‹ L'obélisque de LuxorChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée à Thèbes. — Premier examen de l'obélisque, — La pierre esf /é/ée. — Démolition des maisons qui entourent le monolithe de droite. — Aspect général de Luxor et description de l'ensemble des monuments. — Reconnaissance des localités. — Quelques détails historiques.

Le premier devoir d’un ingénieur étant de rendre compte de tout ce qui est relatif à ses travaux, mon objet sera de reproduire les faits qui s’y rattachent et la série d’impressions sous lesquelles je me suis trouvé placé, dans l’ordre où ils se sont présentés. Le lecteur ne doit donc pas s’attendre à une description complète et méthodique des localités et des monuments, à un exposé historique de leur origine.... Plus tard, sans doute, j’entrerai dans quelques détails à ce sujet; mais telles n’étaient pas les préoccupations qui m’avaient saisi à mon arrivée à Thèbes. Pour moi, je le répète, tout était dans cette masse de girmi't, du poids d’environ 200,000 k., qu’il s’agissait de déraciner du sol et d’embarquer à bord d’un navire destiné à la transporter en France. A mes yeux, il y avait, dans cette opération, quelque chose ele grand qui m’exaltait l’âme ; mais c’était principalement la question d’art mécanique, la difficulté de la tâche, la solution d’un problème cherché et pardessus tout, la responsabilité que faisait peser sur moi une mission donnée au nom de la France.

Ce ne fut donc pas sans émotions que nous mîmes le pied sur le sol ({ui allait être le théâtre de nos travaux. Depuis plus d’une heure , on nous y attendait avec impatience.

La vue de nos bateaux portant en tète de mât les couleurs françaises, l’espoir d’être gratifiés par les Européens de quelques paras (i), avaient attiré sur la plage une partie des habitants de Karnac et de Luxor. Là, comme dans toute fÉgypte, nous fûmes assaillis par une foule de malheureux qui demandaient le bacchis (l’aumône); après ces cris de misère, qui répondaient parfaitement aux haillons dont se couvrait à peine leur nudité , les Arabes, encouragés par le don de quelques pièces de monnaie, vinrent s’informer auprès de notre interprète, du but de notre voyage.

(1) ^Monnaie du pays.

L idée d’abattre un obélisque et de l'embarquer sur un navire venant de France leur parut si bizarre, si déraisonnable que, malgré les assertions de l'interprète, ils persistèrent à nous supposer d’autres intentions. Selon eux , nous venions dans le Said pour explorer les lieux, sonder l’esprit du peuple, alin de revenir plus tard en force nous emparer du pays, a L’obélisque , lui disaient -ils , n'est évideinnient qu’un faux prétexte ; tu sais aussi bien que nous que ces h'rde (ces antiquités) furent bâties sur place avec un mastic particulier que le soleil a durci; qu’il est impossible de les déplacer sans les démolir , les couper par morceaux ; exike-t-il d ailleurs un navire assez grand, assez fort pour porter cet énorme fardeau , et quel homme oserait entreprendre une semblable opération ? « Tiens, le voilà cet homme, répondit Joussouf, en me désignant du doigt. La ré2tartie de l’interprète lit éclater de rire tous les assistants. « Allah ! allait ! s’écrièrent-ils. Qui? celui-là! mais mon bâton est plus haut que lui, il n’est pas cartable seulement de remuer la plus petite pierre du temple. »

Pendant cette conversation, nous nous dirigions vers les obélisques. Après avoir traversé quelcjues monticules de décombres et une allée de colonnes gigantesques, nous entrantes dans une ruelle tortueuse , bordée de coitstructions modernes. Notre 2trésence au milieu des habitants lit surgir de toutes ces cahuttes une foule d’enlants de tout âge qui se joignirent aux premiers en criant baccbis (aumône; c’est, je crois, le preittier mot que Ton prononce dans ce pays). Ce chemin aboutit à deux masses pyramidales réunies à la partie inférieure par uit mur eit briques percé d une petite porte. On pénètre par cette ouverture sur une place où se trouvent les obélisques et les colosses qui décorent la façade du palais de Luxor.

