‹ L'oblatChapitre 3 sur 14 · P.-V. STOCK, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

P.-V. STOCK, ÉDITEUR

27, RUE DE RICHGMCU

^URTAL résidait depuis plus de dix-huit mois

déjà au Val des Saints. Las de Chartres où il

s'était provisoirement fixé, harcelé par des

appétences déréglées de cloître, il était parti pour Tab-

baye de Solesmes.

Recommandé au supérieur de ce monastère par l'abbé Plomb, un des vicaires de la cathédrale de Chartres, 0 qui connaissait le Révérendissime de longue date, il avait été aimablement reçu, était resté, à diverses reprises, plus de quinze jours, dans ce couvent et il en était toujours revenu plus mal à l'aise, plus incertain qu'avant. Il retrouvait avec allégresse ses vieux amis, l'abbé Gévresin et sa gouvernante, M°* Bavoil, réintégrait avec un soupir , de soulagement son logis et le même phénomène se produisait; il était peu à peu ressaisi par le souvenir de cette existence conventuelle qui s'écartait complètement de celle qu'il avait autrefois vécue à la Trappe.

Ce n'était plus, en efiet, la règle de fer des Cisterciens, le silence perpétuel, les jeûnes complets, le maigre ininterrompu, le coucher, tout habillé, dans un dortoir,

le lever à deux heures, en pleine nak, le travail de Tin-, dustrie ou le labeur de la terre ; les Bénédîcthis pouvaient parler, usaient, certains jours, d'aliments gras, couchaient déshabillés, chacun, dans sa cellule, se levaient à quatre "heures, se livraient à des travaux intellectuels, besognaient beaucoup plus dans les bibliothèques que dans les comptoirs de marchandises ou dans les champs.

La règle de saint Benoît, si inflexible chez les moines blancs, s'était adoucie chez les moines noirs ; elle s'était aisément pliée aux besoins dissemblables des deux Ordres dont le but n'était pas, en effet, le même.

Les Trappistes étaient plus spécialement préposés aux œuvres de la mortification et de la pénitence et les Bénédictins, proprement dits, au service divin des louanges ; les uns, avaient, en conséquence, sous l'impulsion de saint Bernard, aggravé la règle dans ce qu'elle a de plus strict et de plus dur ; les autres, au contraire, avaient adopté, en les assouplissant, les dispositions si accortes et si indulgentes qu'elle recèle.

Le séjour des retraitants et des hôtes se ressentait forcément de cette différence ; autant la réception à la Trappe avait été taciturne et austère lorsque, pour la première fois, Durtal l'avait visitée, — il y avait déjà de cela dix ans, — afin de se convenir ; autant l'accueil à Solesmes, où il était allé dans le dessein de tâter sa vocation, avait été et disert et clément.

Il avait profité, chez les Bénédictins, du côté bon enfant de leurs observances ; une liberté presque entière lui avait été laissée pour se lever, pour se promener, pour suivre les offices ; il mangeait avec les religieux et non plus, ainsi qiie chez les Cisterciens, dans une salle

à part; il n'était plus admis sur la lisière de la communatirè et en marge du cloître, mais bien au dedans, vivant avec les pères, causant et travaillant avec eux. Les devoirs de Thospitalité, si expressément recommandés par le Patriarche, étaient vraiment exécutés à la lettre par les moines noirs.

Ce caractère paternel lui souriait, dès qu'il était de retour à Chartres; avec le temps, la vision de Solesmes se décantait, s'idéalisait à mesure qu'elle devenait plus lointaine.

Il n'y a que Solesmes ! se criait-il ; la seule vie monastique possible pour moi est là !

Et cependant, il devait se rappeler que, chaque fois qu'il avait quitté l'abbaye et qu'il s'était assis dans ia voiture qui le menait à la gare de Sablé, il avait respiré, tel qu'un homme qu'on allège d'un insupportable poids, et qu'aussitôt installé dans le train, il se disait : mon Dieu quelle veine! me voici libre! — et, sans cesse, pourtant, il regrettait cette gêne d'être chez les autres, cette délivrance d'heures tracées, sans amusements inopinés, sans tintouins prévus.

Il parvenait difficilement à analyser ces jeux d'impressions, ces volte-faces de sentiments. Oui, certes, s'affirmait-il, Solesmes est en France unique; l'art religieux y resplendit comme nulle part ; le chant y est mûr à point, les offices s'y célèbrent avec une imperfectible pompe; nulle part aussi, je n'approcherai d'un Abbé de l'envergure de Dom Delatte et de paléographes musicaux plus ingénieux et plus savants que Dom Mocquereauet que DomCagin, j'ajouterai encore de moines plus serviables et plus avenants; oui, mais*..

Mais quoi ? et alors, en fait de réponse, c'était un recul de tout son être, une sorte de répulsion instinctive devant ce couvent dont la façade splendidement illuminée, rendait, par contraste, les communs non éclairés qui en dépendaient, plus noirs; et il s'avançait avec précaution, de même qu'un chat qui flaire un logis qu'il ne connaît point, prêt à détaler, à la moindre alerte.

Et cela ne rime néanmoins à rien, convenait-il ; je n*ai pas l'ombre d'une preuve que l'intérieur du cloître soit d'un autre style d'âme que celui de la façade ; c'est étrange,, ce qui se passe en moi.

Voyons, raisonnons, qu'est-ce qui me déplaît? — et il se répondait : tout et rien ; — cependant certaines remarques se détachaient en lumière, venaient en avant sur le décor de l'abbaye. D'abord, la grandeur de ce monastère et cette armée de profès et de novices qui lui enlèvent ce côté intime et charmant que possède un moins imposant reclusage, la Trappe de Notre-Dame de l'Atre, par exemple. Nécessairement, avec ses immenses bâtiments et la foule des religieux qui les encombrent, Solesmes prend une allure de caserne. Il semble que l'on marche aux oflSces ainsi qu'à une parade, que l'Abbé est un général entouré de Tétat-major de'son Chapitre et que les autres ne sont plus que de pauvres troubades. Non, on ne serait jamais à l'aise et Ton ne serait jamais sûr non plus du lendemain, si l'on appartenait à cette garnison religieuse qui a, je ne sais quoi d'inquiet, de craintif, de toujours sur ses gardes; et, en effet, un beau matin, Ton peut, si l'on a cessé de plaire, être expédié, comme un simple colis, au loin, à destination d'un autre cloître.

Puis, qui dira la tristesse.de ces récréations, de

ces conversations surveillées et inévitablement mornes, l'agacement produit, à la longue, par le manque de cette solitude, si délicieuse à la Trappe et qui est impraticable à Solesmes où il n'existe ni étangs, ni bois, où le jardin est plat et dénudé, sans un tournant, sans une fin d'allée où l'on puisse se recueillir, à l'abri des regards, sans témoin, seul?

Très bien, reprenait-il, mais, pour être juste, il me faut avouer maintenant que si j'excepte la question du site -^ et encore, sauf moi, tous l'admirent — mes autres griefs sont dépourvus de sens. Comment, en effet, réaliser l'ensemble de Solesmes, la solennité de ses offices et la gloire de ses chants, sans cette masse serrée de moines ? comment, sans une poigne de fer, conduire une armée de près de cent hommes dont les caractères diflFérents, à force de se frotter, s'échauffent? il est donc indispensable que la discipline soit aussi rigoureuse, plus même, dans un monastère que dans un camp; enfin il faut bien aider les autres couvents de la congrégation, plus indigents en sujets, en leur envoyant ceux qui leur manquent, ou un maître des cérémonies, ou un préchantre, ou un infirmier, le spécialiste, en un mot, dont ils ont besoin.

Que ces exils soient redoutés par les résidants de Solesmes, cela prouve qu'ils se trouvent bien dans lejur abbaye et n'est-ce pas le meilleur éloge qu'on en puisse '"aire ? en tout cas, ces départs sont, la plupart du temps, aoins des disgrâces que des prêts de maison à maison, écessités par l'intérêt même de l'Ordre.

Qjiiant à cette répugnance que je ressens à vivre dans ette foule toujours en mouvement, un père auquel j'en

parlais très franchement, m'a judicieusement répondu : où serait le mérite si Ton ne souffrait d'être roulé, tel qu'un galet, sur la plage d'un grand cloître ?

Bien oui, je ne dis pas, mais n'empêche que j'aime mieux autre chose...

Et Durtal réfléchissait et se sortait alors des arguments plus valides, des raisons plus péremptoires pour se justifier ses appréhensions.

A supposer, se disait-il, que le père Abbé me laisse fabriquer mes livres en paix et consente à ne point s'immiscer dans des questions de littérature — et il est sî large d'esprit qu'il admettrait sans nul doute cette dispense — cela ne servirait de rien car je serais absolument incapable d'écrire un livre dans cette abbaye.

L'expérience, je Tai tentée, à diverses reprises; les matinées et les après-midi, coupées par les offices, y rendent tout travail d'art impossible. Cette vie, divisée en petites tranches, peut être excellente pour coUiger des matériaux et assembler des notes, mais pour œuvrer des pages, non.

Et il se remémorait de désolantes heures où, s'échappant d'un office, il voulait s'atteler sur un chapitre et le découragement le prenait à l'idée que lorsqu'il commencerait d'être en train, il faudrait quitter sa cellule et regagner la chapelle pour un autre office et il concluait : le cloître est utile pour préparer un ouvrage, mais il sied de l'exécuter dehors !

Puis qu'est-ce que l'on entend par l'oblature ? jamais il n'avait pu obtenir une réponse claire. Cela dépend du bon vouloir du père Abbé et cela peut par conséquent changer selon les monastères ; mais ce n'est pas

sérieux ! Toblature Bénédictine existait déjà au vni® siècle ; elle est régie par des règlementis séculaires ; ou sontils ? personne n'a Tair de le savoir. ^

Le bon vouloir d'un père Abbé ! mais c'est se livrer, pieds et poings liés, à un homme que Ton rie connaît que par ouï-dire, en somme ; et pour peu que celui dans le couvent duquel l'on s'internerait, fût ou vieux et borné, ou jeune et impérieux et versatile, ce serait pis que d'être moine ! — carie moine est au moins défendu par des ordonnances précises que son supérieur ne peut enfreindre. — Enfin, quelle situation mitoyenne, ni chair ni poisson, que celle de Toblat en clôture ! Intermédiaire entre les pères et les frères-lais, il aurait toute chance de n'être accepté, ni parles uns, ni par les autres.

L'oblature en robe dans une abbaye, n'est donc pas enviable.

Ah ! et puis, il y aura toujours l'atmosphère lourde et raréfiée du cloître; non ce n'est décidément pas mon affaire. Ce qu'il se Tétait répété de fois, cette phrase ! et il n'en retournait pas moins à Solesmes, car aussitôt réinstallé à Chartres, la nostalgie le repossédait de l'office divin, de ces journées justement très bien scindées^ par la liturgie pour rameneri'âme vers Dieu, pour empêcher ceux qui ne travaillent point, de trop voguer à la dérive.

Il avait à Chartres, le soir, l'impression qu'il n'avait pas prié, qu'il avait dilapidé son temps ; et la hantise des chants entendus lui revenant par bribes à la mémoire entretenait son désir de les écouter encore, attisait, avec le souvenir de splendides offices, le regret de les avoir . perdus.

ô L OBLAT

Jamais il n'avait si bien compris la nécessité de la prière en commun, de la prière liturgique, de cette prière dont l'Eglise a déterminé le moment et arrêté le texte. Il se disait que tout est dans les psaumes, les allé-^ gresses et les contritions, les adorations et les transes; que leurs versets s'adaptent à tous les états d'âme, répondent à tous les besoins. Il se rendait compte de la puissance de ces suppliques agissant par elles-mêmes, par la vertu de l'inspiration divine qu'elles recèlent, par ce fait qu'elles sont celles que le Fils formula, pour être oflFertesà son Père par ses fidèles Préfigures. Maintenant qu'il en était privé, il éprouvait une défaillance de tout son être, une impression d'implacable découragement, d'accablant ennui.

— Eh oui, disait-il à son confesseur l'abbé Gévresin, eh oui, je suis obsédé par les vieux phantasmes; je me suis inoculé le savoureux poison de la liturgie et je l'ai dans le sang de l'âme et je ne l'élimine point. Je suis le morphinomane de l'office ; c'est stupide ce que je vous raconte, mais c'est ainsi !

— Et l'Abbé de Solesmes que pense-t-il de ces hésitations? demandait le vieux prêtre.

— Dom Delatte a des yeux qui rient et une bouche qui se plisse en une moue un peu dédaigneuse, lorsqu'il écoute le récit de mes inconstances. Peut-être croit-il qu'il y a de la tentation dans mon cas, comme je l'ai cru, moi-même, longtemps.

— Et moi aussi, fit l'abbé Gévresin.

— Mais vous ne le pensez plus! rappelez-vous combien nous avons imploré la Vierge de Sous-Terre pour être éclairés ; et chaque fois que je retournais à Soles-

mes, rimpression était la même et encore non; elle s'aggravait d'une aversion irraisonnée, d'un recul. Ce n'était à coup sûr, ni un indice de vocation, ni une invite...

Il y a bien, poursuivit Durtal après un silence, le terrible argument de quelques durs-à-cuire du Bon Dieu : la raison vous atteste que la vie monastique est supérieure à toute autre existence, il n'est point besoin d'en savoir plus; cela suffit; vous devez donc vous engager dans cette voie et avoir assez de volonté pour subir les désillusions qu'elle ménage et les sacrifices qu'elle exige.

Evidemment, cette théorie est d'un étiage surélevé; elle suppose une générosité exceptionnelle d'âme, un abandon complet de sa personne, une foi à toute épreuve, une fermeté de caractère et une endurance vraiment rares.

Mais, c'est se jeter à l'eau pour l'amour de Dieu et l'obliger ainsi à vous repêcher !

C'est aussi placer la charrue avant les bœufs ; c'est mettre notre Seigneur après et non avant ; c'est nier la vocation, là touche divine, l'impulsion, l'attrait ; c'est s'obéir sans attendre l'appel du Christ auquel on prétend infliger ses vues !

Je ne m'y frotterais point ; d'ailleurs, je n'ai pas été mené par ma Mère la Vierge, de la sorte.

— Et vous n'avez pas tort de ne point vouloir tenter le Seigneur, dit l'abbé; mais plaçons la question, s'ilous-plaît, sur un autre terrain. Rien ne vous oblige à evêtir la robe de Toblature et à vous séquestrer dans un loître; vous pouvez loger au dehors et suivre les offices.

Je vous l'ai déjà déclaré, cette solution est la seule qui

lO LOBLAT

VOUS convienne ; vous avez franchi Tige des leurres ; vous avez trop acquis l'habitude d'observer pour que le côte-à-côte continu des religieux vous soit bon ; vous discerneriez trop vite les déchets qu'ils décèlent ; vivez près d'eux et non chez eux. L'opinion du public sur les moines va d'un extrême à l'autre et ces deux extrêmes sont aussi fous. Les uns, se les imaginent, selon une gravure en couleur que vous connaissez, joufHus et rebondis, tenant, d'une main, un pâté et serrant, de l'autre, contre leur cœur, une bouteille clissée d osier, et rien n'est plus inexact, rien n'est plus bête ; les autres, se les figurent angéliques, planant au-dessus du monde^ et c'est non moins inexact et non moins bête. La vérité est qu'ils sont des hommes, valant mieux que la plupart des laïques, mais enfin des hommes, soumis par conséquent à toutes les faiblesses, lorsqu'ils ne sont pas absolument des saints ; et dame...

Non je reviens à mes moutons, la prudence consiste à adopter un moyen terme, à vous faire oblat, hors et dans les alentours du cloître, à Solesmes.

— A Solesmes, non. Il n'y a pas une maison habitable à louer ; l'abbé Plomb, qui y est allé, le sait, du reste. Solesmes est un trou ; l'existence sans la vie claustrale y serait horrible, car il n'y a même pas de promenades où l'on puisse vaguer, l'été, à Fombre. Ajoutez que la ville la plus proche, Sablé, est un bourg de dernier acabit ; et la lenteur des trains pour gagner de là le Mans et Paris ! non, à Solesmes, il n'y a pas de miUcu, l'abbaye ou rien.

— Fixez- vous auprès d'un autre monastère, dans une contrée plus avenante et d'accès plus facile-, en Boiir-

gogne, par exemple, à ce Val des Saints doat vous a parlé l'abbé Plomb.

— Dame, ce serait à voir.

Et à la longue, cela avait fini par être vu. L'un des pères de cette abbaye était passé par Chartres et descendu chez l'abbé Plomb qui l'avait aussitôt abouché avec Durtal.

Ils étaient façonnés pour s'entendre.

Dom Fèlletin était un moine de plus de soixante-cinq ans, mais si souple et si jeune ! Grand et robuste, le sang à fleur de peau et piquant les joues, ainsi que des pelures d'abricots, de points cramoisis; le nez protubérant et remuant, lorsque le visage s'égayait, du bout; les yeux bleu clair et les lèvres fortes, ce religieux effluait autour de lui la piété tranquille, la joie de l'âme saine etrenoncée,de Tâme qui sent bon. Plein d'enthousiasme pour son Ordre, épris de liturgie et de mystique, il rêvait à des groupes d'oblats formant une communauté autour de la sienne.

Il bondit, pour ainsi dire, sur Durtal; et toutes les questions se résolvaient, comme par enchantement avec lui. Il y avait justement à louer, à compte avantageux, près du monastère une maison agrémentée d'un vieux jardin ; et il vantait le côté paterne de son abbaye, la probité des offices. Évidemment, disait-il, vous ne retrouverez pas chez nous l'art raffiné de Solesmes; nous n'avons pas un père Mocquereau pour diriger le chœur; mais enfin, les messes sont Ntout de même bien chantées, et les cérémonies sont, vous le verrez, magnifiques ; enfin, à deux pas du Val des Saints, vous avez une ville pleine d'œuvres du

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Moyen-Age et d'antiques égliseset une ville, — ce qui ne gâte rien, — très vivante, et pourvue de toutes les ressources modernes, Dijon. »

Et Durtal, conquis par la rondeur de ce père, avait effectué une retraite de quinze jours dans son couvent et, sur les conseils mêmes de TAbbé, il avait loué la maison et le jardin proches du cloître.

Et l'existence y avait été, en effet, très douce.

L'abbaye était familiale et sans ce côté de foule et de sourde panique qui l'avait tant gêné à Solesmes ; c'était un peu, au Val des Saints, l'excès contraire, la trop grande liberté laissée à chacun, mais ce n'était pas à Durtal, qui en profitait, à se plaindre. Dom Anthime Bernard, l'Abbé, était un vieillard de près de quatre-vingts ans, d'une sainteté reconnue, et, en dépit d'incessants tracas, d'une bienveillance attentive et d'une gaieté toujours neuve. Il accueillit Durtal, à bras ouverts, lui déclara, au bout d'un mois, qu'il était chez lui au monastère et pour bien lui affirmer que cette assurance n'était pas vaine, il lui remit une clef de la clôture. 11 est vrai qu'en dehors même de l'amitié qui le lia bientôt à quelques-uns des habitants de ce reclusage, Durtal pouvait se prévaloir de sa situation exceptionnelle de postulant, puis de novice oblat; elle l'introduisait, en effet, de plain pied, dans l'Ordre dont il devait, lorsque le temps de sa probation serait terminé, faire partie.

La question si obscure de l'oblature s'était en effet presqu'aussitôt posée; mais s'il ne l'avait pas clairement résolue, l'Abbé l'avait au moins tranchée par une solution de simple bon sens.

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— Commencez, votre noviciat, avait^il dît à DuruU nous délibérerons après. H sera d*un an et un jv>ar> comme celui des moines ; vous suivrei, pendant cette année, les cours de liturgie de Dom Felletin et serti assidu aux offices. D'ici là, nous aurons bien découvert des renseignements et des textes que vous étudierca, vous-même, avec le maître des novices.

Et Durtal ayant accepté cette combinaison, toucesles fêtes servaient de prétexte pour Tinviter à dîner au monastère.

Le travail, les offices, les causeries, les recherches à la bibliothèque du cloître qui contenait près de trente mille volumes l'occupaient suffisamment pour qu*il ne pût s'ennuyer. Puis, certains jours où l'existence lui paraissait un peu lourde, il prenait le train pour Dijon ; d'autres fois, il se plaisait à rêvasser dans le jardin, dont une partie était restée, malgré les objurgations du jardinier^ en friche ; et c'était une poussée d'herbes folles^ de fleurs sauvages venues d'on ne sait où ; et Durtal s'amusait de ce fouillis de végétations, se bornant à arracher les orties et les ronces, les plantes hostiles, prêtes à étouffer les autres; et il songeait, au printemps, à élaguer tout de même une panie de ces intruses pour organiser à leur place un jardin liturgique et un petit clos médicinal copié sur celui que Walhafrid Strabo avait autrefois planté dans les dépendances de son couvent.

Une seule chose laissait à désirer dans la solitude de i n refnge, le service* La mère Vergognat, une paysanne < 1 hameau, sa bonne, était au-dessous de tout* Ind/>-

Btc et soiflEarde, elle aggra-zait la pitoyable qualité de* i jmestibles par sa façon déréglée de les cuire ; elle îgno*

rait la modération, opérait de telle sorte que Ton s'empêtrait les dents dans de la gélatine ou qu'on se les ébranlait, en mâchant du bois. Dunal avait adopté le parti — ne pouvant faire autrement d'ailleurs — d'ofirir au Seigneur, en expiation de ses vieux péchés, la pénitentielle. misère de ces plats, quand il apprenait, par un télégramme, la mort subite de l'abbé Gévresin. Il s'était jeté, afiFolé, dans le rapide pour Paris, avait de là gagné Chartres et revu, une dernière fois, sur son lit de Inorc, l'homme qu'il avait peut-être le plus aimé. Il avait séjourné, quelques jours, dans cette ville et, — voyant que l'abbé Plomb, un de leurs amis communs, ne pouvait recueillir la servante du défunt, M"' Bavoil, parce qu'il avait depuis six mois, appelé sa tante auprès de lui pour diriger sa maison, — il avait offert à la brave femme de remmener au Val des Saints, en qualité de gouvernante et d'amie.

Il était reparti de Chartres sans réponse précise, car elle ne savait à quoi se déterminer; puis, quelques semaines après son retour en Bourgogne, il avait reçu une lettre d'elle lui annonçant son arrivée.

Il était allé la chercher à la gare de Dijon; il s'attendait bien à une descente de chemin de fer cocasse, car M°* Bavoil était dépourvue de tout préjugé en matière de toilette et elle ne pouvait se rendre compte de Tétrangeté de son fourniment, mais elle le stupéfia quand même, lorsqu'il l'aperçut, s' agi tant dans le cadre de la portière, coiffée d'un fabuleux bonnet à ruches noires et brandissant un parapluie couleur de cendre : puis, elle descendit du wagon, traînant après elle un cabas en tapisserie entre les deux pattes duquel passait le goulot

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décapsulé d'un litre et ce fut, aux bagages, k risée des équipes, débarquant une malle bizarre qui tenait du buffet et du sarcophage, quelque chose de long et d'énorme et aussi d'on ne savait quoi de velu, car lorsqu^on l'examinait de près, l'on constatait que des poils de porc se dressaient sur le couvercle, poussaient en de larges bandes dans les plaques fatiguées du bois.

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? s'écria-t-il avec effroi.

— Mais, mon linge et mes effets, répliqua-t-elle tranquillement.

Et, tandis qu'un peu honteux, il confiait ce ridicule monument aux employés de la gare, elle souffla, puisa dans sa poche un. mouchoir grand comme une nappe et quadrillé sur un fond nankin de filets bistre et elle épousseta le crucifix de fer blanc qui ballottait, au bout d'une chaîne, sur son corsage.

— Voulez-vous manger ou boire quelque chose ? nous avons le temps, proposa Durtal.

— Vous plaisantez ! — et elle avait extrait du cabas un croûton de pain et sorti son litre d'eau, à moitié vide. J'ai mangé et bu en route, en voici la preuve — et,placidement,elle s'était versé le reste de l'eau sur les mains qu'elle secouait à coups de bras, sur le quai, pour les sécher.

— Maintenant, je suis à vous, notre ami, avait-elle dit. — Et Durtal s'en doutait avec un peu d'ennui — l'arrivée au Val des Saints avait été bruyante. Les paysans regardaient, ébahis, sur le pas de leurs portes, cette petite femme, grêle et noire, qui gesticulait et s'arrêtait pour embrasser les enfants, leur demander leurs noms et leur âge et les bénir, en leur dessinant avec le pouce une croix sur le front.

[h bien, Madame Bavoil, vous n'êtes pas étonnée de vous trouver assise, ici, à deux pas d'un cloître, ave^ moi ?

— Mais, notre ami, pourquoi serais-je étonnée? il y a longtemps que le lot des surprises ne se tire plus pour moi. Quand le cher abbé Gévresin est mort, j'ai dit à Dieu : faut-il demeurer à Chartres, retourner à Paris ou aller rejoindre le brave Durtal qui* m'offre un gîte? que vous en semble ? puisque vous vous êtes constitué l'intendant des biens de ma pauvre âme, régissez-les à votre guise et dirigez-moi sur ma nouvelle route, sans trop d'à coups. Cependant si c'était un effet de votre bonté, mon diligent Seigneur, je voudrais bien ne pas me dépiter en de longues attentes; agissez donc, s'il vous plaît, vite.

— Et vous voilà.

— Dame, sauf erreur, c'est la réponse que j'ai cru entendre; mais ce n'est point tout cela. Si je suis, ici, au près de vous, au Val des Saints, c'est pour m'occupe de votre m.énage et vous servir ; causons donc un pei

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de ce pays, de la vie qu'on y mène, des ressources dont il dispose, pour organiser notre train-train et nous nourrir.

— Le village, vous l'avez vu, au sortir de la gare ; il se compose d'une rue et de quelques chemins bordés de chaumines ; il contient environ deux cents feux, possède une boutique de boucher, une de boulanger, une d'épicier débitant du tabac et de la mercerie ; telles sont les ressources; les denrées s'y présentent, sinon onéreuses, au moins exécrables et il est nécessaire de se rendre, pour s'approvisionner, à Dijon, toutes les semaines. D'ailleurs, la mère Vergognat, qui a préparé jusqu'à ce jour ma popote, vous renseignera mieux que moi sur le choix et le prix des comestibles ; elle viendra, ce* soir, et vous pourrez, à votre aise, l'interroger.

— La maison n'est pas mal, autant que je suis à même de la juger par un premier clin d'œil et le jardin est spacieux et planté de beaux vieux arbres, reprit M"* Bavoil, après un silence ; tout est donc pour le mieux ; et vos Bénédictins ?

— Ils habitent là ; tenez, regardez par la fenêtre la longue rangée des croisées du monastère et le clocher de Téglise ; vous ne tarderez point, au reste, à les connaître, car il est bien rare que l'un d'eux traverse le bourg sans passer par ici, pour me serrer la main; ce sont de pieusesgens dont lafréquentation est unréconfort.

— Ils sont nombreux ?

— Une cinquantaine, y compris les novices et les convers.

— Eh, notre ami, c'est une grande abbaye que ce couvent du Val des Saints !

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~ Oiii» c'est Tune des plus importâmes fondations qu'ait autrefois créées Solesmes ; c'est 1« grand cloître de la Bourgogne.

— Son origine est ancienne ?

— Oui, il y eut, en ce lieu, un prieuré dépendant de cette illustre abbaye de Saint-Seine, située à près de cinq lieues de Dijon et dont les bâtinaents réparés ou plutôt changés de fond en comble se sont mués en des usines d'hydrothérapie et des entrepôts de malades qu'on douche. Saint-Seine qui fut instituée, en 534, par le saint de ce nom, a compté parmi ses religieux saint Benoit d'Aniane, le réformateur de l'Ordre de saint Benoît» au ix* siècle; son prieuré du Val des Saints fut florissant ; il subsistait encore à l'époque de la Révolution, mais il traînait une piété languissante et achevait d'égoutter une vie sans gloire. Il disparut dans la tourmente. Il aété exhumé il y a une trentaine d'années, seulement. Dom Guéranger, l'Abbé de Solesmes, auquel on donna ses ruines, le réédifia et le peuplade naoines et,de minuscule prieuré qu'il était à SQS débuts, il devint une puissante abbaye,

— Et l'ami de l'abbé Plomb, celui qui est venu nous voira Chartres, Dom.... je ne sais quoi.» • ah! je n'ai pas la mémoire des noms !

— Dom Felletin.

— C'est cela même, est-il ici ?

— Oui, il est le maître des novices*

— Je serai contente de le saluer»

— - Vous le reverrez ; je lui ai annoncé votre arrivée.

— Alors, comme société, vous avez celle des moines; et, en dehors d'eux ?

— En dehors d'eux, dame, c'est plutôt court. Il y a,

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dans ce bourg» ua vieux garçon très bbarre et un peu bourru, mais banhocom^, M. Lampre. Il habite uiae assez belle maison contiguë au monastère II daube sans arrêt sur les Bénédictins (ja il adore ; mais c'est une affaire de mots ; lorsqu'il dit d'un père : c'est une pieuse brute, il faut traduire ; c'est un religieux dont les idées ne concordent pas absolument avec les siennes ; le tout est de s'entendre.

— Comment les moines le fréquemtent'-ils ?

— Us le connaissent et savent que personne ne leur est plus dévoué; il l'a prouvé et mainte fois ; d'abord en ks gratifiant de l'abbaye dont il était le possesseur, puis en s'allégeant à leur profit, lorsqu'ils subissaient des moments difficiles, d'imposantes, sommes ; la vérité est qu'il rêve d'une perfection idéale qui ne peut exister et le côté humain que chaque cénobite garde forcément l'irrite. Il n'en est pas moins, malgré ce travers, un chrétien et serviable et pieux ; il est fort savant, d'ailleurs, sur les us et coutumes monastiques: et il possède une bibliothèque spéciale de monographies coiwentuelles et surtout une collection d'enluminures des plus rares.

En dehors de ce laïque, le seul que l'on ait plaisir à visiter, il y a une oblate M^^® de Garambois qui est bien la plus charitable des créatures et la plus indulgente des vieilles fiUes. Elle recèle dans un corps de grosse dame un peu mûre, une âme toute )eune> une àme toute blanche,, de petite enfant ; on rit un untinet d'elle, dans le village et dans l'abbaye, à cause de sa manie de porter sur sa toilette les couleurs liturgiques du jour ; elle est un ordo vivant, un calendrier qui marche ; elle est le fanion du régiment ; on sait qu'on va célébrer la fête

d'un martyr lorsqu'elle pavoise son chapeau de rouge ou celle d'un confesseur lorsqu'elle arbore les rubans blancs; malheureusement, le nombre des teintes ecclésiales est restreint et elle le déplore assez pour qu'on la raille ; mais tout le monde est d accord pour admirer sa candide belle humeur et son infatigable bonté.

Vous la verrez et ne serez pas longue à discerner ses deux ardentes toquades : la fine cuisine et les offices ; elle rafFole des fastes liturgiques et des petits plats ; sur ces matières, elle en remontrerait au plus éruditdes maîtresqueux et au plus studieux des moines.

— Dites donc, notre ami, elle n'est pas banale votre oblate !

— Et ce qu'elle les aime, ses Bénédictins ! elle eut jadis la vocation d'une moniale et elle fit son noviciat à l'abbaye de sainte-Cécile de Solesmes ; mais, avant de le terminer, elle tomba malade et dut, sur l'ordre du mé-

I decin, l'abandonner; elle se console maintenant, en vî-

k vaut dans les environs d'un cloître ; la moniale desséchée

|i:^ a reverdi oblate.

|\ — Mais pour comprendre ainsi la liturgie, elle doit

1^ être savante?

^ — Elle sait le latin ; elle Ta appris pendant son

É noviciat à Solesmes et ellel'a, je crois, retravaillé depuis ;

f* ^ • mais, sortie des traitéssur le plain-chant et l'office divin,

$' rien ne l'intéresse; elle jubile pourtant, ainsi que je vous

|,, l'ai raconté, lorsqu'il s'agit d'une savoureuse cuisine

alors, elle est le Cordon bleu conventuel, la Mère à Blémur du fourneau; elle peut aussi bien réciter les rt cettes de manuels culinaires que les antiennes du Psai tier.

LOBLAT 21

— Pourquoi ne résidç-t-elle pas dans ce Solesmes où elle a commencé son noviciat ?

— Parce qu'elle n'a, ainsi que moi, déniché aucune location dans ce bourg; et puis, elle est la nièce de M. Lampre, de ce vieil original dont je vous ai parlé ; il est le seul parent qui lui reste et elle est venue se fixer auprès de lui et du monastère.

— Et ils habitent la même maison ?

— Non, ils ont beau se choyer, ils se dévoreraient s'ils vivaient constamment côte à côte ; je vous laisse à penser d'ailleurs si elle échange des coups de bec et d'ongles avec lui, lorsqu'il médit de ses chers moines I

Excepté ces deux personnes, nul, je le répète, n'est à fréquenter dans ce trou ; les paysans sont cupides et retors et quant aux gourdes armoriées, aux noblaillons qui croupissent dans les châteaux des alentours, ils sont certainement, au point de vue intellectuel, encore inférieurs aux rustres ; on se salue, lorsque Ton se rencontre et c'est tout.

— Et comment sont-ils avec le monastère ?

— Mal; ils l'exècrent pour des causes qui, si elles ne sont pas héroïques, sont bien humaines ; d'abord, les Bénédictins régissent, ici, la paroisse; autrement dit, le curé est un des religieux de l'abbaye ; l'église du Val des Saints est à la fois abbatiale et paroissiale. Or, le père curé ne peut accepter les invitations des châtelains et parader dans leurs salons, comme le pourrait faire un prêtre plus libre; les hobereaux n'ont donc pas de desservant qui soit à eux, sur lequel leurs femmes puissent mettre la mainmise et diriger au mieux de leurs propres intérêts ; premier grief; — ensuite, parmi les seigneurs

du lieu, figure une impérieuse baderne, plus ou moins blasonnée, qui aime à chanter les morceaux d'opéras ajustés par les scélérats de la piété, au culte; à diverses reprises» ce baron des Atours a tenté d'obtenir, au moment du mois de Marie, la permission de roucouler ses fdibourdes dans l'église; les moines l'ont, naturellement, rabroué, la musique des SQus-Gounod et de sous-Massenet n'étant pas encore, Dieu merci, admise dans les cloîtres. Alors, s^s amis ont pris fait et cause pour lui et ils ne pardonneront jamais à l'abbaye d'avoir empêché ladite baderne de souiller avec le filet saumâtre de sa voix les murs du sanctuaire; second grief; et celui-là n'est pas le moindre l

— Eh bien, ils sont de jolis cocos, vos nobles !

— Ce sont des coulis d'imbécillité, des sublimés de sottise; nous sommes en province, Madame Bavoil.

— Et les paysans sont-ils aussi mal disposés pour le couvent ?

— Ils vivent de lui ; ils en reçoivent des bienfaits et par conséquent ils le haïssent.

— Mais c'est un pays de brigands dans lequel vous m'avez amenée !

— Non, répondit, en riant Durtal ; il n'y a pas de brigands au Val des Saints, mais des parangons de vaniic et des modèles de bêtise ; après tout, c'est peut-être pis ; mais vous n'avez qu'à m'imiter, à refuser absolument de les connaître et vous aurez la paix.

— Qu'est-ce qui sonne là? interrogea M"* Bavoilqui écoutait le tintement prolongé d'une cloche.

— Ce sont les premiers coups des Vêpres. Il doit, être

4 heures moins 10 — plus une minute — fît Dartal qui consulta sa montre.

-T- Nous allons aux Vêpres ?

— Certainement, d'autant que ce sont celles de TExal* tation de la sainte Croix, ce soir.

— Alors, je vais voir, pour mon début, un bel office ?

— Voir, non ; entendre, oui ; cette fête est un double majeur et ne comporte pas le luxe que vous pourrez admirer aux doubles de première classe, à Noël, par exemple ; mais si vous n'assistez pas à une magnifique cérémonie se déroulant, dans les méandres enflammés du choeur, vous écouterez au moins un office splendidement composé avec ^es merveilleuses antiennes et son hymne brûlante, teinte de sang.

Us étaient arrivés, en devisant, devant Téglise.

— Oh mais, elle est antique! s*exclama M*"* Bavoil, en regardant le porche qui arborait le ton de la pierreponce et se fleurissait de mousses, couleur d'orpiment et de laque verte.

— Oui, le clocher et le porche sont du xv* siècle, mais tout le reste de l'église est neuf. L'intérieur a été reconstitué, tant bien que mal, enlaidi par un affreux chemin de croix, éclairé, sauf le fond, par des vitres blanches ; l'église du Val des Saints n'est plus qu'un souvenir inexact de ce qu'elle fut dans sa jeunesse; cependant, Tabside avec ses anciennes stalles qui proviennent d'une autre abbaye et son autel qui, bien que moderne, est habile, n'est pas trop offensante ; jugez-en.

Ils entrèrent; la nef s'étendait, assez vaste, sans piliers, écartelée d'un transept contenant, d'un côté, une cha-

pelle de la sainte Vierge, de l'autre, une chapelle de saint Joseph ; elle était mal éclairée, presque noire. Au bout, deux rangs de stalles s'allongeaient, à droite ,et à gauche du sanctuaire, allant à partir de la table de communion jusqu'à l'autel en pierre, de forme gothique, qui se détachait sur un mur peint, en trompc-l'œil, d'un rideau brun.

Des vitraux modernes dressaient, dans le haut de ce mur, leurs lames droites de verre, enduites de personnages dont les nuances étaient à la fois criardes et molles. L'on discernait, lorsquele temps n'était pas trop couvert. Notre Seigneur et sa Mère, habillés d'étoffes tubulaîres d'un rouge acide de groseille et d'un bleu de Prusse, dur ; puis saint Bénigne de Dijon^ coiffé d'un pain de sucre couleur de potiron et affublé d'une chasuble oseille ; saint Bernard enveloppé dans un manteau d'un blanc sale d'eau de riz ; saint Benoit, saint Odilon de Cluny, sainte Scholastique et sainte Gertrude vêtus de coules d'un noir de raisiné sec.

Cela avait été teint et cuit, il y avait une vingtaine d'années, par un Lavergne quelconque.

M"*' Bavoil,que ces affronts de la vue ne suppliciaient point, s'agenouilla quand elle eut achevé son inspection, sur une chaise, tira d'un énorme porte-lunettes des besicles rondes et se prit à lire dans un volume encombré d'images qu'elle baisa.

Les cloches tintèrent assez longtemps, puis se turent • et, quelques minutes après, 4 heures sonnèrent et elle retentirent encore. Un bruit martelé de passe fit enten dre sous les dernières volées des sons. M°*® Bavoi tourna la tête ; par une porte située au fond de l'église

les moines entraient, deux par deux, derrière l'Abbé, seul, reconnaissable à sa croix pectorale d'or ; et ils montaient les quelques marches du chœur, devant la barre de communion, s'agenouillaient par couple devant Tauiel, puis aprèss'être relevés, se saluaient et gagnaient leurs places, l'un, à gauche du côté de l'Evangile, l'autre, à droite, du côté de l'Epître ; et tous, à genoux alors, se signaient le front et les lèvres, se redressaient à un petit coup frappé par le père Abbé sur son pupitre et, courbés en deux, attendaient un nouveau coup pour commencer l'office.

None se déroula simplement psalmodié et lorsque les moines eurent terminé, ils restèrent debout, inclinés encore, en silence, jusqu'à ce que l'Abbé eût donné le signal d'entonner Vêpres.

Les psaumes étaient ceux des dimanches, si fréquents dans la liturgie des autres jours que Durtal les savait forcément par cœur ; l'intérêt reprenait surtout pour lui aux antiennes, au répons bref et à l'hymne ; mais, ce soir là, il rêvait non pas au loin de l'office, puisque l'office était la cause même de ses songeries, mais dans ses alentours ; il se répétait l'histoire de cette Exaltation de la Croix qu'il avait lue, le matin, dans les Légendaires du Moyen-Age.

Et c'était d'abord la confuse évocation d'une indécise Asie, grimaçante et quasi folle ; puis la vision se précisait, s'arrêtait sur le ravisseur du gibet sacré, sur l'étonnant Khosroës qui, au vu® siècle, envahit le territoire de la Syrie, prit d'ass?»ut Jérusalem qu'il pilla, s'empara du grand prêtre Zacharie et, triomphalement, ramena, dans son royaunie de Perse, le bois de la vraie

croix laissé par saiate Hélène aux lieux mêmes où le Christ avait souffen.

Une fois rentré dans sts Etats, rorgneil démesuré de cet homme fit explosion ; il voulut être adoré comme }e Seigneur et il décréta tranquiUemeat qu'il n'était ni plus ni moins que Dieu le Père.

Pour s'appliquer, tout entier^ à ce noaveau rôle, il abdiqua la souveraineté entre les mains de son fils, construisit une tour dont les murailles extérieures furent revêtues de plaques d'or et il s'y enferma, au rez-dechaussée, en une étrange salle cloisonnée de métaux précieux et incrustée de gemmes; puis il voulut, ainsi que le Tout-Puissant, avoir son firmament à lui et le plafond s'éleva à des hauteurs vertigineuses et s'éclaira, le jour, par un soleil savamment exercé, la nuit, par une habile lune autour de laquelle pétillèrent les feux colorés des étoiles feintes ; ce ne fut pas assez ; ce ciel immuable, machiné par des centaines d'esclaves^ le lassa; il exigea les intempéries, les ondées, les orages des véritables saisons et il installa, au sommet de la tour, <les appareils hydrauliques qui purent, à volonté, distribuer la pluie fine des temps qui se gâtent, les ra£[des d'eau des trombes, les gouttes amicales des soirs d'été ; il fit également apprêter des jets de foudre et de pesants chariots roulèrent dans les souterrains de la tour, sur des pavés métalliques et ébranlèrent du bruit de leur tonnerre les murs.

Alors il se crut Tindiscutable sosie do Père et, au fond de ce puits lamé d'or et ponctué de pierreries, fermé par la coupole d'un firmament de théâtre, il siégea, à demeure, sur un trône, à la droite duquel il planta la

croix du Sauveur taudis qu'il huchait, à gauche, sur la pyramide d'rni fumier en filigraaes d'argent bruni, un coq.

Il entendait représenter de la sorte le Fils et le Saint- Esprit.

Et ses anciens sujets défilèrent devant -cette idole peinte et tiarée, immobile dans son manteau d'or, dardant des étincelles de toutes ses gemmes q-u'embrasaient les ra3rons lumineux des feux astres, fulgurant, incombustible, dansée brasier de murs et d'étoffes tout en lueurs*

On se figure, entre la croix et le coq, sous la mitre; en flammes, la tète parcheminée, crevassée de rides ravinant le front et les joues sous Tenduit des pâtes, la barbe anneléeet nattée., les yeux creux et déserts, vivanc, seuls, en cette statue d'or, adulée par les prières qui montaient autour d'elle, dans les étourdissantes vapeurs des olibans, les prières qui invoquaient, au mom de Jésus, Dieu le Père.

Cette mascarade dura •combien de temps ? quatorze ans,, dit la légende; toujours est-il qu'à un moment TEmpereur Héraclius parvint à réunir une immense armée et partit à la recherche de la sainte croix. Il rencontra près d/u Danube les troupes du ravisseur, défit en combat singulier son fils et rejoignit, en Perse, le vieux monarque dans sa tour.

Khosroës ignorait qwe son fils eût été vaincu, car tous le haïssaient et personne n'osait lui annoncer cette nouvelle.

H Éiillit trépasser de rage lorsqu'il vit entrer, suivi de sa cour, l'Empereur Héraclius qui, l'épée à la main, lui dit :

— Roi, tu as, malgré tout, honoré à ta manière le bois du Christ; si donc tu consens à avouer que tu n'es qu'un homme et que tu n'es par conséquent que le très humble serviteur du Très-Haut, tu auras la vie sauve. Je reprendrai simplement la croix de notre Rédempteur et te permettrai de régner sur tes peuples en paix. Par contre, si tu refuses ces conditions, mal t'écherra, car aussitôt je te tuerai.

En l'écoutant, les yeux de Khosroès flambèrent, rouges, comme les prunelles nocturnes des vieux loups, et il se dressa pour maudire son adversaire et rejeter avec mépris ses offres.

Alors, d'un revers de lame, l'Empereur décolla le vieillard; et la tête vola et rebondit sur les dalles, se balança un instant sur la nuque, hocha, ainsi que pour répondre encore non, et finalement s'inclina tout d'un côté et les yeux s'éteignirent, tandis que la momie d'or tombait, versant par le trou ouvert du col, de même que par une bonde débouchée de tonne, des flots de sang.

Et Héraclius fit ensevelir le souverain et détruisit sa tour.

— Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto.

Tous les moines debout dans leurs stalles étaient courbés en deux, le front touchant presque au pupitre placé devant eux ; ils se relevèrent en répondant : Sicut erat in principio et se rassirent en terminant : et in saecula sseculorum. Amen.

