CHAPITRE IV
Avant de prendre la forme et les qualités définitives des lentilles, le verre passe entre les mains de plusieurs ouvriers qui doivent posséder une certaine habileté et une grande expérimentation ; car c'est de leur travail que dépendra surtout la qualité de Tobjectif; d'où le salaire élevé qui leur revient, allant jusqu'à cent francs par semaine et plus.
Les plateaux venant d'une même fonte, d'une même potée, arrivent chez l'opticien. Celui-ci, après en avoir déterminé les constantes optiques, telles qu'indice, pouvoir dispersif, etc., calcule les éléments d'un objectif fait avec cette matière et possédant des qualités déterminées. Il fait faire par ses ouvriers un ou plusieurs objectifs d'après ces calculs et les essaie. S'il y a lieu il change les courbures des lentilles, leur écartement, etc., et quand, après modifications qui s'imposent, il a obtenu un objectif convenable, on se sert des plateaux venant de la
même fonte pour faire toute une série de lentilles semblables à celles qui ont servi à faire l'objectif essayé. Ces lentilles, assemblées, donnent des objectifs ayant des qualités analogues à celles du premier fait avec cette matière ' .
Les opérations se présentent de la même façon pour l'objectif qui sert de modèle ou pour d'autres semblables.
Prenons donc un des plateaux de verre reçus par l'opticien; un ouvrier l'examine à la loupe afm de voir les défauts, bulles ou stries, qu'il peut présenter. En s'aidant du diamant et du marteau les parties du plateau qui sont impropres sont enlevées, puis il détaille le reste en morceaux ayant chacun à peu près le même poids que la lentille modèle.
Ces morceaux sont envoyés au moulage. Pour cette opération, on les place dans un moule en terre réfractaire dont la courbure intérieure se rapproche le plus possible de celle que doit avoir la lentille. Le verre est porté en four dans le pot dont il épouse la forme, grâce au ramollissage que lui fait subir la chaleur.
Ce moulage au pot ne change pas sensiblement
* En réalité on n'obtient pas des lentilles identiques, ni par suite des objectifs semblables avec le verre provenant d'une même fonte, Car, d'une part, la moindre différence dans le travail de l'ouvrier suffit pour changer les propriétés des lentilles ; d'autre part, les morceaux de verre venant d'une même fonte n'ont pas la même densité, ni la même réfringence, selon qu'ils viennent de la surface, du milieu ou du fond du creuset et selon le sens suivant lequel ils ont été coupés
la densité du verre ni ses propriétés optiques. Il n'en est pas de même du refoulage qui n est employé que pour les verres ordinaires et qui consiste à donner au verre la courbure voulue au nioven d'un levier portant une sorte de forme qu'on rabat sur le morceau de verre préalablement ramolli au four.
Certains verres ne sont ni moulés ni refoulés ; le verre coupé en carrés de dimension convenable est équarri avec une pince en acier, c'est-à-dire est arrondi ; puis, s'il est à courbure convexe, on le fionne avec une pince ; le fwnnage a pour but comme le moulage de lui donner une courbure aussi rapprochée que possible de celle qu'il doit avoir définitivement ; s'il est à courbures concaves (flint, par exemple), on l'use au grès.
Les déchets de verre renfermant des défauts ou enlevés à l'équarrissage ou fionnage sont mis de côté sous le nom de grézin et vendus à des chiffonniers au même prix que de vulgaires morceaux de verre à vitre.
Les opérations suivantes s'opèrent au tour, sur lequel sont montés des outils en métal ayant les courbures que l'on veut donner au verre et qu'on appelle halle [fig. 6) ou bassm [fig. 7), selon qu'ils sont destinés à des courbures concaves ou convexes. Les outils sont généralement plus grands que les verres à travailler ; ils sont de la même grandeur quand les courbures à obtenir sont très courtes.
Chaque fabrique possède de nombreuses séries d'outils, balles et bassins ; les courbures indiquées en pouces et lignes pour les anciens outils, en millimètres pour les nouveaux, sont gravées sur Toutil.
Fig. G.
Bulle.
Fig. 7. — Bassin.
L'ouvrier fait tourner le tour de la main gauche et appuie de la main droite le verre sur Foutil qui est recouvert d'émeri plus ou moins gros selon le travail. Le verre est tenu au moyen d'une molette en liège [fig. 8). Quand un outil a fini de servir avec un émeri déterminé, on le lave pour le débarrasser de r émeri, avec une éponge imbibée d'eau qui est
exprimée ensuite dans un pot à beurre P [fig. 9) placé à côté du tour. L'émeri tombe au fond du pot et est recueilli après avoir été lavé pour servir dans des travaux plus fins.
Le verre revenu du moulage ou fîonné est d'abord ébauché sur un outil (balle ou bassin) en fonte,
Fis. 8.
monté sur le tour; le verre est usé au moyen de grès mouillé qui tombe d'un entonnoir E sur Foutil
Fig. 9. — Ouvrier élauchant.