Les matelots et les ouvriers nous avaient devancés dans cette visite. L’Italien Mazacqui, tailleur de pierre, frappait doucement sur la face orientale de l’obélisque de droite et prêtait attentivement l’oreiUe au bruit qui résonnait sous le coup de masse. Aussitôt qu’il m’aperçut , il s’écria dans son langage moitié italien , moitié français: Moussu, la pietra , elle est filée, mais je ne crois pas quelle soit routtu (rompue), lou son est sano , on pourra ï enlever qjoiuvu quelle tombe piano, ben piano. Le vice signalé par cet ouvrier était patent ; il fallut se rendre à l’évidence, et reconnaître que tout rude qu’il était , Krali-Effendi avait bien observé.

Je rentrai dans la barque fatigué, pensif, embarrassé, n’ayant rien examiné, 2)as même le chemin que nous suivîmes pour nous rendre à bord; je marchais comme un homme ivre, répétant sans cesse: 11 existe une fissure dont aucun ouvrage sur l’Egypte ne fait mention. Mille pensées divergentes venaient m’assaillir à la fois ; plein de trouble et d’agitation , j’étais en même temps à Toulon .

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à Paris, à Thèbes. La seule pensée qu’on pourrait m’accuser cl avoir fait éclater

I obéliscjue en le descendant de sa base , ou en le conduisant à bord , absorbait toutes mes facultés.

Le lendemain, après cjuelques heures de repos, je me trouvai dans une disposition d’esprit toute différente. J’eus presque honte de mon excessive inquiétude. Le casque en tête, a dit JcvÉN.tL, il n’est plus temps de reculer. Je me mis donc à l’œuvre, je visitai l’intérieur et l’extérieur du temple pour prendre connaissance de ses diverses parties , et m’en faire une espèce de carte topographique , contenant les obélisrjues , les ruines , le cours du fleuve et la forme du terrain. Le résultat de cet examen fut qu’il me serait de toute impossibilité d’applicjuer les plans dont je m’étais occupé dans le cours du voyage; tant il est vrai que les projets conçus, élaborés dans le cabinet, pèchent toujours par quelques données essentielles ; survient une particularité imprévue dans le sol, dans les distances ou les objets environnants, et tout à coup s’écroule féchafaudage cju’on a laborieusejuent conçu et élevé.

Je dus donc m’occuper de rédiger un nouveau plan , d’approprier les procédés aux circonstances impérieuses de la situation, de combiner avec soin toutes les parties d’un appareil que, par la nature de sa fonction, on pouvait craindre de voir détruit, et détruit instantanément par la rupture d’un seul de ses éléments.

II fallut ensuite se fixer définitivement sur les données du problème, en déduire les équations, prendre des mesures exactes, et soumettre le tout à l’épreuve rigoureuse des calculs pour la garantie des résultats.

Dès le lendemain de notre arrivée à Luxor, l’interprète avait rassemblé quelques fellahs {t) qui, depuis cette époque, travaillaient à déblayer le pied de l’obélisque, dont le fût était en partie enfoui dans le sable. J’étais impatient de le mettre entièrement cà nu, afin de pouvoir reconnaître si la fissure descendait jusqu’à la base, et traversait le granit. Ce travail et les opérations ultérieures exigeaient la tlémolition préalable de plus de trente maisons, ou pour parler plus exactement, de trente mauvaises calmttes. Toutes misérables qu’elles étaient cependant, la vue de for, d’ordinaire si puissante sur les Arabes, ne put les déterminer à les vendre; j’ignorais alors qu’ils cherchaient à gagner du temps , afin d’aviser aux moyens d’enlever, pendant la nuit et à l’insu des Turcs, les denrées qu’ils ont coutume de voler dans les champs , au moment de la récolte.

(1) Paysans,

Instruit de ces ddEcultés par un courrier a dromadaire , porteur d’un rapport circoustancié , le gouverneur du Saïd dépêcha à Luxor son interprète Ibrahim et le cœwas-bachi (i), avec ordre formel de faire exécuter sur-le-champ tout ce que je demanderais. Ceux-ci, arrivés à Thèbes, voulurent terminer la discussion à la turque, cest-à-dire en employant la courbache. Je m’y opposai formellement; il fut convenu qu’une commission présidée par le nazher et composée du cadi , du chef du village , du cawas-bachi et des deux interprètes , régleraieiit les indemnités à accorder aux propriétaires. Cette commission se réunit le 25 juillet 1 8 3 1 .

