‹ L'oblatChapitre 4 sur 14 · OBLAT · texte numérisé non relu

OBLAT

capuchon coupé suivant l'antique mode de saint Maur ? N*était-ce pas Dom d'Auberoche, ce jeune, au cou dégagé, au contraire, par un capuchon moins ample, confectionné selon d'autres coutumes? N'était-ce pas Dom Felletin, cet autre qui regardait à ses pieds, absorbé par une recherche ? n'était-ce pas aussi le premier chantre Ramondoux, ce gros, qui maniait un graduel, en ouvrant la bouche ? Seul le P. Abbé diffélair. Celui du Val des Saints n'était, ni impérieux, ni méfiant, mais si débonnaire et si franc !

En comparaison de ces figurines, les deux retables portatifs en bois, du xiv* siècle, qui meublaient les parois de la salle, paraissaient inexperts et figés.

Il est vraî qu'ils étaient très retapés; certaines même de leurs parties étaient modernes. Ils avaient été jadis exécutés par le flamand Jacques de Bars ou de Baerze, de Termonde.

Dans l'un, saint Antoine, jeune et imberbe, avait à ses côtés deux diables velus et bruns et une diablesse haut vêtue, avec des cornes sur la tête, des joues d'un rose de pomme d'api, et un nez retroussé dans une face ronde; elle était une plantureuse servante d'auberge déguisée en reine, et qui ne semblait même point disposée a le tenter; et le saint, sous les traits d'une înexpressive poupée, dressait, très calme, en Tair, deux doigts pour^nous bénir.

Dans un autre compartiment du même retable, figurait une décollation de saint Jean-Baptiste avec une Hérgdiadej couverte jusqu'au menton, comme la démené de saint Antoine, une Hérodiade ancillaire qui considérait avec indifférence de ses yeux bleus plus aptes a

.<urveiller les ragoûts qu'à décager les sens, le martyr agenouillé et qui paraissait ne penser à rien, tandis que le bourreau s'apprêtait à le décapiter. En vérité, ces statuettes de bois peint et doré étaient médiocres, mais, du tas, se détachait un groupe fort supérieur, celui de THérode et de la mère de l'Hérodiade : le roi, accablé de remords, se reculant en un geste de réprobation, et, elle, le rassurant, une main appuyée avec force sur l'épaule et l'autre sur le bras.

Le second retable renfermait une Adoration des Mages, un Calvaire et une Mise au tombeau ; une Adoration, avec une Madone au teint fleuri, une grande dame, râblée, solide, une flamande moins vulgaire que les autres, d'aspect avenant et de sourire aimable ; l'Enfant, penché sur ses genoux, mettait une menotte sur les lèvres d'un Mage agenouillé et touchait de l'autre une sorte de ciboire que ce souverain lui tendait ; un deuxième Mage, un doigt passé sous sa couronne, esquissait un salut presque militaire, tandis qu'un troisième, à tète deroulier, levait l'index en signe d'attention et présentait un vase de parfums.

Quant à l'Ensevelissement, il était d'un art plutôt pénible ; saint Jean avait un pif en pied de marmite et il soutenait sans conviction une Vierge dans le nez de laquelle.il pleuvait; le tout agrémenté de deux poupées portant, à chaque bout de la scène, des aromates.

Ces retables étaient, si l'on veut, naïfs et amusants, mais l'accent religieux ne s'y décelait pas; ils étaient plus réalistes que mystiques ; c'était l'art d'un flamand à fin de foi.

Taillés en forme d'armoires, ils étaient complétés par

des peintures appliquées sur les deux battants qui les fermaient. L'aniste qui tut chargé de cette commande, MelchîDrBrœderlam,d'Ypres, avait décoré d'une Annonciation et d'une Visitation le volet de gauche, d'une Présentation et d'une Fuite en Egypte, celui de droite. Ces oeuvres, peintes sur fond d'or mat et bmnî, avaient été largement retouchées car elles avaient, avant d'être abritées dans ce musée, longuement pourri dans Tcglise de saint Bénigne; au milieu de personnages vulgaires, de paysans costumés en Dieu le Père ou en saints, elles affirmaient, au moins, dans le type de la Vierge, une certaine délicatesse ; ce nétait plus la Mère bedonnante et folâtre, lamaritorne de Jacques de Bars; celle-là, avec ses prunelles du ton de la fleur des lins, sos chairs laiteuses, son nez qui s'amenuisait déjà plus droit, s'anoblissait, se patricisait, si l'on peut dire, en s'eflElant;

i ce n^érnit pas encore la Vierge exquise de Roger Van

' der Weyden et de Memlinc, mais c'était déjà un peu

Marie, la Mère d'un Dieu.

Seulement, ce bon vouloir de distinction se confinait en Elle seule, car le saint Joseph de « la Fuite en Egypte > demeurait un rustre accompli et un parfait

h manant; tournant le dos à la Vierge, il apparaissait de

profil, chaussé de bottes à chaudron, suspendant au bout d'un bâton sur Tépaule, une marmite et des hardes

[.' et buviint à même d'un barillet un bon coup.

En ontre de ces tableaux d'autel, un troisième, datant du xv** siècle, et provenant de l'abbaye de Clairvaux,

r une peinture lisse et trop revernie, s'exhibait, elle aussi,

sur la cimaise du mur. De ses panneaux, séparés les uns des autres, par des pilastres, un seul était intéressant à

cause de l'idée même qu'avait eue le peintre de reproduire le corps glorieux de Notre Seigneur, au moment de sa Transfiguration, par un enduit tout en or. Le visage, le corps, la robe, les mains, étaient frottés de cet or luisant et un peu plat qui revêt les panneaux de Lancelot Blondeel, dans les églises et le musée communal de Bruges.

Cette interprétation naïve de la lumière divine était plaisante, mais le reste du retable, sec et glacé, ne méritait vraiment point qu'on le prônât.

Enfin, un autre panneau, également du xv* siècle, une Adoration, arrêtait moins Durtal pour la valeur de Tceuvre qui ne reperdait guère que pour les réflexions que lui suggérait son origine.

Ce tableau, longtemps attribué à Memlinc, avec Tart duquel il ne s'apparentait que par une lointaine ressemblance, avait fini par retrouver un vague débris de son acte de naissance.

Cette Adoration pouvait être prêtée sans trop de discussions au maître de Mérode ou de Flémalle, ainsi qualifié parce qu'un de ses ouvrages avait jadis fait partie de la collection des Mérode et qu'une série de ses peintures, issue de l'abbaye de Flémalle, avait été acquise par l'institut Staedel, de Francfort.

Qu'était cet artiste ? D'après les recherches opérées en Belgique et en Allemagne, ce maître de Flémalle s'appelait de son vrai nom Jacques Daret et il avait été, en même temps que Roger Van derWeyden, l'élève d'un peintre dont rien ne subsiste, Robert Campin, de Tournai.

Il s'était occupé des décorations de la fête de la Toison d'or et des noces de Charles le Téméraire qui lui rappor-

lèrcnt 27 sols par jour, aux entremets. Il avait un frère également peintre, Daniel, natif de Tournai, dont il fat le maître et dont tous les travaux ont disparu ; et c est à peu près tout ce que Ton sait de lui.

Un de ses tableaux, très curieux et dont Durtal possédait une belle photographie, appartenait au musée d'Aix, une Vierge assise sur un large banc, de style gothique, planant au-dessus d'une ville et tenant un Enfant Jésus très éveillé, une Vierge un peu bouffie dont la tète se détachait sur une étrange auréole de rayons qui suscitait l'idée d'une roue de paon façonnée avec les piquants inégaux d'un hérisson d'or; et, en bas. Vin Dominicain priait à genoux, entre un Pape et m Évoque assis.

Une autre Madone, et, celle-là, Durtal l'avait vue dans la collection de Somzée, à Bruxelles, l'avait depuis des années, hanté et elle surgissait maintenant devaD[ lui, évoquée par le panneau de Dijon.

Elle était vraiment, en son genre, unique.

Dans un intérieur éclairé par une fenêtre ouvrant sm une place et meublé d'une crédence sur laquelle se dres- I sait un calice et d'un banc à coussin rouge sur lequel se posait un livre, Marie, vêtue d'une robe blanche, brisée en de grands plis, s'apprêtait à allaiter l'Enfant; et là encore, la tête se découpait sur un nimbe extraordinaire &ît , d'une sorte de fond de panier, de van, et le jaune près- I que soufre de ce rond d'osier s'harmonisait délicieu- ] sèment avec les tons sourds et doux, avec la teinte de fer délavée de ce tableau dont les personnages se délinéaient, un peu cernés de noir, dans un air gris.

Le type de cette Vierge différait complètement de

LOBLAT 229

ceux inventés par Roger Van der Weyden et par Memlinc. Elle était moins gracile et plus osseuse, un peu boursouflée, avec des yeux singuliers, taillés en boutonnières retroussées des bouts; les paupières étaient lourdes, le nez long et le menton bref; la face était moins en forme de cerf-volant que celle des Madones de Mémlinc, moins en amande que celle des Madones de Roger Van der Weyden.

La vérité était que, lui, créait des bourgeoises angéliqueset, eux, des princesses divines. Ses Vierges étaient distinguées, mais elles ne Tétaient pas naturellement et elles s'observaient devant le visiteur ; de là, une cer* taine afféterie et une certaine gêne. Elles devaient, à forcedevouloirmontrer qu'elles étaient de bonnes Mères, oublier de Tètre ; elles manquaient, pour tout dire, de simplesse réelle et d'élans. Aussi ce panneau était-il et maniéré et charmant, et bizarre et froid. Oui, cela le résume assez bien, ruminait Durtal. Ce Daret n'avait pas le sens mystique de son condisciple Van der Weyden et ses projections colorées d'âme étaient faibles ; mais, pour être juste, il faut ajouter aussitôt que si ses œuvres sont des oraisons de pinceau mortes, elles effluent au moins une senteur inconnue, qu'elles sont vraiment originales et dans la peinture du temps, à part.

