tiflis, dit-il, est une ville très civilisée qui singe beaucoup Pétersbourg et réussit beaucoup à l'imiter; la société y est choisie et assez nombreuse; il y a un théâtre russe et un Opéra italien dont je profite autant que me le permettent mes pauvres moyens. Je loge à la colonie allemande, c'est un faubourg, mais qui a pour moi deux grands avantages, celui d'être un fort joli endroit entouré de jardins et de vignes, ce qui fait qu'on s'y croit plutôt à la campagne qu'en ville (il fait encore très chaud et très beau ; il n'y a eu ni neige, ni gelée jusqu'à présent) ; le deuxième avantage est celui que je paye pour deux
(1) Tolstoï, Les Cosuf/ues, llacbcUe cl C'
DU CAUCASE A SÉRASTOPOL 35
chambres assez propres ici cinq roubles par mois, tandis qu'en ville on ne pourrait avoir un logement pareil à moins de quarante roubles par mois. Par dessus tout, j'ai gratis la pratique de la langue allemande; j'ai des livres, des occupations et du loisir, puisque personne ne vient me déranger, de sorte qu'en somme je ne m'ennuie pas. »
Et il ajoute :
(( Vous rappelez-vous, bonne tante, un conseil que vous m'avez donné jadis, celui de faire des romans ; eh bien ! je suis votre conseil et les occupations dont je vous parle consistent à faire de la littérature. Je ne sais si ce que j'écris paraîtra jamais dans le monde, mais c'est un travail qui m'amuse et dans lequel je persévère depuis trop longtemps pour l'abandonner. »
Ce fut précisément à Titlis qu'il termina l'Enfance; il avait été malade. Il employa ses loisirs à écrire. Cependant il lui tarde d'être incorporé. « Quand je me promène dans les rues, dit-il, avec mon pardessus de Gharmaire et mon chapeau mécanique, que j'ai payé dix roubles, malgré toute ma grandeur dans cette mise, je suis si habitué à l'idée d'endosser bientôt la capote grise que malgré moi ma main droite veut saisir le ressort du chapeau et le baiser (1). »
Léon Tolstoï, nous l'avons vu, avait la passion du jeu; quoiqu'il se promît toujours de ne plus jouer, il ne résistait pas longtemps à la tentation. Au Caucase où la vie quotidienne faisait son tour avec la même monotonie, les officiers devaient nécessairement chercher un peu de distraction dans les cartes. Tout d'abord, LéonNikolaievitch ne céda pas à l'entraînement commun, mais un beau jour il sortit de sa prudente et sage réserve. 11 mit un petit enjeu, perdit, recommença et perdit encore. Tout son argent y passa, plus celui que son frère lui prêta — près de deux cent cinquante roubles — plus cinq cents roubles, qu'il n'avait pas et pour lesquels il souscrivit une traite.
(1) L.-'S. Tolstoï, Vie et Œuvre, Mémoires, publiés par P. Birukov trad. Bienstock.
Ces renseignements, nous les trouvons dans une longue lettre à sa tante, lettre qu'on lira avec grand intérêt tant à cause des détails pittoresques qu'elle contient sur la vie de Tolstoï à cette époque, ses relations avec un Cosaque, les mœurs et coutumes des habitants du Caucase, qu'à cause de 'l'état d'âme naïvement mystique de son auteur, introduisant l'action bienfaisante de Dieu dans ses affaires d'argent. La lettre est datée de Tiflis, le 6 janvier 1852; elle est écrite en français, comme toutes celles qu'il envoie à Tatiana Alexandrovna.
« Il faut vous dire, écrit-il, que, près du camp, il y a un aoLil qu'habitent les Tchetchenzes. Un jeune garçon tchetchenze, Sado, venait au camp et jouait, mais comme il ne savait pas compter et écrire, il y avait des chenapans qui le trichaient. Je n'ai jamais voulu jouer pour cette raison contre Sado, et même je lui ai dit qu'il ne fallait pas qu'il jouât, parce qu'on le trompait, et je me suis proposé déjouer pour lui par procuration. Il m'a été très reconnaissant pour cela et m'a fait cadeau d'une bourse comme c'est l'usage de cette nation de se faire des cadeaux mutuels, je lui ai donné un misérable fusil que j'avais acheté pour huit roubles. Il faut vous dire que pour devenir kounak, c'est-à-dire ami, il est d'usage de se faire des cadeaux et puis de manger dans la maison du kounak. Après cela, d'après l'ancien usage de ces peuples (qui n'existe presque plus que par tradition), on devient ami à la vie et à la mort, c'est-à-dire que si je lui demande tout son argent ou sa femme, ou ses armes, ou tout ce qu'il a de plus précieux, il doit me les donner, et moi aussi je ne dois rien lui refuser. Sado m'a engagé de venir chez lui et d'être kounak. J'y suis allé. Après m'avoir régalé à leur manière, il m'a proposé de choisir dans sa maison tout ce que je voudrais, ses armes, son cheval... tout. J'ai voulu choisir ce qu'il y avait de moins cher et j'ai pris une bride de cheval montée en argent, mais il m'a dit que je l'offensais et m'a obligé de prendre un sabre qui vaut au moins cent roubles argent
« Quand je suis parti de Stari-lourt et que Nicolas y
DU CAUCASE A SEBASTOPOL éJ
était resté, Sado venait chez lui tous les jours et disait qu'il s'ennuyait terriblement. Par une lettre je faisais connaître à Nicolas que mon cheval était malade, je le priais de m'en trouver un à Stari-Iourt. Sado ayant appris cela neut rien de plus pressé que de venir chez moi et de
liachhir et Cosaque.
me donner son cheval, malgré tout ce que j'ai pu faire pour le refuser. »
Tolstoï ne se pardonne pas d'avoir cédé à sa passion du jeu, il songe avec désespoir aux moyens qu'il emploiera pour payer ses dettes :
« Le soir, en faisant ma prière, dit-il, j'ai prié Dieu qu'il me tire de cette désagréable position et avec beaucoup de ferveur. « Mais comment est-ce que je puis me tirer de cette affaire? » pensais-je en me couchant. Il ne peut rien arriver qui me donne la possibilité d'acquitter cette dette.
'i^ TOLSTOÏ
Je me représentais déjà tous les désagréments que javais à essuyer à cause décela. Quand il exigera par le tribunal, si les chefs demandent l'explication pourquoi je ne paie pas, etc. Seigneur Dieu, aide-moi, me dis-je, et je me suis endormi.
« Le lendemain, je reçois une lettre de Nicolas à laquelle était jointe la vôtre et plusieurs autres. Il m'écrit : (( Ces jours-ci Sado est venu chez moi. Il a gagné à Knorrig tes billets à ordre et me les a apportés. Il était si content de ce jour, il était si heureux, et m'a demandé beaucoup :
« Qu'en pe ises-tu ? Est-ce que le frère sera heureux de cela? » Que je l'aimais beaucoup pour cela. Cet homme t'est vraiment attaché. »
Et Léon Nikolaievitch de s'écrier :
« N'est-ce pas étonnant que de voir son vœu ainsi exaucé, le lendemain même, c'est-à-dire qu'il n'y a rien d'aussi étonnant que la bonté divine pour un être qui la mérite si peu que moi... »
Au surplus, il traverse une nouvelle crise morale. C'est toujours ainsi chez lui; après s'être laissé aller à ses instincts, à ses passions, il ne manque jamais de rentrer en lui-même et d'interroger sa conscience. Pour l'instant, le résultat de ses réflexions aboutit à ceci : la vie est une épreuve. Il s'applaudit donc d'être venu au Caucase. A n'en pas douter, c'est la main de Dieu qui l'a guidé. Dès lors, il supportera avec joie les fatigues et les privations de toutes espèces que lui enverra le sort. Heureuse philosophie ! En attendant, il ébauche des rêves d'avenir, il se voit à lasnaia Poliana; il a près de lui sa tante et sa femme, car il sera marié alors ! Toute la famille y passe, jusqu'à son frère Nicolas « vieux garçon, chauve, retiré du service, toujours aussi bon, aussi noble », qui racontera de belles histoires aux enfants.
Enfin, le voici sous-ofïicier; il retourne à Starogladovskaia. Quelques mois plus tard, il obtient un congé et s'installe à Piatigorsk pour prendre les eaux et soigner ses rhumatismes. En août 1852, il regagne son poste et il a la
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joie d'y recevoir bientôt une lettre qui le réjouit « jusqu'à la stupidité». N. Xekrassov, le directeur du Co/i/e<//p(>rain, lui mandait qu'il avait lu sa nouvelle VEnfance : elle « contient tant de choses intéressantes que je l'insérerai » disait-il. L Enfance parut dans le numéro de septembre, signée seulement des initiales L. N. T. De ce jour, la Russie comptait un grand écrivain de plus. Cependant, là-bas, au Caucase, la vie de Tolstoï n'offre point de particularités bien saillantes. Il prend part aux revues, assiste aux exercices de tir au canon, chasse... et écrit. Ecrire va devenir une de ses occupations favorites maintenant. D'ailleurs, il faut le dire, le métier militaire lui pesait déjà, il n'attendait que ses galons d'ofïicier pour démissionner. Mais cette nomination devait se faire moins rapidement qu'il n'avait tout d'abord supposé. En entrant dans l'armée, il croyait passer officier au bout de six mois, on juge de sa déception lorsqu'il apprit qu'il lui faudrait patienter trois ans, ses papiers n'étant pas en ordre. Grâce aux relations de sa famille, sa nomination fut pourtant avancée.
Au mois de janvier 1853, les Russes entrent en campagne contre le fameux Schamyl, le chef des montagnards révoltés. Le sous-officier l'olsto'ï suit la 20® brigade d'artillerie. Le 18 février, prenant part à un engagement, il échappe à la mort par miracle. Il était occupé à pointer un canon lorsqu'une grenade ennemie éclata à ses pieds, brisant l'affût de la pièce. Léon Tolsto'f sortit de là sans une écorchure. Quatre mois plus tard, il court à nouveau un grand danger. Ce jour-là, Léon Nikolaievitch faisait partie d'un fort détachement chargé d'accompagner un convoi. Avec quatre de ses camarades, dont le Tatar Sado pour lequel il s'était pris d'amitié, il avait commis l'imprudence de s'éloigner de la colonne afin d'arriver plus tôt à Graznaia. Or, voici que tout à coup surgit devant eux une bande de Tchetchenzes qui leur tire dessus. N'étant pas en nombre pour résister et ne pouvant rejoindre le gros du détachement, Tolstoï et le Tatar fuient à brides abattues poursuivis par sept Tchetchenzes.
Quelques jours auparavant, les deux jeunes gens avaient précisément échangé leurs chevaux; celui que montait Tolstoï était beaucoup plus vif que celui de son ami. Il ne voulut pas pourtant quitter ce dernier. « Sado, comme tous les montagnards, ne se séparait jamais de son fusil, mais par malheur il n'était pas chargé. Néanmoins il visa les ennemis et leur cria des menaces... A en juger d'après l'attitude des poursuivants, ils avaient l'intention de les capturer tous deux, surtout Sado, par vengeance; c'est pourquoi ils ne tirèrent pas. Cette circonstance les sauva. Ils eurent le temps de s'approcher de Graznaia, où la sentinelle, remarquant la poursuite, donna l'alarme. Les Cosaques qui sortirent à leur rencontre obligèrent les Tchetchenzes à cesser leur poursuite (1). »
Cependant, la vie de camp lui est à charge de plus en plus. Évidemment, à la suite de son premier succès littéraire, il voudrait se consacrer entièrement aux lettres. Il ne cesse d'ailleurs d'écrire, il achève VAclolescence et travaille avec ardeur au Journal d'un marqueur. A tout hasard, il a donné sa démission, mais l'acccptera-t-on? La Russie vient de déclarer la guerre à la Turquie, il va falloir des hommes ! Une nouvelle déception ajoute encore à son dégoût du service. Sa plus chère ambition du moment était d'obtenir la croix de Saint-Georges. Deux fois, ses chefs le proposèrent pour cette distinction; par malheur il n'avait pas ses papiers — ces malencontreux papiers, cause du retard apporté à sa nomination au grade d'officier ! — il ne fut pas décoré. Il aurait pu l'être dans deux autres occasions il est vrai, mais, dans la première, il refusa la croix en faveur d'un vieux et brave soldat; dans la seconde, le commandant de sa brigade ne voulut pas la lui donner sous le prétexte qu'il venait d'être mis aux arrêts pour n'avoir pas rempli son service de gardent J'en fus, dit-il, très attristé. »
(1) S. A. Bers, Souvenirs sur le comte L.-N. J'o/stoi, Irad. J.-W, Bienstock.
Enfin, en janvier 1854, Tolstoï fut nommé officier et, au mois de mars de la même année, après un petit séjour à lasnaia Poliana, auprès de sa tante et de ses frères, il est incorporé dans l'armée du Danube.
Nous ne dirons rien ici des événements qui mirent aux prises la Russie et la Turquie, nous sauterons résolument par-dessus les débuts de la campagne où les Russes eurent d'abord l'avantage; nous n'entrerons pas dans les détails qui conduisirent les troupes anglaises et françaises à intervenir dans cette guerre et, sans nous étendre non plus sur les diverses péripéties de ce qu'on a appelé la « campagne de Crimée », nous pénétrerons dans Sébastopol où nous retrouverons Tolstoï.
A Sébastopol, il est vrai, l'auteur des Cosaques n'y vint
pas tout droit. Il s'arrête d'abord à Bukarest. Il est enthousiaste : « Je n'ai pas encore la tête à moi. écrit-il à sa tante : cette grande et belle ville, toutes ces présentations, l'opéra italien, le théâtre français, les deux jeunes (iortchakof qui sont de très braves garçons... De sorte que je ne suis pas resté deux heures chez moi et je n'ai pas pensé à mes occupations. » — Il s'était un peu ankylosé au Caucase, il se dérouille! Pendant qu'on le croit sur les champs de bataille, il se promène tranquillement, fait de la musique et mange des glaces. Pour un peu, il redeviendrait le parfait dandy que nous avons connu à Moscou^ Cependant, il est envoyé à Silistrie. Lui-même va nous dire quelles y furent ses occupations. Il écrit à sa tante :
Tolstoï en. uniforme d'officier.
« Je vais donc vous parler du passé, de mes souvenirs de Silistrie, j'y ai vu tant de choses intéressantes, poétiques et touchantes que le temps que j'y ai passé ne s'effacera jamais de ma mémoire. Notre camp était disposé de l'autre côté du Danube, c'est-à-dire, sur la rive droite, sur un terrain très élevé au milieu de superbes jardins, appartenant à Mustafa Pacha, le gouverneur de Silistrie. La vue de cet endroit est non seulement magnifique, mais pour nous tous de plus grand intérêt. Sans parler du Danube, de ses îles et de ses rivages, les uns occupés par nous, les autres par les Turcs, on voyait la ville, la forteresse, les petits forts de Silistrie comme sur la main. On entendait les coups de canon, de fusil, qui ne cessaient ni jour ni nuit et avec une lunette d'approche on pouvait distinguer les soldats turcs. Il est vrai que c'est un drôle de plaisir que de voir des gens s'entre-tuer. Tous les soirs et matins, je me mettais sur une charrette et je restais des heures entières à regarder et ce n'était pas moi seul qui le faisais; le spectacle était vraiment beau, surtout la nuit. Les nuits, ordinairement, mes soldats se mettent aux travaux des tranchées, et les Turcs se jettent sur eux pour les en empêcher, alors il fallait voir et entendre cette fusillade. La première nuit que j'ai passée au camp, ce bruit terrible m'a réveillé et effrayé, je croyais qu'on était allé à l'assaut et j'ai bien vite fait seller mon cheval; mais ceux qui avaient déjà passé quelque temps au camp me dirent que je n'avais qu'à me tenir tranquille; que cette canonnade et fusillade était une chose ordinaire et qu'on appela en plaisantant « Allah ». Alors je me suis recouché, mais, ne pouvant m'endormir, je me suis amusé, une montre à la main, à compter les coups de canon que j'entendais, et j'ai compté 110 explosions dans l'espace d'une minute. Et cependant tout ceci n'a pas de près l'air aussi effrayant que cela le paraît. La nuit, quand on n'y voyait rien, c'était à qui brûlerait le plus de poudre et, avec ces milliers de coups de canon on tuait tout au plus une trentaine d'hommes de part et d'autre... « S'adressant à son frère Nicolas, il continue : « Ceci est
donc un spectacle ordinaire que nous avions tous les jours et dans lequel, quand on m'envoyait avec des ordres dans les tranchées, je prenais aussi ma part; mais nous avions aussi des spectacles extraordinaires, comme celui de la veille de l'assaut, quand on a fait sauter une mine de 240 pouds de poudre sous l'un des bastions de l'ennemi... L'après-diner du même jour, on a fait sauter la mine et près de 600 pièces d'artillerie ont fait feu sur le fort qu'on voulait prendre, et on continuait ce feu pendant toute la nuit; c'était un de ces coups d'œil et une de ces émotions qu'on n'oublie jamais... Nous étions tous là et comme toujours à la veille d'une bataille nous faisions tous semblant de ne pas plus penser à la journée de demain qu'à une journée ordinaire et tous, j'en suis sûr, au fond du cœur ressentaient un petit serrement de cœur et pas même un petit, mais un grand, à l'idée de l'assaut. Comme tu sais, Nicolas, que le temps qui précède une affaire est le temps le plus désagréable, c'est le seul où on a le temps d'avoir peur et la peur est un sentiment des plus désagréables. Vers le matin, plus le moment approchait, plus le sentiment diminuait et vers trois heures, quand nous nous attendions tous à voir partir le bouquet de fusées qui était le signal de l'attaque — j'étais si bien disposé que si l'on était venu me dire que l'assaut n'aurait pas lieu, cela m'aurait fait beaucoup de peine. Et voilà que juste une heure avant le moment de l'assaut arrive un aide de camp du maréchal avec l'ordre d'ôter le siège de Silistrie (l). »
Ne croyez pas que cette vie d'action l'empêche de philosopher sur lui-même. Le Tolsto'i agissant trouve à employer son activité, mais le Tolsto'i' raisonneur n'interrompt point pour cela le cours de ses réflexions. Ce moraliste est plein de sévérité vis-à-vis de sa propre personne. Au physique, il se trouve laid, malpropre et sans éducation mondaine. Sa timidité le navre et son irritabilité bien davantage encore. Il ne sait rien, il est indécis,
(1) Lettre en français dans l'original.
ambitieux et violent. Est-il seulement courageux? Du moins, il sait qu'il est paresseux. Pour le moral, le résultat de ses investigations n'est guère meilleur. Il se croit suffisamment intelligent, mais il n'a « ni l'esprit pratique, ni l'esprit mondain, ni l'esprit d'affaires ». On se demande en quoi cela peut le chagriner si fort. Enfin ! Il constate avec plaisir qu'il aime le bien, mais aussitôt il s'écrie que la gloire lui est plus chère que la vertu. Et le voilà complètement découragé.
S'ennuyant sur le Danube, il demande à aller à Sébastopol. Puisqu'il lui faut des émotions fortes, Sébastopol est tout à fait son affaire. Il y arrive le 7 novembre 1854, il est tout chaud de patriotisme. Jamais encore il n'a vibré pareillement. Aussi sa première impression en entrant dans la ville sera-t-elle une grande déception. Il s'attendait à trouver une population consternée et lyriquement héroïque, c'est presque le train-train de la vie régulière qui frappe sa vue. « C'est en vain, écrit-il, que vous chercherez à découvrir sur n'importe quel visage des traces d'agitation, d'effarement, voire même d'enthousiasme, de résignation à la mort, de résolution : il n'y a rien de tout cela! » Ce bout de dialogue entendu au restaurant donne la même note. Un jeune officier parle :
« Impossible d'arriver à la batterie », dit-il, et il montre ses bottes crottées jusqu'aux empeignes.
— Mon meilleur chef de pièce a été tué raide aujourd'hui d'une balle dans le front, répond un camarade.
— Qui çà? Mituchine?
— Non, un autre. — Voyons, me donnera-t-on ma côtelette à la fin, scélérat que vous êtes? dit-il en s'adressant au garçon. — C'était Abrossinoff, un brave s'il en fut; il a pris part à six sorties (1). »
Il lui faudra faire un effort pour comprendre le véritable courage que cache cette insouciance, cette espèce de « je m'enfichisme » général de la population et des soldats. Alors il s'écriera : « Au temps de la Grèce antique il
fl) L. 'l'olstoï, Sébastopol en décembre ISo't, Hachette et G'".
n'y avait pas tant d'héroïsme. » Bientôt, il aura l'occasion lui-même de donner des preuves de son sang-froid et de sa bravoure. Nous savons qu'il se comporta de façon glorieuse. Tout d'abord on l'envoie avec sa batterie à Simféropol. Il passe là un mois très agréable, dans une jolie maison de campagne, dansant, jouant du piano avec « des demoiselles », chassant les biches sauvages. Ensuite, il est désigné pour occuper une colline à dix verstes de Sébastopol. Il y est très mal; pas de confort, des ofTiciers grossiers, pas de 4ivres, il s'ennuie à mourir. Enfin le 1er avril sa batterie va à Sébastopol et prend part au bombardement. « Je me suis ressaisi tout à fait », dit-il. Décidément l'héroïque simplicité, le courage naturel des défenseurs de la ville, a pénétré son âme orgueilleuse. « Je me suis ressaisi tout à fait », cela veut dire qu'il a passé quatre jours à la batterie du 4^ bastion, l'endroit le plus terrible, l'endroit où l'on meurt le plus de tout Sébastopol.
« Pour atteindre le 4e bastion, dit Tolstoï, engagez-vous dans cette étroite tranchée que suit en se baissant le fantassin. Vous y verrez peut-être de nouveau des brancards, des matelots, des soldats avec des bêches, des fils conducteurs de mines, des abris de terre également boueux et dans lesquels ne peuvent se glisser en rampant que deux hommes, et où les plastouny (tireurs) des bataillons de la mer Noire vivent, mangent, fument et se chaussent au milieu des débris de fer, de fonte, sous toutes les formes, jetés çà et là. Cent pas plus loin, vous atteignez la batterie, une esplanade creusée de fossés, entourée de gabions, recouverte de terre, de remblais et de canons sur des plates-formes. Peut-être trouverez-vous ici quatre ou cinq matelots jouant aux cartes, abrités par le parapet, et un officier de la marine qui, voyant surgir un nouveau visage, un curieux, se fera un vrai plaisir de vous initier aux détails de son emménagement et de vous donner des explications. Cet officier, assis sur un canon, roule avec tant de calme une cigarette en papier jaune, passe si tranquillement d'une embrasure à l'autre et vous
DU CAUCASE A SEnASTOPOL iV
parle avec un sang- froid si naturel, que vous recouvrez le vôtre en dépit des balles qui sifflent ici en plus grand nombre. Vous le questionnez, et même vous écoutez ses récits. Le marin vous décrira, si seulement vous le lui demandez, le bombardement du 5, l'état de sa batterie avec un seul canon valide, ses servants réduits à huit, et pourtant le 6 au matin elle faisait feu de toutes pièces. Il vous racontera également comment une bombe pénétra le 5 dans un abri et coucha à terre onze marins; il vous indiquera, à travers l'embrasure, les tranchées et les batteries ennemies, dont trente à quarante sagènes seulement vous en séparent... (1) »
Plus loin, dans ce même admirable récit de Sébastopol, Tolstoï note avec minutie les divers sentiments qui l'agitent lorsque siffle un obus au-dessus de sa tète : «< Au moment où le projectile arrive sur vous, il vous vient infailliblement à la pensée qu'il vous tuera; mais l'amourpropre vous soutient, et personne ne remarque le poignard qui vous laboure le cœur. Aussi lorsqu'il a passé sans vous effleurer, vous renaissez; pour un instant une sensation d'une douceur inappréciable s'empare de vous, au point que vous trouvez son charme particulier au danger, au jeu de la vie et de la mort. Vous voudriez même que le boulet ou l'obus tombât plus près, tout près de vous... » Hélas, il tombe souvent trop près, plus près qu'on ne voudrait, cette fois. Ce sont alors de longs gémissements : « Vous vous approchez du blessé en même temps que les brancardiers; gisant dans la boue mêlée de sang, il a un aspect étrange : une partie de la poitrine est arrachée. Au premier instant, son visage maculé de boue n'exprime que l'effarement et la sensation prématurée de la douleur, sensation familière à l'homme dans cette situation : mais, lorsqu'on lui apporte le brancard, qu'il s'y couche lui-même sur le côté indemne, une expression exaltée, une pensée élevée et contenue éclairent ses traits; les yeux brillants, les dents serrées,
(1) L. Tolstoï, Sebasiopul en décembre i6'û4, Hachette et C''.
il relève la tète avec effort, et, au moment où les brancardiers s'ébranlent, il les arrête et, s'adressant à ses camarades d'une voix tremblante : « Adieu, pardon, mes frères! » dit-il; il voudrait parler encore, on voit qu'il cherche à leur dire quelque chose de touchant, mais il se borne à répéter: « Adieu, mes frères! » Un camarade s'approche du blessé, lui met son bonnet sur la tête et retourne à son canon avec un geste de parfaite indifférence. A l'expression terrifiée de votre figure : « C'est tous les jours ainsi de sept à huit hommes », dit l'officier en bâillant et roulant entre ses doigts sa cigarette en papier jaune... (1) »
Sorti de cet enfer, vous reprenez votre existence ordinaire, vous regardez les jolies filles dans les rues, vous assistez à la musique sur le boulevard, vous jouez aux cartes, tout comme si vous habitiez la ville la plus calme du monde. Tolstoï suit l'exemple de ses camarades. Il est d'ailleurs aimé de tous. Sa gaîté est proverbiale, sa force aussi. A propos de cette dernière, une anecdote : il se couchait à terre, sur ses bras on plaçait un homme pesant au moins 80 kilos; en tendant le bras, il soulevait cette énorme masse.
Un moment, il avait songé à éditer une revue militaire, bon marché, populaire, qui aurait publié des récitscomptes rendus des principaux combats, des renseignements divers sur le siège, des chansons, des biographies des chefs et des humbles ayant accompli quelque acte d'héroïsme. Cette feuille, dans son esprit, était destinée à soutenir la bravoure des soldats. Malheureusement, l'empereur se refusa à laisser paraître cette revue. Tolstoï se consola en écrivant ses admirables Récits de Sébastopol. On assure que, Alexandre II ayant eu connaissance du premier de ses récits, en fut si vivement impressionné, ainsi que l'Impératrice qui pleura à chaudes larmes, qu'il donna l'ordre de placer dans un poste sans danger le jeune officier qui promettait de faire tant d'honneur à la
(1) L. Tolstoï, o/j. cit.
Russie. C'est ainsi que Tolstoï reçut le commandement d'une batterie de montagne à dix verstes de Sébastopol. Sa situation était des meilleures, une ou deux chansons qu'il composa en collaboration avec quelques officiers de ses amis — et où les actes des grands chefs étaient assez vertement raillés — la compromirent sérieusement. Il ne fallait plus songer à l'avancement rapide que ses relations et sa bravoure lui assuraient. Aussi bien, ses succès littéraires l'éloignent de plus en plus du métier militaire. La reddition de Sébastopol fut sans doute aussi un rude coup porté à son patriotisme. Une forte dépression suivit et ce fut avec joie qu'il partit comme courrier, à Pétersbourg. Une fois encore, sa vie allait changer. Arrivé à Saint-Pétersbourg le 21 novembre 1855, le 26 du même mois, l'année suivante, à la suite de certains froissements avec ses chefs, il démissionne.
Telle fut la carrière militaire de Léon Tolstoï. Il avait ambitionné la croix de Saint-Georges, il rapportait mieux : rinvasîon, la Coupe en forêt, VEnfance, VAdolescence, les Cosaques et ses incomparables Récits de Sébastopol.
Tolstoï et la Littérature
Nous l'avons vu, Tolstoï était au Caucase quand parut dans le Sovremennik, le 6 septembre 1852, sa première œuvre littéraire : ÏEnfance, signée seulement de ses initiales. Cette nouvelle fit une grande sensation dans les milieux lettrés, et le mystère dont s'entourait son auteur ajoutait encore à l'intérêt et à la curiosité! L'écrivain Panaiev était si enthousiaste de l'œuvre de Tolstoï qu'il allait partout en lire des passages, Dostoïewsky fut, lui aussi, très impressionné, de même que Nekrassov, le directeur du Contemporain; seul Tourguenieff faisait des réserves; il ne niait pas les hautes qualités du jeune écrivain, mais il était gêné par ses défauts. Cependant il écrivait à Droujinine : « Quand ce jeune vin se sera rassis, il en sortira une boisson digne des dieux. » Et plus tard, il dira de l'auteur d'Anna Karénine : « C'est le plus grand des romanciers contemporains. L'Europe ne contient pas son égal. Certes il n'est pas sans défauts. Bien souvent son style est incorrect : ses phrases sont trop longues. Il invente souvent des mots, mais chacun des mots qu'il invente vaut de l'or. Tous ses héros, dès les premières lignes, sont campés sur leurs pieds; ils parlent et agissent très personnellement, suivant la logique de leur tempérament et de la situation. »
Dès son arrivée à Saint-Pétersbourg, Tolstoï entra en relations avec les collaborateurs du Sovremennik qu'il n'avait jamais vus. On l'accueillit avec empressement. La rédaction de la revue se composait alors de Panaiev, Nekrassov — qui se partageaient la direction, — Tour-
guenieff, Droujinine, Ostrovski, Goutcharov, Grigorovitch. Sollogoub, Botkine, Feth, etc. Avec les uns et les autres, le nouvel arrivant entretint de très bons rapports confraternels; le poète Feth devint même tout a fait ^on ami, encore que cette amitié soit discutée par D. M.erejkowsky dans son livre très intéressant mais si souvent injuste et sévère sur Tolstoï et Dostoïewsky. « On ne saurait appeler amitié — dit-il — ses relations avec Feth, qui, d'ailleurs, ne pouvait être un ami pour Tolstoï... Une seule fois, le destin, comme pour l'éprouver, lui présenta un ami grand et digne de lui : il le repoussa ou, du moins, ne sut pas se l'attacher. Je parle de Tourguenieff (1). »
C'est de Tourguenieff, des différentes péripéties de ses relations avec Tolstoï que nous voudrions aussi parler ici; il n'y a rien dans la vie littéraire de l'apôtre d'Iasnaia Poliana de plus fertile en anecdotes pittoresques, rien non plus qui puisse mieux donner idée du caractère de Léon Nikolaievitch.
« Il me semble — écrira un jour Tourguenieff à Tolstoï — que c'est gauchement, dans une heure mauvaise, que j'ai fait connaissance avec vous. »
La vérité est que les deux hommes étaient attirés l'un vers l'autre par une très forte et très haute sympathie littéraire; mais la sympathie s'arrêtait là, du moins du côté de Tolstoï, car il semble bien que chez Tourguenieff il y eut plus que de l'estime dans son sentiment pour l'auteur de Guerre et Paix.
Quelque part, Tolstoï fait cet aveu : « J'attache un grand prix à l'opinion d'un homme que je n'aime pas, que j'aime de moins en moins à mesure que je me développe : je parle de Tourguenieff. »
Et, de Paris, Tourguenieff écrira à Tolstoï : « De loin, si étrangement que cela sonne, mon cœur se rapproche du vôtre comme de celui d'un frère. En un mot, je vous aime, c'est certain ! »
Voilà les positions respectives des deux écrivains à
(1) D. Merejkowsky, Tolstoï et- Dosioïewsky, Perrin et €'*■, éd.
Fégard l'un de l'autre; dans toute l'histoire de leur liaison, il en sera toujours de même. Comment ils se connurent? Par l'intermédiaire du Sovremennik. D'ailleurs, Tourguénieff aimait les jeunes. Tolstoï étant devenu son voisin, et aussi parce qu'il était sympathique à tout ce qui avait du talent et aimait le beau, l'auteur des Mémoires d'un chasseu?' invita le jeune officier à passer quelque temps chez lui. Il s'intéressa à sa santé qui, à ce moment, donnait d'assez graves inquiétudes, et il chercha à l'éloigner de la vie de débauches qu'il menait alors avec la frénésie qu'il apporte à tout ce qu'il fait. Il voulait que le grand talent de Léon Nikolaievitch pût se développer, mûrir, prendre tout son essor. Mais Tolstoï se regimbait; il ne s'était jamais soumis à aucune tutelle, et s'il voulait la liberté pour autrui, il n'y tenait pas moins pour lui. Il arriva même qu'il entraîna Tourguenieff dans ses orgies.
A cette époque, Tolstoï était, du reste, ce qu'on est convenu d'appeler « un original ». Il ne respectait rien, raillait tout, et son esprit sceptique voulait analyser chaque chose et chaque conscience. « C'était, dit quelqu'un qui l'a bien connu, un esprit sectaire, logique dans ses déductions, mais rebelle à toute autre injonction qu'à un mot inspiré, gravé on ne sait comment dans les profondeurs de sa conscience. » Chose étrange, à cet instant de sa vie, Tolstoï qui devait professer dans l'avenir un amour absolu pour l'homme et l'humanité tout entière, ne croyait jamais à la sincérité des gens. Ce scepticisme outrancier, Ijlessant lorsqu'il s'exerçait à l'endroit d'hommes de la bonté et de la valeur de Tourguenieff, était irritant au plus haut degré. Or, comme s'il l'eût fait exprès, Tolstoï passait son temps à contredire son ami, à l'exaspérer par ses allures et ses théories paradoxales, ;i le provoquer, pourrait-on dire.