Il est absurde de s'évaguer de la sorte, pensa Durtal ; je ferais mieux de suivre mes Vêpres que de courir ainsi la prétentaine à propos d'une fête dont la légende est d'ailleurs controuvée; l'histoire est plus simple.

En 611, le roi des Perses, Khosroës soumit Jérusalem, avec l'aide des Juifs qui prétendaient reconstruire le temple; il égorgea les Chrétiens, fit prisonnier le grand prêtre Zacharie et emporta le bois de la vraie croix. Ce fut alors une croisade des catholiques contre ce mécréant.

L'Empereur Héraclius débarque en Cilicie, gagne la bataille d'Issus, retourne à Constantinople et, soutenu par les tribus du Caucase, se rue sur Trébizonde où pour venger le meurtre des prêtres de la Judée, il massacre les mages; puis, après s'être allié avec les hordes du Volga, il marche de nouveau contre l'armée des Perses, la bat à Ninive et se replie sur Taurus. Là, des propositions de paix lui sont présentées par Sisroës, le fils du roi, qui vient d'assassiner son père; elles sont acceptées ; le prêtre Zacharie est délivré et la Croix et les aigles romaines conquises à Jérusalem par Khosroës sont rendues.

Khosroës aurait donc été trucidé par son fils et sans qu'il soit question d'une tour machinée et d'un coq.

Quant à Héraclius, il résolut de ramener le Signe du Salut au saint Sépulcre; lorsqu^il fut arrivé à Jérusalem, il chargea la croix sur son épaule et voulut commencer l'ascension du Golgotha; mais lorsqu'il eut atteint la porte de la ville qui mène à la montagne, il lui fut impossible d'approcher d'un pas. Alors, le patriarche Zacharie lui fit observer que quand le Christ était entré par cette porte, il n'était point paré d'habits royaux mais vêtu simplement et monté sur un âne, donnant ainsi un exemple d^humilité aux siens.

L'Empereur se dépouilla aussitôt de sa pourpre, ôta ses

sandaks et s'^iffubla de la défroque d'un pauvre; ce après quoi, il franchit sans difficultés la pente du Gd^ vaire et replaça la croix au lieu même où Khosroës Tavait prise.

Cela n'empêche que ce brave Héraclius a mal fini, conclut Durtal, car il a propagé l'hérésie des monotliélites, c'est-à-dire de ceux qui, tout en reconnaissant la nature divine et la nature huma''?e de Jésus^ n'attribuaient à ces deux natures distinctes qu'une seule opé» ration,... qu'une seule volonté... et il est mort, laissant des successeurs demeurés célèbiies par leurs dévergoivdages et par leurs crimes.

Et en voilà assez; revenons à notre office. Il lui fut tâcile cette fois de se récupérer; le chœur chantait l'hymne de Fortunat, le « Vexilla Régis » et l'envolée superbe de cette séquence, le défilé de ces strophes charriant d'tna* pétueux trophées, le saisissaient aux moelles. Il écoutait, extasié, ces cris de triomphe : « l'étendard du Souverain s'avance, voici que resplendit le mystère de la croix )» et ces apostrophes débellatoires, ces clameurs d'allégresse : « arbre éblouissant que rougit le sang d'un Dieu » (c balance aux bras de laquelle se suspend la rançon du monde, salut, ô croix, unique espoir ! »

Et ce fot la longue antienne du Magnificat, répétant les acclamations et les louanges du poète : « ô croiix, plus radieuse que les astres, doux bois, doux clous, soutenant un poids plus doux encore... et le Magnificat, entonné sur le ton solennel et le Salve Regina rappelant la créature à la réalité du péché, implorant, après les hourras liturgiques, sa grâce...

— Savez-vous qu'ils sont très attrayants vos offices^

LOBLAT 31

dit M"* Bavoil, lorsqu'ils ùixQm sortis des Téglise. — ' N'est-ce pas ; c'e^t autre chose que dans les cathédrales de Paris et de Chartres; ce qui manque toutefois à ces offices Bénédictins 9 c'est la v(Mx de Tenfant; mais^ on ne peut tout avoir; je devrais être blasé sur ces cérémonies depuis le temps que je les pratique, mais non ; elles me semblent» chaque jour, neuves. . . j'écoute encore avec plaisir ces quatre psaumes du dimanche dont nous sommes saturés, car ils se réitèrent éternellement à propos de presque toutes les fêtes.

— Pourquoi h liturgie attribue-t-elle une pareille importance à ces psaumes.^ et, au fait, pourquoi en avezvous quatre au lieu de cinq, comme nous? car enfin, il en manque un, le dernier.

— Oui, les Vêpres bénédictines ont k dernier psaume du romain en moins et en plus une leçon brève qui est généralement une merveille de mélodie déférente et câline; pourquoi ? je l'ignore; sans doute parce que l'office monastique a été gardé intact depuis son origine, tandis que le romain s'est amélioré avec les âges et ne s'est arrêté que quand il a eu atteint sa forme définitive, son apogée; quant aux causes qui ont motivé le choix des quatre premiers psaumes du dimanche de préférence aux autres pour empreindre de la parole du Psalmiste tant de festivités, elles sont expliquées d'une façon plus ou moins illucide par les manuels. Pour le psaume du début,: le « Dixit Dominus Domino meo», cela se conçoit; Notre Seigneur l'a cité pour démontrer sa divinité aux Pharisiens; il est donc naturel que ce chant messianique occupe dans les Vêpres la place d'honneur. Le troisième « Beatus vir qui timet

Dominum » a été, de son côté, mentionné par saînt Paul, dans son Epître aux Corinthiens, pour les inciter à pratiquer largement Taumône ; c'est encore une raison de précellence ; moins clairs sont les mobiles à fournir pour les deux autres; cependant, le deuxième, le « Confitebor tibi, Domine, intoto corde meo » contient, en parlant de la manne que Jehovah distribua aux Hébreux, dans le désert, une allusion à Faliment Paschai ; peut-être est-ce pour cela qu'il fut mis hors de pair; enfin, le quatrième, le « Laudate pueri Dominum » est un beau cantique de louanges qui clôt dignement la série.

Il n'en est pas moins vrai que les Vêpres n'ont point ce caractère bien tranché de la prière du soir, si particulier dans l'office, admirable celui-là, des G)mplies. Il est fort possible que Dom Cabrol ait raison lorsqu'il énonce dans son livre « La Prière antique » que les psaumes des Vêpres dont les numéros se succèdent au Psautier, ont été pris, sans souci du sens et de l'application, à la suite. Ces interprétations ne paraissent pas vous satisfaire?

— Mais, notre ami, je n'en sais rien ; il me semble au moins, selon ma petite jugeote, que vous cherchez midi à quatorze heures. N'est-ce pas plus simple ? Le premier psaume figure Notre Seigneur auquel plus personnellement il s'adresse; le « Beatus vir » s'applique au Juste, à saint Joseph qui est ainsi qualifié tout le long de son office; le « Laudate pueri » qui rappelle par ses expressions mêmes le Magnificat, à la sainte Vierge. Qjaant au second psaume, au « Confitebor », je n'avais pas deviné, mais puisque vous m'attestez qu'il a trait au

L OBLAT 3 î

Saint-Sacrement de Tau tel, c'est pour le mieux; je puis avec ces psaumes prier plus spécialement Jésus en sa Personne et sous les Espèces Eucharistiques, sainte Marie et saint Joseph, je n'en demande pas plus et ne m'inquiète point de savoir si cet office est plus ou moins bien adapté aux besoins des soirs. Autre chose maintenant; nous voici en plein village. Cette boutique d'assez vilaine apparence qui se détache là-bas au fond de la ruelle, c'est celle du boucher où vous achetez la viande?

— Oui, je dois vous prévenir maintenant que Ton mange ainsi qu'au cloître, ici. Le boucher tue, un jour, un bœuf, soyons plus exact, une vache, un autre jour, un mouton, un autre jour, un veau ; la plus grosse part de ces animaux est naturellement réservée au monastère qui, en dehors même des hôtes, a cinquante bouches à nourrir ; nous devons donc emboîter la filière de la vache, du mouton et du veau, servie au cloître ; car vous pensez bien que l'on n'abattra pas une bête exprès pour vous, pour M. Lampre et M"* de Garambois; nous nous repaissons donc tous, religieux et laïques, de la même pitance, le même jour; cela ne serait rien, malgré le manque de variété de cts mets, si ce boucher n'égorgeait son bétail, la veille au soir ou le matin même où il le débite ; et dame alors, on mastique des choses innomables qui tiennent à la fois du caoutchouc et de la filoselle.

— La cuisine corrige jusqu'à un certain point les viandes trop fraîches, fit M"' Bavoil ; seulement, il convient, en ce cas, de dire adieu aux côtelettes grillées et aux biftecks saignants; il est, en effet, nécessaire de mettre à mijoter, pendant des heures, dans une casserolf

ce que... comment appeliez-vous le gîgot qui vous déplaisait à Chartres ?

— De la came ou de la bidocbci Madame Bavoil ; ce sont les inélégants synonymes d'une irréductible viande.

M"" Bavoil sourit, puis se frappa le front. - — Voyons, fit-elle, si M"' de Garambois est si gourmande, elle n'use pas de ceue came dont vom parlée. Alors, comment s'arrange-t-cUe ?

— Oh ! elle et sa bonne sont constamment à Dijon d'où elles rapportent des provisions.

— Eh bien! Ton agira, au besoin, comme elles; combien de temps £siut-il par le chemin de fer pour s^y rendre ?

— Une grande demi-heure ; seulement les heures des trains sont incommodes. L'horaire est celui-ci : 6 heures et demie, lo heures du matin, et 2 heures de l'aprèsmidi. Pour revenir, 6 et ii heures du matin, 3 et 6 heures du soir et c'est tout.

— Bien, et vous, vous allez souvent à Dijon ?

— Quelquefois, Dijon est une ville charmante, très cordiale et très gaie ; elle a un musée de Primitifs, un puits de Moïse fort enviable, des bouts de rues encore curieux, des églises, telles que je les aime ; et puis elle possède aussi une très excellente Vierge noire.

— Ah ! s'exclama M"'** Bavoil qui tomba en arrêt, elle a une Vierge noire î moi, qui hésitais un peu, je vous l'avoue, à quitter Chartres à cause de Notre-Dame de Sous-Terre et du Pilier, je vais donc les retrouver ici; mais ce n'est pas une Madone moderne, au moins ?

— Rassurez-vous ; Notre-Dame de l'Apport ou de bon Espoir date du xii* siècle, si je ne me trompe. Eq

içrj, Elle a saové la ville de Dijon que défendait alors Louis de La Trémouille, à la tête de quelques troupes, de l'assaut et du pillage des Suisses. En souvenir de cet évétiement Ton fit, chaque année, le 12 septembre, une procession en son honneur ; il en fut ainsi jusqu'au milieu àa xvm* siècle ; alors elle cessa, j'ignore pourquoi; CQ qui est certain, en tout cas, c'est que Notre- Dame de bon Espoir est en grande vénération dans la Bourgogne ; si son histoire détaillée vous intéresse, je vous prêterai un volume qui narre ses miracles, volume un tantinet mucilagineux d'un abbé Gaudrillet qui signe prêtre mépartiste de la paroisse de Notre- Dame.

Ils étaient arrivés, en bavardant, à la maison. La rhère Vergognat les y attendait. Durtal présenta, l'une à l'autre, les deux femmes, intérieurement égayé de leur contraste. M"* Bavoil n'avait guère changé ; ses cheveux s'étaient pourtant raréfiés et ceux qui n'avaient point déserté étaient devenus plus blancs; la face était encore osseuse et chapelurée de son ; le profil s'attestait plus coupant avec l'âge, mais l'œil noir était demeuré le même, fureteur à la fois et placide ; elle tenait toujours de la paysanne et de la vendeuse de cierges, dans une église, mais avsec toujours aussi ce je ne sais quoi qui l'exhaussait quand l'âme, phosphorée par les prières, prenait feu.

L'autre s'avérait, redondante et maffiue, haute en couleur ; elle avait l'œil porcin et des poils de brosse, poivre et sel^ plantés sous un nez cuit ; la bouche crénelée de dents couleur de rouille était hilare et pourtant, lorsqu'elle se fermait, mince. et pincée; elle était

ensemble, une rempailleuse pocharde et une terrienne madrée ; on pouvait lui faire le tour de l'âme, en une seconde, à celle-là !

Madame Bavoil la vrilla de son œil noir, puis, après un soupir qui en disait long, elle lui déclara doucement qu'elle entendait entretenir d'amicales relations avec elle et qu'elle comptait l'employer souvent pour les gros ouvrages ; et sur cette assurance, la mine renfrognée de la mère Vergognat se détendit ; mais elle ne crut pas moins devoir se montrer plus bête qu'elle n'était en réalité, pour ne point se compromettre dans ses réponses.

— Alors, voyons, insistait M"* Bavoil, vous m'afôrmez que l'on vend ici, chez la femme Catherine, du fil et des aiguilles et tous les objets de mercerie ?

— Mais ça dépend, ma bonne dame, il y a fil et fil ; la Catherine est bien empressée ; pour ça, vous pouvez consulter; il n'y a qu'une voix.

M°* Bavoil chercha vainement à démêler le sens de cette réplique. N'y parvenant point, elle posa une autre question, relative au format du pain usité dans le village.

La mère Vergognat ne parut pas saisir la signification des mots et, prudemment, elle bafouilla : je ne saurais pas vous renseigner.

— Ce n'est pourtant pas sorcier ce que je vous demande, reprit M™* Bavoil. Le pain que fabrique votre boulanger est-il rond ou fendu, est-ce de la miche ou du boulot? d'ailleurs, il doit bien en rester à la cuisine; apportez-le-moi, afin que je l'examine.

La paysanne rapporta un croûton.

LOBLAT 37

— C'est du pain fendu, c'est tout ce que je désirais savoir.

— Peut-être bien, opina M™* Vergognat.

— Ah ça, s'écria M""® Bavoil, lorsqu'elle fut partie, est-ce qu'elles sont toutes ainsi, au Val des Saints ?

— Non, les autres sont pis; celle-là est la mieux ; vous voyez par cet exemple s'il est facile d'extirper un non ou un oui à ce monde-là !

— Eh vrai, notre ami, le confesseur doit avoir de l'agrément avec ce genre de paroissiennes; ce qu'elles doivent ruser avec lui et tourner autour du pot !

— Elles ne tournent autour de rien du tout, attendu qu'elles ne se confessent point.

— Comment, dans un pays monastique, les habitants ne pratiquent pas !

— Je suis un bon républicain, c'est pourquoi je ne vais pas à la messe, est une phrase que vous entendrez souvent prononcer ici ; quant aux mœurs des paysans, elles sont tellement ignobles que mieux vaut n'en point parler. Ils ont été pourris par les placiers en politique des villes, jusqu^aux os !

' — Seigneur ! s'exclama M™* Bavoil en joignant les mains, où sommes-nous? me voilà maintenant obligée de vivre au milieu des compagnons de malheur de l'Enfant prodigue, car si ce que raconte notre ami est exact, ce n'est pas autre chose que ces gens-là !

3US êtes de la maison, vous ; je ne vous lave plus les mains, dit en riant le père Abbé à Durtal et à M. Lampre; allez tout droit à votre place.

Et l'Abbé s'effaça devant eux et s'arrêta stn: le seuil du rùfectoîre.

II âviut près de lui deux moines, Tun qui tenait un bassin et une aiguière d'ancienne faïence etTantre, une serviette. Un prêtre de passage s'avança; l'Abbé prit l'aiguière et lui versa, en stgnc de bienvenue, quelques gouttes d'eau sur les doigts et le père hôtefîer fit signe a cet ecclésiasti'que de le suivre et le plaça près de Durtal.

Le réfectoire était une pièce immense avec plafond à poutrelles posé sur des consoles curieusement ouvragées de marmousets et de fleurs. Il appartenait, ainsi que h salle du Chapitre, l'oratoire intérieur et la chambre de réception des hôtes, aux premiers bâtiments du monastère qui remontait au xv* siècle. C'était tout ce qui subsist[iit, avec un grand escadîer à vis et de vieilles caves, de cette partie de l'abbaye; les autres constructions avaient été édifiées ou au xvir siècle, ou récemment.

LOBLAT. . 39

' ' ' ' to .1 . I. . I I . , I Mil,.

Ea bas des murs blancs du réfectoire, lambrissés à mi-corps d'une cloison de sapin, des bancs ininterrompus et des tables séparées entre elles pour livrer passage, étaient scellés sur un plajachcr de la hauteur d'ane marche, formant, de chaque côté, coipme le trottoir en bois d'une rue qui serait pavée sur toute k largeur de sa chaussée de carreaux rouges. Six larges fenêtres Téclairaient de leurs verres dépolis, cr-eusés de losanges.

Au fond de la pièce, se dressait la table du père Abbé; elle était semblable aux autres mais la boiserie plaquée sur la muraille, derrière j^Hg, s'appointait en forme de cône et était surmontée d'une croix. Cette uble était flanquée de deux autres, une à droite pour le père prieur; une à gauche, pour le père sous-pricur qui mangeaient, ainsi que l'Abbé^ seuls.

En face d'eux, enfin, a l'autre bout de la salle, près de la porte d'entrée, une chaire, adossée au mur /était occupée, ce jour-là, par un novice qui préparait la lecture du repas.

Tout le monde était debout.

— Beaedicite, dit l'Abbé.

— Beaedicite, répétèrent les deux rangs des moines.

— Oculi omnium.

— In te sperant, Domine, et tu das escam illorum in tempor^ opportuno. Aperis, tu, manum tuam et im^ pies omn-e animai benediccione.

Et le Gloria de la doxologie courba en coup de veut toutes les têtes. Elles se relevèrent au, Kyrie Eleison et retombèrent pendant le Pater récité à voix basse, pour ne se relever qu'après.

D'une voix qui s'enfla, un peu, vers la fin, TAbbé reprit :

— Oremus. Benedic, Domine, nos et hase tua dona quaîde tua largitate sumus sumpturi.Per Christum, etc.

— Amen.

Et, dans le silence, la voix fraîche du novice en chaire psalmodia sur un ton grave à la fois et joyeux: Jubé, Domne, benedicere.

Et TAbbé répondit : ^

— Mensae cœlestis participes faciat nos Rex aeterna? gloriae.

— Amen, dirent ensemble tous les moines et ils saisirent et déplièrent leur serviette qui contenait, en son rouleau, le couteau, la fourchette et la cuiller.

La table des hôtes était au milieu de la pièce, en face et près de celle du père Abbé, qui la dominait, car elle n'était pas établie, ainsi que la sienne, sur un rebord de bois, mais à même sur le sol. Elle était séparée par un large espace vide de celle desconvers, installée également sur la chaussée, mais à l'autre bout de la pièce, près de la chaire.

Deux pères, en tablier bleu, servaient les religieux et les frères. Le père hôtelier était chargé des invités.

Le dîner des hôtes, car Ton appelait au cloître le déjeuner dîner et le dîner souper, était composé d'un bouillon épaissi par des îles réunies de semouille, d'un bœuf nature, d'un gigot aux haricots, d'une salade durement vinaigrée, d'une crème liquide que l'on buvait avec une cuiller à soupe et d'un peu de fromage.

Celui des moines était le même — le gigot et la crème en moins.

Les uns buvaient de l'eau rougîe et les autres de l*eau ; le silence était de rigueur; chacun mangeait, le nez, dans son assiette.

Et toujours, après avoir psalmodié au dîner quelque passage de la Bible ou au souper, quelques articles de la Règle, le lecteur de semaine attaquait une lecture religieuse ou semi-profane précédée de cette annonce : s*en suit riiistoire de... chapitre tant.

Il devait lire d'un ton monotone, voulu, séculairement imposé sans doute pour Tempêcher de plaire à ses auditeurs ou de se faire lui-même valoir et c'était comme une pluie de mots gris. L'on n'y prêtait guère attention, au début, mais quand la première fringale d'appétit était satisfaite, les têtes se renversaient, les reins s'accotaient à la cloison et si l'histoire étaîft intéressante, on l'écoutait.

Elle était, malheureusement, fort ennuyeuse, d'habitude. On avalait des tranches historiques insipides, ou, ce qui était pis, des morceaux de vies de Saints, écrites dans ce style oléagineux,, cher aux catholiques ; et parfois alors, un sourire courait sur les lèvres des religieux, en entendant pour la millième fois les expressions fatiguées de ces rengaines.

Ceux qui avaient achevé leur repas, essuyaient leur couteau et leur couvert qu'ils réenveloppaient, après les avoir lavés, dans leur serviette. Le père Abbé regardait si tout le monde avait consommé sa part de fromage et, d'un coup sec de son petit marteau, frappant la table, il arrêtait la lecture.

L'hebdomadier, interrompu, changeait de voix et lançait alors sur un ton modulé et plaintif :

— Tu aatem. Domine, miserere nobîs.

Et, tous, dans un brouhaha de pieds, se levaient et répondaient sur le même ion :

— Deo gratias,

L'Abbé, de sa voix un peu chevrotante maïs qui s'assorait et s'amplifiait vers la fin des oraisons, commençait :

— Confiteantur tibi. Domine, omnia opéra tua.

— Et sancti tui benedicant tibi, répliquait le choenr. Ainsi qu'au Benedicite, toutes les têtes se courbaient

au Gloria et F Abbé prononçait la prière :

-— Agimus tibi gratias, omnipotcns Deus, pro universis beneficiis tuis, qui vivis et régnas in sascula saeculonim.

— ^ Amen.

Et l'on pivotait sur soi-même et, à la queue leu leu, l'on quittait le réfectoire, les moines les premiers et l'Abbé, le dernier ; l'on suivait le cloître, en récitant le Miserere, jusqu'à la chapelle où se terminait l'office des grâces.

Une fois sortis de l'église, l'Abbé invita, suivant Pasage, ses hôtes à prendre le café.

La salle destinée à ce genre de réception était située, au bas de l'escalier menant aux deux étages des cellules, dans un petit corridor communiquant par une porte basse avec l'allée ogivale du cloître.

C'était une salle massive, à murs énormes, si profonds que dans les embrasures des deux croisées l'éclairant sur le jardin, l'on aurait pu y allonger des lits. Ces murs badigeonnés au lait de chaux et parés de photographies, représentant des vues de cette ancienne partie de l'abbaye, étaient ornés d'une cheminée, en

plâtre peint, au-dessus de laquelle se dressait un crucifix dont la couleur était celle de ces papiers d'éiâin qui enveloppent les tablettes de chocolat.

L'ameublement consistait en des chaises de paille et en une vaste uble de bois blanc recouvene d'une toile cirée, à raies-

Autour de cette table étaient réunis le père Abbé, Dont de Fontieuye, le prieur, Dom Felletin, le maître des novices, Dom Badole, T hôtelier, l'ecclésiastique de passage, M. Lampre et Durtal, conviés en l'honneur de la saint Placide.

Dom Badole tournait sur lui-même à la recherche d'un sucrier qu'il avait devant lui, sous la main. Il était petite de taille ramassée, et sa face d'ivoire froncée de mille plis, eût été, si on Tavait coiffée d'un bonnet à ruches, la figure d'une vieille dévote dont il avait d'ailleurs l'arrière-sourire jaune et doux. Sa façon de croiser ses bras en X sur sa poitrine, en saluant, sa politesse affectée et ses manières obséquieuses, gênaient ; et ce qui était curieux c'est que cet homm^ si aimable pour les autres, était, pour lui-même, rigide. Quand sa }ournée de causeries et de révérences était finie, il se sanglait de coups de discipline, se reprochant de ne pas savoir garder sa vie intérieure dans cette existence forcément dissipée par le va-et-vient des hôtes ; il n'arrivait pas à concilier les devoirs de sa charge avec son propre recueillement et l'on se demandait parfois, en regardant ses yeux colorés de ce bleu clair et froid, presque méchant, des prunelles au repos des chats de Siam, s'il n'aurait pas volontiers fustigé aussi ces passants qui loi causaient, sans le vouloir, tant de remords.

Il était un moine exemplaire, un prêtre très pieux mais de compréhension brève et d'intelligence bornée. Après ravoir essayé dans divers emplois qu'il s'était révélé incapable de remplir, ou lui avait délégué la facile mission de soigner les étrangers. Il s'en acquittait assez bien lorsque les hôtes n'étaient pas plus de deux; passé ce chiâre, il s'aflfolait et réclamait un aide.

Le prieur contrastait singulièrement avec lui. Dom de Fonneuve portait gaillardement ses soixante-dix ans et la lucidité et la vigueur de son esprit, sa science, célèbre dans le monde des historiens, faisaient de lui la personnalité éminente de cette abbaye. L'été, on venait, de toutes les contrées du monde, le consulter; on lui soumettait des textes qu'il décortiquait, en se jouant. Il épluchait les fautes des copistes, écalait les interpolations, rétablissait le texte primitif, en un clin d'oeiK Il était d'ailleurs un répertoire, connaissait la bibliothèque du monastère, volume par volume, et, en une minute, il dénichait un renseignement qu'il eût fSdlu à tout autre plus de huit jours pour découvrir.

Il restait, à nôtre époque, comme l'un des derniers spécimens de cette forte génération de moines que pétrit Dom Guéranger ; il avait parcouru les bibliothèques, fouillé, avec Dom Pitra, toutes les archives de l'Europe.

Mais ce qui valait encore mieux que son incomparable érudition, c'était son ardente bonté ; il était un amoureux d'âmes; il se jetait sur elles, les étreignait passionnément, pleurait de joie à l'idée qu'il avait pu en sauver une. On le disait, en riant, mais le mot n'était que juste, il est « la mère grand' » du cloître, celle à qui l'on va

raconter ses peines et qui vous console. Il avait vécu dans plusieurs couvents, il avait été la victime de bien des brigues, et il n*en avait pas moins conservé une âme d'enfant, ne croyant point au mal, aimant réellement ses frères, ainsi que le veut la règle, prêt à embrasser, sans même Tombre d'une rancune, celui d'entre eux qui l'aurait le mieux desservi. Il sourdait du fond de son aître un torrent d'affection qui noyait tout, un besoin de n'admettre que le bien, une sensibilité telle qu'une simple expression affectueuse l'émouvait jusqu'aux hrmes.

Avec sa bonne grosse tête ronde, ses yeux qui pétillaient dans sa lace ridée, il suggérait une impression de robustesse, et aussi de malice, ma,is de douce malice aimant à rire et se contentant, pour s'égayer, de peu. Son seul défaut c'était sa pétulance. Il montait... montait, ainsi qu'une soupe au lait, alors qu'il s'apercevait que des religieux n'observaient pas la règle. Il les réprimandait furieusement, frappant du poing la table, puis quand le coupable était parti, il courait après lui, l'embrassait, le suppliait de lui pardonner sa véhémence; et sa tendresse, son désir de réparer ce qu'il croyait être, dans sa paternelle bonté, une avanie étaient tels que le délinquant pouvait alors manquer impunément aux observances. Il avait si peur de se refâcher et de contrister son frère, qu'il se taisait, rongeant son frein, pendant un certain temps.

Le père Abbé était plus calme, d'une bienveillance plus régulière. Il fermait les yeux sur les travers de chacun et regardait son prieur jouer le rôle de pèrefouettard, sachant fort bien que les remontrances n'é-

taieat que le prélude des gâteries ; aussi souriait-il et des unes et des autres.

Lui, se bornait, à près de quatre-vingcs ans, à donner l'exemple. Il descendait, rasé de frais, une demi-heure avant tous les siens à l'église et il y mèdiuit et priait jusqu'aux Matines; et les jeunes gens, qui avaient un peu de mal à s'extraire, l'hiver, à 4 heures du matin, du lit, vénéraient ce grand vieillard imacié, un peu voûté, qui ressemblait avec son nez et ses lunettes au Cardiaai Archevêque de Paris, et ils admiraient sa résolution de n'accepter aucun bien-être et aucune de ces aises qu'eussent amplement justifiées son âge et les infirmités dont il souffrait.

n y avait, au reste, beaucoup de finesse sous la boa*homie de cet excellent homme si prompt à ne jamais -sévir. Il connaissait très bien les déÊiuts de ses enfao» et il les définissait parfois d'un mot diéle.

— Le père Titourne, disait-il, d'un profès toujours éberlué, toujours en retard aux offices, le père Titourne « il a des courants d'air dans la cervelle ; que vouleevous que j'y fasse? »

— C'est un monastère trop débonnaîrement mené, grondait le terrible M, Lampre.

— Avouez alors que cette mansuétude prouve ia vertu de ces moines, répondait Durtal ; car enfin, dans le monde, une maison dirigée si débonnairement, croulerait ; et, ici, pourtant, tout marche,

M- Lampre était bien obligé d'en convenir, mais il n'en continuait pas moins de bougonner. Ce petit honmae de soixanie-dix ans, bedonnant, à la mine empourprée, à la barbe sanglière, aux cheveux tout à fait blancs, était

grognon mais complaisant er généïeux. Il était aassi très pieux mais il ne détestait pas les plaisanteries salées et aimait à rire. II était le seul, qui fût Bourguignon, parmi tous' ces gens issus de pays différents et répandus, pêle*mêle, dans ï'enclos d'un cloître.

— Voyons, fit le père hôtelier qui rentra, une cafetière à la main, k fourneau s'était éteint et je ne voulais pas pourtant vous oflFrir du café froid ; cela m'a mis, un pen, en retard, excusez-moi et veuiller vous sucrer.

Il remplit des tasses microscopiques et versa dans des petits verres, de la valeur d'un dé à foudre, quelques gouttes d'cau-de-vie Wancbe.

•— Eh bien, dit Dom de Fonneuve, à Durtal, êtesvcms satisfait de la cérémonie de ce matin ?

—.Mais oui, mon père, les i!K>vices. s'en sont cxpertesneni acquittés.

— Il faut qu'ils le sachent, car cela les rendra heureux ! s'écria le brave prieur.

La saint Placide était, en eftet, un événement dans les monastères de saint Benoît ; ce saint était le patron des novices et ils remplaçaient les pères qm s'effaçaient devant eux, ce jour-là. Ils exécutaient l'office, entonnaient les antiennes, chantaient les morceaux, étaient,, en un mot, les maîtres du chœur.

— Vous avouerez bien pourtant, mon cher Durtal, fit M* Lampre^ que si le père chantre n'était pas venu à leur aide pendant le Gloria in Excelsis et le Graduel, ils n'en sciaient pas sortis f

— Mais avouez aussi, répliqua Durtal, que le plain* chant de cette messe est difficile à chanter et, qui plus est, iïritaat par ses simagrées^ et laid.

Existc-t-il, en art, quelque chose de moins musical et de plus incohérent que ce Gloria in Excelsis soidisant de luxe, un Gloria de cave et de grenier, le chemin de fer russe des voix, avec ses montées et ses descentes ! Ajoutons que le Credo dansant des grands jours est fort inférieur au Credo ordinaire. Il n'y a vraiment dans cet office que la deuxième phrase du Graduel et que l'Âlleluia qui soient bien.

Quelle différence avec ces messes frugales, si franches, avec ce plain-chant vraiment céleste que Ton chante aux pauvres fêtes ! au reste, plus je l'écoute et plus je suis convaincu que la musique grégorienne n'est pas du tout un article d'apparat. Les Kyrie Eleison, si implorants, si gémissants, si doux, des jours habituels, deviennent tarabiscotés dès' qu'à l'occasion d*une plus importante festivité, on les veut vêtir ; on dirait alors que Ton a adapté à de pures mélodies gothiques, des ornements coulés dans du staff, des neumes de plâtre !

N'est-il pas exact, en effet, que les messes solennelles sont fort inférieures, musicalement parlant, aux messes familières des petits saints; rappelez-vous aussi, certains samedis chômés d'élus, où Ton célèbre la messe simplede la sainte Vierge. Le Kyrie 7*, suppliant, court, sonnant un peu tel qu'un glas, et le Gloria d'une ampleur dans l'allégresse si tranquille, d'une certitude si délibérée dans la louange, l'Agnus Dei, évoquant l'idée d'une prière d'enfant, avec sa mélodie ingénue qui quémande au Seigneur, en câlinant ; tout cela est admirable de sobriété et de candeur, bien au-dessus de ces airs compliqués, de ces cantilènes que l'on a déformées pour leî étendre et qu'il nous faut subir sous prétexte de rite

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supérieur, de hiérarchie plus éminente de saints !

— Le fait est, dit le père de Fonneuve, que le plainchant a été créé pour être chanté par le peuple; il doit ,donc être facile à apprendre et à rétenir, sans vocalises | inutiles, sans difficultés combinées ainsi qu'à plaisir ; et votre remarque est juste, on Tenlaidit, en voulant l'allonger et l'affubler d'une traîne de cour. Cela est si vrai, d'ailleurs, que les jeunes gens et les jeunes filles du village qui ont été instruits par le père Ramondoux, chantent très bien à la grand'messe du dimanche, lorsqu'il s'agit d'un simple double et qu'ils bafouillent si l'office monte en grade, devient par exemple un double de première classe.

— Ah ! s'écria Durtal qui revivait certains offices ; la deuxième phrase du Graduel qui est généralement le morceau de choix des messes, certains Alléluias d'une jubilation toute divine et des messes entières <r de l'introit à rite missa est », pelles du Saint-Sacrement, celles de la sainte- Vierge, celle d'un Abbé ou le « Dilexisti » des Vierges, quelles souveraines trouvailles, quelles radieuses merveilles !

Là, la parure est complète; l'on comparerait assez bien, selon moi, le Commun des Saints à une série d'écrins où les joailleries sont rangées, tantôt sur du velours rouge pour les Martyrs, tantôt sur du velours blanc pour les saints qui ne sont pas désignés sous ce titre; chacun de ces coflVets renferme un ensemble de pièces : l'Introit, le Kyrie et le Gloria, le Graduel, l'Alleluia ou le Trait, l'Offertoire, le Sanctus, la Communion, un tout musical qui correspond à la parure entière d'une toilette, aux boucles d'oreilles, aux colliers, aux

bracelets, aux bagues, dont les montures et les {rierrcs se concilient comme tons et s'assonissent.

— En somme, le médiocre est l'exception et Tadmirabk domine, fit le P. Abbé. Vous pouvez citer un Gloria exécrable, quelques hymnes aux mélodies confuses ou fades, mais qu'est cela en hct de la masse imposante, superbe de nos offices?

— Vous avez raison, mon Révérendissimc, nos critiques ne peuvent en effet porter que sur un nombre restreint de pièces et j 'ajoute sur celles qui sont les moins antiques ou les plus réparées, car il semble que plus le chant grégorien est simple et plus il est intact et plus il est ancien. Le malheur seulement c'est que les jours de fêtes carillonnées où l'on serait heureux de voir la musique égale en beauté au cérémonial et à la pompe du rite. Ton est précisément condanmé à n*cîi*tendre que de la quintessence de mauvais chant.

— Ce n'en sera pas moins la gloire de Dom Pothîer et de l'école de Solesn^es que d'avoir ressuscité ces antiques cantilènes qui sont la vraie musique de l'Église, la seule en somme, car tous les musiciens les plus forts, depuis Palestrina jusqu'aux maîtres de nos jours, ne sont jamais parvenus, lorsqu'ils ont voulu traduire les proses liturgiques, à égaler la valeur de certains de nos Kyrie, du Pater des Vêpres, voire même de nos Credo- — Et je ne parle pas du Te Deum et des Leçons et des Évangiles de la Semaine Sainte! s*exclama Dom de Fonneuve.

— La question serait d'abord de savoir, répartît M. Lamprç, si la musique Palestrinienne dont on nous rebat les oreilles, depuis le succès de snobisme des

chantres de Saint-Gervais, est de la musique d'Eglise. Et moi, j'en doute. Ce système de chevauchées de voix qui galopent les unes sur les autres pour se rattraper à la fin et atteindre en même temps le but, c'est de l'arc de steaple-chase ; ça devrait s'entendre dans une enceinte de pesage et non dans le logis du Christ ; car ça n'a, au demeurant, aucun rapport d^ près ou de loin avec un cri de l'âme, avec une prière !

— Ces excès de la fugue et du contrepoint ne me disent à moi non plus rien qui vaille, répliqua Dom de Fonneuve ; cet art là sent le théâtre et le concert ; il est personnel et vaniteux. — Alors, en quoi cette musique en état de péché peut-elle bien intéresser et les fidèles et le prêtre }

— Elle adule le goût anti-liturgique des uns et des autres, fit, en riant Durtal.

\ — Pour en revenir à nos novices, reprit Dom Felletin qui jugea bon, sur cette dernière remarque, de détourner la conversation — que n'écoutait pas d'ailleurs le prêtre de passage, en train de discuter sur la crise vinicole^ avec le père hôtelier, — tenez compte qu'ils n'ont eu, fistute de temps, que deux répétitions et convenez qu'à part le Gloria raté, ils s'en sont adroitement tirés !

— Oui, père, et ce que le firère Blanche, sous sa lourde chape et avec le bâton du préchantre, était glorieux et charmant !

Le père Abbé souriait. — N'est-ce pas qu'il est gentil, ce brave enfant! et les autres ne le sont non moins; c'est la bénédiction d'une abbaye que ces petits là 1 Et il énumérait ses poussins : ce frère Blanche est pieux comme un ange ; il aime l'archéologie et raffole de ^'*

liturgie; il est en plus doué d'une très jolie voix, nous dirigerons ses études dans ce sens et il sera vraiment rhonneur de notre monastère ; le frère Qèdre est également fidèle à Dieu et il mord vaillamment au grec ; si nous pouvions trouver en lui l'étofiFe d'un bon helléniste, ce serait parfait, car nous en manquons. Le frère Sourche est le plus intelligent, le plus capable de tous, mais il a r esprit inquiet, et des tendances au rationalisme ; dans Tatmosphère du cloître, elles passeront ; les frères Marigot et Vénérand ne sont pas, au contraire très compréhensifs ; ils peinent sur la théologie, sans progresser, mais ils sont bien soumis et bien obéissants ; ils seront plus tard chargés dans la maison des diverses besognes qui n'exigent ni effort intellectuel, ni aptitudes spéciales; quant aux novices déjà prêtres quand ils entrèrent, ils sont excellents et nous n'avons qu'à nous en louer.

— Et vous oubliez, mon Révérendissime, le frère de Chambéon, dit Dom Felletin.

— Le saint homme! — voilà où vraiment le mystère d'une vocation tardive s'atteste, continua l'Abbé après un silence.

M. de Chambéon a quitté le mondeoù il occupait une belle situation pour être admis, à l'âge de cinquante-cinq ans, dans notre noviciat. Il s'est refait enfant pour vivre avec des gamins de dix-sept à vingt ans ; et il prêche d'exemple. C'est lui le frère excitateur, celui qui est debout, le premier, pour sonner la cloche et réveiller les autres ; il frotte les escaliers, il mouche les lampes, il accomplit encore des travaux plus humbles.

Et cela si simplement, en s*excusant presque d'accaparer ces pénibles tâches; j'ai moins besoin de sommeil

LOBLAT 53

à mon âge, et j'ai plus l'habitude des choses du ménage queces jeunes gens; bref, il invente toujours d'excellentes raisons pour s'imposer les corvées les plus humiliantes.

— Il m'édifie profondément, dit à son tour Dom Prieur, quand je le vois avec ses cheveux tout gris rire et s'amuser, au milieu de nos blancs-becs.

— A propos, plaça le père hôtelier qui avait fini de déplorer, avec le prêtre de passage; la mévente des vins, que racontent les journaux ? parlent-ils encore de nous étrangler dans le piège d'une loi ?

— Mais oui, mon père, répondit M. Lampre. Ils en parlent de plus en plus; la presse franc-maçonne pousse à la roue; la persécution diabolique s'approche.

— Bah ! s'exclama, avec une belle assurance, Dom de Fonneuve; ils n'oseraient pas ; jamais les Chambres ne voteront une loi pareille; toucher aux Ordres religieux, c'est un bien gros morceau et personne n'est de taille à l'avaler. Pour moi, on amuse les badauds avec .des menaces qui n'aboutiront point.

— C'est à savoir, répliqua Durtal; remarquez comme l'attaque à l'Eglise se poursuit, depuis de longues années déjà, avec un acharnement méthodique que rien n'enraye. Le cercle des libertés laissées aux catholiques, se resserre ; l'affaire Dreyfus a avancé les affaires de la maçonnerie et du socialisme de plus de vingt ans ; elle n'a été, en somme, qu'un prétexte pour sauter à la gorge de l'Eglise; c'est la sortie en armes des juifs et des protestants; leurs journaux sonnent déjà l'hallali du moine: pensezvous qu'ils s'arrêteront en si beau chemin ? et puis, il y a, pour activer le zèle des Loges, un sectaire qui exècre

Dieu autant qu'un démon.

54 LOBLAT

— Le sieur Brisson, dit M. Lampre.

— Faut-il, fit lentement, Dom de Fonneuve, faat«il que cet homme ait commis dans sa pauvre existence des actes misérables pour haïr ainsi Notre Seigneur !

— N'impone, conclut le P. Abbé, je suis de Tavisde Dom Prieur ; Torage n'est pas prêt d'éclater ; on le détournera d'ailleurs par des prières. Je crois que nous pouvons, en attendant, dormir sur nos deuxoreilles,enp«x.

Les tasses et les petits verres étaient depuis longtemps vides. Le P. Abbé donna, en se levant, le signal du départ; et il regagna, ainsi que le prieur, sa cellule; le père hôtelier accompagna l'hôte ; M. Lampre et Durtal suivirent dom Felletin qui les emmena se promener dans le jardin.

La récréation monastique, un peu allongée à cause de la fête, n'était pas terminée. Les pères se promenaient sur deux, lignes, marchant, à tour de rôle, l'une devant elle et Tautre à reculons, dans une allée de charmes ; et les novices faisaient de^même, à l'autre bout du jardin, dans une autre allée.

Le jardin, formant une sorte de quadcilatère, était situé derrière l'abbaye et il s'étendait, au loin, daris la campagne. On débouchait, de plain-pied, en sortant du cloître, devant des carrés de terre où des haricots et des choux alternaient avec des fleurs et ces carrés, plantés à leurs quatre coins de poiriers en quenouilles, étaient coupés par de petits chemins bordés de buis qui menaient alors à de grandes avenues d'arbres, au fond desquelles apparaissaient des prairies et des vergers que fermait, à une longue distance, une haie de peupliers derrière laquelle se dressait le mur d^ clôture.

LOBLAT 55

L'aspect était un peu rectiligne, mais la végétation était puissante, les prés frais et gras et partout des pampres escaladaient en un nonchalant fouillis des murailles aux arêtes couvertes de mousses vert émeraude et de lichens soufre.

L'allée réservée aux novices était à droite; simplement façonnée par un berceau toqfiu de vignes, elle aboutissait à une grotte surmontée d'une médiocre statue de saint Joseph. Cette grotte se divisait en deux compartiments grillagés. L'on entretenait dans Tun des corbeaux, en souvenir de saint Benoît qui aimait à distribuer à l'un d'eux, devenu son servant, sa pâture; dans l'autre, des colombes, en l'honneur de sainte Scholastique dont l'âme s'envola, sous cet aspect, au ciel.

C'était une après-midi rousse et bleue, un de ces jours où le sourire d'un vieux printemps renaît sur les lèvres qui se fripent à peine du jeune automne. Le firmament voilé se déchirait tout à coup et criblait à travers les fieuilles de vignes, le solde larges gouttes de lumière et d'ombre. L'on semblait fouler aux pieds une nappe de dentelle noire couchée sur un fond de cailloux pâles. Les rl^ices s'abritaient du soleil, en relevant, les uns, leurs capuchons, les autres, en ramenant sur leur tête, la partie dorsale du scapulaire. Ils riaient avec le père Emonot, leur sous-maître, le père zélateur, comme on le nomme.

Ce père Emonot, ancien vicaire d'une église de Lyon, était un petit homme nerveux, à la tête chauve et enfoncée, à la renverse dans le cou, au teint bilieux, aux yeux qui couraient pour qu'on ne les saisît pas, sous des lunettes.

s 6 l'oblat

Les offices dont les novices étaient jusqu'au soir les exécutants étaient naturellement le sujet de l'entretien.

— Que voulez-vous, soupirait le petit Blanche, j'avais une peur... quand il faut entonner Tantienne je me trouble... je ne suis bon que dans le chœur; puis, vous savez, lorsqu'on entend, dans le silence de l'église, sa voix seule, ça vous la fait tout aussitôt trembler.

— Pas de modestie, petit frère, fit Durtal qu'entourèrent les moinillons, vous avez très bien chanté.

L'enfant rougit de plaisir. — C'est égal, reprit- il, en baissant les yeux, je le sentais bien moi-même, j'avais de la laine dans le gosier, j'étouffais — ah ! .et puis cette chape, dont on n'a pas l'habitude, vous pèse sur les épaules et sur les bras. On se trouve emprunté, tout gauche, là-dedans.

— Un bleu qui s'embête dans une guérite, s'écria le frère Aymé !

— Vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n'ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l'allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe.

Celui-là n'était que postulant et il avait des <4|fcmces de partir, avant que de commencer sa probation. Il était intelligeiK et pieux, mais il avait rapporté de son année de service militaire, des allures délurées et une manie d'imiter avec sa bouche des bruits de musique guerrière qui exaspéraient le P. Emonot, homme timoré et ép€ dûment bégueule.