Ici, à Dijon, cette Adoration est évidemment inférieure; elle a du reste souffert de l'humidité et passé par la cuisine des rebouteurs; mais l'empreinte de l'artiste y semble quand même marquée.

Marie, agenouillée devant l'Enfant et tournant le dos à retable, avère le type habituel de ses Notre Dame,

^ mais elle est plus bourgeoise, plus matrone, moins raf-

Jinée que les Vierges de Bruxelles et d'Aix ; le saint Joseph avec son petit cierge rappelle les saints Joseph de Van der Weyden dont s'empara Memlinc ; les bergers avec leurs cornemuses, les femmes qui adorent sans joie le Jésulus, gringalet comme presque tous les petits Jésus de ce siècle ; les Anges qui déroulent des banderoles dans un paysage dont les nuances furent fraîches et claires, sont enviables, mais là encore, il y a je ne sais quoi de contourné et de frigide ; l'allégresse ne sourd pas de rensemble. Décidément ce Jacques Daret devait être un homme à ferveurs obturées, à prières sèches*

Avec tout cela, se dit-il, je ne vois pas, parmi cette série de Primitifs, les vestiges de cette fameuse école de Bourgogne qui nous a valu, au Louvre, une salle particulière, presque exclusivement composée de tableaui flamands.

J'a: beau fouiller les musées et feuilleter les comptes des divers officiers de la Trésorerie de Bourgogne, je ne déniche que des gens originaires de la Hollande ou des Flandres ; je ne trouve aucun peintre qui soit issu des provinces de la France d'alors. N'est-il pas évident d'ailleurs que si de véritables artistes avaient existé, de ! leur temps, en France, les ducs de Bourgogne ne se

I^V seraient pas donné la peine de faire venir à grands frais

des ctrringers de leur pays ?

Imaginée par cette déraison spéciale qu'est la chauvinite de l'art, cette École n'est donc qu'un attrape-nigauds^ qu'un leurre. — Mais, si, au lieu de ratiociner, je filais, reprit-il, en consultant sa montre. Il jeta un dernier coup d'oeil autour de lui. Ce musée, se dit-il» mérite d'être adulé; malheureusement, tout y est tinj

peu du vieux-neuf; à Dijon, tout est restauréjdepuis le Jacqoemart, ies mannousets, les fresques de Notre- Dame, les façades et les nefs des autres églises, jusqu'aux mausolées des ducs de Bourgogne et aux retables; mais, tf importe, pour être juste, quel abri délicieux que cette salle des Gardes, avec ses tombeaux et ses peintures, — avec sa tapisserie du siège de Dijon, dont les roses fanés et les indigos durcis, saillant de la teinte bleuâtre des laines, sont une caresse pour Toeil, — avec sa haute cheminée gothique dont le panneau de fermeture est le dossier armorié du siège de Jean sans Peur.

Il quitta le musée et, en deux pas, il fut sur la place saint Etienne au bout de laquelle s'érige l'église de saint Michel.

Celle-là exhaussait une façade de la Renaissance, et des tours encadrées de contreforts et des coupoles octogones, surmontées de boules d'or, qui ressemblaient, vues d'en bas, à deux oranges. Encore qu'il ne raffola point de ce style, Durtal devait bien se dire que cette église était un des plus purs spécimens du genre ; elle avait subi moins de mésalliances que tant d'autres, devenues des métis dont la filiation restait obscure, Celk^ là, du dehors, au moins, avait de la race. Au dedans, c'était autre chose, elle était de style ogival et de nombreuses innovations y avaient été insérées après coup ; elle possédait, en tout cas, à gauche, une petite chapelle de la Vierge, un peu hétéroclite avec ses vitres qui représentaient de vagues sybilles et des anges à écussons, une chapelle néanmoins intime, où l'on pouvait en paix se recueillir.

Mais Durtal n'avait pas, ce jour4à, le temps d'y

séjourner. Il s'occupa de ses emplettes et rejoignit, après être allé lire les journaux dans un café, la gare.

Si les nouvelles précises qu'il cherchait sur la loi des Congrégations étaient, ce matin-là, quasi nulles, par contre, les articles de la presse maçonnique débordaient d'injures sur les religieux et les nonnes. Elle poussait furieusement à la roue, exigeait du Gouvernement qu'il exterminât les écoles congréganistes et dispersât, en attendant mieux, les cloîtres; et les diatribes sur les jé5uitières,surles milliards des frocards et des cornettes, se succédaient en un style de voirie, en une langue de terrain vague.

Il est impossible que les vassaux de ces éviers ne soient pas des roussins ou des adultères, des défroqués ou des larrons, car Tétiage de la haine contre Dieu est, pour chacun de ces gens, celui de ses propres fautes; n'exècre TEglise que celui qui craint ses reproches et ceux de sa conscience. Ah ! si Ton pouvait ouvrir Tâmede ces Homais en délire, ce qu'on découvrirait, dans l'amalgame de leur fumier de péchés, d'extravagants composts, se disait Durtal, en se promenant sur le quai.

Deux moines sortirent à ce moment d'une salle d'attente, le P. Emonot, le zélateur et le P. Brugier, le cellerier.

Ah ! ç:i,firent-ils gaiement, en serrant la main de Durtal, tout le monde est donc à Dijon, aujourd'hui et aussitôt, ils s'entretinrent de Mc' Triaurault dont les infirmités s'nggravaient et qui était décidé à donner sa démission et ils citaient les candidats possibles : l'abbé Le Nordez ou un curé de Paris ; puis ils causèrent du nou-

LOBLAT 233

veâu curé du Val des Saints et des conditions qui allaient être infligées aux moines.

— Le père de Fonneuve que j'ai vu, ce matin, ne m'en a pas parlé ! s'écria Durtal.

— Il ignorait les clauses stipulées par l'Evêque ; nous venons, nous, de les apprendre à l'instant, et encore par hasard, en rencontrant dans la rue Tun des gros bonnets de l'évêché.

— Et quelles sont ces conditions ?

' — Les voici, répondit le cellerier, un fort gaillard, à la face rase et bleue, à l'œil noir et aux lèvres minces, un méridional qui avait été jadis économe dans un séminaire.

Nous garderons Téglise, les jours de la semaine, mais nous n'y mettrons plus les pieds, le dimanche; ce jourlà, nous nous réunirons dans notre oratoire, carie sanctuaire appartiendra au curé seul ; ensuite, nous n'aurons plus le droit de confesser les personnes du village...

— Comment, nous ne pourrons plus nous confesser aux Bénédictins ! mais c'est monstrueux ; on ne peut cependant obliger les fidèles à s'adresser à un prêtre désigné ; chacun est libre de choisir le directeur qui lui plaît ; le droit est formel et l'arrêt de votre épiscope est nul ; ce qu'il aurait bien fait, dans tous les cas, de démissionner, celui-là, avant que de nous jouer un tour de cette façon !

— Oh ! fit le P. Emonot, vous, vous êtes oblat ou du moins vous allez l'être; vous pouvez par conséquent prétendre que vous relevez de la juridiction de l'Abbé et non de celle de l'Evêque ; cette mesure nevous touche donc pas; d'ailleurs, oblat ou non, tout homme est

LOBLAT

libre de venir nous rendre visite dans notre cellule et chez nous, nous n'admettons qu'une autorité, celledu père Abbé ; nous continuerons donc, avec sa permission, à administrer, comme par le passé, le Sacrement de pénitence à nos clients.

— Oui, appuya le P. Brugier, l'interdiction de M** Triaurault ne peut porter que sur l'église qui est jusqu'à un certain point paroissiale, mais, qu'il le veuille ou non, elle s'arrête au seuil de notre cloître.

— Bien, mais les femmes? M"* de Garambois et ma bonne ^ par exemple !

— Ah ça, c'est une autre affaire; elles- ne peuvent pénétrer dans la clôture et dès lors la question se complique; mais elle est facile à résoudre; la défense épîscopale ne s'étend qu'au Val des Saints et, hors de ce bourg, nous conservons tous nos pouvoirs. Il sera par conséquent facile à chacun de nous d'aller, une fois par semaine, à Dijon où nous attendrons nos pénitentes dans un des confessionnaux de la chapelle des Carmélites ou de tout autre Ordre.

— Cest égal, avouez que c'est roide, un Prélat voulant imposer de force un confesseur ; c'est un véritable viol de conscience ; mais, voyons, votre père Abbé a dû être consulté ; il ne s'est donc pas défendu ?

— Il a été, tout juste prévenu, dit le P. Brugîer.

— Le Révérendissime est ami delà paix, ajouta prudemment Dom Emonot qui changea aussitôt la conversation et se mit à deviser avec le cdlerier du noviciat.

Ce père Emonot, il était peu sympathique à Durtal, avec sa grosse tète enfoncée dans le cou et toujours renversée en arrière, son œil glissant sous ses lunettes, son

nez effilé aux narmes pochetées, semblables à des bouts de pinces à sucre ; mais ce qui gênait en lui, c'était moins son teint jaune, son air chafouin, son ton doctoral et son rire aigre, que ces mouvements nerveux qui lai agitaient constamment la face.

La vérité était que ces- zigzags de traits pouvaient s'appeler les tics du scrupuk.