Il se plaisait véritablement à torturer Tourguenieff. « Il lui déplaisait, dit quelque part M. Garchine, de le voir se posséder si bien et il prenait plaisir à exaspérer cet homme tranquille et bon. Il y travaillait avec autant d'assurance que s'il eût fait une bonne œuvre. » Il mettait
TOLSTOÏ ET LA LII "lEKATrHE
tout en jeu pour parvenir au résultat qu'il s'était proposé : personnalités, discussions morales et littéraires. Quelquefois il avait des jugements diamétralement opposés au
Ivan Tourguenieff .
bon sens et aux admirations consacrées par les siècles et les exprimait sous la forme la plus tranchante. Il disait du Roi Lear de Shakespeare que c'était une imbécilité, une rapsodie invraisemblable (1). »
(1) Pavlovsky, Souvenirs sur Tourguenieff, A. Savine, cdileui
O'i TOLSTOÏ
Cependant, ils se voyaient souvent, mais il n'y eut jamais entre eux une vraie et simple cordialité. Quelquefois, il arrivait à Tourguenieff d'être très monté contre Tolstoï, il se répandait alors en paroles amères qui, certainement, dépassaient sa pensée intime. M^^e Golovatchov- Panaiev se rappelle, par exemple, qu'un soir l'auteur des Scènes de la Vie imsse disait à son ami Panaiev :
« Il n'y a pas en lui un mot, un mouvement naturel; il pose toujours devant nous, et je ne sais comment expliquer chez un homme intelligent cet orgueil stupide pour son titre de comte déchu.
— Je n'ai pas remarqué cela en Tolstoï, observa Panaiev. »
— Oh! toi tu ne remarques pas grand'chose, répondit Tourguenieff. »
(( A quelque temps de là, Tourguenieff trouvait que Tolstoï jouait au Don Juan. Une fois le comte Tolstoï raconta quelques aventures intéressantes qui lui étaient arrivées à la guerre. Quand il fut parti Tourguenieff prononça :
« On peut faire bouillir dans la lessive, pendant trois jours, un officier russe, sans effacer de lui la fanfaronnerie du junker. On a beau couvrir de n'importe quel vernis d'éducation un sujet pareil, quand même la brute se dégage de lui. »
« Et Tourguenieff se mit à critiquer les phrases de Tolstoï, le ton de sa voix, l'expression de son visage, et il termina : « Et quand on pense que toute cette grossièreté n'est que pour le seul désir de se faire remarquer (1)! »
Sur le début des relations de Tolstoï avec Tourguenieff, voici une anecdote empruntée aux Souvenirs du poète Feth.
« Tourguenieff, écrit-il, se levait très tôt, pour le thé (selon l'habitude pétersbourgeoise), et durant mon court séjour je venais chaque jour chez lui, vers dix heures, pour causer. Un jour Zakhar m'introduisit dans l'antichambre,
(1) Souvenir» de M'i^'^Golovatchov-Panaiev, d'après J.-W. liienslock.
je remarquai dans un coin un sabre entouré du ruban de la décoration de Sainte-Anne. — « A qui est ce sabre? » demandai-je en me dirigeant vers le salon. — « Venez ici, me dit à mi-voix Zakhar, me désignant la gauche du couloir. C'est le sabre du comte Tolstoï. Il s'est arrêté chez nous et Ivan Sergueievitch prend le thé dans son cabinet de travail. » Pendant l'heure que je passai chez Tourguenieff nous causâmes à voix basse afin de ne pas réveiller le comte qui dormait dans la chambre voisine. — « Voici, tout le temps comme ça », dit Tourguenieff avec un sourire. « Il est revenu de Sébastopol, de la batterie, s'est arrêté ici, et il en fait une noce! Les orgies, les tziganes, les cartes toute la nuit, et ensuite, jusqu'à deux heures il dort comme un mort. Au commencement j'ai essayé de le retenir, mais maintenant c'est fini. »
Une autrefois, la scène est chez Nekrassov, le directeur du Sovremennik. C'est toujours Feth qui parle :
(( Mon cher, mon cher, me dit Grigorovitch, avec des larmes de rire, en me tapant sur l'épaule, vous ne pouvez vous imaginer quelles scènes se sont passées! Ah mon Dieu! Tourguenieff pousse des cris, s'étreint la gorge et avec des yeux de gazelle mourante, murmure : « Je n'en puis plus! J'ai une bronchite! » et il se met à marcher à grands pas à travers les trois pièces. — « Bronchite, grogne Tolstoï, la bronchite est une maladie imaginaire; bronchite, c'est l'or! » Au maître du logis, à Nekrassov, le cœur bat. Il a peur de laisser échapper Tourguenieff et Tolstoï en qui il sent un appui capital pour le Sovremennik et il se met à manœuvrer. Nous sommes tous émus et ne savons que dire. Tolstoï, dans la pièce du milieu, est couché sur le divan et se fâche, et Tourguenieff, les pans de son veston court écartés, les mains dans les poches, continue à marcher dans les trois chambres.
« Pour prévenir la catastrophe, je m'approche du divan et dis : « Cher Tolstoï, ne vous emportez pas! Vous ne savez pas combien il vous aime et vous apprécie !» — « Je ne le lui permettrai pas! réplique Tolstoï, les narines élargies, de faire tout pour m'agacer. Voilà, c'est exprès
qu'il marche de long en large devant moi et promène ses cuisses démocratiques (1)! »
Le trait saillant du caractère de Léon Tolstoï à cette époque, c'est la contradiction. Il y a en lui une force irraisonnée qui le pousse à faire échec à tout ce que l'on dit; quelle que soit l'opinion émise, il éprouve le besoin de la combattre, et, plus son interlocuteur soutient ses idées avec conviction, plus il le contredit âprement, s'appliquant à trouver des arguments qui démontent et irritent l'adversaire par leur inattendu. Avouons-le, les opinions de Tolstoï — ses opinions littéraires, les seules qui nous occupent présentement — avaient de quoi étonner. Elles sont encore fort curieuses, et, ici, l'on nous permettra une petite digression : avant de continuer l'étude des rapports de Tolstoï et de Tourguenieff, nous voudrions relever à cette place quelques-unes de ces opinions littéraires, mais actuelles. On va le voir, ces opinions sont originales, souvent, et toujours pittoresquement exprimées. Toutes les littératures y passent, anciennes et modernes, car Tolstoï a beaucoup lu et se montre très averti du mouvement des lettres contemporaines, en France surtout. Or le jugement d'un tel homme sur nos écrivains, voilà bien de quoi nous intéresser. Léon Tolstoï aime beaucoup la littérature française. Les écrivains qu'il préfère et auxquels il doit peut-être le plus ont nom Rousseau et Stendhal, oui, l'auteur du Rouge et Noir!
M. Paul Boyer l'ayant été visiter en 1901, il eut l'occasion de s'exprimer ainsi :
« On n'a pas rendu justice à Rousseau; on a méconnu la générosité de sa pensée, on l'a calomnié de toutes manières. J'ai lu tout Rousseau, oui, tous les vingt volumes, y compris le Dictionnaire de musique. Je faisais mieux que l'admirer, je lui rendais un culte véritable; à quinze ans, je portais au cou son portrait en médaillon comme une image sainte... Telles pages de lui me vont au cœur; je crois que je les aurais écrites.
(1) A. Feth, Mes Suuuenirs, d'après J.-W. Bienstock.
a Stendhal? Je ne veux voir en lui que l'auteur de la Chartreuse de Parme et du Rouge et Xoir. Ce sont là deux incomparables chefs-d'œuvre. Et plus que nul autre, je suis son obligé; je lui dois d'avoir compris la guerre. Relisez, dans la Chartreuse de Parme, ce récit de la bataille de Waterloo. Qui donc avant lui avait décrit la guerre
Tolsioï à sa table de irai^ail.
comme cela, c'est-à-dire comme elle est réellement? Vous rappelez-vous Fabrice traversant la bataille sans y comprendre « rien du tout », et comme lestement les hussards le font passer par-dessus la croupe de son cheval, de son beau « cheval de général »? Plus tard, au Caucase, mon frère, officier avant moi, m'a confirmé la vérité de ces descriptions de Stendhal. Il adorait la guerre, mais n'était point de ces naïfs qui croient au pont d' Aréole. « Tout cela, me disait-il, c'est du panache! Et il n'y a point de panache à la guerre. » Très peu de temps après, en
Crimée, je n'eus qu'à regarder pour voir par mes propres yeux. Mais, je le répète, pour tout ce que je sais de la guerre, mon premier maître c'est Stendhal (1). »
Ainsi il avait un culte pour Rousseau. Quoi de surprenant? Jean-Jacques, à la fois révolutionnaire et déiste, ne pouvait que séduire l'esprit exalté de Tolstoï.
Au fond, le caractère russe n'est-il point tout entier dans ces deux propositions, en apparence contradictoires : révolution et mysticisme, et que résume si parfaitement le christianisme primitif comme l'entend Tolstoï? Tous les peuples orientaux — et les Russes sont des Orientaux! — ont en eux ces deux courants divergents et c'est ce qui explique ce mélange de bien et de mal que nous avons signalé chez l'auteur des Cosaques. C'est ce qui explique aussi, croyons-nous, que la littérature russe — tout au moins vue dans les œuvres des auteurs modernes — malgré le mysticisme réfréné ou rayonnant qui s'y remarque, procède presque toujours de la formule réaliste. Tolstoï n'échappe pas à cette loi, son art est réaliste, il peint par petites touches, s'attachant aux détails plus qu'à l'ensemble.
Ce qui étonne chez lui, connaissant sa passion pour Jean-Jacques, c'est le mépris dans lequel il tient George Sand, l'auteur de Lélia ayant été précisément, plus que quiconque, le fervent disciple de Rousseau. Ce fut même là la raison du succès considérable des livres de G. Sand en Russie. Mais tous ceux qui ont lu Anna Karénine et connaissent les idées du maître d'Iasnaia Poliana sur les femmes et le féminisme, ne s'étonneront pas que Tolstoï ait pu dire des héroïnes de G. Sand que « si elles existaient réellement, il faudrait les attacher à un char d'infamie et les traîner dans les rues de Pétersbourg (2) ».
Il note encore dans son journal : « J'ai lu Consuelo. Une stupidité avec des phrases empruntées à la science, la philosophie, l'art et la morale. C'est un pâté fait de
(1) Paul Boyer, Chez Tolstoï. {Le Temps, 28 août 1901.)
(2) P. Birukow, op. cit.
farine moisie et de beurre rance, aux truffes, au sterlet et à l'ananas. »
Une des opinions de Tolstoï qui ont le plus scandalisé le public lettré est celle qu'il a émise à différentes reprises sur Shakespeare. A M. Georges Bourdon qui lui faisait part, un jour, de son étonnement à ce sujet, il répondit avec son âpreté habituelle :
« Je dis ce qui est, voilà tout. Je dis ce que tout le monde penserait, si tout le monde consentait à réfléchir et à se faire une opinion sérieuse. Y a-t-il rien de plus extraordinaire, de plus paradoxal, que ce bruit fait autour de Shakespeare, autour du « génie » de Shakespeare! Le « génie » de Shakespeare, c'est une de ces opinions toutes faites, que personne ne s'avise de vérifier, que les générations recueillent sans contrôle, et que chacun propage au petit bonheur. Mettez vos lunettes, regardez les choses de près, vous vous trouvez en présence d'une conjuration de sottise. La vérité est qu'il n'y a rien dans Shakespeare, rien... (1) »
Le génie, la gloire de Shakespeare, on en parle comme d'une chose établie, c'est « un exemple inouï de suggestion universelle ». Ces phénomènes de suggestion ne sont point rares. Ainsi Tolstoï ne s'explique pas comment dans un pays qui a eu « dans le même temps, Alfred de Vigny, par exemple, et d'autres encore, on porte un Baudelaire au pinacle ». Et l'auteur de Guerre et Paix de s'écrier : « N'est-ce pas une plaisanterie un peu forte?... Baudelaire... Baudelaire... ce n'est pas sérieux, voyons! »
Le nom d'Octave Mirbeau ayant été prononcé et Georges Bourdon ayant demandé à Tolstoï s'il avait lu les Affaires sont les affaires :
« Oui, oui, je crois ])ien, fit-il aussitôt. Voilà une œuvre belle et riche! Du reste Mirbeau a tant de talent !... J'aimais moins cependant son autre pièce... comment l'appelez-vous?. .. les Mauvais Bergers, dont l'idée ne me semblait pas très claire. Mais celle-ci me ravit : elle est
(1) Georges Bourdon, En écoulant Tolsluï, Fasquelle éd., \*ùOU.
nette, lumineuse, hardie, solide; des caractères bien posés, vivants et forts; une action rapide et saisissante... Oh ! c'est très bien, très bien... (1) »
Tolstoï aima beaucoup également le Journal dune Femme de chambre: ce livre lui parut très fort et d'une humanité aiguë.
Gomme on le voit, le grand écrivain russe est très au courant de notre littérature; il se plut d'ailleurs toujours beaucoup à lire nos romanciers et nos penseurs ; parmi ces derniers Pascal eut sur lui une trrande influence. Un romancier dont nous faisons peu de cas et que Tolstoï prise fort, c'est Paul de Kock. Il a pour l'auteur de Mon voisin Raymond presque autant de août que pour Dumas fils. A son avis, Paul de Kock est un Dickens français. Nous ne discuterons pas! Au surplus, voici encore tout un lot d'opinions littéraires, nous les empruntons au livre de M. Henry Lapauze (2) dans lequel il y a à glaner beaucoup de pages spirituelles et d'une fine observation.
M. Lapauze s'était rendu auprès du maître, en 1896. Après le dîner, le grand écrivain prend sur un guéridon une revue française qu'il tend à notre compatriote :
« Je ne serais pas fâché, dit-il, de savoir de vous ce que signifie ceci. »
Et il lit à haute voix :
« Il y a ceux dont la clameur jeta l'idée sur le déploiement des villes grises et bleuâtres, par-dessus les dômes des académies, les colonnes de victoire, les jardins d'amour, les balles en fer du commerce, les astres électriques éclairant les essors des express ou les remous nerveux des foules, jusque les océans de sillons fructueux, jusque les gestes du semeur et l'effort solitaire du labour, jusqu'aux lentes pensées du rustre fumant contre l'âtre, jusqu'à l'espoir du marin penché au bastingage pour suivre la palpitation lumineuse de la mer (3). »
(1) Georges Bourdon, ojj. cit.
(2) Henry Lapauze, De Paris au Volga, A. Lemerre, éditeur.
(3) La Reuue blanche : les Énergies^ Paul Adam (15 mai 18y6).
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A cette écriture torturée, Tolstoï ne comprenait rien, malgré l'analyse minutieuse à laquelle il s'était livré.
« Alors, reprend Tolstoï, c'est de cette façon qu'écrivent vos jeunes hommes de lettres? Ils ne trouvent donc pas que votre langue, si belle, si noble et si pure, soit suffisante '? Il faut absolument qu'ils la torturent et qu'ils nous torturent nous-mêmes? C'est d'autant plus dommage que celui qui a écrit ceci a certainement du talent; j'avais renoncé à le lire jusqu'au bout, rebuté par la première phrase, et quand je l'ai repris, j'en ai été fort aise, seulement, il y a toujours cette phrase que je ne comprends pas : « Il y a ceux dont la clameur... »
« Tolstoï, continue M. Lapauze, est visiblement poursuivi par la phrase de M. Paul Adam. Vingt fois, au cours de la soirée, elle remonte à ses lèvres :
« Non, est-il possible qu'on puisse écrire un pareil charabia : « )1 y a ceux... » quand il est si facile d'être clair avec la langue la plus pure qui soit au monde : « Il « y a ceux... » non, jamais, entendez-vous, jamais on ne me fera accepter cette phrase-là pour du français. Qu'est-ce que c'est que l'auteur de en ? »
M. H. Lapauze donne alors des détails sur M. Paul Adam, parle de son intelligence, de ses débuts laborieux. mais Tolstoï interrompant :
« Oui, oui, dit-il, je me souviens. Seulement, voilà « Il y a ceux... »
Décidément, cela ne passait pas!
Après Paul Adam, Mallarmé :
« Tenez, me dit-il, rendez-moi le service de lire tout haut le sonnet que voici. J'aimerais bien savoir ce 'que l'auteur a voulu dire. »
M. Lapauze lit alors ces vers :
M'introduire dans ton histoire C'est en héros effarouché S'il a du talon nu touché Quelque gazon de territoire
A des glaciers attentatoires Je ne sais le naïf péché Que tu n'auras pas empêché De rire très haut sa victoire
Dis si je ne suis pas joyeux Tonnerre et rubis aux moyeux De voir en l'air que ce feu troue
Avec des royaumes épars Comme mourir pourpre la roue Du seul vespéral de mes chars
C'est là une des plus célèbres pièces de Stéphane Mallarmé.
« Soit, réplique Tolstoï, et, pour ma part, je n'y vois pas d'inconvénients. Mais en saisissez-vous au moins le sens? Non pas. Et pas de titre. Pas un point, pas une virgule. Pas même de point final. C'est horrible. Ah! la littérature française peut se flatter d'avoir pour l'instant un joli lot de nébuleuses. »
Mais là ne s'arrêtent pas les idées de Tolstoï sur notre littérature; on a pu voir combien certains auteurs français, Pascal, Stendhal, Rousseau entre autres, exercèrent une véritable influence sur son esprit, écoutons ce qu'il dit de Hugo, de Maupassant et de littérateurs contemporains :
« J'ai une admiration profonde pour votre grand poète Victor Hugo. Je ne connaissais pas Alexandre Dumas fils, mais je le lisais et je le lis toujours avec un plaisir infini. Parcourir un livre de Dumas, c'est pour moi un délice. Et, poursuit "^Folstoï avec émotion, quand Alexandre Dumas fils est mort, c'a été pour moi comme un ami que je perdais...
« Vous aviez un autre grand, très grand écrivain : il est mort. C'était Maupassant. Celui-là, voyez-vous, était très au-dessus de tous les autres. Il avait plus qu'eux tous le don de voir et de dire. C'était un observateur comme vous n'en avez plus, et sa forme avait la pureté du métal
précieux. Ah! comme il était plus grand que tous, plus grand que...
— Plus grand que Flaubert?
— Mais certainement.
— Et que Zola?
— Oh! je crois bien, plus grand que tous. Zola? J'ai beaucoup aimé Germinal, qui est une belle vision. Même j'ai compris qu'il écrivît la Terre. Le paysan, c'est en somme les trois quarts de l'humanité, et par là il vaut qu'on l'étudié. Mais la Bête humaine? Mais nous décrire les chemins de fer! L'écrivain n'a pas le droit de borner ainsi volontairement sa vision, de limiter son champ d'observation, de se restreindre à la portion congrue. Non, il n'en a pas le droit, s'il passe outre, il fait œuvre vaine. Au reste, je n'ai pas pu lire jusqu'au bout les autres livres de Zola. Je me suis arrêté à la centième page de Lourdes et j'ai renoncé à lire Rome. Il me semble que sa vogue diminue... C'est un écrivain diligent et patient, voilà tout (1). »
Veut-on d'autres appréciations littéraires? — Pour Tolstoï, Alphonse Daudet « a du talent », il tient en haute estime les Essais de psychologie et les Nouveaux Essais de M. Paul Bourget et les portraits de Taine et de Dumas fils l'ont tout particulièrement arrêté. Tolstoï n'hésite pas à déclarer que « Bourget est plein d'esprit «. — Un des livres qui lui plaisaient le mieux aux environs de 1894, était Sur le retour, de Paul Margueritte. Il aime également beaucoup Nell Ilorn et le Bilatéral, mais « quel dommage, dit Tolstoï, que M. Rosny soit aussi tarabiscoté! A quoi cela lui sert-il? Vraiment, ces jeunes gens si pleins de talent sont tous fous ». — Et revenant toujours à son idée, il insiste : « Qu'ils écrivent votre belle langue comme elle doit l'être, simplement, nettement. »
Tolstoï est sévère à l'égard de Marcel Prévost; au sujet des Demi-Vierges, il s'écrie : « On n'écrit pas ces choses-
(1) Henry Lapauze, op. cit.
là. Ça ne sert à rien et c'est malpropre. Ce jeune écrivain vaut mieux que çà. Il vaut mieux aussi que ses Lettres de Femmes qui sont inqualifiables. Son roman, La Confession d'un Amant, qu'Alexandre Dumas avait recommandé, était presque de premier ordre. »
Naturellement, le Sous-off de Lucien Descaves a son approbation, et le talent de M. Edouard Rod lui plaît infiniment.
De ces jugements sur les écrivains et sur l'art de notre pays, il en est encore beaucoup, mais nous n'avons malheureusement pas le loisir de nous y attarder. Après un si long détour, il nous faut revenir sur nos pas et reprendre notre récit des relations de Tolstoï avec Tourguénieff.
En 1856, soit à la suite de fatigues endurées à Sébastopol, soit à cause de la vie dissolue qu'il mena à son retour à Saint-Pétersbourg, soit pour une tout autre raison, Tolstoï se trouva soudain assez sérieusement malade pour se croire poitrinaire. Tourguenieff qui demeurait alors à Paris, lui écrit à la fin de novembre pour lui remonter le moral, « vous êtes impressionnable » lui dit-il, « mais je vous jure que vous n'êtes pas atteint de phtisie. » Il l'encourage à écrire : « Si vous ne vous écartez pas du chemin (et il me semble qu'il n'y a pas de raison de le supposer), vous irez très loin. » Tolstoï venait précisément de terminer la première partie de la Jeunesse.
De son côté, Léon Nikolaievitch se montre affable pour Tourguenieff, aussi s'empresse-t-il de lui dire : « Il me reste à vous tendre la main à travers le fossé qui depuis longtemps est devenu enfin une fente à peine visible. » Et il ajoute : « N'en parlons plus, cela n'en vaut pas la peine. »
Lorsque les deux écrivains étaient séparés, leur amitié semblait se fortifier, mais passaient-ils quelques heures ensemble, la « fente invisible » s'élargissait, se creusait de nouveau.
Cette année-là, Léon Nikolaievitch perdit son frère
Léon Tolstoï.
Photographie B. Heptkoba.
Dmitri; cette mort fit sur lui peu d'impression. « Vraiment, confesse-t-il, il me semble que le plus pénible pour moi, dans sa mort, ce fut l'empêchement d'aller au spectacle de la Cour qu'on organisait alors et auquel j'étais invité (1). »
S'il est pour le moral dans une mauvaise période, cette période est du moins excellente au point de vue littéraire. Il travaille beaucoup. Coup sur coup il achève la Tourmente, les Deux Hussards, Une Rencontre au détachement et la Matinée d'un seigneur. Cependant il s'ennuie; Tourguenieff lui manque. Maintenant qu'il ne l'a plus près de lui, il commence à croire qu'il l'aimait vraiment. Et le voici qui songe à voyager à l'étranger. La société des autres écrivains l'écœure. Il est repris de ses inquiétudes d'âme! C'est à ce moment qu'il connut à Moscou une jeune fille dont il voulut faire sa femme. Nous retrouverons cette idylle dans un prochain chapitre.
Enfin, en janvier 1857, il part pour Paris. Tourguenieff l'attendait. Il le trouva changé à son avantage ; dans sa joie, il s'écrie : « Je m'en réjouis comme une vieille nounou. » Malgré tout, un rapprochement complet des deux hommes était impossible; ils le sentaient d'ailleurs l'un et l'autre. « Nous regardons de côtés trop opposés » disait Tourguenieff. Enfin, au printemps de 1857, Tolstoï quitte Paris, se dirigeant sur Genève. Dans une lettre à sa tante, écrite de Suisse, nous trouvons ce passage relatif à l'auteur des Mémoires d'un chasseur : « Le pauvre Tourguenieff est très malade physiquement et encore plus moralement. Sa malheureuse liaison avec M"^*^ V [iardot] et sa fille le retient ici, dans un climat qui lui est pernicieux et il fait pitié à voir. Je n'aurais jamais cru qu'il pût aimer ainsi. »
Il ressort — semble-t-il — de ces quelques lignes que Tolstoï ne manquait vraiment pas de sympathie pour son grand compatriote, mais il paraît n'avoir pas pénétré
(1) Birukof, Vie et Œuvre, Mémoires de Tolstoï, T. II. trad. Bienstock. Mercure de France, éd.
toute sa sensibilité, toute sa bonté. Et c'est ce qui devait amener entre eux, croyons-nous, le pénible incident que nous allons raconter. Si Tolstoï avait mieux connu Tourguenieff il n'aurait pas été aussi sarcastique, aussi froid vis-à-vis de lui, il aurait eu égard à sa sensibilité qu'un rien émouvait ; il ne l'aurait pas exaspéré, excité, froissé perpétuellement dans ses convictions, dans son amourpropre, dans son amitié.
Lorsque Tourguenieff venait en Russie, il s'installait dans son domaine de Spasskoié et Tolstoï ne manquait pas de l'aller voir. En 1858, Tourguenieff écrit au poète Feth à propos de ses relations avec Tolstoï : « Il semble qu'entre nous tout malentendu soit impossible parce que nous nous comprenons clairement l'un et l'autre, et nous comprenons qu'il nous est impossible de nous lier étroitement. Nous sommes pétris d'argiles différentes (1). »
Le malentendu que Tourguenieff croyait impossible se produisit pourtant, — et pourquoi? Un rien, une minute d'énervement.
Après son voyage à Paris, dont nous avons dit un mot, Léon Nikolaievitch était retourné à Tasnaia Poliana où il s'était de nouveau donné à l'exploitation terrienne et à l'enseignement des paysans. Puis, tout à coup, il entreprend.un second 'voyage en Europe. Il passe tour à tour en Allemagne, en Angleterre, en France. A Paris, il revoit Tourguenieff et, de cette fréquentation, leur amitié paraît avoir quelque peu profité.
Aussi ne sommes-nous pas surpris de les voir débarquer tous les deux, un beau jour d'été de 1861, chez leur commun ami Feth. Sans doute, les uns et les autres se promettaient beaucoup de plaisir de cette heureuse réunion. Il n'en devait sortir, hélas! que la guerre.
Ce matin-là, vers huit heures, tous les hôtes du poète Feth se trouvaient réunis autour de la table, dans la salle à manger, pour prendre le café. La maîtresse de la maison, sachant l'intérêt que Tourguenieff attachait à
(I) P. Birukov, op. cit.
l'éducation de sa fille, lui demanda s'il était satisfait des services de sa gouvernante anglaise. Tourguenieff répondit que oui et ajouta que c'était une personne très ponctuelle et charitable. Elle exigeait de son élève qu'elle raccommodât les vêtements des malheureux.
« Et cette gouvernante, interrompit Tolstoï, d'un ton railleur, elle fera avec votre fille, en se promenant, des visites aux pauvres gens. Elle laissera sur leur table de l'argent et des médicaments. »
Tourguenieff, piqué de cette ironie déplacée, répliqua qu'en tout cas il y n'y avait là rien de mal, puisqu'en définitive les pauvres recevraient un petit secours, et qu'on développait chez l'enfant la conscience du devoir qui s'impose à toute créature humaine de venir en aide à ceux qui souffrent.
« Alors si ce n'est pas ceci, ce sera le reste... Si votre fille ne reçoit pas une bonne éducation, au moins les pauvres auront reçu quelque chose... c'est votre fille naturelle, n'est-ce pas?
— Oui, et après?
— Après!... Mais vous faites une expérience in anima vili! »
Le regard de Tourguenieff se troubla : il pâlit... Il eut peine à crier d'une voix que l'émotion bouleversait :
(( Tolstoï, taisez-vous, ou je vous lance ma fourchette (1). »
Et il sortit, agité d'une colère subite et que, en vérité, l'observation de Tolstoï, bien que déplacée, ne justifiait pas.
A la suite de cet incident, Tolstoï prit immédiatement congé de ses hôtes. En arrivant au premier relais, ilécrivit à Tourguenieff pour lui demander une réparation; au relais suivant, nouvelle lettre dans laquelle, cette fois, il provoquait son ancien ami. Et comme il n'était point capable d'agir normalement, il mandait à Tourguenieff de se rendre à Bogouslav, avec des fusiis! Ils se battraient dans la forêt.
(1) Pavlovsky, Souvenirs sur Tourguenieff", A. Savine, éd.
A la première lettre de Tolstoï, Tourguenieff répond : (( Monsieur,
« En réponse à votre lettre je ne puis que répéter ce que je me suis cru obligé de déclarer chez Feth.
« Emporté par un sentiment de haine invincible dont il n'est point le moment de rechercher les causes, je vous al offensé sans aucune provocation de votre part et vous ai demandé de m'en excuser. Ce qui s'est passé ce matin a montré clairement que toutes les tentatives de rapprochement entre deux natures si opposées que les nôtres ne peuvent donner rien de bon, et c'est pourquoi je vous rends d'autant plus volontiers ce que je vous dois, que la présente lettre est probablement la dernière manifestation de tout rapport entre nous. Je souhaite de tout mon cœur qu'elle vous satisfasse et donne d'avance mon consentement à l'emploi que vous jugerez bon d'en faire.
« Avec respect, j'ai l'honneur d'être votre serviteur.
Ivan Tourguenieff. »
A la provocation de Tolstoï, Tourguenieff répondit qu'il n'avait rien à ajouter aux excuses de sa précédente lettre, — se plaisant néanmoins à mettre à sa charge tous les torts.
De son côté, Feth s'efforçait d'arranger l'affaire, si bien que les choses en restèrent là. Cependant, quelques mois plus tard, Tolstoï, revenu à plus de calme et obéissant à un bon mouvement, écrivit à Tourguenieff pour le prier d'oublier. « Il m'est insupportablement triste de penser que j'ai un ennemi » disait-il. Malheureusement cette lettre ne parvint pas immédiatement à son destinataire. Cela fut d'autant plus regrettable, qu'à ce moment, Tourguenieff croyait que l'auteur des Cosaques allait partout clamant son mépris pour lui.
Entre temps, l'activité littéraire de Léon Tolstoï ne se ralentit pas malgré ses déplacements, ses occupations agricoles et ses entreprises pédagogiques dont nous parlerons plus loin. En 1857, il publie son magnifique récit
de Lucerne, du Journal du Prince XekJiludov; Trois Morts et Le Bonheur conjugal en 1859. Mais ces productions, sans passer inaperçues, laissent les milieux lettrés assez indifférents. En octobre 1857, l'écrivain note dans son journal : « Pétersbourg d'abord m'a attristé, ensuite m'a donné de la satisfaction. Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, ce qui m'avait attristé. Mais maintenant que je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public, il peut dire ce qu'il veut. Mais il faut travailler beaucoup, dépenser toutes ses forces, alors... qu'ils crachent sur l'autel (1). »
Il est plein de confiance en lui, c'est bien, mais l'indifférence du public lui est-elle si légère?... Du moins continue-t-il de mener la vie joyeuse.
Son frère Nicolas disait de lui : « Notre petit Léon a mis de nouveau l'habit et la cravate blanche et est parti « au bal. » C'était l'époque où il s'adonnait aux exercices physiques avec passion. Il ne quittait pas le gymnase et l'on pouvait le voir, vêtu d'un maillot, s'efforçant de sauter par-dessus le cheval de bois sans toucher au cône de cuir placé à l'endroit habituel de la selle.
Par moment, Droujinine, directeur de la revue La Bibliothèque de lecture, qui se fait un devoir de lui parler franc, lui écrit pour l'exhorter au travail; il lui dit que ses écrits peuvent être utiles au développement intellectuel et moral du pays, « Il faut travailler; travailler même jusqu'à l'épuisement complet de ses forces et de ses moyens. » Mais, comme le remarque P. Birukov : « L'écrivain ne savait pas ce qu'il fallait écrire et le lecteur, dans la personne des critiques, ne savait pas ce qu'il devait exiger de l'écrivain. Cela devait durer jusqu'à ce qu'un grand événement quelconque de la vie ou de l'histoire ne vînt frapper l'esprit et les sentiments de l'écrivain et provoquer son activité. »
(1) P. Birukov, Vie et Œurrr, Mcnioires de Tolsluï, T. II. Mercure de France, éd.
Un grand événement! — Un petit suffit. En 1862, Tolstoï, qui cédait encore à sa passion du jeu, perdit 1 000 roubles au billard. Son partenaire était un littérateur connu, Katkov, le directeur du Moshovaia Viedomosli. Pour s'acquitter de sa dette, Léon Nikolaievitch donna à Katkov sa nouvelle Les Cosaques. C'est ainsi qu'elle parut, en janvier 1863, dans la revue Rousski Viestsnik. Puis vint Polikouchka.
A l'apparition de ces œuvres, Tourguenieff, qui n'a pas cessé de s'intéresser une minute aux productions de son ancien ami, mande au poète Feth son enthousiasme. « C'est un maître, un vrai maître! » s'écrie-t-il.
Sur ces entrefaites Tolstoï se marie; une nouvelle vie s'offre à lui : une vie de calme et de parfait bonheur. Entouré de l'affection de sa jeune femme, dans un repos d'âme comme il en connut rarement, il est repris tout entier par la littérature. Il entreprend alors la rédaction de son énorme roman Guerre et Paix.
