‹ L'obélisque de Louqsor transporté a ParisChapitre 7 sur 17 · IV · texte numérisé non relu

IV

Transport de l’obclisque à Paris.

On a déjà rendu publics divers renseignenoent» relatifs au projet de transporter à Paris un des obélisques existants en Égypte ; ces renseignements sont incomplets, et ne remontent pas à la véritable origine de ce mémorable projet, aujourd’hui si près de se réaliser. Nous consignons ici quelques données nouvelles et d’une authenticité indubitable : l’histoire des arts en France, pendant le dix-neuvième siècle , avait le droit de les réclamer.

Ije désir d’avoir un ou plusieurs obélisques égyptiens à Paris était une conséquence naturelle de l’intérêt général que les monuments de même origine, et la découverte mémorable qui s’y rattachait, avaient universellement excité dans l’Europe savante. Le vice-roi d’Égypte permettait , avec une libéralité qui n’était pas sans quelque dédommagement pour lui , l’exportation des produits archéologiques de ses domaines , et il reconnaissait, par le don de quelques morceaux capitaux, les bons offices et les témoignages de bienveillance qu’il recevait des princes de l’Occident.

a a l’obélisque

Au mois d’octobre 1828, je fus informé, par un des principaux fonctionnaires du ministère de la maison du roi, que le pacha d’Égypte avait donné à la France Tun des deux obélisques d’Alexandrie, dits de Cléopâtre, et l’autre à l’Angleterre. Je fus chargé, en même temps, de procurer à la maison du roi les renseignements nécessaires à l’accomplissement du projet de transporter à Paris cet obélisque d’Alexandrie. J’écrivis en conséquence, le 2 5 octobre, à M. Drovetti , consul général de France en Égypte , et à Charnpollion le jeune , qui y était arrivé dès le 1 8 aoiit de la même année.

Le \o janvier 182g, M. Drovetti voulut bien me répondre qu’un officier de la marine anglaise était venu, par l’ordre de son gouvernement, sonder le port neuf d’Alexandrie; qu’il avait reconnu que les obélisques ne pourraient être embarqués qu’au moyen d’une longue et large chaussée s’étendant du rivage jusqu’au point en mer où le bâtiment pourrait recevoir l’obélisque; que la dépense de cette chaussée s’élèverait à près de 3 oo mille francs, et que l’.Aiigleterre paraissait , à cause de cette dépense, devoir renoncer au présent que lui faisait le vice-roi.

Le \o février T829, mon frère, qui était dans la haute Égypte quand ma lettre du a 5 octobre

DB LODQSOR. ^3

1 8 a 8 arrivait à Alexandrie , m’écrivit de El-Melissah (entre Syène et Ombos) : «Verrions-nous enfin un obélisque égyptien sur une de nos places de Paris? Ce serait beau, jet je suis déjà reconnaissant de ce qu’on ne recule pas devant une telle entreprise. » Z>e i a mars^ il ajoutait, de Tbèbes: «J’ai revu les beaux obéUsquesdeLouqsor; on ne peut plus pensera emporter celui d’Alexandrie. »

Lel\ juillet même année, il m’écrivait encore de Tbèbes : « Je suis bien aise que l’ingénieur anglais ait eu l’idée d’ime chaussée de 3oo mille irancs pour dégoûter son gouvernement, et par contre-coup celui de France, de ces pauvres obélisques d’Alexandrie; ils font mal depuis que j’ai vu ceux de Tbèbes. Si l’on doit voir un obélisque égyptien à Paris , que ce soit un de ceux de Louqsor\ la vieille Tbèbes s’en consolerait en conservant celui de Kamac, le plus beau et le plus admirable de tous; mais je ne donne-' rai jamais mon adhésion, dont on pourra, du reste , fort bien se passer, au projet de scier en trois un de ces magnifiques monolithes.^ Ce serait un sacrilège : tout ou rien.