A 1 appui de leurs demandes , les Arabes présentèrent le relevé des maisons à démolir, suivi d un devis estimatif s’élevant à une somme plus que décuple de la valeur réelle. Sur les observations d’ibrahim , tous les assistants parurent fortement impressionnés ; les plus jeunes se plaignirent de ce cpi’on voulait les expulser du toit paternel , sans leur donner ni le temps ni les moyens de bâtir une autre maison. Les vieillards exposèrent d’un ton suppliant qu’on leur supposait à tort desydous (de 1 argent), qu’ils n’avaient d’autres ressources pour vivre que leur petit jiigeonuier. Le plus âgé dont le chef était orné d’un turban vert, à titre de lun des descendants du prophète, garda un morne silence, mais ses lèvres contractées , sa main qui serrait convulsivement l’extrémité de son pied ( il était assis à 1 orientale), décélait la vive agitation à laquelle il était en proie. Le chef du village et le cadi , le visage incandescent, la sueur au front, insistèrent sur 1 exactitude du toisé dont les mesures avalent été prises en présence du niéhendes (de 1 ingénieur). Une jiauvre aveugle couverte de haillons demanda humblement deux thalaris (2) pour toute indemnité. Son accent, son calme, rendaient témoignage de sa sincérité; je lui remis immédiatement le triple de la somme qu’elle réclamait, avec promesse de remplacer sa cahutte de boue par une maison en briques. Tout au contraire de ce qu’on eût pu attendre, cet acte d’humanité produisit un très-mauvais effet. Les Arabes persistèrent plus que jamais dans leurs prétentions exagérées, et les appuyèrent cette fois sur fé valuation de la demeure de la pauvre aveugle.

Après avoir longuement discuté sur le prix d’un pic (3) de maçonnerie en briques , sur la longueur de la perche qui avait servi de mesure , Ibrahim m’annonça qu il allait porter le coup de grâce et terminer la discussion. Eti effet, de-

(1) Espèce dofficier du pacha.

(2) 10 fr. 40 c.

(3) Mesure de longueur du pays.

L’OliÉLlSQUE

bout au milieu de l’eiiceiiite, agitant bras et jambes, ou voyait sa figure longue et maigre, que rendait plus caractéristique rénorme protubérance de sou nez, prendre successivement un air grave et menaçant, apostropher chaque propriélaire et exposer les griefs du gouvernement contre le village. Ce fut un déborflement de sons gutturaux mêlés d’inflexions variées, de cris perçants impo.ssibles à décrire. Enfin ce pétidant Arménien débita plus de paroles, et fit plus de gestes en un quart d’heure, qu’un Turc n’en fait d’ordinaire en une année entière. Prenant ensuite un ton plus calme, plus modéré. Ibrahim se plaça alternativement à côté de F Arabe le plus âgé et du cadi, leur parla à l’oreille, fit mille grimaces, se liicha de nouveau, les écouta ensuite avec bienveillance, et finit par promettre un bacchis, le pot de vin, argument qui ne manque jamais de produire un effet magique sur les Arabes. Au même instant se présentèrent en masse devant la commission les familles intéressées dans la vente des maisons; les femmes ne laissaient voir que les yeux et le front, sur lesquels on lisait facilement les symptômes de la douleur et de la colère; elles firent entendre quelques reproches, puis les sanglots les empêchèrent de continuer. Cet incident fut cause que le nazher et le cawas-bachi, qui jusqu’alors avaient fumé la pipe sans prononcer un seul mot, s’écrièrent en inème temps : .fiozi-io/ru (allez-vous-en).