Tout d'abord, il avait songé à un roman sur les Décembristes; on possède même des fragments de cet ouvrage. Mais, petit à petit, élargissant le champ de son plan primitif, il abandonne sa première idée pour consacrer ses efforts à l'étude historique et romanesque de la guerre contre Napoléon. Il compulse des dossiers, remue de fond en comble les archives, lit tout ce qu'il trouve sur Alexandre et l'Empereur, interroge les survivants de cette époque héroïque, visite le champ de bataille de Borodino qu'il parcourt en tous sens le crayon à la main, relevant l'emplacement exact des armées et la place même où se tenaient Napoléon et Koutouzov qui commandait les troupes russes. Enfin, il ne néglige rien pour donner à son œuvre le caractère véridique qu'il lui souhaite. La première partie du roman parut en janvier 1865; cette partie jointe à la seconde forma un volume qui fut édité sous le titre : L'Année 1805. Ce volume suscita de nombreuses critiques. On trouvait, en général, que l'auteur n'arrivait pas assez vite à son sujet, qu'il se perdait dans des détails superflus. Tourguenieff lui-même trouvait cela
« petit et artificiel ». Tolstoï, d'ailleurs, ne se froisse pas des critiques qui lui sont faites, au contraire, il les sollicite. « Je vous en prie, cher ami, dit-il à Feth, écrivezmoi tout ce que vous pensez de mal de moi et de mes écrits. »
Cependant la publication du roman continuait et, à mesure, l'opinion du lecteur se modifie.
Tourguenieff écrit à Feth, en avril 1869.
« Je viens de terminer le quatrième volume de Guerre et Paix. Il y a des choses insupportables et des choses étonnantes, et ce sont celles-ci qui dominent et qui sont si admirables que jamais personne chez nous n'a rien écrit de meilleur, et je doute qu'il ait été jamais écrit quelque chose d'aussi bien.... Le troisième volume est presque entièrement un chef-d'œuvre. »
L'œuvre de Tolstoï faisait l'objet de toutes les conversations. Les militaires discutaient surtout la description de la bataille de Borodino ; à les entendre Tolstoï n'avait tenu aucun compte de la réalité. Quant au talent littéraire de l'auteur, tous s'accordaient pour le trouver admirable.
La psychologie des caractères du roman n'était pas moins discutée; pour Tourguenieff, par exemple, « il n'y a pas de vrai développement dans aucun caractère, mais il y a la vieille manière de transmettre les hésitations, les vibrations du même sentiment, de la même situation, ce que, sans pitié, il met dans la bouche et la conscience de chacun de ses héros : j'aime, mais en réalité, je hais, etc. Que de fois déjà m'ont-elles ennuyé ces réflexions prétendues fines, et ces observations sur ses propres sentiments. On peut penser que Tolstoï ne connaît pas d'autre psychologie... »
Au contraire, un autre écrivain russe, Botkine, s'écriait : (( Quelle clarté! et en même temps quelle profonde analyse des caractères! »
Quant à la partie philosophique du roman, elle échappa à peu près à tous.
Au surplus, tout cela laissait Tolstoï parfaitement indif-
férent; il ne lisait jamais ce qu'on imprimait sur ses œuvres; seules, les critiques de ses amis le touchaient et, souvent, il en tenait compte.
Nous ne mentionnerons pas ici tous les écrits de Léon Tolstoï; beaucoup d'ailleurs, soit par le but qu'ils se proposent d'atteindre, soit par la matière qu'ils traitent, n'ont rien à voir avec la littérature proprement dite. Ce sont des ouvrages de pédagogie, de morale ou de religion : Sur V Instruction du Peuple, Critique de Théologie dogmatique. Les Évangiles, En quoi consiste ma foi, Le Travail manuel et VActivité intellectuelle, Raison, foi, prière, etc., etc.. Nous ne ferons que signaler au passage la Puissance des Ténèbres, les Fruits de l'Instruction et le Premier Bouilleur, trois essais dramatiques.
Pendant un temps, aux environs de 1870, le théâtre l'intéressa vivement ; il venait de lire Shakespeare, Gœthc, Molière, et il aurait été heureux de travailler à un drame. Il y travaille! Il entreprend, en effet, une action historique sur Pierre le Grand.
En octobre 1873, la comtesse Tolstoï écrit à sa sœur : « Tous les personnages de l'époque de Pierre le Grand sont prêts, habillés, parés, mis à leur place, mais ils ne respirent pas encore... (1) »
Ils ne respireront jamais, Tolstoï ayant tout à coup abandonné ce travail malgré les nombreux matériaux qu'il avait accumulés. Qu'allait-il faire? Il était inquiet et éprouvait un réel besoin de création littéraire.
En 1873, Tolstoï allait perdre sa tante T.-A. Ergolski. Un jour que son fils aîné, Serge, âgé de dix ans, faisait la lecture à la malade, il entra dans la chambre. Il prit le livre des mains de son fils, c'était un recueil de nouvelles de Pouschkine ; il lut :
« La veille de la fête les invités commencèrent à se réunir... » Ce commencement plut beaucoup à Tolstoï. « Voilà comment il faut commencer, dit-il. Le lecteur est ainsi transporté d'un coup dans l'action même. Un autre
(1) D'après P. Birukov et J.-W. Bienstock, op. cit.
écrivain aurait commencé par la description des invités, des chambres, et Pouschkine, lui, va droit au but. » Quelqu'un des assistants proposa à Tolstoï, en plaisantant, de s'approprier ce commencement et d'écrire un roman. Tolstoï se retira dans sa chambre et jeta immédiatement sur le papier le commencement d'Anna Karénine, qui, dans la première version, débutait ainsi : « Tout était bouleversé dans la maison des Oblonski... »
Le lendemain, la comtesse apprenait cet heureux événement à sa sœur :
«t Hier, Léon s'est mis tout d'un coup à écrire un roman de la vie contemporaine. Le sujet : la femme infidèle et tout le drame qui en résulte. Je suis très heureuse (1). »
Dans ce roman, Tolstoï a mis beaucoup de lui-même; il a emprunté aussi aux événements dont il avait été le témoin. C'est ainsi que le suicide d'Anna lui fut inspiré par la fin tragique d'une malheureuse mariée à un de ses voisins. Cette femme était extrêmement jalouse et elle était persuadée que son mari la trompait avec toutes ses gouvernantes, A la suite d'une scène, elle disparut subitement. On la chercha trois jours, inutilement. Le troisième jour, on trouva son corps sur la voie du chemin de fer. Dans une lettre qu'elle avait fait porter à son mari et que celui-ci refusa, elle disait sa résolution de se tuer : « Vous êtes mon meurtrier », écrivait-elle.
Quand parut Anna Karénine, en 1877, Tolstoï reçut beaucoup de compliments de ses amis, les seules personnes, nous l'avons dit, dont l'opinion avait pour lui de l'intérêt. Chose étrange, cette nouvelle œuvre ne plut pas à Tourguenieff. « Dans Anna Karénine il a fait fausse route, écrit-il. C'est l'influence de Moscou, de la noblesse slavophile, des vieilles filles orthodoxes, de son isolement et du manque de véritable travail artistique. »
Le public, lui, était très partagé. En réalité son jugement était guidé par des considérations qui n'avaient rien à voir avec la valeur propre du roman. Les héros de
(1) D'après P. liirukov et J.-\V. Bienstock, o/-». cit.
Léon Tolstoï en 188S, par Répine.
(Galerie Trétiakoff, à Moscou.)
Tolstoï appartenant à la haute société, Anna Karénine reçut un excellent accueil dans ce milieu; les slavophiles trouvèrent le roman également de leur goût; mais, par opposition, les libéraux l'enterrèrent dans la boue.
La critique ne savait trop non plus se mettre d'accord avec elle-même. Pour l'un, tous les personnages du livre sont factices, « aucun n'est vivant et n'a son prototype dans la vie réelle ». Un autre trouve spirituel de proposer à Tolstoï d'écrire un roman où l'on verrait l'amour de Lévine (l'un des protagonistes d'Anna Karénine) pour sa vache.
En revanche, Dostoïewsky, bien que ne partageant pas toutes les idées de Tolstoï, proclame qu' « Anna Karénine est une œuvre d'art parfaite qui arrive tout à fait à propos, un livre en tout différent de ce qui se publie en Europe; son idée est complètement russe ».
En somme, Dostoïev^sky fut un des rares écrivains russes qui comprirent le roman de Tolstoï — il est vrai que Dostoïewsky n'était pas un critique! Au surplus, toute œuvre nouvelle qui porte en elle des éléments vraiment originaux et neufs a des chances d'être ainsi méconnue pendant un certain temps. N'est-ce pas ce qui arriva aux romans de Stendhal — de Stendhal que Tolstoï reconnaît pour l'un de ses maîtres!
Lorsque paraîtra Résurrection, en 1900, les mêmes phénomènes littéraires se reproduiront. Il y aura toujours, à l'égard d'un livre, comme à l'égard d'un homme, deux clans : le premier qui louera sans mesure, le second qui critiquera soit par incompréhension, soit systématiquement. Il y en aura même un troisième, le clan des sincères et des indépendants — mais ce sera le moins important.
Avant de terminer ce chapitre, revenons encore une fois à Tourguenieff.
Depuis le malheureux incident que l'on sait, Tolstoï et Tourguenieff ne s'étaient plus revus. Cette rupture pesait beaucoup en réalité à Tolstoï; aussi, en 1878, tenta-t-il une démarche de réconciliation auprès de l'auteur de
Pères et enfants. Il lui écrivit pour le prier d'oublier tout ce qui avait pu contribuer à les éloigner l'un de l'autre. Tourguenieff qui était très bon et qui, malgré tout, aimait beaucoup Tolstoï, lui répondit qu'il était prêt à renouer leur ancienne amitié.
Au mois d'août, Tourguenieff est à Moscou, vite il en informe Tolstoï. Où se verront-ils? Est-ce que le premier ira à lasnaia Poliana, ouïe second se rendra-t-il à Toula? Ce fut Tourguenieff qui vint; il reçut un très cordial accueil de Léon Xicolaievitch et de la comtesse Tolstoï à laquelle il plut beaucoup par sa modestie, sa douceur et sa grande bonté. Cette première visite se prolongea deux jours. Entre les deux écrivains, il ne fut point question du passé, ils causaient littérature, art, ou discutaient philosophie et religion. Les idées humblement chrétiennes de Tolstoï étonnaient Tourguenieff et le trouvaient sceptique quant à l'utilité de leur application.
Un soir, on jouait aux échecs. Voilà Tolstoï qui se lance dans ses grandes théories humanitaires et déclare que l'on doit donner aux pauvres tout ce que l'on possède : manquer à ce devoir c'est être méprisable au même titre qu'un voleur,
Tourguenieff s'amusait et raillait ces beaux enthousiasmes.
« Quoi! disait-il, tout ce que l'on possède!... Alors vous donneriez tout, tout ce qui est dans cette pièce, même la table sur laquelle nous jouons? (1) »
A quelque temps de là, Tourguenieff apprit, en effet, que l'auteur des Cosaques distribuait tout son argent aux malheureux.
A dater de cette reprise d'amitié, Tourguenieff viendra souvent à lasnaia Poliana, mais, qu'on ne s'y trompe pas, il n'y aura jamais, ou, plutôt, il y aura toujours entre Tolstoï et Ivan Tourguenieff quelque chose qui empêchera leur sympathie d'être entière. Il faut dire, d'ailleurs, que Tourguenieff se montrait beaucoup plus expansif que
(1) Pavlovsky, Souvenirs sur Tourguenieff, A. Savine éd.
Léon Nikolaievitch. La lettre suivante, que nous empruntons à l'ouvrage de P. Birukov, témoigne nettement en faveur de la sincérité de Tourguenieff •
« Je me réjouis, écrit-il à Tolstoï, que vous tous soyez en bonne santé. J'espère que votre malaise moral, dont vous m'avez écrit, est passé aussi. Je connais cela. Parfois il paraît comme une excitation intérieure, avant l'élaboration d'une œuvre. Je suppose qu'une excitation de ce genre s'accomplit aussi en vous. Malgré votre demande de ne pas parler de vos œuvres, je ne puis taire que jamais « même en pensée » il ne m'est arrivé de me moquer de vous. Quelques-unes de vos œ.uvres me plaisent énormément, quelques-unes, comme les Cosaques, m'ont fait un énorme plaisir et provoquent mon admiration. Mais pourquoi me moquerais-je? Je croyais que depuis longtemps vous aviez rejeté de pareils soupçons. Pourquoi ne sont-ils propres qu'aux littérateurs et non aux musiciens, aux peintres ou aux autres artistes? Probablement parce que, dans l'œuvre littéraire plus qu'en toute autre, rentre la plus grande part de l'âme, qu'il n'est pas toujours commode de montrer. Oui, mais à nos âges, il est temps de s'y habituer. »
Loin d'être agréable à l'auteur des Récits de Sébastopol, cette lettre le froissa vivement dans son orgueil qui n'avait point fait place encore, chez lui, à l'humilité qu'il aime à étaler maintenant. Aussitôt il mande à son ami Feth : «Hier j'ai reçu une lettre de Tourguenieff et j'ai décidé de me tenir le plus loin possibe de lui et du péché. C'est un homme très désagréable. » Pauvre Tourguenieff! lui qui ne sait que faire pour gagner le cœur de son illustre ami. A Paris, il ne cesse de s'occuper des œuvres de Tolstoï. Un jour, il lui écrit à propos des Cosaques : « Je ne sais si vous avez pris des mesures pour en faire une édition parisienne; je ne sais même pas si la traduction est autorisée par vous. Dans tous les cas, je vous offre mes services. Il me serait fort agréable, de rendre accessible au public français le meilleur roman écrit dans notre langue. »
Une autre fois, il envoie aux critiques influents des exemplaires de Guerre et Paix qui vient de paraître dans une traduction de la princesse Paskevitch. Et il s'empresse de lui communiquer l'opinion de Flaubert, auquel il avait offert l'œuvre de son ami.
« Merci de m'avoir fait lire le roman de Tolstoï — écrit l'auteur de Madame Bovary. — C'est de premier ordre. Quel peintre et quel psychologue! Les deux premiers volumes sont sublimes ; mais le troisième dégringole affreusement.
11 se répète! Et il se philosophie!...
Enfin on voit le monsieur, l'auteur et le russe, — tandis que jusque-là, on n'avait vu que la Nature et l'Humanité. — Il me semble qu'il y a parfois des choses à la Shakespeare! Je poussais des cris d'admiration pendant cette lecture., Oui, c'est fort, bien fort! »
En 1881, Tourguenieff se trouvant en Russie, à sa pro-
Tolstoï, sa femme et ses filles.
et elle est longue!
priété de Spasskoié, Tolstoï, ainsi qu'il le lui avait promis, se rendit auprès de lui. Cette visite va nous fournir une anecdote amusante et pittoresque.
« Au reçu du télégramme annonçant l'arrivée de Tolstoï, Tourguenieff donna des ordres pour l'envoyer cherchera la station Mtensk. D'après le télégramme, Tourguenieff et son hôte Polonsky attendaient Tolstoï pour le lendemain. Mais il y avait eu erreur. Tard dans la nuit, alors que tous étaient couchés, Polonsky, qui écrivait devant sa table, entendit des pas dans la cour, tandis que les chiens aboyaient. Il regarda par la fenêtre, mais, par cette nuit sans lune, il ne pouvait rien distinguer. Il se remit à écrire et entendit cette fois que quelqu'un était entré dans le jardin et marchait devant la maison. Enfin une voix résonna dans la maison. Croyant qu'un des enfants avait le délire, il se dirigea vers la chambre des enfants, et cette fois perçut nettement la voix de Tolstoï. Une bougie était allumée et un paysan en blouse retenue par une courroie, les cheveux blancs, le visage bruni, donnait de l'argent à un autre paysan. « Je regarde, raconte Polonsky, et ne reconnais pas. Le paysan lève la tête, me regarde interrogativement et demande : «Vous êtes Polonsky? » C'est seulement alors que je reconnus en lui le comte L.-N. Tolstoï. »
L'affaire s'expliqua. Tolstoï s'était trompé de jour et avait envoyé un télégramme qui, du reste, n'obligeait pas Tourguenieff à lui envoyer une voiture. A la gare de Mtsenk, ne trouvant pas les chevaux de Tourguenieff, Tolstoï avait loué un cocher pour se faire conduire à Spasskoié. Le cocher avait longtemps erré dans la nuit, et il était une heure du matin quand Tolstoï arriva chez Tourguenieff.
(( Celui-ci n'était pas encore couché. En voyant son hôte, son étonnement et sa joie furent grands, et ils se mirent à bavarder jusqu'à trois heures du matin (1). »
(1) P. A. Sergueienko, Tourguenieff et Tolstoï, d'après J. W, Bienslock-i
Quand Tolstoï fait paraître ses Confessions, Tourgueiiieff qui trouve que le grand écrivain a tort d'abandonner l'art pour la philosophie, s'écrie : « Je plains beaucoup Tolstoï : d'ailleurs, ajoute-t-il, chacun a sa manière de tuer ses puces... »
Enfin, en 1883, se sentant près de la mort il lui écrira cette touchante lettre — touchante par l'émotion et par l'admiration qu'il y professe avec un tel désintéressement :
« Mon bon et cher ami, il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit, parce que j'étais et je suis, à parler franc, sur mon lit de mort. Je ne peux pas guérir, il n'y a pas à y penser. Je vous écris avant tout pour vous dire combien j'ai été heureux d'être votre contemporain, et pour vous exprimer ma dernière et instante prière. Mon ami, revenez à la littérature! Songez que ce don-là vous est venu d'où vient toute chose. Ah! que je serais heureux si je pouvais penser que ma prière aura de l'influence sur vous! Quant à moi, je suis un homme fini, les médecins ne savent même pas comment appeler ma maladie, névralgie stoynacale goutteuse. Je ne puis ni marcher, ni manger, ni dormir, mais quoi! cela m'ennuie de répéter tout cela encore une lois! mon ami, grand écrivain de la terre russe, exaucez ma prière! Faites-moi savoir si vous avez reçu ce bout de papier, et permettez-moi encore une fois de vous embrasser bien fort, bien fort, vous, votre femme, tous les vôtres... Je ne peux plus... je suis fatigué! »
Cette lettre fit-elle impression sur Tolstoï? comprit-il vraiment le caractère désintéressé de laffcction de Tourguenieff? Il est permis d'en douter. Tolstoï, à cette époque, vivait en pleine crise religieuse. La littérature et sa vaine gloire avaient pu lui donner quelques belles heures d'orgueil, maintenant elle n'était plus capable d'assurer son bonheur. Or, toute sa vie, Tolstoï ne sera préoccupé que de cela : le bonheur! Tous ses actes convergeront vers ce but. Son âme inquiète est à la recherche perpétuelle de cet idéal. Tous les moyens lui seront bons pour y atteindre : la débauche, la guerre, la littérature, la prière! chaque âge aura son émotion forte!
Vie à la campagne
EN 1904, M. Georges Bourdon entreprit d'aller voir Tolstoï à lasnaia Poliana. De Moscou, il gagne Toula, une ville de cent mille âmes. De là, un traîneau rustique va le conduire chez le grand homme. C'était au mois de mars, la campagne était couverte de neige, le traîneau avançait lentement, risquant à chaque minute de verser dans un bourbier.
« Bientôt, dit M. G. Bourdon, dans le lointain, sur la neige morne, apparaissent des taches grises, qui deviennent des masses noires. La forêt de sapins se dissémine et s'étale à travers la plaine profonde, puis se fond et s'agglutine et, au bout d'une heure, nous sommes au cœur de la forêt, entre des arbres immenses qui portent des chevelures d'argent. I^a route, maintenant, est large, comme une trouée de lumière dans une masse d'ombre. De distance en distance, à droite, à gauche, nous dépassons de petits groupes de maisons basses, sans étages, qui ont pour murs des poutres assemblées, et, pour toits, des couvertures de chaume. Une usine abandonnée érige tristement sa grande carcasse de fer rouillé. La route s'élargit encore; mais nous allons la quitter. Sortant du bois, nous nous engageons à droite dans un sentier à peine indiqué par des pas, où nos deux chevaux ne peuvent plus aller de front. Mon homme s'interroge et s'arrête; j'en profite pour mettre pied à terre et détendre mes jambes engourdies, et j'enfonce dans la neige jusqu'aux genoux. Tout autour de nous, le silence, la solitude, les sapins grêles, l'immensité blanche. Comme
nous ne sommes pas équipés pour atteler en flèche, l'homme aux yeux bleus et au menton rose détache l'un des chevaux, l'installe derrière le traîneau, et, assis de côté, à califourchon sur son siège, alternativement attentif à l'avant et à l'arrière, de la main droite il conduit, et, de la gaucho, tient la bride du cheval délelé, qui trotte
Entrée du ^arc d lasnuia PoUana.
derrière nous et m'envoie son haleine dans le cou. Et l'homme ne cesse pas de rire.
« Dans ce pittoresque équipage nous obliquons à gauche, tournons à droite, passons entre deux forts piliers de pierre et de brique, qui se terminent en cônes et semblent les deux montants de la porte absente d'un château fort, et nous voici dans une allée bordée de jeunes sapins : je suis chez Tolstoï.
« Tout au bout, à un détour, apparaît, entre les arbres, la petite m.aison. Elle est blanche, elle n'a qu'un étage, elle est environnée de paix et de silence, nul mouvement n'y décèle la vie : un sage y habite. A quelque distance, à
gauche, s'alignent les deux douzaines de maisons de bois du hameau (l). »
« Deux vieilles tours — écrit de son côté M. Lapauze, — indiquent l'entrée du parc. Une large porte dut les relier autrefois. Mais à quoi serviraient-elles aujourd'hui? Tout le monde est chez soi partout, professe Tolstoï, et la maison de Tolstoï est à tous. On pénètre tout de go. Dans un lac poissonneux, des arbres séculaires tordent leur vieux tronc. L'herbe pousse comme il lui plaît, et dans les massifs de lilas blanc les rossignols nous saluent au passage. »
Puis, voici la petite maison, « une borde méridionale sans rien de caractéristique qu'une vérandah à jour où des figures naïves ont été découpées par Tolstoï ».
M. Henry Lapauze nous parle aussi du village d'Iasnaia Poliana qu'il visita sous la conduite de Tatiana Tolstoï, la fille aînée du maître.
« Le village est tout près d'ici, dit M. Lapauze. Il se compose d'une centaine de maisons et de cabanes, quelques-unes en briques rouges, la majeure partie en bois et recouvertes de chaume. Des enfants courent pieds nus dans l'unique rue du village. Chaque isba a sa demidouzaine d'enfants... Nous sommes frappés de la pauvreté des isbas, point d'autre lit qu'une solide et large planche sur laquelle repose la maisonnée, et pas d'autre meuble... Visba a quelques pieds de long et quelques pieds de large. En hiver les moutons et les chèvres y couchent avec leurs maîtres (2). »
Voilà le milieu dans lequel vit Léon Tolstoï; c'est ici, à lasnaia Poliana, que s'écoula la plus longue partie de son existence, ici qu'il écrivit la plupart de ses chefs-d'œuvre, qu'il aima, souffrit et tenta la réalisation de plusieurs de ses rêves : exploitation agricole, instruction des paysans, apostolat chrétien...
Nous avons déjà parlé de sa première expérience
(1, 0. Doui'don. En écoulant Tolstoï, Fasquelle, (Wl., 190/». \2j II. L.'ip{Mi/.e, De Paris an l'o/^a, A. L< incrrc, l'«I.
d'exploitation agricole. Il avait dix-neuf ans alors et venait d'abandonner ses études afin de se consacrer à la vie de campagne pour laquelle il affirmait se sentir né. La misère des paysans lui paraissait affreuse, il voulait la soulager autant que cela lui serait possible. Il « s'était tracé des règles de conduite pour gérer sa propriété, et toute sa vie et toutes ses occupations étaient partagées par heures, jours et mois. Le dimanche était réservé à la réception des solliciteurs : serviteurs et paysans, aux visites chez les paysans pauvres, afin de leur porter des secours (1) ».
A la description d'une isba, empruntée à M. Lapauze, joignons celle-ci, due à Tolstoï lui-même, nous aurons ainsi une idée exacte de la détresse du paysan russe, et nous comprendrons mieux encore la pitié de l'écrivain pour ces pauvres gens.
« La demeure de Tchouriscnok, écrit-il, était ainsi : des murs faits de troncs à demi pourris, tout penchés aux coins, étaient d'un côté tout à fait enfoncés dans le sol, si bien que la petite fenêtre ouverte au levant, brisée, aux volets à demi rabattus, et l'autre fenêtre sans vitres, bourrée de coton, s'ouvraient sur le fumier; l'entrée, avec le seuil pourri, la porte basse et l'autre petite charpente encore plus vieille et plus basse que l'entrée, la porte cochère, étaient tassées près de l'isba principale. Tout cela était autrefois couvert d'un toit inégal et maintenant sur les avant-toits était penchée la paille noire également toute pourrie, et en haut, par-ci par-là, tout était découvert et l'on voyait le bois. Devant, dans la cour, se trouvait un puits dont la margelle était détruite, avec un reste de poteau et de treuil, et autour une mare boueuse, piétinée par le bétail, et dans laquelle barbotaient des canards. Près du puits, deux vieux cytises un peu tordus avec de rares branches vert pâle... »
A l'intérieur, c'est pis encore :
« Les murs ruo^ueux et enfumés d'un côté étaient cou-
Ci) L. Tolstoï, La Matinée d'un seigneur, trad. Bicnslock. Stock, éd.
verts de guenilles et de loques, et, de l'autre, absolument grouillants de cafards rougeâtres qui pullulaient près des icônes et du banc. Au milieu du plafond de cette petite isba de six archines, noire et puante, il y avait un grand trou, et bien qu'il y eût des étais en deux endroits, le plafond était tellement affaissé, qu'il semblait menacer incessamment d'un effondrement complet (1). »
Mais cette vie de seigneur bienfaisant fatigue vite le jeune homme, il regagne Pétersbourg et, bientôt, le voici sur les routes du Caucase. Quelque dix ans plus tard, après son retour de Sébastopol, il reviendra à son premier idéal. Installé à nouveau dans son immense domaine d'Iasnaia Poliana, tout en donnant une partie de son temps au travail littéraire, il s'occupe d'exploiter ses terres et s'efforce d'améliorer la situation de ses paysans. Pour cela, il se contente de prélever deux mille roubles pour lui sur ses revenus; le reste, il l'emploie à secourir ses ouvriers et ses fermiers. Lorsqu'il sera marié, il apportera peu de changement à ses habitudes, trouvant le moyen de partager son temps entre sa femme, ses occupations intellectuelles et l'exploitation de son domaine. Il achète des graines, des animaux reproducteurs, surveille la basse-cour. Un jour il écrit à son ami Feth : « Sophie est ici avec moi; nous n'avons pas d'intendant, il n'y a que des gens qui nous aident pour les champs et les constructions ; elle tient seule la caisse et les livres. J'ai des abeilles, des brebis, un nouveau jardin, une distillerie, et tout s'arrange peu à peu, bien qu'assez mal auprès de l'idéal. )j
Les abeilles l'intéressaient énormément; pour étudier leur vie industrieuse, il se couvrait la tête d'un filet et restait des heures entières devant le rucher.
On le trouve partout, ici il fait planter une allée de bouleaux, là désigne les arbres à abattre, pêche son étang, encourage les paysans dans leurs rudes travaux. Il en sera ainsi jusqu'au jour où, aynnt voulu distribuer ses
(1) La Matinée d'an seigneur, o^. cil.
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terres, sa femme le remplacera dans l'administration de ses biens. La terre, pour lui, ne sera plus alors productrice de richesse, mais il l'aimera davantage, la cultivant comme le plus humble de ses paysans, conduisant la charrue, traçant les longs sillons où germera le blé.
11 est animé d'un beau zèle. Son frère Nicolas voit tout cela non sans pessimisme.
« Léon, confie-t-il au poète Feth, veut tout savoir tout d'un coup, sans rien omettre, môme la gymnastique, et voilà, chez lui, sous les fenêtres de son cabinet de travail, il fait installer des barres. Sans doute si l'on rejette les préjugés, contre quoi il est si hostile, il a raison : la gymnastique n'empêche pas de s'occuper de l'exploitation, mais le starosta envisage l'affaire un peu autrement. « On vient chez le maître, dit-il, pour recevoir un ordre quelconque, et le maître est accroché par un genou à une barre; ses cheveux pendent sur son visage congestionné, on ne sait que faire : écouter les ordres ou admirer.
« Léon a été charmé par la façon dont l'ouvrier Ufan écarte les bras en labourant et voilà que Ufan est pour lui l'emblème de la force campagnarde, une sorte de Mikoula Sélianinovitch, et lui-même en écartant largement les bras prend la charrue et l'imite (1). »
Son affection pour le peuple ne changera pas, d'ailleurs, toujours il sera prêt à secourir les malheureux. Son enthousiasme, il le communiquera même à son beaufrère Behrs. « Un jour, raconte celui-ci, Léon Nicolaievitch vit arriver un paysan malade et ruiné qui venait lui demander un peu de bois pour un hangar. Tolstoï m'invita à venir avec lui et nous allâmes ensemble abattre nousmêmes quelques arbres dans la forêt de lasnaia Poliana, les équarrir, et les disposer sur une charrette traînée par le paysan. J'avoue que je travaillai avec entrain, avec joie, une joie inconnue jusque-là. Peut-être aussi étais-je simplement content de rendre service à un malheureux, c'est-à-dire à un homme vraiment éprouvé,
(1) A. Feth, Mes Souvenirs.
malade et sans ressources. Le paysan se tenait à quelques pas de nous, dans une humble posture. Léon Nicolaievitch, remarquant ma joie, me laissait exprès accomplir la besogne : et je fus presque seul à abattre tous les arbres désignés, comme s'il eût voulu m'initier ainsi à des sensations nouvelles. Le paysan parti, Léon Nicolaievitch me dit : « Qui pourrait mettre en doute la nécessité d'un tel secours, et le plaisir qu'on y trouve? (1) »
Le plaisir est peut-être de trop pour un apôtre, mais la générosité de l'acte, le bon sentiment qui l'inspira en sont peu diminués! Au surplus, il arriva souvent que des paysans rapaces et roublards abusèrent de sa bonté. La comtesse Tolstoï dut plus d'une fois intervenir; luimême se vit contraint à maintes reprises de se garder de certains solliciteurs. Etre bon ne sous-entend pas fatalement être dupe. Veut-on un exemple de l'incroyable audace, de l'impudence avec laquelle quelques paysans cherchent à abuser de la générosité légendaire du maître? Behrs va nous le fournir. Il se promène un jour avec Tolstoï :
« Nous prenons par le jardin, dit-il, mais un paysan, tenant à la main un petit garçon scrofuleux, nous banc le passage. Léon Nicolaievitch s'arrête :
« Que demandes-tu? »
« Le paysan pousse en avant son petit garçon. L'enfant liésite, se trouble, et, traînant sur les mots, s'adresse à Léon Nicolaievitch :
« Un-un... pe-e-tit... pou-ou-lain. »
« Je me sens tout gêné et ne sais que faire de mes regards.
« Un petit poulain ? Quelle sottise! Je n'ai pas de petit poulain !
— Si, il y en a un! déclare le paysan en se mettant vivement en avant.
— Ma foi! je n'en sais rien. Passe ton chemin! dit
(l) Daprès D. Merejkowsky, op. cit.
Léon Nicolaievitch. Puis il fait quelques pas et, d'un bond leste, franchit le fossé (1). »
Cette vie saine et simple, cette vie de plein air lui procure des jouissances infinies, ce sont parfois de véritables griseries :
(( Ce matin, écrit-il à sa femme qui résidait alors à Moscou, je suis sorti à onze heures. J'étais ivre du beau matin. Il fait chaud, sec, l'herbe pousse partout, sous les feuilles, sous la paille; les lilas bourgeonnent, les oiseaux chantent, non plus désordonnément mais ils commencent à causer entre eux, et autour des maisons, partout, et près du fumier, bourdonnent les abeilles. J'ai sellé mon cheval et suis parti. Pendant la journée, j'ai lu, ensuite j'ai fait le tour du rucher et du bain. Partout l'herbe, les oiseaux. Points d'agents de police, ni de pavés, ni de cochers, ni de puanteur. Il fait très beau, si beau que je vous plains beaucoup et pense que tu devrais venir plus tôt avec les enfants... J'ai diné... Ensuite, j'ai pris un livre. Le soleil commençait à devenir rouge et à se coucher, alors, j'ai vivement chargé mon fusil, sellé mon cheval, et suis parti vers l'isba de Mitrofane. Il y avait peu de bécassines, et elles volaient loin de moi. Je n'ai pas tiré un seul coup, mais, comme toujours, j'ai réfléchi religieusement, eu écoutant les merles, les chauves-souris, les chiens, les coups de fusil proches et lointains, les grandsducs. Boulka aboya contre ceux-là. On entendait des chansons du village voisin. La lune s'est montrée à droite à travers les nuages, j'ai attendu les étoiles, et suis rentré à la maison (2). »
Mais le grand plaisir de Tolstoï, à la campagne, plaisir qui tournait à la passion, c'était la chasse. Tout enfant, il en était déjà ainsi. On se souvient de sa première battue et du dépit qu'il eut d'avoir laissé échapper un lièvre. Nous avons dit aussi son émotion d'enfant lorsque son père le fit assister à une chasse au loup. Lui-même, dans
(1) D'après Merejkowsky, op. cit.
(2] D'après P. Birukov et J.-W. Biepslock, op. cit,
l'Enfance, nous peint en traits précis et pittoresques un départ pour la chasse :
« Le chef du chenil, nommé Tourka, marchait devant tous, monté sur un cheval gris-bleu, au nez bombé; il avait un bonnet de fourrure, un énorme cor derrière les épaules et un couteau à la ceinture. Par son aspect sombre et farouche, on aurait pensé que cet homme allait
Tolstoï à cheval. (Phulograpbie B. lleptkoba.)