Il s'en serait déjà débarrassé si Dom Felletîn n'ava plaidé la cause du coupable, au Chapitre. Voyons, voyon? disait-il, ne prenons pas les choses au tragique; le firèi

LOBLAT 57

Aymé se corrigera avec le temps ; le milieu agira, attendons.

La fin de la récréation sonna. Les novices se turent et regagnèrent, sous la conduite du zélateur, Tabbaye. Dom Felletin resta avec M. Lampre et Durtal et les conduisit dans le pré.

— Jamais ces deux êtres ne parviendront à s'entendre, s'exclama M. Lampre !

— Que voulez-vous, répondit le père, Dom Emonot n'admet pas qu'on badine — et il faut pourtant bien qu'il y ait pour ces esprits, tendus par la prière, une détente; — que ce postulant ait une mauvaise tenue, c'est incontestable, mais enfin cela se réforme ; le plus ennuyeux c'est cette manie qu'il a de jouer de l'ophicleïde avec ses joues et de parler à tort et à travers et de rire.

Ses facéties sont, je le veux bien, innocentes, mais n'empêche que, l'autre jour, en en entendant une, le père zélateur s'est fâché tout rouge et a adressé une plainte au père Abbé qui s'est borné heureusement à sourire.

— Quelle bouffonnerie a-t-il encore commise ?

— Voilà, je venais de commenter, dans ma conférence, le chapitre 33 de la Règle où il est déclaré que personne ne doit avoir, la hardiesse de faire soi aucun objet, pas même en paroles ; c'était l'explication de la façon de parler des moines qui ne doivent pas dire : mon livre, mon scapulaire, ma fourchette, mais notre livre, notre scapulaire, notre fourchette. Il va de soi que ce mode impersonnel de désigner les choses ne s'applique qu'aux ustensiles destinés à notre usage.

Or, la conférence n'était pas plutôt terminée que le frère Aymé s'empressa de marcher sur le pied du petit Blanche et de s'excuser en ces termes : je crois, mon frère, que j'ai marché sur notre pied.

Le père Emonôt qiti écoutait a vu dans cette blague on manque de déférence pour moi ; je tous demande un peul

— C'est une plaisanterie facile, mais il n'y a pas de quoi fouetter un chat, fit Durtal.

— Enfin, s'écria M. Lampre, pourquoi diable aussi gardez-vous comme sous-maître des novices un homme dont les idées sont si étroites ?

Le père Felletin rit. — Nous nous complétons ; le père Emonot possède ce qui me manque pour la direction d*un noviciat. Il a l'ordre^ le besoin de surveillance, Talerte toujours en éveil; et ces qualités sont indispensables dans un milieu qui se divise forcément en deux groupes : celui des novices d'un certain âge qui sont prêtres et celui des jeunes, des bambins qui ne le sont pas. Il y a là un sujet de froissement; les uns, se croyant supérieurs aux autres et les autres arguant de la Règle pour repousser cette prétention. Eh bien, le père zélateur fôt très habile pour empêcher ces minuscules discordes de naître. Aucune ne se produit depuis qu'il est là. Il traite tout le monde, d'égal à égal, avec cependant de si parfaites nuances que personne ne se plaint. Et puis, vous, mon cher Durtal, qui, en votre qualité de novice d'oblature, pouvez pénétrer dans le noviciat, avouez que les corridors sont bien cirés, qu'il rï'y a pas un grain de poussière, que toutes les cellules sont bien tenues. Le père Emonot a introduit l'air, la

propreté partout ; il a obligé les novices au travail manud, indispensable pour k santé et prescrit par le Patrbrche, alors qu'avant lui, ce travail se bornait à leur £ûre cirer les chaussures des pères, le samedi. Il a enân plié tous ses élèves a nue discipline exccliente et pour le corps et pour Fâme !

— C'est un adjudant de caserne, roiicîionnaM. Lampre.

— Eh ! ils sont nécessaires. Moi, je deviens vieux et si )e vaux encore pour les conférences, pour les directions, pour la partie spirituelle, je suis absolument incapable de m'occuper de la partie pratique. Ce serait le laisset-aller, la malpropreté, le désordre si je n'étais secondé par ce zélateiar qui peut être scrupuleux et étroit, mais qui n'en est pas moins, au demeurant, un très saint moine.

— Enfin, dit, en riant, Dartal, ils seraient trop heureux vos élèves s'ils ne l'avaient pas pour les morigéner ; le cloître serait on Eden, alors !

La cloche sonna. Voici le premier coup des Vêpres, adieu, fit Dom Felletin qui se retira.

Après l'office, une fois sortis de l'église, M. Lampre accompagna DurtaU on bout de chemin, et reprit la conversation, là où l'avait arrêtée le père.

— Croyez-moi, dit-il, Dom Felletin aura, à son tour, de gros ennuis s'il persévère à vouloir conserver ce aélateor. Je le comiais à fond^ naoi, son Eraonot; c'est un religieux modèle, c'est on saint homme, j'y consens. Je sais de lui des détails que vous qualifierez d'admirables. Il n'hésite pas à se mettre les membres en sang pour détourncrlatentation deses disciples; il vaprier,

6o l'oblat

la nuit, devant leur porte, lorsqu'il les a rendus, dans la journée, trop malheureux ; mais avec toutes ses vertus, il est, de même que le père hôtelier, rongé par les scrupules et, dame, les autres s'en ressentent ; puis, ce qui est pis, selon moi, c'est qu'il détient une conception de la vie Bénédictine, effrayante pour l'avenir de l'Ordre. A ses yeux, la vocation se résume en une obéissance passive...

— Eh mais ! s'exclama Durtal.

— Permettez-moi de finir ; elle se résume surtout en une adresse à évoluer dans les solennités du chœur. Celui de ses. novices qui remplit, à la satisfaction de Dom d'Auberoche, le maître des cérémonies, l'office de céroféraire, qui sait porter le flambeau bien droit, en laissant passer, entre ses doigts repliés, les fausses turquoises et les faux cabochons dont il est paré, celui-là possède la vocation Bénédictine !

Il rêve à des êtres futiles tels que lui ; il prône l'investiture de gens dont on ne voudrait pas dans le dernier des séminaires ; le recrutement qu'il effectue est au-dessous de tout ; il recueille des élèves refusés par tous les. autres instituts, des particuliers qui se font moines parce qu'ils seraient inaptes à faire autre chose dans la vie ; et il les destinera cependant à la prêtrise, s'ils se plient à ses manies ! Dom Felletin a beau se défendre, il réussit à imposer ce genre de novices au père Abbé qui s'imagine que la prospérité d'un monastère réside dans un nombre toujours croissant de -post • lants !

Il sera joli, dans quelques années, le niveau intelle ■ tuel Bénédictin pour peu que ça dure de la sorte I

l'oblat 6i

Et notez que ce n'est pas seulement ici que Tétiage des cervelles baisse, reprit M. Lampre, après un silence. Dans les autres abbayes, îlenest de même. La plupart recrutent, avec quelques ecclésiastiques plus ou moins érudits, des commerçants, des gentilshommes, des oificiers, des enseignes de vaisseaux, des notaires. Evidemment, ceux-là sont très supérieurs à ces frères Marigot et Vénérand, ces embauchés du père Emonot, dont le Révérendissime nous avouait la parfaite inintelligence, tout à l'heure ; mais sont-ils, par leur éducation première même, capables de devenir ce que j'appelle, moi, de véritables Bénédictins ? allons donc ! il ne sortira jamais de ces noviçiats-là, des Dom Pitra, des Dom Pothier, des Dom Mocquereau, des Dom Chamart, des Dom de Fonneuve, des moines dignes de continuer la tradition de saint Maur !

— Mon Dieu, fit Durtal, s'ils devenaient seulement des saints ! ne croyez-vous pas que cela vaudrait mieux que de devenir des savants? on parle toujours de saint Maur dont la congrégation moderne de Solesmes est l'héritière ; mais quoi ! il y a bien le père Mabillon, le père Monfaucon, le père Martène, le père Luc d'Achery, le père Ruinart, pour en citer cinq, mais il n'y a pas de saint Mabillon, de saint Monfaucon, de saint Martène, de saint Luc d'Achery, de saint Ruinart; la communauré de saint Maur n'a pas donné au ciel un seul saint, est-ce enviable ?

Et puis... et puis... la science Bénédictine — est-ce que, sauf pour la paléographie musicale, TEcole des Chartes ne lui dame pas partout le pion ? — la vérité est que sa place est maintenant prise par des laïques.

Ce n'est point du côté de la science, mais du côté de l'art que l'Ordre de saint-Benoît doit s'orienter, s'il veut conserver l'aloi de son ancien renom ; il faut qu'il recrute des artistes pour rénover l'art religieux qui s'inanime ; il faut qu'il obtienne pour la littérature et pour l'art les résultats qu'ont obtenus Dom Guéranger pour la liturgie et Dom Pothier pour le chant. L'Abbé de Solesmes, lui, l'a bien compris et il a aiguillé, quand il l'a pu, sur cette voie. 11 avait, parmi ses moines, un architecte de talent; il le chargea de construire les nouveaux bâtiments du monastère et Dom Mellet a taillé dans le granit un monument admirable de simplesse et de force, la seule oeuvre d'architecture monastique qui ait été créée dans notre temps. Il faudrait maintenant des littérateurs, des statuaires, des peintres ; il faudrait, en un mot, re4)rendre non la tradition de saint Maur, mais celle de Cluny...

Il est vrai, qu'à mon humble avis, ce sera beaucoup plus avec Toblature qu'avec la paternité que se réalisera ce dessein...

— Peut-être, avez-vous raison ; mais, cette question d'art mise de côté, vous me laisserez vous dire que la préférence que >vous attribuez à la piété sur l'intelligence, dans une abbaye, ne se justifie guère ; car, enfin, rien n'est plus hasardeux que d'accepter, comme père, un homme inintelligent, sous le prétexte qu'il vit en Dieu. La piété, la. sainteté même, peuvent, en effet, disparaître, mais la bêtise, elle, elle reste !

— Au fond, la discussion est bien vaine, lorsqu'on y songe ; car l'avenir de l'Ordre est menacé par des dangers autrement graves que ceux dont nous venons

de causer. Malgré roptimisme du père Abbé, j'ai grand peur que ses moines ne soient prochainement dispersés, jetés à la porte de France- Il n'y a donc pour eux qu'à prier, au jour le jour, en attendant la catastrophe...

— Hélas! s'exclama M. Lampre.

Ils se séparèrent. Durtal réfléchissait, en se promenant. Il est étonnant, tout de même, ce brave M. Lampre; il ne peut se convaincre que le monastère est un microcosme, un diminutif de la société, une image en réduction de la vie commune. 11 ne peut pas n'y avoir que des saints Benoît et des saints Bernard dans un couvent, pas plus qu'il ne peut y avoir que des gens de génie ou de talent dans le monde. Les médiocres sont nécessaires pour accomplir de médiocres labeurs; il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi. On nous rabâche constamment la grandeur des cénobites de saint-Maur, mais combien parmi eux n'étaient ni des érudits, ni des chercheurs ; combien, en accomplissant de serviles besognes, ont permis aux Mabillbn de travailler en paix et les ont aussi appuyés, soutenus du renfort de leurs prières ! enfin où, dans quelle classe de la société, M. Lampre trouvera-t-il un assemblage de vertus pareilles à celles de notre cloître ? car il n'y a que des moines fervents, ici. Je ne parle même pas du père Abbé, de Dom de Fonneuve, de Dom Felletin, mais aussi des autres religieux; qu'il y ait parmi eux, des ignares et des incapables, c'est entendu ; "ils n'en sont. pas moins d'excellents prêtres; puis avant de les honnir, il siérait de savoir si justement Notre Seigneur ne se plaît pas davantage dans ces âmes qui échappent au péril de l'esprit et au danger d'une or-

gueilleuse science ? — Et les novices, quels êtres charmants! lorsque je vois ce gosse de dix-sept ans, ce petit frère Blanche, avec sa bonne grosse figure, si franche, ses yeux si limpides, son rire si frais, je m'imagine quelle est Tinnocencede cette âme, imprégnée jusque dans ses plus secrètes fibres de la joie de Dieu et il n'est pas le seul de son espèce; combien, dans ce noviciat, d'aussi délicieusement ingénus, d'aussi délicatement pieux !

Et Durtal poursuivait, seul, sur la route : Il y a une observation qui ne trompe guère. Un novice arrive; regardez-le, il est quelconque; il a une figure brouillée, des yeux comme le premier venu ; attendez quelques semaines; laissez passer la phase d'ennui lourd, la crise de ïaedium vitae qui dure pour les uns quinze jours, pour les autres moins ou plus, — car presque tous ont à franchir cette étape et on les prévient car il n'existe f aucun moyen de la leur éviter ; — eh bien, une fois cet

accès de spleen terminé, le visage est méconnaissable. Il s'est éclairci, nettoyé en quelque sorte ou plutôt ce qui le rend si différent, ce sont les yeux ; Ton pourrait presque reconnaître à ce seul changement, s'il y a chance de vocation ; c'est à la clarté spéciale de la prunelle que cela se discerne. Il semblerait vraiment que le cloître a fikré l'eau du regard qui était trouble auparavant, qu'il Ta débarrassée des graviers qu'y déposèrent les images du monde; c^est très curieux.

Et ce qu'ils sont alors joyeux, ces enfants! ils ne savent rien de l'existence, pour la plupart ; ils fleuriront, tout doucement, abrités dans une admirable serre, sur un terreau préparé, loin des gelées et à l'abri du vent ; ça n'empêchera, parbleu pas, le démon de les attaquer,

LOBLAT 65

tel qu'un ver, dans leurs racines, maïs les horticulteurs d'ici sont habiles et le père de Fonneuve et Dom Felletin ont de vieux secrets de métier, pour les guérir !

Mon Dieu, que je suis bête ! s'écria-t-îl, tout à coup, en s*arrêtant sur place. J'ai oublié la commission dont la mère Bavoil m'avait chargé ; il faut que je retourne au monastère.

Il revint sur ses pas, et échangea un bonjour dans la porterie avec le frère Arsène, un convers qui cumulait les fonctions de tailleur et de concierge de l'abbaye.

— Est-ce que le père pharmacien est là ?

— Bien sûr, Monsieur Durtal; quand il n'3^ a pas office, il cuisine ses herbes dans sa chambre ; il n'en bouge pas.

Afin de permettre aux paysannes d'entrer à la pharmacie qui exécutait, pour la gloire de Dieu, leurs ordonnances, la cellule du père Phiiogone Miné était située près de la porterie, hors de la clôture.

Duhal tourna le loquet, mais malgré l'assurance du frère Arsène, la pièce était vide.

Pensant que le moine n'était pas loin, Durtal s'assit sur une chaise de paille et s'amusa à inventorier ce taudis.

C'était bien le capharnaûm le plus bizarre que Ton pût rêver; ce réduit, badigeonné au lait de chaux, était une ancienne cuisine munie encore de son fourneau sur lequel mijotaient, en des casseroles de cuivre, d'inquiétants bouillons. Sur toute une partie des cloisons, des rayons de bois blanc contenaient des paquets étiquetés et des fioles ; en face de la fenêtre dont les blessures des vitres étaient pansées avec des étoiles de papier, une courtine de cretonne grasse ainsi qu'un

torchon, cachait un petit lit de fer auprès duquel, sur le coffre d'une machine à coudre, hors d'usage, était posée une cuvette et au-dessous une cruche de grès, calée par un bout de bois, sur le carreau creusé ; mais où l'ingéniosité du père se remarquait, c'était dans une série de détails cocasses. D'une ancienne balance 1 fil qu'il avait suspendue à une latte de bois sortant du mur, il avait fait un porte-savon ; il mettait un morceau égal sur chaque plateau et il usait alternativement les deux morceaux, un jour l'un, un jour l'autre, pour conserver l'équilibre. La tige fixée dans la pierre de la muraille par un adroit système de pitons et de pointes, était hérissée de clous à crochets auxquels séchaient des serviettes. Aucun espace n'était perdu dans cette cahute ; des planches grimpaient en des étages incohérents sur des traverses ; elles formaient en fiacedes rayons remplis de paquets et de bocaux, des casiers dont aucun ne se ressemblait ; elles tenaient, on ne savait comme, sur des tasseaux rafistolés, se rejoignaient parfois lorsqu'elles n'étaient pas trop éloignées, les unes des autres, par des lames ajoutées de carton. Et c'était dessus un méli-mélo de flacons et de statuettes pieuses ; d'antiques gravures et de modem es images en couleur étaient collées sur la hotte du fourneau, si enfumées que l'on ne distinguait plus les figures ; et des ustensiles baroques, des matras et des cornues, des lampes avariées, des bouteilles en vidange, des mortiers et des bassins, traînaient avec du charbon, sous une couche de poussière, dans tous les coins.

C'est égal, pensait Durtal, lorsqu'avant de se révéler Bénédictin, le père Miné gérait une pharmacie à Paris,

quelle clientèle pouvait-il avoir, si son magasin était dans un tel état de saleté et de désordre !

Le voilà, se dit-il, en entendant un traînement de pieds et un bruit écrasé de savates.

Le moine entra.

Il était le doyen du couvent, plus âgé encore que le père Abbé, car il avait dépassé les quatre-vingt-deux ans. Ainsi que sur la souche oubliée d'un très vieil arbre, des lentilles, des lichens, des loupes lui poussaient sur le crâne ; ses yeux évoquaient l'idée de vitres passées au blanc d'Espagne, car ils étaient obscurcis par les pellicules blanches des taies. Le nez se recourbait sur une bouche restée ferme et crénelée de dents; le teint était frais et pas trop craquelé, sur les joues, de rides» A part sa vue qui se voilait et ses jambes qui fléchissaient, il se portait à merveille. L'ouïe était intacte, la parole demeurait facile ; aucune des infirmités des octogénaires ne Tavait atteint.

Il était, à lafois, d'aspect vénérable et burlesque. On l'appelait dans le cloître « Dom alchimiste », non qu'il cherchât la pierre philosophale à laquelle il croyait pourtant, mais la bizarrerie de ses allures, sa façon d'être constamment dans la lune, ses études sur la pharmacopée du Moyen-Age, sa colère contre les ordonnances des médecins modernes, son mépris des nouvelles substances, justifiaient, jusqu'à un certain point, ce nom.

Il posa son bâton dans un coin et souhaita le bonjour à Durtal.

— Voilà, père, je viens vous demander un peu de taffetas d'Angleterre pour ma bonne qui s'est écorché le doigt.

— Bien, jeune homme — le père Miné qualifiait de ce titre tous les gens de moins de soixante ans — et, en cherchant du taffetas dans ses boites, il dit, parlant plus à lui-même qu'à Durtal :

— Comment utilisait-on cette poudre prônée par la médecine du Moyen-Age qui l'étiquetait poudre de lamproie, parce qu'elle la fabriquait avec la tête calcinée de ce poisson ?

— Je l'ignore, répondit Durtal.

— Oui, reprit le vieux, suivant son idée; cet inventaire que je dépouille d'un apothicaire de Dijon, au XV* siècle, est des plus curieux. Nous retrouvons là ces médicaments périmés qui avaient certainement leur raison d'être et n'empoisonnaient point, en tous cas, comme les alcaloïdes des chimistes de notre temps ; mais tout n'est pas clair dans ce grimoire. Je découvre bien, parbleu, que la conserve dite Anthos n'est autre qu'une conserve de fleurs de romarins, que le Goliamenin est le bol d'Arménie, mais le Samenduc, qu'est-ce que c'est ? à quoi servait le Samenduc ?

Et il regardait Durtal, en hochant la tête. |it Malencontreusement, pour répliquer quelque chose,

Durtal lança :

— Mais, père, peut-être que ces renseignements sont S| .' consignés dans un volume de la bibliothèque, là-haut ?

I; Le vieillard eut un sursaut et il se déchaîna.

J; — La bibliothèque, s'écria-t-il, vous me la baillez

|/ belle ! est-ce que j'ai jamais pu obtenir que l'on acquît des

1^- collections de nos anciens codex et de nos antiques for-

f mulaires ? ces volumes-là, ils sont toujours trop chers

p^-: lorsque je signale leur passage dans les ventes. Trop

chers! J'ai honte dé le dite, noua ne possédons même pas, nous Bénédictins, le volume de Tun de nos grands ancêtres de saint Maur, le dictionnaire botanique et pharmaceutique de Dom Nicolas Alexandre! — Ça ne les intéresse pas, les pères, la pharmacie, et leur santé, ça les intéresse-t-il, lorsqu'ils viennent me demander des remèdes? ils jugent alors que la science a du bon!

Enfin est-ce que la pharmacie n'est pas une œuvre de notre Ordre? est-ce que ce n'était pas, nous, les moines, qui guérissions jadis les malades des villages fondés autour de nos abbayes ?

Durtal qui avait déjà entendu ce réquisitoire, esquissait un mouvement de retraite, mais le vieux lui barra la route.

Il allait continuer ses apostrophes quand Dom Ramondoux, le maître de chant, entra. Il serra la main de Durtal qui exécrait en lui le redoutable braillard qu'était le chantre, mais aimait l'homme, car il avait des qualités d'amitié sûre et une franchise à laquelle on pouvait se fier. Seulement si l'âme était aimable, le physique l'était moins.

Dom Ramondoux était un Auvergnat redondant et jovial. Il avait une encolure de taureau, un estomac cambré sur un ventre en bombe. Les yeux proéminaient, glauques, sur un nez retroussé à laRoxelane; ses bajoues pendaient et d'énormes bouquets de poils roux jaillissaient des fosses des oreilles et des antres du nez.

— J'ai la voix fatiguée, dit-il au père Miné. Et comme celui-ci haussait les épaules.

— Ecoutez, fit-il.

Il arrondit une immense bouche et il en sortit des sifflets d'alarme.

— J'ai vu dans ce journal que voici, reprit-il, quand il eut arrêté sa machine, une annonce de pastilles destinées à tonifier les cordes vocales et à guérir l'enrouement des chanteurs; est-ce que vous pourriez m'en procurer ?

— Des pastilles ! s'exclama Dom Miné, d'un ton méprisant, des pastilles ! qu'est-ce que c'est que cela ? des bonbons à la créosote sans doute. Je ne tiens pas ce genre d'articles et, sous aucun prétexte, je n'en débiterai; mais si vous désirez absolument vous traiter, ce dont je ne vois pas l'utilité du reste, je vous préparerai de la limonade nitrique.

— Si vous croyez que j'ai envie de m'empoisonner avec vos vieilles drogues ! s'écria le père Ramondoux.

Durtal n'en voulut pas entendre davantage et il profita de la discussion qui se poursuivait entre les deux religieux, pour gagner la porte.

^A maison qu'habitait Durtal était une ancienne bâtisse, couleur de pierre ponce, coiflFée de tuiles brunes et agrémentée de volets cachou; elle était très simplement distribuée. Un perron branlant de trois marches, une porte à Judas de cuivre, avec sonnette à pied de biche, et derrière, un corridor sur lequel s'ouvraient, à droite, deux grandes pièces et, à gauche deux petites. Ces deux dernières étaient, en effet, diminuées de toute la largeur de l'escalier, situé entre elles et montant au premier et unique étage.

Logiquement, au rez-de-chaussée, à gauche, s'étendait la salle à manger — et, après l'escalier — la cuisine munie d'une porte donnant sur une cour; à droite, un salon et une chambre à coucher. Mais Durtal s'était installé au premier, à cause de l'humidité qui suintait des murailles salpètrées du bas; ce premier était disposé de lamême façon que le rez-de-chaussée, deux grandes pièces à droite et deux petites à gauche, car l'escalier, bien qu'un peu converti en échelle, continuait de grimper jusqu'au grenier surplombant toute la maison, sous le toit. Et l'or-

donnance était devenue telle : en bas, à gauche en entrant; la salle à manger devenue une chambre d'ami inoccLipée; le salon, une salle à manger; la chambre à coucher, la chambre de M"* Bavoil, tout près ainsi de sa cuisine. Au premier, le cabinet de travail se juxtaposait sur la salle à manger, la chambre de Durtal sur celle de M"« Bavoil ; à la place de la cuisine du bas, il avait organisé un cabinet de toilette et dans la pièce restée vide au-dessus de la chambre d*ami ainsi que le long du corridor, établi des rayons pour les livres qui débordaient de toutes parts. .

Il vivait, en somme, dans son cabinet de travail qui était vaste, tapissé du haut en bas, de volumes. Le bon abbè Gévresin lui avait légué sa bibliothèque qui, jointe à la sienne, couvrait les cloisons de plusieurs pièces, car sa chambre à coucher, étageait aussi sur deux de ses parois, des amas de bouquins.

Il avait vue, par une fenêtre, sur le jardin, et sur règlîse et l'abbaye, sises à quelques mètres; par une autre sur la campagne qui fuyait à perte de vue, ondulait à l'horizon en de maigres coUmes rougies, dans des haies de noirs échalas, par les bouquets des vignes.

Ce matin-là qui était le jour de la Toussaint, le temps était gris et froid, le paysagemélancolique. Après le déjeuner, Durtal déambula avec M"* Bavoil, dans le jardin, pour s'entendre sur la place qu'il s'agissait de réserver à ceriaines fleurs commandées à Dijon et qui devaient arriver dans quelques jours.

Ce jardin spacieux et enclos d'anciens murs en pierre sèche, était planté de peupliers argentés, de marronniers, de cyprès, de pins de diverses essences, mais un arbre

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gigantesque les dominait tous, un arbre magnifique, un cèdre au feuillage bleuâtre. Il avait malheureusement opéré le vide autour de lui et tué tous les arbres, trop rapprochés de ses racines ou de ses branches, sî bien qu'il se dressait, seul» sur une terre nue, semée de ses écailles où nulle plante, nulle fleur, ne se hasardait à pousser.

Ce jardin commençait, devant la maison, en une pelouse derrière laquelle des massifs d'arbustes et de fleurs s'enchevêtraient, coupés par de petites allées bordées de thym ; mais la partie vraiment charmante était celle qui longeait les murs; là des ruelles serpentaient, liserées, d'un côté, par la muraille qu'envahissaient les saxifrages et les valérianes, que résiliaient à certaines places, les tiges grimpantes de la bryone aux fleurettes blanches ou aux granules rouges ; de l'autre, par de Eaux ébéniers, des buis énormes, des marronniers, des tilleuls et des ormes ; et, pour remplacer de vieilles souches mortes, Durtal y avait inséré. Tannée d'avant, des sorbiers, des cognassiers, des néfliers et quelquesuns de ces érables dont les feuilles qui semblent enduites de sang, au renouveau, se bronzent, en vieillissant.

Au printemps, des gerbes de lilas embaumaient ces sentes et, vers la fin de mai, Ton y foulait aux pieds les fleurs des marronniers et les gousses des faux ébéniers tombées; l'on y marchait ainsi que sur une moquette tramée de blanc et de rose et tachetée de gouttes d'or l'été, on y vivait, à l'ombre dans un bourdonnement d'abeilles, dans un ramage d'oiseaux jasant aux écoutes dans les taillis ; l'automne, lorsque le vent soufflait, l'oc entendait des bruits de mer dans les peupliers et des

charges de cavalerie dans les pins ; la terre moaillée, saturée de feuilles, sentait le marcassin ; les fleurs s'espaçaient, les fourrés devenaient moins drus, des branches de bois mort jonchaient le sol.

On y était loin de tout, dans ces allées à bréviaires, ainsi que les appelait Durtal, et elles paraissaient, en effet, tracées pour y méditer les vies des Saints condensées dans les leçons de ces livres.

Leur charme consistait à n'avoir été ni nettoyées, ni peignées ; les clairières, les routes sous bois, contenaient les plantes les plus diverses, apportées là, ou par les oiseaux ou par le vent ; et, aux saisons différentes, Durtal y pratiquait des fouilles, découvrait de ces lunelles, nommées vulgairement monnaie du pape, dont les tiges balancent de vertes rondelles marquées de points de dominos, par l'arrêt des graines et qui deviennent des disques de parchemin argenté, en se séchant; des basilics puant le graillon de cuisine, le roux, et aussi on ne sait quelle odeur affadie de mélisses et de sauges ; des bourraches rugueuses et velues avec des fleurs en étoile, d'un bleu de ciel polaire, exquis ; des bouillons blancs se dressant avec leurs feuilles pâles et leurs fleurs d'un jaune délavé de soufre, en forme de pagodes de l'Inde, mais, toutes, déchiquetées, saupoudrées ainsi que d'une farine, par une chenille semblable à la croûte d'un bondon gras, une chenille qui sans arrêt les émiette et les ronge ; il y avait de tout dans ces coins abandonnés de nature : des églantiers et des ronces; des laiterons dont les tiges, pleines d'un jus de lait de chaux, infectent les doigts qui les touchent et des pétasites, aux feuilles monumentales, aux formes décoratives, dont les fleurs étaient

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pareilles aux blaireaux violacés des chardons, des fleurs d'un crin tendre, trempées dans de la lie devin, ignobles. Mais, cette après-midi-là, M™* Bavoil, insensible aux délices intimes de ces allées dit à Durtal, dès qu'ils en furent sortis :

— Tout cela, c'est très joli, mais il conviendrait pour* tant d'indiquer l'endroit que vous destinez à votre potager, car enfin c'est trop bête que d'être obligés d'aller jusqu'à Dijon pour acheter des légumes, alors qu'on pourrait en récolter chez soi !

Mais Durtal défendait de son mieux ses massifs, tout en convenant que sa gouvernante n'avait pas tort^

Ils finirent par s'accorder vaguement sur un emplacement situé au fond du jardin; mais M"® Bavoil tirait la couverture à elle; elle est à moi, en outre, n'est-ce pas, disait-elle, cette partie que vous avez laissée inculte ?

— Jamais de la vie ! c'est là où je campe la flore liturgique et le pourpris médicinal de Walahfrid Strabo.

— Voyons, soyez raisonnable, hotre ami, il ne vous faut pas beaucoup d'espace pour emménager ces quelques herbes; passez-moi la liste, il ne va pas êtredifiicile de déterminer la part qui leur suffit.

Durtal, remit en grognant, à M'"* Bavoil, un papier qu'il ôta de sa poche; elle éclaircit ses lunettes en soufflant dessus et en les frottant d'un vigoureux coup de mouchoir, et elle lut :

Sauge — rue — abrotone — cornichon — melon

— absinthe -^— marrube — fenouil — iris — livèche

— cerfeuil — lys — pavot — sclarea — menthe — chasse-puce — ache — bétoine — aigremoine — eupatoire — éphèdre — menthe de chat — radis et rose.

— Vingt-quatre plantes, contînua-t-elle, en comptant sur ses doigts ; — et elle rit : le chasse-puce et la menthe de chat, qu'est-ce que ces plantes? où les trouverezvoos ?

— Le père Miné m'a déclaré que le chasse-puce n'é^ tait autre que le plantain et la menthe de chat le népéta ; il ne sera donc pas difficile de se les procurer ; qu* est-ce qui vous fait rire ?

— Mais je ris parce que ce jardin sera terriblement laid- Si vous exceptez la sauge tricolore que vous avez achetée et qui est très jolie avec ses feuilles roses, blanches et vertes, le pavot,' Tiris, la rose, le lys ; le reste de vos herbes est misérable ; ce sont des gueuses de champ ; elles seront étranglées d'ailleurs par le melon et surtout par \c cornichon qui les enlacera et les étouffera avec ses tiges qui rampent et ses vrilles.

— Eh bien, raison de plus ; il faut élargir le terrain pour mettre ces malheureuses fleurs à l'abri des attaques du cornichon.

— Pour votre courtille liturgique, reprit M"*' Bavoîl qui ne répondit pas à cette remarque, il y a besoin de moins déplace encore, attendu que lorsqu'une plante poussera, Tactre dépérira, puisque ces plantes ne vivent pas dans les mêmes saisons ; jamais vous n'aurez vos rangs au complet. Pourquoi dès lors perdre une étendue qu'ils ne parviendront jamais à remplir ?

Durtal ne répondit pas, à son tour, à cette observation, car ce qu'il n'avouait pas à M"* Bavoil c'est^qu'un essai de ce genre il avait, l'année d'avant, tenté; et les résultats s'étaient révélés lamentables. Il s'entêtait cependant dans son idée, se disant : je reprendrai ce projet

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sur de nouvelles bases ; la question est de dénicher des végétations vivaces, faciles à élever, pouvant, au point de vue liturgique, servir de synonymes à celles qui refusent de subsister, sous ce climat très tempéré, dans ce sol; mais il siérait pour cela de fouiller à fond la Patrologie de Migne et ce n'est pas peu de choses !

— En somme, ce jardin ne presse pas, reprit-il ; j'ai encore besoin d'y réfléchir ; nous verrons plus tard ; occupons-nous, pour Tinstant, Madame Bavoil, de celui de Walahfrid Strabo.

— Mais qu'est-ce que c'est, à la fin, que ce Strabo dont vous me rebattez les oreilles depuis des mois ?

— Strabo ou Strabus, ce qui signifie le louche, est le nom ou plutôt le surnom d'un moine, disciple de RabanMaur, qui fut, auix« siècle. Abbé du monastère de Reichnau, situé dans une ile du lac de Constance. H écrivit de nombreux ouvrages dont deux vies de saints en vers,' celle de saint Blatmaic et celle de saint Mammès; mais un seul de ses poèmes a surnagé, « THortulus », celui justement où il décrit le jardinet de son abbaye; — ce qui m'a valu, entre parenthèses — du père Philogone Miné, lorsque je lui ai demandé quelques explications sur la propriété des espèces citées par Strabo, cette phrase mémorable : « cet auteur serait parfaitement oublié, s'il n'avait composé que des poésies religieuses et des études liturgiques et c'est au poème pharmaceutique seul qu'il doit sagloire. Vous qui vouspiquez d'écrire, méditez, pour votre avenir, cette vérité, jeune homme, »

— Jeune homme! vous avez cinquante ans passés et vous êtes un peu grison, notre ami !

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— Je VOUS crois, répliqua Durtal, en riant.

— Enfin, va, puisque vous y tenez pour le jardin de votre Strabo ; mais dans la nomenclature de ses herbes et de ses fleurs, il y en a qui n'ont jamais dû être exploitées par la médecine : le radis, le cornichon, le cerfenil, par exemple; ce ne sont pas des matières de pharmacie mais des articles de cuisine.

— Si fait. Madame Bavoil; les apothicaires du Moyen - Age les utilisaient dans certains cas ; le melon, les cornichons, les concombres, toute la famille des Cucurbitacées possédaient, selon eux, des propriétés qui ne sont peut-être pas entièrement inexactes. Ils croyaient qo'un emplâtre de chair de melon guérissait l'inflammation des yeux; que le jeune cornichon était apte à apaiser les vomissements causés par la chaleur du ventricule ; que leurs feuilles appliquées avec du vin, en Uniment, mutaient les accès de la rage. Quant aux vertus du radis, elles sont douteuses ; par contre, le cerfeuil est noté tel qu'un diurétique et un résolutif dont on usait pour résoudre l'engorgement laiteux des seins; le melon était, en tout cas, en dehors de ses autres qualités, déjà reconnu comme un laxatif — et sa réputation n'a pas varié

Et puis, si vous saviez combien ça m'est égal que les tavoritesde Strabo aient des propriétés médicinales ou n en aient pas; mon point de vue, est autre; ce parterre plus ou moins attrayant par ses couleurs et par ses for* mcs^ n'est pour moi qu'un tremplin de saut en arrière, qu'un véhicule reculé de songes. Je suis parfaitement homme à m'imàginer, en le regardant, le bon Abbé Bénédictin Walahfrid, taillant et arrosant ses élèves, Êii-

sant un cours de botanique médicale et céleste à des moines de rêve, à des saints^ au milieu d'un site enchanté, dans une abbaye idéale dont l'image à l'envers court, ridée par la brise, dans le miroir azuré d'un lac»

— Enfin si cela vous amuse, moi, je veux bien, répartit M°* Bavoil ; en attendant, deux jours encore d'un temps aigre et pareil à celui d'aujourd'hui et le jardin sera complètement flétri.

Ils se promenèrent, à pas lents dans les allées.

— Il nous restera les fleurs d'arrière-saison, les chrysanthèmes, dit Durtal ; puis ces flores inapprivoisées que vous tenez en si piètre estime ont la vie dure, Madame Bavoil; et il lui montrait les silènes sauvages dont les étoiles blanches semblent écloses dans le goulot d'une bouteille d'un vert d'eau, barrée de raies plus vertes; des glaïeuls roses et blancs; des véroniques bleues; des buissons ardents superbes avec leurs grains vermillon et leurs feuilles sombres ; mais si ces plantes résistaient, d'autres agonisaient ou étaient tout à fait mortes; les soleils, devenus secs, éuient horribles. Ils dressaient^ ainsi qu'après un incendie, des hampes calcinées au bout desquelles pendaient des feuilles noires et des disques de la forme des pommes de douche ; et ces disques brûlés, les entraînaient par leur poids, en de mornes saints, au moindre vent.

— ' Eh mais^ les genièvres sont mûrs ! s'écria Durtal qui se mit à grignoter ces boulettes bleues qui avaient goût de térébenthine et de sucre.

— Attendez au moins que la gelée les ait fripés, dit M""* Bavoil. Elle se tut, puis, après un silence, reprit :

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— Avouez qu'il convient de nettoyer cela; et elle désignait dans les parterres dont les fleurs civilisées avaient disparu, la flore sauvage, les renouées, aux tiges roses, et aux feuilles allongées, tachées d'encre ; les euphorbes qui balançaient au bout de leur petit pédoncule, couleur de chair, des paupières vertes avec des prunelles d'un vert plus jaune; des vipérines hérissées de cils blancs et dont les'fleurs violettes s'effilaient en de longs épis, dans des abris de feuilles rudes.

— Enlever cela ! mais vous n'y pensez pas ; ce sont les dernières végétations qui n'aient pas fui ! Et puis, bien qu'elles ne figurent pas sur les listes de Walahfrid Strabo, ce sont, elles aussi, des fleurs médicinales, ces pauvrettes que vous méprisez tant ?

La renouée est pleine de tannin et elle est, par consèquenty excellente contre les paniques du ventre; l'euphorbe, ou lait du diable, ou petite éclaire, ou lait de couleuvre, sinapise la peau et corrode les verrues; la vipérine contient du nitrate de potasse et on peut la consommer en infusion sudorifique comme la bourrache ; tout sert, jusqu'à cette fausse ortie qu'on appelle le lamier pourpre et qui pue la cave, lorsqu'on écrase la feuille entre ses doigts ; — tenez, flairez-moi, cela ; — on l'employait au Moyen-Age, broyée avec du sel, contre les contusions...

— Que ça sent mauvais, s'écria M""* Bavoil, en repoussant la main de Durtal — mais, dites donc, notre ami, vous êtes bien savant!

— Savant avec les livres. La vérité est que, disposant d'un \ardin, jeme suis amusé à acheter des dictionnaires d^horticulture, anciens et modernes ; et grâce aux planches coloriées, j'ai reconnu le nom des fleurs ; ce n'est

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pas plus malin que cela; je vous confesserai d'ailleurs que, sorti de cette spécialité de la flore pharmaceutique, mes connaissances en botanique ordinaire sont nulles.

— C'est à Dijon que vous avez découvert ces livres ?

— Pas du tout ; je reçois, ici, les catalogues de tous les libraires d'occasion de Paris, de la province, de la Belgique et je me livre à la chasse du bouquin ; — c'est d'ailleurs la seule chasse que je comprenne. — C'est très amusant; dame. Ton rate souvent le gibier qu'on vise de si loin et qui est abattu sur place par d'autres chasseurs; — mais le plaisir que Ton éprouve lorsqu'il arrive un paquet de volumes et que Ton en extrait les oiseaux que l'on guettait d'ici !

Au fond, si vous exceptez le monastère et le jardinage, quelle autre distraction voulez-vous que le Val des Saints nous donne ?

— C'est juste ; et c'est vous qui avez planté le long de ces allées, des roses de Noël ?

— Oui, j'ai songé à l'hiver. Avec son cèdre et ses pins, le jardin restait vert, en l'air, mais c'était sur le sol la mélancolie des terres en cirage et des feuilles mortes ; alors j'ai acheté à Dijon ce genre d'hellébore, qui a très bien réussi. En voici d'autres d'une espèce différente, avec leurs feuilles découpées en menottes dentelées d'enfants; celles-là poussent dans des feuilles presque noires des fleurs vertes, ou plutôt elles ne poussent rien du tout car elles se meurent !

— On croirait, ma parole, que vous avez cherché à réunir une collection de poisons !

— Ma foi ! si l'on ajoute aux euphorbes et aux hellébores, la morelle qui est là-bas et qui produit de fausses

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groseilles rouges et les ciguës qui fusent de tous les côtés, mais sans que je les aie cultivées, celles-là, il y a en effet de quoi empoisonner ici un régiment !

, — J'aime à croire que parmi ce lot de laiderons, vous avez votre préférée.

— Bien entendu, et cette préférée, c'est la grande éclaire ou, si vous aimez mieux, la chélidoine, et la voici, poursuivk Durtal, montrant du doigt Tune de ces plantes qui avait survécu à ses congénères, fanées, pour la plupart, à ce moment de saison.

— Mes compliments, elle est jolie !

— Mais elle n'est pas si miteuse que vous semblez le croire. Madame Bavoil; ses feuilles d'un vert sourd, très nourri de bleu, sont élégamment découpées et les imagiers du Moyen-Age les ont sculptées sur les chapiteaux des cathédrales ; puis sa fleur en étoile est d'un jaune vif et son fruit est une minuscule gousse qui renferme^ tel qu'un écrin, quand on l'ouvre, d'éblouissantes raiîtrées de petites perles; — enfin, tenez, cassez sa tige blanche et poilue et il en sort un sang du plus bel orange qui est encore plus actif que le lait de l'euphorbe pour cautériser les verrues; au Moyen-Age, dans les cours des Miracles, les mendiants qui simulaient des infirmités pour apitoyer les passants, mélangeaient le suc de ces deux plantes et se fabriquaient avec des plaies hideuses mais indolores; elle fut donc la providence des malingreux !

A cette même époque, elle fut aussi le sujet des plus bîzarre-ï des légendes ; l'on était convaincu que, posée sur la têîe d'un malade, elle chantait s'il devait trépasser et pleurait s'il devait guérir ; ce qui ne fait pas, je Tavoue,

son éloge; Ton s'imaginait encore que si les petites hirondelles perdai-ent la vue, leur mère la leur rendait, rien qu'en leur barbouillant les yeux avec le jus de cette plante; la chélidoine est donc, à la fois, décorative et médiévale, mal famée et utile ; et vous voudriez, Madame Bavoil, que je ne commisse point des folies pour une pareille fleur !

Mais M"*® Bavoil ne Técoutait plus ; de la place o ù elle était, sur une petite hauteur, elle voyait par dessus le mur en contre-bas, sur la route.

— Voilà, s'écria-t-elle, M"* de Garambois !

Ils allèrent ensemble à sa rencontre et arrivèrent, en même temps qu'elle, à la porte.

— Bonjour, Monsieur mon frère, dit-elle à Durtal, et bonjour, la maman Bavoil; tenez, débarrassez-moi de cela, — et elle tendit un paquet ; — c'est du nanan que je vous apporte.

— O la gueuse ! s'exclama M"* Bavoil, en riant. Ce sont encore des gourmandises et serrées dans des petits pots — oui, je les sens, sous le papier; — ça doit être au moins des confitures ?

— Vous n'y êtes pas, répliqua M"* de Garambois, qui, sur l'invitation de Durtal, monta avec M"'*' Bavoil, dans le cabinet de travail.

— Je suis lasse, je m'abalourdis, fit-elle, avec une moue amusante, en se regardant, avant de s'asseoir, dans la glace. Voyons, causons sérieusement. Figurezvous que j'ai reçu d'une amie qui réside dans le Midi des pots de graisserons qu'elle prépare, elle-même, et qui sont à se lécher les doigts i

— Des graisserons ?

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— Des rillettes d'oie, si vous aimez mieux ; attention maintenant, car je vais vous révéler les diverses manières de les accommoder.

La plus rustique façon consiste à les étaler avec du beurre, sur du pain de maïs préalablement rôti.

— Et où diable voulez-vous que je trouve du pain de maïs, s'écria M"** Bavoil !

— A défaut de cette sorte de pain, continua imperturbablement M"* de Garambois, vous coupez de minces tartines de pain ordinaire, vous y écrasez dessus votre beurre et vos graisserons et vous les faites griller; mais les gourmets ne sont pas d'accord sur le point de savoir s'il vaut mieux griller la tartine avant ou après que les rillettes y ont été étendues ; c'est à vous à résoudre cette importante question.

D'autres personnes, je dois le confesser, se bornent à les manger à froid, sans préparation aucune ; celles-là sont indignes de savourer ce précieux mets ; quant aux fines bouches, elles refuseraient d'y toucher ; s'il n'était conditionné d'après la formule que voici : ouvrez bien les oreilles, Madame Bavoil.