« Sans dépenser 3oo mille francs en préparatifs préliminaires, on pourrait mettre sttr le Nil , chargé sur un radeau proportionné au poids , l’un des deux obélisques de Louqsor , et je dé-

a4 l’obélisqüe

sire que ce soit celui de droite , pour de bonnes raisons à moi connues, quoique le pyramidion en soit brisé et qu’il soit moins élevé que son voisin. Les hautes eaux de l’inondation l’emmèneraient à la mer jusqu’au vaisseau qui le chargerait pour l’Europe. Voilà le possible; si on le veut bien , cela s’exécutera , et il serait bien de mettre sous les yeux de la France un monument d’un ordre tel que cet obélisque de Louqsor, afin d’éclairer le goût du public à l’égard des colifichets auxquels nous donnons le nom pompeux de monuments publics, véritables décorations de boudoir, tout-à-fait à la hauteur des méticuleuses imitations des pauvretés du Bas- Empire. On a beau dire , le grand sera toujours dans le grand et pas ailleurs; les masses seules en imposent et frappent fort l’esprit et les yeux. Uue seule colonne de Karnac est plus monument à elle seule que les quatre façades de la cour du Louvre, et un colosse comme celui du Rhamesséion , placé sur le terre-plein du Pont- Neuf, en dirait plus que trois régiments de statues équestres de la taille de celle de Lemot. C’est donc un des obélisques de Louqsor qu’il faut transporter à Paris; il n’y a rien de mieux, si ce n’est de les avoir tous les deux. »

La*lettre de M. Drovetti et celle de mon frère

DE LOUQSOR. a S

fureut communiquées au ministère de la maison du roi; un extrait de la dernière fut ensuite rendu public.

Pendant son séjour à Alexandrie , en septembre , octobre et novembre i Saq , Champollion le jeune combina , avec M. Mimant, consul général , successeur de M. Drovetti, les moyens d’obtenir du vice-roi la cession à ila France des deux obélisques de Louqsor; il en entretint le vice-roi lui-méme, dans les diverses audiences que S. A. lui accorda; du lazaret de Toulon , le 4 janvier i83o, il rappelait encore à M. Miniaut la haute importance d’un tel projet, et huit jours après, le la janvier, il écrivait au ministre de la marine, à Paris, ce qui suit:

Il Rade de Toulon, le la janvier i83o.

« Monseigneur, mon frère ne m’a point laissé ignorer l’intérêt que V. Exc. a bien voulu témoigner pour les résultats scientifiques de mes recherches en Égypte et en Nubie ; je la prie de recevoir l’assurance de toute ma gratitude.

« 11 m’annonce également que , par ordre de V. Ex., une commission s’occupe aujourd’hui de la rédaction d’un projet ayant pour but le transport à Paris de l’un des deux magnifiques obélisques de Louqsor. Je serais heureux de voir s’accomplir un vœu que j’ai formé tant de

l’obslisque

fois au pied de ces beaux monuments, pendant le long séjour que j’ai fait à Thèbes ; et je crois de mon devoir de transmettre sur-le-champ à V. Exc. quelques notions importantes pour l’accomplissement de ce projet.

9 Ces deux obélisques , monuments du règne de Sésostris , ne sont point également bien conservés ; les grandes k>uilles que j’ai fait exécuter pour en copier les inscriptions', m’ont convaincn que celui de droite^ en entrant dans le palais , quoique son pyramidion soit brisé en partie , est infiniment préférable à celui de gauche , dont le bas est très-endommagé jusqu’à une grande hauteur au-dessus de la base. C’est donc X obélisque de droite qu’il faut choisir pour orner notre belle capitale.

a II est nécessaire également, en enlevant cet obélisque , d’emporter le grand cube de granit rose qui lui sert de base, et de s’assurer, en fouillant au-dessous de ce dé, s’il n’existe pas encore quelque autre socle inférieur, qu’on prendrait aussi, afin d’élever ce monument sur une de nos places publiques, avec tous ses accessoires primitifs, et de manière à ce qu’on voie enfin un obélisque tel que les Égyptiens avaient conçu ces sortes de décorations, qu’on défigure en Européen les juchant sur de ridicules bases d’architecture romaine.

K Le palais de Louqsor est bâti sur un tertre factice, et Y obélisque de droite^ le plus voisin du Nil, pourra être conduit au fleuve, peu éloigné , en profitant de cette pente : il faudra abattre, il est vrai, un assez grand nombre de maisons du village moderne; mab ces cahuttes de boue pourront être facilement acquises à cinq cents francs la douzaine. Ce n’est donc point là une difficulté.

a Le poids de l’obélisque ne dépasse pas de beaucoup 4oo tonneaux, et il suffît d’une de nos grosses gabares, telles que le Rhinocéros ou le Dromadaire, pour le conduire du rivage d’Egypte dans le port du Havre. La difficulté sera dans le transport do monument sur le NU, de Thèbes à l’une des embouchures du fleuve, naturellement celle de Rosette. 11 paraîtrait indispensable que la gabare partît de France avec toutes les pièces il\mgrand radeau destiné à recevoir l’obélisque : l’Égypte manque totalement de bois de construction.