à un combat mortel plutôt qu'à la chasse. Près des pattes de derrière de son cheval, couraient, comme un peloton bigarré et mouvant, les chiens courants. Ça faisait peine de voir quel sort avait le malheureux qui était en retard. Il lui fallait, avec de grands efforts, rattraper son compagnon, et quand il y arrivait, un des chasseurs qui était derrière ne manquait pas de lui lancer un coup de fouet en criant : « Ensemble! » Une fois la cour franchie, papa ordonna aux chasseurs et à nous de suivre la route, et lui-môme prit à travers champs (1). »
(1) Tolstoï, Œuvres complètes, l'Enfance, trad. Bienslock, Stock, éd.
A cheval ou à pied, du moment qu'il s'agit de chasser, Léon Nikolaievitch est infatigable et les incidents dramatiques ni les accidents ne le détournent de son sport favori. Une fois, pourtant, il faillit bien perdre la vie. C'était en décembre 1858. Un de ses amis allant chasser l'ours l'invita à l'accompagner ainsi que son frère Nicolas. Le jour convenu, Tolstoï fut exact au rendez-vous. Pour plus de prudence, chaque chasseur avait deux fusils. Ils se placèrent dans un champ couvert de neige qui coupait la forêt. On recommanda à l'écrivain de piétiner la neige, autour de lui, afin d'assurer la liberté de ses mouvements, mais il n'en voulut rien faire, disant qu'il s'agissait de tirer sur la bêle et non de lutter avec elle. Le voilà donc enfoncé dans la neige jusqu'à la ceinture, attendant tranquillement que l'ours passe à portée de son fusil. Tout à coup, sans même qu'il l'eût entendue venir, une ourse énorme se dresse devant lui. Tolstoï épaule rapidement : une détonation, mais le coup a probablement raté. L'ourse fonce alors sur son adversaire; un second coup de feu retentit : le chasseur a tiré presque à bout portant. La balle pénètre dans la bouche de la bête mais s'arrête dans les dents, La neige n'étant pas piétinée, Léon Nikolaievitch ne pouvait bouger, il n'eut pas même le temps de se saisir de son second fusil, l'ourse lui portant un coup terrible dans la poitrine qui le renversa. Il se crut perdu. Étendu sur le dos, il cherchait néanmoins à éviter le plus possible les griffes et les dents de l'énorme animal. Mais si un vieux piqueur n'était venu à son secours, il ne serait pas sorti vivant de ce combat singulier. Lorsqu'on le releva, il avait la figure en sang; la peau de son front pendait sur son visage et une large plaie lui balafrait la joue gauche. Heureusement l'os du crâne, ni l'œil n'étaient atteints. P^n vrai chasseur, Tolstoï se consola de cette aventure en songeant qu'il avait blessé l'ourse à mort. On retrouva, en effet, son cadavre deux jours plus tard.
Au mois d'octobre 1864, nouvel accident, plus banal celui-là, mais assez grave, puisque Tolstoï eut le bras cassé.
Il était parti à la chasse avec ses chiens; il montait une bête assez fringante et qui n'avait pas l'habitude de la chasse. Soudain, un lièvre part. Le comte excite ses chiens et s'élance au galop. Le cheval allait très vite, si vite qu'il ne put franchir un petit ravin : il fit un faux pas et tomba. Léon Nikolaievitch désarçonné roula de son côté et resta évanoui sur place. Lorsqu'il revint à lui il ressentit une atroce douleur dans le bras. Faisant un grand effort, il se relève et gagne la route. Là, il se couche et attend. Des paysans passèrent mais n'entendirent pas ses cris. Enfin un piéton l'aperçut. Dans une charrette on le transporta à la plus proche isba, car il avait demandé à ne pas être conduit chez lui pour ne pas effrayer sa femme. Le médecin vint et à huit reprises différentes essaya vainement de remettre le bras du comte. Le lendemain seulement, un jeune docteur, mandé par la comtesse, réussit l'opération, Nous avons de cette opération un récit naïf dû à la plume peu experte d'un ancien domestique de Tolstoï. Voici comment il raconte les choses :
« Alors on transporta le comte du village à sa maison. Là personne ne dormait. Le docteur enleva son pardessus et monta dans le cabinet où j'avais apporté les médicaments.
« Aussitôt Sophie Andreievna m'envoya chercher deux paysans pour tenir le comte pendant que le docteur lui remettrait le bras. J'ai appelé deux ouvriers, Sémen et Vladimir, que le comte aimait beaucoup. Sur l'ordre de la comtesse, ils furent introduits dans le cabinet et le docteur les plaça derrière le comte. Le docteur fit respirer quelque chose au comte, et il s'endormit. Alors le docteur commença à remettre en place le bras nu. Mais bientôt le comte s'éveilla et dit : « Vous n'avez pas honte de me faire cela. » Le docteur fit encore respirer quelque chose au comte et, cette fois, il s'endormit si profondément que le médecin lui-même s'en effraya. Les ouvriers, sur les indications du docteur, déplaçaient le bras, et le docteur lui-même faisait quelque chose à l'épaule. Le
comte n'arrivait toujours pas à reprendre connaissance, le médecin lui fit mettre sur la tête des compresses froides; après quoi il s'éveilla.
« Comment vous sentez-vous? lui demanda le médecin.
— Je me sens très bien. »
« Tout ce temps la vieille bonne Agafia Mikhaïlovna, que le comte et la comtesse aimaient beaucoup, restait près d'eux et les consolait :
« Oh! petite mère, Sophie Andréievna, ne vous affligez pas tant; à l'homme vivant tout peut arriver; Dieu aidera et tout passera (1). »
L'un des points les plus intéressants et des moins connus de la vie de Tolstoï à la campagne est l'activité très grande qu'il dépensa en 1861 et 1862, en qualité d'arbitre territorial.
La désignation de Léon Tolstoï à ce poste par le gouverneur de la province n'alla pas sans susciter de vives protestations parmi les grands propriétaires terriens du district. Le maréchal de la noblesse, le prince V. P. Minine, crut même devoir écrire à ce sujet au ministre de l'Intérieur. Ce que l'on reprochait à l'écrivain c'était sa manière d'administrer et d'exploiter ses terres. En un mot il ne pressurait pas assez ses paysans. N'était-ce point donner là un mauvais exemple? Cependant, quoi qu'on fît, le ministre confirma la nomination du comte, le Sénat de même.
Les fonctions d'arbitre territorial, en Russie, correspondent en quelque sorte aux fonctions de juge de paix, en France, à cela près que le premier s'occupe seulement des litiges qui peuvent naître des rapports des propriétaires avec les paysans — et des paysans entre eux. La mission confiée à Tolstoï était délicate; comment satisfaire tout le monde? D'un côté, il y avait les paysans habitués à ce qu'on juge, le plus souvent, contre eux; de l'autre côté les nobles, les propriétaires, peu disposés à
(1) s. -P. Arbouzov, Souvenirs sur le comte L.-N. Tolstoï. (D'après P. liirukov et J.-W. Bienstock.)
Léon Tolstoï, par le prince Troubetzkoï. (Musée du Luxembourg.)
se laisser donner tort. Le mieux, pour l'écrivain, aurait été de suivre l'enseignement de ses prédécesseurs, cela lui eût évité bien des tracas. Mais Léon Nikolaievitch avait une autre idée de la justice et, s'il accepte les fonctions qui lui échoient, c'est avec la pensée arrêtée d'être le protecteur du peuple. Dans ces conditions, il était aisé de prévoir que les choses n'iraient pas sans froissements brusques. La sympathie de Tolstoï pour les paysans ameuta bientôt, en effet, tous, ou presque tous les propriétaires terriens contre lui. Ils l'accusaient de détruire les bons rapports qui avaient toujours existé jusque-là entre le peuple et eux. A chacun de ses jugements, ils ne manquaient point de faire appel, encore que rarement ils obtinssent gain de cause. Naturellement, de l'autre côté, chez les paysans, la personnalité de l'arbitre territorial devenait populaire; on avait une telle confiance en lui qu'on recourait à tout propos à sa sagesse et à sa bonté. Tolstoï cependant s'efforçait de défendre avec une égale bonne foi les intérêts des uns et des autres.
Le gérant d'un propriétaire de la province de Toula, un Allemand, nous a raconté quels étaient les rapports de Tolstoï envers les paysans, comme arbitre territorial.
« Pour une affaire de son maître, il s'était rendu chez L.-N. Tolstoï, à lasnaia Poliana. Il s'agissait de questions litigieuses au sujet de la répartition des terres aux paysans.
« Ces questions ne pouvaient être résolues que sur place, et au mois d'avril, l'arbitre territorial se rendit dans le domaine de son voisin, accompagné d'un petit paysan d'une douzaine d'années, son géomètre, comme l'appelait en plaisantant le comte, car il traînait toujours avec lui les instruments de mesure. Tolstoï reçut ladéputation des paysans, qui se composait de deux starostas et d'un membre de l'assemblée des paysans. Tous étaient venus trouver l'arbitre territorial pour lui causer de la distribution des terres aux paysans.
« Eh bien, les enfants, que voulez-vous donc? » leur demanda le comte.
<t La députation exposa la demande de l'assemblée des paysans. Ils voulaient, au lieu de la prairie qui leur était destinée, un autre morceau de terre pour agrandir leur lot.
« ^ Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous satisfaire, dit le comte, car si je faisais cela je causerais un grand préjudice à votre propriétaire, » et il se mita leur expliquer très nettement la situation.
« — Et bien, faites d'une façon quelconque, petit père, dit le délégué des paysans.
« — Non, je ne puis rien faire, » confirma le comte.
(( Les paysans se regardèrent entre eux, se grattèrent la nuque, et répétèrent obstinément leurs paroles : « dune façon quelconque, petit père. » — « Si tu voulais, petit père, dit encore le délégué, tu pourrais le faire... »
« Les autres délégués hochaient approbativement la tête.
« Le comte se signa et dit :
« — Comme Dieu est saint, je vous jure que je ne puis vous aider. »
« Mais comme malgré cela les paysans répétaient toujours leur : « F^ais d'une façon quelconque, petit père; aie pitié de nous... » le comte se retourna avec colère vers l'intendant et lui dit : <( On peut être Amphion, remuer les montagnes et les forêts, plutôt que de convaincre les paysans (1). »
On le voit, Tolstoï ne manquait pas de fermeté, et, lorsqu'il avait pris une décision on ne l'en aurait fait changer pour rien au monde.
Une anecdote amusante, relative aux fonctions de Tolsto'i comme arbitre terrien, est celle qui a trait au premier contrat, fixant les rapports des paysans et des propriétaires, approuvé par lui. A la place de la signature, on lisait : « A la demande d'un tel, ne sachant pas écrire, ce contrat a été signé par le paysan un tel. »
(Il Lowenfeld, Le comte L.-S. Tolstoï, sa uie et ses œuvres. (D'après P. Birukov et J.-W. Bienstock.) ^^ iji,-^,u
C'était tout : pas un nom ! Tolstoï avait dit au paysan : « Écris que tu as signé pour un tel », l'autre avait suivi ses instructions à la lettre, n'oubliant qu'une chose : indiquer le nom de la personne pour laquelle il allait signer et, en fin de compte, son propre nom. Tolstoï, distrait, approuva sans relire, et le contrat arriva ainsi à la chancellerie du domaine de Toula où l'on s'en amusa beaucoup.
Cependant, las des perpétuelles plaintes adressées contre lui au gouvernement par les propriétaires contre lesquels il avait rendu des jugements, en 1862, se sentant très fatigué, il se démit de ses fonctions d'arbitre.
Pour conclure, on peut citer les lignes suivantes de son journal : « L'arbitrage territorial m'a donné peu de satisfaction; il m'a définitivement brouillé avec tous les propriétaires et a dérangé ma santé (1). »
Après le juge de paix, l'avocat ! — Sa carrière fut courte, il plaida une fois, encore fut-ce tout à tait par hasard, — mais il s'agissait de sauver la vie d'un pauvre bougre, un soldat. Ce soldat, Vassili Chibounine, était entré au régiment comme remplaçant. On ne lui connaissait pas de famille; quelquefois, il racontait qu'il était le fils naturel d'un grand seigneur. Très renfermé en lui-même, douloureux, son seul plaisir il le trouvait à boire de l'eau-devie. Ayant une assez belle écriture, Chibounine était employé au bureau de la compagnie. Or, le chef de cette compagnie, un Polonais, l'avait pris en grippe. Pour un oui, pour un non, à tort et à travers, et le plus souvent par méchanceté, il le punissait de cachot. Chibounine haïssait son chef. Celui-ci, d'ailleurs, comme s'il avait pris à tâche d'exaspérer son subordonné, le poursuivait sans relâche de ses observations acrimonieuses et injustes. Un jour, il lui donne l'ordre de préparer un rapport urgent. Chibounine se mit au travail; quand son chef revint le rapport était prêt. L'officier le parcourt des yeux et, ne le trouvant pas à son goût, il le froisse et or-
(1) P. Birukov, op. cit.
donne au soldat de le recopier à nouveau. Chibounine avait bu, il répondit assez grossièrement. Alors tranquillement : « Caporal, cet homme est ivre, conduis-le au cachot, et, après l'exercice, les verges » dit l'ofTicier. Chibounine ne se possédait plus. « Pourquoi vous acharner après moi », cria-t-il? L'autre semblait n'avoir rien entendu. Le soldat reprit, de plus en plus monté : « Donner les verges, à moi! Eh bien, voilà pour toi, gueule de Po-
Cowte et comtesse Léon Tolstoï à cheval dans le jardin d'Iasnaia Potiana.
lonais! » — et sa main s'abattit sur la face du chef. — Pour Chibounine, c'était le conseil de guerre. Tolstoï, instruit de cette affaire par des officiers de ses amis, demanda à défendre le soldat. Il avait d'ailleurs peu d'espoir d'arracher le pauvre diable à la peine qui l'attendait, du moins espérait-il obtenir une condamnation moins sévère. Voie de fait sur un supérieur, le code militaire édicté : la mort! Pour Tolstoï, cela était monstrueux car, déjà, il professait que la vie humaine est sacrée et que l'homme n'a le droit — sous aucun prétexte — de tuer. S'il avait à défendre un criminel quelconque, aujourd'hui, voilà ce qu'il dirait. S'adressant aux juges, il leur crierait : « La
peine de mort est un des actes humains auxquels ma conscience ne peut croire. Je comprends que, sous l'influence d'un accès d'irritation, de colère, de haine, l'homme perdant la conscience de soi puisse tuer, ou qu'il tue en défendant les êtres qu'il aime ou en se défendant soi-même. Je comprends que, sous l'influence de l'excitation patriotique, au risque de sa vie, il participe au meurtre commun, à la guerre, mais que des hommes en pleine possession de leurs facultés humaines, de sangfroid, puissent reconnaître la nécessité du meurtre d'un homme semblable à eux et forcer d'autres hommes à commettre cet acte contraire à la nature humaine, cela je ne le compris jamais (1). »
En 1866, il trouva plus habile de plaider l'inconscience, l'abrutissement, la stupidité, le déséquilibre mental à la suite d'abus alcooliques. Hélas, il se heurta à des juges inflexibles, le malheureux soldat fut condamné à mort. De l'aveu même de Tolstoï, cette douloureuse affaire eut sur sa vie « beaucoup plus d'influence que tous les événements que l'on juge importants : perte ou augmentation de fortune, succès ou insuccès littéraires, même perte de personnes aimées ». Après l'exécution qui suivit le jugement, il se fit en lui un grand bouleversement. Réfléchissant sur la tragédie à laquelle il avait pris une part, il commence à se persuader qu'aucune loi ne peut justifier le meurtre. Jusqu'alors, il n'avait pas eu nettement conscience de cette idée, le procès du soldat Chibounine était encore pour lui une chose normale. N'avait-il pas été jusqu'à solliciter de l'Empereur la grâce du condamné? « J'ai prié cet homme — écrit-il avec colère — de gracier un autre homme, comme si une pareille grâce pouvait être dans le pouvoir de quelqu'un. Si j'eusse été indemne de l'étourdissement général, je n'aurais pu faire qu'une chose : prier Alexandre II non de gracier Chibounine, mais de se faire grâce à soi-même,
(1) P. Hirukov, Vie et Œuure, Mémoires de Tolstoï, T. III, J.-W. Bienstock trad. Mercure de France, éd.
de sortir de cette horrible situation dans laquelle il se trouvait complice involontaire de tous les crimes qui se commettent « au nom de la loi », puisque, pouvant y mettre un terme, il ne le faisait pas (1). »
Sans aucun doute, il n'aurait pas hésité à s'adresser à l'Empereur en ces termes ; plus tard, nous le savons, ce sont de tels arguments qu'il invoquera auprès d'Alexandre III pour demander la grâce des assassins d'Alexandre II, mais, en 1866, la grande révolution qui allait si profondément agiter sa conscience et imprimer une direction nouvelle à sa pensée n'était pas encore commencée. L'exécution du soldat Chibounine la précipita certainement, c'est pourquoi il était intéressant d'en faire mention dans ce livre où nous passons en revue les principaux événements qui influèrent sur la vie et les idées du grand écrivain russe.
(1) P. Birukov, up. cit.
Voyages et Pédagogie
LÉON Tolstoï fit deux séjours à l'étranger, la première fois en 1857, la seconde en 1860.
Lorsqu'il arrive à Paris, le 21 février, Léon Nikolaievitch vient de rompre avec M^^^ V. A., sa fiancée; d'autre part, il est fatigué jusqu'au dégoût de la société des littérateurs, le voyage, le changement d'air lui apporteront, il l'espère, la détente dont il a besoin.
A Paris, Fauteur des Récits de Sèbastopol retrouve Tourguenieff. Au mois de mars, ils vont ensemble à Dijon. Revenu à Paris, Tolstoï a la curiosité d'assister à une exécution capitale. Il garda de cette parade ignominieuse une profonde impression ; pendant longtemps la vision sinistre de la guillotine l'obséda, il la voyait partout. A la date du 6 avril 1857, il note dans son journal : « Je me suis levé à six heures et suis allé voirl'exécution.. . La poitrine et le cou blancs, gras et forts... Il baisa Tévangile... et ensuite la mort. Quelle absurdité! » Il y a déjà chez lui ce sentiment de révolte qui se révélera plus fort encore, neuf ans plus tard, lors de l'exécution du soldat Chibounine.
Au printemps, Tolstoï est en Suisse. Il écrit de Genève à sa tante :
« J'ai passé un mois et demi à Paris et si agréablement que tous les jours je me suis dit que j'ai bien fait devenir à Pétranger. Je suis très peu allé dans la société, ni dans le monde littéraire, ni dans le monde des cafés et des bals publics, mais, malgré cela, j'ai trouvé ici tant de choses nouvelles et intéressantes pour moi que, tous les jours,
en me couchant, je me dis : quel dommage que la journée a passé si vite, je n'ai même pas eu le temps de travailler, ce que je me proposais de faire {V. »
En somme, il est enchanté; il ne le sera pas moins de son séjour en Suisse. La nature charmante de ce pays l'éhlouit et puis, à chaque pas, ce sont des souvenirs littéraires qui s^évoquent en son esprit!
Justement, il s'est installé au bord du lac de Genève, à Clarens, le villaq-e de la Julie de Rousseau. Jamais peutêtre il n'a été si heureux de vivre! Il ne se lasse pas de contempler le lac où les montagnes bleues se reflètent. Dans son âme c'est un véritable transport, il voudrait aimer; dans ce paradis, une peur « enfantine )> et « poétique » de la mort le saisit.
Ses premières ascensions lui sont une volupté exquise, il jouit de tout, du chant des oiseaux dans les bois, de l'air plus léger à mesure que l'on m^nte, de l'odeur des sapins coupés et
Tolstoï rei>enant de travailler
la terre.
(Photog. B. Heplkoba.)
(1) Lettre en français dans l'original. (D'après P. Birukov, op cit.
des blancs narcisses fusant dans les vallées « vert pâle ».
De Clarens, il continue sa route sur Lucerne qui lui semblera une « délicieuse petite ville ». Là il assiste à une scène assez banale mais qui, pourtant, exaspère au vif les sentiments de bonté et de poésie qu'il porte à fleur d'âme à ce moment heureux de son existence. Il était descendu à l'hôtel Schweizerhof, fréquenté par les voyageurs riches. Un jour, un chanteur ambulant s'installe sous les fenêtres de l'hôtel et, s'accompagnant d'une guitare, chante quelque romance sentimentale. C'est un charme, une douceur pénétrante; un calme infini coule avec cette harmonie imprévue. Autour de Tolstoï chacun s'est tu, les femmes aux toilettes éclatantes rêvent accoudées aux balcons, il plane une atmosphère d'extase. Soudain, le chanteur cesse sa mélodie, s'approchant de la foule qui l'écoute il tend son chapeau. Pas un sou, personne pour faire l'aumône à celui qui vient de procurer à tous une minute d'incomparable volupté. Alors, indigné, Léon Nikolaievitch se lève, court après le musicien et l'invite à boire une bouteille de vin. Ce fut un joli scandale. Mais, qu'importe à l'écrivain : il a voulu donner une leçon de générosité à ces richards imbéciles, il est satisfait.
Il avait projeté de poursuivre son voyage parle Rhin, la Hollande et TAngleterre; il voulait même aller en Italie, puis rentrer en Russie par Gonstantinople. En quittant Lucerne, il se dirige sur Schaffhouse, de là sur Badén, Stuttgart, Francfort et Berlin. Puis, abandonnant son itinéraire monstre, il regagne Pétersbourg, Moscou et, bientôt, lasnaia Poliana où il va reprendre la direction de son exploitation agricole, et s'occuper aussi activement de l'école qu'il a fondée pour les enfants des paysans. L'école, l'enseignement, ce fut toujours chez lui une marotte ! Dès 1849, lorsqu'il abandonne l'Université pour vivre à la campagne, il installe une école populaire. Il rêve d'une action bienfaisante et moralisatrice sur le peuple. Lui procurer l'aisance et l'instruction, corriger ses vices, développer sa moralité — quelle belle œuvre! Oui, mais
était-ce bien le bonheur du peuple qu'il poursuivait? N'écrit-il pas dans la Matinée dun seigneur : « Voilà déjà plus d'une année que je cherche le bonheur dans cette vie, et qu'ai-je trouvé? » Avant toute chose, il pense à lui. Au fur et à mesure que nous avançons dans sa vie, nous ne cessons pas de faire cette remarque : Tolstoï est une àme inquiète et passionnée, non, il faut mieux dire : une âme inquiète et un passionné. C'est toujours l'alliage des deux courants contraires; toujours le réalisme et la sensualité d'un côté, le mysticisme plus ou moins épanoui de l'autre. Mais quoi qu'il fasse, qu'il sacrifie au premier ou au second de ces penchants, il reste guidé par le même désir : atteindre le bonheur!
A son retour de Grimée, après qu'il eut quitté l'armée, il s'empresse de rouvrir l'école qui, durant salongue absence, avait clos ses portes. Tôt après, il allait s'apercevoir de Tin. suffisance de ses connaissances pédagogiques; il résolut alors de voyager de nouveau à l'étranger, de visiter les écoles, d'entrer en relations avec des pédagogues réputés. Après avoir étudié les différentes méthodes d'enseignement, il verrait à appliquer la meilleure. La maladie de son frère Nicolas, installé à Soden, auprès de Tourguenieff, fut un prétexte à son départ d'iasnaia Poliana.
Nicolas Tolstoï était un homme fort remarquable, dune grande bonté et qui — alors que son illustre frère se débattait avec sa conscience à la recherche du bonheur et du sens de la vie — pratiquait depuis longtemps les principes d'humilité que Léon Nikolaievitch n'envisageait encore que du point de vue théorique. C'était un simple et un sage. Il vécut toujours dans les quartiers pauvres, se logeant dans de véritables taudis, partageant ce qu'il avait avec les miséreux. Malheureusement, il contracta au Caucase la fâcheuse habitude de boire, ainsi il ruina sa santé. Dans l'espoir de se guérir, en 1860, il s'en fut à Soden, dont les eaux étaient très recommandées aux poitrinaires. C'est là que son frère le rejoint. En route, il s'arrête à Berlin où il visite l'Université, assiste aux cours
du soir et suit avec intérêt des conférences populaires. A Leipzig, ses premiers soins sont encore pour les écoles. En passant par Dresde, il va rendre hommage à un écrivain dont les ouvrages eurent sur lui une grande influence, Barthold Auerbach. « C'est à cet écrivain — a confessé Tolstoï — que je dois d'avoir ouvert une école pour mes paysans et de m être intéressé à Tlnstruction du peuple. »
Les écoles d'Allemagne déçoivent Tolstoï, il s'indigne de ce que les professeurs frappent et terrorisent les enfants. Au reste, l'instruction obligatoire lui paraît un mauvais système. Ou l'instruction est un bien, ou elle est un mal. Un bien, son besoin se fait sentir à chacun, tout comme la faim; un mal, alors à quoi bon forcer les hommes à s'instruire! Ces théories le conduiront tout naturellement à laisser aux élèves de son école la liberté entière. Pas de devoirs, pas de leçons imposés, que chacun s'instruise selon ses goûts. Ce n'est pas au maître à poser des questions aux élèves; son rôle, au contraire, est d'être prêt à répondre atout ce que les enfants pourront lui demander. Nous verrons tout à l'heure l'application de cette méthode originale!
Avant de se rendre à Soden, Léon Nikolaievitch séjourne quelque temps à Kissingen, enfin le 26 avril, il rejoint son frère. Trois jours plus tard, ils partent ensemble pour Francfort. — Une anecdote.
« Nous nous étions installés à Francfort, raconte la tante de Tolstoï. Un jour que nous avions la visite du prince Alexandre de Hesse avec sa femme, tout à coup la porte s'ouvre et paraît Léon Nikolaievitch, en costume des plus étranges, rappelant celui sous lequel on représente les brigands espagnols. Je fis un ah! d'étonnement. Léon Nikolaievitch parut visiblement mécontent de mes hôtes et partit bien vite.
— Qu'est-ce donc ce singulier personnage? me demandèrent nos hôtes étonnés.
— Mais c'est Léon Tolstoï.
— Ah, mon Dieu! Pourquoi ne l'avez-vous pas nommé?
Après avoir lu ses admirables écrits, nous mourions d'envie de le voir, me reprochèrent-ils (1). »
A Francfort, les médecins consultés sur la maladie de Nicolas Tolstoï conseillèrent d'emmener le malade sur les côtes de la Méditerranée, on choisit Ilyères comme lieu de résidence. C'était un déplacement bien inutile; le 19 septembre 1860, Nicolas Tolstoï s'éteignait. Cette fois, Léon Nikolaievitch éprouvera une réelle douleur, ce ne sera plus l'indifférence révoltante qu'il témoigna lors de la mort de son frère Dimitri. Il est vrai que son affection pour Nicolas était tout autre, beaucoup plus vive — avec un grain de respect et d'admiration.
Devant la mort, il resta désemparé; le trou béant du doute s'élargit brusquement dans son âme! Il a peur!
« Rien n'est pire que la mort; et, si l'on pense
que c'est l'inévitable fin de tout ce qui vit, il faut reconnaître aussi que rien n'est pire que la vie. A quoi bon tant d'efforts!... » Voilà ce qu'il écrit alors. Et encore, le 13 octobre 18G0 : « Il y a bientôt un mois que Nikolenka est mort, cet événement m'a détaché fortement de la vie. De nouveau la question : Pourquoi? Ce n'est pas déjà loin du voyage là-bas. Où? Nulle part... » — Il voudrait
Tolstoï en 1880.
(1) P. Birukov, Vie et Œuvre, Mémoires de L. Tolstoï, T. II, J.-W. Bienstock, trad. Mercure de France, éd.
travailler, il ne peut pas; plus rien n'a d'importance à ses yeux. Mais sa débordante vitalité prendra vite le dessus : marcheur infatigable, il parcourt tout le pays; grand ami de la gymnastique, il prend plaisir à diriger les exercices de jeunes enfants. Il installait des agrès à leur usage, s'étendait sur le parquet avec ses élèves, et les obligeait, suivant son exemple, à se redresser sans se servir des bras et des mains. Quelquefois, aussi, il leur donnait un sujet de narration et surveillait attentivement la rédaction afin d'empêcher que les uns ne copient le devoir des autres. Le pédagogue ne pouvait décidément pas s'évader!
Toujours excentrique, il s'amusait souvent à stupéfier ses amis. C'est ainsi qu'un soir il se présente chez la princesse Dondoukov-Korsakov qui avait invité beaucoup de monde en son honneur, vêtu d'un costume de touriste et chaussé de sabots de bois. Et le voilà lancé dans une dissertation interminable pour prouver que les sabots de bois constituent la chaussure par excellence! « Portez des sabots de bois, vous vous en trouverez bien. » On ne dit pas si son conseil fut suivi! Son goût du pittoresque ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'être élégant à ses heures ; la fille de l'écrivain Herzen raconte sa surprise le jour où elle le vit chez son père. Elle s'attendait à trouver un homme simple et peut-être même un peu rustre, ce fut un homme du monde habillé à la dernière mode anglaise qui lui apparut. Elle espérait entendre tomber de sa bouche des paroles pleines du plus pur idéal, il se mit à raconter avec enthousiasme les poignantes péripéties d'un combat de coqs auquel il avait assisté à Londres. Les grands hommes sont trompeurs!
A la fin de décembre seulement, Tolstoï quitte Hyères. C'est la grande tournée européenne qui commence. Tour à tour, il va à Marseille, Genève, Nice, Libourne, Florence, Home et Naples. Il revient ensuite à Paris non sans s'arrêter de nouveau à Marseille où il tient à visiter les établissements d'enseignement populaire. Il pénètre dans les écoles laïques et congréganistes, va écouter les ser-
mons dans les églises, inspecte les salles d'asiles « dans lesquelles les enfants de quatre ans, au coup de sifflet, comme les soldats, font le tour des bancs, et, sur un signal, lèvent et plient les bras, et, d'une voix tremblotante et étrange, chantent des hymnes à Dieu et à leurs bienfaiteurs »... Sa conclusion est que les institutions scolaires de Marseille sont très mauvaises. Et il reste étonné qu'une pareille éducation produise des hommes intelligents. Comment cela peut-il se faire? Il trouve une explication. A son sens, l'instruction du peuple se complète au frottement de la vie quotidienne. Au sortir de l'atelier, l'ouvrier fréquente les cafés-concerts, les théâtres, les musées, les bibliothèques; il lit les journaux illustrés et autres, dévore tous les livres qui tombent sous sa main. Pour Tolstoï, c'est là l'école spontanée, autrement plus féconde que l'école obligatoire.
En janvier 1861, il est à Paris. Il passe la moitié de son temps dans les omnibus, s'amusant à observer les voyageurs, de petites gens, ordinairement. De Paris, il partit pour Londres. Là, la nouvelle de l'émancipation des serfs vint le surprendre heureusement. Immédiatement, il décida de rentrer en Russie. En traversant Bruxelles, il se rend auprès de Proudhon qui lui produit une forte impression. Il s'arrête aussi dans quelques villes d'Allemagne, toujours pour son enquête pédagogique. On possède un curieux récit d'une visite qu'il fit à une école de Weimar. C'est le maître d'école lui-même qui parle :
« Le vendredi de Pâques, juste comme on rentrait en classe, à une heure de l'après-midi, un séminariste ouvrit la porte de la classe de deuxième année où j'étais, et passant sa tête, dit ; « Un monsieur veut visiter votre classe. » Derrière lui entra un monsieur. Il ne se nomma point et je le pris pour un Allemand, car il parlait parfaitement notre langue.
« Quelle leçon avez-vous cet après-dîner? demanda-t-il.
— D'abord l'histoire, ensuite la langue allemande, répondis-] e.
— Je suis très heureux; j'ai déjà visité les écoles de
lAllemagne du Sud, de la France, de l'Angleterre, et je voudrais aussi faire connaissance avec les écoles de l'Alleniagne du Nord. Combien y a-t-il de classes dans votre école?
— Sept. C'est la deuxième. Mais je ne connais pas encore mes élèves, parce que nous venons de commencer, c'est pourquoi je ne puis satisfaire votre curiosité.
— Cela ne fait rien. L'important pour moi, c'est le plan et la méthode des études. Dites-moi donc quel plan vous adoptez pour l'enseignement de l'histoire? »
Le professeur répond au désir du visiteur qui prend des notes sur un petit carnet. Ensuite, il assiste à une leçon sur les quatre âges de la civilisation.
« Quand la leçon fut finie, il demanda :
« Et qu'allez-vous faire maintenant?
— La langue allemande. A dire vrai, j'allais commencer la lecture, mais si vous préférez autre chose, on peut changer.
— Je vous en remercie. Voyez-vous, j'ai beaucoup réiléchi comment rendre plus libre le courant de la pensée. (En allemand, littéralement, faire les pensées courantes, flilssig.)
— Je n'oublierai jamais cette expression. Je tâchai de satisfaire son désir et donnai aux élèves un petit devoir.
« Je nommais un objet quelconque et les élèves devaient écrire sur leur cahier une lettre sur cet objet. L'étranger parut s'intéresser vivement à cet exercice. Il se mit à marcher entre les bancs, prenant tour à tour les cahiers des élèves et regardant ce qu'ils écrivaient et comment ils écrivaient.
« Je restai sur la chaire pour ne pas distraire les enfants.
« Quand le devoir fut presque achevé, l'étranger me dit :
« Pourrai-je emporter ce travail, il m'intéresse beaucoup?
— Cette fois, c'est trop! (Das ist doch starck!) pensai-je, mais je lui répondis poliment que ce n'était pas possible,
Léon Tolstoï.