Vous apprêtez des tartines de l'épaisseur d'un doigt, vous les rôtissez sans les noircir et les arrosez modérément de vieux vin rouge et de quelques cuillerées de consommé ; puis vous enduisez d'une couche de graisserons ces tartines, vous les recouvrez avec un mélange très léger de moutarde et de beurre ; vous y ajoutez du poivre et de la muscade, selon votre goût et vous replacez ces tartines sur le gril, le temps de les réchauffer en dessous seulement.

Vous les servez enfin sur une assiette chaude, après

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les avoir baignées d'un généreux cognac que vous allumez; vos tartines flambent, telles qu'un pouding ou .^^ qu'une omelette soufflée, et c'est divin, conclut M*** de Garambois, qui se renversa dans le fauteuil, les yeux au -^-^ ciel. . ■:4

: — Est-ce Dieu possible! soupira M"* Bavoil, en joignant les mains. '|

— Qu'est-ce qui est possible? demanda, en riant, M"* de Garambois.

— Qu'une personne pieuse soit ainsi tentée par le démon de la gourmandise et puisse inventer des choses pareilles !

— Mais je n'invente rien; je me borne à propager, Madame Bavoil.

Durtal examinait, en souriant, sa sœur Toblate, Sa physionomie était toujours pour lui un sujet de surprise, car il ne parvenait pas à s'expliquer l'incomparable grâce et l'extrême jeunesse, à certaines minutes, de ce visage de femme de cinquante ans qui paraissait son âge, à d'autres instants.

M"* de Garambois était fort grosse et marchait un peu « banban » comme on dit dans le peuple. Vêtue par d'excellentes couturières de Paris, elle était fort élégante et portait des costumes de jeune femme et ce n'était pas chez elle trop ridicule, car elle avait dix-sept ans lorsqu'elle souriait. Elle avait été très jolie et il lui était resté un teint soyeux, magnifique, des yeux d'enfant clairs et surtout une bouche et un menton, d'un charme mutin, vraiment exquis.

Il suffisait qu'elle fût joyeuse pour que les pattes d'oie et les rides disparussent. De merveilleuses dents éclai-

raient sa petite bouche et une fossette dansait, ingénue^ et pourtant avec un petit air de se ficher du monde, dans le menton. Penchée, uni peu en avant, les deux mains sur les bras du fauteuil, en une pose qu elle affectionnait, M*^® de Garambois remuait alors un peu la tête et la figure de la fillette aimable et espiègle dont elle avait Tâme, surgissait. Elle avait, en effet, la gaieté de r enfant et son innocence; et elle avait surtout une bonté et une charité qui la faisaient, elle qui se traînait si péniblement, courir tout le village afin de panser les plaies et de changer de linge les malades. Cette femme, si soignée pour elle-même, qui, chez elle, aurait sans doute hésité à laver la vaisselle, perdait tout dégoût ou plutôt le surmontait, quand il s'agissait de rendre service ; et Dieu sait, chez les paysans malades, auprès de femmes et d^enfaiits négligés, les répugnantes besognes qu'elle devait accomplir !

— Ce que vous avez raté votre vocation, lui disait parfois son oncle, M. Lampre ; vous auriez dû être soeur dans un hôpital.

— Je n^aurais pas eu l'office divin ; — puis, se raillant, elle-même -r- elle ajoutait avec son pimpant sourire : ni de bons petits plats !

^i.-v Elle était très bien avec M"* Bavoil qu'elle désespé-

||; rait pourtant. Elle a tout ce qui faut pour devenir une

:V sainte, disait celle-ci, et le diable, en la dominant par

;; cette damnée gourmandise, l'empêche d'avancer \ et on

? le lui répète sur tous les tons et elle est si aveuglée

I* qu'elle ne vous écoute pas! — Kt doucement, gentiment, sans se lasser, elle essayait quaiid même de la guérir ;

p mais M"® de Garambois prenait guillercttement les rè-

montrances et s'affichait même plus gourmande qu'elle ' n'était, en réalité, pour la taquiner.

-—Enfin, reprit-elle, vous avez bien saisi les nuances de ma recette, je la résume : griller les tartines, les mouiller de bouillon et de vin, les enduire de beurre et de moutarde, les remettre sur le gril, les tremper d'eaù-de-vie et les allumer ainsi qu^un punch; c'est compris ?

— Si vous vous imaginez que nbus allons nous infliger un aria pareil ! notre ami les mangera, tout simplement, rôties avec du beurre.

— Ce ne sera pas mauvais, quand même ; — autre chose ; vous étiez à la grand' messe, ce matin, croyezvous que notre père Abbé a bien officié !

— Oui, dit Durtal, avec sa haute taille, son tdnt diaphane, ses longues mains maigres, il semble détaché d'un vitrail.

— Je présume, reprit M"* Bavoil, que ces pierreries qui mettent, tant de flammes sur sa mitre sont fausses.

— Détrompez-vous, elles sont vraies ; un moine aujourd'hui mort, qui était entré en religion après le décès de sa femme, a offert tous les bijoux qu'elle possédait, — et ils étaient nombreux, — pour fabriquer cette mitre. Cela vous explique qu'elle soit incrustée de diamants, d'aîgues-marines, de saphirs, de pierres de première valeur, de gemmes de premier choix.

— Ah!

— Par contre, les deux auti-es mitres — car les Abbés de monastères de même que les Evêques en ont, pour les cas prévus par la rubrique, trois — les deux autres, payées sur les deniers de l'abbaye qui n'est pas riche,

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sont médiocres. Celle qui vient après la mître d'apparat dite <c précieuse » s'appelle, en langue liturgique, x< Tauriphrygiate » ; elle est tout bonnement découpée dans une étoffe d'or plus ou moins pur; quant à la troisième « la simple », qui consiste en un carton revêtu de moire ou de soie, elle ressemble à un pain de sucre de papier blanc,

— On l'emploie à quoi, celle-là ?

— L'Abbé la coiffe pour les offices des morts, pendant la Semaine Sainte, les jours de prise d'habit; elle est à la fois de minime importance et de deuil.

— Il est certain que pour la beauté des cérémonies. Ton fait aussi bien qu'à Solesmes ici, dit M"* de Garambois; mais dame aussi, nous avons la chance d'avoir un cérémoniaire incomparable, très savant dans sa partie.

— Et ce qui vaut peut-être mieux encore, un homme de goût, ajouta Durtal.

- — Ce grand, un peu chauve, qui a l'air si distingué? demanda M""* Bavoil.

^- Oui, le père d'Auberoche. Il raffole de son métier et il se donne un mal! Soyez sûr qu'il a passé, pour réussir cette fête de la Toussaint, une nuit d'insomnie ; mais aussi, pas une manoeuvre manquée; son petit monde d'enfants de chœur et de novices évolue sans qu'il y ait jamais le moindre accroc. Il a su imposer des altitudes hiératiques aux assistants; il a su retrouver k vieille senteur des cloîtres du Moyen-Age ; voyez, en tant que menu détail, la vimpa, cette écharpe de satin qui couvre les épaules du porte-crosse et du porte-mître et retombe sur le devant, ainsi qu'un châle, en deux

larges pans dont ils s'enveloppent les mains lorsqu'ils arborent ces insignes. Pour la crosse, cela ne présente rien de bien particulier, mais pour la mitre, c'est autre chose. Il faut qu'elle soit repliée et tenue, de la façon dont saint Denys tenait sa tête; ce n'est rien si vous voulez, mais si cette pose est mal observée, le caractère Moyen-Age disparaît; eh bien, Dom d'Auberoche a non seulement appris au porte-mitre le geste, mais il a personnellement surveillé les plis de Técharpe, la planant ou la cassant aussi bien qu'un statuaire du xiii* siècle; il rendrait des points aux costumiers de Paris ; il n'a pas dans la congrégation son pareil !

— Il est encore tout jeune, remarqua M""* Bavoil.

— Il doit avoir trente-quatre ans à peine. Il est né d'une grande famille apparentée à des saints ; il a ce qu'on nomme, en art, la ligne et il semble toujours descendre de sa verrière. Outre qu'il est un religieux très macéré, il est un érudit très intéressant à écouter lorsqu'il traite de la liturgie et de la symbolique ; mais on le voit peu ; d'abord, il est très occupé avec ses études et ses répétitions de cérémonies, puis il est ce qu'on appelle un « solitaire », autrement dit un moine vivant à l'écart, dans sa cellule.

— Ah 1 si, dans cette abbaye, le chant était à la hauteur du cérémonial, je n'aurais pas à regretter Solesmes, soupira M"® de Garambois.

— Oui mais le père Ramondoux est un chanteur de cour; il me paraît toujours, lorsqu'il va ouvrir la bouche, qu'il en sortira ce cri de la rue : tonneaux, tonneaux ! Le plus curieux c'est qu'il n'est nullement ignare en son métier ; il enseigne très bien le plain-chant à ses élèves,

seulement, lui, pratique juste le contraire des règles qu'il professe dans ses leçons.

Mais malgré ces imperfections, que des cloîtres de moindre importance nous envieraient encore, quelle magnifique cérémonie nous eûmes ce matin ! la splen* dide liturgie que celle de ce jour ! cette Epître, tirée de l'Apocalypse, c'est une photographie du ciel ou plutôt c*est un idéal tableau de Primitif; et ce qu'en cfiFet les vieux peintres flamands Tauront traduit ce texte de saint Jenn dans lequel défilent les Anges, les Vieillards, les S.iints ! et le début, Tintroit, le fameux « Gaudeamus » réservé pour les festivités des grandes joies, est-ce assez beau ! Cette mélodie qui danse et ne se tient plus d'allégresse et qui s'arrête cependant, avant la fin de la phrase, au « gaudent angeli » comme n'en pouvant plus et peut-être aussi comme prise d'une vague appréhension de n'être plus assez déférente; puis qui reprend, débordée quand même par le ravissement, pour se terminer en une prosternation pareille à celle des Vieillards de rÉpître, étendus, le visage contre terre, devant le trône; ces :iccents de jubilation-là, c'est sûrement le Saint-Esprit qui les a soufflés ! c'est d'une simplicité admirable et d'une caresse d'ouïe et d'un art merveilleux 1 quel musicien rendra jamais l'ivresse de l'âme, de la sorte?

~ Voilà notre frère qui s'emballe, dit en riant M"* de Garambois ; pour en revenir au côté cérémonial, savezvous, madame Bavoil, que votre maître et ami est à ce point de vue un disciple des plus remarquables de Dom d'Auberoche ?

Certainement, continua-t-elle, en souriant à Durtal qui la regardait, un peu surpris ; je n'avance rien à la

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légère, car si je ne vous ai pas vu officier, le jour de votre prise d'habit, j'ai appris, justement après, par ce père, que vous aviez été d'une tenue étonnante, bref que vous aviez ce que vous nommiez, il y a quelques instants, la ligne.

= — Oui, parlons-en, vous vous fichez de moi, Mademoiselle l'oblate.

— Mais oui, parlons-en, s'écria M""* Bavoil, puisque ce cachottier ne m'a jamais raconté comment cette fête s'était passée. On ne lui extrait que des : oui, ce n'était pas mal et un point c'est tout ; voyons, vous qui êtes au courant, donnez-moi des détails.

— Vous me rectifierez, si je me trompe, dit M"® de Garambois à Durtal qui roula une cigarette et affecta l'attitude désintéressée d^un homme que ces histoires ne concernent pas.

— C'était le jour de la saint Joseph de l'an dernier, c'est-à-dire il y a près de huit mois, l'avant veille de la fête de saint Benoît; l'on a choisi ce jour-là pour la prise d'habit afin queia profession pût avoir lieu, Tannée suivante, le jour même de la saint Benoît ;k noviciat étant ainsi que celui des moines d'un an et un jour. C'est exact ?

Durtal approuva du chef.

— Après les deuxièmes Vêpres de saint Joseph, l'on monta dans la chapelle du noviciat où personne ne peut pénétrer que les moines — et encore faut-il que les pères qui n'y exercent pas de fonctions soient autorisé», avec l'agrément du maître des novices, par le père Abbé — car le noviciat est clos pour tout le monde indistinctement...

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— Pour nous autres femmes surtout, dit M"* Bavoil.

— Les femmes! la règle est formelle, si elles mettent seulement le bout du pied dans la clôture d'une abbaye, elles sont frappées d'excommunication, ipso facto, par ce fait seul... mais je continue... la chapelle où a lieu la scène que je vous narre Je ne la connais par conséquent pas ; j'espère cependant que Monsieur notre frère consentira, après mon récit, à nous la décrire. Il y avait, réunis là, quelques profès, les novices, le maître des cérémonies, le maître des novices et le zélateur, et, en l'absence du père Abbé, le prieur qui officiait. C'est toujours exact?

Durtal réopina du chef.

— Les cierges étaient allumés ; le grand scapulaire noir de TOrdre, un peu plus court néanmoins que celui des pères, était plié dans un plateau d'argent, sur l'autel et recouvert de fleurs.

— D'anémones, interrompit Durtal; le choix de cette espèce était dû à une attention délicate de Dom d'Auberoche qui croit, ainsi que moi, que cette renonculacée fut le lys réel des Ecritures, symbole de la sainte Vierge.

— Tiens, notre ami se décide à causer, observa M""* Bavoil, qui buvait, goutte à goutte, cette histoire.

— J'ajouterai, poursuivit Durtal, que la châsse contenant les reliques insignes de saint Benoît avait été transférée pour la circonstance dans cette chapelle, érigée sur une crédence, à la droite de l'autel et entourée d'une haie en flamme de cierges.

— Bien, maintenant, je suis au courant, car la même

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cérémonie s'est effectuée pour moi, mais dans une des chapelles de l'église, alors. — Je reprends : Dom de Fonneuve, en coule et avecl'étole blanche, se tenait debout, en haut de l'autel, entre Dom Felletin et Dom d'Auberoche et, vous, vous étiez agenouillé sur la dernière marche.

Le père prieur a débuté par <r l'adjutorium nostrum in nomine Domini » et toute la série des versets de la rubrique; et les répons étaient psalmodiés par les moines présents et les novices; puis, en de longues oraisons, il a sanctifié le scapulaire et, après l'avoir aspergé d'eau bénite, il s'est tourné vers vous qui vous êtes relevé et. après un beau salut, êtes monté en haut de l'autel où vous vous êtes réagenouillé. Il vous a alors imposé l'emblème monastique, en vous disant, en latin : que le Seigneur vous revête de l'homme nouveau créé à l'image de Dieu dans la justice et la vérité sainte; au nom du Père, du Fils, etc.

Ce après quoi, il s'est retourné vers l'autel, et vous êtes allé vous replacer à genoux, sur la dernière marche. La série des versets et des répons a recommencé, suivie du Kyrie Eleison, du Pater, encore accompagné de prières courtes, alternées entre le célébrant et les religieux et enfin est venue la longue oraison : O Dieu qui avez voulu que notre Bienheureux père saint Benoît... je ne sais plus le reste — enfin, il y est question que le saint vous protège, vous accorde la persévérance — vous voyez ça...

Pour clore la cérémonie, vous avez baisé la grande relique que le père d'Auberoche vous tendait et, tandis que Ton inscrivait votre nom sur le registre du cloître,

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VOUS avez, je le présume du moins, embrassé, à tour de rôle, vos nouveaux frères.

— Oui, ça se passe, comme au théâtre, en accolades; Ton s'appuie simplement, les unes contre les autres, les joues, puis on joint les mains et l'on se salue. Voilà.

Maintenant, si vous voulez connaître toute ma pensée, eh bien, cette cérémonie, c'est de l'imitation, autrement dit, du moderne. Le rituel en a été imaginé, par le prieur du monastère de sainte Marie, à Paris ; c'est lui qui, le premier, après le bref du Pape incitant les Bénédictins à régénérer Toblature, a fondé et organisé des réunions d'oblats. Le principal y est, puisque dans le cérémonial de la profession, Toblat doit réciter le fameux « Suscipe » qui est, en quelque sorte, le sésame ouvrant toute grande la porte jusqu'alors entrebâillée de rOrdre ; mais en fin de compte, si habile qu'ait pu être, pour ces offices, le choix des oraisons liturgiques, ce n'est toujours pas la pièce authentique, la vraie, la seule, celle employée au Moyen-Age, celle qu'il s'agirait de trouver !

— Dom Guéranger a, lui aussi, rédigé un cérémonial, ditM"'deGarambois; il l'a sans doute extrait, de même que celui de ses moines, des anciens cérémoniaux et principalement de ceux de la congrégation de saint Maur.

— J'en doute. Cet écrit de Dom Guéranger n'était, je crois bien, qu'un projet qu'il aurait remanié, s'il avait vécu. Le père Du Bourg s'en est inspiré pour façonner le sien et il l'a amélioré, en instituant dçux cérémonies, car le travail de Dom Guéranger n'en comportait qu'une ; l'on devenait oblat, sans probation, en

prenant Thabit. Et le noviciat instauré par le prieur de Paris a du bon, car il présente une garantie et pour le postulant et pour la communauté.

— Mais vous, vous vous êtes livré à des recherches ; qu*avez-vous découvert ?

— Des matériaux intéressants sur la vie, sur les us et coutumes des oblats, au Moyen -Age, mais, presque rien sur la liturgie; là, ma récolte est quasi nulle.

— Voyons, reprit M*"* Bavoil que cette discussion n'intéressait guère ; voyons, puisque notre ami a consenti à desserrer les lèvres, je voudrais bien être renseignée jusqu'au bout ; comment est la chapelle du noviciat?

— C'est une très petite pièce où le maître des novices, lepère zélateur et les novices qui sont prêtres disent, chaque matin, leur messe. Le père Felletin, soutenu par Dom d'Auberoche, qui, en sa qualité de maître des cérémonies, vit autant dans le noviciat que dans le cloître, a voulu que les objets acquis fussent convenables. L'autel est en bois de chêne, mais de forme ancienne ; les reliquaires sont très simples mais copiés sur de vieux modèles ; il en est de même des flambeaux, en cuivre pâle ; enfin la statue de la sainte Vierge et celle de^ saint: Benoît sont des bois du xvii* siècle ; ce sont des statues médiocres mais enfin fort supérieures à celles que l'on achèterait, dans la rue saint Sulpice, maintenant.

A ce point de vue, il est juste de louer ces deux moines qui ont réagi de leur mieux contre le *goût de Caraïbe de Dom Emonot, le zélateur, et contre celui de beaucoup d'autres religieux;

"in

Pour en finir avec cette histoire, je vous relaterai. Madame Bavoil, que, le lendemain, je suis allé, après Matines, communier avec les novices dans ladite chapelle ; maintenant que vous savez tout, êtes-vous contente ?

— Mais certainement, notre ami; et soi-dit, sans vous adresser de reproches, vous auriez pu me procurer cette satisfaction plus tôt. Alors, votre profession a lieu quand ?

— A la saint Benoît de Tan prochain, dans cinq mois.

— Et vous, Mademoiselle de Garambois ?

— Oh moi, je suis Tancêtre ; j'ai terminé mon noviciat, j'ai fait ma profession, il y a déjà plus d'une année; — et, savez-vous, à ce propos, que vous me devez grande déférence. Monsieur le novice ?

— En ai-je jamais manqué ? répliqua Durtal, en riant.

— Oui certes, en prenant un petit air railleur lorsque votre sœur en saint Benoît vous récitait, ainsi que tout à l'heure, d'admirables recettes de cuisine.

— Ne vous dissimulez pas, à ce sujet, que la brave maman Bavoil n'a point retenu un traître mot des explications que vous lui avez fournies sur la manière plus ou moins glorieuse d'accommoder les graisserons; or, je tiens justement à vous prouver combien j'estime vos avis ; — alors, si vous étiez gentille, vous viendriez aider à la manœuvre, autrement dit, déjeuner le jour qu'il vous plaira de fixer; nous verrons à entraîner votre oncle, par la même occasion ; le malheur est que nous ne puissions pas, du même coup, embaucher notre commun directeur à tous, le père Felletin.

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— Un truc! s'écria joyeusement M"* de Garambois, préparons le déjeuner, pour jeudi, jour de promenade du cloître. Dom Felletin lâchera ses novices ou nou$ les amènera et à'il ne déjeune point, il boira au moins le café avec nous.

— Pourquoi ne déjeunerait-il pas ?

— Interdit, Madame Bavoil — si nous habitions dans un autre village, ce serait peut-être possible, eny mettant de la bonne volonté ; mais dans l'endroit même où est située Tabbaye, la règle est formelle, c'est impossible.

— Si ça ennuie le père Felletin de demander la permission, j'irai voir, moi-même, le père Abbé qui, je le sais d'avance, me répondra oui, dit Durtal.

— Entendu, et je m'en vais, car l'heure des Vêpres est proche ; adieu .

M"* de Garambois les quitta sur ces mots, mais elle eut à peine franchi la porte du jardin qu'elle revint et s'exclama:

— N'oubliez pas ce détail qui a son importance, n'ajoutez aucun sel aux graisserons ; ils sont assaisonnés d'avance!

— Soyez tranquille, gourmande ! s'écria M""® Bavoil qui hocha désespérément la tête, en la regardant.

Ce qui est pis, reprit-elle, en se tournant vers Durtal, c'est que ça vous gagne !

— Comment, ça me' gagne?

— Oui, à force d'entendre parler de bonne chère, de petits plats, vous finissez par en avoir l'eau à la bouche.

— Le comique ce serait que cela vous gagnât, vous ! M*"* Bavoil eut un geste indigné, puis elle haussa les

épaules, en souriant.

ijoTRE ami, dit M"' Bavoil, le mercredi soir, veille du déjeuner, à Durtal, je ne puis pas être à la fois à Dijon et devant mes fourneaux; il faut donc que vous preniez, demain, le premier train et que vous rapportiez un pâté et des gâteaux.

— Et une bouteille de chartreuse verte, car c'est, je crois, la seule liqueur dont M}^^ de Garambois ne fasse pas fi.

— Et une bouteille de chartreuse verte, appuya M""*^ Bavoil.

Le lendemain matin, Durtal débarquait, en effet, à Dijon. Le plus pressé, pensait-il, en sortant de la gare, c'est d'aller entendre la messe à Notre-Dame; ce après quoi, je m'attarderai longuement auprès de la Vierge noire, car j'ai bien des heures à tuer; enfin pour ne pas les trimbaler avec moi trop longtemps, je m'occuperai des emplettes, en dernier lieu.

Comme d'habitude, lorsqu'il mettait, par un ciel presque clair, les pieds dans cette ville, il se sentait l'âme bénigne et lénifiée, presque joyeuse. Il aimait

l'atmosphère intime et la gaieté de bonne commère de Dijon; il aimait l'accueil avenant et empressé de ses boutiques, la vie populaire de ses rues, le charme un peu désuet de ses vieilles places et de ses squares plantés de grands arbres et parés de jolies fleurs.

Malheureusement, il commençait à en être de cette cité de même que des autres villes qui s'ingénient à simuler la redondante laideur du Paris neuf; les anciennes rues disparaissaient; de nouveaux quartiers surgissaient de toutes parts, avec des bâtisses insolentes avançant des balcons chambrés, à l'anglaise, dans des boîtes de fer, aménagées de carreaux de couleur, distribués en cases de jeu de dame, par des losanges divisés de plomb ; l'impulsion était donnée; entrente ans, Dijon avait plus changé qu'en plusieurs siècles; il était sillonné maintenant d'amples avenues baptisées de ces noms délabrés de Jean- Jacques-Rousseau et de Voltaire, de la République et de Thiers, deCarnot et de la Liberté et, pour comble, une statue de cette bruyante ganache de Garibaldi s'élevait, évoquant, dans le coin d'un carrefour pacifique, le souvenir d'une chienlit de guerre, ignoble.

La vérité était qu'à l'ancien Bourguignon, religieux et boute-en-train, égrillard et frondeur, s'était substituéun autre . Bourguignon qui avait conservé ses qualités de terroir mais avait perdu son étampe originale, en perdant la foi. Dijon était devenu en même temps que républicain, indiflérent ou athée. La bonhomie et l'alacrité de. meuraient, mais la saveur de ce mélange de naïve piété et de liesse rabelaisienne, n'était plus ; et Durtal ne pouvait s'empêcher de le déplorer un peu.

Malgré tout, cette ville est encore l'une des seules où

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l'on puisse, en province, aimablement flâner, se disait-il en descendant l'avenue de la Gare ; il enfila la place Darcy où la gloire qui subsiste encore, en cet endroit, du sculpteur Rude s'affirme en une confiante statue de bronze et, franchissant la porte Guillaume, il s'engagea dans la rue de la Liberté, jusqu'à la rue des Forges, tourna et arriva devant la façade de Notre-Dame.

Là, il s'arrêta pour contempler, une fois de plus, la grave et la maligne église; malgré les rafistolages qu'elle avait subis, elle était restée bien personnelle, bien à part, dans l'art du xm° siècle ; elle ne ressemblait à aucune autre, avec ses deux étages d'arcatures, formant des galeries ajourées, au-dessus des trois baies profondes du grand porche. Et des files de grotesques se succédaient, à chaque étage, en de larges frises, des grotesques réparés et même complètement refaits, mais très habilement, par un artiste ayant eu vraiment le sens du Moyen-Age. Il était assez difficile, à la hauteur où ils se démenaient et, faute d'un recul suffisant, de les bien voir; Ton discernait néanmoins, ainsi que dans l'habituel troupeau des monstres nichés sur les tours des cathédrales, les deux séries, mal délimitées, des démons et des hommes.

Les démons, sous l'aspect connu des mauvais anges, aux ailes papelonnées d'écaillés, au chef hérissé de cornes, arborant un masque de gorgone entre les jambes ; ou d'animaux extravagants, de lions mâtinés, de génisse ; d bêtes à mufle de léopard et à pelage d'onagre ou d bouc; de bœufs à physionomies presque humaines souriant avec des rictus de vieilles ivrognesses qui guignen un litre ; de monstres innomables, ne dépendant d'au

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cune famille précise, tenant de la panthère et du porc, de la bayadère et du veau. — Les hommes, tordus en des attitudes douloureuses et cocasses, la tête retournée sens devant derrière sur les épaules et les yeux fous; d'autres, aux figures camuses, aux narines évasées, aux bouches creusées en entonnoirs ; d'autres encore, aux trognes baroques, aux mines de vieux bourgeois hilares et salaces ou de frères-frapparts trop joyeusement repus; d'autres enfin, à faces grimaçantes de gnomes, couverts de bonnets pareils à des tourtes, ouvrant des gueules qui semblent, en guise de poires d'angoisse, bâillonnées par des tricornes ; — et, au milieu de tous ces animaux de démence, de tous ces êtres de cauchemar, une vraie femme, priant, affolée, les mains jointes, une figure de terreur et de foi, prisonnière dans cette ménagerie de larves, implorant les prières des passants, suppliant, éperdue, qu'on l'aide à se sauver, à trouver grâce.

Elle était le seul cri d'âme qui s'échappât de cette église dont la façade rectiligne, inconnue de l'art gothique et empruntée au souvenir de ces constructions romaines qui survécut, pendant le Moyen-Age, en Bourgogne, eût été trop uniforme et trop austère et bien peu assortie au tempérament railleur des Dijonnais, si l'intrusion de la tératologie dans cet édifice n'était venue en interrompre la monotonie etlarigiuité.

Sans ce cirque de bouffons et de diables, Notre-Dame eût paru rapportée d'une autre région, étrangère à ce pays qui la bâtit.

L'art ogival réapparaissait pourtant, dans ses allures coutumières, avec les longues et minces tourelles, coiffées de toits en éteignoirs, qui se dressaient de chaque

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côté de la façade. Sur celle de gauche, s'élevait le célèbre jacquemart, capturé, en 1381, par Philippe le Hardi, à Courtrai ; mais ce drille flamand chargé de frapper avec un marteau sur un timbre, les heures, n'était plus comme jadis eniermé dans un clocheton bariolé de tons vifs et frotté d'or ; il était interné maintenant dans une cage de fer noir et on lui avait adjoint une compagne, puis un enfant, puis deux. Ils étaient devenus, à vrai dire, des poupées, découpées dans une image d'Epinal et agrandies, sans ingénuité suffisante d*art.

Ces bonshommes, étaient quand même plaisants et Durtal se rappelait, en les examinant, le seul artiste dont la Bourgogne ne chercha point à s'enorgueillir, Aloysius Bertrand qui, dans son Gaspard de la Nuit, les prôna en des phrases d'un relief rigoureux et d'une couleur singulière; mais cette cité, confite en la dévotion attardée de ses grands hommes La Monnoye et Piron, Crébillon et Rameau, Dubois et Rude, et privée de celle de Bossuet dont la gloire lui avait été soustraite par la ville de Meaux, paraissait ignorer jusqu'au titre même de ce livre.

Quant au reste de Tédifice, avec ses sages arcs-boutants et ses raisonnables contre-forts, il était quelconque ; sa tour centrale, ainsi que ses quatre tourelles à capuces pointus, étaient modernes; il n'y avait plus de figures sculptées sons les voûtes du portail, car elles avaient été détruites pendant la Révolution par la ca-' naille qui composait, de même que partout alors, le municipe. Somme toute, l'attrait extérieur de Notre- Dame résidait dans sa façade et se confinait là.

En revanche, malgré tous les retapages qu'il avait en-

dures, rintérieur avait conservé le charme familier de ses vieux ans. Notre-Dame de Dijoa ne possédait pas l'empreinte mystérieuse et l'attitude imposante des grandes églises sombres. Elle était claire et blanche; elle gardait toujours quelque chose d'un mois de Marie, même pendant la Semaine^ Sainte; la disparitionde ses anciens vitraux aidait peut-être à se suggérer cette impression qu'elle laissait de fête juvénile et d'aise. L'on ne pouvait évidemment comparer sa nef et ses bas-côtés à ceux des immenses cathédrales, mais elle était, en sa petite uille, svelte et légère, bien prise dans sa ceinture de piliers aux chapiteaux fleuris d'arums et de crosses retournées de fougères et, arrivée au transept, elle tentait un dernier effort, s'élançait dans le vide avec sa lanterne de pierre, reconstruite sur un nouveau plan.

Arrêtée là, au chœur, elle arrondissait derrière l'autel une abside qu'éclairait une panoplie de boucliers et de lames d'épées peintes, en verre. Aucune galerie circulaire ne permettait de déambuler autour du chœur; l'église était close, à la table de communion, pour les fidèles. Au bout des bras du transept, deux niches se creusaient, occupées, chacune, par un autel. — A droite, l'autel en bronze doré, couvert de fleurs et brasillant de cierges de Notre-Dame de bon Espoir, surmonté d'une petite Vierge d'un noir de suie, comme calcinée par les flammes des cires, vêtue d'une robe blanche et d'un grand manteau semé d'étoiles, les pieds posés sur une toufle de pampres et de raisins d'or. La statue, ainsi habillée, simulait la forme d'un triangle et prenait l'allure Espagnole des madones d'un autre âge. — A gauche^ un autel dédié à saint Joseph, au-Kiessus duquel une

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fresque du xv* siècle avait été découverte, sous un tableau qui la cachait, en 1854. Elle représentait un Calvaire, mais le jeu des personnages, inattendu en un tel sujet, la rendait énigmatique et vraiment étrange.

La scène se dispose, en effet, suivant le mode du temps, mais entre les deux larrons branchés sur des gibets en T, il n'y a ni Christ, ni croix; la Mère, une Madone de l'école de Roger Van der Weyden, déjà âgée et drapée dans une robe bleue, s'affaisse, soutenue par saint Jean, accoutré d'une robe lie de vin et d'un manteau bleuâtre. Il la soutient mais machinalement, en regardant, très affairé, en l'air; derrière lui, deux femmes, l'une, coiffée d'un turban vermillon à fond blanc, affublée de jaune et ceinturée de noir, lève les yeux au ciel ; l'autre, costumée d'un voile blanc et d'une jupe rouge, ferme ses paupières, abîmée dans sa douleur, comme la Vierge ; plus loin, trois squelettes en linceul examinent le firmament et prient.

Enfin, toutau premier plan, un être bizarre, à genoux, une femme à face populacière, osseuse de garçon de barrière, le col entouré d'un foulard, tend de profil ses bras et, elle aussi, scrute les nuées.

Et pendant ce temps, les deux larrons sur leurs instruments de supplice, agonisent. Le bon, résigné, n'en pouvant plus, se meurt ; le mauvais, un hercule barbu, aux chairs couleur de brique, se tord, une jambe repliée, derrière la croix; il est lourd, tassé, fourbu et un petit diable noir et cornu, la queue en trompette, fond su: lui, les griffes tendues pour saisir l'âme à la sortie de la bouche et l'emporter.

Si l'on ajoute à cette description succincte, une ville

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à pîgnons et à châteaux-forts, dans le lointain ; puis sur un retour du mur attenant au tableau, trois étendards^ un rouge marqué d'initiales et deux blancs, blasonnés, Tun d'une écrevissc ou d*un scorpion et Tautre d'un aigle à deux têtes, flottant sur des hampes enroulées, de même que des mirlitons, de banderoles roses ou noires, Ton aura un vague aspect de ce décevant et curieux panneau.

Ce qui frappe d'abord en la singularité de son ordonnance, c'est que tous les personnages, sauf Marie -et la femme en jupe rouge, absorbées par leur détresse, voient et désignent d'un coup d'œil ou d'un geste quelqu'un en l'air que, nous, nous ne voyons pas.

Le Christ évidemment, mais alors le Christ dans les nuages et avec sa croix. — Une autre conjecture pourrait paraître, au premier abord, possible; entre les croix des deux larrons, il y en eut peut-être autrefois une, en relief, chargée d'un Christ sculpté, et cette pièce, ajustée après coup, a pu être détachée parce qu'elle gênait par sa saillie le tableau qui fut pendant des années placé dessus ; mais, en admettant que la preuve de cette supposition puisse être fourpie par des documents d'archives, voire même par les traces de cette ablation qui subsistent sans doute dans le mortier rejoint et raclé des pierres, il n^en resterait pas moins à expliquer l'expression de surprise et la direction même des yeux et du geste des assistants ; et ce sont justement ces attitudes traduisant, d'une façon très exacte, l'introit de la messe de l'Ascension : « hommes de Galilée, pourquoi regardezvous au ciel avec tant d'étonnement ? » qui me semblent pouvoir contredire cette hypothèse.

Ce qui est certain, en tout cas, poursuivait Durtal,

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c'est que ce Calvaire, trop amplement retouché, est un très intéressant spécimen de ce réalisme mystique que transférèrent à la cour de Bourgogne les peintres des Flandres; cette fresque sent son Bruges à plein nez; sa filiation est sûre.

Et, en attendant que la messe que l'on ne sonnait pas encore commençât, il fit le tour de l'église et s'en fut rendre visite à d'autres fresques découvertes, en 1867, dans les nefs latérales, alors que Ton avait gratté l'épiderme des murs.

Sous les écailles tombées des badigeons, des fragments avaient reparu, une Circoncision et un Baptême de belle allure mais si expertement ranimés depuis leur retour à la vie et sî visiblement repeints que cela finissait par devenir gênant. Le peintre qui avait restauré ces fi^esqiies^ M. Ypermann, était vraiment trop adroit et il était difficile de ne pas crier à la contrefaçon ; par contre, d'autres, plus discrètement ravivées, deux surtout, Tune représeiîtant trois figures de saintes, une de saint et deux de donateurs et une autre, sise près de la porte d'entrée, une Vierge tenant un Enfant Jésus sur ses genoux, étaient exquises.

La plus séduisante de ces œuvres, celle des trois saintes, s'attestait ainsi :

Au milieu sainte Venisse, la palme des Martyres dans une main et dans l'autre, un livre ; elle est vêtue d'une robe d*un vert tilleul passé et d'un manteau d'un rose moribond à doublure soufre; — à sa droite, debout également, saint Guîlle, un évêque mîtré de blanc, avec une croix pastorale, et une lourde chape rouge, grenelée de deux rangs de perles, sur les épaules; — à sa gauche.

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désignée par ses attributs ordinaires, Tépéé et la roue, sainte Catherine d'Alexandrie, serrée dans un corsage d'hermine à manches d'un olive éteint sur lequel était jeté un manteau d'un bleu épaissi par la crème d'un blanc.

Sainte Venisse avait les yeux baissés sur son livre; saint Guille regardait fixement devant lui, sans voir ; ils étaient exsangues et dolent§ ; quant à sainte Catherine, elle avait la tête d'nne décapitée qui se survit et souffre encore.

Enfin, en bas, au premier plan, deux donateurs à genoux, un bourgeois, les mains jointes, et une femme eniprisonnéedans une grande coiflFe, et munie d'un eucologe. Cette figure-là, je l'ai déjà vue quelque part, se disait Durtal ; cette posture, ce genre de coiffe, ces traits communs de grosse matrone, me remémorent une sculpture du xv« siècle, une Jeanne de Laval, du musée de Cluny. Il y a un air de parenté entre les deux femmes.

Maintenant, saint Guille est évidemment le saint Guillaume des Bourguignons mais qu'est cette Venisse, inconnue dans les tables des hagiologes ? Le nom est écrit en caractères gothiques au-dessus de son auréole. Faut-il lire à la place du V un. D et croire alors que Denisse ou Denyse serait la sainte de ce nom qui fut suppliciée en Afrique, au v® siècle ? je l'ignore ; ce qui est certain, par exemple, c'est que ces mélancoliques figures, subitement réveillées, ont gardé dans leur effacement quelque, chose de spectral. Elles sont sorties de la tombe, mais les couleurs de la vie ne sont pas revenues encore.

Et il en était de même d'un fragn:^ei>t rencontré dans

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Taucre bas-côté de l'église, une sainte Sabine, vierge et martyre, au col pareil à un cercle de pourpre et portant ainsi que saint Denys sa tête, une tête dont la chevelure laissait tomber des pleurs de fils blonds, et de la Madone située tout près de la porte, une Madone, languissante ec triste, avec l'Enfant sur ses genoux, considérant un prêtre en surplis agenouillé devant elle ; tout cela délavé, pâli, agonisant, en un vague paysage qui s'eflFume dans les pierres du mur.

Cétait, en quelique sorte, une visite à un cimetière de la peinture des Flandres qu'accomplissait là Durtal ; c'était de hi fresque sépulcrale ; ces êtres ressuscites tout à coup n'avaient pas encore repris leurs sens et ils semblaient surtout las, désolés de revivre et, devant l'exhumation de ces morts, par une association naturelle des idées, le souvenir l'assaillait de ce passage si suggestif, si divinatoire, de saint Fulgence commentant l'Evangile de saint Jean sur la résurrection de Lazare et disant très nettement : « Jésus pleura non pas, comme le crurent les Juifs, parce que son ami était mort, mais il pleura parce qu'il allait rappeler celui qu'il aimait aux misères de la vie. »

Et le fait est, ce qu'une fois suffit et amplement ! soupira Durtal qui regagna la chapelle de la Vierge où les cierges s'allumaient et il y entendit la messe ; puis il s'installa dans un coin et s'efforça de se recouvrer, de voir un peu clair en lui-même, de se comprendre.

Ce qui le dominait, à Theure actuelle, c'était une immense fatigue. Encore qu'elle agisse, virtuellement, pai elle-même et par la force de l'intention qu'elle recèle même lorsqu'on la récitant, on pense à autre chose, 1

prière liturgique exigeait, pour être puissamment efficace, pour être suractive, une attention que rien ne disperse, une étude préalable du texte, une intelligence de l'acception qu'il assume, plus spécialement, selon qu'il se place dans tel ou tel office.

Aussi, préparait-il, chaque soir, son itinéraire du lendemain. Pour les messes, c'était facile; il existait un paroissien romain, le seul peut-être vraiment complet, a le Missel des Fidèles », divisé en deux tomes par un Bénédictin de Maredsous, devenu Abbé du monastère d'Olinda au Brésil, le père Gérard Van Caloen. En le combinant avec le supplément monastique édité par les Bénédictins de Wisques, il était aisé, après avoir cherché dans Tordo de la Congrégation de France, la fête du jour, de ne pas se tromper ; et il n'y avait plus dès lors qu'à analyser la messe, si elle était une messe propre à une férié ou à un saint ; les autres, par leur répétition fréquente, lui étant depuis longtemps connues.

Mais il n^en était pas de même des offices. Sans parler des Matines et des Laudes et, en mettant de côté les petites Heures qui ne varient que le dimanche et le lundi, il restait les Vêpres qui ne sont point, ainsi que les Complies, invariables; et là, c'était, si Ton ne voulait pas trimbaler avec soi les pesants bouquins notés de Solesmes, un véritable casse-tête.

Le petit Diurnal, qu'il utilisait d'habitude, avait été fabriqué par la Congrégation d'Angleterre, à son usage, et il était, pour les cloîtres français, aussi mal distribué et aussi incommode que possible. D'abord une loule de •saints anglais, vénérés par les monastères d'Outre-Manche, ne figuraient pas sur notre bref et beaucoup des

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fiôrres étaient absents de leur calendrier ; aussi fallait-il toujours consulter le supplément français inséré à la fin du livre; puis, pour enfourner beaucoup de matière en peu d'espace, le volume était imprimé, sur papier fin, en carïictères serrés, avec un tel abus des rubriques rouges que l'œil dansait, en quelque sorte, entre les blancs, sans parvenir à se fixer; c'était ensuite une série de renvois et d'abréviations incompréhensibles lorsque Ton n'en possédait pas la ciel ; enfin, en dehors des offices récemment concédés, d'aucuns se doublaient, tel celui de saint Pantaléon qui se spécialisait dans l'Eglise d'Angleterre, alors qu'il rentrait chez nous dans la série des simples martyrs, dénués d'antiennes particulières et tout juste honoré d'un service de dernière classe; et pour brocher sur ce tout et ajouter à son incohérence, la pagination se triplait et les renvois du supplément, se référant à telle ou telle page du Diurnal, étaient régulièrement ineacacts.

Et il n'y avait pas le choix, ou employer les Bottins religieux de France ou ces volumes portatifs ; Tabbaye de Solesmes n'ayant pas publié de bréviaire de voyage pour les siens.

Quel mastic! disait Durtal à Dom Felletin qui riait, en lui répliquant : toutes les indications que je vous donnerai ne vous serviront de rien ; seule, la pratique vous guidera dans les méandres de ces Heures qui sont, je le confesse, embrouillées comme à plaisir.

Et il avait, en effet, fini par saisir le fil et, en disposant de nombreux sinets pour marquer les pages, il était arrivé à se reconnaître dans ce morcellement de textes, mais à condition de tracer toujours et avec soin ses étapes^ car avec les versets et les répons des commémo-

LOBLAT III

raisons c'était une course éperdue d'un bout à l'autre du bouquin, bienheureux encore lorsqu'on n'errait pas dans de doubles octsrves ou dons des époques telles que l'Avent qui compliquent tout.

Cela fait, les points de repère acquis, il convenait d'étudier le corps même de l'office, d'en comprendre la signification, et de découvrir ce qu'après le service divin des louanges et les suppliqnes d'intérêt général, l'on pouvait en tirer pour son profit d'âme.

La question qui slmposait était d'abord celle-ci: s'imprégner assez de l'esprit des psaumes pour se persuader qu'ils avaient été écrits à votre intention personnelle, tant ils correspondaient à vos pensées ; les réciter, ainsi qu'uneprière jailliedesesaîtres, s'approprier, s'assimiler, en un mot, la parole du Psalmiste, user de la façon même de prier du Christ et de ses Préfigures.

C'était parfait en théorie, mais, dans la réalité ce n'était pas toujours facile, car si l'on voyait, reproduit dans les Livres inspirés, à mesure que le besoin s'en montrait, son site d'âme ; si l'on découvrait tout à coup que des versets dont la portée vous avait jusqu'alors échappé, s'éclairaiem, se précisaient si exactement avec votre état spirituel du moment, que Ton en demeurait ébahi, se demandant comment on ne les avait pas depuis longtemps compris, un terrible dissolvant paraissait à son tour, la routine, qui vous obligeait à dévider les psaumes, comme une mécanique, en n'y adaptant plus alors aucun sens.

: Et cette routine était, il faut bien l'avouer, rendue inévitable par la façon même dont se débitait l'office j pour en appréhender jusqu'aux sous-entendus, pour en

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bien discerner Tentente, même après Tavoir apprêté, il eût été nécessaire de le psalmodier ou de le chanter lentement, religieusement, de l'écouter en y réfléchissant ; et ce n'était pas possible, car l'office eût été soporeaxet interminable, dénué de rythme et d'élan, exonéré de toute beauté, émondé de lout art.

Aussi, concluait Durtal, sied-il d'accepter le caractère talismanique de la liturgie ou alors ne pas s'en mêler; cette puissance, elle subsiste à l'état latent; l'on ne sent pas la force du courant lorsqu'on le subit, tous les jours, mais elle se révèle aussitôt que l'on s'en trouve privé.

Ces excuses ne justifient point, hélas ! mes écarts de cervelle et n'empêchent que, tandis que je profère des exorations labiales, mon imagination ne parte à la vanvole. Je suis, il est vrai, rappelé à Tordre dans les instants où je suis je ne sais où, très loin de Dieu, à coup sûr; d'une touche brève, il m'appuie sur Tâme et je reviens à Lui ; et alors, je voudrais réellement l'aimer ; puis tout retombe; la préoccupation terrestre reprend le dessus jusqu'à ce que soudain, à propos de n'importe quoi. Dieu refrappe'à la porte du cœur et se fasse ouvrir.