Enfin, après beaucoup d’altercations et de clameurs, et au moment où chacun déployait toute la force de ses poumons, j’appris à mon grand étonnement , que les débats étaient clos et l’affaire terminée. «Nous sommes d’accord, me dit l’interprète de S. E., et le nazher vous invite à dîner. »

A ces mots , les Arabes se calmèrent comme les flots de la mer sous le terrible qiios ego. Chacun d’eux en se retirant vint me baiser la main , témoignage de respect et d’affection en usage dans toute l’Egypte.

Ifinterprète me conduisit dans une salle décorée d’un divan qui régnait sur le pourtour. Au milieu se trouvait un plateau circulaire supporté par un guéridon tl’une forme assez élégante. Il n’y avait ni couteaux, ni verres , ni assiettes m fourchettes. Avant de passer à table, un domestique plaça sur les genoux de chaque convive une serviette ornée d’un galon en or ; un second vint ensuite tenant dans ses mains une aiguière et un bassin métallique garni d une tablette de savon parfumé. Après l’ablution des mains, on prit place, ou plutôt on se groupa autour du guéridon, posture assez gênante pour un Européen, revêtu comme je 1 étais de mon grand uniforme.

Les mets , en général , bien préparés , furent servis avec ordre et méthode . l’un n’arrivait jamais que le précédent neùt disparu.

Conformément à Icliquette, je devais y goûter avant tout le monde. A peine y avais-je touché, que les mains des convives se portaient avec avidité dans le plat unique posé au centre de la table ; on prenait la viande avec les doigts , on la déchirait avec les dents, on trempait le pain dans les sauces. Chaque plat ne restait que quelques minutes sur la table, et était remplacé immédiatement par un autre; j’en comptai jusqu’à trente-cinq, parmi lesquels figuraient deux moutons entiers. Ces animaux furent dépecés par le briu-bachi avec beaucoup de dextérité, il m’offrit ensuite le morceau le plus délicat qu’il pressait dans ses doigts comme une éponge. Un second plateau chargé de sucreries, crèmes, fruits, gâteaux de riz , etc. , succéda au premier.

Pendant tout le repas , on ne but c|ue de l’eau du Nil renfermée dans des gargoulettes de kéné. Les vins et les liqueurs ne sont pas tolérés dans ces festins d’apparat.

Le dîner terminé, l’aigTiière et le bassin circulèrent de nouveau; pour cette fois, et vu la manière dont nous venions de manger, cette précaution de propreté était de toute nécessité ; puis un domestique me présenta une très-belle pipe terminée par un bout d’ambre enrichi de quelc^ues pierreries. Le nazber voulant me rendre les plus grands honneurs s’abstint lui-même de fumer : les autres pipes, au nombre de dix, restèrent sur un râtelier fixé contre le mur, à la vue de tout le monde; quelques minutes après, je l’offris à mon amphytrion. C’était un devoir de politesse que j’avais à remplir avec le plus grand sérieux ; à son tour il la fit passer successivement aux principaux convives. Pendant ce temps, on servit le café. Ce ne fut qu’après plusieurs allées et venues de la pipe et du café que je pus décemment prendre congé de mon hôte.

Le lendemain, je payai aux propriétaires rindenmité convenue. Afin d’éviter toute difficulté ultérieure , on dressa en double expédition le procès-verbal constatant la vente des maisons, et copie en fut remise aux agents de Schérif-bey; ils n’attendaient plus que cette pièce pour retourner à Siouth. Suivant les usages de l’Orient, il fallut les gratifier de cadeaux et les accabler de remercîments : on va voir jusqu’à quel point ils étaient mérités.

Me trouvant quelques heures après avec l’interprète de l’expédition , ancien mameluck français , dont j’ai déjà parlé , et comme je louais l’intelligence et le zèle avec lequel son collègue venait de lever les obstacles qui s’étaient opposés à l’exécution de nos travaux ; « Ibrahim, me répondit Joussouf en souriant. Ibrahim » n’est qu’un jongleur : d'un seul mot il pouvait trancher la question ; il n’avait •> qu’à dire : Le gouverneur le veut, et les courbaches sont là.... Mais en cherchant