(Photographie B. Heptkoba.)
que les enfants avaient acheté un cahier pour eux, que chaque cahier coûtait dix centimes, que Wcimar était une ville pauvre et que les parents seraient mécontents d'être obligés d'aclieter de nouveaux cahiers.
— On peut arranger cela », dit-il, et il sortit (l). »
Ne comprenant rien du manège de cet original, notre maître d'école prie son directeur de le venir voir, parce qu'il se passe dans sa classe « quelque chose d'extraordinaire » !
Le directeur arrive, l'autre le met au courant de la visite du mystérieux étranger. Mais justement le voici; il tient à la main un rouleau de papier acheté dans une boutique voisine. Le professeur présente son directeur, et, à son tour, Tolstoï de décliner ses noms et qualités.
Un comte, le maître d'école n'en revenait pas, et un Russe qui parlait si bien l'allemand !...
Bref, on fait recopier aux enfants leur devoir, et Tolstoï, lesté de cette fructueuse moisson, quitte ses hôtes complaisants et ahuris.
A léna, Tolstoï fait la connaissance d'un jeune professeur de mathématiques et le décide à le suivre en Russie- Les deux hommes font encore une station à Berlin, puis gagnent lasnaia Poliana.
Ce second voyage avait duré neuf mois.
Aussitôt rentré chez lui, Léon Nikolaievitch se préoccupe de son école. Et tout d'abord, deux importantes ([uestions se posent : Que faut-il enseigner? et comment l'enseigner? Toutes les méthodes, tous les plans pédagogiques qu'il a eu le loisir d'étudier de près, lui semblent également insulïisants. Après avoir longuement réfléchi, il s'en tient à sa première idée : faire de la liberté la base de tout enseignement.
A lasnaia Poliana, l'école était installée dans une maison de deux étages, deux pièces servaient de classe, une de cabinet de travail, et deux autres étaient réservées aux maîtres.
(1) D'après P. Birukov, op. cit.
En bas, dans le vestibule, les agrès de gymastique; à Tétage supérieur, un établi. Dans le vestibule, l'emploi du temps est affiché. A huit heures du matin, le maître qui habite l'école et a toujours quelques élèves près de lui, fait sonner la cloche par l'un d'eux. Bientôt, les enfants accourent du village.
«ï ... Les élèves n'apportent rien avec eux, ni livres, ni cahiers; ils n'ont pas de leçons à apprendre chez eux. C'est peu qu'ils n'aient rien dans les mains, ils n'ont rien non plus à porter dans leurs têtes. On ne les oblige nullement à se rappeler aujourd'hui ce qu'ils ont fait hier; la pensée de la future leçon ne les tourmente point; l'élève ne porte que soi, sa nature impressionnable et la certitude que l'école sera aussi gaie que la veille. Il ne pense pas à la classe avant qu'elle soit commencée. Jamais on ne fait de réprimandes, et il n'y a pas de retardataires, sauf peutêtre les plus grands, que les pères retiennent à la maison pour quelque travail. Et alors le grand garçon accourt à l'école au galop, tout essouflé. Tant que le maître n'est pas encore là, ils se réunissent, les uns près du perron, se bousculant sur les marches ou faisant des glissades dans l'allée, les autres dans les salles de classe. Quand il fait froid, en attendant les maîtres, les élèves lisent ou écrivent ou s'amusent. Les fillettes ne se mêlent pas aux garçons. Quand les garçons veulent jouer avec les filles, ils ne s'adressent jamais à une seule d'entre elles, toujours à toutes ensemble : « Hé! les filles! pourquoi ne patinez- vous pas? » ou : « Hé! les filles! êtes- vous gelées? » ou : (( Hé bien! les filles! allez toutes contre moi seul! » Seule une fillette de dix ans, très capable, se détache du groupe des filles. Et c'est elle seule que les garçons traitent en égale, toutefois avec une nuance de politesse, d'indulgence et de réserve (1). »
Pour Tolstoï, l'école n'a pas pour premier objet d'apprendre à lire et écrire aux enfants. Ce n'est pas parce
(1) Œuvres complètes de L.-N. Tolstoï, éd. P.-V. Stork : L'Ecole d'Iaanaia Poliana en nouembre et décembre.
qu'on sait lire et écrire qu'on est instruit. Combien de gens qui n'ont aucune idée de ces connaissances sont parfaitement capables de bien diriger leur vie, et d'occuper des places relativement importantes. D'autres qui savent lire et écrire ne sont bons à rien. Il est vrai que Tolstoï envisage seulement ici l'instruction du peuple. Il lui semble préférable d'enseigner à un paysan quelques principes d'agronomie plutôt que de lui faire perdre son temps à épeler l'alphabet. Mais à aucun prix il ne consentira à lui imposer quelque étude que ce soit; il se refuse absolument à faire peser sa volonté sur la volonté d'autrui. Il ne se reconnaît pas le droit d'obliger quiconque à subir son enseignement. Pour ce qui est de l'instruction universitaire, Tolstoï lui en veut surtout de retirer l'enfant de son milieu, on l'éloigné de la vie pour mieux le rompre à la discipline générale. C'est la mort de l'originalité, de la personnalité. Ce que préconise le maître d'Iasnaia Poliana pourrait, en somme, se résumer ainsi : profiter de la curiosité des enfants pour les instruire au fur et à mesure que leur désir d'apprendre se manifeste. Ce sont ses principes que l'écrivain met résolument en pratique dans ses écoles.
Maintenant pénétrons dans une classe.
Ce jour-là Tolstoï dit aux enfants : « Vous allez faire une narration sur un proverbe. »
Un proverbe! Qu'est-ce qu'un proverbe? Léon Nikolaievitch ouvrit un livre et lut : « Il nourrit avec la cuiller et pique les yeux avec le manche. »
Tous restèrent bouche bée. Tolstoï explique alors :
« Supposez qu'un paysan donne l'hospitalité à un pauvre et que, ensuite, il lui reproche cette bonne action; eh bien, il nourrit avec la cuiller et pique les yeux avec le manche ! »
— Mais comment écrire cela? firent les enfants. Il leur paraissait que c'était au-dessus de leur force.
— Ecris toi-même, fit l'un, s'adressant au comte.
« Tous étant à leur besogne, dit Tolstoï, je pris la plume, l'encrier et me mis à écrire.
« Eh bien! dis-je, à qui écrira le mieux, je compose avec vous. »
Les élèves étaient très fiers et s'amusaient beaucoup de voir « un grand -> composer avec eux. Dès qu'ils eurent achevé leur devoir, ils se massèrent autour de Léon Nikolaievitch, curieux de connaître ce qu'il avait écrit. A haute voix il leur lut sa composition : « Cela ne leur plut point, raconte-t-il, personne ne me loua, et, pour calmer mon amour-propre d'auteur, je me mis à leur narrer le plan de la suite. A mesure que je racontais, je me laissais entraîner. Je me corrigeais; et ils commencèrent à me souffler. L'un disait : « Non, pas ça, qu'il soit tout simplement soldat. — Non, ce sera mieux s'il le vole. — Non, ce ne sera pas conforme au proverbe, etc. (1). »
C'était à qui donnerait son avis. « Leurs exigences étaient à un tel point réfléchies et définies, dit Tolstoï, que plusieurs lois je me mis à discuter avec eux et dus céder. J'avais dans la tête les exigences de la régularité de la construction, de l'exactitude du rapport entre l'idée du proverbe et la nouvelle; eux, au contraire, savaient les exigences de la vérité artistique. »
Tolstoï voulait que le paysan qui avait ouvert sa porte au mendiant se repentit lui-même de sa pitié; mais cela ne paraissait pas vraisemblable aux enfants. A leur avis, une méchante femme devait intervenir dans cette histoire. Le maître, qui tenait à son idée ou faisait mine d'y tenir, expliquait qu'après avoir obéi à un bon mouvement, le paysan regrettait ensuite le morceau de pain donné au pauvre vieux. Cet argument ne convainquit personne. Alors, Tolstoï s'adressant à l'un des élèves :
« Mais quel homme est-il selon toi?
— Lui? Comme l'oncle Timothée, répond Fedka en souriant, une petite barbiche, il va à l'église et élève des abeilles.
— Il est bon, mais têtu? demandai-je.
(1) Tolstoï, Œuvres complètes, op. cit.
— Oui, répondit Fedka, il n'obéira pas à la femme. »
« Arrivés au passage où l'on amène le vieux dans l'isba, le travail devint très animé.
« Ici, évidemment pour la première fois, ils sentaient le charme de l'impression par la parole d'un détail artistique (1). »
Tenant compte des désirs des enfants, Tolstoï écrivait. Deux élèves surtout prenaient part à cet intéressant travail de création littéraire, si neuf pour eux, l'un qui voyait surtout les détails extérieurs, objectifs; l'autre qui sentait les mouvements intérieurs de l'âme, c'était le psychologue! Pour celui-là, Léon Nikolaievitch n'écrivait pas assez vite, il aurait voulu pouvoir exprimer rapidement l'émotion qu'il ressentait et qui mettait des larmes dans ses yeux. D'ailleurs, autoritaire au possible. Lui seul voulait parler et parler correctement, comme on écrit. Et il ne permettait pas qu'on changeât quoi que ce soit à la construction de ses phrases. Disait-il :
« Mes jambes ont des plaies, alors il ne permettait pas de mettre : J'ai des plaies aux jambes. Son âme, pendant ce temps, attendrie et irritée par la pitié, c'est-à-dire par l'amour, enveloppait chaque image dans la forme artistique et repoussait tout ce qui ne correspondait pas à l'idée de la beauté éternelle et de l'harmonie. Aussitôt que Siomka (l'autre élève, le réaliste) se laissait entraîner par l'exposé de détails disproportionnés, sur les moutons de l'étable, etc., Fedka se fâchait et disait :
« Va-t'en! Tu arranges déjà (2). »
Tout ce qui ne ressemblait pas à la vérité, à la réalité de la vie, tout ce qui lui paraissait artificiel lui déplaisait d'instinct. Ce petit paysan portait en lui un extraordinaire don de la mesure, et chaque détail proposé par l'un ou l'autre de ses camarades était écarté immédiatement s'il le trouvait superflu.
Quatre heures durant, Tolstoï et ses élèves travaillèrent
(1) Tolstoï, op. cit.
(2) Ib. id.
VOYACrES ET PÉDAGOGIE 119
ainsi; ni lui ni eux ne sentaient la fatigue ou la faim. Et, vraiment, à voir l'enthousiasme de Léon Nikolaievitch, on se demande qui, du maître ou des enfants, s'amusait le plus de ce curieux exercice pédagogique, et auquel il était le plus profitable.
Pour soutenir et propager ses idées sur l'enseignement populaire, Léon Tolstoï éditait alors une petite revue : lasnaia Polinna. Il décida d'y imprimer la nouvelle écrite avec la collaboration des enfants. Quand ceux-ci surent la chose, ce fut du délire, le petit l'edka en ressentit une émotion inouïe! Pour savoir ce qui se passait dan.s Pâme de Léon Nikolaievitch, nous n'avons qu'à lire les lignes suivantes :
« Je sentais que, depuis ce jour, pour lui s'ouvrait un monde nouveau, monde de plaisirs et de souffrances : le monde de l'art. Il me semblait avoir surpris ce que personne n'a le droit de voir : la naissance de la fleur mystérieuse de la poésie... J'éprouvais de la joie, parce que tout d'un coup, tout à fait à l'improviste, se découvrait à moi cette pierre philosophale que je cherchais en vain depuis deux années, l'art d'apprendre à exprimer ses pensées. Je ressentais de la crainte, parce que cet art provoquait de nouvelles exigences, un monde entier de désirs étrangers au milieu dans lequel, comme il m'avait semblé au premier abord, vivaient les élèves (l). »
Ainsi, nettement, lui apparaissait le danger d'une pareille méthode — car jamais il n'avait pensé à donner aux fils de paysans d'autres goûts et d'autres connaissances que ceux qui conviennent au bonheur simple de paysans. D'autre part quelle joie — comme un peu impure ! — d'assister àl'éclosion d'une conscience, à l'éveil d'une volupté nouvelle chez un enfant. « Je cessai la leçon parce que j'étais trop ému, » dit-il. Un vague sentiment, « le remords d'un sacrilège quelconque » l'agitait.
<( Il me parut, écrit il, que je dépravais la nature primi-
(l) Tolstoï, Œui'res complètes : Qui doit enseigner l art litlcraire et à qui? T. XIII, P.-V. Stock, éd.
tive et pure des petits villageois. J'eus l'obscur sentiment d'une sorte de sacrilège. Je me croyais semblable à ces vieux débauchés qui aiguisent leur imagination fatiguée devant des tableaux vivants où des enfants se tordent en des poses voluptueuses. »
Tolstoï nous fait également assister à un cours de géographie et à deux leçons d'histoire. Les résultats de ces leçons sont assez problématiques. Tout d'abord Léon Nikolaievitch s'imagine que les enfants le comprennent et retiennent beaucoup de ce qu'il leur dit; plus tard, il s'aperçoit qu'il n'en est rien. Son tort est de parler à ses élèves de choses que leur jeune intelligence ne peut saisir. Il veut aller trop vite en besogne, puis, sous prétexte d'amuser ces petits garçons et ces petites filles — s'ils s'ennuyaient ils n'apprendraient pas! — il leur raconte trop de choses et sans ordre. Tout cela doit mener une danse infernale dans leurs jeunes cerveaux. Un jour, par exemple, il entre dans la classe au moment où le professeur, un Allemand, faisait une leçon d'histoire. 11 parlait de temps très anciens. La plupart des enfants — surtout les filles — dormaient. On les laissait dormir, ainsi le voulaient les théories du maître sur la liberté. Mais, lorsque Tolstoï, sans s'inquiéter de la chronologie historique, se mit à les entretenir d'Alexandre !«•• et de Napoléon, voilà tous les enfants qui se réveillent et se rapprochent de Léon Nikolaievitch : les uns montent sur les tables, les autres se glissent dessous, chacun se plaçant selon sa fantaisie.
La Révolution française, Bonaparte s'élevant au pouvoir, tout cela intéresse vivement le petit auditoire, mais ce fut bien autre chose lorsque Tolstoï arriva à la campagne de Russie. « Quoi, est-ce qu'il nous prendra aussi? dit un élève. — Non, fit un autre, Alexandre lui fera voir!... » Mais Alexandre, et ses généraux Koutouzov, Barclay, rien ne résiste devant l'Empereur traînant douze peuples à sa suite. C'est la consternation dans la classe. L'incendie de Moscou et la retraite de Napoléon commencèrent à rasséréner tous les visages ; arrivé au passage de
la Bérésina et à la déroute de la Grande Armée, les cris de joie éclatèrent. Tolstoï étant venu à dire que les Allemands, après avoir combattu les Russes, s'allièrent à eux,
Alexandre II.
tous les élèves de crier à leur professeur, un Allemand « Ah! vous êtes comme ça! Quand nous sommes faibles
vous êtes contre nous, et quand nous sommes forts vous
êtes avec nous! » Et ils se mirent à le conspuer si fort
qu'on les entendait dans la rue.
Nous imaginons mal une pareille scène dans une école
française!
Cependant, comme toujours, Tolstoï se blase assez vite des plaisirs de la pédagogie active. D'ailleurs, sa santé était très altérée. Il s'était donné avec trop de passion à sa tâche de maître d'école, et ses fonctions d'arbitre territorial qu'il exerçait dans le même temps, l'avaient beaucoup fatigué aussi. Au printemps de 1862, il partit donc dans la province de Samara, faire une cure de koumiss.
Ce fut pendant son absence que l'on perquisitionna chez lui. Une perquisition? — Eh oui, Tolstoï, comme arbitre territorial, s'était fait beaucoup d'ennemis; sans doute on chercha, par vengeance, à jeter la suspicion sur son œuvre scolaire. On connaissait ses penchants sociaux, on eut l'air de redouter sa méthode pédagogique ; la liberté y tenait une place trop importante, cela devenait de la propagande révolutionnaire. Aussi bien, un beau matin, un colonel de gendarmerie avec une brigade de ses troupes, un inspecteur de police, des agents... se présentèrent à lasnaia Poliana. Tout fut bouleversé, mis sans dessus-dessous. On fouilla la maison, l'école, l'écurie; tiroirs, coffres, armoires, commodes, placards, rien ne fut oublié... et, naturellement, on ne mit la main sur rien de suspect.
Lorsque Tolstoï apprit quelle mesure policière on avait osée contre lui, il entra dans une violente colère. « Si je m'étais trouvé là, écrit-il à la comtesse A. -A. Tolstoï, sûrement je serais maintenant jugé comme assassin. » Outre les vexations et les grossièretés des policiers envers les siens, ce qui l'exaspérait le plus, c'était l'effet déplorable de cette perquisition sur les paysans,
« Je ne veux pas laisser cette affaire comme ça, et je ne le puis pas, écrit-il. Toute l'œuvre où je trouvais ma joie et ma satisfaction est gâtée; ma tante est si malade de frayeur que probablement elle ne s'en remettra pas. Les paysans ne me regardent déjà plus comme un homme honnête, réputation que je m'étais acquise par des années de labeur, mais comme un criminel, un incendiaire ou un faux-monnaycur, qui no s'en est tiré que par la ruse... « Quoi, mon cher, on t'a pincé!... Assez nous chanter
rhonnêtcté,la justice... On a failli te coffrer toi-même (1). »
Aussi, lors du passage d'Alexandre II à Moscou, il lui remet personnellement une supplique par laquelle il demande une réparation. Le tsar lui fit présenter des excuses par un aide de camp. Gela n'empêcha pas quelques fonctionnaires zélés de poursuivre leurs obscures menées contrel'écrivain, sans succès d'ailleurs, le ministre de l'Instruction publique ayant donné avis que l'enseignement pédagogique du comte L. Tolstoï méritait le respect et qu'il se croyait obligé de l'aider, encore qu'il ne partageât pas toutes ses idées.
Malheureusement ces vexations achevèrent de dégoûter Tolstoï et arrêtèrent brusquement l'œuvre d'éducation à laquelle, durant plus d'un an. il avait consacré le meilleur des forces intellectuelles et physiques. Mais, en 1869, il y reviendra. Cette fois, il tiendra compte de l'expérience acquise : c'est toute une méthode nouvelle qu'il appliquera dans son école installée dans sa propre maison!
Tout d'abord il compose un syllabaire et un manuel de langue russe à l'usage des enfants, puis des recueils de poésies populaires pour les petits paysans, et, enfin, des livres simples et pratiques où l'on trouve des démonstrations simplifiées d'arithmétique et quelques notions d'astronomie. Cette dernière science l'émerveillait; des nuits entières, il s'absorbait dans la contemplation du ciel étoile.
La nouvelle école, nous l'avons dit, était installée dans sa maison; quant à l'enseignement, il était donné par luimême et tous les membres de sa famille — sans oublier ses enfants, les aînés, âgés de sept et huit ans. Les élèves étaient une trentaine.
A cette époque Tolstoï n'a plus ses préjugés de 18G0 sur l'écriture et la lecture; apprendre à lire et à écrire lui semble le premier devoir du maître d'école. Il abandonne aussi la méthode de lecture dite phonétique qu'il avait tout d'abord employée dans ses écoles et la remplace par
(1) P. Birukov, op. cit.
une nouvelle dont il est l'inventeur. Elle consiste « à épeler les caractères ensemble, voyelles et consonnes, et à composer la syllabe auditivement, sans le livre. » Cette méthode obtient un plein succès, en trois ou quatre leçons un élève intelligent apprend à lire, du moins Tolstoï l'assure. Mais ce n'est pas l'avis des pédagogues professionnels qui s'indignent de voir leurs procédés dinstruction méconnus. Alors, pour convaincre les incrédules, Léon Nikolaievitch invite un certain nombre d'instituteurs à venir contrôler par eux-mêmes les résultats dé sa méthode. Il y en a bientôt une douzaine ou deux établis chez lui : lasnaia Poliana n'est plus une école pour les enfants, c'est une école supérieure pour instituteurs! Non content de cette excellente propagande par l'exemple, Tolstoï, qui voulait intéresser à ses idées le plus grand nombre possible de pédagogues, décida d'aller exposer et défendre saméthodeàune séance publiquede law Sociétépour l'enseignement du peuple ». Ensuite, il emprunte l'organe de la presse. A tout prix, il veut triompher de l'incompréhension et de la mauvaise volonté des « officiels ». Résumant ses théories, il écrira : « Le seul critérium de la pédagogie, c'est la liberté; la seule méthode, l'expérience !» A la suite de cette active campagne, beaucoup d'instituteurs prennent ouvertement parti pour
Cependant, chez lui, dans sa maison, on commençait à trouver ces questions pédagogiques bien débordantes, la comtesse Tolstoï surtout qui n'était vraiment heureuse que quand elle voyait son mari occupé de littérature.
(( Notre vie sérieuse, la vie d'hiver, s'organise, écrit-elle à son frère en 1857. Léon est tout plongé dans l'instruction du peuple. Les écoles pour les enfants et des écoles où l'on formera les futurs instituteurs, tout cela l'occupe du matin au soir. Moi je regarde, étonnée ; je regrette les forces dépensées à ces occupations au lieu de les employer à écrire des romans, et je ne comprends pas jusqu'à quel point tout cela est utile, puisque tous ces efforts ne profi-
tent quà un tout petit coin de la Russie, le district de Krapvina (l). »
Mais le grand projet d'école normale où Ton aurait préparé de futurs instituteurs ne se réalisa pas. Tolstoï n'allait point tarder dailleurs à tourner sa pensée vers un autre problème, celui de la destinée humaine.
(1) S. A. Bers, Souvenirs sur Tolstoï (d'après P. Birukov et J.-\V. Bienstock).
Les Femmes dans la vie de Tolstoï
ON aurait tort, si l'on pensait trouver ici la relalion romanesque d'amours byroniennes. Sans doute, Tolstoï mena longtemps une vie dissipée, il eut probablement alors des aventures sentimentales ou simplement galantes! L'écho n'en est pas venu jusqu'à nous. Pas la moindre silhouette d'une maîtresse passionnée ou infidèle à crayonner en marge de ce chapitre; à peine l'ébauche de deux courts romans! Par contre quelques douces figures de femmes : une aïeule, une mère, la bonne tante Tatiana, et la comtesse Tolstoï, épouse dévouée du grand écrivain.
Parmi les i)lus anciens souvenirs de Tolstoï, l'un des meilleurs est celui qu'il a conservé de sa grand'mère paternelle, cette Pélagie Nikolaievna, qui était la fille du prince aveugle Nicolas Ivanovitch Gortchakov. Il la revoit encore avec sa camisole blanche, son jupon, ses mains blanches de vieille et son visage blanc, content, souriant. — Une vision de blancheur! — A la mort de son mari, elle était venue vivre auprès de son fils, à lasnaia Poliana. Elle adorait ses petits-enfants. C'est un vrai plaisir que leur ébahissement lorsqu'elle procédait à sa toilette et que de grosses bulles de savon se formaient entre ses doigts. Ces bulles de savon ! le petit Léon Nikolaievitch n'en croyait pas ses yeux. Quelquefois, aussi, deux valets la portaient, dans un cabriolet jaune, au milieu des bois où les enfants s'amusaient à cueillir des noisettes; ils en remplissaient ses poches, sa robe et jusqu'au cabriolet.
Chaque soir, à tour de rôle, un des enfants couchait
dans sa chambre. Léon Nikolaievitch allendait impatiemment son tour. Ce n'était pas tant, il faut le dire, pour demeurer toute la nuit auprès de Pélagie Nikolaievna que pour entendre Léon Stépanitch conter quelque histoire merveilleuse. Léon Stépanitch était une sorte de trouvère, un vieux conteur aveugle que le grand-père de Tolstoï avait acheté jadis, uniquement pour qu'il le divertît de contes et légendes appris ou de son invention. Gomment il vivait? on ne sait trop. Réfugié dans un coin de la maison, on ne le voyait que le soir. Alors, il montait à la chambre de Pélagie Nikolaievna, s'asseyait sur le rebord de la fenêtre et dînait de ce qu'on lui apportait de la table des maîtres.
< Je ne me rappelle pas si grand'mère se déshabillait dans la même chambre ou dans une autre, dit Tolstoï, ni comment on me mettait au lit, je me rappelle seulement que la chandelle était éteinte et qu'il ne restait plus qu'une veilleuse devant les icônes dorées. Grand'mère, cette remarquable grand'mère qui faisait de si extraordinaires bulles de savon, toute blanche sur du blanc, couverte de blanc, en bonnet blanc, était couchée haut sur les oreillers, et, de devant la fenêtre, s'entendait la voix régulière, calme de Léon Stépanitch : « Vous ordonnez de continuer? — Oui, continue. »
« Léon Stépanitch poursuivait de sa voix douce, sénile: » Petite sœur préférée, dit-elle, racontez-nous un de ces contes si étranges que vous savez si bien raconter. » « Volontiers, répondit Schéhérazade, je vous raconterai aussi l'histoire remarquable du prince Kamaralzaman, si notre souverain y consent. » Après avoir reçu le consentement du Sultan, Schéhérazade de commencer ainsi : « Un roi puissant avait un fils unique... (I) »
De tout ce beau conte le petit garçon ne comprenait pas grand'chose, il ne comprenait même rien du tout, mais il aimait ratmosphùrc recueillie de la chambre, la
(1). P. Birukov, Vie et Œuure, Mémoires de Tolstoï, T. I, J.-W. Biensloclc, Irad., P.-V. Stock, éd.
lumière mourante de la veilleuse, l'air mystérieux de sa grand'mère, « son ombre qui dansait sur le mur >>, la présence de l'aveugle et la monotonie de sa voix qui ne tardait pas à l'endormir profondément.
On le sait, Léon Nikolaievitch avait un an et demi lorsque sa mère mourut; naturellement, il ne lui en est resté aucun souvenir. Mais on lui en parla si souvent, lorsqu'il était enfant, il en entendit dire tant de bien, qu'il s'en est fait un pur et idéal portrait. En vérité, la mère de Léon Tolstoï n'était pas jolie, par contre elle possédait le charme de l'esprit et du cœur. Son instruction était grande, elle parlait et écrivait parfaitement l'allemand, l'italien, le français, l'anglais... et même le russe, ce qui était une rareté alors! Très artiste, elle aimait beaucoup à jouer du piano et aussi à raconter des histoires qu'elle inventait spontanément. Par-dessus tout cela, elle était bonne. Jamais elle ne disait du mal de personne; d'ailleurs elle vivait entièrement indifférente du jugement d'autrui, s'efforçant, pour sa part, à la modestie, ne tirant aucune vanité de son esprit ni de ses vertus.
Tolstoï, qui possède un certain nombre de lettres de cette charmante femme, a fait une curieuse observation : « A cette époque, écrit-il, c'était la mode des lettres exprimant des sentiments exagérés. « Incomparable », « mon adorée », « joie de ma vie » étaient les épithètes les plus répandues entre proches, et plus elles étaient pompeuses, moins elles étaient sincères. Ce trait, bien qu'assez légèrement, se remarque dans les lettres de mon père. Il écrit : « Ma bien douce amie. Je ne pense qu'au bonheur d'être auprès de toi. »
(( Je doute que ce fut tout à fait sincère. Tandis qu'elle écrit toujours : « Mon bon ami », et dans une de ses lettres elle dit simplement : « Le temps me paraît long sans toi, quoique, à dire vrai, nous ne jouissons pas beaucoup de ta société quand tu es ici (1). »
(Ij P. Birukov, op. cil.
Elle ne signe jamais que : « Ta dévouée Marie. » Peutêtre convient-il de dire qu'il n'y eut entre les deux époux que des sentiments de respect et d'amitié, du moins du côté de la jeune femme. Lorsqu'elle entra dans la famille Tolstoï elle avait encore le cœur gros d'amour pour un premier fiancé mort depuis peu. Tout son besoin de tendresse, elle le reporta sur ses enfants. Celui qu'elle aima le plus, ce fut Nicolas, son fils aîné qui lui ressemblait beaucoup moralement. Elle poussait son affection jusqu'à tenir le journal de sa conduite. Elle suivait heure par heure le développement de sa jeune pensée et les mouvements de son âme. Elle s'affligeait de ce qu'il fût trop sensible, ou bien de ce qu'il s'embarrassait de choses simples. Voulant dire « bonjour » ou « bonsoir > il dira : « Je vous remercie. » Et cette tendre mère était navrée de ces confusions de mots qui dénotaient une inaction et une gaucherie de raisonnement regrettables chez l'enfant.
Lorsqu'elle était jeune fille, la mère de Tolstoï s'était prise d'une véritable passion pour une jeune Française. On trouve un écho de cette passion dans une page qu'elle écrit à propos de l'amitié de deux jeunes filles de ses amies : « Je m'arrange très bien avec toutes les deux; je fais de la musique, je ris et je folâtre avec l'une, et je parle sérieusement, je médis du monde frivole avec l'autre ; je suis aimée à la folie par toutes les deux ; je suis la confidente de chacune; je les concilie quand elles sont brouillées, car il n'y eut jamais d'amitié plus querelleuse et plus drôle à voir que la leur : ce sont des bouderies, des réconciliations, des injures, et puis des transports d'amitié, enfin j'y vois comme dans un miroir l'amitié exaltée et romanesque qui a animé et troublé ma vie pendant qu(3lques années. Je les regarde avec un sentiment indéfinissable, quelquefois j'envie leurs illusions que je n'ai plus, mais dont je connais la douceur : disons-le franchement, le bonheur solide et réel de l'âge mûr vaut-il les charmantes illusions de la jeunesse, où tout est embelli par la toute-puissance de l'imagi-
nation? Et quelquefois je souris de leur enfantillage (i\ »
Il est dommage vraiment que Tolstoï n'ait pas de souvenirs personnels de cette sentimentale Marie Volkonski, que de pages exquises nous aurions eu!
Nous savons encore qu'elle aimait infiniment Léon Nikolaievitch, c'était son « petit benjamin ». Lorsqu'on lui avait enlevé son cher Nicolas pour le confier à des précepteurs, toute son affection s'était reportée sur le dernier né. Le meilleur de son temps, elle le lui consacrait; elle abandonnait tout pour être plus entièrement à lui, son piano, ses promenades et jusqu'à la lecture de VÉmile de Rousseau, son auteur favori.
De l'aveu même de Tolstoï, la personne qui eut le plus d'influence sur sa vie, après son père et sa mère, ce fut sa tante Tatiana Alexandrovna Ergolski. Lorsque nous disons sa tante, nous suivons en cela l'exemple de l'écrivain et de tous les siens, mais, en réalité, Tatiana Alexandrovna était une parente éloignée de la grand'mère de Léon Tolstoï. Très jeune, elle était restée orpheline et pauvre, les grands-parents de Léon Nikolaievitch la recueillirent et la firent élever avec leurs enfants.
Tolstoï, qui l'entoura de sa vénération, rapporte le fait suivant qui donne une idée de la fermeté de son caractère. Elle était encore une gamine. Un jour elle lit l'histoire de Mucius Scévola et la voici discutant avec les autres enfants pour savoir si l'un d'eux serait capable de supporter stoïquement la douleur. Elle dit qu'elle s'en sentait la force, alors un garçon alluma une bougie et y enflamma une règle : « mets-la sur ton bras, » dit-il. Elle tendit son bras et elle endura sans une plainte l'atroce brûlure.
Tatiana Alexandrovna avait été très séduisante dans sa jeunesse, mais lorsque Tolstoï commença à s'intéresser à elle, elle avait déjà passé quarante ans et, écrit-il, «je ne me suis jamais demandé si elle était belle ou non; je l'aimais tout simplement, et j'aimais ses yeux, son sourire,
(1) En français dans l'original. (D'après P. Birukov.
sa main brune, large, courte, traversée d'une veine énergique (1) ».
Elle était du même âge que le père de Léon Nikolaievitch, et il est probable qu'elle l'aima. Sans doute son rêve et son bonheur auraient été qu'il en fît sa femme. Mais elle était sans fortune, elle se sacrifia pour que Nicolas Ilitch Tolstoï pût épouser une fille riche. Après la mort de la mère de Tolstoï elle fut à même de réaliser ses vœux, elle refusa, ne voulant pas « altérer les liens purs » qui l'unissaient à celui qu'elle aimait. Elle n'accepte pas la proposition que lui fait le comte de lui donner son nom, mais elle accepte de lui consacrer sa vie et de servir de mère à ses enfants.
Tatiana Alexandrovna était une créature de dévouement et d'amour; l'amour fut la petite lampe qui brûla toute sa vie dans son cœur et lui donna la force de supporter toutes les tristesses, tous les sacrifices. Elle aimait le comte Tolstoï, ce fut lui qu'elle aima dans ses enfants. Comme la mère de Léon Nikolaievitch, elle était la bonté personnifiée, jamais un mot blessant pour qui que ce fût ne sortit de sa bouche. « Elle faisait intérieurement l'œuvre d'amour — écrit Tolstoï avec reconnaisance et émotion, — c'est pourquoi elle n'avait jamais besoin de se hâter nulle part; et ces deux qualités : l'amour et le calme, insensiblement, attiraient à elle et donnaient un charme particulier à son intimité (2). »
Lorsqu'il était enfant, il avait pour elle des élans d'amour passionné, il lui arrivait alors de prendre sa main et d'y poser longuement ses lèvres pendant que de tendres larmes s'échappaient de ses yeux. Encore aujourd'hui, il ne peut évoquer son souvenir sans être ému. Parfois, il se laisse aller à rêver au temps passé auprès de sa bonne tante Tatiana; il se rappelle leurs intimes et calmes soirées d'hiver, ces soirées auxquelles il doit les meilleures de ses pensées, les meilleurs mouvements de
(1) P. Birukov, op. cit.