Après l'ébauchage, on s'assure, au moyen d'un compas d'épaisseur, que le verre a sur toute la périphérie la même épaisseur et on la rectifie, s'il y a lieu : c'est le redressage.
Le verre redressé est passé au dèhordage, qui lui
Fiff. 10.
Fig. 11,
donne son diamètre définitif; il est bien centré et collé au moyen de poix sur une molette, sorte de support en bois ou en liège [fig. 10) ; cette molette est vissée sur le mandrin du tour. Le verre est entouré d'un cylindre en tôle ou gouttière ayant la forme d'un zinc de pile Daniell ou Bunsen [fig. 11). Avec une spatule, l'ouvrier met de l'émeri moyen, entre le verre et la gouttière, et presse cette dernière contre le verre, tandis que le tour fonctionne.
Un calibre en cuivre appelé pièce à déborder permet de s'assurer que le verre a le diamètre nécessaire pour l'adapter au barillet qui doit le recevoir.
Le doiicissage {fig. 11) suit le débordage ; l'outil employé est généralement en cuivre ; il est entouré d'une sorte de boite sans couvercle BB, la boite à émeriy destinée à empêcher ce dernier d'être projeté de tous côtés ; devant elle est une boîte à couvercle dans laquelle l'ouvrier garde son émeri [fig. 12) ; on met sur l'outil de l'émeri assez gros (3 minutes par exemple); après avoir usé dessus le verre, on s'assure que la courbure de l'outil n'a pas été déformée par le travail, en appliquant dessus un calibre en métal dur ou en verre [fig. 13).
Fig. 12. — (mvrier doucispanl.
Fig. 13
^ S'il y a eu déformation, pour la corriger, on réunit les outils; on visse l'un d'eux, le bassin par exemple, sur un écroufixé à la table du tour ; on l'enduit d'émeri fm (n° 10 environ) et on frotte à la
main l'autre (la balle) dessus ; le calibre permet de voir le moment oii les outils ont repris leurs courbures primitives.
L'outil ainsi remis à la courbe est enduit d'émeri plus fm (n° 30 à n° 60) sur lequel on use le verre.
Fig. 14. — Ouvrier polissant.
L'émeri resté sur le verre et qui lui donne des reflets noirs est enlevé avec un mélange à volumes égaux d'acide sulfurique et d'eau que les ouvriers opticiens appellent eau- forte.
On procède ensuite au polissage [fig. 14). On découpe un cercle de papier non collé, sorte de papier buvard fin exempt de défauts ; on le coupe eu éven-
iaW [fig. 45) afin de pouvoir l'appliquer exactement sur Toutil en cuivre qui a servi au doucissage, en évitant les plis. Il est collé sur Foutil avec de l'empois d'amidon; on évite les grumeaux en l'appuyant avec un colloii\ petit outil en verre qui a à peu près la forme de Foutil en cuivre. Ce dernier, habillé de son papier (/?^. 16), est misa sécher sur un feu doux;
Fig. 15. Fig. 16.
quand il est sec, on égalise l'épaisseur du papier avec de la pierre ponce dont on enlève l'excès avec une brosse analogue à une brosse à ongles, mais plus douce. On peut alors passer au polissage proprement dit. On frotte le papier avec un morceau de tripoli blanc de Venise exempt de matières étrangères et on use le verre dessus jusqu'à ce que le douci soit parti; ou, comme on dit, jusqu'à ce que le verre soit éclair ci. On lui donne le brillant en l'usant sur l'outil enduit de rouge d'Angleterre ou colcothar (sesquioxyde de fer). Le verre est tenu à la main sur l'outil tournant, pendant toute la durée du polissage.
au moyen d'une molette de bois ou de liège sur laquelle il est collé avec de la poix.
Les grands verres dont le diamètre dépasse 4 pouces, c'est-à-dire 108 millimètres, sont doucis et polis dla bander après avoir été ébauchés comme les autres au tour. L'outil est alors vissé sur un écrou placé sur la table du tour et le verre est frotté dessus avec les deux mains.
Après s'être assuré à la loupe que le polissage est parfait, on donne un petit coup sec sur un morceau d'ivoire (ayant la forme d'un domino) placé au point de contact du verre et de la molette; le verre se détache alors et on le débarrasse de la poix qu'il contient encore par un lavage à l'essence de térébenthine.
Le verre est alors terminé. Pour les verres de qualité inférieure, pour certains objectifs simples, par exemple, qui sont fabriqués en grande quantité, le travail n'est point fait par des ouvriers, mais au moyen de machines qui l'exécutent rapidement et à meilleur marché.
Les lentilles ainsi terminées sont partagées en crowns ou en flints légers, d'une part, et en flints lourds, de Tautre, puis vérifiées afin de voir si le travail est bien fini et si aucun défaut n'est passé inaperçu.