Dom Emonot souffrait, ainsi que beaucoup de prêtres et de nombreux fidèles, de cette terrible maladie de Târae ; et il sursautait tout à coup, se crispait, repoussait, ainsi que d'un geste de physionomie, une vague tentation, s'assurait par un geste de dénégation, par un petit recul, qu'il la repoussait et ne péchait pas.

Cette infirmité éuit issue d^une vertu vraiment foncière, d'un ardent désir de perfection et l'on s'expliquait son étroitesse d'esprit, son bégueulisme lorsqu'on songeait que tout était pour lui une cause d'appréhension, un sujet de reproches et de plaintes.

Mais cela dit, il fallait reconnaître qu'il était homme de bon sens, expert à mener les âmes qui pouvaient tolérer son régime, dans les montées de la voie rude, très clairvoyant sur la situation actuelle de son Ordre.

Durtal revenait un peu de ses préventions, en l'entendant s'exprimer fort sagement sur ses élèves.

— On rit, disait-il, du fameux moule, cher aux Jésuites, sans s'apercevoir que, sous une empreinte qui semble pareille, il n'y a pas de gens plus différents entre eux que les Jésuites. La règle de saint Ignace a plané les défauts, émondé les caraaères, mais elle n'a nullement tué la personnalité, comme tant de gens le pensent. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi chez nous ! Ce

236 LOBLAT

qui nous manque, c'est justement un moule où nous puissions couler les débutants. Je sais bien que, dans certaines maisons de notre congrégation, on juge ces procédés de culture mesquins et déprimants; l'on n'y parle que de dilater Tâme. Hélas! on ne la dilate pas, on l'abandonne à elle-même.

Et puis, je veux bien croire que, pendant le temps de la probation, l'on réussira à inculquer l'esprit de discipline, à susciter le goût de la vie intérieure aux novices — et après ? Quand ces âmes, comprimées, auront échappé aux épreuves du nDviciat et qu'elles auront franchi le délai, après lequel cesse la surveillance de la jeune paternité, elles détendront leur ressort et c'est à ce* moment là que le danger commence; il faudrait continuer à les tenir en bride, et les mater par une occupation absorbante, par un travail assidu, voire même par des labeurs corporels pénibles.

Et c'est le contraire qui a lieu ; le Bénédictin soidisant mûr, est libre; ne travaille que celui qui veut; et c'est bien tentant de ne rien faire ; on finit par se laisser aller, par s'arranger une existence de rentier tranquille ; et le religieux qui ne travaille pas, bavarde, dérange les autres, fomente des brigues. Ainsi que le dit très bien notre père saint Benoît, l'oisiveté est l'ennemie de l'âme « otiositas inimica estanimae ».

— Oui, l'on devient des ronds de cuir pieux et l'office lui-même sent la conserve, avec ses psaumes marines dans la saumure de leur chant.

Le P. Emonot sourit d'assez mauvaise grâce.

— Vous avez une façon naturaliste d'envisager les choses et de les résumer qui est plus que singulière.

— Je blague, répartit Durtal, mais n'empêche, mon père, que vous n'ayez mille fois raison; un moine inoccupé est un moine à moitié perdu, car enfin le travail... c'est du péché en moins !

— Certes, fit le cellerier, mais il est plus facile de signaler le péril que de le conjurer. Il conviendrait de changer le système du noviciat, de relever le niveau des études qui est faible ; il conviendrait surtout de ne pas admettre de paresseux. Cela regarde Dom Felletin ; il est assez intelligent pour le comprendre.

— Sans doute, dit le père Emonot, c'est un remarquable maître des novices.

— Puis il y a de la sainteté en lui, poursuivit Dom Brugier.

— La sainteté de saint Pierre ! jeta Dom Emonot dont l'œil s'alluma, sous ses lunettes, d'une lueur.

De saint Pierre ? se demanda Durtal. Qji'est-ce que cela signifie ? Est-ce une rosserie ? Cela veut-il dire qu'avant d'être un saint, Dom Felletin fut un traître?

Mais Toeil était éteint et lorsque Durtal le scruta, il n'y vit que du bleu mort. Le zélateur était d'ailleurs aussitôt passé à un autre sujet d'entretien.

Il discutait maintenant avec le cellerier sur certains ornements d'église que le nouveau curé réclamait, comme appartenant non à l'abbaye mais à la cure ; et c'était une interminable énumération d'étoles, de chasubles, de chapes. Ce défilé n'intéressait guère Durtal; aussi ne fut-il pas tâché, quand le train fit halte au Val des Saints, de prendre congé des deux religieux et de rentrer chez lui.

"^ANS les campagnes, quand un enfant n'a pas de santé et est incapable de supporter les travaux des labours et des vignes la mère dît : il est chérîf ce petiot là, nous en ferons un prêtre ; et c'est dnsi que Tabbè Barbenton était entré au séminaire, puis envoyé successivement en qualité de vicaire dans divers villages et enfin promu curé au Val-des-Saints.

Tous les ecclésiastiques auxquels M^ Triaurault avait offert cette cure s'étaient récusés, sentant très bien la situation penaude qu'aurait un curé, en face d'un Abbé de cloître-

Lui, avait accepté, sur la promesse qu'au bout d'un certain temps, il serait transféré dans une paroisse meilleure; ce qui était absolument invraisemblable, car il était bien évident que s'il réussissait dans sa lutte contre r abbaye, TEvêque s'empresserait de le laisser sur place et que, dans le cas contraire, il ne lui donnerait aucun avancement ou n'hésiterait pas, s'il le jugeait par trop compromis, à le briser.

Dans cet être malingre et vaniteux, il y avait uneam-

LOBLAT 239

bition démesurée de succès. Il se savait soutenu par les hobereaux qu'il avait visités, presque sympathique au Maire qui, bien que socialiste et libre penseur, était, en haine des religieux, enclin à lui accorder son appui. Aussi, à peine fut-il installé au Val-des-Sainis, qu'il engagea la lutte.

Et il débuta par un grand coup.

Dès le premier dimanche, il voulut faire table rase, détruire, en un jour. l'œuvre patiemment poursuivie, depuis plusieurs années, par les moines ; il déclara aux jeunes paysannes qui connaissaient le plain-chant que l'on chanterait, désormais des cantiques et il en distribua dont les airs de guinguette plurent d'ailleurs aux filles.

Poussé par les noblaillons du crû, il enleva de ce village cette senteur de hameau Moyen-âge qu'il exhalait, le dimanche, aux offices, et il transforma ce pays, unique peut-être en son genre, en un lieu comme un autre où l'on brailla dans l'église des rigaudons.

Puis lorsque ses « enfants de Marie » furent suffisamment exercées pour goualer sans trop d'accrocs, ses fariboles, il pria le cloître de lui prêter, pour les accompagner, son organiste, inoccupé, ce jour-là, puisque l'oratoire intérieur ne contenait aucun orgue.

Le p. Abbé était heureusement absent car, n'y cherchant pasmahce, il eût sans douté cédé; mais l'abbé Barbenton eut affaire à Dom de Fonneuye qui, plus méfiant, répondit:

— Cela dépend ; si vous vous confinez dans le plainchant oui ; autrement, non.

Vexé, le curé répondit qu'il était maître, dans son église, d'imposer, le dimanche, la musique qu'il aimait.

— Et moi, de garder mon organiste, riposta le prieur.

Ce fut une première cause de brouille.

Il s'avisa ensuite de vouloir changer Tintérieur du sanctuaire, en y plaçant de nouveaux autels surmontés de saints façonnés par les plâtriers de la rue saint- Sulpice. La noblesse des alentours l'encourageait mais disparaissait dès qu'il s'agissait de délier sa bourse ; il n'en tira que des sommes insignifiantes; il se rabattit alors sur M. Lampre, sur M"* de Garambois, sur Durtal, mais ils lui déclarèrent, avec ensemble, qu'ils ne voyaient pas l'utilité d'enlaidir l'église. '

Sa haine pour ces gens qui refusaient d'ailleurs de se confesser à lui et allaient au monastère ou à Dijon pour ne pas passer par ses mains, s'accrut.

La situation s'avérait nette : le couvent et ses trois amis d'un côté, les hobereaux et lui, de l'autre.

Restait le village ; mais, là, la situation se compliquait. Les paysans, d'abord bien disposés pour le curé et urieux contre Tabbaye qui ne fournissait plus les médicaments depuis que le père Miné divaguait, — car personne n'était pharmacien dans la maison, — s'exaspérèrent aussitôt que leur nouveau pasteur leur réclama les frais des mariages et des funérailles. Ils s'aperçurent tout à coup que les Bénédictins unissaient et enterraient sans jamais exiger d'argent et les bonnes femmes découvrirent que, depuis que l'abbé Barbenton gîtait dans le presbytère, on avait supprimé les beaux offices du dimanche qui attiraient quelquefois du monde de Dijon.

Et la défense la plus sérieuse du chant grégorien, ce

furent les aubergistes qui, lésés dans leurs intérêts, la prirent.

En attendant, la lutte avec le moine sacristain s'engagea sur toute la ligne ; mais le curé se heurta, contre une force d'inertie qu'il ne put vaincre ; le P. Beaudequin lui fuyait comme du vif argent entre les doigts ; c'était des : « peut-être, des ce serait à examiner, des nous y réfléchirons » et ce n'était jamais ni un oui, ni un non; la remise des calices et des chasubles qu'il convoitait, ne lui ayant pas été consentie, il voulut au moins tâcher de contrarier les religieux qui, pendant les jours de la semaine, étaient maîtres du chœur et y célébraient leurs offices et il leur demanda d'avancer ou de retarder leur horaire, sous le prétexte qu'il serait ainsi plus à l'aise pour assurer le service des catéchismes et des convois.