(2) Ib. id.
son âme. Il se souvient aussi de la délicieuse naïveté de Tatiana Alexandrovna. Un jour il lui explique le fonctionnement du télégraphe dont les poteaux et les fils venaient de faire leur apparition en Russie. « Oui, oui, je comprends, mon cher », disait-elle. Et tout à coup, après avoir observé un bon moment les fils : « Mon cher Léon, que signifie cela? Je ne vois courir aucune lettre 1... »
L'influence de cette excellente femme sur Tolstoï aura été considérable, ce fut elle qui façonna son Ame, qui y
Tolstoï dans les pâturages.
(Photographie B, Heptkoba.)
versa la tendresse et ce grand besoin d'isolement et de réflexion.
Pour connaître la profonde affection de l'écrivain pour sa tante Tatiana, pour comprendre tout ce qu'elle fut pour lui et l'intimité de cœur qui les rapprochait, il nous sulTira de lire ce qu'il lui écrivait de Tiflis, en 1852. Après lui avoir dit que toutes les lettres qu'il reçoit d'elle le font pleurer de tendresse, — et la dernière reçue est si pleine de tristesse que ses larmes ont coulé plus abondantes ! — il ajoute : « C'est vous qui toujours m'avez donné des conseils et quoique malheureusement je ne les aie pas suivis quelquefois, je voudrais toute ma vie n'agir que d'après vos avis... En disant que c'est votre tour de
nous quitter pour aller rejoindre ceux qui ne sont plus et que vous avez tant aimés, en disant que vous demandez à Dieu de mettre un terme à votre existence qui vous semble si insupportable et isolée, pardon, chère tante, mais il me paraît qu'en disant cela, vous offensez Dieu et moi et nous tous qui vous aimons tant... Pour faire plaisir à qui, voudrais-je devenir meilleur, avoir de bonnes qualités, avoir une bonne réputation dans le monde? Quand je fais des plans de bonheur pour moi, l'idée que vous partagerez et jouirez de mon bonheur m'est toujours présente; quand je fais quelque chose de bon, je suis content de moi-même, parce que je sais que vous serez contente de moi. Quand j'agis mal, ce que je crains le plus c'est de vous faire chagrin. Votre amour est tout pour moi, et vous demandez à Dieu qu'il nous sépare? Je ne puis vous dire le sentiment que j'ai pour vous, la parole ne suffît pas pour vous l'exprimer et je crains que vous ne pensiez que j'exagère, et cependant, je pleure à chaudes larmes en vous écrivant... (1) »
Voilà les sentiments de Léon Tolstoï pour celle qui fut son éducatrice, pour celle qui prit soin de ses jeunes années et n'eut jamais pour lui, malgré tous les écarts de sa vie, que des mots d'amour et de consolation.
Tatiana Alexandrovna Ergolski s'éteignit doucement à lasnaia Poliana, dans les bras de Léon Nikolaievitch qu'elle ne cessa de reconnaître jusqu'à la dernière et suprême minute.
Nous l'avons dit et il nous faut le dire encore, nous manquons de renseignements sur les femmes qui furent plus ou moins les maîtresses de Tolstoï au temps de sa jeunesse orageuse. Les seuls documents que nous possédions ont trait à ses amours toutes platoniques pour une fille cosaque qu'il connut au Caucase. Encore devronsnous pour parler de cette aventure romanesque, nous référer presque uniquement à ce qu'en a rapporté Tolstoï dans les Cosaques.
(1) En français dans l'original. (D'après P. Birukov.)
LES FExMMES DANS LA VIE DE TOLSTO( 135
Tolstoï venait d'arriver à Stari-Iourt et il s'était mis à la recherche d'un logement. Il avise une petite maison, en courant il gravit les quelques marches du perron et pousse la porte du vestibule. Une belle fille, « vêtue seulement d'une chemise rose, selon l'usage des filles cosaques » se sauve, cachant à demi son visage de sa « large manche tatare ». A peine s'il a le temps d'apercevoir « ses formes vigoureuses et virginales que dessinait sa fine chemise en toile imprimée, ses beaux yeux noirs qui le regardaient avec une curiosité d'enfant effarouché ». Mais, si peu qu'il la vit, ce fut assez pour qu'il s'écriât intérieurement : « La voilà! » — Ainsi lui apparut-elle pour la première fois.
Ayant réussi à se mettre d'accord avec les parents de la jeune fille, — elle s'appelait Marianna. — installé dans une isba voisine de la leur, il devait la revoir journellement. Mais cette fille simple lui en imposait terriblement, il avait toujours été très timide avec les femmes, d'ailleurs, et il n'osait aborder franchement celle-ci. Marianna l'avait tôt deviné, cependant, se souciant peu de ses sentiments, elle fuyait plus qu'elle ne recherchait les occasions d'être seule avec lui. Et puis n'était-elle pas fiancée à un Cosaque! Un soir pourtant, chez un jeune officier qui donnait de petites fêtes, Léon et Marianna se rencontrèrent.
<i C'était la première fois qu'Olénine (1) voyait en plein le visage de la jeune fille; jusqu'à ce moment, il ne l'avait vue que couverte jusqu'aux yeux d'un mouchoir. On avait raison de dire qu'elle était la plus belle fille de la stanitsa. Oustinka était jolie, forte, fraîche et rose; elle avait des yeux bruns, pétillants de gaieté, un sourire constant sur ses lèvres vermeilles, toujours bavardant, toujours riant; Marianna n'était pas une jolie fille, c'était une beauté parfaite. Ses traits auraient paru trop prononcés et trop grands, n'eût été sa haute taille élancée, sa puissante
(1) Le héros de la nouvelle, sous les traits duquel nous reconnaissons Tolstoï.
poitrine, ses larges épaules, et principalement cette expression à la fois tendre et sévère de ses longs yeux noirs ombragés de cils foncés, et ce sourire caressant de sa bouche. Elle souriait rarement, et son sourire frappait toujours. Elle était la force et la santé mêmes. Toutes ces jeunes filles étaient charmantes, mais elles toutes, et Béletsky, et le soldat qui avait apporté les friandises, tous regardaient involontairement Marianna, et en se tournant vers les jeunes filles, on ne s'adressait qu'à Marianna, Elle avait l'air d'une jeune reine, heureuse et fîère, entourée de ses sujets (1). »
Olénine voulut l'embrasser — - n'avait-elle pas embrassé son hôte? — Sans doute, mais celui-là n'était pas Olénine. Elle se débat, renverse tout, s'arrache aux bras du jeune homme. Notre amoureux est tout confus, il hésite, et son trouble est d'autant plus fort que son ami vient de l'enfermer avec Marianna. Enfin, il a honte de sa timidité, il saisit la jeune fille à pleins bras et l'embrasse sur la joue et sur la tempe. A ce moment on les délivrait : Marianna courut rejoindre ses amies en éclatant de rire.
Cette fois la glace est rompue, Léon Nikolaievitch aborde franchement Marianna partout où il la rencontre. Souvent aussi, il vient passer la soirée chez les parents de la jeune Cosaque. Cela devint une habitude et personne n'y faisait attention. Pendant que la vieille femme s'occupe du ménage, il s'entretient avec les hommes.
« Parfois il prenait un livre et lisait. Marianna restait accroupie comme une biche sauvage sur le poêle ou dans un coin obscur de la chambre. Elle ne prenait jamais part à la conversation, mais Olénine voyait ses yeux, son visage, suivait ses moindres mouvements, entendait le bruit des graines qu'elle grignotait, savait qu'elle l'écoutait attentivement, et sentait sa présence quand il lisait, sentait son regard attaché sur lui, et quand, en levant les paupières, il rencontrait le feu de ses yeux, il cessait brusquement de parler et la regardait en silence. Elle se
(1) Tolstoï, Les Cosaques, éd. Hachette et G'
La comtesse Léon Tolstoï en 1860.
cachait aussitôt, et lui, affectant d'être absorbé dans sa causerie avec la vieille, prêtait avidement l'oreille à la respiration de la jeune fille, à ses légers mouvements et attendait encore son regard (1). »
Qu'espérait-il? Rien. Il savait Marianna fiancée et n'aurait pas voulu l'enlever au beau garçon qui devait faire son bonheur. Pour lui, il lui suffisait de vivre dans son sillage. Avec sa continuelle manie de philosopher et de réfléchir surtout, au lieu de se laisser vivre tout uniment, il lui arrivait de penser à sa vie d'autrefois, à ce qu'il était, à l'existence qui l'attendait lorsqu'il aurait regagné Pétersbourg. Combien alors cela lui semblait vain et méprisable. La vraie vie, c'étaient ces gens simples qui en jouissaient sainement. La sagesse aurait été de se faire naturaliser Cosaque, d'acheter une cabane, du bétail, d'épouser une Cosaque et de vivre là, dans ce coin perdu du monde. Oui, il songeait à cela.
Lorsqu'il ne courait les bois le fusil à la main, il s'amusait à regarder Marianna donner à manger aux animaux; U la suivait au milieu des vignes et l'aidait à cueillir les grappes aux grains serrés et jaunes comme l'or.
« Vas-tu bientôt te marier? » interrogeait-il. Comme elle ne répondait pas, il disait encore : « Aimes-tu Loukachka? »
— Est-ce que cela te regarde?
— Je l'envie!...
— Dis donc!
— Je te jure..., tu es si belle (2) !
Il n'osait pas en dire davantage... il avait peur de sa pensée. Dans une lettre adressée à ses amis de Moscou, Olénine écrit — nous disons Olénine parce que la lettre n'a été écrite qu'en vue du roman, mais, de fait, ce sont bien les idées de Tolstoï lui-même qu'elle reflète :
« Trois mois se sont passés, dit-il, depuis que j'ai vu Marianna pour la première fois. Les préjugés de la société
(1) Tolstoï, Les Cosaques.
(2) Les Cosaques.
que je quittais étaient encore vivants en moi. Je ne me croyais pas capable d'aimer cette femme; je l'admirais comme j'admirais la beauté des montagnes, la splendeur du ciel, et je ne pouvais faire autrement, car elle est belle comme la nature. Plus tard je sentis que la contemplation de cette beauté me devenait indispensable, et je me demandais si je l'aimais réellement. Mais je n'éprouvais rien de ce que je croyais être l'amour. Ce n'était ni le sentiment de l'isolement, ni le désir de l'épouser, ni amour platonique, encore moins amour charnel. J'avais soif de la voir, de l'entendre, de la sentir près de moi, et alors j'étais, non pas heureux, mais calme. »
Ce calme durera-t-il? Non, car tout à coup il voit clair en lui, il voit plus profondément peut-être même qu'il ne le voudrait. Il s'écrie alors :
« J'aime cette femme d'un amour vrai, immense, unique. Je ne crains pas de m'abaisser par cet amour, j'en suis fier; — je ne l'ai pas appelé, il s'est emparé de moi, contre ma volonté même; j'ai voulu me réjouir des amours de Marianna et de Lucas, et je n'ai fait qu'aiguillonner mon affection et ma jalousie. Ce n'est pas un sentiment idéal, comme j'en éprouvais autrefois, ce n'est pas un entraînement créé par mon imagination et caressé à loisir, c'est encore moins un amour sensuel. Peut-être est-ce la nature entière, la personnification du beau que j'aime en elle. Ce n'est pas par ma propre volonté que je l'aime, c'est par la force des éléments, de Dieu même; c'est le monde entier qui m'impose cet amour et me crie : Aime! Je l'adore de tout mon être. En l'aimant, je me sens une parcelle indivisible de la nature (1). »
Et alors, il ne sait plus ce qu'il dit, ce qu'il pense, ce qu'il fait; il y a du vide en lui, et en même temps une force obscure habite sa poitrine. Est-il vrai qu'il se soit juré de ne pas faire de Marianna sa maîtresse et encore moins sa femme? Peut-être... Il ne se souvient pas bien. Ce qui est vrai, c'est quil la désire de tout son être, qu'il
(1) Les Cosaques.
la veut, et fera n'importe quoi pour l'avoir. Un soir, Marianna se mettait au lit.
« Il s'approcha d'elle, voulut parler, mais la voix lui manqua. Elle s'accroupit sur le lit, repliant sous elle ses pieds et se serrant contre le mur; elle le regardait en silence, d'un œil farouche et épouvanté : il lui faisait peur, et Olénine le sentait. Il eut honte et pitié, et pourtant il était content de lui inspirer ne fût-ce que ce sentiment.
« Marianna! dit-il, n'auras-tu jamais pitié de moi? Je ne saurais dire combien je t'aime! »
Elle se recula encore vers le mur.
« C'est le vin qui parle en toi, tu n'obtiendras rien!
— Non, je ne suis pas ivre. Refuse Loukachk, je t'épouserai, »
« Qu'ai-je dit? pensait-il en prononçant ces paroles; les répéterai-je demain. Oui, certes, maintenant et après! » répondait sa conscience.
« M'épouseras-tu? »
Elle le regardait d'un air sérieux, son effroi était passé.
« Marianna! je deviens fou! ordonne, je ferai ce que tu voudras. »
« Et des paroles passionnément insensées sortaient à flots de sa bouche (1). »
Mais est-ce qu'un gentillomme épouse une Cosaque? elle ne le croyait pas. « Va-t-en ! » disait-elle. Lui, jurait qu'il l'épouserait et il la serrait dans ses bras, balbutiant, délirant, la tête perdue... Marianna se dégage brusquement, saute de son lit et, pieds nus, s'enfuit...
Le lendemain, nouveaux serments. Cette fois la fille commence à envisager ce mariage insensé comme possible. Être la femme d'un gentilhomme, quel rêve! Hélas, un événement banal suffît à montrer au jeune homme l'absurdité de sa conduite, il comprit qu'on ne l'aimait pas. Au milieu de ces Cosaques, il était l'étranger, presque
(1) Tolstoï, Les Cosarjues.
l'ennemi. Alors, courageusement il quitte Stari-Iourt, allant rejoindre son régiment.
Ainsi finit cette idylle romanesque, qui manqua un moment modifier la destinée de Léon Tolstoï.
L'auteur d\Anna Karénine, malgré son caractère indépendant, et aussi, malgré ses débordements et ses débauches déjeune homme, songea de très bonne heure à régulariser le cours tumultueux de sa vie par le mariage. Il était encore au Caucase qu'il faisait déjà des projets d'établissement. Dans une lettre adressée de Tiflis à sa bonne tante Tatania, il se plaît à tracer un tableau de l'existence qu'il se souhaite. Il se voit à lasnaia : « Vous avez un peu vieilli, dit-il, mais vous êtes encore fraîche et bien portante. » Il est marié, sa femme est une personne douce, bonne, aimante qui a pour Tatiana Alexandrovna la même affection que lui-même. Pour les enfants — car il aura des enfants — elle oublie son rôle de tante et de mère et la voici devenue « grand'maman ». C'est le parfait bonheur!
Lorsqu'il revint de Crimée, de quatre ans plus vieux, fatigué et un peu écœuré du métier militaire, l'idée de la vie de famille s'empai% à nouveau de lui. 11 est en mal de mariage! Comme Carmen il pourrait chanter :
Qui veut m'aimer, je l'aimerai!
Et voici que passant par Moscou, il fait la connaissance de M"« V. A..., dont les parents ont des propriétés voisines des siennes, à lasnaia. La jeune fille est charmante, le cœur de Léon Nikolaievitch qui ne demande qu'à flamber s'enflamme!
Suivons le roman.
Durant l'été de 1856, les parents de M"« V. A... s'étant installés dans leur domaine, non loin de chez Tolstoï, les jeunes gens se virent beaucoup. Leur intimité devint telle que tout le monde les tint pour fiancés. Au mois d'août une séparation eut lieu, la jeune fille ayant voulu assister au couronnement d'Alexandre II, à Moscou. Et,
dès la première lettre qu'elle écrira, narrant avec enthousiasme les fêtes auxquelles elle a pris part, s'amusant follement, Léon Nikolaievitch éprouvera un malaise, comme une désillusion. C'est qu'il n'aime pas M"® V. A... de cet amour sauvage et sensuel qu'il eut pour Marianna. Ce n'est pas le coup de folie de Stari-Iourt. Le sentiment qu'il ressent pour la jeune fille est infiniment plus réservé, plus tendre, plus doux peut-être. Enfin, il ne saurait oublier qu'il lui demande d'être sa femme, c'està-dire la compagne de sa vie, celle-là qui nous comprend, qui nous soutient de son affection, la consolatrice et l'amie dont tout homme a besoin. M"« V. A... a-t-elle les qualités de cœur et d'intelligence nécessaires pour remplir ce rôle privilégié? Tolstoï s'interroge. Il la voit si évaporée, si fermée à tous ses projets, si loin de s'intéresser à l'idéal social qu'il poursuit, la peur le prend... Et ce sont des alternatives de confiance et de doute. Un jour, il se montre amer, sarcastique avec la jeune fille, il ne lui cache pas combien il souffre à la découvrir si éloignée de lui, — si peu digne de son amour; le lendemain il lui demande pardon de tous ces mots blessants. Puis, derechef, il hésite sur elle et sur lut-même. Quelle est la force et la sincérité de leurs sentiments? Une épreuve lui semble indispensable. Il part pour Pétersboug, il s'éloigne volontairement de celle qu'il aime, afin de se ressaisir et de s'analyser avec calme. Une correspondance s'établit alors entre eux. Il raisonne vraiment trop; ce ne sont pas des lettres d'amour qu'il écrit, mais bien des discours moraux : tantôt il disserte sur la nature de la sympathie et tantôt sur le sérieux qui doit présider aux rapports de l'homme et de la femme. On comprend que ces missives philosophico-sentimentales donnent de l'humeur à la jeune fille et l'on ne s'étonne qu'à moitié lorsqu'on apprend — et Tolstoï l'apprit également — que M^^* V. A... menait, à côté de ses relations avec l'écrivain, une intrigue avec un professeur de musique.
La découverte de cette intrigue fut une profonde blessure pour Tolstoï. Au premier moment il voulut rompre
brusquement, puis il réfléchit qu'il valait mieux laisser les choses aller lentement, la rupture serait moins brutale. Nous pensons qu'il songeait surtout à lui dans cette affaire, il craint de souffrir, il a pitié de lui.
Cette situation faus^^^e durera quelque temps. Il n'existe plus entre M^^® V. A... et Léon Nikolaievitch qu'un sentiment d'amitié — encore que Tolstoï se fasse encore parfois des illusions. Il écrit à sa tante : « Aussitôt après mon départ, une semaine après, il me semblait que j'étais amoureux. Mais avec mon imagination ce n'est pas difficile. Et maintenant, surtout après que je me suis mis sérieusement au travail, je désirerais beaucoup pouvoir dire que je suis amoureux, ou tout simplement que je l'aime, mais il n'y a pas cela. » En somme il est sûr de ne pas aimer. Quelques lignes plus loin, il ajoute cependant : « Néanmoins, je me dis que si j'étais convaincu de la constance de son amour pour moi, si elle m'aimait toujours, même pas comme maintenant, mais plus que tous les autres, je n'hésiterais pas une seconde à l'épouser (1). w C'est donc qu'il aime encore — mais il doute de la jeune fille! Ils continuent d'ailleurs toujours de s'écrire, mais à chaque lettre le fossé se creuse un peu plus entre eux. Enfin, le jour arrive où il ne leur est plus possible de se tromper plus longtemps l'un l'autre. Tolstoï mande alors à sa tante :
« Vous rappelez-vous, chère tante, comme vous vous êtes moquée de moi quand je vous ai dit que je partirai pour Pétersbourg pour m'éprouver, et, cependant, c'est à cette idée que je suis redevable de n'avoir pas fait le malheur de la jeune personne et le mien, car ne croyez pas que ce soit de l'inconstance ou de l'infidélité, personne ne m'a plu pendant ces deux mois, mais tout bonnement j'ai vu que je me trompais moi-même et que non seulement jamais je n'ai eu, mais je n'aurai pour V. le moindre sentiment de l'amour véritable (2). »
(1) Lettre en français dans l'original. (D'après P. Birukov.
(2) En Trançais dans l'original. (D'après P. Birukov.)
Quelques jours après avoir écrit cola, Tolstoï partait pour Paris... Tous ses beaux rêves de vie familiale étaient à l'eau.
Pendant cinq ans, ses voyages et ses entreprises pédagogiques fourniront à son esprit une suffisante activité, il ne pensera guère aux femmes. Ce n'est vraiment qu'après la crise morale et physique qui suivit le quasiéchec de ses tentatives d'instruction populaire qu'il aspirera de nouveau au bonheur conjugal.
Tolstoï entretenait de très anciennes relations avec la famille du docteur Bers, de Moscou. M™e Bers avait à peine deux ans de plus que lui et, lorsqu'ils étaient jeunes, ils avaient joué bien souvent ensemble. Une fois mariée, il ne cessa pas de la fréquenter. Il devint le grand ami des enfants.
La fille cadette, Sophie Andréievna, surtout, était heureuse de sa présence. Obscurément, elle l'admirait. Mais, comme le dit M. Georges Bourdon « sait-on jamais ce qui s'agite dans le cœur et l'âme des petites filles? Et peuvent-elles le discerner elles-mêmes? Ce dont elle se souvient très bien, c'est qu'elle le vénérait (1). »
A onze ans, on lui donna à lire un livre de Léon Nikolaievitch, cette lecture la ravit et elle se sentit plus d'admiration et de respect pour celui qui savait dire de si belles choses.
Quelques années passèrent, Tolstoï avait voyagé à l'étranger, la petite fille était devenue une grande « demoiselle » de dix-sept ans. Mais ses sentiments n'avaient pas changé, lorsqu'elle revit l'écrivain elle se sentit pour lui le même respect avec quelque chose en plus, quelque chose de très doux et qu'elle n'osait trop analyser. Léon Nikolaievitch venait souvent, les parents de Sophie Andréievna pensaient qu'il s'intéressait à leur fille aînée. Or, un jour, la famille Bers résidait alors dans leur propriété d'Ivitzi, à cinquante verstes d'Iasnaia Poliana, Tolstoï, se trouvant auprès de la jeune fille, traça sur la table les
(1) G. Bourdon, En écoutant Tolstoï, Fasquelle, éditeur.
initiales suivantes : V... p... s... t... s... m... e... v... s... L. V. . et... T... s... g... d... 1...
Cela voulait dire : « Vos parents se trompent sur moi et votre sœurLisa. Vous et Tania soyez gentilles, détrompezles. »
Comment la jeune fille trouva-t-elle le sens de ces signes? Cela est tout à fait mystérieux et, aujourd'hui, la comtesse Tolstoï ne se l'explique pas encore. Toujours est-il qu'elle devina et répondit dans le sens que désirait Léon Nikolaievitch. Il traça alors de nouvelles lettres : V... j... e... 1... b... d... b... m... r... a... t... v... m... v... et... i... d... b. Ce que Sophie Andréievna lut ainsi : (( Votre jeunesse et le besoin de bonheur me rappellent aujourd'hui trop vivement ma vieillesse et l'impossibilité du bonheur (1). »
C'est la scène d'Anna Karénine, lorsque Lévine déclare son amour à Kitty.
Entre Sophie Bers et Tolstoï, il n'y eut rien autre. A quelque temps de là, le jour de la fête de la jeune fille, Léon Nikolaievitch lui remit une lettre dans laquelle il lui faisait connaître son intention de demander sa main. Elle accueillit cette nouvelle avec joie. Malheureusement, son père qui aurait désiré marier tout d'abord sa fille aînée, rejeta la demande de Tolstoï; il ne tarda pas à revenir de son premier mouvement et donna son consentement. Mais voici que Tolstoï, poussé par excès d'honnêteté, par son besoin d'obtenir la confiance absolue de celle dont il désirait faire sa femme, faillit tout compromettre. Ne s'avisa-t-il pas, en effet, de remettre à sa fiancée le journal de sa vie, et quel journal! pas une des fautes de sa jeunesse, les écarts de toutes sortes dans lesquels il versa trop souvent qui n'y aient été consignés avec la plus entière franchise. La lecture de ces pages fut un déchirement affreux pour la jeune fille. Comment un homme de trente-quatre ans peut-il avoir l'idée de dévoiler ainsi brusquement tout son passé, les tares de son existence
(1) D'après P. Birnkov, op. cit.
LES FEMMES DANS LA VIE DE TOLSTOÏ l'i 7
'débauchée, à une entant de dix-sept ans qui ignore encore tout de l'homme et de la vie? Elle fut sur le point de rompre. Cependant son amour triompha de sa douleur et de ses hésitations. Elle pleura beaucoup et pardonna.
Enfin le mariage fut célébré et les jeunes époux partirent aussitôt après pour lasnaia Poliana. Deux semaines plus tard, Tolstoï écrit à son ami Feth : « Je suis marié et heureux. Je suis un homme nouveau, tout à fait nouveau. »
De son côté la jeune femme écrivait à un ami : « Mariezvous, rendez votre épouse heureuse, et demandez-lui ce qu'elle pense et ce qu'elle sent, alors vous comprendrez ma vie et mon bonheur (i).. »
C'est l'accord parfait!...
(1) P. Binikov, 0[). cil.
La Religion de Tolstoï
POUR comprendre, croyons-nous, l'état d'âme philosophique actuel du comte Léon Tolstoï, il est nécessaire, voire môme indispensable, de suivre à travers les diverses phases de la vie de l'écrivain, la lente mais continue évolution de sa pensée. Car, c'est à la suite d'une évolution et non, comme on le croit trop, d'une i^évolution que, aux environs de 1870, naîtra chez lui sa conception définitive, semble-t-il, de la vie. Toujours, en effet, et c'est en s'appuyant sur ses œuvres, le témoignage le plus probant, que l'on arrive à cette déduction, l'auteur des Cosaques a été hanté par le problème de la destinée humaine. Déjà nous avons signalé cette perpétuelle inquiétude morale, ce tôte-à-tête incessant avec sa conscience, cette recherche sans relâche du boiiheur! Déjà nous avons dit les hésitations de cette âme indiscontinuement occupée d'ellemême, son caractère formé d'éléments contradictoires où le bien et le mal alternant dirigent tour à tour ses actes. On a pu voir l'homme obéir à ses instincts de brute puis, soudain, se ressaisir, se frapper la poitrine et sacrifier à l'idéal . Et, de tout cela, il nous paraît que prend corps un très véridique portrait du maître d'Iasnaia Poliana. A nos yeux Tolstoï se révèle comme un mystique, c'est-à-dire un grand passionné. Tant que sa robuste constitution et ses sens le lui permettent, il jouit largement de la vie — vie matérielle; la faiblesse venant, il va se créer des jouissances d'âme! De fait, nous sommes convaincus qu'à la limite de la première vieillesse, le fond mystique qui exista de tout temps chez Tolstoï, mais qui
avait formé dépôt, remonta brusquement à la surface. Pourtout dire, Léon Tolstoï allait se faire ermite un peu à la façon du diable qui devient vieux !
Dans ses Con/'essio^is, Léon Nikolaievitch nous apprend qu'il échappa de bonne heure à l'influence de l'instruction religieuse qu'il avait reçue dans son enfance. La lecture des philosophes, vers sa quinzième année, fut pour beaucoup dans ce résultat.
« Dès l'âge de seize ans, écrit-il, je ne priai plus et je n'allai plus à l'église et ne fis plus mes dévotions, et, en cela je suivais ma propre impulsion (l). »
D'autre part, nous l'avons vu précédemment, à la même époque, il s'entraînait à supporter stoïquement la souffrance en se frappant le dos avec une corde ou en tenant à bout de bras un énorme dictionnaire.
Au surplus, quoique ne pratiquant plus, il n'était pas athée, il continuait de croire à quelque chose. Ce quelque chose le tourmentera pendant quarante ans.
Il croyait aussi fermement à un perfectionnement possible de l'homme et de Thumanité — mais dans quel sens? il n'en savait rien. Il dit :
« Je tâchais de me perfectionner spirituellement. J'apprenais tout ce que je pouvais sur les horizons que m'ouvrait la vie. J'essayais de développer ma volonté. Je composais des règles que je m'efforçais de suivre; je me perfectionnais physiquement par toutes sortes d'exercices, cultivant ma force et mon adresse et m'habituant à la fatigue et à la patience par toute espèce de privations (2). »
Plus tard, au Caucase, ce mysticisme latent qui se manifeste surtout par une culture spéciale de la volonté, par un entraînement aux fatigues du corps, — toutes choses que Tolstoï pratique avec la pensée plus ou moins consciente de s'infliger des mortifications — le jettera dans de spontanés élans vers Dieu. La nuit, ne pouvant dormir, il prie. « Si l'on s'en tient à la définition de la prière
(1) Tolstoï, Confessions, trad. Zoria, A. Suvine, éd.
(2) Tolstoï, Ib. id.
comme demande ou remei'ciement, — dit-il, — je n'ai pas prié. Je désirais quelque chose de très grand, de très beau, mais quoi? Je ne puis le dire, bien que je sache nettement que je désirais quelque chose. Mais non, je ne le demandais pas, car je sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment heureux, il me pardonnait. Je priais et, en même temps, je sentais que je n'avais rien à dire et que je ne pouvais et n'osais pas prier. Je Tai remercié non par des paroles, mais en pensée. En un seul sentiment jaunissais tout : prière et reconnaissance (1). »
Bien souvent déjà, il se demande de quel côté est le bonheur. Et d'abord, l'homme a-t-il droit au bonheur? Sans doute, puisque l'homme y aspire. Le bonheur est donc légitime. Mais où le trouver? Il répond : dans l'oubli de soi, en vivant pour les autres. Suivant la même pente, il ne peut manquer de se rencontrer avec les doctrines du Christ. Mais il voudrait une religion purifiée du dogme et des mystères. Il n'a pas lu Voltaire et Rousseau pour rien, l'Eglise, toutes les Eglises lui répugnent. D'ailleurs, si déiste qu'il soit, il ne s'illusionne pas sur les futures félicités célestes; promettre aux hommes le bonheur dans l'Au-Delà, c'est bien, mieux encore serait-il de le leur assurer sur la terre.
Ce sont là, du moins, les réflexions auxquelles il s'occupe dans les instants de loisir que lui laisse son service à Sébastopol. Avant que la vérité lui apparaisse définitivement, il sera le jouet de bien des hésitations, bien des expériences lui seront nécessaires encore. Car il y a ceci de curieux chez Tolstoï, qu'il lui est à peu près impossible de résoudre un problème moral quelconque par le seul jeu de la réflexion. Pour lui, l'expérience, la réalisation plus ou moins brillante, la matérialisation en quelque sorte de l'idée aura presque toujours été nécessaire à l'évolution de sa pensée. Il ne peut déduire dans le vide, il lui faut l'application, le contrôle de l'idée par le fait.
(I) P. Hinikov, Vie et Œuvre, Mémoires de Tolstoï. [Mercure de France, ôd.)
Songe-t-il que la misère du peuple est un fléau pour l'humanité, aussitôt, il entreprend de vivre au milieu des paysans pour se mieux pénétrer de leurs besoins et leur venir en aide plus efficacement. Il ne se demande pas si cette tâche ne sera pas au-dessus de ses forces, il ne réfléchit pas aux moyens qu'il pourra employer pour mener à bien l'œuvre qu'il va entreprendre, ni si son action sera vraiment utile, il ne s'arrête à rien de tout cela. Une idée germe dans sa tête, il ne s'attarde pas à la peser, à la creuser : il lui donne corps immédiatement. S'il en doit résulter quelque inconvénient, il sera toujours temps d'y remédier — ne serait-ce qu'en abandonnant l'œuvre commencée. Ainsi fait-il de ses diverses entreprises sociales ou pédagogiques. Quant à son évolution religieuse, c'est à peu de chose près la même méthode suivie. La réflexion seule ne lui révélera pas la vérité, malgré l'étude approfondie des textes saints et des travaux, théologiques à laquelle il se livre. Il lui faudra encore sortir de son cabinet pour interroger des pèlerins simplistes sur les routes et dans les auberges, raisonner avec des sectaires fameux, visiter des monastères.... Ne pouvant pratiquer toutes les religions, ni faire par lui-même l'expérience de tous les cultes, il enquête auprès des fidèles et des apôtres les plus divers des croyances les plus opposées. Comme toujours, il vérifie ses propres conceptions de la vie.
Ce qu'il y a de plus intéressant et peut-être déplus personnel dans la foi religieuse de Tolstoï, c'est sa croyance en un bonheur possible sur la terre et sa volonté d'en trouver des lois pour que les hommes y puissent atteindre. Il ne sépare pas le bonheur de la vie. Ainsi, dans le^ Cosaques, il fera dire à l'un de ses héros :
« Les hommes vivent comme vit la nature. Ils meurent, naissent, s'accouplent, naissent encore, se battent, boivent, mangent, se donnent à la joie, plus encore, ils meurent et ne connaissent d'autres conditions que celles que la nature a imposées au soleil, à l'herbe, à l'animal, à l'arbre. Ce sont leurs seules lois. Le bonheur, c'est d'être avec la nature. »
Sans doute, voilà qui est assez loin de tout sentiment déiste. Pour nous, Français, ce couplet ne nous surprend pas, toutes nos femmes de lettres contemporaines professent cette morale naturiste qui conduit à la liberté absolue des mœurs! D'ailleurs, Tolstoï s'arrange admirablement de cette profession de foi païenne, et sans pousser sa pensée hors de la logique du raisonnement, il lui est aisé d'arriver à la connaissance de Dieu. «Je vis, dit-il, je vis vraiment quand je le sens et quand je le cherche. Alors qu'est-ce que je cherche encore?... C'est donc lui, cela sans quoi on ne peut vivre. Connaître Dieu et vivre, c'est la même chose! Dieu, c'est la vie. »
Rien de plus simple, on le voit!