L’OBELISQUE

>» à piouvei que son concours vous était indispensable, il a voulu s'assurer •> un cadeau proportionné à l’importance du service. Il en agit, du reste, toujours » ainsi avec les étrangers , et je puis vous citer en preuve , ce (ju’il me dit à son » arrivée: «Eh bien! Joussouf, pour combien vendons-nous ce monsieur ? «

Ainsi , tout dans cette fameuse scène de la vente des maisons , menaces d'un côté , prières de l’autre , tout avait été ruse et fourberie. Il s’était agi simplement de nous rançonner le plus possible. On s’expliquera d’ailleurs le silence qu avait gardé à cet égard notre interprète Joussouf, quand on saura que ce dernier avait profité de cette circonstance pour se débarrasser, à nos frais, d’un fusil orné d incrustations que l’interprète du gouverneur voulut bien accepter en témoignage de ma reconnaissance.

En traçant cet exposé de mon voyage , je me suis laissé entraîner à quelques détails qui, aux yeux du lecteur, paraîtront peut-être surabondants ou même audessous de la gravité du sujet; mais, je dois le dire, abstraction faite du plus ou moins d’intérêt qu'ils peuvent commander, ils m’ont paru devoir prendre place dans cette relation, afin de faire connaître ma véritable situation dans le pays, et les coutumes des hommes au milieu desquels une mission spéciale m’avait conduit.

Pendant les trois jours qu’avaient duré nos cbfl'érends avec les Arabes, je m’étais occupé de niveler le sol , de prendre des mesures exactes pour commencer immédiatement les travaux d’urgence.

Ces détails préliminaires n’olfrent aucune difficulté dans les climats tempérés ; mais à Luxor, au milieu de sables dont l’ardeur brûlait les pieds, sous un soleil de juillet , qui , pendant quatre heures , faisait monter le thermomètre lîéaumur jusqu à 53° , il fallait plus que de la bonne volonté pour passer des journées entières à relever le terrain. Heureusement je trouvai une assistance inespérée dans le zèle et 1 intelligence de M. Jaurès, élève de première classe. Ce jeune homme, doué (l’une conception prompte et d’une grande ponctualité d’exécution, me permit de terminer ce travail en temps opportun. Comme durant mon séjour à Thèbes , je n ai eu d autre aide que la sienne pour diriger et surveiller les 4oo Arabes employés aux déblais ; une grande part lui appartient dans les résultats obtenus.

.le dois aussi plus d’une idée utile à la bienveillance de IM. Bernard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, et détaché au service de la marine. C’est à ses conseils éclairés , fruits d’une longue expérience , que je suis redevable d’avoir réussi et de m’être défendu du découragement. Je me suis toujours rapjjelé qu après une assez longue discussion sur le système d’abattage et de retenues.

DE LUXOfl.

M. Bernaid me dit ces paroles que les faits ont justifiées ; « Le succès dé- » pend surtout des détails d’exécution , lesquels sont subordonnés aux locali- » tés. Ce nest que sur les lieux que vous pourrez prendre un parti définitif; » la tâche est difficile , mais je suis convaincu d’avance que vous la remplirez par- » faitement. »

Je vais maintenant passer à l’examen des ruines de Luxor et particulièrement du sol sur lequel nous devons opérer et dont j’ai retracé les principales parties sur la planche I.

Luxor, le plus beau village des environs, et dont la population composée d’Arabes, d’Égyptiens et de quelques Coptes, s’élève environ à 800 âmes, est situé sur un tertre de 700 mètres de longueur, sur 35o de largeur. Cette butte factice élevée de 3 mètres au-dessus du niveau de la plaine, renferme des ruines immenses, des colonnes monumentales, des obélisques , des colosses qui éclipsent les objets environnants. Ce que l’on remarque par-dessus tout, ce sont des massifs pyramidaux piécédés de deux monolithes de granit rose qui forment l’entrée principale du palais de Luxor. Les maisons du village, construites en briques rouges ou cuites au soleil, entourent le nord de cet édifice; quelques-unes sont renfermées dans 1 intérieur, d autres et particulièrement la demeure du brin-bachi ont été bâties sur la toiture même du palais. La plupart de ces habitations surmontées d’un pigeonnier, sont couronnées de branches d’arbres où viennent se reposer des nuées de colombes.