— Il y a une règle de saint Benoît que je ne puis enfreindre et des habitudes que je ne suis pas maître de changer, répliqua Dom de Fonneuve ; il m'est donc impossible de vous satisfaire.

Le curé témoigna son mécontentement de ce refus, en n'assistant plus jamais aux ofEces. Il avait, en effet, arraché au père Abbé, l'autorisation d'occuper une place, près de lui, avant la stalle du sous-prieur, relégué de la sorte au second rang; il la laissa désormais vide, pensant sans doute que cette abstention froisserait les moines ; mais personne ne parut même remarquer ce manège. Alors, il rompit avec le mode d'escarmouches qu'il avait adopté, dès son arrivée au Val-des-Saints et il résolut de prendre une revanche de ces petits combats qu'il avait jusqu'alors perdus, en engageant une vraie bataille dont il préparerait, au préalable, le terrain.

Et il crut en avoir saisi Toccasion. Se rappelant que M^"" Triaurault répondait au prénom de Cyrille, il vérifia 1 ordo monastique et constata que cette fête tombait un dimanche.

Il rendit visite au Prélat et le supplia de venir déjeuner, ce jour4à, au presbytère^ avec la noblesse des environs désireuse de lui souhaiter sa fête, et de daigner ensuite présider les Vêpres.

M*" Triaurault était souffrant et peu soucieux de perdre ainsi son temps; mais Tabbé insista de telle sorte, garantissant le prestige qui rejaillirait sur lui dans le pays, s'il parvenait à y amener son Evêque, que sa Grandeur, ennuyée, céda.

Alors, le curé radieux s*en fut proposer au père de Fonneuve, pour donner plus d'éclat à la cérémonie et faire plus d'honneur à Monseigneur, de célébrer avec ses religieux les Vêpres, dans l'église qu'il mettait, ce dimanche-là, à leur disposition.

Dom prieur accepta et le curé sourit.

— Je voudrais, reprit-il, que la cérémonie fur vraiment magnifique et frappât l'imagination de nos paysans. Ils ont tellement l'habitude du chant de Solesmes que ce genre de musique ne les intéresse plus ; aussi ai-je pensé à y adjoindre quelques morceaux choisis parmi les meilleurs auteurs de notre temps. Monsieur le baron des Atours, avec Monsieur son fils, renforcés de Tun de leurs domestiques qui possède une belle voix, s'est offert pour les chanter, en haut, dans la tribune de l'orgue...

— Non pas, interrompit brusquement Dom de Foûneuve, je refuse de participer, moi et les miens, à ce

L QBLAT 243

concert. Il existe une liturgie Bénédictine que je ne souffrirai pas devoir sophistiquer par jene sais quelles ture-. lures. Nous célébrerons l'office tel qu^il est ou nous ne le célébrerons pas à l'église; c'est à prendre 00 à laisser»

— Mais, je ne vous interdirai pas de chanter vos Vêpres, comme vous l'entendrez, répliqua le curé. Mon observation ne vise que lé Salut du Saint-Sacrement qui doit les suivre ; et, un peu méprisant, il ajouta:

Vous conviendrez bien, mon révérend père, que les petits Saints Bénédictins avec leurs deux chants qui précèdent d'habitude le Tantum Ei^o et l'hymne le « Te Decet Laus i> ou le psaume « Laudate Dominum omncs gentes » que vous entonnez après, sont courts et ne s'imposent pas, en tout cas, aux masses.

— Nos Saluts sont, de même que nos offices, liturgiques, Ik ne comportent aucun répertoire de fantaisie ; la question reste donc la même et je la résume en ces trois mots : tout ou rien.

— Diable, reprit le curé qui semblait réfléchir, j'ai en quelque sorte promis à M^"" Triaurault l'hommage de votre présence. Que dira-t-il, s'il ne vous voit pas à l'église ?

— Je l'ignore. Ces conditions vous vont-elles ?

— Impossible; je froisserais M* le Baron et sa famille; mais songez, mon révérend père, que sa Grandeur trouvera certainement étrange l'attitude de moines qui disparaissent lorsqu'elle arrive,

— Monseigneur est trop juste pour ne pas comprendre le bien-fondé de ces motifs et je compte sur votre loyauté poiir les lui faire connaître.

LOBLAT

Le curé s'inclina. Ça y est, se dit-il, en quittant le P, de Fonneuve.

— C'est très malin, fit M. Lampre au prieur qui causait avec lui de cette aventure ; le curé vous empêche, en effet, d'accueillir ses propositions et il vous fâche avec TEvêque ;

— Q.U y puis-je ? répondit le vieux père ; le devoir avant tout !

Le comique de l'histoire fut que si ce piège du curé happa les moines, il l'appréhenda, lui aussi. M«'Triaurauic ne lui pardonna pas, en effet, de Tavoir attiré dans ce qu'il appelait un guet-apens d'irrespect et il le secoua vigoureusement, lui reprochant sa maladresse, aussi furieux contre lui que contre les Bénédictins, lorsqu'il partit*

A dater de ce jour, les relations cessèrent presque complètement entre le presbytère et l'abbaye ; puis le curé se vexa d'être tenu à l'écart et il chercha un moyen de détendre la situation ; la fête de saint Benoît qui était proche lui parut, pour ce dessein, propice.

Il pensa d'abord à se servir de Durtal comme d'intermédiaire pour obtenir d'être invité à diner, ce jourlà, au cloître. 11 s'arrangea de façon à le rencontrer et doucetnent lui dit :

— Eh bien, cher Monsieur, vous allez faire votre profession d'oblature. Je serai très heureux d'y assister. Si elle doit avoir lieu, en dehors des offices monastiques. Je m'arrangerai, ce jour-là, afin de vous livrer mon église, — et il appuya sur le mon, — pour l'heure qu vous plaira.

-^ Je vous remercie, monsieur le curé, répartit

tranquillement Durtal, mais la profession d'oblature se fera non dans l'église abbatiale, — et il appuya, à son tour, sur. le mot abbatiale, — mais dans l'oratoire du monastère ; c'est vous dire que, sauf les moines, personne n'y assistera, puisque l'oratoire est sis dans la clôture.

— Ah ! et vous dînerez sans doute à Tabbaye, ce matin-là ?

— Sans doute.

— Le réfectoire étant, lui aussi, situé dans la clôture, dit avec une pointe d'ironie, le curé, je me demande^ si hormis vous et les gens de la maison, d'autres per-\ sonnes seront conviées à ce repas.

— Je Tignore. En l'absence du père Abbé qu'il remplace, le prieur est maître d'inviter ou de ne point inviter qui bon lui semble ; il est donc le seul qui soit à même de répondre à votre question.

— Votre serviteur, monsieur.

— Le vôtre, monsieur le curé, répliqua Durtal, en s'éloignant.

L'abbé Barbenton se dit : il n'y a rien à tirer de celuilà ; allons-y bravement et il se fit introduire chez le prieur. Là, il joua la comédie, déclarant qu'il déplorait tous ces malentendus, se déchargeant de ses torts sur le dos de l'Evêquedontil était obligé de suivre les instructions ; enfin, il s^écria que sa mise en quarantaine, le jour de la fête de saint Benoît, produirait un effet désastreux dans le bourg et Dom de Fonneuve, touché, l'embrassa et l'invita au dîner.

Alors il s'enquit de savoir si le Révérendissime ne serait pas présent pour la cérémonie, dans son cloître .^

— Ce n*est guère vraisemblable, répondit Dom de Fonneuve. Le père Abbé est en Italie, au Mont Cassm où, comme vous le savez, l'un de ses frères est profès; et de là, il doit se rendre à Rome pour y voir le Primat ; il ne sera donc pas ici, avant une quinzaine.

Le curé qui craignait que des moines ne lui jetassent des bâtons dans les jambes, en mettant le Révérendissime au courant de ses manigances, s'en fut, rassuré, décidé, du reste, à se réconcilier avec tout le monde, avant le retour de Dom Bernard.

Pendant ce temps, Durtal se préparait par quelques jours de retraite à son oblature. Il passait alternativement entre les mains de Dom Felletin, le maître des novicest. et de Dom d'Auberoche, le cérémoniaire.

L'un Finterrogeait sur la règle de saint B«»©lt et l'autre qui entendait que la cérémonie d'cbkture fôt impeccable, le contraignait à saluer et à marcher dans tous les sens. II aurait voulu que Durtal chantât, par trois fois, en haussant, chaque fois, la voix d'un ton, l'essentiel « Suscipe me, Domine, secundom' cloquium tuum et vivam* et non conkmdas me ab expectatîone mea », accompagné du Gloria Patri, répétés par tout le choeur. Ce verset du psaume 118 prescrit, pour la profession de ses moines, par saint Benoît, lui-même, dans le chapitre 58 de sa règle, était admirable lorsqu'il était revêtu de sa robe très simfple de plain-chant. Il était timide et suppliant jusqu'à sa médiante, puis il s'élevait plus rassuré, toujours implo^ rant mais plus ferme ; et, à chaque fois, il s'enhardissait, encouragé par l'accent résolu, sûr, des religieux le reprenant, affirmant à leur nouveau frère la certitude

du désir exaucé, Tassurance qu'il ne serait pas confondu dans scm attente.

Et cette formule, divinement magique, était si déci-^ âve que les plus anciens profès ne pouvaient s'empêcher de trembler jusqu'au fond de Fâme, lorsqu'ils Tentendaient chanter et la chantaient eux-^mèmes, à chaque profession.