Tolstoï, toutefois, n'arrive pas à cette conception sans de grands détours. Tout d'abord, sa croyance dans le progrès lui donne à penser qu'il est investi d'une mission admirable : instruire les autres hommes. C'est son état d'âme, d'après Sébastopol, — état d'âme qui est commun aux autres écrivains et artistes de ses amis.
« Moi, dit-il, l'artiste, le poète — j'écrivais, j'enseignais, je ne savais pas quoi, moi-même.
« On me payait pour cela; j'avais tout : table magnifique, logement, femmes, société, j'avais la gloire.
« Et, par conséquent, ce que j'enseignais était très bon.
« Cette foi dans l'importance de la poésie et du développement de la vie était une religion, et moi j'étais un de ses prêtres.
« Etre un de ses prêtres était très agréable et très avantageux.
« Et je vécus assez longtemps dans cette croyance, ne doutant pas de sa vérité.
« Mais à la seconde et surtout à la troisième année d'une pareille vie, je commençai à douter de l'infaillibilité de cette croyance et je me mis à l'étudier (1). »
Alors, il est frappé d'une chose, c'est que les pontifes de sou culte ne sont pas tous d'accord entre eux. Chacun
(1) Tolstoï, Confessions, traduction Zoria.
entend enseigner la bonne parole à sa manière et, naturellement, cette manière est la seule qui vaille.
Pour justifier leur orgueilleuse prétention, ses amis et lui-même raisonnaient de la façon suivante :
« Tout ce qui existe est raisonnable. Tout ce qui existe se développe à l'aide de l'instruction. L'instruction se mesure d'après la propagation des livres et des journaux, et nous, on nous paye et on nous estime parce que nous écrivons des livres et des journaux. Par conséquent, nous sommes les meilleurs et les plus utiles.
« Je vois maintenant, ajoute-t-il, qu'il n'y avait aucune différence entre nous et la maison des fous; mais alors je ne soupçonnais ceci que vaguement, et encore, comme font tous les fous, j'appelais chacun fou, excepté moi-même (1). »
Néanmoins, sa
croyance dans le progrès subsistait. Comment douterait-il du progrès? les plus illustres savants rencontrés au cours de ses voyages en Europe ne partagent-ils pas tous sa conviction sur ce point! — Ce n'est qu'après ses successives expériences pédagogiques qu'il commencera à suspecter cette loi moderne.
Enfin, il se marie.
Tolstoï dan
s son lai
din à Moscou.
(1) Confessions.
Toute son attention, son affection vont se concentrer sur ceux qu'il aime, sa femme, ses enfants. Pour eux, pour leur assurer la vie calme et heureuse, il s'occupe alors de l'exploitation de ses terres. C'est la période d'enrichissement, période qui dure quinze ans. Puis, tout à coup, il ressentit en lui un sentiment étrange et inconnu :
« D'abord ce furent des moments de perplexité, d'arrêt de la vie, comme si je ne savais pas comment vivre, quoi faire, et je me sentis perdu et je tombai dans l'abattement. Mais cela passait et je continuais à vivre comme auparavant (1). »
Cependant, cette langueur, cette inquiétude le relançait à tout moment :
« Pourquoi?
« Et quoi après? »
Telles étaient les questions qui s'imposaient à son esprit. La grande crise approchait.
« Au milieu de mes pensées domestiques qui m'intéressaient beaucoup alors, tout à coup il me venait dans la tête la question :
« C'est bien, tu auras 6 000 deciatines dans le gouvernement de Samara, — trois cents têtes de chevaux.... Et après? »
« Et j'étais complètement déconcerté et ne savais plus que penser.
« Ou bien, réfléchissant à la manière dont j'élevais mes enfants, je me disais :
« Pourquoi? »
« Ou bien, supputant les moyens par lesquels le peuple pouvait arriver au bien-être, je me disais brusquement :
« Et qu'est-ce que cela me fait? »
(( Ou bien, pensant à la gloire que mes ouvrages me procureront, je me disais :
« C'est bien : tu seias plus célèbre que Gogol, Pouchkine, Shakespeare, Molière, et que tous les auteurs du monde.... Et après?... »
(1) Confessions.
« Et je ne pouvais rien et rien répondre.
« Ces questions n'attendent pas; il faut y répondre tout de suite; si on ne répond pas, on ne peut pas vivre.
« Et il n'y a pas de réponse.
« .le sentis que ce quelque chose sur quoi la vie repose se brisait, qu'il n'y avait plus rien où je pusse me retenir; que ce dont je vivais n'était déjà plus; que moralement je ne pouvais plus vivre (1). »
Et voilà que tout mouvement de sa pensée cesse — il boit, mange, vit — mais c'est comme une chose, une machine ou une bête. Bientôt, lorsqu'il recommencera à voir un peu clair autour de lui, ce sera pour constater le néant de tout.
(( La vérité, s'écriera-t-il alors, est que la vie est un non-sens. »
« J'avais vécu, travaillé, marché en avant, et j'étais arrivé à un abîme, et il n'y avait rien devant moi excepté la ruine. »
Soudain le vertige du néant le saisit, — de toutes ses forces, il aspire à se défaire de la vie. 11 est hanté par l'idée du suicide.
« Cette idée était si tentante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas l'accomplir trop précipitamment. Je ne voulais pas me hâter, uniquement parce que je voulais voir clair en moi; si j'y parvenais, il serait toujours temps (2). »
Dans la crainte de céder à la tentation, il cachait les cordes qui auraient pu lui faire songer à se pendre; il n'allait plus à la chasse de peur de diriger le canon de son fusil contre sa poitrine.
<( Je ne savais pas moi-même ce que je voulais, dit-il, j'avais peur de la vie, je tendais à en sortir, et malgré cela, j'espérais d'elle encore quelque chose. »
Il résume ainsi son état d'âme du moment :
« Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée par 'jnebiu'un.
(1) Confessions.
(2) Confessions.
« La vérité, c'est la mort. »
Dès lors, l'art, la poésie... tout ce qui fait rornement de la vie lui devient insupportable et lui paraît vain, la vie ayant perdu pour lui tout attrait.
Cela lui semble si stupide qu'il se demande si, par hasard, il ne lui aurait pas échappé quelque chose qui pût donner un sens à cette vie qui n'en avait plus aucun à ses yeux. De nouveau il se lance à la recherche de cette même solution qui continuellement s^évapore au moment précis où l'on croyait la tenir.
« Je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières; je cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver, et je ne trouvais rien (1). »
L'étude des sciences, des philosophies, des religions ne lui sera d'aucune aide.
« Si l'on se tourne vers les sciences qui tendent à conclure sur les grandes questions de la vie, — vers la physiologie, la psychologie, la biologie, la sociologie, — on y trouve une pauvreté d'esprit stupéfiante, une prétention non justifiée à résoudre des questions sur lesquelles elles ne sont pas compétentes. Elles n'aboutissent qu'à mettre le penseur en contradiction perpétuelle avec les autres penseurs et souvent avec lui-même (2). »
Socrate, Schopenhauer, Salomon, Bouddha aboutissent tous à la même réponse que l'on peut résumer par celle du roi des Hébreux :
« Vanité des vanités, tout est vanité ! »
Les sciences et les philosophies l'ayant déçu, il s'adressera aux hommes. Comment ils vivent, comment ils envisagent ce terrible problème, dont il est si profondément torturé : le pourquoi universel? voilà ce qu'il leur demandera.
Lorsqu'il porte ses pas du côté des classes supérieures
(1) Confessions.
(2) Ib. id.
LA RELirrlON DE TOLSTOÏ 157
de la société, il a la sensation que la praLique de la religion n'est autre chose qu'une consolation épicurienne; pour le peuple, au contraire, la religion est la base même de la vie. C'est donc du peuple qu'il faut se rapprocher.
Son ami Strakov ayant été le voir à lasnaia Poliana, rapporte ceci :
« Il n'écrit rien, mais travaille beaucoup. Un jour il m'a emmené et m'a montré ce qu'il fait. Il va sur la route, à un quart de verste de la maison, et là il rencontre des pèlerins. Il s'arrête à causer avec eux, et s'il se trouve des types intéressants et si lui-même est de bonne humeur, alors il entend des récits extraordinaires. A deux verstes, il y a des petits villages avec deux auberges pour les pèlerins (instituées non dans un but mercantile, mais par piété). Nous sommes entrés dans l'une de ces auberges. Huit personnes très différentes, des vieillards, des femmes étaient là; les uns mangeaient, les autres priaient, les autres se reposaient. Puis l'un d'eux parle, raconte, bavarde, et c'est très curieux à entendre (1). »
Toujours pour se rapprocher du peuple, un jour il se rend à pied accompagné d'un de ses serviteurs S. -P. Arbouzov, au couvent Optina-Poustine. Ayant revêtu de modestes caftans, chaussé des laptis et mis la besace à leur dos, les voilà sur la route. La première étape est rude et Tolstoï souffre des pieds. Il achète des bas à Krapivna, il se trouve tout de suite mieux. Il prend soin de lui : « J'ai acheté des pruneaux pour mon estomac », écrit-il à sa femme. Chemin faisant un paysan en voiture les dépasse. « Grand-père, où vas-tu? » demande-t-il. « Au couvent Optina » répond Léon Nikolaievitch. — « Quoi, y vas-tu vivre? » s'étonne l'autre...
Passant au village de Mannanka, il note :
« Tout à l'heure, je suis allé chez les vieux croyants. C'est moins intéressant que je ne pensais. Nous marchons très bien. Ma santé est bonne (2). »
(1) P. Birukov, Vie et Œuvre, Mémoires de L.-N. Tolstoï, T. III, trad. J.-W. Bienstock, Mercure de France, éd.
(2) Ib. id.
« Moins intéressant, » ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelques curiosités banales !
Enfin, ils arrivent au couvent, il était six heures du soir, c'était l'instant du souper. Tolstoï et son compagnon, sac au dos, entrèrent dans le réfectoire. Ils étaient si pauvrement accoutrés qu'on ne voulut point d'eux au réfectoire réservé aux voyageurs : on les envoya avec les mendiants. Au dire de S. -P. Arbouzov qui a consigné ces détails, son maître n'était nullement gêné du voisinage qui lui était imposé, il mangeait avec appétit et trouvait « le kvass très bon ». Ensuite ils allèrent se coucher. « Le moine, nous voyant en lapti, ne nous donna point de chambre et nous envoya au dortoir commun, qui était très sale, et où il y avait des insectes. « Petit père, dis-je au moine, voici un rouble pour vous, mais donnez-nous une chambre (1). »
Le moine les mit dans une chambre dans laquelle un autre voyageur, un cordonnier, était déjà installé.
<t Bientôt, continue Arbouzov, le cordonnier s'endormit et se mit à ronfler si fort que le comte se souleva effrayé et me dit : — « Réveille cet homme et demande-lui de ne pas ronfler. » Je m'approchai du divan et éveillai le cordonnier. — « Mon cher, vous ronflez trop; vous effrayez mon vieux », lui dis-je, « il a peur quand, dans la même chambre que lui, un homme ronfle. — « Alors, à cause de ton vieux, moi je ne dois pas dormir de la nuit », fit-il. En tout cas, il ne ronfla plus (2). »
Le lendemain, ils étaient debout à six heures. Après avoir pris le thé, Tolstoï fut voir comment les moines cultivaient leurs champs. Mais, sans qu'on sache comment, le bruit courut que le comte Tolstoï était dans le couvent. Grand émoi, on le cherche partout, et l'on finit par le découvrir. Le supérieur fit transporter ses bagages dans l'hôtellerie de première classe « où tout était tendu de velours rouge, » et l'invita à souper avec lui. — En quittant le supérieur, Tolstoï alla visiter le Père Ambroise,
(1) D'après P. Birukov, op cit.
(2) Ib. id.
LA RELIPtION de TOLSTOÏ 159
une manière d'ermite. L'entrevue se prolongea quatre heures, mais Léon Nicolaievitch en sortit mécontent. Le Père Ambroise ramenait toutes choses à l'Église; or Tolstoï, qui avait d'abord cru à la vérité enseignée par l'Église, après avoir étudié les Évangiles et les dogmes, en était arrivé à cette conclusion : seul l'enseignement du Christ est vrai, l'Eglise en s'en écartant n'apprend que le mensonge.
« Pour celui qui a compris la doctrine de Jésus, écrit-il, elle est en ceci : Moi, ma lumière doit aller vers la lumière. La vie m'est donnée. Hors elle il n'y a rien, sauf la source de toute vie : Dieu. Toute doctrine religieuse : le renoncement, l'amour du prochain, n'a que ce sens : que je puis faire la vie en soi-même infinie.
« Tout rapport avec une vie d'autrui n'est que mon ascension, ma communion aved" elle dans la paix et en Dieu. Par moi-même, je ne puis que comprendre la vérité ; et mes actes sont les conséquences de l'ascension de ma vie. Je puis par moi-même exprimer cette vérité. Quelle peut être pour moi, qui comprends ainsi la vie, la question : Comment vivent les autres? Les aimant, je ne puis que désirer leur communiquer mon bonheur; mais la seule arme qui m'est donnée, c'est la conscience de ma vie et ses actes. Je ne puis désirer, penser, croire pour un autre. J'élève ma vie, et cela seul peut élever la vie d'un autre. Moi je suis en eux. et eux en moi (1)... »
Il érige sa vie en exemple. Aussi met-il ses actes en harmonie avec ses idées morales et religieuses. Ayant été désigné comme juré, il se rend au tribunal pour déclarer que ses convictions ne lui permettent pas de remplir ce rôle de juge. Pour lui on ne peut être chétien et exercer la profession de magistrat non plus que celle de militaire. Son existence quotidienne est aussi simple que possible : à table une extrême sobriété, dans son cabinet de travail, aucun luxe, ses vêtements sont ceux d'un paysan et c'est comme un paysan qu'il travaille
(1) D. Merejkowsky, Tolstoï et Dostoïewsky, Perrin et C'% éd.
la terre, scie du bois, raccommode ses bottes. Autour de lui il fait le bien autant qu'il peut, mais un incident quelconque va lui prouver l'inanité de la bienfaisance privée.
« Un samedi soir qu'il sciait du bois en compagnie du menuisier Sémène, il vit celui-ci tendre une pièce de trois copecks à un vieillard qui mendiait près du pont de Dorogomil, et lui demander deux copecks de reste. Puis, comme le vieillard n'avait qu'un copeck de monnaie, Sémène, après un moment d'hésitation, ôta sa casquette, se signa, et lui laissa le tout. Or Sémène, Tolstoï le savait, ne possédait que 6 roubles 50 copecks d'économies. Pour donner autant que lui, en proportion, Tolstoï, dont la fortune se montait à 600 000 roubles, aurait donc dû en offrir 100 000 au mendiant et continuer son chemin, en causant tranquillement de la vie des ouvriers dans les fabriques, et du prix de la viande au marché. Ou plutôt, pour en arriver là, pour être dans le vrai, comme Sémène, il aurait dû donner les 600 000 roubles tout entiers et rester pauvre lui-même (1). » C'est alors qu'il se résolut à distribuer ses terres aux paysans. Cet acte qui ne fut point réalisé était d'ailleurs en complète contradiction avec ses théories religieuses. Tolstoï est persuadé que la propriété est un mal, et il fait sien le fameux aphorisme de Proudhon : « La propriété c'est le vol. » D'où vient que désireux de se décharger devant Dieu et les hommes de cet immoral fardeau qu'est la propriété, il veuille le faire peser sur les épaules du peuple? Si sa femme ne s'était pas énergiquement opposée au partage de ses biens, que serait-il advenu? Mais sa volonté de se dépouiller était si réelle qu'il offrit à la comtesse Tolstoï de transférer toute sa fortune à son nom à elle; sur son refus il fit la même proposition à ses enfants, lesquels n'acceptèrent pas davantage. C'est le propriétaire malgré lui. La situation est un peu bouffonne; elle le sera plus encore dans la suite lorsque, n'ayant pu se débarrasser de sa fortune, il décide
1) D. Merejkowsky, op. cit.
Léon 'Jolstoïse rendant au confient Optina-Puustlne.
de n'en plus jouir aucunement. Il en fait abstraction, pour lui elle n'existe plus, il réalise un abandon fictif. En attendant, il continue de vivre à lasnaia Poliana. Mais « il tâche de fermer les yeux, et de s'absorber tout entier dans l'exécution de son programme de vie... Il ne veut pas voir l'argent, il évite de le toucher et n'en porte jamais sur soi ». Voilà qui est parfait, cependant est-ce assez faire lorsqu'on prétend suivre à la lettre les préceptes de Jésus? Comme le lui reproche avec quelque raison D. Merejkowsky, s'il tient tant à s'affranchir de la propriété, que n'abandonne-t-il pas sa femme et ses enfants pour aller mendier sur les routes ! Cela serait vraiment un acte de renoncement. La sincérité de Tolstoï ne saurait être suspectée, mais nous craignons bien qu'il ne soit dupe de lui-même. Songeant toujours au bonheur des autres, il se trouve qu'il ne parvient guère à assurer que le sien. Car, à n'en pas douter, présentement, il a su trouver dans la vie qu'il s'est faite la tranquillité morale après laquelle il aspira si longtemps.
Nous avons montré Tolstoï s'entretenant avec les pèlerins dans les auberges, nous l'avons suivi au couvent Optina, il nous reste à parler de ses rapports avec quelques mystiques et sectaires tels que les Doukhobors, par exemple.
Alors qu'il allait encore à Moscou, il fréquentait un certain Nicolas Feodorovitch Feodorov, bibliothécaire du musée Roumiantzev. Cet homme, que Tolstoï qualifie de « saint », avait imaginé un plan de l'œuvre de l'univers, dont le but était la résurrection corporelle de tous les hommes. « Ce n'est pas si fou que cela paraît », dit Léon Nikolaievitch; nous voulons bien le croire ! — Feodorov, qui avait une soixantaine d'années, vivait dans un taudis, donnant tout aux pauvres, n'ayant ni li! ni linge (il couchait sur un tas de vieux papiers), ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours d'excellente humeur.
Un autre illuminé était maître à l'école du chemin de fer. Il avait nom Orlov, avait fait deux ans de prison pour sa participation à une quelconque affaire politique, était
LA RELIGION LE TOLSTOÏ I6o
maladif, menait une vie d'ascète et nourrissait neuf personnes.
L'existence de Tolstoï à cette époque est peu agitée. « Le matin, dit-il, j'essaie de travailler, mais ça ne marche pas. Vers deux ou trois heures, je vais scier du bois, près de la Moscova, cela me fait du bien. On voit la vraie vie, et bien qu'on n'y puise que par seau, on se rafraîchit. Le soir, je reste à la maison et les invités m'assomment (1). »
Le monde qui se presse chez lui est des plus variés, toutes les classes trouvent un terrain d'entente dans son salon. On y voit des personnalités artistiques et littéraires, des gens de grande noblesse, et même des nihilistes. Quelquefois la réunion s'anime de la présence d'un sectaire qui apporte un intérêt imprévu, pique une note pittoresque. Un des plus curieux parmi ces visiteurs excentriques était le sectaire Sutaïev dont le fils avait refusé de porter les armes. Il appartenait à une secte communiste. Lorsque sa fille se maria à un de ses coreligionnaires, Sutaïev réunit, le soir, les fiancés, leur expliqua comment ils devraient agir pour vivre honnêtement et selon la morale divine, puis leur fit installer un lit et les laissa seuls. La cérémonie nuptiale était terminée.
Au moment où ce sectaire fréquente chez Tolstoï, tout Moscou s'occupe de lui. A ce propos la comtesse Tolstoï écrit à sa sœur : « Ce Sutaïev est effectivement un vieillard remarquable. Chez nous, il se mit à faire sa propagande dans le cabinet de travail, et voilà que, du salon, tous vinrent l'écouter, et la soirée se termina ainsi (2). » Hôte précieux qui vaut le violoniste fameux ou le ténor en vogue'...
Tolstoï venait de prendre part aux travaux de recensement, et avait été douloureusement affecté de tant de misère rencontrée. Aussitôt, il écrit un article dont le retentissement fut énorme, et dans lequel il adresse un pres-
(1) P. Birukov, Vie et Œui>re, Mémoires de Tolstoï, T. III, J. Bienslock, Irad. Mercure de France, éd.
(2) P. Biiukov, op. cil.
sant appel aux riches ; il voudrait qu'il n'y ait plus de pauvres à Moscou. Par les œuvres et l'argent il croit possible d'arriver à ce résultat. Un jour, pourtant, visitant des quartiers pauvres, il voit une telle détresse autour de lui qu'il se prend à douter de l'efficacité de ses efforts.
Sutaïev, auquel il expose ses idées de bienfaisance privée, ne lui cache pas son sentiment :
« Il était assis immobile, raconte Tolstoï, dans sa petite pelisse de mouton noir, qu'il portait dans la rue et dans l'appartement, comme tous les paysans, et il avait l'air de ne pas écouter et de penser autre chose. Ses petits yeux ne brillaient pas; ils paraissaient regarder en lui-même. Après avoir longtemps parlé, je lui demandai ce qu'il pensait de cela : « Ce sont des bêtises, dit-il. — Pourquoi? — Mais toute votre société, c'est de la bêtise, il n'en sortira rien de bon. — Il n'en sortira rien! Comment? Pourquoi des bêtises, si nous pouvons aider des milliers ou même des centaines de malheureux? Est-ce mal de vêtir ceux qui sont nus, de rassasier les affamés comme dit TÉvangile? — Je sais, je sais, mais ce n'est pas ce que vous faites. Peut-on aider ainsi? Tu vois un homme, il te demande vingt copecks, tu les lui donnes. Est-ce lacharité?Donne-lui l'aumône spirituelle, instruisle; et toi, que lui fais-tu? Non, tu ne veux que t'en débarrasser (1). » Tolstoï proteste, il désire donner au peuple de l'argent et du travail. « Mais, dit l'autre, de cette façon vous ne ferez rien à ces gens. — Quoi, vaudrait-il mieux qu'ils mourussent de faim et de froid? Rien qu'à Moscou, il y a vingt mille miséreux. » Quand il y aurait en Russie un million de familles pauvres, Sutaïev ne voit pas ce qui empêcherait de venir vraiment à leur secours, mais pas par les moyens bourgeois préconisés par Léon Nikolaievitch. Comment?
« Eh bien, distribuons-les parmi nous, je ne suis pas riche, mais j'en prends tout de suite deux. Voilà, tu as pris un garçon à la cuisine. Qu'il y en ait dix fois plus,
(1) Tolstoï, Que devons-nous faire {iTdid. J.-W. Bienstock).
nous les prendrons tous. Tu en prendras, moi aussi. Nous irons travailler ensemble. Il me verra travailler, il apprendra comment il faut vivre; nous nous mettrons à la même table, et il entendra de toi et de moi une bonne parole. Voilà la charité, mais votre œuvre, c'est " de la balançoire (IK »
Sutaiev n'est-il pas plus près de la vérité chrétienne que l'illustre penseur d'Iasnaia Poliana? Et les Doukhobors? Peut-être ceux-ci poussent-ils même un peu trop loin leur humilité, leur piété et leur retour à la primitive nature. Du moins font-ils montre d'un admirable esprit de renoncement et d'une incroyable persévérance. Aucune persécution qui puisse ébranler leur foi ni modifier leur manière de vivre. Lorsqu'ils décidèrent de ne pas payer d'impôts, rien ne put avoir raison de leur résolution. De môme lorsqu'ils refusent le service militaire. La prison, la bastonnade, rien n'y fait; on les tue, on n'obtient pas qu'ils se plient à d'autres lois que celles qu'ils se sont données. Les Russes ont été pour ces illuminés d'une barbarie sans nom, et le seul moyen que leurs amis, — au premier rang desquels se trouve Tolstoï, qui depuis longtemps
. Pohiedonoslzeff, procureur du
Saint-SyiioJe qui prononça lexcommutiicatioi de Tolstoï.
(1) Tolstoï, op. cit.
1^6 l'OLSTOI
déjà abandonne à leur profit tous ses droits d'auteur! — le seul moyen qu'on ait trouvé, disons-nous, de les arracher à la brutalité des Russes fut d'obtenir pour eux des terres du Gouvernement canadien. Ils émigrèrent alors en masse.
Lors de sa visite à l'auteur de Guerre et Paix, M. Georges Bourdon n'eut garde d'oublier d'interroger son hôte sur les Doukhobors. Il était en effet intéressant d'avoir l'opinion de Tolstoï sur ces sectaires qu'il soutint toujours de sa plume et de son argent. D'après eu que rapporte M. G. Bourdon, pour Léon Nikolaievitch, « les Doukhobors constituent une société normalement organisée, et qui fonctionne régulièrement ». Ce que ces gens simples « ont accompli par l'adhésion réfléchie de leur raison et par la soumission à la conscience », Tolstoï ne voit pas pourquoi l'humanité n'y atteindrait pas à son tour.
M. Georges Bourdon ayant fait allusion aux difficultés rencontrées par les Doukhobors au Canada, le maître s'écrie :
« Oh! des difïicultés passagères. Ils ne se sont pas très bien entendus avec le gouvernement de l'État dans lequel ils vivaient, et ils ont dû émigrer vers le sud, où ils ont trouvé des territoires en abondance. Ce sont des intransigeants. Leur morale est très élevée et leur conscience héroïque. C'est leur force, mais c'est aussi l'occasion de leurs tracas. Un beau jour, ne se sont-ils pas avisés qu'il n'était pas convenable que l'homme qui veut vivre selon la nature portât des vêtements? Ils ont donc dépouillé les leurs, et se sont mis à aller nus. Ils se présentaient ainsi dans les villes, où, bien entendu, ils ont fait scandale et où la police n'a pas toléré leur sans-façon. On les a poursuivis. Ils se sont laissé mettre en prison. Mais ils ne s'inclinaient pas. Comment l'aventure se serait-elle terminée? A coup sûr ils n'auraient pas cédé, et cependant on ne pouvait pas les interner tous, pour la vie, dans les prisons canadiennes (1). »
(1) G. Bourdon, En écoutant Tolstoï, Fasquelle, éd.
LA RELKiIOX DE TOLSTOÏ 167
Leur chef réussit néanmoins à leur faire comprendre que l'ère de la Nature n'était pas encore arrivée. En attendant ces temps héroïques et pour échapper à la sévérité des policemen choqués dans leur respectable pudibonderie, le mieux était de repasser la culotte et la blouse. C'est à quoi ils se résolurent.
Il paraît pourtant qu'en 190», ils tentèrent un nouvel exode. Ils se mirent en marche en chantant des cantiques, n'emportant ni vêtement, ni nourriture. Mais au moment où M. G. Bourdon était à lasnaia Poliana, les Doukhobors ne faisaient plus parler d'eux. Aussi Tolstoï était-il autorisé à déclarer :
(( Nul dissentiment entre eux, nulle querelle, nulle méfiance. La paix est en eux et sur eux. La fraternité lie leurs cœurs. Ils vivent pleinement heureux. Ils s'épanouissent dans la sérénité de la conscience. Ils travaillent, car le travail est sain. Ils cultivent leurs terres, et ils les cultivent par le seul moyen de leurs bras, car ils considèrent que nul être vivant ne doit être le serviteur des hommes. Je sais que leur exploitation agricole est très prospère. Connaissez-vous un peuple dit civilisé qui ait mieux mérité de la loi morale (1). »
Avant de clore ce chapitre, nous voudrions dire quelques mots de l'influence de l'évolution religieuse de Léon Tolstoï, de la crise morale qu'il traversa, sur ses rapports avec les siens et particulièrement avec sa femme. On a vu combien Tourguenieff regrettait que son ami abandonnât la littérature pour ne s'occuper plus que de questions pédagogiques ou religieuses, on n'a pas oublié l'admirable épître qu'il lui envoya de son lit de mort le suppliant de revenir aux lettres!... Pour la comtesse Tolstoï, ce fut longtemps aussi uiie profonde douleur de voir son mari négliger ses travaux littéraires. Avec quelle navrance elle écrit à sa sœur, en 1878 : « Léon est maintenant tout plongé dans son œuvre. Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. il semble n'être pas de ce
(1) G. Bourdon, op. cit.
monde, et, aux affaires courantes, il est incapable de penser (1). »
L'année suivante elle dira encore :
« Léon travaille toujours, comme il dit, mais hélas! il écrit des discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit jusqu'à se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Evangile... Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une chose, qu'il en finisse au plus vite et que cela passe comme maladie. Lui imposer tel ou tel travail intellectuel, personne au monde ne le peut, lui-même n'en a pas le pouvoir (2). »
Le travail intellectuel/c'est-à-dire la création de l'œuvre littéraire, voilà ce qu'elle regrette: ce lui est un tel plaisir de travailler avec son mari; ne recopia- t-elle pas jusqu'à sept fois Anna Karénine l Aussi, quelle joie, le jour où il lui annonce son intention de reprendre ses occupations artistiques. Vite elle lui répond : « Quel sentiment joyeux m'a saisie, en lisant que tu veux te remettre au genre poétique. Tu sais comme je l'attends et le désire depuis longtemps! C'est le salut et la joie. Voilà qui nous réunira de nouveau. Voilà qui te consolera et éclairera notre vie^ Gela c'est un véritable travail. En dehors de lui, il n'y a pas de paix pour ton âme. Je sais que tu ne peux pas te contraindre, mais que Dieu te garde dans cette disposition, pour que, de nouveau, s'allume en toi cette étincelle divine. Cette pensée me remplit d'enthousiasme (3). » Hélas ! Léon Nikolaievitch abandonnera ses beaux projets, la recherche de Dieu l'absorbe tout entier. Le moment est loin encore où la littérature le réunira de nouveau à sa femme, comme elle le souhaite de tout son cœur. En 1881, elle mande de Moscou, à sa confidente habituelle :
« Il y aura demain un mois que nous sommes ici, et je n'ai pas écrit un mot à personne. Les deux premières
(1) P. Birukov, Vie et Œuure, Mémoires de Tolstoï. T. 111.
(2) P. Birukov, op. cit.
(3) Ib. id.
semaines, j'ai pleuré chaque jour parce que Léon non seulement était triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas, ne mangeait pas, et même, parfois, pleurait; j'ai cru que je deviendrais folle. Tu serais étonnée si tu voyais comme j'ai changé et maigri... (1) »
Lorsque, pour étudier les textes saints, Tolstoï apprend l'hébreu, sa femme ne cache pas qu'elle considère cette étude comme une « sottise », le mot est d'elle. Décidément, elle commence à se persuader que l'activité littéraire de Léon Nikolaievitch ne reviendra plus jamais, et « c'est dommage, bien dommage », laisse-t-elle échapper! Elle ne pourra s'empêcher de lui dire combien elle trouve vains les
travaux manuels auxquels il consacre une partie de son temps; avec quelque apparence de raison, elle pense qu'il pourrait employer mieux ses admirables facultés qu'à scier du bois, ou à coudre des tiges de bottes. Pourtant, elle le comprend mais elle sait la distance qui les sépare :
« Léon est très calme, écrit-elle en 1883. Il travaille, écrit des articles, parfois parle contre la vie en ville.
donnier.
(1) P. Birukov, op. cit.
et, en général, la vie des seigneurs; cela m'est pénible, mais je sais qu'il ne peut s'en empêcher. C'est un homme avancé, il marche devant la foule et montre le chemin que doivent suivre les hommes. Et moi, je suis la foule, je vis avec elle, et avec elle je vois la lumière que porte chaque homme avancé comme Léon, et j'admets que c'est la lumière, mais je ne puis aller plus vite : la foule me presse, et le milieu et mes habitudes (1). »
La résignation commence. Bientôt, avec ce sens de la réalité étonnant que possèdent les femmes, avec ce sens pratique qu'elles ont à un bien plus haut degré que nous» la comtesse Tolstoï se fera aux idées de son mari, elle les traitera un peu comme des étrangères venues sans sa permission dans sa maison mais qu'elle ne saurait plus chasser. Et jugeant, comme elle le dit, Tolstoï «incapable de penser aux affaires courantes », elle se substituera à lui, dirigeant leur vie commune, le laissant jouir en paix de sa béatitude. Car, après tant de vicissitudes, le calme s'est fait enfin dans l'âme de Léon Tolstoï, le bonheur s'est arrêté devant sa porte. Ce bonheur est tout entier dans sa foi. Écoutons ce qu'il dit dans son livre intitulé : En quoi consiste ma religion :
« Je crois que le bonheur n'est possible sur terre que quand tous les hommes accompliront la doctrine du Christ. Je crois que l'accomplissement de cette doctrine est possible, facile et joyeux. Je crois que, même si j'étais seul à l'accomplir, il ne me resterait rien d'autre à faire pour mon salut, de même que, dans une maison en feu, il ne reste qu'à chercher la porte de sauvetage. Je crois que ma vie, selon la doctrine du monde, était pénible, et que seule la vie, selon la doctrine du Christ, donne dans ce monde le bonheur que nous a destiné le Père de la vie. Je crois que cette doctrine donne le bonheur à toute l'humanité et, outre qu'elle me sauve de la perte inévitable, me donne le plus grand bonheur. C'est pourquoi je ne puis point ne pas la suivre. Et cette foi m'impose des
(1) P. Birukov, op. cit.
devoirs. Je crois que la vie raisonnable, — ma lumière, — m'est donnée exclusivement pour éclairer les hommes, non par les paroles, mais par les actes, afin qu'ils glorifient le Père (Matthieu, v. 16). Je crois que ma vie et ma connaissance de la vérité, c'est un talent qui m'est donné dans ce but... que ce talent est un feu qui n'est feu que quand il brûle. Je crois quelje suis Ninivite envers les autres Jonas desquels j'apprends la vérité, et en même temps, Jonas envers les Ninivites auxquels je dois l'enseigner. Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette lumière qui est en moi, de ne pas la laisser cacher et la tenir haut devant les hommes pour qu'ils la voient. »
Lorsqu'il était fier de son métier littéraire, il s'imaginait avoir pour mission d'instruire les autres hommes; plus tard, c'est encore pour instruire le peuple qu'il entreprend une œuvre pédagogique considérable; aujourd'hui, il élève au-dessus de lui la flamme pure de la Vérité et enseigne le vrai sens de la vie.