« Quant aux hommes nécessaires pour amener le monument du palais au Nil , les villages dispersés sur les ruines de Thèbes en fourniront un assez grand nombre, moyenant un salaire de quatre sous par jour.

« Quant au droit de disposer de l’un des deux obélisques , s’il n’est point déjà acquis au

Digitizc-

a8 l’obélisqoe

roi, comme on me l’a affirmé, il suffira que notre consul général en Égypte, M. Mimaut, très-avancé dans la confiance du pacha, en dise un seul mot, et S. A. se fera un plaisir de tout permettre.

« Je souhaite que quelques-uns de ces divers renseignements puissent être utiles à la commission. Je serais heureux de contribuer ainsi à l’accomplissement d’un projet qui assurera à la capitale une nouvelle et si rare décoration, qui serait à la fois un monument éternel de la munificence du roi , et un témoignage que le zèle de ses ministres ne trouve rien d’impossible quand il s’agit de perpétuer la gloire de son nom.

« Qu’il me soit permis de solliciter une prompte décision de V. Ex., pour que la corvette l'Astrolabe soit chargée de transporter au Havre les monuments égyptiens qu’elle a à son bord, et que j’ai recueillis pour le Musée royal du Louvre.

« Veuillez agréer. Monseigneur, l’expression du respectueux dévouement avec lequel j’ai l’honneur d’être, etc. »

Cette lettre avait été écrite par suite des détails que M. le ministre de la marine m’avait donnés à la fin de l’année 1829, et que j’avais communiqués à mon frère , ainsi que l’invitation de la part du même rniiiislre de lui adresser de

suite tous les renseignements utiles, tirés de la connaissance des localités.

Il existait alors à Paris une commission chargée d’examiner les projets de transport des obélisques. Cette commission est mentionnée dans un rapport fait à l’Académie des sciences , le 2 1 mai i 833 , parM. le baron Ch. Dupin, ainsi que dans la Description des obélisques^ récemment publiée par M. le comte de La Borde. Les deux listes des membres de cette commission ne sont point semblables dans les deux écrits publiés; M. le baron Taylor n’est point nommé dans la liste donnée par M. Dupin; d’autre part, M. Dupin associe les démarches de M. le baron Taylor à celles de M. Mimaut auprès du vice-roi pour obtenir les deux obélisques , à uue époque qui aurait précédé la formation même de la commission précitée.

Mais i“cette commission fut instituée en 1829; 2® elle eut connaissance , en 1 829 aussi , de la lettre de Champollion le jeune, écrite de Thèbes le 4 juillet même année; 3 “ au mois de janvier i 83 o,la lettre du même savant au ministrede la marine, expressément relative, comme la précédente, aux obélisques de Louqsor, était aussi sous les yeux de la commission ; 4 ° M. le baron Taylor partit pour l’Egypte après le retour de Champollion à Paris, où ils se virent

l’obélisquf

plusieurs fois; 5“ il arriva à Alexandrie le lo mai i83o, comme l’annonça le Moniteur du 27 juin suivant.

Il y a donc quelque confusion dans l’ordre successif de toutes ces circonstances , telles qu’elles sont rappelées dans les deux écrits nouvellement publiés.

Le 1 5 mars i83o,Champollion renouvelait ses instances auprès de M. Mimaut.

Le 6 juin suivant, M. Mimaut écrivait à Champollion en ces termes :

« Je peux vous rendre compte du complet et brillant succès d’une négociation dont vous êtes certainement le principal moteur, à laquelle vous me dites, dans votre lettre du 1 5 mars 1 83o, et vous m’avez dit tant d’autres fois verbalement, que vous preniez un si grand intérêt, et qui avait pour objet d’enrichir la France de ces deux obélisques de Louqsor dont vous avez fait connaître le mérite, et dont personne mieux que vous ne pouvait apprécier la valeur. Le pacha , qui est toujours prêt à montrer son dévouement à la France , et qui me donne personnellement des marques d’une bienveillance inépuisable, a cédé delà meilleure grâce du monde aux Instances que je lui ai faites pour avoir ces deux obélisques. 11 existait une grande difficulté, vous le savez; mais vous m’aviez suggéré vous-méme le moyen