Ehartal que l'intonation à décocher toujours phis haut, dans le silence de la chapelle et sans le soutien d'un orgue, épouvantait, avait fini par obtenir du P. d'Auberoche qu'il la psalmodierait tout bonnement et qu'il en serait de même pour les pères et les novices présents à la cérémonie et qui devaient doubler chaque fois, le verset, après lui.

Et c'étaient ées répétitions ininterrompues, des salutations médiocres ou profondes, des agenouillements^ sur la première ou sur la dernière marche de Tautel» des laçons rectifiées de déployer contre sa poitrine la charte de profession, comme sur cette statue que Ton voit dans les montres religieuses et qui représente un chevalier tenant une banderole sur laquelle est inscrit le verbe « Credo » ; c'étaient des effacements de corps permettant d'évoluer dans la place restreinte de l'oratoire.

Enfin Durtal parvint à contenter Dom d'Auberoche ; le P. Felletin, lui, ne se souciait ni des gestes, ni des détails liturgiques, il expliquait Toblature, planantau-^ dessus des âges, heureux d'avoir un novice qui connaissait aussi bien que lui la matière et il parlait de l'avenir, certain d'être compris.

—f- D convient d'abord de se bien persuader, disait-il^

que Toblature de saint Benoît ne peut, ainsi qu'une œuvre populaire, se diflfuser ; elle ne s'adresse qu'à une élite et ne peut par conséquent rester qu'à l'état d'exception ; elle requiert, en effet, des postulants des conditions particulières, malaiséesà remplir. Sa raison d^être, c'est la liturgie ; la vie du moine c'est la louange de Dieu, la vie de l'oblat sera aussi la louange de Dieu mais réduite à ce qu'il en pourra prendre ; pour atteindre ce résultat, il ne suffit point d*ètre fidèle à sqs devoirs et de communier plus ou moins fréquemment, il faut aussi avoir le goût de la liturgie, le sens du cérémonial, l'amour de la symbolique, l'admiration de l'art religieux et des beaux offices.

Les oblats qui réuniront ces conditions — Dieu veuille, qu'ils soient nombreux, mais j'en doute — vivront donc autant que possible cette partie de l'existence monastique qui s'écoule à l'église, autrement dit, ils devront résider dans le cloitre ou dans ses alentours.

Je ne me figure pas du tout, en effet, des oblats épars dans des villes telles que Paris, Lyon ou Marseille, n'ayant aucun rapport quotidien avec le monastère auquel ils appartiennent, n'assistant pas, par conséquent, à la messe conventuelle et aux Vêpres chantées de chaque jour, ne s'assemblant qu'une ou deux fois par mois, comme à un son de corne, à l'abbaye. Ainsi comprise, l'oblature ne seraitplus qu'une petite confrérie et il y en a assez, je pense, pour que nous n'en ajoutions pas une de plus à celles qui subsistent.

Ce serait, d'autre part, une grave erreur que d'assimiler l'oblature à un tiers-ordre, puisqu'un tiers-ordre incorpore tous les gens, fussent-ils les plus incompréhen-

sifs du monde, pourvu qu'ils soient des chrétiens zélés et des catholiques pratiquants.

Nous, au contraire^ nous cherchons la qualité et non la quantité ; il nous faut des savants, des lettrés et des artistes, des personnes qui ne soient pas exclusivement des dévots...

— Pas de marguilliers édifiants et de sacristes pieux ! s'écria Durtal.

— Oui, dit, en souriant, le père Felletîn. Notre but n*est pas d'ailleurs d'improviser de doubles emplois avec les tiers-ordres des autres instituts, qui ont leur utilité car ils rendent service aux masses ; nous n'avons pas à marcher par exemple sur les brisées des Franciscains qui bénéficient d'une puissance séculairement acquise ; nous leur serions, du reste, au point de vue du prosélytisme et de l'organisation, très inférieurs.

Et puis, ayons le courage de l'avouer, en agissant de la sorte, nous duperions nos novices qui auraient plus d'intérêt à s'affilier au troisième ordre de saint François, car il est en pleine vigueur et assure à ses tertiaires des avantages que nous serions bien incapables de leur offrir; notre seule force, à nous, ne peut résider que dans l'efficace des oraisons liturgiques et des offices ; et comment en faire réellement profiter des gens qui n'y prendraient aucune parc et ne seraient imbus à aucun degré de cet esprit Bénédictin sans lequel aucune entrée dans notre Ordre n'est ou ne devrait être possible ?

Non, plus j'y pense, et plus je suis convaincu que la seule oblature qui soit viable est celle du Moyen-Age, celle du laïque habitant, comme je l'ai déjà dit, auprès ou dans l'intérieur d'un couvent, vivant plus, en somme.

dans la communauté que dans le monde, suivant régolièrement les exercices religieux des moines.

Ainsi comprise, Toblature est pratique surtout pour les artistes; elle leur donne l'appui des grâces monastiques, Taide même du Patriarche et elle leur laisse toutefois une certaine liberté ; et, à ce propos, ]q dois le confesser, il y aurait, selon moi, tout avantage pour un artiste à ne pas résider dans la clôture de Tabbaye maïs à sa porte. Fatalement, en effet, avec l'internement même mitigé, une sujétion s'impose ei pour peu que l'Abbé ou que le père, chargé de la direction des oblats, ait des idées arrêtées en esthétique et quelles idées souvent! c'est le conflit et, au nom de Tobèissance, Tétouffement de la personnalité, la mort de l'art.

L'échec de l'abbaye de Beuron est, à ce point de vue, typique. On a voulu enfourner, tous les peintres que détenait le couvent dans le même moule et Ton a tué le talent de chacun, pour ne produire que des peintures similaires, conçues d*après une formule unique, et destinées par cela même à devenir, au bout de peu dressais, des rengaines.-

La question se résume donc pour moi ainsi : direction spirituelle, énergique, de la part du religieux maître de l'oblature, et abstention pour tout le reste.

Maintenant, à titre de document, je vous signale une tentative bien oubliée — la plupart même des nôtres l'ignorent — qui eut lieu à Solesmes, sous le gouvernement de Dom Couturier.

Cet^Abbê avait rêvé de rénover renluminore,^cette gloire des abbayes Bénédictines d'antan ! II possédait justement, avec M. Cartier, à demeure dans le cloître,

LOBLAT 251

un oblat, Anatole Foucher, k dernier artis'te, qui, à l'heure présente, dispose de la science liturgique et ait le talent nécessaire pour continuer cet art exquis du Moyen- Age.

Il a façonné de remarquables élèves au monastère des Bénédictines de sainte-Cécile et il allait commencer de former certains moines qui étaient doués pour ce genre de travail, lorsqu'à la suite des décrets, en i88o, Texpulsion a dispersé la communauté dans le village. M. Foucher a alors quitté Solesmes et ce projet est naturellement tombé à l'eau.

A combien se montent actuellement les oblats, réfugiés dans l'intérieur des cloîtres de la Congrégation de France ? Je ne le sais^ d'une manière précise, car mes renseignements datent de plusieurs années déjà et d'aucuns ont pu, depuis ce temps, rentrer dans le monde.

En tout cas, il y en avait un, en robe, qui était prêtre, à Solesmes et qui se trouve aujourd'hui au prieuré de Farnborough,en Angleterre ; deux existaient à Ligugé, Tun, en robe, l'autre en laïque, mais tous les deux sont partis pour saint Wandrille où le premier s'est fait père. Il y en avait un aussi, en robe, à Paris, au prieuré de la rue de la Source et puis... ma foi» je crois bien que c'est tout.

Autour des abbayes, domiciliées dans les villages mêmes où elles sont situées, je n'en connais que cinq, dont une oblate, à Ligugé. Il y aurait, d'autre part, à saint Wandrille, un petit noyau d' affiliées; ont-elles été régulièrement constituées ? je l'ignore» A Solesmes, les quelques parents de religieux qui assistent assidûment aux offices sont*iIs de réels oblats, ayant fait profession

LOBLAT

au monastère ? j*en doute ; quant à ceux qui résident où ils veulent et ne participent pas à la vie liturgique, ils sont assez nombreux à Paris, mais je le répète, cette sorte d'oblature n'a rien à démêler avec l'oblature du Moyen -Age, avec l'oblature proprement dite.

Vous le voyez, le nombre des oblats est incertain et infime ; le fil n'a pas été rompu depuis le vm* siècle jusqu à nos jours, mais ce qu'il est ténu !

Enfin j peut-être grossira-t-il ; en attendant que des compagnons s'adjoignent à vous, vous devenez demain le premier oblat moderne du Val-des-Saints ; vous allez profiter plus effectivement de cet afflux de prières qui s'est accumulé dans cet ancien prieuré, pendant tant de siècles ; vous bénéficierez comme nous, au même titre que nous, de cette fruition des grâces dont la communauté de Solesmes a été investie, lorsquç le pape Grégoire XVI l'institua l'héritière des privilèges accordés par ses prédécesseurs aux Congrégations de Cluny, des saints Vanne et Hydulphe et de saint Maur. Ce patrimoine, vous aiderez à le garder et vous y ajouterez vous-même, en vous associant à nos efforts liturgiques ; et lorsque le moment du repos sera proche, vous revêtirez l'habit du moine dans lequel vous serez inhumé et le Patriarche, fidèle à sa promesse, interviendra en votre faveur auprès de Texorable Juge.