Ah ! l'image la plus exacte de moi-même elle est constamment celle d'une auberge; tout le monde y entre et tout le monde en sort ; c'est une passoire de pensées voyagères; mais heureusement que, malgré son exiguïté, l'auberge n'est pas, ainsi que Thôtellerie de Bethléem, toujours pleine; une chambre est réservée quand même pour la venue du Christ, une chambre incommode, mal nettoyée, un bouge si l'on veut, mais enfin, Lui, qui a eu pour lit le bois de la croix, il s'en contenterait peut-être, si l'hôte était plus attentif et plus

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serviable. Hélas ! c^est là que gît le point douloureux ' l'importun, le triste accueil que Jésus reçoit lorsqu'il s'annonce! je réponds aux badauds, î'accoursaux appels d'inutiles intrus, je me dispute avec des placiers en tentations et je ne m'occupe pas plus de Lui que s'il n'exis^ tait point; et il se tait ou il s'en va.

Comment remédier au désarroi de mes pauvres aîtres ?

Je suis moins sec cependant, moins aride et aussi moins fluent qu'à Chartres ; mais je suis gavé de prières, saoul d'oraisons; je suis accablé de lassitude et de la lassitude naît l'ennui et l'ennui engendre le découragement ; là, est le péril et il est indispensable de réagir. Oh, je sais bien, mon Seigneur, le rêve est simple : effacer les empreintes, se débarrasser des images, opérer le vide en soi pour que votre Fils puisse s'y plaire, devenir assez indifférent à ses plaisirs et à ses soucis, assez désintéressé des alentours pour pouvoir limiter ses sentiments à ceux qu'exprime la liturgie du jour ; en un mot, ne pleurer, ne rire, ne vivre qu'en Vous et avec Vous. Hélas ! l'idéal est inaccessible; personne ne s'exile ainsi de soi-même; on ne tue pas le vieil homme, on l'engourdit à peine, et, à la moindre occasion, ce qu'il s'éveille !

Les saints y sont pourtant parvenus, à l'aide de grâces spéciales, et encore Dieu leur a-t-il laissé des défauts afin de les préserver de l'orgueil ; mais, pour le commun des mortels, rien de semblable ne se réalise et plus j'y réfléchis et plus je me persuade que rien n'est plus difficile que de se muer en saint.

Certes, beaucoup de gens ont maté la chair, ils pratiquent l'amour de Jésus, l'humilité; ils refoulent

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sans doute le plus gros des dispersions ; ils vivent aux écoutes de l'arrivée de Dieu ; ils ne sont pas loin d'être des saints... mais il y a une pelure, un zeste sur lequel ils^glisseiît et qui les fait choir et les rejette dans la foule des saintes gens et les saintes gens ne sont pas des saints, car ce sont ceux qui s'arrêtent en haut de la côte et n'en pouvant plus, se reposent et bien souvent redescendent.

Or, la pierre de touche de la sainteté, elle n'est pas dans les mortifications corporelles et les souffrances — qui ne sont que des véhicules et des moyens — elle n'est pas, non plus, dans l'extinction des forts et des moyens péchés; avec l'aide du ciel, tout homme vraiment pieux et de bonne volonté peut y prétendre; ^ elle esc surtout dans la réalité de cette assertion du Pater que nous répétons si audacieusement que nous en devrions trembler, « comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Supporter, en effet, les fourberies el Its injures, ne conserver aucune rancune des injustices, alors même qu'elles se prolongent et que la haine qui les attise finit par rendre l'existence intolérable; les désirer presque, par besoin d'humiliations et par convoitise d'amour divin; ne souhaiter non seulement aucun mal à son bourreau, mais Taimer davantage et demander, sans arrière-pensée, sincèrement, du fond du cœur, qu'il soit heureux et, cela, naturellement, en excusant sa façon d'agir, en s'attribuant tous les torts, eh bien, cela, à moins d'une action très particulière de la grâce, c'est au-dessus des forces humaines!

Et, en effet, la somme d'humilité et de charité qu'un tel abandon de soi-même comporte, déconcerte.

Des gens qui possèdent des vertus à un degré héroî-

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que, se cabrent et se désarçonnent, ne fût-ce que, pendant l'espace d'une minute^ devant l'offense; et l'offense soudaine, brutale, estsoutenablesi on la compare an lent taraudage des vesaiions et des crasses; on se ressaisit^ après un coup de tampon, mais l'on s'agite et Ton s'aéfole^ si l'on endure des piqûres réitérées d^épingles; leur contiauicé exaspère ; elle irrigue, en quelque sorte, les terres sèches de l'âme, donne aux pédiés de rancime et de colère le temps de pousser, et Dieu sait si leurs rejetons sont viTacesI

Et chose plus curieuse, si Ton parvient à se roîdir, à se Téfréner, à obtenir qu'à défaut d'une affeaion pour son persécuteur, Toubli, iesiience, descendentau moins en soi ; si l'on arrive même à étouffer ses plaintes, à juguler le ressentiment dès qu'il paiiait, voilà que Ton s'ëhtxmt sur des riens, que l'on écume pour des vétilles. On a évité de culbuter dans le fossé et Ton se luxe k pied dans un creux et Van ne s'en étale pas moins, par terre, de tout son long.

L'orgueil est peui-éne mort, mais l'amour-propre, mal inhumé, survit ; l'étiage du péché diminue, tnais la boue subsiste et le démon y trouve encore et largement son compte.

Ces chutes seraient évidemment très ridicules, si l'on ne connaissait la tactique dont le Malin use ; elle est simple, chacun la comprend et toujours cependant, elle réussit. Contre ceux dont les fautes sont devenues bénignes, il se démène et concentre des efforts sur un seul point; et, ce qui est lamentable, c'est que, si, se défiant de sa ruse. Ton fortifie ce point, l'on dégarnit les autres et alors il simule l'assaut du rempart armé, consent même à

lié

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reculer, à s'avouer vaincu et il pénètre pendant ce temps parla poterne que Ton a laissée sans défense, parce qa on la croyait à Tabri du danger et close; et l'on ne s'aperçoit de sa présence que lorsqu'il se pavane déjà dans la place •

Ah ! la Sainteté, ce qu'elle est rare ! mais à quoi bon en parler ? si seulement l'on pouvait se taire à soi-même, ne pas retomber dans ses fautes, juste au moment où Ton assure au Seigneur que l'on veut, à tout prix, les éviter. Hélas! ce sont des serments d'ivrogne et ces pieux châteaux en Espagne ne tiennent pas debout !

L'humiliation de ces confessions fréquentes où l'on rabâche constamment la même chose, où l'on se ressasse ses délits, où Ton se remâche la litière de son vieux foin î On range, une fois pour toutes, ses péchés, en un ordre convenu; on lâche le déclic et le treuil tourne. Comme, lorsque la chair n'est plus en )eu, ils sont de minime importance — ce qui est une erreur, du reste, mais on se les imagine tels — ^îl y a des instants où on ne les aperçoit plus, où l'on ignore si/depuis la dernière absolution, on les a, de nouveau, commis, et, de peur de se leurrer et de lésiner avec Dieu, on les accuse dere* chef, sans certitude, sans repentir; et puis... et puis..» une question plus embarrassante se pose : où commence la faute quand la tentation sévit ? la repousse-t-on assez vite ? n y cède-t-on pas toujours un peu ? n'y a-t-il pas au moins un soupçon de délectation morose, alors même que Ton regimbe sous Taiguillon?

Des visions charnelles vous assaillent ; elles jaillissent, i l'impromptu, en éclair, devant vous ; Ton regarde, surpris ; alors, elles se précisent et une langueur afireu-

sèment douce coule en vous ; c'est un narcotique qui vous engourdit. Il y a, en somme, une seconde d'ahurissement, suivie d'une seconde de complaisance; et Ton parvient à se reprendre mais pas assez vite pour que ce rien de plaisir, dû à un bref oubli de soi-même, ne vous ait été sensible ; trop, sans doute, puisque quelquefois un brin de regret s'insinue d'avoir dû, par devoir, rejeter la séduction du charme. — Tout cela s'effectue en un clin d'œil, sans que l'on ait le temps de se reconnaître et ce n'est qu'après, à la réflexion, que Ton peut décomposer l'ensemble de l'opération et en discerner les détails. Â-t-on péché et dans quelle mesure ? Dieu, seul, le sait.

Pour se consoler, il sied de se répéter que le démon ne peut rien sur la volonté, très peu sur l'intelligence et tout sur Timagination. Là, il est le maître et il y déchaîne le sabbat; mais ce bacchanal n'a pas plus d'importance que le vacarme d'une musique militaire qui passe sous vos fenêtres. Les vitres s'ébranlent, les objets s'émeuvent dans la pièce et l'on ne s'entend plus. Il n'y a qu'à se tenir coi et à attendre que le fracas des cuivres et des caisses, en s éloignant, s' efface. Ce tumulte se produit en dehors de nous, nous le subissons mais nous n'en sommes pas responsables, à moins, dame, que nous n'allions nous mettre à la croisée pour le mieux écouter, car alors il y aurait assentiment. — Oui, c'est aisé à dire, mais

Une question bien peu claire aussi est celle de la Charité; il convient de l'observer envers son prochain, c'est convenu; mais, en certains cas, où prend-elle naissance et où meurt-elle ? que deviennent, à certains moments

ii8 l'oblat

aussi, sous ce couvert de charité, la vérité, la justice, la franchise? — car enfin, l'hypocrisie, la cagnardise, Tinîquité ne sont très souvent séparées d'elle que par un fil; on aide au mal, sous prétexte de ménager les personnes; on nuit aux uns, sous couleur de ne point juger les autres et la lâcheté et le désir de ne pas se créer d'ennuis, sournoisement s'en mêlent. Les limites entre cette vertu et ces vices sont habituellement si étroites que Ton ne sait si, à propos de telle ou telle répartie, on ne les a point franchies. — Oui, je ne l'ignore pas, la théorie théologique est celle-ci : se montrer impitoyable pour les aaes répréhensibles et miséricordieux pour ceux qui les commettent ; mais quoi ! cette doctrine générale ne résoud nullement les cas particuliers — et il n'y a que des cas parriculiers en cette matière ! — La frontière à ne point dépasser demeure donc mal délinéée et obscure, sans balustrades qui garantissent du péril, qui préservent des casse-cous !

La misère des âmes confinées en de mesquines fautes ! et la détresse qu'elles éprouvent à voir qu'elles piétinent constamment sur la même place, qu'elles ne gagnent sur elles aucune avance !

Il faut se dire pour se désattrister pourtant, qu*en raison de notre déchéance, il est impossible de rester indemne, qull en est des brindilles et des fétus peccamineux comme de ces grains de poussière qui emplissent, qu'on le veuille ou non, les pièces. On les balaie dans de fréquentes confessions — et, ce nettoyage exécuté, d'autres reviennent; — c'est toujours à recommencer ; bien heureux encore lorsque ces égrugeures de négligences ne s^accumulent point à votre insu et ne forment

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pas ces péchés mortels des chambres, ces sortes de boulettes, roulées dans on ne sait quelle bourre, qui s'amoncellent sous les meubles et s'appellent, dans le langage du peuple, des moutons !

Avec tout cela, quelle heure est-il ? reprit Durtal, en consultant sa montre. Voyons, au lieu de rêvasser et de remuer des scrupules et de geindre, si j'allais pour tuer le temps, faire un 'tour.

Il partit au hasard des rues ; çà et là de vieilles maisons l'arrêtaient : les maisons de la rue des Forges, l'hôtel de Vogué, l'immeuble des Cariatides situé dans la rue Chaudronnerie, l'échauguette de la rue Vannerie, mais bientôt il s'engagea dans les rues commerçantes, puis dans de larges avenues mortes et alors plus de Touring- Club et de Ménagère, plus de bazars parisiens, d'enseignes caduques à Paris et encore neuves en province, telles que les <c Pauvre Diable et les Cent mille paletots » ; plus de ces spécialités de pain d'épices, de casas, de moutarde, qui marquent au moins d'une empreinte originale les rues marchandes de Dijon. Il n'y avait sur ces grandes voies aucun magasin, aucune boutique; c'était riche et solitaire, maussade et laid.

Il déboucha sur la place du 30 octobre où pour glorifier les souvenirs de la Défense Nationale, une statue de la Résistance se dresse, feinte par une gourgandine, debout sur un fût.

Tiens, fit-il en s'orientant, voici le boulevard Carnot; eh bien, ce serait l'occasion de visiter k chapelle des Carmélites que je ne connais pas ; M. Lampre m'a dit qu'elle était sise en face de la Synagogue ; elle ne sera donc pas difficile à dénicher.

Il descendit le boulevard, aperçut en effet sur sa droite le dôme du temple devenu nécessaire depuis que le nombre des Juifs important la camelote de Paris, s'était accru dans Dijon ; et, sur sa gauche, il vit une de ces hautes et rigides murailles qui semblent bâties sur un modèle uniforme par les Carmels. Une petite porte i judas était entre-baillée ; il la poussa, pénétra dans un jardinet de curé, soigneusement ratissé, aux platesbandes diligemment tenues, se dirigea vers une grande porte ouverte au-dessous d'un bâtiment gothique qui rie pouvait être qu'une église et il entra, en effet, dans une chapelle.

Ce sanctuaire moderne, construit dans le style ogival, se composait d'une simple allée, sans transept. Au fond, près de l'autel, du côté de l'Evangile, la grille de clôture croisait ses barreaux de fer noir ; cette églisette n'était ni belle, ni laide, mais ce qui la rendait un tantinet étrange, c'était la clarté que tamisaient les deux couleurs, raisin sec et céruse, de ses vitres, habitées par de grandes figures de saints et de saintes, en costumes de l'Ordre, robes d'un brun tournant au violet de la prune de Monsieur et manteaux blancs. Des noms désignaient les personnages qui se faisaient visi-vis de chaque côté de la nef ; parmi les hommes : Elie, Jean Soreth, saint Albert et saint Jean de la Croix ; parmi les femmes : sainte Térèse, sainte Madeleine de Pazzi, la bienheureuse Archangela et la mère Marie de l'Incarnation.

La chapelle était tiède et déserte; Ton n'entendait aucun bruit. Durtal se remémorait quelques détails qu'il avait lus dans un intéressant volume de M. Chabeuf

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« Dijon à travers les âges » sur ce Carmel. Ses moniales s'écaient établies en cette ville, au commencement du xvn« siècle, sous la direction d'une disciple de sainte Térèse, Anne de La Lobère, sur la place Charbonnerie; puis, elles avaient été transférées dans un autre local que la Révolution convertit en une caserne ; elles avaient enfin échoué là, sur un boulevard Carnot, en face d'une Synagogue !

La Providence les a sans doute placées exprès en cet endroit, ainsi que l'on plante des eucalyptus près des marais contaminés, pour en détruire les miasmes, se dit-il. Dijon ne s'en doute guère, mais c'est une bénédiction pour lui que cet humble cloître. Vient-on au moins, ici, de même qu'à Chartres où la porterie du Carmel de la rue des Jubelines était toujours pleine de braves gens en quête de prières, pour des enfants malades, pour des conversions, pour des tirages au sort, pour des vocations religieuses, pour tout? et de naïves paysannes, tirant leur porte-monnaie, en demandaient pour deux sous; et les bonnes Carmélites étaient si consciencieuses qu'après avoir récapitulé, chaque jour, les requêtes inscrites par sœur Louise, la tourière, elles récitaient une prière en plus de celles notées sur le registre, de peur que Ton eût oublié d'en marquer une !

Les saintes filles ! mais, que je suis bête, s'exclama soudain Durtal ; je déambule dans le vide, je me plains de mes diffusions, je n'y découvre point de remèdes, et sainte Térèse a résolu cette question ! il me revient, en effet, maintenant que je suis chez elle, d'avoir lu dans sa correspondance une lettre adressée à l'un de ses confesseurs, à Don Sanche, je crois, où elle lui dit en

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substance : les distractions dont vous vous plaignez, je les éprouve autant que vous, mais il n*y a à en £aire aucun cas; cela me parait, du reste, un mal incurable.

^ la bonne heure, au moins ! ce qu'elle vous liquide un passii d'âme en deux mots et avec cette certitude^ qu^il ne peut y avoir quand elle a parlé, d'erreur.

Quelle femme ! sa règle semble surhumaine et elle est la plus pondérée de toutes. Les machines sous pression divine qu'elle voulut sont munies de soupapes de sûreté ; des récréations distendent Fâme comprimée, permettent de déverser le trop plein, de se détendre ; seulement il lui fallait des caractères enjoués et résolus. Une nonne mélancolique deviendrait, en effet, dans son cloître, une désespérée ou une lolle. Comme elle esft appelée à prendre à son compte les tentations et les maux des autres, elle peut s'attendre à subir les pires des douleurs, â se débattre même dans les assauts de ces terribles péchés qu'elle attire, telle que la pointe aimantée le tonnerre, pour les résoudre.

Afin d'être en mesure de résister à de pareils chocs, il faut que le corps puisse vraiment sourire, lorsque l'âme est à la torture et que l'âme s'égaie, à son tour, quand le corps souffre. C'est si au-dessus de l'humanité que c'est effrayant, se disait Durtal.

Et pourtant, il y eut plus dur ; dans un Carmel, on est en nombre, on se partage les épreuves, on se soutient, on s'aide; il y a aussi des temps d'arrêt dans^la lutte, des diversions; mais il y eut, au Moyen- Age, avant cette •époque surtout, l'expiateur et l'expiatrice de la solitude, les ermites volontaires de la nuit, agenouillés

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dans une cave, sans lumière, sans horizon, inhumés jusqu'à la mort, entre quatre murs.

Les reclus avaient jadis foisonné dans la vallée du Nil; des anachorètes avaient jugé que la vie, au grand air, dans une thébaïde, dans une laure voisine parfois des oasis et qu'égayaientles clartés juvéniles des aubes et les fuites en feu des couchants, était trop débonnaire et, maudissant ces attraits de la nature qui les empêchaient de trop pâtir, ils s^étaient, tels que saint Antoine, Pierre le Galate, la vierge Alexandra, cachés dans un sépulcre abandonné ; d'autres, comme Siméon Stylite, s'étaient enfouis au fond d'une citerne à sec ; d'autres encore, ainsi qu'Âcepsimas, que sainte Thaïs, que saint Nilammon s'étaient claquemurés en une cave percée d'un trou pour qu'on pût leuf passer des aliments ; d autres enfin s'étaient relégués dans des cavernes dont ils avaient chassé les fauves.

IsX réclusion qui prit, de même que le monachisme, naissance en Orient, se répandit dans l'Occident.

Le premier reclus de France dont le nom nous soit parvenu est saint Léonien qui, au v** siècle, s'interna dans une logette, d'abord à Autun, ensuite à Vienne ; l'on cite paiement, à la même époque, saint Aignan qui mourut évêque d'Orléans ; saint Eucher qui, avant d'avoir occupé le siège épiscopal de Lyon, se séquestra, en un cabanon, dans l'île de Léro. — Au vi® siècle, saint Friard et Caluppo qui se retirèrent, l'un près de Nantes, l'autre près de Qermont ; saint Léobard qui se détint dans le creux d'un roc, à Marmoutiers; Hospitius qui s'écroua près de Nice ; saint Lucipîn qui s'enferma dans les murailles d'un vieil édifice et porta par pénitence sur

son crlne une pierre énorme que deux hommes pouvaient à peine soulever ; Patrolie dont Grégoire de Tours raconte les miracles; saint Cybard qui se construisit une celle dans les environs d*Angoulème ; saint Libert qui s'incarcéra et mourut, en 583, à Tours. — Au viiS saint Bavon, saint Valérique ou Vaury ; le premier se claustra dans un tronc d*arbre, puis dans une hutte, au milieu d'une forêt près de Gand ; le second vécut, enterré^ dans le Limousin. — Au viii% saint Vodoal, sainte Heltrude ; l'un s'emprisonna dans une avant-cour du couvent des religieuses de Notre-Dame, à Soissons ; Tautre dansleHainaut et l'hagiologe Belgic de Bauduin Willot note qu'elle mourut et qu'elle repose à Liessies; et combien d'autres dont je ne me souviens pas ! se disait Durtal. »

Mais, reprit-il, poursuivant son soliloque, il semble bien que jusqu'au ix* siècle, la claustration n'a été soumise à aucune règle précise, et qu'elle fût confiée au bon vouloir de chacun qui la rendait, à son gré, impitoyable ou clémente, provisoire ou perpétuelle. Fatalement, des abus survinrent, des défections de gens qui avaient trop présumé de leurs forces et qu'il fallut démurer. Pour parer à ces évents, l'Eglise décida que tout postulant à la réclusion subirait d'abord un noviciat de deux années, en cellule, dans un cloître, puis qu'il devraie, s'il persévérait dans sa résolution et était reconnu apte à mener ce genre de vie, se lier non plus par des vœux temporaires mais par des vœux perpétuels.

Au ix° siècle, nous trouvons, en effet, un règlement qui s'applique à tous les reclusages d'hommes. Ce règlement, publié par Dom Luc d'Achery, aurait pour auteur

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Grimlaïc, un prêtre ou un moine, on ne sait au juste.

Après avoir noté les deux ans de probation et Tirrévocabilité des engagements que peut rompre cependant une maladie grave, il aborde les détails, édicté que lalogette, accolée à l'église, sera bâtie en pierre et entourée de hauts murs, n'ayant de communication avec l'extérieur que par une sorte de guichet, ménagé dans la muraille, à hauteur d'appui, afin de permettre de déposer sur une planchette les plats de nutriment. La cellule devra avoir dix pieds de long sur autant de large ; une fenêtre ou plutôt une lucarne ouvrira sur l'église et elle sera tendue de deux voiles pour empêcher les fidèles d'apercevoir le captif et l'empêcher, lui-même, de les voir. Ces voiles ne se lèveront que devant Dieu, c'est-àdire devant la très sainte Eucharistie qui sera dispensée, tous les jours, au prisonnier, s'il est un simple laïque. S'il est, au contraire, pi:être, il célébrera, dans un petit oratoire annexé à la cellule, une messe quotidienne et solitaire ; il pourra, en d'autres termes, officier sans servant et sans assistant pour lui répondre*

Le reclus mangera, mais durant le jour et jamais dans la nuit ou à la lueur d'une lampe, de deux mets apprêtés ou cuits; au premier repas, des légumes et des œufs; au second, des petits poissons, mais seulement les jours de grandes fêtes ; ilaura l'hémine de vin, consignéedans la règle de saint Benoît, et il sera revêtu d'habits semblables à ceux que portent les moines de cet Ordre.

Il se couchera sur un lit, composé d'ais de bois et d'un matelas ; il disposera d'un manteau, d'un cilice, d'un oreiller. Il dormira tout habillé.

Il devra se laver le visage et le corps et ne pas laisser

croître ses cheveux et sa barbe, au delà de quarante jours.

S* il vient à tomber dangereusement malade, on brisera le sceau de clôture pour le soigner.

Cette règle, conçue d'après Tesprit de saint Benoit, est indulgente ; nous sommes loin avec elle des anachorètes, se repaissant d'herbes et de racines, dans les cavernes ou les tombeaux.

Mais ce qui contredit résolument Tidée que tout le monde se forme des reclus, c'est que, d'après les prescriptions de Grimlaïc, les détenus ne devaient jamais être moins de deux ou trois ; chacun vivait, séparé, dans sa geôle, mais pouvait avoir des rapports avec son voisin, par une espèce de chattière, pratiquée dans le mur de séparation ; et il leur était loisible, à certains moments, de s'entretenir des saintes Ecritures, de la liturgie, de recevoir l'instruaion spirituelle du plus ancien et du plus savant d'entre eux.

Ajoutons qu'à chaque demeure atrenait un jardin où le séquestré cultivait quelques légumes et nous voici singulièrement proches de la règle de saint Bruno, avec la maisonnette pourvue d'un jardinet que possède tout Chanreux.

Ainsi que le remarque très justement M^ Pavy, qui a, le premier, entrepris de sérieuses recherches sur les reclusages, ce genre de claustration, au IX* siècle, n'était, en somme, qu'une miniature de couvent.

Ces ordonnances, bien débonnaires déjà, s'adoucirent plus tard encore chez les Camaldules.

Au x* siècle, saint Romuald, leur fondateur, déclara que le droit de se prononcer sur la validité de la voca-

lion de ceux de ses moines qui désiraient s'isoler en un cabanon, appartiendrait au Chapitre général de l'Ordre; et nul ne pourrait être proposé au Chapitre, s*il n'avait passé cinq ans au moins, après sa profession, dans le monastère. Il décida aussi que la détention ne serait plus forcément perpétuelle.

La cellule du religieux en chartre contenait un lit, une table, une chaise, une cheminée et quelques images pieuses; elle s'ouvrait sur un jardin clos de murs; le reclus avait droit de converser avec ses frères, les moines, le jour de la saint-Martin et le dimanche de la Quinquagésime ; il assistait également, tous les vendredis et samedis, à la messe et à none et, pendant la Semaine Sainte, il quittait sa solitude et prenait part aux offices et aux repas de la communauté.

Les autres jours, il récitait les heures canoniales dans sa loge, mais pas aux heures qui lui plaisaient et seulement quand la cloche appelait, pour ces services, les religieux au chœur.

Nous nous rapprochons de plus en plus de la règle des Chartreux, observa Durtal et aussi de la congrégation des Carmels, car en fin de compte, ces moines sont des gens détachés dans des ermitages pour des retraites plus ou moins longues, ainsi que cela a lieu, à certaines époques, dans les cloîtres de sainte Térèse ; ce qui est également sûr, c'est que nous nous éloignons de plus en plus de l'ère héroïque des récluseries.

Et ce relâchement se produit, à son tour, chez les femmes plus courageuses pourtant que les hommes.

Au XII* siècle, apparaît la règle du Bienheureux Œlred, Abbé de Riéval, pour les internements de nonnes.

Î28 l'oblat

Elle se divise en soîxante-dix-huit chapitres et distribue moins des préceptes que des conseils.

La recluse, y est-il dit, devra autant que possible ne pas boire de vin; néanmoins, si elle juge cette boisson profitable à sa santé, on lui en délivrera une hémine, par jour ; elle mangera d'un seul plat de légumes ou de farineux et si elle fait collation, le soir, elle se contentera d'un peu de lait ou de poisson auxquels elle ajoutera^ au besoin, des herbes ou des fruits; elle jeûnera au pain et à Teau, les mercredis et vendredis, sauf en cas d'indisposition et elle ne pourra, sous aucun prétexte^ orner d'images ou d'étoffes sa cellule.

Elle parlera, si elle le désire, mais à la condition de ne pas engager d'entretiens inutiles ; elle ne sera pas obligée de se servir ;, elle-même, et aura, si elle le veut, une domestique pour porter Teau et le bois, pour préparer les fèves et autres légumes.

Cette règle qu'ŒIred avait écrite pour sa sœur, consacre dans les reclusages la mansuétude d'une irrémédiable décadence ; elle ne nous rappelle plus en rien les rigoureuses coutumes des premiers siècles ; il ne s'agit décidément plus d'emmurage, de tombe anticipée, de sépulcre avant la lettre !

Quant à la cérémonie des beaux temps de la réclusion, nous ne la connaissons que dans son ensemble et les détails précis de la liturgie manquent.

Le reclus et la recluse étaient, de préférence, conduits solennellement à leur prison, le dimanche, avant k grand' messe. Ils se prosternaient aux pieds de l'Evêque, si te recl usage dépendait de son église ou de l'Abbé ou de l'Abbesse, s'il dépendait d'un monastère — et ils pro-

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mettaient, à haute voix, la stabilité, Tobéissance, la conversion de leurs mœurs. Pendant Taspersion, ils se tenaient dans le choeur de Téglise et aussitôt après la prière « Exaudi », la procession, croix en tête, les menait, en chantant les litanies, jusqu'à la porte de la geôle qui était murée ou scellée du seing de Toificiant ; et ce, pendant que les cloches carillonnaient, à toute volée, comme pour une importante fête.

Presque toujours, en même temps que le reclus et la recluse conventuels prêtaient le serment d'obéissance entre les mains de l'Abbé ou del'Abbe&e, ils lui offraient la propriété de leurs biens, quitte à recevoir d'eux, en échange, la subsistance, leur vie durant j — et ici, la ressemblance est frappante avec les cérémonies usitées, au Moyen-Age, pour l'admission des oblats et des oblates de saint Benoît.

D'ailleurs, il faut bien le dire, à mesure que la tolérance des règles de la claustration s'affirme, l'oblature bénédictine se montre.

Ces reclus, quand ils ne sont pas des moines, sont, sous un autre nom, des oblats. Beaucoup d'entre eux résidaient auprès des cloîtres de saint Benoît. Mabillon note, en effet, que ce genre de pénitents, suivant de leur cellule les offices de la communauté derrière les voiles du soupirail creusé dans le mur de l'église, était passé à l'état de coutume, dans l'Ordre, au xi® siècle.

§i l'on en juge par les inscriptions conservées dans les obituaires et les archives, le nombre de ces captifs volontaires fut considérable ; cette institution se propagea, plus ou moins rigide, mais avec une surprenante rapidité, à travers les âges.

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Les reclus et les recluses foisonnent en Allemagne^ et dans les Flandres ; Ton en trouve en Angleterre, en Italie, en Suisse; Ton en découvre, en France, dans TOrléanais, dans le pays Chartrain, dans le Limousin, dans la Touraine^ dans presque toutes les provinces. Onze récluseries existèrent à Lyon. A Paris, outre Flore, la recluse âc saint Séverin, Ton signale Basilla, la recluse de samt Victor, puis Hermensande, recluse à saint Médard; Agnès de Rochier à sainte Opportune ; Alix la Bourgotte, Jeanne la Vodrière et Jeanne Painsercelle, aux saints Innocents; l'Egyptienne de la paroisse de saint Eustache ; Marguerite près de saint Paul; l'inconnu de l'église de sainte Geneviève et les détenus et les détenues qui se succédèrent dans la logette du Mont Valérien : Antoine, Guillemette de Faussard, Jean de Houssai qui mourut en odeur de sainteté, Thomas Guygadon, Jean de Chaillot, Jean le Comte, le Vénérable Pierre de Bourbon, Séraphin de La Noue, enfin Nicolas de la Boissière qui y décéda, le 9 mai 1669, ^ '''^g^ de quarante-six ans.

Après lui, il n y eut plus, au Mont Valérien, que des ermites vivant en commun, sous une règle presque semblable à celle de Cîteaux. Elle contenait cependant cette clause que ceux des ermites qui voulaient mener l'existence des premiers solitaires seraient, après examen, autorisés à s'interner dans une celle spéciale, à perpétuité ou pendant un an, six ou trois mois, quinze ou huit jours, avec liberté de rentrer dans la fraternité, au bout de ce temps.

La règle de Grimlaïc dut tomber, après un certain nombre d'années, en désuétude. Fut-elle même jamais appliquée d'une façon générale ? cela ne nous est nulle-

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ment démontré. L'importance qu'on lui attribue tient surtout à ceci que Ton n'en connaît aucune autre, car celle de saint Romuald n'est qu'un règlement intérieur d'abbaye, en somme.

Il en fut de même de l'ordonnance d'Œlred; nous ignorons si elle eut force de loi chez les fenunes; ce qui semble probable, c'est que, tout en suivant ces instructions dansleurs grandes lignes, nombre de reclus et de recluses les aggravèrent ou les adoucirent, selon l'endurance plus ou moins attestée de leur santé et l'étiage plus ou moins élevé de leur ferveur. Il y eut sans doute des^ statuts locaux, ajoutant ou retranchant aux textes de ces édits; ce qui paraît, en tout cas, certain, c'est qu'à partir du ix*' siècle, les in-pace des débuts de la réclusion avaient disparu. Les logettes étaient devenues des cellules où l'on travaillait et où l'on priait, comme dans les cellules voiânes du monastère. Nous possédons quelques renseignements sur ce point.

Hildpburge, qui vécut au xii* siècle, s'était retirée dans tine petite demeure construite pour elle, sur le côté nord de l'église de son abbaye, par l'Abbé de saint Martin de Pontoise et elle s'occupait à confectionner des ornements sacerdotaux et à coudre des habits de moines. A l'Abbaye du Bec, en Normandie, la mère de l'Abbé, le Vénérable Herluih, s'était, elle aussi, installée dans une chambre anenant à la chapelle du cloître et elle lavait les vêtements de la communauté et était chargée de mainte besogne domestique. Mabillon parle également du Bienheureux Hardouin, reclus de l'abbaye de Fontenelle qui transcrivit et composa de copieux ouvrages. Ces prisonniers communiquaient donc avec les personnes du

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couvent et habitaient des pièces éclairées et munies du mobilier nécessaire à leurs travaux.

Il semble avéré, d'autre part, qu'à la. fin du xv« et au commencement du xvi« siècle, ce fut pour certains reclusages la déchéance et la honte ; Ton peut, à ce propos, citer un prêtre du nom de Pierre, reclus de Saint- Barthélémy, à Lyon, qui sortait tranquillement de son ermitage et scandalisait les bonnes gens, en parcourant la ville.

Les recluseries continuèrent de subsister pourtant jusqu'à la fin du XVII* siècle.

Dans le tome III de son dictionnaire des Ordres religieux, Hélyot nous entretient de la mère Jeanne de Cambryi fondatrice de Tlnstitut de la Présentation de la sainte-Vierge, en Flandre, qui voulut achever ses jours dans la solitude, près de l'église saini-André, à Lille, où elle mourut, en 1639 ; et il nous nantit de vagues détails sur la liturgie, usitée à cette époque.

La mère de Cambry, dit-il, vêtue d'une çobe de laine naturelle, grise, et accompagnée de deux de ses religieuses, tenant. Tune un manteau bleu, l'autre un voile noir et un scapulaire violet, les couleurs de son Ordre, se prosterna aux pieds de TEvêque de Tournai qui l'attendait sur Iç seuil de l'église. Il la releva, la conduisit devant le grand autel, bénit les objets de la vêture, les imposa à la postulante qui émit ses vœux de clôture perpétuelle et fut menée, en procession, tandis que Ton chantait le « Veni sponsa Christi » jusqu'à sa cellule où le Prélat Tenferma et scella la porte de son seing.

Après la mère de Cambry, nous trouvons encore

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Marguerite La Barge, détenue à Saint-Irénée, à Lyon où elie trépassa, en 1692.

Celle-là est la dernière recluse que nous connaissions. ••

Aujourd'hui, reprit Durtal, en souriant, une caricature existe près de Lyon, des anciens reclusages. Je me souviens d'avoir autrefois visité, alors que j'étais de passage dans cette ville, Termite du Mont-Cindre. On y allait en partie de plaisir. L'ermite était un brave homme, afiublé d'une soutane, niché dans une maisonnette avec jardin paré de rochers en coquillages et de statues aflfreuses. Il vendait des médailles et semblait pieux. Le métier était sans doute bon, car un concurrent bâtissait une bicoque, près de sa hutte. Il est difficile, je crois, d'assimiler ces professionnels modernes aux farouches reclus des premiers temps.

Cette institution de la Recluserie, maintenant morte, a fourni des saints célèbres aux hagiologes : sainte Heltrude, sainte Hildeburge, saint Dragon d'Epinay, saint Siméon de Trêves, sainte Viborade, sainte Rachilde, sainte Gemme, la bienheureuse Dorothée, la patronne de la Prusse, la bienheureuse Agnès de Moncada, la bienheureuse Julia Délia Rena, la vénérable Yvette ou Jutte, du pays de Liège, saint Bavon, le bienheureux Millory, le premier reclus de l'Ordre de Vallombreuse, la bienheureuse Diemone et Jutta qui eut pour élève sainte Hildegarde, la bienheureuse Eve qui fut, avec Julienne de Cornillon, l'instigatrice de la fête du Saint-Sacrement, et combien d'autres dont les noms m'échappent! se disait Durtal.

En résumé, la réclusion a fini, comme ont fini les monastères qui tombaient en poudre lorsque la Révolu-

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tion les balaya, faute d'amour envers Dieu, faute d'esprit de sacrifice, faute de foi.

Elle a d'abord été terrible, puis indulgente et les peintures du Trou aux rats et de la Sachette de Notre- Dame de Paris paraissent inexactes, à Tépoque où Victor Hugo les mit.

Pour moi, ce qui m'intéresse surtout, en dehors même de ce fait que, pendant les siècles de ferveur, le summum de la vie contemplative, l'effort suprême de Tâme voulant se fondre en Dieu, se sont sûrement produits dans ces geôles, c'est cette ressemblance que je relève dans la suite des âges, entre les reclus et les oblats.

Maisj l'heure s'avance; assez rêver; pensons aux choses matérielles et devenons le docile serviteur de la mère Bavoil. Quel malheur tout de même que d'avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes lectures ; c'est la faute de ces braves Carmélites dont les dures observances m'ont suscité le souvenir des reclusages; allons, en voilà assez, filons. Et Durtal, après avoir acquis ses emplettes, se dirigea vers la gare. Il avait l'horreur des paquets et pestait après ces sacs dont les ficelles lui coupaient les doigts — Tant pis, fit-il, je vais me débarrasser de la bouteille de chartreuse en la fourrant dans mes trousses; la maman Bavoil en sera quitte pour gémir et me reprocher, une fois de plus, d'avachir les poches de mon pardessus.

Et il resongea à cette femme, en montant dans le train. Elle vivait maintenant dans le noir ; — plus de visions, plus de colloques avec Dieu ; — brusquement les efiosioos divines avaient cessé ; elle était redevenue ainsi que tout le monde ; elle s'accusait d'avoir évidem-

ment mérité cette disgrâce, en ayant peut-être trop causé de ces faveurs et elle se rongeait avec cette idée, tout en se résignant.

Qui sait, pensa Durtal, si, après la mort de l'abbé Gévresin qui l'avait dirigée pendant des années et qui était fixé sur l'origine de ses visions, elle n'eût pas éprouvé de terribles ennuis avec de nouveaux confesseurs défiants ou ignares ou même très savants, — car ceux-là n'auraient pu faire autrement, du reste, que de la passer, pour leur gouverne, à la coupelle de l'obéissance et de l'humilité; — qui sait si ce n'est pas dans l'intérêt de sa tranquillité que le Seigneur, en lui retirant des privilèges qui n'importent pas d'ailleurs au salut de son âme, Ta dispensée de leur en parler ? tiens, quand elle s'attristera trop, j'essaierai avec cette opinion de la consoler.

^uNîTroN méritée de. la gourmandise, dit M™* Bavoil, en riant.

— Je renonce aux graisserons, s'exclama Durtal, en déposant sur son assiette une sorte d'épongé émincée en tranches et dont on avait calciné les bords.

— Cest ma faute avoua M"* de Garambois, très déconfite. J'ai mal grillé les tartines, mais aussi il aurait fallu un autre pain que cette chiflfe préparée par le boulanger du villai^el

^îoï Bavoil enleva les décevants graisserons et apporta on gigot que Durtal se mit en devoir de découper.

— Votre petit vin lutine aimablement le goût, fit M. Lampre* On sent que le terroir qui le produit se rapproche de Beaune.

— N'est-ce pas.

— Je n'ai point eu le temps d'aller à la grand'messe, reprit M"" Bavoil qui servit des pommes de terre à l'anglaise pour assister le gigot. Il n'est rien survenu de neuf?

— Non; si pourtant; mais l'événement est maigre;

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le père Titournê est arrivé pendant l'introit et il a été forcé d'aller s'agenouiller devant l'autel jusqu'à ce que le père Abbé lui ait permis, en frappant avec son marteau sur le pupitre, de se relever et de lui expliquer les causes de son retard ; et il est probable que ses excuses n'ont pas été reconnues valables, car, au lieu de gagner sa stalle, il a occupé la dernière place, celle des retardataires, au chœur.

— Oh ! fit Durtal, le père Titournê qui est un peu toqué estcoutumierdu fait; je confesse ma gaieté lorsque je vois ce grand diable qui a une calotte noire et une figure blême de pierrot, se précipiter, bride abattue, dans l'église. Il a une façon alors de secouer les manches de sa coule qui vole et l'entoure comme d'un tourbillon. L'on dirait d'un Debureau s'agitant dans un bain d'encre.

— Ce qu'il doit en subir des coulpes, celui-là !

— Comment cela ? demanda M"* BavoiL

— Mais oui, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, chacun s'accuse devant le Chapitre réuni des Êiutes commises contre la règle. Ces fautes sont, cela va de soi, légères. On se reproche de ne pas s'être courbé assez promptement au Gloria des psaumes, d'avoir déchiré son vêtement ou renversé son encrier, vous voyez cela d'ici. Le Révérendissime inflige au délinquant une punition qui consiste généralement en une prière et en l'obligation de faire satisfaction au réfectoire, c'est-àdire de venir s'agenouiller devant sa table où il l'immobilise plus ou moins longtemps, suivant la gravité du délit; mais ici, le bon père Abbé ne laisse passes enfants moisir sur le sol, car ils ont à peine fléchi le genou

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qu'il les autorise d'un signe à retourner s'asseoir.

— Et tous les moines sont soumis à ces punitions qui sont humiliantes lorsqu'on les subit devant des hôtes ?

— Toys, profès, novices, postulants, convers; le prieur n'en est pas non plus dispensé et TAbbé même,après que les religieux ont terminé leur coulpe au Chapiire, s* excuse devant eux de ses manquements à la règle et en fournil les raisons.

— Une tranche de gigot, Monsieur Lampre. — Non ? une pomme de terre alors ?

— Non, fit M"* de Garambois répondant à un appel d yeux de Durtal ; je me réserve pour le pâté que j'aperçois : donnez-moi, en attendant, la salade qui raccompagne, afin que je la retourne.

Et lorsqu'ils furent arrivés au dessert, tandis qu'elle grignotait des gâteaux et des pains d'épices, M*^* de Garambois reprit :

— Ne nous pressons pas, car il nous faut attendre le père Felletin pour le café, et il n'est jamais en avance. Puisque nous avons du temps devant nous. Monsieur mon frère, ce serait peut-être le cas de tenir la promesse que vous avez toujours éludée jusqu'alors, de nous exhiber les documents que vous possédez sur l'oblature. Apprenez-nous au moins ce qu'elle fut puisque nous ne savons ce qu'elle est.

— Mais c'est une conférence que vous me demandez làl

— Du tout, prenez vos notes qui sont rangées avec soin, j'ensuis sûre; lisez-les simplement et, ça nous suffira.

— Je veux bien, moi ; seulement je vous préviens qu'aucune chronologie rigoureuse et qu'aucune disci-

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pline attentive des séries n'existent dans ce déballage de matériaux. Vous me saisissez à Timproviste ; vous devez donc accepter, sans vous plaindre, Tincohérence probable de cette leçon.

— Entendu, à condition cependant que vous ne nous fassiez pas languir.

Durtal sortit et revint, au bout de quelques instants, avec une liasse de cahiers.

— Voyons, fit-il, par où commencer ? par ceci d'abord, n'est-ce pas, queToblature n'est nullement, comme on le croît, une invention Bénédictine. Elle a fructifié avant qu'elle ne fût implantée dans notre institut, chez les Prémontrés, chez les Templiers, dans d'autres Ordres ; on pourrait affirmer qu'elle a été dans le sang du Moyen- Age, tant elle répondait au concept religieux de cette époque.

On la trouve, en tout cas, au vi* siècle où Séverin, Abbé d'Agaune, — Tun des deux saints de ce nom qui servent de patrons à la bonne église saint Séverin de Paris, — régit une sorte de communauté où hommes et femmes vivent dans des maispns séparées et mènent une existence quasi-monastique, sans se lier par des vœux; on la trouve également, au siècle suivant, instaurée par les règles de saint Isidore et de saint Fructueux. Ce dernier décrète que si un laïque se présente dans l'un de ses monastères avec sa femme et de petits enfants, il sera, lui et les siens, assujetti aux règles suivantes : lisseront, les uns et les autres, soumis à la juridiction de l'Abbé qui disposera de leurs biens ; ils n'auront, de leur côté, à se préoccuper ni du vivre, ni du vêtement. Il leur sera interdit de causer ensemble sans permission; toutefois*

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les enfants pourront voir leurs parents quand ils voudront, jusqu'au moment où ils seront en âge d'être formés aux coutumes du cloître.

Ajoutons, toujours en guise de préface, que les oblats sont désignés dans les chroniques et les nécrologes monastiques sous les noms: « d'oblatî, d'ofFerti, de datî, de donati, de familiares, de commissi, de paioti, de fra* très conscripti, de monachi laïci » et que les documents que j'ai recueillis sur leur compte sont extraits des Annales Bénédictines de Mabillon, des Annales de Camaldule de MitEarelli, du Glossaire de la basse et de k médiocre latinité de Du Gange, surtout d'un travail d'ensemble de Dom Ursmer Berlière, paru, en 1886 et 1887, dans le Messager des fidèles, la petite revue Bénédictine de Mavedsous; malheureusement, dans cette étude, dense et fouillée, la confusion est visible entre les oblats, lesconvers et les reclus; et il est, en effet, difficile de les différencier T leur vie étant souvent identique et les textes usant parfois de termes qui s'appliquent indifféremment aux uns et aux autres ; et, de même pour lesoblates désignées souvent sous les vocables.» d'oblatae, de conversas, d'inclusas ».