Digilizcd hy Googli:

DE LODQSOR.

de la lever ; celte idée m’est revenue , comme une inspiration , au milieu des perplexités de Son Altesse , qui l’a accueillie avec empressement , et les deux obélisques ont été à nous. »

Avec les faits et les dates qui viennent d’être exposés , on peut résoudre , sans hésitation , cette question proposée par M. de Borde ; tf A qui appartient l’idée de transporter en France l’un des deux obélisques de Louqsor? » L’équité dira le nom de Charapollion le jeune.

La commission établie à Paris régla tous les détails relatifs au transport des obélisques, et un bâtiment, qui fut nommé le Louqsor, fut construit dans le cours de l’année 1 83o , sur le plan qu’elle proposa.

£n septembre de la même année, un nouveau rapport fut demandé à Champollion le jeune , par M. le ministre de la marine ; il lui fut adressé en ces termes :

OBéLISQDES ÉGYPTIENS A TRANSPORTER A PARIS.

«L’idée de transporter à Paris l’obélisque d’Alexandrie , vulgairement connu sous le nom ^Aiguille de Cléopâtre, avait été adoptée par l’ancien gouvernement , dans la simple intention d’orner la capitale d’une décoration nouvelle, et d’y ériger au moins un de ces monuments que

l’obélisqüu

l’Europe ne montre que sur les seules places publiques de Rome.

«Mais aujourd’hui le gouvernement national doit se proposer un but et plus élevé et plus grand. Il lui appartient de marquer ses premiers pas en éternisant la mémoire des glorieux triomphes de nos armées pendant les guerres de la république. Ces souvenirs, noble patrimoine de la génération qui, la première, a combattu pour la liberté française, attendent encore leur consécration par des monuments publics. Ce n’est point sans étonnement, par exemple, que l’étranger parcourt notre capitale sans y rencontrer quelque part un seul monument qui rappelle, même indirectement, notre étonnante campagne d’Égypte , et la conquête de ce pays célèbre , dans lequel notre armée a laissé des semences de civilisation qui germent déjà et se développeront dans l’avenir.

« Aucun genre de monument n’est plus propre à perpétuer la mémoire de cette grande expédition qu'un ou plusieurs obélisques égyptiens, transportés dans la capitale de la France ; et, sous ce rapport, /’o^eVûçue d’ Alexandrie rempli-

rait nullement le but proposé.

« i" Cet obélisque, d’abord, est très-inférieur dans ses proportions à la plupart de ceux de Rome. a“ Il est très fruste à la base , et deux de

UK LOUQSOR.

ses faces, au moins, sont tellement rongées par Tair salin de la mer, que toutes les sculptures en ont disparu à très-peu de chose près. 3° Enfin, sou embarquement offre - des difficultés plus grandes, en réalité, que celui des obélisques de Thèbes qui lui sont infiniment préférables.

« Tout concourt au contraire à appeler l’attention du gouvernement sur les deux magnifiques obélisques qui décorent l’entrée du palais de Louqsor à Thèbes. Ces monolithes qui , à eux .seuls, feraient l’ornement d’une capitale, sont remarquables par la beauté de la matière, la grandeur des proportions, la richesse des sculptures qui les couvrent , le poli de leurs faces et leur admirable conservation.

« Sous le rapport historique, ce sont des monuments élevés à la gloire du plus célèbre des conquérants égyptiens, Sésostris, dont les inscriptions contiennent les louanges et énumèrent les travaux. Il serait beau que de tels obélisques devinssent, dans Paris, des monuments commémoratifs de nos victoires en Égypte.

« Leur place est naturellement marquée , soit aux deux côtés du fronton et en avant de< la colonnade du Louvre , soit en avant du portique de la Madeleine , si , comme on l’espère , ce dernier édifice reprend son nom et sa destination de Temple de la gloire française. Ainsi employés,

34 l’obélisque

ces obélisques conserveraient leur caractère primitif, et produiraient l’effet le plus imposant et le plus grandiose.

«,Le transport à Paris de ces deux monolithes est reconnu possible, et la gloire nationale est intéressée à ce qu’il soit exécuté.