Encore que vous ne prononciez aucun vœu, vous promettez devant l'autel, pendant le sacrifice de la messe, avant de recevoir le corps de Notre Seigneur, la conversion de vos mœurs, vous vous engagez à vivre, le pluî saintement possible, en Dieu. Vous renoncez, en somme à tout ce qui fait pour l'homme charnel la joie de Ij.

vie et c'est une existence d'être, retiré déjà du monde, qu'il vous faudra désormais mener. Puisse-t-elle être douce et vous contenter; puisse-t-elle surtout être agréée par les sacrifices qu'elle exige, du Tout Puissant, là- Haut!

Alors, c'est bien convenu, n'est-ce pas ; la cérémonie aura lieu pendant la messe de six heures et ce sera, au moment de l'offertoire, que vous vous lierez, par une cédule qui sera conservée dans les archives de l'Abbaye, au grand Ordre de saint Benoît.

— C'est entendu, père, priez pour moi.

— Vous pouvez y compter, mon cher enfant, et mes prières ne seront pas isolées, je vous l'affirme. Tous les petits novices qui se réjouissent d'avance d'être présents à cette messe ne vous oublieront pas.

Allons, le sort en est jeté, songea Durtal, en quittant la cellule du père ; à dire vrai, je ne me sens pas un bien éclatant mérite à repousser ce qu'on appelle les blandices terrestres ; j'ai répudié, de moi-même et depuis bien des années, tout ce qui flatte le goût des autres ; mais voilà, jusqu'ici, je n'y étais pas forcé, j'agissais de mon plein gré ; n'est-il pas à craindre maintenant, étant donnée la bêtise de la nature humaine, que par ce fait seul que j'ai souscrit à un engagement, je ne souffre d'être obligé de le tenir ?

Eh bien, tant mieux, ces mérites que je n'ai pas, je les acquerrai si je^ subis des jours de tentations et de regrets !

C'est égal, reprit-il, en allumant une cigarette, il convient d'avouer que, comme descendant des oblats des premiers siècles, je suis plutôt débile. L'ermite du Mont

2S4 LOBLAT

Cindre, le successeur des reclus de Lyon et, moi, le successeur des oblats du Val des Saints, nous tormons la paire. Il me semble que nous sommes à de vrais moines ce que sont à de vrais soldats, ces hideux mioches que des familles égarées affublent de costumes militaires et promènent par les rues, une trompette dans la bouche et une chandelle sous le nez.

Il rentra chez lui et trouva M""* Bavoil exacerbée.

— Je ne comprends pas, grognait-elle, que des femmes ne puissent être admises à votre profession; moi, je suis tertiaire de saint François et Ton n'use pas de pareilles cachotteries dans cet Ordre.

— Mais les Franciscains ne sont pas en clôture, ma bonne Madame Bavoil.

— Je n*en sais rien, je ne sais qu'une chose, c'est que demain, moi, et, ce qui est plus violent encore^ votre sœur i'ûblate, M}^^ deGarambois, nous sommes tenues à Técart, dans l'impossibilité de prier près de vons.

— Vous prierez à distance, Madame Bavoil ; d'ail* leurs, si vous voulez vous rendre compte de la souveraine beauté que dégage une profession monastique, ce n'est pas celle de l'oblature qu'il faudrait voir ; elle n'est qu'un abrégé, qu'un raccourci, qu'une dilution homœopathique de celle des moines — et ce n'est même pas encore à celle des Bénédictins, qui est superbe pourtant, mais à celle des moniales qu'il siérait d'assister.

L'altitude absolue de la liturgie et de Tart est là. La profession des moniales de saint Benoît ! il- y a des moments où, pendant l'extraordinaire cérémonie, *Ie petit frisson de k splendeur divine vous fait trémuler l'âme

LOBLAT 255

€toù l'on se sent exalté, projeté hors de soi-même, si loin de la banalité du monde qui vous entoure !

Oui, à certains instants, l'on a envie de bramer l'admiration qui vous étouffe ! Le chef-d'œuvre de l'art ecclésial, c^est peut-être le Pontifical des Vierges. L'on est pris, dès le début, aux moelles ; alors qu'après le verset alleluiatique de la messe, TEvêque ou l'Abbè qui officie, s'assied, en haut de l'autel, sur lefalstidorium, le siège des Prélats, en face du public, et que le maître des cérémonies ou l'assistant entonne cette phrase empruntée à la parabole des Vierges, de saint Matthieu :

« Vierges prudentes, apportez vos lampes, voici l'Epoux qui arrive; allez au devant de Lui. »

Et la vierge, tenant un flambeau allumé, fait un pas et s'agenouille.

Alors le Prélat, qui représente le Christ, l'appelle debout, par trois fois, et elle répond en d'admirables antiphones : — « Me voici » — et elle s'avance, à mesure, plus près. L'on dirait d'un oiseau que fascine un bon serpent.

Et, d'un bout à l'autre, l'oifice se déroule, éloquent, presque massif, ainsi que pendant l'ample et la forte Préface; caressant et comme parfumé par toutes les essences de l'Orient, alors que le chœur des nonnes chante ces phrases du Livre de la Sagesse : « Viens, ma bien- ^imée, l'hiver est passé, la tourterelle chante, les fleurs de la vigne embaument »; délicieux vraiment en cet épisode des fiançailles où la novice acclame le Christ, s'affirme « fiancée à Celui que les anges servent,^à Celui dont les astres du ciel admirent la beauté » ; puis, levant le bras droit en l'air, elle montre son doigt où brille

la bague bénie par le Prélat et, folle de joie, s'écrie : « Mon Seigneur Jésus-Christ m*a liée à Lui par son anneau et il m'adome telle qu'une épouse ! » : — Et de très antiques oraisons sanctifient, macèrent ainsi que dans de célestes aromates la petite Esther qui, regardant le chemin parcouru depuis la probation et songeant que le mariage est maintenant consommé, chante, au comble de ses vœux: « Enfin, voici ce que j'ai tant désiré, je tiens ce que j'ai tant espéré, je suis unie dans les cieux à Celui que j'ai tant aimé sur la terre... » et, après la récitation de la Préface, la messe continue...

Que sont, en comparaison de ce drame vraiment divin qui se joue entre Tâme et Dieu, les pauvres machines inventées par les théâtriers anciens ou modernes ? Mon Dieu, les serins !

— Oui mais malheureusement, il n'y a pas de couvent de Bénédictines ici, et je ne verrai jamais cela, fit Madame Bavoil.

— C'est pour vous dire simplement que la cérémonie de l'oblatureest, si on la rapproche de celle-là, si minime qu'elle n'est même pas intéressante à contempler. Que cette certitude vous console de n'y pouvoir assister !

Le lendemain matin, après avoir répété telles qu'une leçon, ses réponses latines aux questions que devait lui poser le prieur, Durtal s'achemina vers le cloître.

Il se sentait perturbé, mal à l'aise et il aurait bieit voulu que cette fête fût déjà terminée. Tout ce côté d'attitude, de décor, auquel tenait tant le père cérémoniaire l'inquiétait. Il craignait de se tromper; et cette appréhension l'empêchait de penser à l'acte qu'il allait accomplir et à la communion qui devait le suivre. Ah !

LOBLAT 257

Seigneur, je songe à tout, excepté à Vous, murmuraitil ; ce que je serais mieux à vous prier, seul à seul, dans un coin !

Il rencontra sous les galeries les novices; ils souriaient, en le saluant, mais aucun ne parlait ; l'heure du grand silence qui commençait après les Compiles, la veille, ne devant cesser qu'après Prime, c'est-à-dire vers les sept heures.

Ils entrèrent avec lui dans l'oratoire ; et bientôt Dom Felletin et Dom d'Auberoche, en coule, arrivèrent à leur tour et se dirigèrent vers la sacristie où le père prieur s^habillait pour dire la messe.

Puis ce furent quelques moines, le père hôtelier, le zélateur, le père sacristain qui allèrent s'agenouiller dans les stalles.

Cet oratoire était une pièce minuscule, voûtée enculde-four et dallée de pierre ; elle était l'un des restes les plus curieux de l'ancien prieuré du Moyen-Age et elle avait dû alors être utilisée comme la desserte des vastes cuisines qui l'avoisinaient. On l'avait malheureusement parée de tièdes statues de la Vierge et du Sacré-Cœur qui évoquaient les plus offensants souvenirs du Paris de la rue Bonaparte et de la rue Madame. Dom Felletin et Dom d'Auberoche n'étaient pas en cette chapelle, ainsi qu'au noviciat, maîtres de réléguer dans des combles ces pieuses horreurs et les autres religieux s'en accommodaient, tant bien que mal ; elles étaient là ; il ne serait venu à aucun d'eux l'idée de les changer.

La messe était servie par le frère Gèdre, un petit novice, à mine fûtée, avec des yeux de souris, noirs. On le surnommait le frère « trotte-menu », tant, en efiet, il

LOBLAT

I se faufilait, souriant, regardant, toujours satisfait ettou-

\ jours heureux. Il ne s'évadait de ses prières que pour se

\ ruer sur le grec. Il en raffolait, mais les bons hellénistes

\ manquaieot au cloître et il était obligé de s'exercer tout

\ seuli c*était là le seul souci de cette existence qui s'é-

[ coulait dans la joie perpétuelle de vivre en Dieu, d'être

Y moine,

f II avait été si peu gâté jusqu'alors, le pauvre enfaat,

qu'au point de- vue matériel même, le monastère lui semblait être un rêve de confortable, un lieu de délices et de luxe.

Il avait été orphelin, seul, sans frère ni sœur, dès Tenfance^ élevé par charité dans un établissement congréganiste; il avait toujours mangé les ratatouilles et bu les débiles abondances des pensions ; il avait toujours couché en dortoir, n'avait jamais disposé d'une minute de liberté j d'un sou pour acheter même une image. A h fin de ses études, il était passé, sans aucune transition, de son collège au Val-des-Saints.