Pour Cîteaux, j'ai découvert quelques indications spéciales dans Manrique et Le Nain, dans les Annales d^Aiguebelle, dans l'intérieur des abbayes Gisterciennes, au xni= siècle, de d'Arbois de Jabainville; j'ai déniché aussi des notes dans d'autres bouquins ; c^est une salade mais moins bien retournée que celle que notre sœur roblate vous a préparée tout à l'heure.

Ces précautions oratoires...

^ C'est le mot! interrompit M"* de Garambois,en riant.

— Ces précautions oratoires prises, je vous déclarerai qu'il y eut deux sortes d'oblats.

Ceux qui habitaient dans le cloître et ceux qui habitaient dans ses alentours.

La législation Cistercienne est à peu près muette sur les seconds ; elle ne s! occupe guère que des premiers et encore est-ce à la cantonade.

Elle appelait de préférence les oblats intérieurs des familiers pour les distinguer de ceux qui restaient dans le monde et n'étaient pas astreints au célibat. Ils recevaient avec la tonsure, un costume à peu près semblable à celui des nioines, prêtaient vœu d'obéissance et ne pouvaient changer de maison, sans Tautorisation du père Abbé ; mais ce genre de vie bâtarde devint une cause de dissipation pour les cloîtres et le Chapitre général de 1233 les astreignit aux trois vœux de religion comme les pères; — et celui de 1293 les supprima. Ils ont été rétablis depuis; — mais je me perds dans mes notes, poursuivit Durtal qui remuait ses paperasses. Je passe, nous les rechercherons plus tard, s'il le faut.

Chez les Bénédictins proprement dits, les renseignements sont nombreux mais combien de fois trop brefs !

Nous savons qu'à la fin du vm* siècle, saint Ludger endossa l'habit et la coule au Mont Cassin et qu'il y demeura deux ans et demi, sans s'y attacher par aucune profession monastique ; le même cas se présente, le siècle suivant, à l'abbaye de Fulde. Contran, le neveu de l'Abbé Raban-Maur, bien qu'il ne fût pas lié par les vœux conventuels et qu'il ne fût par conséquent qu'un oblat ou un familier, fut chargé par son oncle de la direction d'un prieuré dépendant de Tabbaye — ce qui prouve, entre

parenthèses, que les oblats n'étaient pas moins considérés, au point de vue religieux, que les profès, à cette époque.

Enfin, tout en ipentionnant les abus qui résultaient de l'oblature de gens qui se réfugiaient dans les monastères pour échapper aux servitudes des armées, un capitulaire de Charlemagne autorisa les laïques à résider, en faisant donation de leurs biens, dans le cloître de saint Vincent de Voltume.

Au rx* siècle, au synode d'Aix-la-Chapelle, saint Benoit d'Aniane tenta d'interdire l'entrée des oblats dans les ascétères, mais son avis ne prévalut pas, car nous voyons en ce même temps des laïques et des clercs séjourner, après avoir revêtu le froc, dans les agrégations du Mont Cassin, deFulde, de saint Gall; et, dans cette dernière, l'oblature prospérait, régulière et nombreuse, cent ans après.

Mais ce fut surtout à partir du xi* siècle, qu'elle prit une incroyable extension. Quelle était Texistence de Toblat dans les cloîtres ? nous n'ignorons pas qu'il naquit avant le convers mais sur la façon même dont il vécut, au milieu des pères, nous en sommes réduits à des bribes de documents.

A Hirschau, dans la Forêt noire, cinquante oblats remplissaient le rôle qui fut plus tard dévolu aux convers. Ils aidaient à construire les bâtiments, à défricher, à moissonner, et soignaient les malades. Ils semblent bien avoir été les premiers frères-lais, les « converti, les barbati » des cloîtres ; puis, quand ces frères furent créés et organisés, ils durent commencer à occuper cette situation mitoyenne, entre les pères et les convers, qu'ils ont gardée.

Les oblats que Ton appelait « paioti » au xiv* siècle, subissaient un noviciat de deux ans ; on ne leur accordait pas le titre de frère et ils conservaient le nom et la tenue qu'ils portaient dans le siècle ; ils ne s'engageaient que par les vœux de stabilité et d'obéissance et, de même que les convers, ils n'avaient place, ni au chapitre, ni au chœur. Par contre, ils étaient admis au réfectoire où ils détenaient une place à part et ils profitaient de toutes les immunités et de tous les privilèges de l'Ordre.

— Alors, ils n'avaient pas de costume ? demanda M"* de Garambois.

— Attendez, répliqua Durtal qui fouillait dans ses papiers. D'après cette note sur les paioti que j'ai tirée de l'histoire de Tabbaye de saint Denys de M™* Félicîe d'Ayzac, ils n'avaient pas, en effet, de costume ; mais voici d'autres documents qui avèrent qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Dans son livre des coutumes de Cluny, Ulric voulut que les oblats fussent affublés d'une livrée spéciale et le concile de Bayeux, cité par du Cange, exigea qu'ils eussent un signe distinctit sur leurs habits; de son côté, Mittarelli, dans ses Annales deGimaldule, pense que les oblates de cette branche de l'Ordre Bénédictin, s'attifaient d'une tunique et d'un scapulaire blancs et d'un voile noir; enfin, parmi les planches du dictionnaire des Ordres monastiques d'Hélyot figure un oblat bénédictin en costume. Il est accoutré d'une robe plus courte que celle des religieux et couvert d'un capuchon qui n'attient pas au vêtement ainsi que celui des moines — en somme ce capuchon est un bonnet mais moins pointu que la coiffure des pères.

— - Oui, mais dans cette congrégation d'Hirschau

que vous signaliez tout à l'heure, les oblats ne dépouillaient pas la défroque séculière, dit M. Lampre, et ils n^arboraient pas, par conséquent, l'uniforme dont vous parlez.

— C'est un peu la bouteille à l'encre; les Coutumes ont changé suivant les abbayes et suivant les siècles. II est évident aussi que les obligations des oblats dans les cloîtres varièrent, selon leur capacité et selon les âges; le labeur manuel était réservé aux illettrés et les travaux intellectuels étaient au contraire destinés à ceux qui pouvaient rendre des services, comme traducteurs, comme copistes, comme écrivains ; le bon sens l'indique; les uns étaient de pseudo-convers et les autres de pseudo-pères.

Plus tard, au xvf siècle, « les Déclarations de saint Maur » nous apprennent encore que chaque abbaye de fondation royale possédait un moine appelé « oblat ou lay » dont la nomination appartenait au Roi. Il y envoyait généralement un vieux soldat infirme ou blessé; ses fonctions consistaient à sonner les cloches, à balayer l'église, à en ouvrir et à en fermer les portes ; c'était un simple domestique ; l'abbaye lui assurait le vivre, le coucher et les nippes ou bien il recevait, à son choix, une pension montant de soixante à cent livres. Ce genre d'oblat disparut, en 1670, époque de la fondation de l'hôtel des Invalides.

— Vous avez été les ancêtres des Invalides ! s'exclr ma M. Lampre.

— Et des petits séminaristes aussi. La vieillesse < l'entance, les deux extrêmes ; car le chapitre 5 9 de la Règl traite des enfants offerts par leur parents aux cloîtres

et, en eflFet, pendant des siècles, les Bénédictins ont élevé des petits oblats dans leurs maisons ; c'était une pépinière de futurs moines ; à Theure actuelle, ce système est tombé en désuétude, dans notre pays ; mais il subsiste encore, à ma connaissance, dans une abbaye de l'obédience de Dom Guéranger, à saint Dominique de Silos, en Espagne.

— C'est malheureux pour les cérémonies et surtout pour le chant de n'avoir plus de petits garçons dans les cloîtres, fit M*** de Garambois.

— Evidemment, mais les pensionnats sont un sujet de dissipation et de bruit dans les monastères qui ont besoin de silence et de paix. Ce genre d'oblats n'ayant aucun rapport avec ceux qui nous intéressent, je ne m'y attarderai pas davantage et, pour en finir avec les autres, je note queToblature claustrale s'est continuée jusqu'à la fin du xvm" siècle. Nous rencontrons encore, à cette époque, des oblats au MontCassin, à Subiaco, en Allemagne, en France, où ils furent supprimés avec les moines par la Révolution.

L'oblature a repris naissance avec Dom Guéranger lorsqu'il a rétabli, à Solesmes, l'Ordre Bénédictin.

A l'heure présente, les oblats vivant dans Tin térieur des couvents ont le choix entre endosser l'habit monastique et alors leur vie est la même que celle des pères, ou garder le vêtement séculier et alors leur existence esjt celle des retraitants et des hôtes. M. Cartier, qui Jt;r4j: duit sainte Catherine de Sienne et Cassien, écrit unai?î§ de fra Angelico et de densgSj^^u^figqf/l'ajrî |re%iç^x, a demeuré de lasort^,èq lajîflçg^^L'Bffii^ï^'frJÎ^^ '^î^i^^^i àSolesipç^ noia^rj'' ' L-^jjoaDru ,o:^n3:aizj ^ .^^jI ;.•. ^:r;q

Voilà, grosso modo, les informations que j'ai recueillies sur les oblats de l'intérieur des cloîtres. Passons maintenant à la deuxième classe des affiliés, à ceux qui résidaient près ou dans les alentours des prieurés et des abbayes.

Cette classe peut se subdiviser en plusieurs séries.

Ceux qui prêtaient le serment d'obéissance et ne souscrivaient à aucune convention pécuniaire. — Ceux qui s'asservissaient au monastère, tout en restant dans leur famille et conservant la propriété et Tusage de leurs biens, à condition de payer un cens dont le taux était fixé par l'Abbé. — Ceux qui faisaient donation de leur Uvoir à Tabbaye qui le leur rendait à titre de bénéfice, ou leur en laissait l'usufruit, ou leur octroyait en échange la subsistance dans leur propre logis.

— Je m'y perds ! s'écria M"° de Garambois.

— Mais non, écoutez; ily avait ceux qui payaient et ceux qui ne payaient pas.

Pour ceux qui conservaient leur argent, ça va tout seul ; — pour les autres ce sont seulement les conditions qui varient ; les uns soldaient un impôt, les autres ne concédaient que la propriété de leur pécune tout en en gardant la jouissance, leur vie durant ; les autres ne donnaient d'une main que pour reprendre de J'autre ; les derniers enfin pratiquaient un échange et, ici, j'appelle votre attention sur ces contrats de réciprocité qui sont absolument les mêmes que ceux usités pour les reclus^. ■ '^'

A Cîteaux, j'ai découvert un procédé différent encore; les oblàts-^ariés aliôuâiem à l'abbàye qui les entretenait pendant leur existence, une sorte de pension de retraite^

car leurs biens retournaient au monastère, moitié au décès du mari et moitié au décès de la femme.

La première catégorie de ces oblats extérieurs, àt ceux qui ne signaient aucun engagement financier et n'étaient liés que par le vœu d'obéissance, fut k pks nombreuse au xi* et au xn* siècles. On note ces oblats des deux sexes installés près des principaux centres des congrégations de Cluny et d'Hirschau.

La seconde catégorie, celle des gens qui s*asscrvissaient moyennant un cens et en continuant à être domiciliés hors des clôtures, se nomma en termes vulgaires «. les serfs des quatre deniers ». Le glossaire de Du Cange nous fournit des renseignements détaillés sur leur compte. Le rite de la cérémonie était une imitation de l'asservissement féodal.

Le postulant se présentait, nu-pieds, avec une corde quelconque, quand ce n'était pas celle de la cloche, enroulée autour; du col ; il se plaçait sur la tête quatre deniers qu'il déposait ensuite avec ses armes sur l'autel; et, prosterné devant PAbbé, il lui jurait obéissance, les mains jointes entre les siennes ; les femmes abandonnaient d'habitude, en signe de féauté, un bijou sur l'autel; et une charte contenant les raisons et les clauses de cette sujétion était ensuite classée dans les archives de l'abbaye. .

En voici une transcrite par la petite Revue Bénédictine et extraite du cartulaire du cloître autrichien de Melck* Elle rçitignte; au xiii® siècle.

c( Qu'il soit porté à la connaissance de tous, les fidèles que les parents d'Adéliaïde, entièrement libres et nobles et n'ayant jamais été attachés à aucun homme

par les liens du service, se sont oflfertsàDieu, à la sainte Croix et à saint Pancrace, dont les reliques reposent dans ce monastère consacré en Thonneur des saints apôtres Pierre et Paul et de saint Coloman, martyr, sous TAbbé Conrad et son successeur Dom Réginald, à raison de payer un cens annuel de cinq deniers dans ce monastère ; i condition également de trouver auprès des saints susmentionnés une maison de refuge si jamais Ton tentait de les réduire en servage. Les témoins tant défunts que survivants sont inscrits dans le cartulaire dudit monastère. »

— Ce n'est plus quatre, c'est cinq deniers que ceuxlà payent, remarqua M. Lampre.

— Oui, il est probable que les seigneurs et gens riches acceptaient l'augmentation de ce genre d'impôt ; les quatre deniers étaient sans doute le minimum exigé ; je le pense du moins. Je continue :

Parfois même des seigneurs affranchissaient leurs serfs, sous la réserve qu'ils acquitteraient une redevance à une abbaye.

Voici un modèle de cette sorte de charte ; — celle-là date du xi* siècle et provient du Trésor des Anecdotes de Bernard Pez.

^ Adelard donne à l'abbaye de saint-Emmeran, à Ratisbonne, sa propre serve Théoburge avec ses deux fils Hadold et Enold, à la condition que cette serve paiera, chaque année, la somme de douze deniers à Tautel de saint-Emmeran et ses deux fils, à la mort de leur mère, un cens annuel de six deniers. »

Quant à la troisième série, celle des bénéficiaires et des usufruitiers, elle parait avoir été nombreuse et jus-

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tifiée surtout par ceci, qu'en dehors même du désir de participer aux prières des moines, les oblats voulaient obtenir le droit de sépulture au cloître, après leur trépas.

Et les promesses des Abbés à ces affiliés n'étaient pas vaines. La preuve est qu'au xu* siècle, entre les deux abbayes d'Admont et de Salzbourg il fut convenu que dès que Ton aurait appris le décès d'un oblat dépendant de l'un ou de l'autre de ces couvents, on sonnerait le glas et Ton réciterait pour l'aide du défunt les six psaumes : Verba mea — Domine ne in furore — Dilexi — Credidi — De Profundis — Domine exaudi — puis l'oraison Dominicale, le verset « A porta inferi » et l'oraison « Absolve Domine » et cela pendant sept jours, consécutifs, sans préjudice d'une messe conventuelle et de six cierges brûlés pour le repos de son âme.

— Ah bien! s'exclama M. Lampre, vous pouvez, sauf votre respect, vous taper, si vous vous imaginez que la congrégation de Solesmes reprendra en votre honneur ces us charitables d'antan !

Durtal rit.

— Nous n'en réclamons pas tant, n'est-ce pas, ma sœur Toblate ?

— Pourquoi pas ? cette coutume me semblerait à moi très naturelle ; mais avec tout cela, nous ne voyons pas bien quelles étaient, en dehors des taxes d'argent, les obligations de l'oblat.

— Elles ont varié suivant les monastères ; cependant une condition, sine qua non, figure sur toutes les cédules d'oblature, celle de l'obéissance.

— Et vous ne la formulez même point maintenant !

s'écria M. Lampre. Cette clause, la seule exigée, la seule dont on soit sûr, n'est même pas mentionnée sur vos rituels d'oblature; non, je vous l'ai dit, lorsque vous m'avez demandé pourquoi, — moi qui suis un des plus anciens commensaux du Val des Saints, — je n'étais pns votre confrère en saint Benoît, l'oblature, telle que les moines contemporains la conçoivent est une véritable blague 1

— Oh ! protesta M"* de Garambois.

— Parfaitement et retenez bien ceci, tous les deux y Il n'y a rien à tenter avec les Bénédictins de France. Pour développer le rameau d'un Ordre, il faut d'abord Faîmer et ensuite avoir l'esprit de prosélytisme. Les Franciscains ont cela et leurs tertiaires sont pour eux de réels frères. La glorieuse paternité Bénédictine n'acceptera jamais que l'on se rapproche trop d'elle. Vous ne voulez pas me croire... vous verrez... vous verrez.

— Je poursuis, reprit Durtal, — qui ne jugea pas nécessaire de répondre ; — quelquefois, le vœu de chasteté était joint à celui de l'obéissance ; et remarquez que ces vœuîî étaient, ainsi que ceux des profès, perpétuels. Ceux qui s*en déliaient étaient envisagés tels que des renégats et pouvaient être contraints par les lois ecclésiastiques de rentrer sous l'obédience de leurs supérieurs. Ce cas s'est produit à l'abbaye de saint Sauveur, à SchafFouse. Dudonj unoblat — celui-là vivait dans l'intérieur delà maison — rejeta, au beau jour l'oblature, reprit ses biens et quitta le cloître. L'Abbé en appela au Pape Urbain II qui menaça Dudon de le retrancher delà communion des fidèles, s'il ne rétractait pas son apostasie et son sacrilège. Un synode fut réuni, sur les ordres de

Sa Sainteté, à Constance pour juger le coupable qui fut condamné à réintégrer l'abbaye, à restituer, sans esprit de retour, ses biens; et il dut, en 5us, accomplir la punition que lui infligea pour son crime le père Abbé. On n'y allait pas de main morte en ce temps-là !

— Oui, je saisquelesoblats étaient considérés comme personnes ecclésiastiques par le droit canon, et qu'ils étaient dotés du privilège de l'exemption de l'Ordinaire, dit M. Lampre. Et la liturgie de la prise d'habit et de la profession avez-vous enfin déterré des renseignements sur elle ?

— Pas encore; il résulte cependant d'un texte de^ Mittarelli que, chez les Camaldules, les professions des oblats étaient souvent identiques à celles des moines, avec cette différence néanmoins que l'Eglise ne les reconnaissait pas solennelles et indissolubles.

Ajoutons, pour achever ce déballage un tantinet incohérent de notes, que les oblats pouvaient être célibataires ou mariés, laïques ou prêtres; que les oblats pouvaient dépendre d'un couvent de -femmes et les oblates d'un couvent d'hommes. Là, les informations abondent. Pour indiquer une source, vous lirez, dans les Annales de Mabillon, qu'un certain nombre d'oblats avait fait à l'Abbesse de sainte Félicité, à Florence, promesse d'obéissance, de conversion des mœurs et de continence.

— Il ressort de tout cela, Monsieur mon frère, que c'était chose fort sérieuse que Toblature au Moyen-Age.

— Mais oui et les Papes la tenaient en haute estime. Tenez, écoutez cette phrase d'une bulle d'Urbain II adres' séc à l'Abbé d'Hirschau : « L'Oblature ne mérite que des

éloges et est digne d'être perpétuée par la raison qu'elle est une reproduction de l'état primitif de l'Eglise. Nous Tapprouvons donc^ nous l'appelons un institut saint et cathoHf^ue et nous la confirmons. »

Sa Sainteté Léon XIII n'a donc fait que répéter les éloges de s6n prédécesseur du xi* siècle lorsqu'il a, dans un bref rendu, le 17 juin 1898, sur la demande deDom Hildebrand de Hemptinne, Abbé de saint Anselme à Rome et Primat de l'ordre de saint Benoît, prôné rétablissement des oblats Bénédictins et déclaré qu'il fallait l'aider et le propager.

Tels sont les documents que je possède sur la classe des oblats de l'extérieur ; j'ai vidé mon sac, Mademoiselle ma sœur ; ne m'en demandez pas plus.

— Mais si, parlez-moi plus spécialement des oblates ; vous pouvez bien penser que c'est à elles surtout que je m'intéresse.

— Vous en savez autant que moi puisque, je vous Y ai dit> aucune différence n'a existé entre elles et les oblats de l'autre sexe. — Allons, vous avez de la chance, poursuivit Durtal qui fouillait, en lui répondant, dans ses papiers. — Voici des extraits qui les concernent et que j'ai copiés à la bibliothèque de l'abbaye, dans les Annales de Mabillon.

Dès le vu* siècle, on trouve ces affiliées près des cénobies ; mais c'est surtout au x** siècle qu'elles abondent, à saint Alban, à saint Gall, surtout; au xi®, elles s'attachent aux monastères de la Souabe et, en France, elles foisonnent, A Flavigny, la mère de Guilbert, Abbé de Nogent, se retira dans une cellule construite près de l'église; à Verdun, la mère de saint Poppon de Siavelot et la bien-

heureuse Adelwine vinrent se fixer auprès du couvent de saint Vanne. Sainte Hiltrude résida près de Tabbaye de Liessies dont son frère Gondrade était l'Abbé ; les deux sœurs de saint Guillaume habitèrent auprès de son monastère de Gellone. Les chroniques de saint Gall nous ont conservé les noms des Wiborade, des Richilde, des Wildegarde. Sainte Wiborade, la plus connue, se réfugia près de l'abbaye où son frère Hitton s'était fait moine ; elle apprenait le Psautier, reliait les manuscrits et tissait les étofies des bélamies et des robes. La mère du bienheureux Jean de Gorze, le réformateur des cloîtres de Lorraine, tut admise à loger dans un bâtiment contigu à la clôture dans laquelle était interné son fils ; elle recevait lé vivre des religieux et s'occupait, de son côté, découdre et de réparer les vêtures.

La plupart d'entre elles étaient oblates et recluses, à la fois, et si vous voulez mon avis net, eh bien, pour moi, plus j'y réfléchis et plus je suis convaincu que la première torme de Toblature a été la réclusion ; et, ici, je suis en mesure de vous citer sans arrêt des noms : Walburge qui, avant d'avoir été Abbesse à Juvigny, avait été^ Tune des oblates recluses de Verdun ; Gibeline qui demeurait, dans les mêmes conditions, près de Tascétère de saint Faron de Meaux et Hodierna près de celui de saint Arnoul, à Metz ; mais la litanie de ces pieuses femmes. Bénédictines et séquestrées, serait dépourvue de profit.

— Il est, en effet, fort difficile, dit M. Lampre, de discerner celles des oblates qui furent recluses de celles qui ne le furent point.

— Pour la majeure partie, c'est impossible ; cependant, d'autres ne peuvent certainement figurer au nom-

ïS4 LOBLAT

bre des prisonnières, par exemple Agnès, rimpératrice d'Allemagne, au xi^ siècle, qui fit oblaiion au monastère de Fructuaria ; elle y passait ses journées dans la prière, confectionnait des habits pour les paurres, soignait les malades et les visitait fréquemment. Puisqu'elle quittait son couvent pour remplir ces œuvres de miséricorde, elle n'était pas recluse.

En général, les oblates,qui étaient souvent des mères ou des sœurs de religieux désirant vivre auprès de leur fils ou de leur frère, lavaient et reprisaient le linge de la communauté, brodaient des ornements sacerdotaux, br briquaient des hosties et d'aucunes pansaient les infirmes des environs. Elles se couvraient d'habitude de la robe monacale et d'un voile noir.

Autre note, continua Durtal et toujours extraite de Mabillon. A Fontenelle, lors de l'invention du corps de saint Vulfran, les Bénédictins confièrent la garde de ses reliques à une dame qui avait renoncé au monde et revêtu un habit religieux.

— Savez-vous que c'est flatteur pour nous de compter parmi nos ancêtres une Impératrice d'Allemagne, die, en souriant, M"* de Garambois.

— Oh ! elle n'a pas été la seule ; elle a eu pour frères obkts de nombreux monarques. Louis le Débonnairefut oblat de saint Denys ; le roi Lothaire, de saint Martin de Metz; Garcias, roi d'Aragon, de saint Sauveur deLeire; le roi des Germains Conrad, de saint Gall; Alphonse, souverain de Castille, de Sahagun ; le roL de France, Louis le jeone, du monastère du Chiristde Cantorbéry; îe roi saint Henri, votre patron, de saint Vanne de Verdun,,.

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— Cétait sans doute plus honorifique que réel, remarxjua M. Lampre.

— C'est possible ; mais il n'en demeure pas moins acquis que l'oblature fut assez bien fréquentée ; du coup, c'est clos, la séance est levée; je réemballe mes notes.

— Eh bien, et sainte Françoise Romaine, notre patronne, que vous avez oubUée ?

— Tiens, c'est vrai ; elle fut une grande sainte et une admirable visionnaire ; mais son œuvre, rattachée à la branche des Olivetains, est un peu spéciale et n'a plus qu'un rapport déjà lointain avec les oblats vivant autour et dans l'intérieur du cloître.

Ses oblates, à elles, furent de véritables religieuses, menant la vie conventuelle et formant un ordre à part voué au traitement des grabataires. Vous en connaissez les règles; elles sont encore suivies parles moniales de la Tour des Miroirs qui se sont perpétuées à Rome, depuis sa mort.

Quatre Carêmes par an ; hors ce temps, trois jours de là semaine mais seulement au dîner, permission d'user d*alimentsgras. Jeûne les vendredis et samedis; six heures desommeil en tout; elles ne sont pas cloîtrées etpeuvent sortir pour distribuer des secours aux nécessiteux et aux aUtés, mais c'est toujours en voiture fermée ; elles ont conservé le vêtement des veuves, tel qu'il était au temps de la sainte ; elles pratiquent l'office divin et travaillent en cellule ;

Mais j'y pense ; pourquoi, amoureuse comme vous l'êtes de l'oblature, n'êtes-vous pas entrée dans ce couvent ou, si vous jugiez le climat de l'Italie hostile, ne vous êtes-vous pas étabUe religieuse en France, où une

congrégation similaire existe à Angers et à Paris « les Servantes des Pauvres, oblates régulières de saint Benoît » ?

— Merci, moi, je suis de la communauté de Solesmes; je n'ai rien à démêler avec ces ramilles entées sur le tronc de saint Benoit ; ce ne sont pas des Bénédictines proprement dites.

— Bah!

— Je vous fais compliment, ma nièce, fit ironiquement M. Lampre ; vous êtes une digne fille de l'agrél^mon de France. Hors d'elle, point de salut ; ne sont Bénédictins que ceux qui relèvent de Solesmes.

— Evidemment.

— Eh bien, et les Bénédictines de Jouarre qui ont restauré une abbaye d'une certaine célébrité et d'une certaine ancienneté, je pense, ce ne sont pas des Bénédictines ?

— Elles sont indépendantes, tiennent des classes, chantent mal lofficè, ne sont pas dirigées par des pères Bénédictins. Ce n'est point cela.

— Et le prieuré des Bénédictines du Saint-Sacretnem de la rue Monsieur, à Paris?

— Ce sont des Sacramentines.

— Mais saperlotte 1 s'exclama M. Lampre; elles observent plus exactement la règle de saint Benoît que vos jeunes Bénédictines; elles ont le service de nuit, le maigre plus iréquent, et elles chantent le plain chant, d'après la méthode de Dom Pothier, que voulez-vous de plus ?

— Rien, sinon que l'office divin n'est pas leur unique fonction; tout est là.

LOBLAT 157

— Voilà, dit M. Lampre s'adressant à Durtal, voilà les idées que ma nièce a rapportées de son séjour auprès des cloîtres !

Durtal riait de cette dispute entre l'oncle et la nièce ; ce n'était pas d'ailleurs la première à laquelle il assistait.

Toutes les fois qu'il s'agissait de l'Ordre de saint Benoît, les querelles commençaient entre ces deux êtres, chacun finissant par exagérer ses opinions, pour exaspérer l'autre ; la vérité était que M"* de Garambois rééditait, en les prenant au sérieux, les théories du père Titourne, ce toqué dont tout le monde se gaussait au Val des 'Saints ; de bonne foi, elle et lui, s'imaginaient rehausser le prestige de la congrégation de France, en rabaissant les autres*

— Avec ce système-là, s'écria M. Lampre, Ton en arriverait à refuser le droit d'endosser la coule noire aux Bénédictins de la Pierre-qui-vire, qui ont été fondés, eux, par un saint ; et cependant les fils du P. Muard, rattachés à la congrégation du Mont-Cassin, suivent la primitive observance, s'éveillent dans la nuit pour les Matines et les Laudes, pratiquent l'abstinence par tous les temps; leur régime est à peu près aussi dur que celui des Trappes; et, en outre de l'office divin, ils prêchent, ils défrichent les âmes dans le Nouveau-Monde ; ils sont, en un mot, les plus fidèles disciples de saint Benoît. N'est-ce pas vrai ?

— Oui, répondit Durtal; mais je vous avoue que, personnellement, l'idéal surélevé de Dom Guéranger m'enchante. Je ne vois pas Futilité pour les Bénédictins de prêcher et d'enseigner. Il y a des Ordres particuliers, dont c'est la tâche; d'autre part, des Ordres pénitentiels

IS8 l'oblat

figurent dans la lignée même de saint Benoît ; les moines noir$ n'ont donc pas à faire double emploi avec eux. Dom Guéranger a limité leur mission et précisé leur but; il les a marqués d'une empreinte originale, en les difiérendant justement d'avec les autres instituts.

Sa conception de 1' « Opus Dei », des messes, des heures canoniales exécutées avec art, célébrées en grande pompe, cette idée du luxe pour Dieu est, selon moi, très belle; il siérait que les moines, chargés de îa réaliser, fussent en même temps des artistes, des savants et des saints ; c'est beaucoup demander, je le sais ; mais enfin, en tenant même compte du déchet, l'œuvre n'en est pas moins magnifique !

— Voilà donc, s'écria M"* de Garambois, quelqu'un qui rend justice à Dom Guéranger !

— On juge l'arbre par ses produits, répliqua M. Lampte. Qu'est-ce que la congrégation de France a donné ?

-^ Comment, ce qu'elle a donné mais ? vous ne l'ignorez pas plus que moi ! faut-il donc répéter que Dom Guéranger a restauré les étudesliturgiques, DomPothier le plain-chant, et Dom Pitra la symbolique, en réunissant son Spicilège qui forme des volumes précieux pour quiconque veut comprendre l'âme et l'art du Moyen- Age ; enfin il existe du père Le Bannîer une traduction en wn vieux français vraiment exquis des Méditations de saint Bonaventure : c'est aussi fort, dans son genre, que les Contes drolatiques de Balzac.

— Et maintenant ?

— Maintenant ! dame, je ne suppose pas pourtant que l'Ordre soit à bout de sang. En tout cas, il peut revendiquer un maître livre, « le Traité de l'oraison » de

LOBLAT 159

Madame l'Abbesse de sainte Cécile ; rappelez-vous, entre autres inoubliables pages, celle où elle explique les degrés de la vie mystique par les phrases du Pater, prises à rebours, c*est-à-dire, en commençant par la dernière pour finir par la première. Un autre volume très bien renseigné, très lucide et, qui plus est, écrit dans une langue musclée, toute moderne « Le livre de la prière antique »,parDom Cabrol, prieur de Farnborough, est à citer aussi ; eh bien mais, il me semble que c'est déjà quelque chose !

— Mon cher, désirez-vous connaître mon opinion, eh bien, vous et ma nièce, vous n'êtes pas au fond des Bénédictins, vous êtes des Guérangistes !

— Tiens, voilà qu'on se dispute sur notre dosl dit le père Felletin qui entra.

— Asseyez-vous, père.

— Et j'apporte le café, fit M"** Bavoil ; vrai, repritelle, s*adressant au moine, vous arrivez à temps. J'entends de ma cuisine ce que Ton peut appeler un chinage d^e vos frocs.

'— - Voyons, de quoi, M. Lampre nous accuse-t-il : encore ?

— De tout, répondit M"' de Garambois. Il vous reproche de ne pas fournir de fruits, d'être dévorés par la superbe en vous croyant les seuls Bénédictins du monde; il se plaint enfin que vous ne suiviez pas les règles du Patriarche.

— C'est bien des griefs à la fois. Les fruits ? mais l'arbre ne fut point stérile, je pense ; vous n'avez qu'à ouvrir, pour vous en assurer, la Bibliographie des Bénédiains de la congrégation de France, éditée par Dom

LOBLAT

CabroL — En histoire, vous trouverez les doctes et les patients ouvrages de Dom Chamart et de Dom de Fonneuve, — en hagiographie, des vies de sainte Cécile, de saint Hughes de Cluny, desainte Françoise Romaine, de sainte Scholastique, de saint Josaphat, — dans le Monasticum, les moines d'Orient de Dom Besse, — dans la liturgie, les savants articles de Dom Plaine, — dans la paléographie musicale, les travaux de Dom Mocquereau et de Dom Cagin, — dans la symbolique, les magistrales études de Dom Legcay.

— Oui, celles-là, je les connais, dit Durtal ; ces travaux sur le sens allégorique des Ecritures sont, en effet, médullaires et saisissants ; malheureusement, ils sont épars en des brochures et des tirés à part de revues ; aucun éditeur, pas même les cloîtres qui disposent d'une imprimerie, tels que Solesmes et Ligugé, n'ont eu le courage de les réunir et ce serait pourtant autrement glorieux pour la renommée de l'Ordre que ces vies de saints dont vous parlez !

— La superbe ? reprit le père Felletin. Ne la confondezvous pas avec Tesprit de corps qui est une fierté mal placée, injuste quelquefois mais qui est issue de la solidarité de gens vivant ensemble, enfermés, et dont le champ de vision est fatalement restreint. Dans l'armée, le dragon s'estime supérieur au cavalier du train et le tringlot, parce qu'il monte à cheval, sejuge fort au-dessus du fantassin. C'est inévitable ; il faut, pour faire aimer l'état sur lequel on dirige des néophytes, les persuader qu'il est le plus beau et le meilleur de tous. Ce n'est pas bien méchant, en somme.

— Non, et c'est inéluctable, dit Durtal. Il y a dans

LOBLAT l6l

les Ordres, quels qu'ils soient, un microscope spécial qui change les fétus en poutres. Un mot, un geste insignifiant, sans portée autre part, prend des proportions inquiétantes dans un cloître; on rumine sur lés actes les plus simples pour y loger des dessous; la critique la plus bénigne, la plaisanterie la plus inoflfensive, deviennent des attentats. Par contre, il suffit qu^un religieux produise une œuvre quelconque pour qu'aussitôt la gloire du clocher naisse. Il y a le grand homme de monastère, de même qu'il y a le grand homme de province; c'est puéril et c'est touchant ; mais, vous le dites très bien, cela dérive de l'esprit de corps et d'une existence rétrécie et mal renseignée sur les alentours.

— Quant à ne pas suivre les préceptes de saint Benoît, poursuivit le moine qui sourit à la remarque de Durtal, cela est plus grave. En quoi, mon cher Monsieur Lampre, ne les suivons-nous pas ?

— C'est pourtant clair; la règle de saint Benoît, ainsi que la plupart des règles des autres instituts d'ailleurs, se compose surtout d'avis généraux et de conseils. Les points, en dehors des prescriptions liturgiques qu'elle précise comme devant être strictement observés, sont plutôt rares. Or, ce sont ceux-là dont vous ne vous souciez guère. Ainsi, les moines doivent coucher tout habillés et en dortoir, ils doivent réciter Matines, avant l'aube, ils doivent, sauf les malades et les infirmes, s'abstenir de la chair des quadrupèdes, par tous les temps — et vous couchez déshabillés et en cellules, vous récitez l'office après l'aurore et vous mangez de la viande.

— De quadrupède, s'écria M"»» de Garambois, mais alors la volaille qui n'a que deux pattes est permise !

— Il y a belle lurette, fit Dom Felletin, en souriant,

que des accusations de ce genre ont été lancées contre

nous* Sans parler de la querelle de saint Bernard et de

Pierre le Vénérable, à ce sujet, rappelea-vous que dans

\ sa dissertation pour prouverque l'fiémine de vin accordée

1 par jour aux moines était le demi-setier, Dom Claude

' Lancelot, Tun des solitaires de Port-Royal, reprochait

déjà aux Bénédictins du xvii* siècle de tricher sur les

heures des repas ; — ce que nous faisons, nous aussi, en

Carême ; et il déclare que l'on ne doit manger qu'après

l'heure de Vêpres, c'est-à-dire, le soir.

Or^ les Trappistes, si rigoureux pour eux-mêmes, ne peuvent plus supporter cette abstinence. Il est, en effet, impossible de se tenir debout, de deux heures du matin, ' comme eux ou même de quatre heures, comme nous,

sans prendre aucune collation jusqu'à quatre heures du soir ; h tête tourne et les détraquements d'estomac et les névralgies sévissent. Il a bien été nécessaire dès lors de frauder et de situer, en Carême, les Vêpres, avant ' midi, c*est-à-dire avant Theure du repas ; et croyez bien

; que, malgré cet adoucissement, je dispense encore la

plupart de mes novices du jeûne jusqu'à midi. Je leur ' concède, le matin, le frustulum; ne fût-il que d*nne

* goutte de café noir et d'une miette de pain, il suffit

pour empêcher les vertiges et les migraines. Vous ne vous doutez pas combien, dans une existence, privée d'exercice, la santé se débilite surtout lorsque la nourriture est peu succulente, privée de viandes saignantes et alourdie par l'abus des farineux. A la fin du Carême, où le pain même est mesuré et où personne ne mange à sa faim, les caractères sont changés. Tout le monde

s'impatiente et s'énerve ; Ton pèche contre la charité à mesure que les austéritéss'accroissent ; est-ce enviable ?

— Le rosbif lénifie Tâme et le poisson l'irrite ! dit Durtal, en riant.

— Hélas ! nous avons des corps débilités de pères en fils maintenant et leurs infirmités se répercutent sur le moral ; c'est une humiliation que le Seigneur nous inflige ; il est donc prudent de ne point la négliger; sinon alors, il n'y a plus qu*à renvoyer les meilleurs de nos sujets parce qu'ils ne peuvent résister aux jeûnes, ou à muer le monastère en hôpital !

Et puis, vous vous imaginez que les Bénédictins se nourrissent constamment de viandes et c'est absolument faux ; la vérité est que nous usons d'aliments gras, plusieurs fois la semaine, sauf en Carême et en Avent. Ajoutez à ces deux saisons, où nous sommes voués au maigre, les Quaire-Temps, les Vigiles, la Semaine Sainte, d^autres fêtes et vous constaterez que nous pratiquons l'abstinence, les deux tiers de l'année, et endurons au moins une centaine de jeûnes.

En tous cas, ces 'atermoiements que voulut TEglise, qui a également desserré les observances des fidèles, sont prévus par notre règle et amplement justifiés par Tafiaiblissement des constitutions et par une vie sédentaire d'études qu'il serait impossible de mener avec un nutriment de légumes et d'eau.

Remarquez aussi que si je suis très large pour ceux de mes novices dont le tempérament est délicat, je le suis beaucoup moins pour les autres. Je laisse parfaitement le fi'ère de Chambéon, ce trabucaire du Bon Dieu, qui est doué d'une complexion de fer, jeûner tant qu'il

Iveuc, et éclabousser de sang les murs de sa cellule, tant il se frappe. H n'en est pas moins joyeux et dispos, c'est parfait; mais ce genre d'opérations, je l'interdirai tou-

*' jours aux autres, tant qu'il ne me sera pas démontré

qu'ils le subiraient sans dam. )

t — C'est le vendredi que vous vous fustigez, en réci-

tant le Miserere, avec la discipline ?

— Oui, et le mercredi aussi, dans les temps de pénitence ; et chacun est maître d'endosser le cilice, si sa santé le tolère. Nous ne sommes donc pas aussi • exempts de macérations que paraît le croire M. Lampre.

Qpant au système des cellules remplaçant les dortoirs dont parle la règle, il n'a nullement été innové par Dom Guéranger. Il existait déjà, au xv* siècle, dans les congrégations de sainte Justine et de Valladolid et il s'est continué jusqu'à nos jours; le dortoir présente d'ailleurs plus d'inconvénients que d'avantages et il en est de même du coucher, tout habillé ; les moines sont libres d'agir, à ce point de vue, comme bon leur semble ; cependant, pour ceux qui sont peu soigneux de leur personne, la malpropreté qui résulte du non déshabillage permet de désirer qu'on le proscrive; enfin, vous voudrez bien observer qu'en ce qui concerne le changement d'heure des Matines, il consiste en une simple transposition de l'horaire et que nous n'y gagnons pas une minute de repos de plus. Ceux qui se lèvent à deux heures de la nuit, ainsi que les Cisterciens, se couchent à sept heures, en hiver et à huit en été, mais alors ils ont une heure de sieste, après midi. Nous, nous ne nous couchons guères avant neuf heures et nous sommes debout à quatre. Comptez et vous découvrirez que

le sommeil est de sept heares, et qu'il est le même pour les uns et pour les autres.

Et puis, voyez-vous, pour juger équitablement la congrégation de Solesmes, il convient de se référer à ses origines. Dom Guéranger qui la fonda mourut à la peine, après s'être débattu, toute sa vie, dans des questions d'argent; — et il fallait avoir Tâme robuste et gaie de ce moine pour ne jamais désespérer et poursuivre quand même son œuvre! — Eh bien, quand il décéda, il n'était pas encore parvenu à façonner des religieux tels qu'il lesconcevait; il ne réalisa son rêve qu'à l'abbaye des moniales de saînte-Cécile — et ce, grâce à M°* l'Abbesse qu'il avait formée. — Il trépassa et soil successeur Dom Couturier fut un homme excellent mais qui n'avait point l'empan du grand Abbé et les expulsions èurvinrent. Les Bénédictins vécurent dans le village, sans clôture, sans moule claustral possible. Dom Couturier disparut à son tour et, de par l'énergie et l'intelligence du nouvel Abbé, Dom Delatte, les moines, rentrés dans leur monastère, reprirent un train de vie monastique.

Notez, en conséquence, les cahots des débuts, la situation de novices devenus profès, après une existence dispersée aux quatre coins d'un bourg, et avouez qu'après de telles épreuves, la congrégation de France ne s'en est tout de même pas trop mal tirée !

Il y eut un silence.

— Pardon de changer le thème de la conversation reprit le père Felletin qui était devenu soudain grave ; mais vous m'avez troublé avec toutes vos discussionsi et j'oubliais que j'ai de fâcheuses nouvelles à vous annoncer.

léé l'oBLAT

— De fâcheuses nouvelles ?

— Oui, d'abord le père Philogone Miixé a été faippé d'une attaque, ce matin ; le médecin de Dijon est venu ; il assure qu'il en réchappera mais que la tête, qui n'est déjà plus bien solide, y restera-..

— Oh, le pauvre homme l

— Ensuite, le bruit court — et il est malheureusement sérieux — que le Gouvernement va nous supprimer la cure du Val des Saints.

— Il va nommer un curé, ici !

— Oui.

— Mais, s'écria M. Lampre, l'église, qui est à la fois abbatiale et paroissiale,devra donc être scindée en deux : celle du curé, celle des moines ; c'est absurde !

— Hélas!

— Et le père Abbé que pense-t-il de cela ? demanda Durtal.

— • Il est fort attristé, mais quevoulcz-vous qu'il fasse? il ne peut lutter contre la Direction des Cultes et contre TEvèque !

— Ah ! TEvêque est là dedans !

— C'est-à-dire que, lui, subit aussi la volonté du Gouvernement. Il n'aurait pas accompli ce changement de lui-même — il a la main forcée ; c'est du reste un homme âgé et infirme et qui ne veut pas d'ennuis.

— Vous savez, à propos, lança M, Lampre, le joli tour dont il fut victime, alors qu'il était encore grand vicaire dans une autre ville.

-— Non.

•— Un prêtre qui, à tort ou à raison,lui en voulait et l'accusait d'avoir déjà trahi la cause des Ordres religi^x

près du Préfet, fit passer dans les journaux de Paris qui n'y virent que du teu ua écho que reproduisit, à son tour, la presse de province, relatant que M. le vicaire général Triaurault venait d'être nommé Evêque in partibiis d'Haceldania.

— Le champ du traître, celui où Judas se pendit! s'éaia M"* de Garambois,

— Le comique est qu'il reçut de nombreuses visites et de nombreuses cartes le félicitant de son élévatioa à TEpiscopat* Il faillit en crever de rage.

— Il n'y a que la haine sacerdotale pour efectuer de pareilles trouvailles, dit DurtaL

' — Enfin, reprit ie moine, voilà la nouvelle; elle est, vous le voyez, pénible; quel sera le modus vivendi établi entre le curé et les Bénédictins ? je Tignore. Quel sera le nouveau titulaire du Val des Saints? je n'en sais pas davantage ; la seule chose qui soit sûre, c'est que la nomination ne tardera pas.

— Pète, dit M"^ Bavoil qui venait de rentrer dans la salle à manger, est-ce que les paysans ne vont pas protester et défendre leurs moines ?

Le père Felletin se mita rire.