« Situé sur une butte factice , le palais de Ixiuqsor est à une très-petite distance du Nil; la pente même de la butte facilitera beaucoup le transport vers le fleuve, et- l’embarquement des obélisques.

« L’ingénieur chargé de ces opérations trouvera sur les lieux tous les secours désirables en hommes pourmouvoir ses machines et pour tous les travaux préparatoires. Un habitant du pays, travaillant depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, est bien payé à rai.son de 4 sous de France par jour , sans aucun frais de nourriture quelconque.

« S’il devient nécessaire d’abattre plusieurs maisons du -village, soit pour renverser, soit pour mener les obélisques au Nil, les frais d’achat de ces cahuttes,en simple limon, seront une somme tellement minime qu’il devient presque inutile de s’en occuper.

« A l’exception des hommes, soit pour manœuvrer les machines, soit pour creuser ou niveler le terrain , on ne trouvera à Thèbes aucune au-

tre sorte de secours en ustensiles, en matériaux ou en instruments. 1/ingénieur maritime doit donc s’en pourvoir et embarquer avec lui tout ce qui pourra être nécessaire pour l’exécution de son plan, cordages, planches, pièces debois^ leviers, ferrements, savon, etc., etc., etc.

«Quant aux vivres, le pays en fournit asse:2 abondamment.

« La personne chargée de l’opération devra s’entendre avec les beys et cachefs, gouverneurs de la province et des divers cantons, pour l’époque à laquelle il voudra prendre à sa solde et employer les gens du pays, afin de ne point entreprendre son opération dans le mois où les paysans sont obligés de travailler les terres cultivées. Il s’exposerait à manquer de mains.

a Cette personne doit également se concilier^ par des égards et quelques petits présents, les chélks des principaux villages de Thèbes, qui sont Kamac , Louqsortl Kourna : les chéïks lui fourniront des travailleurs, distribueront euxmêmes la solde aux ouvriers, et feront la police. On peut s’adresser avec confiance au chéik de Karnac , nommé chéïk Aouéda , homme de sens, probe, ayant une grande influence dans le pays, et Français dans l’ame.

«Il est important.de veiller constamment à ce que chaque ouvrier égyptien touche lui-même

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sa solde, et qu’il la reçoive immédiatement de ses chéïks. Il faut défendre à ceux-ci de remettre l’argent gagné par les ouvriers aux cachefs ou autres agents directs du pacha; la rapacité extrême de ces agents emploie toute sorte de moyens pour dépouiller les paysans du peu d’argent qu’ils gagnent à la sueur de leur corps. 11 faut payer ces ouvriers directement, et ne point s’immiscer dans leurs querelles avec le fisc , et avec les autorités militaires chargées de la rentrée du tribut ou miry: on doit toujours être juste, mais ferme, avec les Arabes.

« Si, malheureusement, on devait se réduire à n’emporter qu’un seul des obélisques de Louqsor, il faut, sans aucun doute, prendre l’obélisque occidental , celui de droite en entrant dans le palais. Le pyramidion a un peu souffert, il est vrai, mais le corps entier de cet obélisque est intact , et d’une admirable conservation ; tandis que l’obélisque de gauche , comme je m’en suis convaincu par des fouilles, a éprouvé une grande fracture vers la base.

« En enlevant les obélisques, dont on déchaussera d’abord les bases, il devient indispensable d’emporter aussi les dés ou piédestaux sur lesquels ils sont placés ; et s’ils ont en outre reçu un soubassement de quelque autre nature , il est nécessaire d’enlever ce soubassement, ou toutau

moins d’en prendre les dimensions exactes, pour le reconstruire à Paris , et y montrer enfin des obélisques égyptiens avec tous leurs accessoires , et conservant leur destination et leur caractère primitifs. On évitera ainsi la faute commise jusqu’ici en Europe, de jucher ces beaux monuments sur une base ridicule d’architecture moderne, et de les dresser dans de vastes espaces qui les dévorent, et qui détruisent ainsi leur grandeur et toute leur majesté. » =

mois (S octobre même année ( 1 83o ) , le Louxor était prêt à prendre la mer; le commandement en fut donné à M. de Verninac de Saint- Maur, lieutenant de vaisseau, qui avait ramené d’Égypte, sur V Astrolabe , Champollion et ses compagnons de voyage.