L angle S.-O. du palais qui s’avance en pointe dans le sein du fleuve, est garanti du choc des lames par un quai en briques d’une épaisseur considérable. Ce quai , qui dans les temps modernes a été réparé et augmenté par un prolongement en pierres, provenant d’anciennes constructions, s’incline vers le Nil en se détachant par blocs de 7 mètres de longueur. Chaque inondation occasionne des dégradations de plus en plus considérables, les terres sont enlevées , et le coude devient plus prononcé. 11 est probable que le Nil finira par tourner cette pointe en se frayant un passage à l’E. de l’édifice.

Tel est l’aspect général des antiquités de Luxor dont nous allons faire une reconnaissance plus circonstanciée. Cet examen est d’ailleurs indispensable pour 1 intelligence des travaux qui ont précédé l’abattage et l’embarquement de l’obélisque.

Nousprendrons pour point de départ un jalon J élevé sur la rive droite du Nil , dans le même alignement que les deux obélisques, planche L Placé à ce point de vue, le spectateur n’aperçoit qu’un seul monolithe. En suivant la direction de cet

isixr

alignement (ouest et est), on marche sur une plage de sable stérile, et sensiblement horizontale, qui se termine au tertre du village. Là, on est arrête brusquement par un monticule (i) à pic de décombres d’environ lo mètres de hauteur et couronné des cahuttes dont nous venons de parler. Ce monticule, se trouvant interposé entre le rivage et les obélisques, on est forcé pour s’approcher de ces monuments , de contourner sa base en se dirigeant vers le nord sur un petit sentier tortueux; il débouche dans une rue de Luxor parallèle au chemin de départ. A l’extrémité de cette rue, en tournant à gauche, on entre dans un espace rectangulaire fermé sur trois de ses côtés : au foud par le pylône du palais , et latéralement par une double rangée de maisons; deux sont adossées contre une des faces de chacun des obélisques. Ces monolithes sont en saillie sur cette place, dont le sol est de niveau avec l’origine des hiéi’Oglyphes. Un mur en briques, percé d’une petite ouverture, remplace la porte de 17 mètres de hauteur, qui était comprise entre les massifs du pylône. Cette ouverture conduit au milieu d’un grand carré rempli de constructions modernes, elles cachent les débris des constructions antiques: on aperçoit seulement quelques blocs de grès hiéroglyphiés devant la mosquée bâtie sur cet emplacement, où s’élevait autrefois le propylée. Cette partie de l’édifice est enfouie de 5, go dans des décombres provenant de fragments de briques, de poterie, et d’une grande quantité de sables apportés par le vent du désert. Une porte pratiquée à droite dans un mur en terre , donne accès dans une ruelle tortueuse et bordée de maisons modernes qui prennent leur point d’appui sur les colonnes du propylée. Cette ruelle aboutit à une galerie composée de cpiatorze colonnes gigantesques à campanes renversées. 11 nous fut alors facile de reconnaître la route que nous avions suivie, lors de notre première visite aux obélisques; nous étions entrés dans le palais par un de ses flancs-.

Le pylône P marqué sur le plan est entièrement détruit; àpeineen voit-on quel- (jues débris à l’E. au ras des décombres. Il ne reste plus du propylée qui suit qu’une architrave et la colonnade du fond ; c’est là que fut installé l’hôpital pour les malades de l’expédition. Vient ensuite un vestibule carré , encombré par les sables et stipporté par quatre colonnes. Cet appartement que recouvrent de larges dalles, fut affecté au logement des ouvriers. A droite et au fond se trouvait une porte donnant entrée dans une .salle latérale , située du côté de l’eau, elle est aujourd’hui

(1) L’Arabe construit le moins qu’il peut ; une maison tombe-t-elle, il en bâtit une autre sur le même emplacement, qu’il ne prend pas la peine de déblayer. C ’e-t ce qui a élevé autour des grandes villes , des monticules et même des montagnes de décombres dont on ne se rend pas compte tout d’abord.

démolie ainsi que le mur d’enceinte. A la suite, un sanctuaire communiquant par une porte dans une galerie transversale , actuellement remplie de décombres. On choisit cette galerie , qui est de tous côtés environnée d’appartements pour y loger 1 équipage. Deux des salles contiguës servirent de magasins pour les vivres et les provisions , et l’on construisit un four dans la troisième située à l’angle S.-O.