— Écoutez ceci, Madame Bavoil; ici, le père curé ne touche aucun traitement du Gouvert>ement; c'est donc une économie pour les contribuables et, d'autre part, y ne peut — notre règle l'interdit — profiter du casuel auquel tout curé a droit. Donc, on enterre et on marie les pauvres, gratis pro Deo, et l'argent touché des obsèques et des noces de gens qui eurent le moyen de payer, est mis de côté pour acheter du bois que Ton distribue, dès que l'hiTer approche, aux indigents. Le

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paysan est donc privilégié dans ce village ; eh bien, il est si bête, si hostile aux religieux qu'il sera enchanté de leuit voir enlever la cure ; pourquoi? il ne s'en doute même pas; ce ne sera que plus tard, alors qu'il s'apercevra que ce changement atteint sa bourse, qu'il comprendra la bêtise de sa joie.

Quant aux hobereaux, c'est pour eux un triomphe. Us auront enfin un curé à eux, mais j'aime à croire que tant que nous serons là, l'on interdira au baron des Atours et à sa famille de chanter de la musique profane dans notre église...

— C'est à savoir ! s'exclama Durtal ; — allons, une goutte de chartreuse, Mademoiselle ma sœur; comment, vous refusez ?

— Vous êtes féroce ; je pleure, en buvant mon petit verre, tant c'est fort ; et elle accompagna cette plainte d'un sourire angélique, tout en achevant de laper la dernière larme.

— Nous traversons pour l'instant une période d'ennuis, reprit le père Felletin qui restait songeur.

— Qu'y a-t-il encore ?

— Il y a, il y a, que j'ai bien peur d'être obligé de renvoyer le plus intelligent de mes novices, le frère Sourche :

— Pourquoi?

— A cause de ses idées, hélas ! — ce garçon estcompréhensif et érudit et, il est aussi obéissant et pieux ; il a toutes les qualités, mais il rayonne autour de lui l'agitation; il m'effraie, à certains moments, alors que je le vois courir, soufflant comme une machine, dans les corridors; c'est une nature exubérante et capable d'ècla-

ter si on la comprime. J'ai peur, en le gardant, qu'il ne devienne fou. D'autre part, expliquez cela, sa piété très réelle s'accorde avec un scepticisme qui déconcerte. Il est rationaliste dans les moelles; il est de ces gens qui s'attellent sur un texte, avec l'idée que l'on n'est pas bavant si l'on n'arrive à démontrer que ce texte est faux ; et il nie aussitôt qu'il y découvre des actes qui dépassent sa raison. Quand il est arrivé, ici, il était plein des lectures de M^' Duchesne, il citait à tout propos l'histoire de saint Bernard de l'abbé Vacandard. Il lui a soustrait plusieurs miracles! s' écriait-il, avec admiration; nous avons essayé de réagir, mais en pure perte. Or, ce novice trouble les autres avec ses aperçus équivoques et ses marchandages de l'au-delà; et j'estime que, dans l'intérêt même du noviciat, il serait dangereux de le conserver.

Malheureusement, il est sans position, sans fortune, et il serait cruel de le congédier sans avoir d'abord assuré son avenir. Il est décidé à ne pas rentrer dans le monde et persiste à vouloir devenir prêtre ; nous allons donc tâcher d'obtenir son admission dans un séminaire; peutêtre ses nouveaux maîtres réussiront-ils mieux que nous à le sauver de lui-même.

— Mais, dit Durtal, il ne déparera pas du tout le personnel des séminaires, car, vous n'ignorez point — et c'est là, le péril de l'heure actuelle — que les plus intelligents des élèves sont, tous, des rationalistes.

— Hélas ! fit le P. Felletin.

— Cette nouvelle génération, poursuivit Durtal, entend la foi à sa manière ; elle en accepte et elle en refuse ; elle n'a plus confiance dans les leçons de ses

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maîtres; ces jeunes gens sont de ceux qui prennent les lanternes pour des vessies. Le respect humain, l'orgueil, le désir de ne pas paraître plus crédules que les impies, les détraquent. Tous ces gaillards-là ont lu Renan. Us rêvent d'une religion sensée, raisonnable, ne choquant pas le bon sens du bourgeois par des miracles. Ne pouvant nier ceux des Evangiles, car alors ils ne seraient plus catholiques, ils se rejettent sur ceux des Saints et ils retournent, ils torturent, ils forcent les textes afin de tâcher de prouver que les témoins oculaires et que les écrivains qui les narrent, avaient tous la berlue ou étaient, tous, des imposteurs. Ah ! ça nous prépare un joli clergé ! — Et, ce qui est étrange et qui sera la caractéristique de notre époque^ c'est oeci: un mouvement mystique se dessine aauellemem chez les laïques et le mouvement inverse se produit chez les prêtres; eux font à reculons le pas que nous, nous âisoos en avant; les rôles sont renversés. Il finira par n'y avoir aucune entente possible entre les pasteurs et les ouailles i

— Et ce mouvement gagnera les cloîtres, ajouta M. Lampre. Le frère Sourche n'est pas, croyez-le bien, un isolé ; celui-là est tranc et se découvre ; d'autres, plus prudents, tairont ces idées jusqu'à ce qu'ils se sentent en nombre pour oser les exprimer ; un jour viendra où, pour manifester un esprit large et paraître érudit, un mauvais moine renchérira sur le système de démolissage de la nouvelle école. Nous avons déjà les partisans de la très-libre exégèse, les abbés démocrates, nous finirons bien par avoir les frocards protestants !

— Que Dieu nous en pré^rvc! ditDomFdletin.

— Un clergé et des religieux, sans mystique, quels

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trcmpeaux d'âmes moncsl s'éork DurcsJ.. Les moines ii€ seront plus alors que les Conservateurs du Musée des vieilles traditions et des vieilles formules et les prêtres que les commis de l'Intendance céleste, que les employés préposés au bureau des Sacrements.

— Nous n'en sommes heureusement pas encore là, dit le P. Felletin, en se levant de table; mais c'est égal, je ne puis m'empècher de trembler quand j'envisage l'avenir. Qui sait ce que le Seigneur nous prépare?

— Et si la loi sur les associations ne passera pas ?

— Oh ! — et le maître des novices eut un geste d'incrédulité, en les quittant.

— Croyez-vous que ceux-là seront pris au dépourvu quand le Parlement votera cette loi, dit Durtal.

— Les Bénédictins ! clama M. Lampre, ils s'Imaginent que la France les connaît et serait désolée de les voir partir ! quelle illusion L s'ils se doutaient combien ce malheureux pays^ qui les ignore,, se fiche qu'ils demeurent ou fuient, ils en béeraient 1

/liiVHR ctaît venu; le froid sévissait, terrible, au Val des Saints.

Malgré ses cheminées bourrées de bûches et la floraison de ses glaïeuls de feu qui poussaient, en chantant, dans les cendres, la maison était troide car la brise pénétrait par tous les interstices des croisées et des portes. Les bourrelets, les paravents s'attestaient vains ; tandisqueTonse grillait les jambes, le^dos gelait. H faudrait luter toutes les ouvertures, les cacheter ainsi que des bouteilles, avec de la cire dans laquelle on aurait fondu du suif, grognait Durtal ; et M™* Bavoil répondait placidement: calfeutrez-vous dans des couvertures; U n'est pas d'autre moyen pratique de se réchauffer, ici; et elle donnait l'exemple, accumulant sur elle des cloches de jupes, s'embobelinant la tête dans des amas de bonnets et de fichus; on ne lui voyait plus que le bout du nez ; elle avait fair d'une Samoyède; il ne lui manquait que les patins qu'elle avait remplacés par d'énormes sabots, au bec retroussé comme une proue de barque.

Cependant, à force d'entasser, dès l'aube, dans Tâtre, des troncs d* arbres, les chambres, vers les fins d'après*

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midi, finissaient par devenir presque malléables et quasi douces; mais au dehors ! En dépit des cabans, des foulards, des capuchons, c'étaient des cent d'épingles dans les oreilles et des pelotes d'aiguilles dans le nez au bout duquel il semblait que Ton eût adjoint, ainsi qu'au goulot d'un flacon de marchand de vins, un stilligoutte ; les yeux ruisselaient de larmes, les moustaches, embuées par l'haleine, coulaient; le visage apparaissait, à la fois, aquatique et rubescent; mais il y avait pis que ce froid sec et déchirant, il y avait le dégel. Alors le Val des Saints tournait au cloaque ; on piétinait dans la boue, sans en sortir. Durtal avait essayé des sabots, mais il se tordait le pied et ne pouvait marcher avec ; les essais d'autres espèces de chaussures n'ayant pas mieux réussi, il s'était contenté de simples caoutchoucs; mais c'était avec eux la glissade dans la compote délayée des terres; ou bien alors les caoutchoucs se refusaient obstinément à le suivre et, s'il insistait, ils crachaient rageusement le café au lait qu'ils avaient bu dans les mares et finalement lâchaient la bottine pour rester fixés au sol.

Les moments douloureux étaient les matins, quand il s'agissait de descendre, dans une obscurité à trancher au couteau, à l'église.

Réveillé vers les trois heures et demie, il se renfonçait sous ses couvertures et rêvassait, au chaud, jusqu'à quatre heures. Alors, une sonnette tintait très au loin, dans la nuit, la sonnette du cloître commandant l'éveil ; et cinq minutes après, c'était l'appel réitéré des cloches ; dix minutes s'écoulaient encore, et Ton n'entendait plus rien ; et les cloches reprenaient, égouttaient lentement, un à un, cent coupr.

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C'est peut-être de là que vient l'expression « être aux cent coups a , se disait-il, se figurant la bousculade des cellules, les moi nés se précipitant dans les escaliers, car, au centième coup, tous devaient être dans TégKse. Il est vrai que le bon saint Benoit ayant prévu quelque retard, déclare, dans sa Règle, que l'on doit réciter vm peu longuements afin d'accorder aux traînards le lempô d'arriver, le psaume 66, appelé,à cause même de cette recommandation, le psaume des paresseux ; car, après la récitation du psaume, c'est pour ceux qui ne sont pas rendus à leur place, lacoulpe.

Moij rien ne me presse, ruminait Duttal, caril savait àpeu près parla fête du jour, vérifiée, la veille, surTordo, rétendue Ju spacieux office qu'est Matines accompagné de Landes. I! durait, en effet, plus ou moins; quelquefois, pour certains semi-doubles, tout était terminé à cinq heures dix minutes ; d'autres fois, alors qu'il s'agissait d'une grande fête, il y en avait jusqu'à six heures moins le quart ; la fin était annoncée par l'Angelus ; et aussitôt les messes commençaient.

Je ne sois, en conscience, tenu qu'à venir, les jours de communion, assistera la première messe, continuaitil ; maïs je serais désolé de manquer les Laudes et, sur ceue remarque, ilfinissait par s'arracher du lit.

Quand le temps était beau et que le soleil était levé, il n était pas difficile d'être présent aux heures canoniales de Taube; mais, l'hiver, par ces jours où la nuit ne cesse pics, dans cette église, dénuée de paillassons, jamais' chauflFée et atrocement humide, car elle ne reposait sur aucune crypte, c*était plutôt pénible ; et encore Durtal s'estimait-il heureux, à l'abri dans cette nef, qui parais-

sak tiède et douillette, alors: que l'on s'y réfugiait, après avoir été piqué jusqu'au sang par la bise du dehors-

Il y avait de ces nuits de campagne sinistres, sans lune, où l'on trébuchait, où Ton se cognait sur un mur que l'on croyait bien loin. Ces nuits-là, il se perdait en chemin; sa lanterne l'égarait plus qu'elle œ Péclairait ; elle semblait repousser les ténèbres à deux pas devant elle et les épaissir après ; et, les jaurs de giboulée, l'on avançait, aveuglé^ au hasard, sous la tourmente, changeant la lanterne de main pour réchauffer dans la poche les doigts gourds,, pataugeant dans les ornières, luttant avec les caoutchoucs dans les flaques. Le quart d'heure de marche pour gagner l'église était interminable. Cahin caha, il atteignait pourtant le porche, du sanctuaire. Là, il était guidé pat un point de feu, le trou de la serrure qui sdntilkdt tel qu'une braise datas le noir de la porte ; et c'était avec Joie qu'il éteignait sa lanterne et tournait le loquet..

Au sortir de l'ombre, au boat delà nef obscure, l'abside resplesrdissait. Des lampes allumées au-dessus des stalles rabattaient avec leurs abat-jour les lueurs sur les moines immobiles et l'impression de ces chants de pitié et de loruange éclatant dans un village endormi, loin de tout, tandis que la neige assoupissait, derrière la porte, tous les bruits, était, en quelque sorte, radieuse comme une œuvre angélique et comme une œuvre surhumaine, accablante.

DuTtal arrivait généralement vers la fin des Matines, alors que les religieux debout entonnaientl'hymne brève le c Te decet Laus » et aussitôt après l'oraisony l'on diancait Les Laudes.

Cet office, composé tel que celui des Vêpres, avec les psaumes et les antiennes, un cantique de l'Ancien Testament, changé suivant les jours, puis les trois psaumes d'exaltation que ne sépare aucune doxologie, le capitule, le répons bref, Thymne diflFérente, selon qne l'on est en été, ou en hiver et enfin, à la place du Magnificat, le Bénédictus et son antienne, était un office superbe, supérieur à celui de Vêpres, en ce sens que ses psaumes avaient une signification précise que ne décidaient point ceux du service des soirs.

En dehors des psaumes de louanges qui avaient baptisé de leur nom les Laudes, les autres faisaient tous, en effet, allusion au lever du soleil et à la Résurrection du Christ ; et il n'était point de prière du matin plus concentrée, plus précise, plus belle.

Si Durtal avait jamais pu sérieusement douter de la puissance des oraisons liturgiques, il devait bien constater qu'elle existait en ce splendide office, car c'était, après l'avoir écouté, une légèreté d'élans, une griserie d'âme, une sorte de mise en train pour participer plus activement à la sanctimonie du sacrifice, pour pénétrer plus de l'avant dans l'éloquent mystère de la messe.

Et à la fin des Laudes, dans le silence du chœur, tombé comme mort, avec sesmoines agenouillés, latête dans les mains ou le front poli par la lumière sur le pupitre, l'angelus dégageait du clocher ses trois volées de sons et alors, à leur dernier tire-d'aile qui se prolongeait dans la nuit, tous se redressaient et les prêtres allaient se vêtir pour dire la messe. Les con vers et parfois les novices les servaient ; et c'était souvent le père Abbé, assisté par deux moines, qui célébrait, au grand autel, la première.

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M""* Bavoil était friande de celle-là, parce qu'elle y baisait, en communiant, Tanneau du père Abbé; et^plus courageuse que son maître, elle y descendait, chaque jour; il est vrai qu'elle méprisait et les lanternes et les ciels d'encre; elle était semblable aux chats qui regardent le soleil sans broncher et voient dans les ténèbres ; elle marchait son petit pas que n'arrêtait aucune rafale, que n'accélérait aucun gel; elle traînait d'ailleurs tant de manteaux, tant de capes et de fichus entassés, les uns sur les autres, qu'elle ne pouvait être transpercée par les fils les plus aigus des pluies.

— Quand vous aurez avalé votre café, notre ami, disait-elle, alors qu'ils revenaient ensemble de l'église, il n'y paraîtra plus; et le fait est qu'ily avait un moment exquis, ce moment où, délivré de cette course dans les frimas et l'ombre, Durtal s'asseyait dans son cabinet de travail, devant une cheminée où les pommes de pins craquaient et s'émiettaient en de ronges écailles dansles flammes orangées des bûches ; et déjà réchauffé, il dégustait, en mangeant une tranche de pain, une allègre tasse de café noir.

— Pour une fois, l'horaire se modifie, dit, un matin, M"*^ Bavoil; car nous voici à la veille de Noël. A quelle heure auront lieu les Matines ?

— Ce soir, à dix heures.

— L'office est-il dans les bréviaires que nous a légués notre père, l'abbé Gévresîn ?

— Oui et non; il y est; mais je dois vous prévenir que les Matines monastiques diffèrent de celles du Romain ; les psaumes varient ainsi que les antiennes et si les leçons sont les mêmes, elles sont coupées de façon

autre; pais^ il y a le chant de la généalogie et une hymne brève que le textuairc de Ronae ignore. Vous ne pouvez donc suivre les Matmes avec les livres du brave abbé; mais Je vous prêterai, si vous vouiez, un vieux bréviaire du xvm® siècle, en latin et françois. à l'usage des religieuses Bénédictines de France. Il est volumineux mars exact.

— S'il y a le français, c'est mon affaire [ alors, nous descendrons vers dix heures moins le quart ?

— Moi, non ; car il faut que j'aille me confesser ; je me rendrai au cloître à neuf heures, afin d y joindre le père Felletin dans sa cellule.

Et, en effet, le soir, Durtal alluma sa lanteroe et, emmitouflé dans un caban de conducteur d'omnibus, il s'en fut barboter dans la bourbe. Je !ie sais pas, se dit-il, si le frère Arsène se tient^ à cette heure, à la porterie ; c'est peu probable ; Usera plussage dépasser par l'église et d'ouvrir avec ma clef la porte qui donne sous le clocher.

lï gagna donc Téglise» Là, au fond du chœur éclairé par un fumignon, Dom d'Auberoche préparait une répétition de la cérémonie avec ses novices. Il les faisait évoluer, tourner, saluer, s'agenouiller, devant le trône ^de l'Abbé, puis défiler devant Tautel, en esquissant des inclinations médiocres ou profondes et des révérences plus ou moins accentuées, à telle ou telle place.

Et il leur enseignait à lancer, en s'agenouillant, un petit coup de reins pour ramener la robe en arrière et cacher les pieds; et lorsque le mouvement du corps projeté en avant était raté, il s'agenouillait devant eux

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afin de leur montreo: la £açon de s y prendre et il leur désignait, en tournant la tête, la place couverte de ses talons.

Oh, je suis itranquille, murmura Durtal, il n'y aura pas d'aflkrochcs; mais quel tintouin il s'inflige, le pauvre père !

Il descendit les quelques inarches qui menaient à la première porte du clocher ; celle-là, n'était jamais fermée (qu'au loquet; il tomba dans une sorte de vestibule voûté â des ha>uteiïaxs énormes et le ilong ^ies murailles d»qjuel flottaieiat d'énormes cordes pour sonner l^s cloches et il ouvrit av^oc son passe-partout la seconde porte coraimcmiquant directeinent, celle-là, avec le cloître,

U était désert . et auocmquinq met n'éclairait les arcades. L'ombre encapuchoaaaée de Durtal se cassait, aux lueurs de sa lanterne, immen'se «et cocasse, contre les murs. Il longea le réfeotcnre ; mn rais de lumdère courait sous la porte et l'on y eiïtendait des bruits de pas..

— Fichtre, se dit-il, est-ce que l'on soupe ? je ne vais point alors rencoetrer Dom Fellctin. Il atteignit l'escalier, monta au piremier et frappa doucement à Thuds du maître des novices. Nul ne répondit.

Il éleva sa bougie pour vérifier la pancarte vissée sut le panneau et qui énumèce les lieux du couvent oà le moine, absea«t de sa chambre, se trouaTc; mais le bâtonnet fiché d^habitude dans jk trou creusé en face du nom de la pièce désignée sirr le papier pendait, .sans rien indiquer, au «bout d'une ficelle.

Comme il était autorisé à pénétrer dans la cellule du père lorsque celui-ci lui .avait assigné un rendez-vous, il tourna la clef restée dans la serrure, posa sa lanterne

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allumée sur le bureau, s'assit sur une chaise et attendit.

Il regardait ce réduit où il était, tant de fois, venu, une chambre blanche percée de deux portes, l'une joignant la pièce au palier par lequel il était entré, l'autre accédant au noviciat. Entre les deux portes, s'étendait un méchant lit de fer et une paillasse sans draps sur laquelle était jetée une couverture couleur de cataplasme. A regarder ce grabat, il était évident que son ami couchait, tout habillé, dessus ; il y avait en outre un lavabo de zinc, un prie-dieu, deux chaises de paille, un assez grand bureau encombré de paperasses et de livres ; sur les murs, étaient cloués une croix de bois sans Christ et un cadre de sapin enfermant la Vierge en couleur de Beuron, une madone pieuse et réservée, un peu fade mais avenante et douce ; et c'était tout.

Ce qu'on gèle, ici, murmurait Durtal ; pourvu que mon homme n'ait pas oublié le rendez-vous ; un traînement de chaussons dans le couloir le rassura.

— Je suis en retard, dit le religieux, mais nous venons d'avaler au réfectoire, selon l'usage traditionnel, un bol de vin chaud pour nous fouetter le sang, car nous allons être sur pieds et chanter jusqu'à l'aurore. Vous êtes prêt ?

— Oui, père, répondit Durtal qui s'agenouilla sur le prie-dieu et se confessa ; après lui avoir donné l'absolution, placidement, posément, parlant ainsi que dans une conférence à ses novices, Dom Felletin traita de cet Avent qui était mort et cette fête de Noël qui allait naître.

Durtal s'était rassis et l' écoutait.

— Ces quatre semaines, disait-il, qui représentent les

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quatre mille ans écoulés avant la venue du Christ sont enfin closes. Le i" de Tan civil, le i"" janvier du calendrier grégorien est pour le monde un sujet de liesse; pour nous, le jour de Tan liturgique, qui est le premier dimanche de TAvent, tut un sujet de peines. L'Avent, symbole d'Israël, qui appelait, en se macérant et en jeûnant sous lacendre, l'arrivée du Messie est, en effet, un temps de pénitence et de deuil. Plus de Gloria, plus d'orgue aux fériés, plus d'ite missa est, plus de Te Deum, à l'office de nuit; nous avons adopté comme marque de tristesse le violet et jadis, en un signe plus énergique d'inquiétudes et de transes, certains diocèses, ainsi que celui de Beauvais, arboraient des ornements cendrés ; d'autres même, ceux du Mans, de Tours, les églises du Dauphiné, renchérissaient encore sur le sens des couleurs désolées, en revêtant la teinte des trépassés, le noir.

La liturgie de cette époque est splendide. Aux détresses des âmes qui pleurent leurs péchés, se mêlent les clameurs enflammées et les hourras des Prophètes annonçant que le pardon est proche ; les messes des Quatre- Temps, les grandes antiennes des O, l'hymne des Vêpres, le Rorate cœli du Salut, le répons de Matines du premier dimanche peuvent être considérés parmi les plus précieux bijoux du Trésor des offices ; seuls les écrins du Carême et de la Passion contiennent des orfèvreries aussi parfaites; les voici maintenant réintégrées dans leur cassette, pour un an. L'allégresse des souhaits exaucés succède aux anxiétés des échéances ; et pourtant tout n'est pas achevé, car J' A vent se réfère non seulement à la Nativité du Christ^ mais aussi à son dernier Avènement, c'est-à

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dire à cette fin du monde où il viendra, selon le Credo, juger les vivants et les morts. Il sied, par conséquent, de ne pas oublier ce point de vue et d'enter sur la joie rassurante du Nouveau-Né, la crainte saluuire du Juge.

L'Avent est donc à la fois le Passé et le Futur ; et il est aussi, dans une certaine mesure, le Présent; car cette saison liturgique est la seule qui doive subsister, immuable, en nous ; les autres disparaissent avec le cycle qui tourne ; l'année, elle-même, se termine, mais sans que jusqu'ici l'univers disparaisse en un définitif cataclysme; et, de générations en générations, nous nous en repassons Tangoisse; nous devons toujours vivre en un éternel Avent, car, en attendant la suprême débâcle du Monde, il aura son accomplissement en chacun de nous, avec la mort.

La nature même a pris à tâche de symboliser les soucis de cette saison que nous vécûmes ; la décroissance des jours fu: comme l'emblème de nos impatiences et de nos regrets; mais les jours s'allongent au moment où Jésus naît; le Soleil de Justice dissipe les ombres ; c'est le solstice d'hiver et il semble que la terre, délivrée de persistantes ténèbres, se réjouisse.

Nous devons donc, ainsi qu'elle, oublier pour quelques heures la menaçante pensée des châtiments, ne songer qu'à cet événement inexprimable, d'un Dieu devenu un enfant pour nous racheter...

Mon cher ami, vous avez bien préparé votre office, n''est-ce pas ? vous avez déjà lu les exquises antiennes des Matines ; vous m'entreteniez tout à l'heure, en confession, de vos défiances et de vos distractions pendant le chant des psaumes ; vous vous plaigniez du chagrin

qne vous éprouviez à ne pas vous croire suffisamment imprégné de Tatmosplière temporale; vous vous demandiez si la routine n'annihilait pas l'efficace de vos oraisons? vous chercherez donc toujours à liarder avec vous-mêmes ! mais, voyons, je vous connais assez pour savoir que, cette nuit, vous tressaillerez d'aise, rien qu'en entendant l'admirable invitatoire de l'office. Avez-vous donc besoin de vous appesantir sur chaque mot, de soupeser chaque répons ? Ne sentez-vous pas la présenœ de Dieu, en cet enthousiasme qui n'a rien à démêler avec la discussion et l'analyse ? Ah ! vous n'êtes pas simple avec Lui ! vous aimez mieux que personne les proses inspirées des Heures et vous voulez vous convaincre que vous ne raisonnez pas assez pour les aimer. C'est fou ! vous n'aboutirez, avec de tels soupçons, qu'à vous briser tout élan ; et prenez garde, car c'est la mabdie du. scrupule — dont vous avez tant souffert à la Trappe — qui revient !

Soyez donc meilleur enfant avec vous-même et moins pincé avec Dieu. Il n'exige pas que vous démontiez, ainsi que des pièces d'horlogerie, les sujets de vos suppliques et que vous vous chantourniez l'entendement quand vous commencez de les dire. Il vous mande seulement de les réciter ; tenez, un exemple ; choisissons une sainte dont vous ne récuserez pas la compétence, sainte Térèse; elle ignorait le latin et ne souhaitait point que ses filles l'apprissent ; et les Carmélites psalmodient cependant l'office en cette langue. Avec la minutie de vos conjectures, elles prieraient mal, alors ! la vérité est qu'elles savent, qu'en pissant de la sorte, elles chantent les louanges du Seigneur et l'im-

plorent pour ceux qui ne l'implorent point et cela suffit; elles saturent de ces pensées ces mots dont elles ne saisissent pas d'une façon précise le sens et qui rendent leurs désirs d'une manière absolue pourtant ; elles rappellent à Jésus ses propres assurances et ses propres plaintes. Leurs prières Lui présentent — si j'ose dire — une traite qu*il signa de son sang et qu'il ne peut laisser protester ; ne sommes-nous pas, en eflFet, les créanciers de certaines promesses de ses Evangiles?

Seulement seulement continua le moine,

après un silence, comme se parlant à lui-même, ces promesses dues à l'immensité de son amour veulent, pour qu'elles se réalisent, que nous usions envers Lui d'un juste retour — mesuré à notre aune, cependant — • car, quelle misérable répercussion de l'infini, nous portons en nous ! Ce pauvre amour, il ne s'obtient que par la souffrance. Il faut souffrir pour aimer et souffrir encore lorsque Ton aime!

Mais oublions tout cela ; n'assombrissons pas la joie de ces quelques heures ; nous reviendrons à nous, après ; songeons d'abord à cette incomparable veille, à ce Noël, qui a fait pleurer d'attendrissement tous les âges. Les Evangiles sont brefs ; ils nous relatent les événements sans réflexions et sans détails; il n'y avait pas de place à l'hôtellerie et c'est tout ; mais quelle merveilleuse chair liturgique s'est enroulée autour de ce noyau qui paraissait si sec ! L'Ancien Testament est venu compléter le Nouveau; et, ici, c'est l'inverse de ce qui s'opère d'habitude ; ce sont, contrairement à tous les précédents, les textes, antérieurs qui parachèvent ceux qui les suivent; le bœuf, l'âne, ce n'est pas à saint Luc mais à Isaïe que

nous les devons; et ils nous demeurent à jamais acquis dans « rO magnum mysterium »,run des plus magnifiques répons du 2* Nocturne de cette nuit.

Ah ! la radieuse beauté de la Théophanie 1 Alors que Jésus vient de naître et qu'il ne peut encore parler, il symbolise d'une façon immédiate,par un acte matériel, les enseignements qu'il proclamera si clairement plus tard. Son premier soin est de mettre en pratique et de confirmer par un exemple le chant de gloire de sa Mère « l'Exaltavit humiles » du Magnificat ! |

Sa première pensée est une pensée de déférence envers Elle. Il veut justifier devant tous le cri de victoire de la Vierge et il atteste aussitôt, en efiet, que les petits sont . ses préférés et qu'ils doivent passer devant Lui avant les grands. Il certifie que les riches auront plus de mal que les pauvres à être admis en sa Présence et il le fait comprendre, en imposant un long voyage à ces souverains et à ces savants que sont les Mages, alors qu'il dispense de ces fatigues et de ces périls les pâtres qu'il convie, les premiers, à l'adorer et il rehausse la hiérarchie des humbles, en déléguant pour les conduire auprès de Lui, ■ non plus la lueur silencieuse d'une étoile, mais une | troupe extasiée d'Anges !

Et l'Eglise se conforme aux desseins du Fils. En cette nuit de Noël, les Mages ne se manifestent qu'à la cantonade et il ne sera vraiment question d'eux, ils n'auront vraiment un office leur appartenant en propre qu'à la fête de l'Epiphanie. Aujourd'hui, tout est pour les bergers.

Ajoutons qu'à son tour, Marie a toujours ratifié ce signe, car dans les plus célèbres de ses apparitions, Elle s'est toujours adressée à des gardiennes de troupeaux, non

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à des savants, à des monarques, ou à des femmes riches.

— Sans doute, père, dit Durtai, mais pourtant permettc^-moi une observation. La leçon d'humilité que vous mentionniez tout à l'heure a tout de même été un peu perdue. Le Moyen-Age qui inventa tant de légendes sur le^ rois Mages, n'en a pas imaginé une seule pour les pauvres pasteurs ; les reliques des Mages, promus au rang de saints, sont encore vénérées à Cologne et personne ne s'est jamais occupé de savoir ce qu'étaient devenus les restes des nKKkstes pâtres et ne s'est demandé s'ils n'étaient pas, eux aussi, des saints !

— C'est vrai, fît en souriant, le moine. Que voulezvous, rhumanîté rafîole du mystère; les Mages, étaient si énigma tiques, si étranges que tout le Moyen- Age arèvé de ces potentats qui représentaient, pour lui, le comble de la richesse et l'apogée de la puissance ; et il a oublié les bons bergers qu'il ne pouvait concevoir différents de ceux qu'il voyait, tous les jours- C'est l'éternelle chanson, les premiers devant Dieu sont les derniers devant les hommes.

Allez en paix, communiez, mon cher enfant, et priez pour moi.

Durtal se leva pour prendre congé.

— A propos, dit Dom Felletin, j'ai eu quelques renseignements sur l'efiFet produit dans le public par la lettre du Pape relative à la loi des Congrégations. On a bien compris qu'elle énonce, en termes^ plus adoucis, plus diplomatiques, ce qu'affirme plus rigoureusement l'interview de Des Houx, dans le Matin. Léon XIII retirera à la France le protectorat de l'Orient, si elle touche

aux Ordres ; c'est vous dire que devant un tel ultimatum, le Gouvernement reculera et que le danger dont nous menaçait la Franc-Maçonnerie s'éloigne.

— Et si le Ministère, convaincu que sa Sainteté lâchera pied à la première alarme, persiste à faire voter cette loi ?

■ — Ah 1 vous êtes difficile à convaincre !

— Allons, que le Seigneur vous entende !

Ehartal serra la main du confesseur et descendit Tescalier qui menait au cloître. Il aperçut sous les galeries un cierge qui marchait et il reconnut le céroférairc, le petit frère Blanche. Il s'avançait, devant le père d'Anberoche, en coule, qui tenait sur un plateau des reliques enveloppées d'un voile et ils se dirigeaient ainsi que lui vers l'église.

L'abside ressemblait alors à une ruche ; les novices mettaicntla main aux derniers préparatifs de la fête; c'était dans le choeur mal éclairé, comme un pullulement noir. Tous s'écartèrent et le bourdonnement cessa, quand Dom d'Auberoche passa et déposa son plateau sur l'autel ; il .ôta la serviette de lin, campa entre les flambeaux, des phylactères de vermeil et de bronze doré et des novices allumèrent, pour honorer et pour signaler aux fidèles la présence des reliques, des veilleuses d'or pâle, aux deux coins de l'autel.

Et le père d'Auberoche fit, avant de se retirer, un beau' salut à ces pieux détriments, puis une génuflexion ,, en bas, devant le tabernacle ; et le père sacristain commença d'allumer les lampes et les cierges.

Bientôt le fond du sanctuaire fut en feu. J

Teudu d'un tapis d'Orient qui recouvrait ses marche

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et les pavés du chœur, l'autel, paré de candélabres et de plantes vertes, rutilait; sur sa table, les ornements sacerdotaux du père Abbé étaient rangés et les deux mitres, l'auriphrygiate et la précieuse, brasillaient, l'une du côté deTEpître, l'autre, du côté des Evangiles, à chaque bout.

Le chœur était habillé de tentures blanches à franges et, à gauche, érigé sur trois degrés, le trône abbatial, le. cathedra de velours rouge, surmontée d'un baldaquin, se détachait sur la draperie blanche, coupée, Incarnée, en quelque sorte, au-dessus du dossier, par un cartel figurant les armes de l'Abbé, peintes.

La place habituelle du Révérendissime, un peu en avant des stalles de ses moines, était décorée de velours rouge, à crépines d'or, comme le trône ; et un prie-dieu attifé d'une étoffe verte, se dressait devant l'autel. — Oh, oh ! se dit Durtal; voici les signes des grands jours, car ici, le tapis de Smyrne et le prie-dieu vert constituent le summum de la hiérarchie des fêtes.

Les cloches sonnaient. Une file de religieux, en aube, le père prieur en tête, sortit de la sacristie et se dirigea vers la porte de l'église ouvrant sur le cloître, pour présenter l'eau bénite à l'Abbé. La nef s'emplissait de paysans ; le curé classait les enfants sur les bancs ; c'était dans l'église, un brouhaha de sabots et de bottes. M.Lampre perça la foule et vint s'installer près de Durtal. Le très noble baron des Atours, accompagné de sa famille, entrait. Il jetait un regard protecteur sur ces manantsqui s'effaçaient devant lui • sa face de vieux capitaine d'habillement s'abattit, une fois agenouillé, au premier rang des chaises, entre ses dix doigts qui bientôt se déjoignî-

rent, les uns pour tirer la brosse à dents de sa moustache, les autres pour caresser la boule lisse de son crâne. Sa femme était d'une distinction problématique et sa fille d'une laideur sûre ; elle ressemblait à la maman, avec quelque chose de plus provincial encore et de plus gnoUe; et le fils, un bon jeune homme, instruit dans les plus dévotes institutions, se balançait debout, les mains gantées, sur le pommeau de sa canne dont l'extrémité s'enfonçait, dans la paille malade de la chaise.

On se demandait si ces gens savaient lire, car ils n'avaient aucun livre et se bornaient à égrener, qu'ils fussent, à la messe, aux Matines ou aux Vêpres, de précieux chapelets, montés sur argent, et qui simulaient, avec le cliquetis de leurs médailles, un bruit de cheval secouant son mors.

Et, tout à coup, l'orgue éclata en une marche triomphale ; l'Abbé pénétrait dans la nef, précédé de deux maîtres des cérémonies entre lesquels marchait le portecrosse, en aube, les épaules couvertes de la vimpa, une écharpe de satin blanc à revers de soie cerise dont les très longs pans, ramenés sur la poitrine, servaient à envelopper la tige de la crosse ; et l'Abbédont la grande traîne noire était portée par un novice bénissait, au passage, les fidèles agenouillés qui se signaient.

Et lui-même était allé se mettre à genoux sur le priedieu et toute sa cour de cérémoniaires, de chapiers, de religieux en aube, s'agenouillait aussi et l'on ne voyait plus qu'une volute d'or, dominant un champ de lunes mortes, la crosse debout au-dessus des larges tonsures, rondes et blanches, des têtes.

A un signal du P. d'Auberoche, frappant légèrement

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dans ses mains, tous se relevèrent; l'Abbé gagna son trône près duquel se postèrent les trois diacres d'honneur ; et le prie-dieu vert fut remisé.

Le chœur était plein ; les deux rangs des stalles da haut étaient occupés, de chaque côté, par les coules noires des profès et des novices, celles du bas par les coules brunes des convers et, au-dessous d'eux, sur des bancs, fulminaient les robes vermillon des enfants de chœur ; et c'était, dans l'espace laissé vide, les allées et venues des cérémoniaires et du porte-crosse, le va et vient des autres porte-insignes, du porte-bougeoir et du porte-mitre ; et ces exercices étaient si expertement réglés que, dans une étendue très restreinte,, tous évoluaient, se croisaient, les unsdansles autres, sans jamais se gêner.

L'Abbé commença l'office.

Ainsi que l'avait prévu le père Felletin, Tenchante^ ment de Tlnvitatoire agit aussitôt sur Durtal. On chantait le psaume habituel « Venite exultemus » conviant les chrétiens à adorer le Seigneur, coupé, après chaque strophe, par le refrain, tantôt abrégé, « le Christ nous est né », tantôt complet « le Christ nous est né, adorons-le ».

Et Durtal écoutait ce psaume magnifique, rappelant la création du Seigneur et ses droits. Sur une mélodie vaguement dolente et d^une affection si affirmative et si respectueuse, les merveilles de Dieu se déroulaient et aussi ses plaintes sur Fingratitude de son peuple.

La voix des chantres énumérait ses prodiges : « La mer est à Lui, c'est Lui qui l'a faite et la terre est l'œuvre de ses mains; venez, adorons le Seigneur, proster-

îiôns-nous devant Lui; pleurons devant le Seigneur qui nous a créés, car c'est Lui qui est le Seigneur, notre Dieu et, nous, nous sommes son peuple et les brebis de son pâturage. »

. Et le chœur reprenait : ce Le Christ nous est né, adorons-le. »

Et, après l'hymne glorieuse de saint Ambroise le « Christe Redemptor », l'office solennel s'ouvrit vraimerrt. Il se partageait en trois veilles ou nocturnes, composés de psaumes, de lectures ou de leçons et de répons. Ces nocturnes décelaient un sens spécial. Durand, le vieil Évêque de Mende du xiii® siècle, les explique clairement dans son Rational. Le premier nocturne allégorisait le temps écoulé avant la loi donnée à Moïse et, au Moyen-Age, l'autel était dissimulé sous un voile noir qui symbolisait les ténèbres de la loi mosaïque et la condamnation prononcée contre Thomme, dans TEden ; — le second signifiait le temps passé depuis la loi écrite et l'autel était alors caché sous un voile blanc parce que TAncien Testament éclairait déjà avec les lueurs furtives de ses Prophéties l'homme déchu ; — le troisième spécifiait l'amour de l'Eglise, les grâces du Paraclet et l'autel se dérobait sous une nappe de pourpre, emblème de l'Esprit Saint et du sang du Sauveur.

L'office se dévidait, tantôt psalmodié et tantôt chanté. Il était d'un ensemble splendide ; mais la suprême beauté il la réservait plus spécialement pour le chant ou le récit de ses Leçons.

, Un moine descendait de sa stalle, conduit par un cérémoniaire, devant un pupitre placé, au milieu du chœur, et, là, il chantait ou récitait — on ne savait quel terme

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^employer — car ce n'était plus absolument de la psalmodie et ce n'était pas tout à fait du chant. I^ phrase se dépliait sur une sorte de mélodie grave et languide, lente et plaintive et, en fermant les yeux, en écoutant ces airs qui en étaient à peine, c'était un dodelinement de Tâme, étrange, un serré de cœur très doux, un bercement finissant tout à coup, comme par une larme, sur une note triste.

Ah ! il avait raison Dom Felletin ! quel superbe office et quelle radieuse nuit! alors que le vieux monde pèche ou dort, le Messie naît et des bergers, éblouis, l'adorent; et, au même moment, ces personnages mystérieux, ces êtres de rêve, annoncés bien avant saint Matthieu par Isaïe et par le Psalmiste qui les qualifie de rois de Tharsis, d'Arabie et de Saba, galopent, surgissant d*on ne sait où, sur des dromadaires, à la suite d'une étoile, dans la nuit, pour adorera leur tour l'Enfant et disparaître dans un chemin autre que celui par lequel ils sont venus.

En a-t-elle suscité des controverses cette étoile ! mais ce que toutes les hypothèses des astronomes me semblent, avec leurs inévitables bévues, inhabiles et ce que je leur préfère Tidée du Moyen-Age, extraite du livre apocryphe de Seth et reprise par saint Epiphane et l'auteur du Commentaire imparfait de saint Matthieu. Eux, pensaient que l'astre de Bethléem était apparu aux Mages avec la figure d'un Enfant assis, sous une croix, dans une sphère rayonnante de feux ; et les Primitifs représentèrent, en effet, pour la plupart, cette constellation sous cette forme, Roger Van der Weyden, dans un des volets de sa merveilleuse Nativité du Musée de Berlin, pour en citer, au hasard, un.

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Durtal fuc tiré de ses réflexions par un flux et reflux de moines dans le chœur. L'on habillait le père Abbé. Le cérémoniaire, debout, devant Tautel, enlevait les vêtements qui y étaient posés, Taube, le cordon, Tétole, la chape et les distribuait à des novices qui, à la queue-leuleu, les présentaient, après s'être agenouillés devant le trône, aux habilleurs.

Débarrassé de sa longue cape noire et affublé de Taube blanche, Dom Anthime Bernard apparaissait encore plus grand; il dominait toute l'église, du haut de son siège, et, après qu'il se fat ceint du cordon, dans le mouvement qu'il fit avec son bras pour remettre autour de son col sa croix pectorale que Tun des liturges lui tendait et qu'il baisa, la bague de sa main, allumée par le feu des cires, jeta un éclat bref. Le porte-mître, les épaules maintenant enveloppées d'une écharpe semblable à celle du porte-crosse et dont les pointes reployées ainsi que des pointes de châle, devaient lui couvrir les doigts pour oflrir la mitre ou la reprendre, alors que l'on en décoiflFerait l'Abbé, s'avança, sur un signe du P. d'Auberoche, près du trône; et, après avoir endossé l'étole et la chape, le Révérendissime entonna le Te Deum.

Ici, Durtal était bien obligé de modérer son enthousiasme, car des souvenirs l'assaillaient et le Te Deum des cloîtres ne soutenait pas la comparaison avec celui des églises de Paris, riches. Il est certain, se disait-il, que cet hymne est autrement imposant, à saint Sulpice, par exemple, quand, soulevée par l'ouragan des orgues, la maîtrise, renforcée de tout le séminaire, le chante et il en est de même du Magnificat Royal si majestueux et d'une autre ampleur que ces pauvres Magnificat, si

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maigres, si peu étofles, du répertoire de Soleanes.

Il faudrait d'ailleurs des centaines de religLeux ayant» tous, de h voky pour projecef ces énormes et cesna^nifiques pièces et où trouver d'aussi piiiâsaiite& masses chorales dans les monastcarcs ?

Ce dèsenchaamement ne dum guères, cm TÂbbé, entouré des chapiers, des maîtres des cérémonies, des céroféraires, du pcnrte-bougcoir chaatait, ainsi que devant un pupitre. « ht généalogie du Christ ^ dans FEvangjUe que tenait de ses deux mains, en Tappuyant sur son front, un moine ; etr^ dans k mélopée étrange et marrie, monotone et càHne, passaient de singulières figures de Patriarches suscitées, commeen un couip d'éclair, par Tapp^l de leurs noms et ils retombaient, aussitôt qu'un autre leur succédait, dans Ton^bre.

Et lorsque la lecture fut terminée, akars que Von ôtait k chape du père Abbé pourlui substituer une chasuble, le chœur chanta ITiymne brève, d'origine grecque» le rt Te Decet laus a et, sur l'oraison du jour etk « Benedicamus Domino », l'office fut clos.

Les quatre principaiEx chantres qui étaient allés se vêtir à la sacristie étaient revenus et Dom Ramondoux, le préchantre, avaitpknté, dans un anneau près de sa place, rinsigne de son gradie^ une tige de cuivre surmontée d'une statuette desaint Bénigne^le bâton du préchantre.

Et il était j lui et les autres, assis sur des chaises, haussées d'une marche et à dossiers très bas, installés derrière la barre de communion, à feutrée du chœur, en vis-à-vis de rautel. Hs tournaient ainsi le dos au public, des dos splendides aux moires frissonnantes^ ocellées dans leur ton d'argent de cercles de soie cerise dans les-

quels étftieait bv0àès eaa fils 4' or les monogramnies ;gotbîques de Jésus et àc la Ykige.

Ils quitiiècent leur siège et, en rond, debout an osilieu duchœur, ils chantènent, tandis que rAbbé,<ôntoiiré de sa coiur^cudsaaEieaçak la dssesse^ 1 antvoit*

Quiisid on £at arrivé au Kyrie Eleisoo, les £dèks s'euibrafièriânt et ies filles et les garçons du TÎlltge, conduits par le père curé, soutinrent les moines. Il aEiéaft et même pour le Credo. Durtal eut, à ce moment, la vismn précise d'un reiTOur xsès en arrièrie, d'un hameau chantant les mélodies de saint Grégoire^ au Moyen-Age. Evidemment, cela n'avait pas la perfection du cbant de Solesmes,dnais c'était autre chose. A dèfatut d'art, c'était de la projection id'âtne aa peu brute, d'âme de ibule, émue poiK: im momem; c'étak la révivisoemice pendam quelques minutes d'aoe primitive Eglise où le peuple, vibrant à ruoissoo de ses prêtres, pnenait tune part e&ctive aux oérémonies et priait avec eux, dans ie même dialecte musical, dans le même idiome; et c'était, à.iKître époque^ si parfaiitement ina&tec^u que Durcal croyait, en Jes entendant, s'évagœr^ une fois tde plus, dans un rêve.