M. Lebas, ingénieur de la marine, ftit chaîné de tous les travaux de la mission.

Champollion écrivit encore à M. le ministre de la marine la lettre suivante , le 8 du même mois :

Monsieur le comte,

«J’apprends à l’instant que le Louxor n’est point encore parti de Toulon, et que ce départ ne peut s’effectuer que d’ici à quelques jours; je crois donc devoir appeler votre attention sur les considérations suivantes.

l'oblliüquë

« Le Louxor, destiné à transporter les obélisques de Thèbes , est un bâtiment d’une construction telle , qu’il ne peut naviguer avec sûreté et sans l’escorte d’un bâtiment à vapeur dans la saison que nous allons prendre, la mer entre Candie et l’Égypte n’étant pas tenable pour cette sorte de navire , vers le mois de novenbre.

«En supposant même que le Louxor arrivât sain et sauf à Alexandrie, au milieu de novembre , il faudrait encore une quinzaine de jours pour s’alléger de deux ou trois pieds; alors il ne serait plus possible de se présenter à l’embouchure du Nil, le bogha:^ de Rosette étant déjà devenu impraticable à cette époque, même pour de bien moins fortes embarcations.

« Il serait donc convenable, pour la. sûreté du bâtiment et la réussite. de l’expédition, que le Louxor ne partît de Toulon que dans les premiers jours du printemps.

<c Arrivés à Alexandrie , l’ingénieur maritime et le commandant du Louxor se rendraient de suite à Thèbes, au moyen d’un bâtiment du pays : l’ingénieur pour étudier le terrain , renverser les obélisques,. et les conduire sur le bord du fleuve ; le commandant du Louxor, pour étudier de visu la navigation du, Nil, et connaître par lui-même le lit du fleuve, afin d e faire remonter ensuite le Louxor avec sûreté

DR LOUQSOn. 39

jusqu’à Thèbes, au mois de juillet, à l’époque des grandes eaux.

« Ainsi le Louxor partant de Toulon fin de mars, les mois de mai, juin et juillet suffiraient à l’ingénieur pour les travaux préparatoires ; le Ix>uxor remonterait le Nil en juillet, et l’embarquement étant opéré en août, le bâtiment chargé descendrait le Nil en septembre.

« J’ai l’honneur de soumettre ces vues à yotre décision, et de vous prier, etc. »

Le i3 octobre, M. le ministre de la marine voulut bien adhérer à ces propositions, et répondre en ces termes :

« Paris, le i3 octobre i83o.

« Monsieur,

M J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire , le 8 de ce mois.

« Vous m’y entreteniez des difficultés qu’éprouverait la navigation du Louxor , si ce bâtiment était expédié dans cette saison pour Alexandrie, de l’impossibilité de lui faire remonter le Nil avant le printemps prochain , et de la convenance de le faire partir de Toulon seulement à cette époque. '

« Je vous remercie beaucoup d’avoir bien voulu me transmettre, à ce sujet, les observa-

4o l’obélisque

tiens que vous ont suggérées votre zèle et la connaissance que vous avez acquise des lieux où le Louxor doit être conduit.

(( J’ai donné des ordres pour que ce bâtiment soit retenu à Toulon jusqu’à la fin de l’hiver.

' « Je recevrai avec reconnaissance toutes les communications que vous jugeriez utile de me faire , dans l’intérét de cette expédition dont, mieux que personne , vous pouvez apprécier les difficultés.

« Recevez monsieur , l’assurance de ma considération distinguée»

« Le ministre secrétaire d*état de la marine et des colonies,

' « Horace Sébastiawi. »

Au mois de mars i83i , le Louxor partit de Toulon , muni d’instructions en tout conformes aux vues proposées par ChamjX)llion, en ce qui touche aux obélisques et à leurs accessoires : c’est l’obélisque occidental de Louqsor qu’il avait dé* signé; c’est celui qui a été transporté en France

La navigation du Louxor ne fut que de i8 jours; la remonte du Nil présentant de grands obstacles à lin bâti ment q ui ne pouvait tirer moins de 6 pieds d’eau, il fallait attendre les eaux de l’inondation.

M. Lebas prit des djermes du pays , et appa-

DE LOOQSOR.

reilla d’Alexandrie le i a juin i83i; il parvint, après avoir subi et surmonté bien des traverses , au village même de Louqsor, le 3i juillet.