Et là. il était chez lui, il avait une cellule à lui; la vie en commun, si pénible pour les laïques qui renoncent au monde, ne le gênait point, attendu qu'il ne se figurait pas que ron pût vivre autrement; la nourriture du couvent lui paraissait si bonne qu'il se privait de certains plats de peur de devenir gourmand; et la liberté du noviciat lui semblait extravagante en comparaison de celle du pensionnat.

Et pourtant il avait des heures d'affliction. Un jour, il avait dit à Durtal qui lui demandait la raison de sa mé- I iaocolie : ah ! ce que l'on souffre au cloître !

L Durtal se perdait en conjectures, tout en essayant de

LOBLAT 259

le réconforter. Au fond, sa souffrance venait simplement de ceci qu'au lieu de jouer le rôle de cérémoniaire qu'il devait prendre à la messe de ce matin-là, on T avait chargé de faire «. cérofér aire » ; c'était pour lui comme un passe-droit et une déchéance.

C'était la tristesse d'un gosse auquel on enlève son bâton de sucre d'orge pour le donnera sucer à un autre ; c'eût été évidemment risible si l'on ne savait que d'aucuns pâtissent autant pour un petit détail que d'autres pour des causes vraiment graves. N'était-ce pas la preuve, du reste, de la nécessité de cette douleur à laquelle nul n'échappe? Qiie le motif iût sérieux ou futile, elle n'en . atteignait pas moins les gens. Imperméable sur certains points qui suppliciaient sans doute ses frères du noviciat, le frère Gèdre était torturé par des riens et le terrible P. Emonot, qui l'avait remarqué, ne le ménageait pas, le frappant à l'endroit sensible, lui infligeant des humiliations de ce genre, le plus qu'il pouvait, pour briser en lui toute vanité, pour le détacher de lui-même, pour le façonner sur le modèle d'un véritable moine.

Mais ce matin-là, l'enfant était joyeux et il eut un petit sourire de tendresse, en regardant DurtaJ agenouillé, lorsqu'il sortit de la sacristie, précédant Dom de Fonneuve, à l'autel.

Durtal essaya de s'absorber dans sa messe, mais il déraillait à chaque prière ; la peur de s'embrouiller tout à l'heure, dans ses réponses, le dominait. Que je voudrais donc que cette cérémonie fût close ! se disait-iU

Au moment de l'offertoire, elle s'ouvrit.

Dom Felletin et Dom d'Auberoche montèrent à l'autel et se tinrent de chaque côté du prieur.

26o l'oblat

Durtal quitta sa place et vint s'agenouiller devant eux, au bas de l'autel.

Alors le prieur se signa, prononça le « Domine labia mea aperies », le « Deus in adjutorium » , le Gloria, puis il commença de réciter le psaume 64 : « Deus misereatur nostri » dont les versets furent psalmodiés par les deux chœurs alternés des profès et des novices et s'adressant à Durtal :

— Quid petis ? Que demandez-vous ?

— La miséricorde de Dieu et votre confraternité, en qualité d'Oblat de notre très-saint père Benoît.

Lentement, le prieur répondit, toujours en latin.

— Mon fils, vous connaissez suffisamment, non seulement pour l'avoir lue, mais encore pour l'avoir pratiquée et essayée pendant tout le cours d'une année, la loi sous laquelle vous voulez militer. Vous n'ignorez pas les conditions de l'engagement à contracter pour entrer* dans noire confraternité. Si donc vous êtes résolu à observer les salutaires préceptes de notre très saint père Benoît, approchez ; sinon vous êtes libre de vous retirer.

Puis, après un instant de silence, voyant que Durtal ne bougeait pas, il reprit :

— Voulez-vous renoncer aux vanités et aux pompes du siècle ?

— Volo.

— Voulez-vous entreprendre la conversion de vos mœurs, suivant l'esprit de la règle de notre saint père Benoît et observer les statuts des oblats ?

— Volo.

— Voulez-vous persévérer dans votre entreprise jusqu'à la mort ?

— Volo, gratia Dei adjuvante.

— Deo gratias. Que Dieu vous soit en aide. Puisque vous mettez votre confiance dans son secours, il vous est permis de faire votre profession d'oblat.

Durtal se releva et debout, devant l'autel, il lut à haute voix la charte de profession écrite sur parchemin et qui débutait par le « Pax » bénédictin et la formule « In nomine Domini nostri Jesu Christi, Amen. »

Et il lisait, d'un ton mal assuré, le texte latin attestant l'ofire qu'il consentait de lui-même au Dieu Tout-Puissant, à la Bienheureuse Vierge Marie, au saint père Benoît pour le monastère du Val-des-Saints, et promettant la conversion de ses mœurs suivant la règle du Patriarche, s'y engageant en présence' de Dieu et de tous les saints.

Quand ce fut terminé, le maître des cérémonies vint le chercher et ils montèrent en haut de l'autel et, là, àla place des Evangiles, il posa sa charte et la signa d'une croix d'abord, puis de son nom et de ses prénoms laïques, enfin du nom monastique de frère Jean, qu'il devait porter.

Il redescendit, accompagné du cérémoniaire, les marches de l'autel et tenant, de ses deux mains, le parchemin grand ouvert sur sa poitrine, il le présenta aux religieux debout dans les stalles ; et ils regardaient la signature et s'incHnaient.

Quand il eut fait ainsi le tour de l'oratoire, Dom d'Auberoche lui reprit la cédule qu'il enveloppa dans un corporal et remit sur l'autel.

Et Durtal s'agenouilla de nouveau, au-dessous de la dernière marche et les bras croisés en X, le front touchant presque cette marche, il prononça par trois fois.

en haussant, chaque fois, le ton, le « Suscipe » que les moines psalmodiaient après lui.

Alors le prieur se retourna vers Tautel et après le Kyrie eleison et le Pater noster, il entama la série des longs versets de larubrique auxquels répondirent les assistants, prononça l'oraison demandant au Seigneur, par l'intercession de saint Benoît d'accorder à son serviteur d'être fidcle aux promesses qu'il venait de signer et après que Durcâl eut murmuré : Amen, il dit :

« Nous, prieur de l'abbaye du Val-des-Saints, agissant en vertu des pouvoirs qui nous ont été octroyés par le Révérendissime Abbé de saint Pierre de Solesmes de la congrégation française de l'Ordre de saint Benoît, par les mérites de ce même Patriarche Benoît, de sa sœur la vierge sainte Scholastique, des saints Placide, martyr et Maur^ Abbé, de laséraphique vierge Gertrude, de saint Henri, confesseur et de sainte Françoise, veuve et des autres saints et saintes de notre Ordre, nous vous recevons dans notre société et fraternité, vous donnant part à toutes les bonnes œuvres qui se font avec le secours du Saint Esprit dans la congrégation de France de l'Ordre de saint Benoît.

a Que Dieu vous reçoive au nombre de ses élus, qu'il vous accorde la persévérance finale, qu'il vous protège contre les embûches de l'ennemi et qu'il vous conduise à son royaume éternel, lui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. »

— Amen, soupira Durtal.

Et il s'inclina plus bas, tandis que le prieur, l'enveloppant d'un grand signe de croix d'eau bénite, proférait :

« Fax et benedictîo Deî omnipotentis Patris et Filii et Spiritus sancti descendant super te ctmaneantsemper. »

Et la messe reprit.

Durtal retourna à sa place. Lorsque le moment de la communion fut venu, il fut vraiment touché, en voyant tous les novices qui n'étaient pas prêtres Tescorter à ramel.Toas,au lieu de communier ainsi qued^habitude^ dès Taube, s'étaient réservés pour cette messe-là.

Le sacrifice s'acheva ; quand Durtal eut dit son action de grâce, il s'échappa deForatoire. Il étouffait dans cette atmosphère raréfiée et il était obsédé par le désir d'être, une minute, seul avec Dieu ; il traversa le cloître et s'en fut, pour se recueillir, dans l'église, en un coin.

Elle était noire et balayée par une âpre bise. Il s'affala sur une chaise, s'écouta et un immense silence descendit en lui ; c'était comme an vide d*impressions, comme une tombe de pensées ; il réagit, d'un effort violent ; alors toutes sortirent, à la fois, en désordre, ronronnant, de même que des bourdons, dans un tambour ; il tâcha de les trier, de n'en garder par devers lui que quelques-unes, mais une idée surgit, renvoyant Dieu, l'oblature, toutes les autres réflexions dans les ténèbres de la mémoire, s'implantant, saillant, seule, en pleine lumière, l'idée qu'il avait oublié d'avertir la mèreBavoil qu'il déjeunait. à midi, au monastère.

Et elle devint si tenace, si stupidement aiguë, qu'exaspéré contre lui-même, il retourna chez lui, grognant : quand j'aurai bu une goutte de café noir et grignoté une croûte de pain, peut-être arriverai-je à me ressaisir.

Une fois rentré, il fallut raconter, point par point, à M"* Bavoil la scène de l'oratoire.

— Enfin, vous ne vous êtes pas trompé, c'est le principal, conclut-elle; quant à vous voir d'ici à ce soir, bernique 1 — Car je pense bien qu'après la grand' messe, qui se terminera tard, vous irez directement au rétectoire.

— Vous l'avez dit.

Et Durtal s'en fut effectivement à la grand'messe. Le tapis de Smyrne, les reliques, les veilleuses y étaient ; mais l'absence de l'Abbé dont la stalle était cependant parée de velours rouge, réduisait le gala de la cérémonie qui 'n'était plus célébrée sur le mode Pontifical.