£t la messe se dénoulaijt<dadBS le ibciuit «de grandes ea^nx dés orgues; l'Abbé, tantôt au trôae, tantôt devant Tautei; l'Abbé chaussé et ganté de blanc; tête nue ou ooif- (è d'une mitre orfrarée, puis d'une mitre couturée de gem<mes ; l'Abbé, les mains jointes ou tenant sa crosse qu'il remettait ensuite au novice agenouilié qui lui baisait sa bague. Une fumée d'encens voilait les laacettes en ignitioû des cierges et Jes veilleuses àss reliques dardaient deux âammes de topaze dans la miée bleue. A«

travers des flocons de parfums qui montaient sous les voûtes Toti apercevait la statue d'or immobile, au bas des marches, du sous-diacre portant la patène dans un voile qu'il levait jusqu'à la fin du Pater, devant ses yeuxj symbolisant ainsi l'Ancien Testament dont il est rimage, comme le diacre est la figure du Nouveau, montrant de la sorte que la Synagogue ne pouvait voir s'accomplir les mystères de l'Eglise ; et la messe se poursuivait, tous les enfants de chœur, agenouillés, à la file, avec un cierge allumé, durant l'Elévation qu'annonçait dans la nuit, le son des cloches ; c'était enfin, à « TAgnus Dei » TAbbé donnant à l'autel le baiser de paix au diacre qui descendait les marches et l'imposait à son tour au sous-diacre, lequel, conduit par un cérémoniaire, dans les stalles des moines, embrassait le plus élevé en grade et celui-ci transmettait le baiser aux autres qui s'accolaient et se saluaient ensuite, en joignant les mains.

Ici, Durtal ne regarda plus rien; le moment de la communion était proche ; les fusées des sonnettes éclataient dans l'abside ; les novices et les convers, deux » par deux, s'ébranlaient ; le diacre, courbé devant l'Abbé,

chantait sur un mode plus bizarre que contrit, « le Confiteor » ; et devant une longue nappe, saisie, à chaque boutj par un religieux, tous s'agenouillaient pour communier. Puis, ce fut la descente de l'autel de l'Abbé, suivi de son cortège d'officiants, et distribuant l'Eucharistie aux fidèles, tandis que derrière lui, se rangeait, cierges au poing, la troupe des petits servants de chœur.

Un bruit de galoches et de sabots qui couvrait la voix du père Abbé emplissait l'église. L'on entendait.

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prononcé à Titalienne, en ous, « Corpus Chrîsti » et le reste s'éteignait dans un vacarme de t)as ; et revenu à sa place, Durtal oublia la liturgie, la messe, se bornant à implorer du Seigneur le pardon de ses fautes et le bannissement de ses maux.

Il revint vaguement à lui alors que le père Abbé, mitre, debout, appuyé sur sa crosse, chantait la bénédiction,pontificale :

— Sit nomen Domini benedictum.

Et tous les moines répondaient :

— Ex hoc nunc et usque in saeculum.

— Adjutorium nostrum in nomine Domini.

— Qui fecit cœlum q\ terram.

— Benedicat vos, omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus.

Et à chaque nom des Personnes invoquées, il^iraçait en l'air sur la foule un signe de croix, à droite, au milieu, à gauche, de l'autel.

Durtal, tandis que l'on préludait aux Laudes, se retira. Il ne sentait plus ses pieds, tant il avait froid. M"*® Bavoil vînt le rejoindre avec les lanternes qu'ils allumèrent, à la sortie. La nuit était glaciale, la neige tombait. Attendez-nous ! — c'était M^^* de Garambois qui, emmitouflée de fourrures et accompagnée de son oncle, les appelait.

— Je vous emmène à la maison, reprit-elle, non pour souper, ce qui serait peu monastique, mais pour boire un verre de punch chaud, devant un bon feu.

Ils partirent, à la suite les uns des autres, par un sentier qui s'effaçait déjà sous la neige ; Ton apercevait dans toutes les directions des lumières qui couraient et,

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au loin^ les aubenges jailUssaient avec leurs carreaux rougrs, dans k noir,

Soias prct£xte de punch, la brave hâtasse avait accuïïmlé sur odc table des masses de pâjcisseries et de viandes froides.

La salle à mais^r était quiète ; c'était la salle à manger bDcïrgeaise, avec le buffet et les chaises Henri C, mais les flambes joyeuses des pins grimpaient, en embaumant la résine, dans Titre; Durtal se rôtissait Its souliers,

— Nous sommes victimes d'un guet-apens, disait, en riant. M""' Banoil; c'est «d'un véritable souper que notre amie nous menace ; enfin, le jour de la Nativité, un peu de gourmandise est permis.

Mais elle se contenta, malgré toutes les instuiceSy d'avaler un boHt de fromage et de pain. •

La neige continuait à choir ; les feux des lanternes avaient disparu sur les routes; des hurlements d'ivrognes retentissaient de liantes parts ; les paysans ribotaient, au sec.

— Quel dommage ! ils étaiem si bien tout à rbeure» qmind ils chantaient a-^^ecles neligieaiix, remarquaM™* BavDÏÏ,

— Ob ! s'exclama LXartal, ae nous enozAallons pas. Ceux c|ui chantaient à l'église sont ceux que le cloitre eoi ploie. Os vomt à la insesse pour iinsipiner coa^aace aux pères, mais attendez que les moines soiemit partis,^..

— Dans toas les cas, en admectajit, -contre toute vraisemblance que ces gaWlards-^li soient de homme foi, ils seraient bien dans la tradition du Moyen-ige, fit M- Lamprej car k piété n'excluait pas wune liesse icn tan-

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iiaet^grossière chez nos ancêtres, en Bourgogne surtout. Nous n'avions pokw: ea ces temps, hoanis par les imbéciles, le béguealisioe. Savcz-vous, Madaiure Bavoil, q/ia'autrefois, avant la iiKMesse de ce jour. Ton célébrait solennellement «dans <cenaines églises ia fête de l'âTie et, excusez du ^poii^ Tauteur de l'ofEœ, paroles et musique, n'était, ni plsas, -ni moins que M*', Pierre de CoAeil, Archevêque de Sens. Mais owi, du xin* ana xv* sièdle, le pauvïîc àne a participé au tiiomphedu Rédecïipteur.

— dua-nd je songe .qu'il a servi «ée inoature à Jésus, murmura M^ Bav^ii, j ai enwie ^de l'embrasser sur les uts&SLUK, liDrsque 'je k resmcontre.

— Il y em aussi la fèïE des foo-s, î»eprrt M. Lamip^re, en riant ; les acteurs élisaient un Évéque -qu'ils întronîsaieat en des -cérémonies riàioiafes ; et ce bouffon bénissait dims la basilique, le peuple et présidait à ôes offices dérisoires, tandis que les paysans, barbouillés de Tnoûtet déguisés en feat^eieurs &a en ribaudes, Tenfumaient a^ec du aurir de "vieille sa^œ, :brûlé dans l'encensoir.

— je ne vois p^s ce que de semblables bacchanales -^" poirvaienit Jifrxm «de religieux, observa M*** Bavoil.

— Mais si ; l'origine de ces parodies était liturgique. L'âne était honoré à cause de l'ânesse qui parla et fut, en quelque sone, camuse, par ses remontrances, que Baiaam énonça, devant le roi des Maabites, sa célèbre pn^pliétiesur la veïiue du Messie. L'espèce asine, qui fut tniifte des annondatrices du Qhrist, l'assista dès 'qu'il fut né, près de la orèche, etïe porta en triomphe, le jour des Palmes ; elle avait donc sa place toute maa^quée dans l'anniversaire de Noël.

QQsmt à la fesrivité des fous, elle s''appda de 'Son vra* ^

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nom la festivité du « Deposuit » par allusion au verset du Magnificat t Deposuit potentes de sede ». Elle avait pour but d'abaisser Torgueil et d'exalter l'humilité. Les Evêques, les prêtres n'étaient plus rien, étaient comme déposés, ce jour-là. C'était le peuple, les machicots et les clercs de matines, qui étaient les maîtres et ils avaient le droit, dont ils usaient, de reprocher aux religieux et aux Prélats, leurs prévarications, leurs simonies, leurs péchés d'acception, d'autres encore, peut-être. C'était le monde renversé; mais, en tolérant jusqu'au moment où elles dégénérèrent en de pures farces, ces parades revendicatrices, l'Eglise ne fit-elle pas preuve de condescendance et de largeur d'esprit, ne montra-t-elle point, en souriant de ces folies, combien elle était indulgente pour les petits et combien elle était contente de les laisser s'alléger de leurs griefs, en rendant, eux*mêmes, la justice, avant que de se divertir ?

— Le fait est que c'était drôle dans ce temps-îà* s* écria M"* de Garambois. Imaginez-vous que pour se moquer de moi sans doute, mon oncle m'a prêté on livre d'une Bénédictine de je ne me rappelle plus que! siècle...

— Du x% fit M. Lampre.

— Il s'intitule le théâtre de Hrotsvitha. Je croyais bêtement, moi, que c'était une œuvre mystique ; or, ce sont des pièces que cette religieuse écrivait pour son cloître et il y en a une, je ne sais vraiment comment expliquer le sujet sans rire ; elle se nomme « la Passion de saint Gandolphe ».

— Eh bien? interrogea M"™* Bavoil.

— Eh bien, saint Gandolphe qui était prince épousa

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une femme dissolue qui le trompa. Le pauvre prince s'aperçut de son malheur et se tut ; mais la princesse, irritée de se voir découverte, l'assassina. Aussitôt des miracles éclatèrent sur s'a tombe. Elle s'en moqua, disant qu'elle s'en fichait comme d'une de ces choses que Ton attribue si malhonnêtement aux nonnes, oui, une sorte de beignet, vous comprenez. Et elle fut immédiatement punie par un châtiment approprié aux termes mêmes de son mépris. Tant qu'elle vécut, elle s'éperdit en des fuites sonores — et cela sans arrêt, raconte placidement la joyeuse Hroisvitha.

— Cela prouve, dit Durtal, — en admettant que les œuvres de cette moniale ne soient pas apocryphes, — la gaieté simple des cloîtres Bénédictins du x* .siècle. Remarquez d'ailleurs que les plaisanteries scatologiques sont encore chères aux gens d'église et c'est assez naturel ; les autres, celles sur les femmes, qui délectent les laïques, aux fins de repas, entre hommes, leur sont interdites; ils se rattrapent donc sur celles-là qui ne sont ni plus malpropres, ni plus sottes, d'ailleurs ; — et elles ont au moins cet avantage d'être" innocentes.

— L'ingénuité un peu barbare fut un des charmes des abbayes d'antan; allez donc trouver aujourd'hui cette qualité-là dans nos monastères ! répartit M. Lampre.

— J'aurais été surprise si vous n'aviez pas encore bêché nos moines, dit M*^** de Garambois ; heureusement, poursuivit-elle, en souriant, que ces débinages ne sont que les blasphèmes de l'amour et que vous serez encore trop content, si les Bénédictins viennent à être chassés d'ici, de vous mettre en quatre pour leur rendre les services dont ils auront besoin.

— Je serai sans doute eacore assez godiche pour cek, ût^ en riant M. Laœpre. Au fond, n'empêche que leur petitesse d'intelligence et de sainteté m'enrage, car }e ks aime trop pour ne pas les vouloir plus grands et Dieu sait si les mâtins s'acharnent à ne pas pousser!

— Si oû allait se coucher, dix M"* Bavoil, la nuit s'avance et il£uit quaod même se lever^ demain.

— Aujourd'hui, ne vous ^i déplaise, car trois heures sonuenc, répondit Durtal qui ralluma les lanternes.

— Ge M. Lampre, il est bien instruit, fit M"* Bavoil^ en pataugeant dans la neige et je ne doute pas aussi qu'il n'ait ixm cœur; mais il me semble qu'il est vraitiiéiit trop mécontent des autres et pas assez de luimême,

— Ah ! vous roquerez, vous aussi, des saints. Hélas i le coin est quasi brisé et le grand Monaayeur n'^n frappe guères..* çà et là, pourtant, en des retraits de province ou des ibndsde villes. Il en existe certainement dans les cloîtres, fta ai peosonnellement cotmiis à la Trappe de Notre-Dame de l'Atre ; il y en a dans d'autres ascètères, mais ceux-là ne se mêlent point à la vie du dehors et comment les coonaatre puiisque ce sont justement ceux que Von ne toit point?

L'un d eux, que l'on -vit beaucoup pourtant, serait récemment décédé dans un couvent Bénédictin de la Belgique j reprit Durtal, après an silence; mais les renseâgoements que Ton m'a fournis sur son compte sont contradictoires ; ne les acceptez donc que sous bénéfice d'inventaire.

Ce moine, le P. Paul de Moll aurait été l'un des plus extraordinaires thaumaturges de notre temps- Il gué-

rrssak, coErme en s'amasant, tous les maux ; il tfën dédaignaâ sjskQavir extirpait le mal de deafis et ta migraine aussi bien que la phtisie et le cancer; affections incurables et bobos, il les supprimait, sans paraître y attacher la moindre importance ; il soignait indistinctement les hommes et les animaux, pratiquait très simplement, effaçant sa personnalité, prescrivant tout bonnement d'user d'eau dans laquelle on aurait trempé une médaille de saint Benoît.

Ce religieux qui fut notre contemporain, car il naquit en 1824 et mourut en 1896, fit partie du cloître de Termonde; il réublk l'abbaye d'Afflighem et fonda le prieuré de Steenbrugge ; il était, du reste, un reKgicux épris de macérations et ièru de sacrifices^ oaais il Êillait le savoir, tant l'allégresse et la bonne grâce de cet hoiaame fumant doucement sa pipe, pouvait donner le change aux gens !

Maintenant, de tous ces miracles qui se dénombrent par centaines dans les Flandres, que peut-on croire ? qaelques-uns semblent avérés; d'autres auraient besoin d'être démontrée, car ils ne s'étayent que sur des suppositions et sur des racontars.

Sa biographie écrite par un M. Van Speybrouck, avec une bonne foi persuasive, est si incohéreute, si en dehors de toute préoccupation historique, que Ton ne saurait s'y fier. Espérons, pour k gloire de l'Ordre, que le P. de Moll ne fut pas un simple sorcier mais un vrai saint. L'Eglise, seule, est à même de trancher la, q^ueslion et de nous éclairer.

Vin

^Ly eut une détente, lèvent devint moins âpre; le soleil qui semblait perdu reparut par instants dans le ciel de fer et blondit de ses lueurs furtives le sol. Ce fut un réveil momentané du jardinr des arbustes vivants sortirent d'une terre qui paraissait morte. Les buis, aux petites feuilles orangées creusées en cuillères et devenues cassantes sous le doigt, des genièvres aux aiguilles bleuâtres et aux grains fripés, d'un indigo noir, surgirent comme d'une sorte de couche de cassonade striée par le gel qui fondait, de filets blancs ; les fusains, les aucubas, les taxus, les romarins restés verts, les buissons ardents dont les baies vermillon tournaient maintenant à la teinte du tan, égayèrent de leur verdure les massifs dont toutes les autres plantes n'avaient gardé que des tiges sèches et brûlées par le feu glacé des bises ; mais malgré tout, ces végétations avaient quelque chose de souffreteux ; elles avaient Tair de convalescentes à peine sorties de leur lit de neige.

Une seule famille s'épanouissait à Taise dans le froid, les hellébores. Celles-là pullulaient le long des allées;

certaines espèces, telles que les roses de Noël étaient en pleine floraison et leurs fleurs d'un rose vioiâtre, d'une nuance maladive de cicatrice, de plaie qui se ferme, évoquaient bien ridée d'une plante dangereuse, suant des sucs vénéneux, puant les poisons ; d'autres hellébores noires, aux feuilles déchiquetées, sciées et dentelées sur les bords, aux fleurs en coque roulée, étaient pis encore- A les arracher, on les trouvait munies de racines grêles, pareilles à ces cheveux qui pendent sur la boule des oignons. Les vieux botanistes du xvie siècle les appréciaient, disant qu'elles évacuaient le flegme et la colère et guérissaient la grattelle, l'impétigine, les rognes, les gales blanches et autres vices du sang; mais elles n'en conservaient pas moins un aspect sinistre, avec leurs feuillages de deuil et le vert de pomme pas mûre de leurs fleurs qui, de même que leurs congénères, le roses de Noël, baissaient toutes la tête, n'avaient pas cette allure franche et gaie de la flore saine.

Le jardin n'était rien moins qu'attrayant, à cette époque, avec ses taillisde plantes ratatinées et ses touffes de fleurs louches; aussi Durtal n'y descendait guère. Il s'y promenait, ce matin-là, pour tuer les dix minutes qui le séparaient de l'heure du train. Pour une fois que le temps était propice, il projetait d'aller à Dijon — afin de réaliser quelques achats de cravates et de bottines retardés par la perspective de geler en wagon et de ne pouvoir se promener dans la ville — et il se disait : je puis d'autant mieux me dispenser d'assister àlagrand'messe, ici, que je commence à la connaître par cœur. Elle est la même depuis six jours; l'octave de l'Epiphanie ayant, pour une semaine, refoulé le défilé des saints. Sans

2oé l'oBLAT

doute, cette messe est jcharmaate, malgré son médioax introit. Le Kyrie est très beau, >pktmif, nn peu poé- «deux, le Gloria est allègre et vénérant, et k decodèmc phrase du Graduel « Surge et illuminare Jernsakm » « Talleluia sont exquis ; à l^Offertoire « le R^s Tharsis > est la-ncé droit, tel qo'uiie flèche, et Ton entend jasqu'an dernier vibrement de son parcours; mais j'ai cxicort demain pour l'écouter; une messe basse <ne suffira a'O'jourd'hui; profitons de Toccasion de la liturgie et de la bienveillance de la climatare; et il 2'était dirigé vers la gare.

UiM fois assis dans ie (train, il avait hélé |Biar la portière le père de Fonneuve qui cherchait uoe place et Dom Prieur était monté dans le compartinaeat.

Après avoir bsvardé de choses et autiies, le mûâne, parlant du nouveau cuiré, installé dans la commune depisis quelques jours, demanda à Durtal s'il l'avait va.

— Oui, ilm'ahoooré d'une visite, hier^et je voaisaxio«îC, si vous tenez à connaître mon opinion, que Timpression laissée parce prêtre est plutât hostile- D m'a produit l'feffet d'une jeune paysanne :assez mzi. élevée maais qui ferait, ce qu'on appelle en aigot parisien sa «c ta;ta ». Il aune façon de se tortiller sur sa chaise, de coqoieter, de jouer de l'éventail, d'esquisser des gestes de £Uetîe appréhendant, tout en le désirant, un rapt, qui ne nae dit rien qui vaille- Je lui ai pratiqué, dans la conversation, quelques pesées sur l'àme pour la forcer et j'y ai découvert, en sus d'un insens absolu de la mystiqme et de la liturgie, une vanité qui vous amènera, j'en ai peur, mon père, bien des ennuis. — Mais, voyons, et cesréparations que l'on a commencées à la cure, avancent elles ?

— Oui, le Maire et le Conseil [Municipal, du moment qu'il ne s'agit plus des moines, se montrent air mables. Us avaient toujours refusé, taM que nou» accapions le presbytère, de remettre même une ardoise au toit; mais maintenant, tout socialisites qu'ils soient, i^ miment desrisetoeset tâchent d'aoBiaidoiLer leur nouveau pasteur. Leuir j^eu est éA^îdemimient de nous brouiller avec lui ; j'espère qu'ils n'y réussiront pas; nous sommes résolus, du reste, à lui céder autant cpsst possible pour éviter tout conflit* D'ailleurs, si ce petit cQié- est, et jevous l^accorde, ua peu; prètexycieux et infatué de luimême, il n'en esc psis' moiufi très bien disposé à notre égard et très gentil. Vous l'appréciez sur qjielqutfs gri-

. maceis, mais, nxm&i qm l'observons depuis boit jours qvTû vit déjà aamsilieu de noxts, dans le mioixastère où on? lui 9 offert le couvert et le- gîte, ea aueodant que la cate soit habitaiblev noos sommes satisfaits de lui et cOQ!waii&!Cus (qpu'^il est mi brave petit enfaûoit.

— ' Père, jîc me défie un peia. de- votre boa té*; tout k: monde est pour vous uubratve- petit txàsum l

— Mais non ;.nou&somflnes trop enclins, vcr^ez^vous, à jttger sévëremient les autres — rienn^est plus iniuate, CM aa^ quand bdeû. même im. homme vous; nuiirait,. cela. »e' pi?oaveraït pas qu'il n'ait jusqu'à un certain pdimt raison. U peut obéir à des mobiles qu'il croit équitaUes,. en agissant de U sorte ; il voit ddfFésemmeaKt de vous et cea'est pas; un motif pour qu'il art tort;; et ilcoaviemt de* toujours imaginer des causes honorables aujs persécutions auxquelles on. peut être en butte, 2Ûtk d'être cerâan de ne point se tromper. Et puis, mon cher enfaaty ks bumiliatioiais et les souiSrances août, e&cel-

2IO LOBLAT

aurait scellé les pieds, avec du plomb fondu, dans une pierre qui existait encore 4u temps de Grégoire <ie Tours ; enfin on le fit mordre par des chiens furieux, on lui asséna sur le col des conps de barre de fer et comme il ne se décidait pas à mourir, on le perça d'une pointe de lance pour Tachever et c'est sur son tombeau même que fut bâtie Tégiise.

Cet élu est certainement un grand saint, mais naturellement notre dévotion est aussi et, peut-être plus directement acquise, à cet Abbé de notre Ordre qui fut la gloire et de la Bourgogne et de cette abbaye, le Vénérable Guillaume.

Celui-là fut élevé, en qualité de petit oblat, dans le monastère de Locédia, en Italie ; puis il entra à Cluny et il fut, ainsi que je vous l'ai dit tout à l'heure, envoyé par son Abbé I>om Maycui pour anaender saint Bénigne qui ne contenait plus qu'une troupe de religieux sans discipline et dont les observances litûi^iques étaient nuHes. Il y apporta, avec la pratique de la règjc de saint Benoît, une passion de la symbolique et de la liturgie, un amour de Tart et de la science, vraiment extraordinaires. Il fonda des écoles libres, absolument gratuites, pour les clercs et pour le peuple : il révisa le chant grégorien dont les chantres avaient altéré les textes: il voulut que les offices fussent impeccables, que le service de Dieu fût magnifique.

Et il se révéla aussi tel qu'un architecte de première force, car il savait tout ce moine! Il construisit son église abbatiale, disparue, hélas ! et remplacée par celle qui est là, devant nous. Elle avait neuf tours et toute la symbolique des Ecritures se déroulait autour de son

vaisseau ; elle s'érigeait sur une église souterraine dont la forme reproduisait lè T mystérieux d'Ezéchiel, image encore imparfaite de k croix, et qui remémorait les temps antérieurs au Messie, tandis que la nef, plus élancée, plus claire, représentait la lumière des Evangiles, l'Eglise du Christ ; et chaque nuit, pour confirmer le symbole, l'on descendait chanter Matines dans la crypte, alors que les offices du jour se célébraient, au contraire, en 'haut, dans l'église-

Tout était à l'avenant; les chapiteaux, les piliers, les statues s'associaient i l'idée . générale de fédifice. Ce furent les moines, qui les sculptèrent; le nom de l'un d'eux, Hunaid, nous est resté.

L'abbaye était immense ; après avoir essaimé plus de cent religieux dans diverses fondations, Guillaujxie eu régissait autant à saint Bénigne et, malgré la fatigue^ malgré Fâge, il courait les routes pour régénérer les monastères «n déshércmce de Dieu. On levoit àFécamp, ^à saint Ouen, au mont saint Michel, à saint Faron de Meaaax, à saint Germain des Prés de Paris ; on le trouve^ ta Italie, à saint Fructiiaxe où il adjoint à un couvent de Bénédictins un cloître de moniales; on le rencontre partout jusqu'au moixkentyoù épuisé par ces interminables voyages, il meurt en Normandie et, il y fut enterré dans Tabbaye de Fécamp.

Guillaume était un artiste, un étuidiu un administra^ teur prodigieux et il était, ce qui est préférable encore, un admirable saint. U faudra que je vous prête sabiograjAie écrite par l'abbé Chevallier; mais je vous empêche d'aller à la messe et je me mets, mai-même, en retard. Mon Dieu, ce que Ton devient bavard lorsque l'on se

212 LOBLAT

£ait vieux ! — adieu, mon cher enfant, priez bien la sainte Vierge pour moi ; de mon côté, je la prierai, chez mes braves Carmélites, pour vous.

Durtal le regardait s'éloigner d'un pas encore alerte et il pensait : la belle existence que celle de ce bon moine, confinée dans l'étude et la prière ! et quelle belle vie aussi que cette vie Bénédictine qui plane si haut, par dessus les siècles et au delà des temps ; l'on ne peut vraiment s'acheminer vers le Seigneur avec des niouvements plus chaleureux et des chants plus nobles; cette vie réalise l'initiation la plus parfaite, ici-bas, de TofSce des anges tel qu'il se pratique et tel que nous le pratiquerons, nous aussi, là-haut. On arrive, la marche terminée, devant Dieu non plus comme un novice, mais comme une âme qui s'est préparée pat une étude assidue à la fonction qu'elle doit à jamais exercer dans l'éternelle béatitude de sa Présence. Quelles sont les occupations si agitées, si vaines des hommes encompar.i^ de celle-là?

Cepère deFonneuve ! — jeme rappellecetteimpression que j'éprouvai tant de fois, pendant l'été ou l'automne, dans sa cellule, alors que des paléographes de Paris ou de la province, venaient le consulter sur certains points de l'histoire ecclésiastique ou sur l'authenticité de certains textes. J'évoquais très bien alors cette autre cellule où, à saint Germain des Prés, Dom Luc d'Achery et son élève Mabillon discutaient avec leurs visiteurs sur les bases de la diplomatique, sur la véracité de telles chartes ou la valeur de tels sceaux. Le P. de Fonneuve est aussi savant que Dom Luc d'Achery, mais quel est celui de ses élèves qui ressemble même de loin à Mabillon,

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voire même à de plus obscurs satellites de la congrégation de saint Maur ?

Il est seul, de sa taille, ici ; mais, parmi ses clients laïques, quel est celui qui se peut rapprocher de ce prodigieux Du Cange, voire même de Baluze ou de ces studieux libraires que furent les Anisson ? Tétiage a donc baissé dans les deux camps et il n'est pas équitable de ne jeter le discrédit que sur les moines.

Que les savants laïques soient, en général, plus forts que les religieux, cela paraît incontestable ; mais il n'en est pas moins acquis qu'en tenant compte de l'état de la science, à chaque époque, eux aussi, sont, à n'en pas douter, fort inférieurs aux érudîts qui fréquentèrent l'abbaye de saint Germain des Prés, au xvn* siècle ; soyons donc modestes et indulgents...

En attendant, avec ma manie de soliloquer à bâtons rompus, je vais finir par manquer l'office, fit-il, en pénétrant dans saint Bénigne. Une messe célébrée au grand autel prenait fin; il vérifia le tableau des horaires près de la sacristie. Une autre devait la suivre. Il profita des quelques minutes qui allaient s'écouler entre les deux sacrifices, pour faire le tour de la cathédrale.

Elle était à trois nefs, de largeur régulière, de hauteur convenable, mais, mise en parallèle avec les grandes cathédrales, elle était minime et quasi nulle. Elle contenait un certain nombre de statues du xvii* et du xvm* siècles, des œuvres honnêtes que Ton avait, après les avoir considérées, le désir de ne jamais revoir; les vitraux anciens avaient disparu et avaient été remplacés par des carreaux blancs ou, ce qui était pis, par cet émétique de la vue, des verrières modernes. Dans le transept

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de gaoche, se dressait une croix gigantesque, vert bo»leille, sur laquelle un Christ, teint en gris,, était couché et deux anges se tenaient, de chaque côté, montrant au Sauveur un acte de consécration au Sacré-Cœur et un plan d'église.

En résumé, autant cette cafihédrak étak intéressante par les souvenirs monastiques, qu'elle émouvait, autant elle était inerte au point de vue de l'art ; elle ne valait sûrement pas cette bâtisse en rotonde édifiée par le Vénérable Guillaume et deux de ses anciens bas-reliefs, rotégués au musée archéologique de la ville, étaient d'ane autre envergure que ce tympan de Bouchardon, emprunté à la vieille église de saint Etienne, et qui la décore aujourd' hui !

Durtal s'installa pour entendre la mdBse que Ton sonnait ; il avait beau; la connaître par cœur, cette messe ne parvenait pas à le déravii ;. la vérité était que cette fête de TEpiphanie lui était plus suggestive que toute autre.

Que ce fât Tépoquc ou non de la célébrer, il y uevenai*^ sans cesse, car outre la manifestarion des roi» Mages et le souvenir du bapnême de Jésus dans le Jourdain , TEglise devait remémorer, en l'exaltant, le miracle des noces de Cana.

Ce miracle, lorsqu'il y réfléchissait, lui suscitait de longues rêveries.

Il est, en efiet, le premier qu'ait accompli le Chanst^ et le seul qui ait pour cause u© épisode joyeux, car twww ceux qui lui succédèrent ont été effectués dans le but de; parer ài des besoins de nutriment, dans le but d'opérec des guérisons, d'alléger les douleurs, de tarir des larunes.

Jésus que Ton voit pleurer mais jamais rire dans lesi

LOBLAT aiS

Ecritures, manifeste -«an pouvair divin, avant l'époque qu^il paraissait s'ècce fiisè, à pro^pos «d'wn banquet, pour égayer des convi>;«s, (pour un motif insignifiant^ pour une chose qui ne semble vraiment pas en valoir la peiae.

Son premier mouvement lorsque la sainte Vierge lui dit^ « ils n'ont pas de vin » est lemouvement de recul d'.un homme pris à i'improviste et qu'une demande indiscrète gêne; et il réipoad: «Femme, qu'est-^ce ^ue cela peut bien nous faire ? mon heure n'est ;pas venue. » Et Marie, d'habitude si attentive à deviner sts moindres désirs, à obéir à son moindre gré, ne l'écoute même pas. Elle laisse sa réflexion sans réponse et s'adresse aux échansons pour les avertir qu'ils aient à exécuter les ordres que va leur donner son Fils.

Et Jésus ne refuse pas, «dès lors, de réaliser le miracle et il change Teau en vin.

Cette scène, unique dans les Evangiles, où l'on voit la Vierge se dispenser de l'assentiment de Jésus et lui forcer en quelque sorte la main pour obtenir de Lui ce prodige qu'EUe réclame, est extraordinaire si Ton en extrait le sens symbolique qu'elle recèle.

Il ne s^agit pas, en effet, de contenter les convives dont Tappétit est déjà repu, en les régalant d'un vin plus savouteux que celui qui leur fut jusqu'à ce moment servi ; il ne s'agit pas non plus du mariage d*un homme et d'une femme dont saint Jean n'a même pas cru nécessaire de noter les noms; il s'agit de l'union entre Dieu et l'Eglise, des joies nu^ptiales de Notre-Seigneur et de l'âme; et ce n'est pas l'eau qui se métamorphose en vin, mais bien ie vin qui se transmue en sang.

Ces noces de Caina ne sont q.u'un prétexte et qu'un

2i6 l'oblat

emblème, car tous les exégètes sont d'accord pour reconnaître dans cette scène le symbole de l'Eucharistie. H est avéré que l'Ancien Testament préfigure le Nouveau, mais ne pourrait-on admettre aussi que certains passages des Evangiles préfigurent, à leur tour, d'autres des mêmes livres ? Les noces de Cana ne sont, en eflFet, que l'image avant la lettre de la Cène. Le premier miracle produit par le Messie, au début de sa vie publique, annonce celui qu'il accomplira, la veille de sa mort ; et Ton peut même observer qu'ils se reflètent, l'un l'autre, en une sorte de miroir à l'envers, car saint Jean qui écrivit son Evangile pour confirmer et compléter l'oeuvre de ses devanciers, saint Jean dont le livre est postérieur à ceux de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc, est le seul qui relate ce miracle. Les autres n'en parlent pas et, lui, par contre, se taît sur la transsubstantiation du pain et du vin pendant la Cène. Il y a, en cette histoire, une interversion étrange ; c'est le dernier des Evangélistes qui anticipe sur les premiers, qui montre, voilée ainsi que dans l'Ancien Testament, la figure du Sacrement que dévoilèrent les synoptiques.

Mais poursuivait Durtal, les noces de Cana suggèrent encore d'autres remarques. De même que nous avons vu le Rédempteur pratiquer, en cette scène, son premier miracle, de même nous voyons Marie user, pour la première fois, de son droit de médiatrice et intercéder pour les nouveaux enfants qu'elle adoptera, au pied du Calvaire, pendant que son Fils, étendu sur le lit de la croix, engendrera l'Eglise.

Et Elle n'attendit pas que les temps prescrits fussent révolus; dans son impatience, elle devança l'heure et

LOBLAT 217

revendiqua tout, du premier coup ; elle ne procéda pas par gradation, elle ne limita pas d'abord l'objet de ses requêtes, Elle alla droit au but, demanda simplement, nettement, le summum des grâces ; Elle voulut et obtint la promesse du magistère qui pouvait guérir et sauver les âmes des enfants dont elle allait être appelée à prendre soin, l'Eucharistie.

Et le Christ cède à cette douce violence, et s'il se fait prier, s'il a l'air d'accepter un? certaine contrainte, c'est qu'il veut enseigner ainsi que tout ce qu'il accorde, il ne l'accorde que par l'entremise de sa Mère.

Cet épisode de Cana est donc, en somme, le point de départ des deux dévotions, initiales et essentielles du catholicisme : le Saint-Sacrement et la Sainte-Vierge. Et l'office qui est spécialement consacré à ce mystère, l'office du 2* dimanche après l'Epiphanie, ne se célèbre même pas! — On se borne à en lire les prières et l'Evangile à la fin de la messe du saint Nom de Jésus qui le supplante.

Il me semble que l'on aurait bien pu le conserver, le mettre, au besoin, un autre jour, à la place d'un saint !

— Mais c'est curieux, continuà-t-il, en sortant de la cathédrale et en gagnant à grands pas la place d'Armes, puis la place Rameau, pour entrer au Musée ; c'est curieux comme des miracles d'une importance souveraine passent inaperçus, sont, en tout cas, à peine explorés par les prêtres en chaire et les fidèles !

Quelle abjecte effigie! soupira-t-il, regardant en bas de l'escalier, menant aux salles de peinture, une statue de la République figurée par une fille aux épaules, aux bras, au buste, aux seins d'une harengère de la halle et

2i8 l'oblat

à la Éice chiffonnée d'un trottin de modes, au-dessous de laquelle était gravée Fexpression à la fois imbécile et sacrilège : « Stat in aeternum. » — C'était un nommé Coûtant qui avait sculpté cela !

Durtal parcourut les galeries de la peinture contemporaine où se prélassaient, en bonne place, un hivernal portrait du pluvieux Carnot, par Yvon — un maréchal Vaillant d'Horace Vernet où l'ingéniosité de ce teinturier militaire se décelait par ce petit détail : le Maréchal dont la tête était celle d'un notaire à toupet, du temps de Louis-Philippe, ne savait où caser l'un de ses bras et le Vernet avait jugé original de le placer sur un tas de cuirasses qui reposaient, elles-mêmes, sur un tas de fascines jusqu'à la hauteur voulue pour sertir d'appuiemain, le tout échafaudé dans un paysage de fantaisie aux couleurs grêles et acides ; — puis, une œuvre de jeunesse de Gustave Moreau, « le Cantique des Cantiques », une toile plus que médiocre, du genre Chasseriau, qui ne permettait guères de soupçonner le futur talent du peintre de l'Hérodiade; — enfin, des cocasseries furieuses d'un Anatole Devosge ; celui-là et Monsieur François, son père, étaient les gloires bouffonnes de Dijon et le buste de l'un de ces deux grotesques, avec une physionomie d'huissier et des pattes de lap in,le long des joues, se dressait sur un socle, dans l'une des salles. Cet Anatole Devosge il avait brossé une bâche inouïe; cela s'appelait « Hercule et Phillo ».

La scène représentait une femme enchaînée, étreignant un gosse et s'efforçant de fuir les crocs d'un lion qu'un Hercule en colère étrangle.

Le lion était issu, en droite ligne, d'une lionne de tête

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de chenet et d'un lion de descente de lit et il semblait, en tirant la langue, surpris d'être traité avec aussi peu de ménagement par cet homme qui lui cravatait si étroitement le col. Hercule, lui, était énorme; il avait le physique d'un Auvergnat que l'alcool a rendu fou ; il arborait des muscles outrés et tendait sur des jambes nues et grosses, telles que des poutres, un formidable derrière, quelque chose comme des ballons accouplés, comme des montgolfières conjuguées de percale rose. Quant à la femme, habillée d'une robe abricot et d'un péplum groseille, elle roulait, en signe d'effroi, des yeux blancs et l'enfant pleurait convenableme^nt des pilules d'étain, suivant la formule de l'odieux David dont ce peintre était l'élève. Ah ! ce Devosge, quel pleutre redondant, quelle ganache épique !

L'élément moderne du musée était donc inavouable et pourtant, dans cet amas de phénomènes biscornus et de bannes baroques, un tableau superbe surgissait sur un mur « l'Ex Voto » d'Alphonse Legros.

Il s'ordonnait ainsi :

Neuf femmes priaient devant un petit calvaire, dans un paysage de tapisserie aux tons de laines demeurées vives. Sur ces neuf femmes, sept étaient agenouillées, côte à côte ; et, au premier plan, une, debout, vêtue de blanc, feuilletait un volume tandis qu'une autre, également debout, et couverte d'un chapeau de paille, au fond de la toile, portait un cierge.

Ces femmes, presque toutes âgées, étaient coiffées de bonnets blancs, accoutrées de toilettes de deuil avec les mains jointes, sous des mitaines noires.

Les visages et les mains de ces vieilles étaient d'une

précision et d'une probité d'art qui stupéfiaient, lorsque Ton songeait à la peinture hâtive et galopée de notre temps. Les expressions simples et concentrées de ces crantes recueillies, absorbées, loin des visiteurs, devant la croix, dégageaient une saveur religieuse réelle. Les traits étaient encharbonnés, comme creusés au burin ; et, dans cette œuvre forte et sobre, qui paraissait exécutée par un peintre graveur de l'école d'Albert Durer, la femme en blanc évoquait, elle, le souvenir de Manet, mais d'un Manet mieux pondéré, plus savant, plus ferme.

C'était, à coup sûr, la plus belle toile de Legros que Durtal eût encore vue. Que faisait-elle, là, noyée dans ce déballage de loques et ces rebuts, alors qu^elle eût si victorieusement figuré dans le salon de Técole française, au Louvre? Elle était marquée, dans le catalogue, sous le titre de don de l'artiste à sa ville natale. Ah ! bien, ce que ladite ville semblait plus fière de son Desvosge, dont !e nom se prélassait à un coin de rue, que de Tauteur de ce présent relégué dans le pêle-mêle de ces pannes.

Ces salles de l'école moderne française mises à part, le musée de Dijon était, en tant que musée de province, abondamment pourvu. Il détenait des collections de bibelots, de faïences, d'ivoires, d'émaux, d'estampes, de bois, vraiment honorables. M. His de la Salle l'avait en outre daté de dessins de maîtres, curieux; mais, là, oii il devenait princier, l'égal des grands musées^ c'était dans l'ancienne salle des Gardes qui contenait les mausolées en marbre de Dinan et en albâtre de Tonnerre, des ducs Philippe le Hardi et Jean sans Peur. Ces tombeaux, brisés pendant la Révolution, avaient été exper-

tement reconstitués avec leurs débris et redorés et repeints.

Le premier avait pour auteurs divers imagiers, le flamand Jehan de Marville qui traça le plan et les dessins et mourut à la tâche. Le hollandais Claus Sluter lui succéda et trépassa à son tour et ce fut son neveu, Claus de Werve qui acheva l'œuvre de ses deux devanciers, dans quelle mesure ? il est assez difficile de le dire.

Cette œuvre était ainsi conçue :

Le corps de Philippe le Hardi était placé sur une table de marbre noir, entre les pieds de laquelle s'étendait, sous les quatre côtés, un petit cloître gothique, peuplé de minuscules moines et de gens de la suite du prince. Philippe le Hardi, enveloppé du manteau ducal d'azur, doublé d'hermine, posait ses chaussures, aux lames articulées de fer, sur le dos d'un lion bénévole et sa tête sur un coussin derrière lequel deux anges, aux ailes déployées, soutenaient un heaume.

Le second avait été commandé à un espagnol Jehan de la Huerta ou de La Verta dit d'Aroca ; mais celui-là ne fit rien ou presque rien et ce fut un Antoine Le Moiturier ou Le Mouturier qui termina, s'il ne sculpta pas en entier, le cénotaphe. Son ordonnance était calquée sur celle du premier tombeau.

Le duc Jean et la princesse Marguerite de Bavière, sa femme, étaient couchés, côte à côte, sur une plateforme de marbre noir, au-dessous de laquelle s'allongeait, entre les quatre pieds, un cloîtrion ogival, aux galeries pleines de religieux. Le chef des époux était appuyé sur des coussins et leurs extrémités sur les reins serviables de petits lions ; et des anges s'agenouillaient

derrière eux, les ailes grandes ouvertes, présentant, Tun le casque du duc, l'autre Fécu armorié de la princesse»

Ce mausolée était plus ouvragé que le premier, les sculptures plus surchargées de volutes, de chicorées, de fleurons ; le souvenir s'attestait aussitôt des paraphes, des frisures, des boucles de rornementation de l'église de Brou, cette fin du Gothique qui, après s'être corrompu, en vieillissant, rejette sa robe de pierre pour mourir, impur, nu, sous un linceul de dentelles.

Les fauves de ces monuments étaient des Èauves de pendules et il ne leur manquait sous la patte qu'une boule; les princes et la princesse, gisant sur lame, ne différaient pas, par leur attitude conventionnelle, des statues funéraires de l'époque. La beauté de rœuvre n'était point dans ces froides effigies ni même dans ces anges blonds et charmants mais conçus, eux aussi, d'après une formule que nous retrouvons chez la plupart des primitifs des Flandres, elle résidait dans les figurines debout sous les arcades naines du cloître.

Elles avaient dû portraiturer, toutes, d'abord, des religieux de différents Ordres se lamentant sur le trépas des princes; elles devaient se composer exclusivement de « plorants, » mais la verve des ouvriers d'images avait rompu le cadre restreint de la commande et, au lieu de gens en larmes, ils avaient saisi l'humanité monastique de leur temps, triste ou gaie, flegmatique ou fervente; et, à vrai dire, la plupart de leurs statuettes ne songeaient à rien moins qu'à déplorer le décès des ducs.

Ils avaient, en tout cas, réalisé des merveilles d'observations, fixé des maintiens pris sur le vif, des postures croquées au vol ; aucune de ces figurines si expressives

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mais malheureusement plus ou moins réparées et un peu campées au hasard quand Ton avait reconstitué ces tombes, ne se ressemblait et l'on demeurait véritablement confondu par l'incroyable adresse de ces imagiers qui, mis en face de modèles presque semblables, de visages rasés presque uniformes, de robes quasi pareilles, avaient su diversifier chaque moine d'un autre, exprimer en un simple jeu de physionomie son tréfonds d^âme, faire sourdre de l'ordonnance même des draperies et du cadre des capuchons, abaissés ou relevés, le caractère précis de l'homme qui les portait.

Ils avaient voulu beaucoup moins, en somme, décrire l'effet produit sur des religieux par l'annonce de la mort de l'un ou de l'autre de leurs bienfaiteurs, que donner, comme un instantané de la vie courante des cénobites et ils les avaient effigies, l'Abbé en tête, miiré et crosse, tenant le livre ouvert de la règle, regardant d'un air impérieux et méfiant des moines qui pleurent ou lisent, méditent ou chantent, égrènent leur rosaire ou, désœuvrés, s'ennuient ; un même se mouche, tandis qu'un autre se cure tranquillement l'oreille.

L'on pouvait se délecter pendant des heures devant cette œuvre sculptée par des artistes de belle humeur qui connaissaient bien leurs amis du clergé régulier et s'amusaient sans méchanceté à leurs dépens, tant elle dégageait une joie expansive d'art ; et Durtal se séparait d'elle, à regret, car ces très anciens cloîtriers évoquaient, devant lui, ceux du Val des Saints, avec des ressemblance« de port, de gestes, souvent frappantes. N'était-ce pas Dom de Fonneuve, ce vieux père, souriant et pensif, le col engoncé très haut, derrière la nuque, par son

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