‹ L.N. TolstoiChapitre 4 sur 5 · LENFANCE ET LA JEUNESSE DE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LENFANCE ET LA JEUNESSE DE TOLSTOÏ

aquiliii, en bonnet blanc et un fichu blanc autour du cou, couchée dans la bière posée sur la table... C'était terrible de voir les larmes des tantes et de Pachenka. Mais, en même temps, les vestons neufs garnis de crêpe, la compassion que nous témoignaient tous ceux qui nous entouraient, tout cela me faisait plaisir. Je ne me rappelle plus pourquoi, mais pendant les funérailles on nous installa dans le pavillon... et je me souviens qu'il m'était agréable d'écouter les conversations de femmes quelconques qui, parlant de nous, disaient : « Pauvres orphelins! Le père vient de mourir et maintenant c'est la grand'mère! »

La grand'mère disparue, Léon, son frère Dimitri et sa sœur Marie regagnèrent lasnaia Poliana avec leur tante Tatiana Alexandrovna ; Nicolas et Serge restèrent à Moscou auprès de leur tutrice, Alexandra Ilinichna qui devait mourir en 18V1. Ce fut alors un nouveau changement, les enfants partirent vivre auprès d'une autre tante, Pélagie Ilinicha mariée à un propriétaire de Kazan, V. L Uchkbv. Léon Tolstoï, à cette époque, avait douze ans. Il commençait déjà à s'examiner sérieusement tant au moral qu'au physique. Ce qui le chagrinait le plus, c'était de n'être pas beau, il s'imaginait qu'il n'y avait aucun bonheur possible sur la terre pour qui était nanti comme lui, d'un nez large, de grosses lèvres et d'yeux gris et petits. Dans son désespoir, il levait les mains vers le ciel pour que Dieu prît pitié de sa détresse. Que n'aurait-il pas donné pour qu'un miracle le transformât subitement en joli garçon! Au moral, c'était bien autre chose, et l'on a peine à croire qu'un jeune garçon de douze à quatorze ans ait eu des pensées si graves. Il assure cependant qu'un jour il lui vint à l'esprit que le bonheur ne dépend pas de causes extérieures, mais uniquement de notre rapport envers elles. S'habituer à la souffrance, c'est se retirer des chances d'être malheureux. Voilà pourquoi, malgré la douleur qu'il éprouvait, il s'efforce de tenir pendant cinq minutes à bras tendus un énorme dictionnaire. Ou bien, gagnant un cabinet noir, il se

cingle le dos avec une corde jusqu'à ce que les larmes coulent de ses yeux.

« Une année durant, dit-il, je vécus dans un état de concentration et de retraite morale, au sein desquelles mon esprit d'enfant était déjà hanté par les problèmes les plus ardus, par ceux de la destinée- de l'homme, de la survie, de l'immortalité de l'âme. Avec toute l'ardeur de mon inexpérience, je cherchai des solutions à ces problèmes, dont la préoccupation représente le degré le plus élevé que puisse atteindre l'intelligence humaine. »

Venant à songer qu'après tout le plus sûr moyen pour l'homme d'être heureux est de jouir de la vie dans le présent sans s'occuper du lendemain, durant trois jours, étendu sur son lit, négligeant leçons et devoirs, il se plonge dans la lecture du premier roman venu, tout en « dévorant des gâteaux au miel achetés de ses derniers sous ».

On trouve chez lui, dès cette époque, un dédoublement curieux qui n'a point échappé au coup d'œil pénétrant de D. Merejkovi^ski, bien que cet écrivain soit souvent un peu trop agressif dans ses critiques. Il est certain qu'à dater de ce moment nous allons nous trouver constamment en présence de deux Tolstoï, pourrait-on dire : l'un « conscient, bon et faible, humble et contrit, ayant horreur de soi et de sa perversité »; l'autre « inconscient, méchant et fort (1) ». C'est ainsi que, tour à tour, il verse dans une sorte de mysticisme chrétien et, tout à coup, dans un scepticisme qui, selon son propre aveu, le mena à un état voisin de la folie.

« Je me rappelle, écrit-il dans ses Confessions, que, quand j'avais onze ans, un jeune lycéen mort depuis longtemps, Volodia M., qui venait chez nous le dimanche, annonça comme la dernière nouveauté la découverte faite au lycée : que Dieu n'existe pas et que tout ce qu'on nous a enseigné n'est que pure invention (c'était en 1838).

(1) D. Merejkowsky, Tolttoï et Dostoïewshy, Perrin et C'% Paris

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