Il y a chez Tolstoï un maître d'école qui ne veut pas mourir!
La Vie de famille
TOLSTOÏ était marié depuis quelques mois; avec sa jeune femme, auprès de sa bonne tante Tatiana, il vivait à lasnaia Poliana. Il travaille, s'occupe de ses terres; il est heureux. Il écrit dans son journal : « Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. » Et encore : « Je suis si heureux, si heureux! je l'aime tant! »
Léon Tolstoï, impulsif et passionné, ne fait rien avec mesure; nous pouvons aisément nous représenter sa manière d'être amoureux. Mais il brûle trop, la lassitude pourrait venir d'autant plus vite! Ne sont-elles pas curieuses les paroles qu'il prête au prince André, un des héros de Guerre et Paix, œuvre qu'il commença d'écrire peu de temps après son mariage. Le prince parle à Pierre :
« Ne te marie jamais, jamais, mon ami, dit-il ; c'est mon conseil. Ne te marie pas avant de te dire à toi-même que tu as fait tout ce que tu as pu avant de cesser d'aimer la femme que tu as choisie, avant de la voir telle qu'elle est, autrement tu te tromperas cruellement et irrémédiablement. Marie-toi quand tu ne seras plus qu'un vieillard bon à rien.... »
Et plus loin : « Ma femme est une femme admirable. C'est une de ces rares femmes avec qui l'on est tranquille pour son honneur; mais, mon Dieu, que ne donnerais-je pas maintenant pour n'être pas marié! (1) »
Assurément, l'auteur n'est point tenu d'épouser les sen-
(1) Tolstoï, Guerre et Paix.
timents de ses personnages, pourtant ici, et tel que nous connaissons maintenant Tolstoï, nous ne sommes pas loin vraiment de croire que l'écrivain a traduit sa propre pensée. Ce qui lui pesait le plus dans son existence nouvelle, c'était la sensation plus que le fait, certes ! d'avoir perdu sa liberté, peut-être aussi la conscience de s'être créé des charges et des responsabilités. D'autre part, nous savons que de légers désaccords surgirent entre les jeunes époux. Mais leurs sentiments étaient trop sincères et trop forts, à l'un comme à l'autre, pour que ces petits dissentiments durassent. Ce qui devait surtout rapprocher Tolstoï de sa femme, ce fut le travail littéraire auquel la comtesse collabora avec un grand enthousiasme. Il va de soi que les nombreux enfants que la comtesse Tolstoï donna à son mari contribuèrent aussi à rendre plus étroite et plus durable leur commune affection. Les enfants, pour la jeune femme, seront sa consolation et sa force; sa consolation lorsque son mari sera obligé à quelque absence, sa force, parce que longtemps elle se sentira comme étrangère dans la famille de Léon Nikolaievitch.
A la suite de l'accident de chasse que nous avons rapporté dans un précédent chapitre, Tolstoï ayant été forcé d'aller à Moscou pour son bras cassé et mal remis, elle lui écrit :
« ... Je passe tout mon temps en bas; c'est là mon royaume, mes enfants, mes occupations, ma vie. Quand je monte en haut, il me semble que je suis en visite; quand je rentre, Serge (le frère aîné de Tolstoï) se lève. En mon absence, il plaisante et blague, et en ma présence ce sont des cérémonies, bien qu'il soit très aimable avec moi. Je sens que pour eux tous je suis une étrangère. C'est bizarre d'être une étrangère pour tes parents. Ils s'aiment entre eux, se chérissent, et moi, ils me traitent avec indulgence comme la fille adoptive de la maison. Tous sont très gentils, très prévenants pour moi, et cependant ce n'est pas cela. Sans toi je ne suis rien. Toi présent, je me sens reine; sans toi, je suis de trop. Tous ceux qui m'aiment
sont maintenant au Kremlin et je suis toujours avec vous. Toute ma vie, hors les enfants, est là-bas. Tante est la meilleure, la plus proche. Elle ne change jamais et reste toujours la même (1). »
Un autre jour, prise d'un grand élan sentimental, souffrant de ce qu'il n'est près d'elle, de ce que sa tendresse est sans emploi, elle s'enferme dans le cabinet de travail de l'écrivain : là, au milieu des objets, des livres qu'il aime, elle se berce de son cher souvenir :
« J'ai examiné ton cabinet, écrit-elle, et je me suis rappelé tout : comment tu t'habillais près de l'armoire de chasse, comment Dora se réjouissait et gambadait autour de toi; comment, assis à la table, tu écrivais, tandis que moi je venais, j'ouvrais craintivement la porte et regardais si je ne te gênais pas. Alors me voyant timide tu me disais : « Entre. » Et c'était ce que je voulais. Je me suis rappelé comment tu étais couché sur le divan, quand tu étais malade. Je me suis rappelé les terribles nuits que tu a passées, après l'accident, et Agafia Mikhailovna sommeillant à demi sur le plancher, dans l'obscurité; et je me sens si triste que je ne saurais l'exprimer (2). »
Cette tristesse n'avait pas des racines très profondes dans l'âme de la jeune femme, c'est la tristesse des amoureux lorsqu'ils sont loin l'un de l'autre ; Léon Nikolaievitch en revenant à lasnaia la dissipa d'un baiser. De nouveau réunis, Tolstoï et sa femme se remirent au travail; souvent elle écrit sous sa dictée, ou bien il lui passe ses brouillons qu'elle met au net. Les heures vécues ainsi auprès de son mari sont pour la comtesse Tolstoï pleines d'un charme infini. La confiance que Léon Nikolaievitch lui témoigne l'attendrit et l'élève dans sa propre pensée. « Ton roman, lui écrit-elle, depuis quelque temps, me relève moralement. Dès que je recommence à recopier, je m'échappe dans un monde poétique, et il me semble que
(1) P. Birukov, Vie et Œuvre, Mémoires de Tolstoï, T. III, J.-\V Pionslook, trad. Mercure de France, éd.
(2) P. Birukov, op. cit.
ce n'est pas ton roman qui est si bon, mais moi qui suis si intelligente (1). »
N'est-ce pas avec le même sentiment d'affectueuse reconnaissance qu'elle dira plus tard à M. Georges Bourdon : « Si je considère mon existence, je n'y aperçois que des sujets de contentement. Je reste avec orgueil l'obligée de mon mari, car je sens, avec la même vivacité que jadis, tout ce que je lui dois de gratitude pour avoir élevé jusqu'à lui la petite fille que j'étais et l'avoir associée aux œuvres de son génie. Et cette gratitude ne finira qu'avec ma vie. Je la lui ai témoignée de mon mieux. Je crois lui avoir rendu, en toute circonstance, les devoirs qui étaient miens. Je pense avoir agi toujours, dans la mesure où je le pouvais, ainsi que je le devais. J'ai tâché d'être une bonne épouse et une bonne mère. A notre âge, nous ignorons en( ore comment deux époux se querellent. Enfin, nous avions tous les deux l'esprit et l'amour de la famille. Je lui ai donné treize enfants, que j'ai élevés avec toute mon âme (2). »
Oui, Tolstoï avait l'esprit et l'amour de la famille — il l'eut toujours et ce fut, très probablement, ce qui le retint chez lui, malgré son besoin de liberté, malgré l'évolution qui se produisit dans sa pensée pendant la crise religieuse qu'il traversa et qui, normalement, aurait dû l'éloigner de sa maison, s'il avait voulu être jusqu'au bout logique avec lui-même et mettre d'accord ses actes et ses théories.
On peut se faire une idée de l'affection qu'il voue aux siens par l'anecdote suivante. En 1869, soit sept années après son mariage, Léon Nikolaievitch entreprend un voyage d'affaires. Voici qu'une nuit, il est pris d'une angoisse folle, d'une terreur épouvantable, d'un effroi que rien ne motive ni n'explique. Il tremble, il a peur et ne sait pas pourquoi. Tout à coup, il pense à sa femme restée à lasnaia : elle court un grand danger, se dit-il aussitôt. Il saute du lit, donne l'ordre d'atteler, il veut
(1) P. Birukov, op. cit.
(2) G. Bourdon, En écoutant Tolstoï, Fasquelle, éd.
partir immédiatement. Mais, durant qu'on attelle il s'endort; lorsqu'on l'éveilla il était complètement remis.
« Pendant ce voyage, dit-il à sa femme, pour la première fois, j'ai senti jusqu'à quel point je me suis confondu avec toi et les enfants. »
Lorsque la comtesse Tolstoï assure que les quarante ans passés auprès du grand homme ne lui ont pas appris comment deux époux se querellent, évidemment elle exagère. Peut-être, en effet, n'y eut-il jamais entre eux de ces brouilles nées d'une mésintelligence intime et, comme l'on dit, d'incompatibilité d'humeur; cependant il n'est pas possible de taire les dissentiments graves qui s'élevèrent entre la comtesse et Léon Nikolaievitch lorsque, abandonnant ses travaux littéraires, il s'adonna à l'étude de la philosophie et des Écritures. Est-il croyable que sa résolution de distribuer ses biens au peuple ne suscita aucun conflit familial? Au reste n'est-ce point le beau-frère de Tolstoï, Bhers, qui raconte :
« Il y a maintenant une nuance d'exigence, de reproche, et même de mécontentement dans la façon dont Tolstoï se comporte vis-à-vis de sa femme. Il lui reproche de s'opposer à la distribution de ses biens, et d'élever ses enfants comme par le passé. De son côté, sa femme estime qu'elle est dans son droit et se plaint de cette manière d'être... Elle ressent à l'égard de cet enseignement et de ses suites une crainte et une répulsion invincibles... Il s'est même établi entre eux un ton de contradiction mutuelle, mêlé de plaintes l'un contre l'autre... Distribuer son bien à des étrangers, laisser ses enfants aller à la grâce de Dieu, quand personne d'autre ne veut en faire autant, ne lui semble pas seulement impossible : elle croit encore de son devoir de mère d'y mettre obstacle... En s'ouvrant à moi là-dessus, elle ajoutait, les larmes aux yeux : « La vie me devient bien difficile! Jusqu'ici je n'étais qu'une aide, maintenant il me faut tout faire moimême. Fortune et éducation des enfants, tous ces soins ne pèsent plus que sur moi. Et on me reproche encore de m'en occuper au lieu d'aller mendier! Refuserais-je donc
La comtesse Léon Tolitot en iSSt.
de le suivre s'il ne s'agissait que de moi, si nous n'avions pas de petits enfants? Et lui, il oublie tout pour sa théorie (1). »
Au surplus, à qui fera-t-on croire que, avant d'en arriver à songer à s'adresser aux autorités et à faire instituer une tutelle sur les biens de son mari, la comtesse Tolstoï ne chercha pas, par tous les moyens, à détourner le maître de sa décision... qui d'ailleurs fit long feu! Il y a gros à présumer que tout ne se passa pas sans éclats de voix de côté et d'autre!...
Mais ces temps sont déjà loin, Léon Nikolaievitch ayant enfin découvert la Vérité vit heureux et calme : la comtesse, qui ne craint plus rien pour ses enfants ni pour luimême, a tout oublié. Généreuse et sage, elle veut ne se souvenir que des jours de parfait bonheur passés auprès de l'illustre écrivain.
Parce que nous avons vu, jusqu'ici, Tolstoï occupé le plus souvent d'idées philantropiques, pédagogiques et religieuses, il ne faudrait point pourtant se l'imaginer triste et sombre. Sans doute il connut des heures terribles, mais toujours la puissance de vie qui est en lui reprend le dessus. Personne alors n'est plus que lui actif, plein d'entrain et de gaieté : il organise des fêtes, joue avec les enfants, grand enfant lui-même!
La comtesse Tolstoï, dans une lettre à sa sœur, donne précisément d'intéressants détails sur une de ces fêtes que dirige son mari. Celle-ci remonte à l'année 1865. Il s'agissait d'organiser un bal masqué pour les Rois. Ce jour-là, écrit-elle, « c'était un tel remue-ménage que la maison en était sans dessus-dessous. Léon et moi avions arrangé le trône. Dans la salle à manger, sur une grande table, nous avions placé deux fauteuils avec des aigles à deux têtes dorés (2). »
(1) D'après D. Merejkowsky, Tolstoï et Dostoïewsky , Perrin et C»*, éd.
(2) P. Birukov, Vie et Œuvre, Mémoires de Tolstoï, T. III, J.-W. Bienstock, traducteur, Mercure de France, éd.
Pour accéder à ce trône magnifique des marches avaient été disposées. Tout cela fut recouvert ensuite de drap vert. Au-dessus du trône, un superbe dais fait d'une couverture blanche à fleurs rouges décorée de couronnes. Dans le salon débarrassé des meubles, des fleurs, des lauriers, des orangers en profusion mettaient une note printanière. « Nous avions habillé Varia en page, dit la comtesse, les cheveux bouclés, la petite toque de velours noir, avec une plume violette, et des rubans dorés, une veste blanche, un gilet violet, des culottes blanches et des bottes à revers violets. Elle était admirablement jolie. Lise était en Algérien; on avait mis tant de choses sur elle que j'ai oublié quoi. Léon costuma Douchka en vieux commandant en retraite. C'était une merveille. Le petit Serge était Madame la commandante. Notre cuisinier était déguisé en nourrice, et tenait dans ses bras le petit Basile, son fils, emmaillotté. Ensuite, de deux hommes on a fait un cheval, sur lequel était monté Douchka (1). »
La famille du frère aîné de Léon Nikolaievitch se joignit aux hôtes d'Iasnaia, puis vinrent un violon et une bandoura, quelque chose comme une grosse guitare. Alors le défilé commença :
« Devant marchait un nain travesti en diable, ensuite le couple amené par Serge, Gricha, en Arlequin, tenant un tympan, ensuite deux Pierrots, les deux frères Babourinski; puis sa femme de chambre et la femme du cocher, habillées en seigneur et sa dame; ensuite un petit garçon en bergère. Tout cela avec des grelots, des bruits de cuivre; et derrière tous, un immense géant, touchant presque le plafond, merveilleusement fait. (Tétait Keller qui portait ce géant et dansait avec lui. L'effet était tel que je ne puis te le dire. Les domestiques sont venus en nombre, Anna déguisée en Allemand. On a commencé par manger les gâteaux. La fève échut à Brandt, qui choisit Varenka. On les a fait asseoir sur le trône. Aussitôt après a commencé un tohu-bohu indescriptible. Les chansons, les
(1) P. Binikov. op. cit.
danses, les jeux, les combats à coups de vessies, les pétards, les rondes, la mangeaille, et enfin les feux de bengale qui ont causé à tous le mal de tête et des vomissements (1). »
« Comment retracer l'esprit plein de charme et de gaieté qui règne à lasnaia Poliana, écrit M. Serguéienko. Et c'est toujours Léon Nikolaievitch qui en est la source... Je me souviens des parties de crocket. Petits et grands, tout le monde y prenait part. Elles commençaient d'ordinaire après le dîner et finissaient avec le jour... Nous avons, lui et moi, fourbus, vannés, fait ensemble de la gymnastique, des parties de course, de quilles ou de cheval-fondu (2). » Plus loin, le même écrivain ajoute : « Dans la maison de Tolstoï, on a toujours le sentiment de tomber sur les préparatifs d'un spectacle de société occupant tout un parterre de jeunesse qui remplit l'air de sa bruyante animation. S'agit-il surtout d'un jeu qui demande du mouvement, de l'endurance et de l'adresse? Tolstoï se retoui'ne à chaque instant pour le suivre des yeux. Il est d'âme avec les joueurs, prenant part à leurs victoires ou à leurs défaites, et souvent, n'y tenant plus, il finit par se mêler à eux, déployant un feu et une souplesse de muscles qui font envie aux plus jeunes. »
C'est un mouvement continuel. Un jour on ménage une piste pour les patineurs, le lendemain on entend le galop furieux de la « cavalerie des Numides ». Il s'agit là d'un jeu inventé par Tolstoï et qui consiste en une course endiablée à travers toutes les chambres. A l'instar des enfants, Léon Nikolaievitch se précipite, bondit, agitant les bras frénétiquement. C'est une charge de fous dans toute la maison.
Lors d'un séjour dans ses propriétés de Samara, il préside à de grandes réjouissances populaires. En son nom toute la steppe de Samara avait été conviée à des courses pour lesquelles Tolstoï fit disposer une piste de cinq
(Ij P. Birukov, op. cit.
(2) D'après D. Merejkowsky,
Léon Tolstoï
verstes. Comme prix : un taureau, un cheval, une montre, une houppelande, etc.. Un mouton et un cheval furent dépecés et, durant deux jours, Léon Nikolaievitch hébergea plusieurs milliers de Khirgizes, de Bachkirs, de moujiks russes et de cosaques de l'Oural, venus avec leurs troupeaux, leurs marmites et leurs tentes. Sur un mamelon tendu de tapis de feutre, les Bachkirs s'accroupirent en rond, buvant le koumiss dans une coupe qu'un jeune garçon fait circuler parmi eux. Tous sont joyeux mais non sans retenue, la présence de Tolstoï leur inspirant le respect.
« Il passe un souffle d'idylle pastorale, ajoute D, Merejkowsky auquel nous empruntons ces détails, remontant aux vieux âges nomades, sur cette fête qui se déroule dans les hautes herbes, sous le ciel de la steppe. Et aujourd'hui encore la figure de ce vieillard septuagénaire auquel on aime trop à prêter et qui aime à se prêter luimême un caractère recueilli, ascétique, incorporel, cadrant avec certaines idées de notre temps, m'apparaît plutôt, avec son aspect sévère, rustique, presque grossier, non dépourvu cependant de sensibilité et de grâce, m'apparaît, dis-je, pareille à la figure rude et inspirée, auguste et majestueuse, mais bien charnelle pourtant, d'un antique patriarche conduisant ses troupeaux entre les citernes du désert, et se réjouissant à la vue de sa postérité, plus nombreuse que le sable de la mer (1). »
Un patriarche rustique, n'est-ce pas un peu ainsi que nous nous imaginons l'illustre vieillard d'Iasnaia. On s'est plu aussi à retrouver en lui les traits surhumains d'une figure de Michel- Ange : le Moïse. Aux yeux de M. Georges Bourdon, le patriarche et le prophète se mêlant, Léon Tolstoï apparaît comme un dieu descendu de quelque fresque. Le portrait qu'il nous trace du grand homme est d'ailleurs superbe.
C'est, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, en 1904 que notre compatriote se présenta chez l'auteur de jRéswr-
(1) D. Merejkowsky, Johtoïci Dosloïewshy , Perrin et G'*, éd.
rection. Il éprouva une émotion pareille à celle qui saisit David d'Angers pénétrant chez Gœthe à Weimar.
« J'éprouve, écrit-il, le petit frémissement que l'on doit ressentir, quand on s'approche du cratère d'un volcan. J'ai peur d'avoir peur. Je vais voir Tolstoï! Je ne sais point d'homme à qui ses livres dessinent dans les imaginations une figure plus souveraine, plus impressionnante, plus démesurée, et Tolstoï, qui, dans les siens, a versé la substance de son àme, m'apparaissait comme un bon Dieu biblique, infiniment fort, infiniment bon, inflexible à l'injuste et rude au mal, et plus redoutable par l'infinité même de sa perfection (11. »
Quelques minutes d'attente, la porte s'ouvre : Tolstoï est là.
« Il fait trois pas dans la petite pièce, note M. Bourdon ; il a, par un geste qui lui est habituel, la main gauche suspendue par le pouce à sa ceinture de cuir, la main droite tendue, un large sourire dans sa grande barbe, et c'est en effet le bon Dieu des maîtres italiens que je vois soudain debout devant moi. Il porte une blouse grise ouverte sur son cou, et qui laisse voir, à travers la barbe, une chemise blanche sans col, un ample pantalon, des pantoufles de cuir; mais ce n'est pas ce costume, popularisé dans le monde par l'illustration, que j'aperçois dabord : c'est la grandeur saisissante de sa face. Comme on représente le Père des hommes dans les fresques tumultueuses, tout en lui est démesuré : son front, haut et vaste comme la muraille d'une citadelle, son nez large, sa bouche épaisse, la broussaille grise de ses sourcils, de ses moustaches, de sa barbe de margrave, ses amples oreilles, ouvertes comme des prises d'air de navire, mais surtout ses yeux gris bleu, le regard aigu de ses yeux profonds, qui brillent comme des foyers, crépitent comme des cratères, et, quand ils fixent sur vous la flamme noire de leurs pupilles, se posent sur votre àme...
« ... Ses hautes épaules sont à peine voûtées; sa tête,
(1) G. Bourdon, En écoutant Tolstoï, E. Fasquelle. éd.
qui cède au poids du front chargé de méditation, s'incline légèrement en avant; et parfois il se redresse brusquement, comme un lion secoue sa crinière, rejette la tête en arrière, fait saillir sa poitrine qui se gonfle, et passe, sous sa ceinture de cuir verni, ses deux mains ouvertes. Alors il parle avec une richesse renouvelée, d'une voix plus rapide et plus ample; c'est, dans ces minutes, comme s'il sortait soudain de soi-même et répandait autour de lui les biens de son âme : et il ressemble alors, avec son visage puissant et hardi, à une bête glorieuse qui se lève du coin d'ombre où elle méditait, et se dresse au seuil de sa caverne pour y respirer plus largement (l). »
L'existence de Tolstoï à lasnaia Poliana est simple, calme, et cela depuis longtemps déjà. Ainsi, dès 1883, il mande à sa femme alors à Moscou : « Ma vie est réglée comme une pendule. » Il se lève à neuf heures, fait un tour dans ses bois, et, après avoir pris du café, vers onze heures, se met au travail jusqu'à trois heures et demie. Il sort de nouveau jusqu'au dîner, dîne, lit, prend le thé puis va faire un tour et se couche. » Et c'est le moment le plus mauvais, dit-il. Je suis longtemps à m'endormir (2). »
C'est l'époque où il écrit En quoi consiste ma religion, la crise morale est à peine achevée; par la suite, la béatitude ayant gagne son âme, sa quiétude sera plus grande et sa vie quotidienne plus réglée encore, si possible. La simplicité de ses habitudes étonne d'ailleurs un peu, à cause du confort raffiné qui l'entoure. On est surpris du contraste qu'offre sa vie avec celle des siens et l'on comprend que certains écrivains qui se sont occupés de Tolstoï aient douté sinon de la sincérité du maître, du moins de sa clairvoyance, de ses facultés de jugement appliquées à lui-même.
Nous avons décrit aiMcurs rcxtérieiir de la demeure
(1) G. Bourdon, o/j. cil.
(2) P. Birukov, Vie et Œuvre, Mémoires de Tolstoï, T. 111.
seigneuriale de Tolstoï à lasnaia Poliana, l'intérieur en est noble et simple. Voici la salle familiale, qui sert à la fois de salle à manger et de lieu de réunion habituel. C'est une pièce spacieuse qui occupe toute la largeur de la maison. Des fenêtres on a vue sur les arbres du parc et sur les champs.
Aux murs recouverts de chaux s'alignent « dix portraits d'ancêtres, dont le temps a patiné les couleurs, et qu'enferment dix cadres pareils, brunis par les années. Dans un coin, une grande table ronde, que recouvre un tapis de laine, et un canapé où quatre personnes tiendraient à l'aise; le long des murs, des chaises; tirée vers une extrémité, la table rectangulaire des repas, que ne quitte point sa nappe, avec le samovar important; contre une paroi, un piano à queue habillé de moleskine; à côté, une petite table où s'empilent des journaux, des
livres de toutes langues, des morceaux de musique. A droite du piano, une porte conduit dans un petit salon, puis au cabinet de travail du maître; une autre, à gauche, à un vestibule où débouche l'escalier, et qui mène
Tolstoï se rendant au bain.
(Phot. Heptkoba.)
à un second salon et à l'appartement de la comtesse (1). » « Du vestibule on pénètre directement dans la bibliothèque. Ce sont deux salles, ou plutôt c'est une salle unique, que partagent des armoires de pitchpin, vitrées et chargées de livres. Dans chacun des deux compartiments, il y a un lit de fer, une table, une cuvette, un pot à eau, du papier, des plumes. Contre un mur, à droite, en entrant, apparaît, dans une niche, un buste de jeune homme qui ressemble à Léon Tolstoï, mais qui est celui de son frère; et, tout autour, comme les bourgeons d'un arbre généalogique, s'échelonnent des portraits de famille, dont l'un montre le comte Tolstoï déjà dans sa maturité. »
M. G. Bourdon s'approche des armoires chargées de livres de toutes langues. Il a la curiosité de relever, au hasard, quelques titres d'ouvrages français, il y a un peu de tout : V Avenir de la Science, de Renan; la Philosophie de VArt, de Taine; la Chasse aux Juifs, de Michel Delines; le Journal de Marie Bashkirscheff; les Essais de Montaigne; les œuvres de Spinoza, de Xavier de Maistre, de Diderot; et Gœthe, Buffon, Saint-Simon; VEnquête sur l'évolution littéraire, de Jules Huret, brisée, éculée. bourrée de feuilles de papier marquant des pages; quelques ouvrages de Jean-Jacques; les Lettres de femmes, de Marcel Prévost; les Mémoires de Mirabeau; des romans de Zola, etc.. Sur une table, les Affirmations de la conscience moderne, de Gabriel Séailles (2). »
La chambre de Tolstoï, qui est en même temps son cabinet de travail, ressemble un peu à une salle de ferme. On l'a aménagée dans un ancien garde-meuble, le plafond en est voûté, les murailles épaisses, le plancher vierge de cire. Ici et là quelques instruments de culture et de menuiserie: une faux, une scie, une bêche... Ayant horreur des édredons et des lits moelh'ux, Léon Nikolaievitch couche sur des coussins de cuir. Il fait lui-même
(1) G. Bourdon, op. cit.
(2) Ib. id.
sa chambre et va puiser l'eau dont il a besoin. En revanche, il montre des goûts extrêmement raffinés. Croirait-on qu'il tient au linge parfumé ! La comtesse ne manque jamais de mettre des sachets d'odeur dans son armoire. Il aime d'ailleurs tous les parfums, des plus fins aux plus grossiers. En parfait voluptueux, il se grise de l'émanation mielleuse des foins coupés et rien ne lui semble plus délectable que l'odeur du fumier. Les fleurs aussi font ses délices. « En été, il a toujours une fleur près de lui, une seule, mais très parfumée. Tantôt il la tient en main, tantôt il la pose sur la table, ou bien encore il la passe à sa ceinture de cuir... Il faut voir avec quelle jouissance il l'approche de temps en temps de ses narines, en promenant autour de lui, sur son entourage, un regard d'une grâce étrange (1). »
Veut-on quelques « indiscrétions » sur le régime alimentaire de Tolstoï? Nous savons qu'il adore la soupe d'avoine, c'est son mets favori. Il mange d'ailleurs une nourriture spéciale : pas de viande, pas de poissons, rien qui ait été vivant. Mais il ne songe pas à en priver les autres! « On prépare pour lui des légumes, des salades, des fruits. A la fin du repas, il prend une gorgée de vin blanc et une tasse de café (2). » Avant sa dernière maladie, il ne buvait que de l'eau, depuis, les médecins l'ont obligé à moins de tempérance, force lui a été de se résigner.
Par hygiène, plus encore que par plaisir, il fait chaque jour — et qu'il pleuve, neige ou vente, — une longue promenade, tantôt à pied, tantôt à cheval. Durant la guerre russo-japonaise, il avait une telle soif de nouvelles, qu'il n'hésitait pas à faire trente kilomètres — en plein hiver — pour connaître plus tôt le texte des dépêches.
En somme, bien qu'il s'efforce de vivre comme un simple et en faisant abstraction de sa fortune, il n'en est pas moins certain qu'il jouit d'une existence infiniment
(1) D'après D. Merejkowsky,
(2) G. Bourdon, up. cit.
confortable. Il ne veut pas voir que sa maison diffère quelque peu d'une isba misérable, mais il se garde de la quitter pour la pauvre demeure du paysan. Il ne recourt pas aux services des domestiques, mais il tolère que les visiteurs soient introduits chez lui par un valet de chambre en habit noir et cravate blanche. Et sans doute, malgré sa blouse et ses bottes grossières, il n'est point fâché de voir porter à sa femme des toilettes élégantes et riches. Evidemment, s'il avait été mendier sur les routes ou s'il s'était embauché comme ouvrier, ainsi qu'il conseillait à son fils aîné de le faire, la vie quotidienne lui eût été plus rude. Aussi, n'est-ce pas sans étonnement qu'on l'entend parler d'un cœur léger de la misère sordide du peuple. Lors de son court séjour à lasnaia Poliana, M. Georges Bourdon fut visiter, avec la comtesse Tolstoï, une maison de paysans. De retour auprès du maître, M. Bourdon ne peut taire l'émotion qui l'a saisi à la vue de tant de misère. L'infinie tristesse de la vie sans espérance de ces pauvres gens, « et la dureté de leur existence pareille à celle des bêtes, la désolation de leurs âmes ignorantes et closes, la peine de leur corps, jusqu'à l'horreur de la vermine dont ils se laissent ronger », tout cela l'a profondément affecté. Et il s'exprime avec véhémence, sûr qu'il est de trouver chez ses hôtes un écho à sa pitié indignée. Or, point du tout, renversé sur sa chaise, les mains au ventre, Tolstoï rit et s'amuse énormément.
« Quoi, vous riez, maître? » dit M. Bourdon interloqué. Et Tolstoï de répondre :
« Mais oui, je ris. Quoi de si affreux dans le sort de ces braves gens? Ils ont des joies, n'en douiez pas, et ils aiment la vie. La simplicité des mœurs est un bien très désirable. Regrettons au contraire que tous les hommes n'aient pas la vertu de s'y résoudre. Ceux-là vivent de peu? C'est aussi qu'ils se contentent de peu. Je vous accorde la vermine. Mais ils n'ont pas de matelas? Est-ce donc un indispensable confort, un matelas? Moi, je ne l)uis pas dormir dans un lit moelleux. Jadis, quand nous voyagions un peu, si j'étais invité chez des amis qui
n'étaient pas au courant de mes goûts et avec qui je ne me sentais pas tout à fait libre, j'étais souvent très malheureux. On me donnait un « bon lit » ; mais après m'être tourné et retourné dans ce « bon lit » pendant une heure sans avoir pu fermer l'œil, je prenais un parti héroïque, je quittais le « bon lit », et, étendu par terre, sur le tapis, je dormais à poings fermés.
Tolstoï dans son parc d'Iasnaia Poliana. (Photographie B. Heptkoba.)
— Eux n'ont même pas de tapis, c'est la planche, et tous les jours, toute leur vie !
— Affaire d'habitude. On n'est pas mal du tout sur une planche (1)... »
A force de pratiquer l'ascétisme, Léon Tolstoï est devenu moins sensible, moins pitoyable au misérable peuple. Il y a loin cependant de la simplicité, de la rudesse consentie de son existence (2) à la détresse des paysans. Tolstoï, et c'est là, croyons-nous, un des traits principaux de son
(1) G. Bourdon, En écoutant Tolstoï. E. Fasquelle, éd.
(2) D'aucuns qualifient cette existence à' hygiénique !
caractère, ne paraît point se rendre compte exactement de la part considérable de dilettantisme qui se trouve mêlée à tous ses actes. Il oublie trop que pendant plus de quinze années il a travaillé à acquérir une immense fortune que sa femme continue d'accroître chaque jour, et ce ne sont pas les trois ou quatre mille roubles qu'il distribue tous les ans aux pauvres qui suffisent à combler le fossé qui le sépare d'eux. Pour nous, nous saluons en Tolstoï, l'auteur des Souvenirs de VEnfance, des Cosaques, des Récits de Sébastopol, de Guerre et Paix, d'Anna Karénine, de Résurrection, etc., le « grand écrivain de la terre russe » comme l'appelait Tourguenieff.
A nos yeux, voilà ce qu'il convient d'admirer dans la vie de Tolstoï : son œuvre littéraire. Quant à son œuvre sociale, nous avouons n'en pas saisir la portée. Nous savons qu'il échoua dans ses tentatives de philanthropie et que ses entreprises pédagogiques n'eurent pas un sort meilleur. Son christianisme? l'exemple de sa vie ascétique?... Il dit aux autres : dépouillez-vous, suivez la parole du Christ, mais lui n'a ni assez de vertu ni assez de volonté pour se soumettre à son propre enseignement. Ses idées naissent en quelque sorte par mouvement réflexe sous l'impulsion première de son instinct, et lorsqu'il faut passer des mots aux faits, sa raison est là qui s'y oppose. C'est alors le régime des concessions qui commence. Ah! s'il s'était dépouillé de tout, s'il s'était résigné à gagner son pain à la sueur de son front, s'il avait mis à ses reins la besace du mendiant! L'acte eut peut-être été inutile, du moins fùt-il apparu en harmonie avec les théories. Enfin, ce geste aurait revêtu toute sa beauté et dans sa haute signification symbolique serait resté comme une admirable leçon de désintéressement et d'humanité!...