En sortant par cette issue , on gravit sur un sentier qui longe la face S. de 1 édifice. Ce sentier aboutit à un chemin horizontal, parallèle à la face E. et pratiqué à travers des remblais; il est presque de niveau avec l’origine du chapiteau des colonnes. Un escalier en pierre, placé dans une direction perpendiculaire , sert de communication entre ce chemin et le dessus du palais où se trouve l’habitation du brin-bachi. Elle est composée d’une salle à manger, et de trois chambres. Sur l’ordre de Schérif-bey, cet officier s’empressa de me céder ces appartements, qui ne suffisant pas à loger l’état-major du navire, durent se compléter par la construction deplusieurs chambres, d’une salle de réception, etc. Toutes ces maisonnettes que nous aurons l’occasion de rappeler , s’élèvent sur la partie de la toiture comprise entre le mur S. de clôture, et l’extrémité N du vestibule occupé parles ouvriers. Retournons maintenant sur la place des obélisques.

En suivant une direction opposée à la première , on entre dans la rue principale de Luxor ; elle tr-averse le marché et le village dans toute sa longueur. C’était probablement l’ancienne route qui réunissait les deux quartiers de Thèbes sur la rive orientale. Les restes de .sphinx que l’on trouve sur cette ligne jusqu’à Karnac, annoncent quelle en était boi’dée. A gauche, en sortant de la place, se trouve un monticule à pic de décombres, et vis-à-vis, sur le bord oriental de la route, une enceinte fermée par des murs en terre. Cet emplacement, à proximité de nos travaux , était parfaitement propre à servir de dépôt au matériel apporté de Toulon. 11 appartenait à un santon qui me le loua à un prix très-modéré.

Les circonstances historiques qui se lient aux édifices de Luxor ayant été déterminées sur les lieux mêmes, par Champollion le jeune, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer ici quelques passages de la lettre qu’écrivait à ce sujet ce célèbre archéologue, le aS mars i829;elle est datée de Biban-el-Molouk, bourgade du territoire de Thèbes.

« Notre travail sur Luxor a été terminé (à très-peu-près) avant de venir nous établir ici à Bihan-el-Molouk ; et je suis en état de donner tons les détails nécessaires sur 1 époque de la construction de toutes les parties qui composent ce o-rand édifice.

« Le fondateur du palais de Luxor, ou plutôt des palais de Luxor , a été

le pharaon Aménophis-Menmon (Aménotliph III) de la XVIH' dynastie (i). C’est ce prince qui a bâti la série d’édilices qui s’étend , du S. au N. , depuis le Nil jusqu’aux i4 grandes colonnes de 45 pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne. Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les salles intérieures, colonnes au nombre de io5 , la plupart intactes, on lit, en grands hiéroglyplies d’un relief très-bas et d’un excellent travail, des dédicaces faites au nom de ce roi Aménophis. Je mets ici la traduction de l’une d’elles, pour donner une idée de tontes les autres, qui ne dill’èrent que par quelques titres royaux de plus ou de moins :

Il La vie! l’Hôrus puissant et modéré , régnant par Injustice, l’organisateur » de son pays, celui qui tient le monde en repos , parce que, grand par sa force. Il il a frappé les Barbares ; le roi ( Seigneck de jcsTtCE ) , bien aimé du Soleil , le » fils du Soleil (Aménophis), modérateur de la région pure (fÉgypte), afaitexé- 11 cuter ces constructions consacrées à son père Ammon, le dieu seigneur des trois Il zones de l’univers , dans l Oph du midi ; il les a fait exécuter en pierres dures Il et bonnes, afin d’ériger un édifice durable, c’est ce qu’a fait le fils du Soleil Il Aménophis, chéri d’Ammon-Ra. n

» Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l’époque précise de la construction et de la décoration de cette partie de Luxor ; et c'est aux 1 4 grandes colonnes que finissent les travaux du règne d’Aménophis , sous lequel ont cependant encore été décorées la deuxième et la septième des deux rangées , en allant du midi au nord ; les bas-relief appartiennent au règne du roi Hûrus, fils d’Aniénopbis, et ceux des 4 dernières au règne suivant.