Le 1 5 du même mois, M. deVerninac, parti d’Alexandrie , remorqué par le brick de guerre le d' Assas^ mouillait devant la barre de Rosette. Le lendemain i 6 , à midi, après une manœuvre des plus hardies, il avait franchi cette barre en la labourant, et était amarré devant la grande place de Rosette. Dans sa relation de cette dangereuse navigation , M. de Verninac attribue à la fortune un succès qui n’est dû qu’à son habileté, secondée par le zèle des officiers, par la patience et la bonne volonté de l’équipage.

Le Louxor arriva le 17 juillet au Kaire, le a5 à Siout, et le i5 août au village de Louqsor. Tous les Français de l’expédition furent dès lors réunis, et dans une seule pensée, celle d’accomplir la mémorable mission confiée à leur dévouement. •

Tous les bras y concouraient , quand le choléra vint les frapper. Les naturels furent atteints les premiers ; mais , dès le 4 octobre , dix matelots du Louxor étaient en proie à l’épidémie. Les chefs de l’expédition lui opposèrent un régime plus sévère, beaucoup de sérénité, et une gaîté constante ; quinze Français furent malades ; M. Angelin, chirurgien de la marine, leur prodi-

4a l'obélisque

gua (les soins infatigables : pas un ne succomba. Thèbes y perdit le septième de sa population indigène.

Les opérations furent continuées comme si le choléra n’avait pas été présent, et cette sécurité fut une sorte de préservatif.

L’obélisque fut abattu le 3i octobre i83i ; il fut placé à bord du Louxor le 19 décembre suivant.

C’est à celui qui a dirigé avec tant d’habileté cette grande opération, à faire l’exposé des moyens qu’il a si heureusement employés. M, Lebas doit à l’histoire des sciences la relation de ses travaux et de ses sucxès.

« Lorsqu’on compare , a déjà dit M. Ch.

« Dupin , les difficultés qu’il fallait surmonter , « avec le zèle constant , l’esprit de ressource , « le génie inventif, le courage, la concorde, « l’amitié , qui font agir romme une seule fait mille tous ces Français qui veulent doter leur « patrie d’un monument digne de sa gloire, on « éprouve pour les auteurs de telles entreprises a un sentiment qui rend plus fier d’appartenir à « la France. »

Le Louxor quitta enfin la Thébaïde avec sa riche conquête, et se trouva de nouveau, le i" octobre i83a, à Rosette, en présence des obsta-

des naturels que le Nil présente en cet endroit à la navigation ; ils furent aussi surmontés , et le bâtiment était de retour à Alexandrie le % janvier i833.

Il en partit le i avril suivant, et rentra enfin dans la rade de Toulon le 1 1 mai , après avoir traversé l’Archipel, et mouillé dans diverses îles. M. de Verninac voulut bien me donner cette bonne nouvelle , en y mêlant des souvenirs dont je dois m’honorer.

« Rade de Toulon , le ii mai i833.

O Monsieur,

« Je vous annonce avec plaisir et à la hâte l’heureuse arrivée du Louxor à Toulon. Je crois devoir vous en instruire des premiers, parce que, j’en suis sûr, cette nouvelle vous intéressera plus que personne en France. Voilà une conception gigantesque de votre illustre frère accomplie; et le résultat heureux de notre opération a renouvelé toute la douleur que sa mort m’a causée, en pensant que lui seul, si digne appréciateur de la valeur de ce monument, serait le seul à ne pas jouir de sa vue à Paris. »

Le voyage du Louxor appartient déjà à l’histoire littéraire de la France ; elle dira combien les sciences, les arts et l’honneur national sont redevables à ceux qui ont dirigé avec tant de sa-'

44 L’oBJéLlSQÜE

voir et de succès cette mémorable et périlleuse entreprise; et la justice du roi acquittera, on n’en peut douter, cette dette de la patrie (i).

(i) Voici la suite de la navigation du Loùxor: il partit de Toulon pour Paris le aa juin; monilla à Gibraltar le So pour renouveler' le charbon du bateau 4 vapeur le Sphinx, au cap St.-Vincent,,le^ia juillet, par la force du, vent , 3” le 3o juillet à la Gorogne pour s’approvisionner de charbon, et il entra à Cherbourg le la août; il en partit le'ia septembre ; arriva à Rouen le 14 au 'matin ; il est attendu à Paris pour la fin du mois de novembre.

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DE LOÜQSOR.

Description de l*obélisque transporté à Paris.

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