Il Toute la partie des édifices de Luxor, au nord des i4 colonnes, est d’une autre époque, et formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à \ Aménophion ou palais d’Aménopbis. C’est à Rbamsès-le-Grand (2) que l’on doit ces constructions, et il a eu fintention, non pas d’embellir le palais d’ -Aménophis , son ancêtre, mais de construire un édifice distinct ; ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante , sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes modernes n’ont pas encore ensevelies :

(1) Il régnait vers l’an 1680, avant l’ère chrétienne. C’est lui, dont la statue, au dire des anciens, avait le don merveilleux de faire entendre des sons harmonieux au lever du soleil.

(2) Ce prince n'est autre que le célèbre législateur et conquérant Sésostris , qui régna 1550 ans avant Père chrétienne.

1)E LUXOR

" La vie ! l’Aroëns , enfant d’Ammon , le maître de la région suirérieure et » de la région inférieure, deux fois aimable, l’Hôrus plein de force, l’ami du « monde, le roi (Soleil gardien de vérité , approuvé par Phré), le fils préféré du roi Il des dieux, qui, assis sur le trône de son père, domine sur la terre, a fait exé- » cuter ces constructions en l’honneur tle son père Ammon-Ra , roi des dieux. Il » a construit ce Rliamesséion dans la ville d’Ammon , dans l’Oph du midi. C’est » ce qua fait le fils du Soleil (le fils chéri d’Ammon-Rh.amsés (i)), vivificateur à » toujours. Il

Il C’est donc ici un monument particulier, distinct de l’Aménophion , et cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs, qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même temps, et formaient un seul tout , ce qui n’est pas. »

Il Quant aux sujets sculptés en bas-reliefs sur le pylône du temple , ils sont également d’un très-grand intérêt historique. L’immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de sculptures tl’un très-bon style, sujets tous militaires et composés de plusieurs centaines de personnages. Massif de droite : le roi Rhamsès-le- Grand , assis sur son trône au milieu de son camp , reçoit les chefs militaires et des envoyés etrangers; détails du camp, bagages, tentes, fourgons, etc., etc.; en dehors, l’année égyptienne est rangée en bataille : chars de guerre à lavant, a lanière et sur les flancs; au centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. Massif de gauche , bataille sanglante , défaite des ennemis , leur poursuite, passage d’uii fleuve, prise d’une ville; on amène ensuite les prisonniers.

Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d’environ 5o pieds chacun; nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d’inscriptions entremêlées aux scelles militaires. Les grands textes relatifs à cette campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheurement il faudrait abattre une partie du village de Luxor pour en avoir des copies. Il a donc fallu me contenter d’apprendre par le haut des lignes encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l’m V' du règne du conquérant, et que la bataille s’était donnée le 5 du mois d’épiphi. Ces dates me prouvent qu’il s’agit ici de la même guerre que celle dont on a scuplté les événements sur la partie droite du grand monument âiibsamboul,

(i) Les mots entre deux parenthèses indiquent ici cartouches, prénoms et noms propres des rois.

comme dans l’inscription déjà citée , le contenu des

L’OBÉLISQUE

et qui porte aussi la date de l’aii V. La bataille figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d’épiphi, mais du 9 et non du 5. Il s’agit dont évidemment de deux affaires de la même campagne. Les peuples que les Egyptiens avaient à combattre sont des Asiatiques , qu’à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens, des Mèdes et des Babyloniens. Le pays des ces derniers est expressément nommé (IVa/iaraijia-Kah, le pays des Waharaïna, la IMésopotamie ) dans les inscriptions d’Ibsamboul , ainsi que les contrées de Schot, Robscbi , Scbabatoun , Marou, Bachoua, qu’il faut cbercher nécessairement dans la géographie primitive de l'Asie occidentale, n

DE LÜXOR.

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