Avant la messe, il y eut procession sous les trcades de l'abbaye. Précédés du thuriféraire, de la croix, des deux porte-flambeaux, les convers drapés dans leurs coules brunes, marchaient en tête, suivis par les postulants et les novices, puis par les moines et les chantres habillés, et le prieur venait le dernier, accompagné, à quelques pas derrière, par M . Lampre et Durtal.

Kt l'on s'avançait, deux à deux, doucement, dans un relent envolé d'encens; l'on parcourut ainsi les quatre galeries qui formaient le carré du cloître et l'on rentra par où l'on était sorti, dans l'église où la n'iesse commença.

Cette messe de saint Benoît, elle était, au point de vue du texte, exquise ; elle avait conservé le Graduel et le Trait, l'Evangile et la Communion de la délicieuse messe des Abbés, mais elle débutait par le « Gaudeamus » des cocagnes liturgiques, était pourvue d'une Epître spéciale très bien appropriée aux vertus que l'on adulait du Patriarche, d'une séquence moins heureuse, en ce sens que si elle était habile à rappeler en ses courtes

strophes les personnages de la Bible auxquels pouvait se comparer le saint, elle manquait trop de naïveté et, avec son latin qui se croyait élégant, sonnait faux.

Quant au plain-chant, il était celui du répertoire de luxe, c'est-à-dire qu'il était prétentieux et médiocre. Le Kyrie à filandres et à tirebouchons, le Gloria de toit et de cellier, le Credo pour pochette de maître de danse, tout s'y trouvait.

Evidemment, soupirait Durtal, ma conviction s'alfirme davantage, chaque jour, que les rénovateurs de la musique grégorienne sont partis d'un principe faux, alors qu'ils ont distribué les diflFérentes parures des messes. Ils se sont imaginé que plus les pièces étaient chantournées et remorquaient à leur suite des caravelles exagérées de neumes et mieux elles convenaient au rite élevé des fêtes et étaient aptes à en rehausser Téclat ; et pour moi, ce serait plutôt le contraire ; car plus le plain-chant est simple et naïf et plus il est éloquent et mieux il rend, en une langue d'art vraiment unique, l'allégresse ou la douleur qui sont, en somme, les deux sujets dont traitent les services de l'Eglise, selon le Propre du Temps.

Quoi qu'il en, soit, cette messe, après celle de saint Joseph qui l'antécédait sur le calendrier, était d'autant mieux la bienvenue qu'elle tranchait sur celles de Carême, dont le défilé ne s'était pas ininterrompu, pepdant toute la semaine d'avant. Partout l'ordo portait la mention : « de feria », c'est-à-dire office du Propre, différent chaque jour, superbe du reste, mais bref; plus de Gloria, de Credo, d'Ite missa est, d'orgue ; le trait substitué à l'alleluia, le Te Deum interdit aux Matines, deux cierges tout juste allumés; les jours où il y avait

diacre et sous-diacre, le diacre arborait son étole violette en buffleterie, le sous-^liacre la sienne, relevée, en tablier; et les messes étaient précédées des trois petites heures défilant à la suite.

Ces messes variées rompaient la monotonie des éternelles messes du Commun et étaient dotées d*un Kyrie très ancien, court, sec, dansant, curieux par sa candeur d'enhtnt gâté, par sa naïveté de plainte presque joyeuse, sûre d*être accueillie.

Les Vêpres étaient transférées avant le déjeuner, car logiquement elles devaient être débitées à jeun et l'on n'aurait pu se sustenter avant cinq heures du soir, si Thoraîre coutumier avait été suivi ; et ce^ Vêpres de férié étaient une surprise. On' les récitait si rarement ! L'on n'entendait plus le <r Dixit Dominus Domino meo » et les psaumes rebattus du dimanche. Ils changeaient, sans • doubler Tantienne, chaque jour; et, le lundi, Ton pou-

vait enfin écouter le magnifique « In exitu Israël de iEgypto » que Ton ne chante presque jamais dans la liturgie Bénédictine.

Les Vêpres de saint Benoît ramenaient la monnaie courante des psaumes, mais leur inintérêt était sauvé par de spkndides antiennes, celle de Sexte surtout le « gloriosus Confessor Domini ». Elles eussent été parfaites sans une hymne aussi médiocre que celle de la Messe, le « Laudibus cives resonent canoris », puant la langue païenne, le latin de la Renaissance, avec son olympe mis tout le temps à la place du ciel, une hymne qui sentait la commande, le devoir de collège, le pion.

Mais, les* hymnes de cette fête exceptées, ce temps de la sainte quarantaine était, au point de vue liturgique,

li^

admirable ; la tristesse y allait, grandissant chaque jour, avant que d'éclater en les lamentables impropères, en les douloureux sanglots de la Semaine Sainte.

Cette période de tristesse et d'expiation avait été, elle-même, devancée par les mélancoliques semaines de la Sepcuagésime au début desquelles Ton pratiquait naguère l'abstinence, en ensevelissant Tallègre et le fol AUeluia.

Et Durtal se rappelait, en souriant, que Ton procédait autrefois à son inhumation ainsi qu'à celle d'une grande personne, tant ce cri d'allégresse semblait vivant et intimement lié à Notre-Seigneur, avec lequel il ressuscitait, le dimanche de Pâques.

Au xif siècle, il avait même existé tout un office de ces funérailles fixées au samedi, veille de la Septuagésime. Cette après-midi là, après None, les enfants de chœur sortaient en procession de la sacristie, avec la croix, les torches, Teau bénite, Tencens et ils portaient, en guise de corps, un peu de terre, traversaient le chœur de Téglise et se rendaient au cloître où l'on aspergeait et encensait l'endroit choisi pour la sépulture.

C'était la mort d'une expression et le trépas momentané d'un chant; c'était Téclipse de gaies et de prodigues neumes, et l'on gémissait cérémoniellement de les avoir perdues ; et le fait est que les alléluias du répertoire grégorien étaient, pour la plupart, si délibérément exquis que l'on s'attristait de ne plus les chanter et que l'on se réjouissait, de bon cœur, alors qu'ils renaissaient avec le ^Christ.

Cette funèbre vie liturgique que nous avons commencée avec la Septuagésime qui est la probation du

Carême comine lui-même est le noviciat de la Passion et de la Semaine sainte, va s'assombrir encore avec les préludes de Pâques, et ce sera enfin fini, murr/iuraît Durtal; et je n'en serai vraiment pas fâché, car ces jeûnes et ces maigres répétés m'excèdent; vrai, le brave saint Benoît aurait bien dû, à l'occasion de sa fête, nous permettre d'user d'aliments gras ! va te faire fiche, Taustère morue va, une fois de plus, sévir, continua-t-il, en emboîtant le pas derrière les moines qui rejoignaient le cloître par la petite porte ouverte dans le fond de l'église. De nombreux prêtres des environs, quelques Dominicains, invités par le père prieur, se promenaient sous les galeries. Il y eut échange de présentations. Durtal cherchait un joint pour aller fumer une cigarette dans le jardin, quand il fut accaparé par le curé. Il l'emmena dans une allée et là, en attendant l'heure du repas, le prêtre lui raconta les cancans du village. Vous connaissez la fille Minot, disait l'abbé, et Durtal secouait la tête ; mais vous connaissez au moins sa sœur qui a épousé Nimoret ? et Durtal secouait encore la tête.

— Ah çà, mais vous ne connaissez donc personne ici ! s'exclama le curé, ahuri et un peu défiant.

— Non, à part la mère Vergognat mon ancienne bonne et le vieux Champeaux que j'emploie pour ratisser les allées du jardin, je ne fréquente personne ; je me borne à faire la navette de ma maison au cloître. Je me balade parfois dans le jardin et vais à Dijon ou che M. Lampre et M"* de Garambois, mais je n'aî aucui rapport avec la population du pays que je sais libidineuse et cupide, ainsi que celle de toutes les campagnes, di reste.

L' Angélus sonna et mit fin à l'entretien ; ils regagnèrent les arcades du cloître, Dom Prieur lava les mains de tous les invités qui se pressaient à la queue leu-leu devant la porte du réfectoire et, au son d'une lecture tombant en ondée monotone sur les tables, le dîner commença.

Il n'y avait point la morue prédite, mais une anguille chapelurée, nageant dans une eau échalotée qui sentait le cuivre, des œufs mollets crevés sur des épinards au sucre, des pommes de terre frites, une crème liquide au caramel, du gruyère et des noix ; et, ce qui -fut le comble du luxe, l'on but un doigt de- vin excellent récolté dans les monastères de l'Espagne.

Après le retour des grâces achevées à l'église et le café, Durtal que la discussion des curés sur la politique, la récolte des vins et la démission toujours retardée de M*"" Triaurault, n'intéressait guère, s'échappa avec lé père Felletin et s'en fut rejoindre les novices.

Il y avait grand débat lorsqu'ils arrivèrent. Les petits qui n'étaient pas prêtres déploraient que l'abbaye ne contînt pas assez de moines pour pouvoir célébrer sans interruption, du matin au soir et du soir au matin, l'office ; mais comme il eût fallu de fortes équipes pour établir le roulement du « Laus Perennis », il n'était pas possible d'y songer.

Enfin, ça viendra bien, un jour, affirmaient les frères Gèdre et Blanche ; ce jour-là nous pourrons proclamer que l'Ordre Bénédictin est le plus grand Ordre de l'Eglise.

Durtal ne pouvait s'empêcher de sourire de leur emballement et il regardait en dessous les novices prêtres qui ne soufflaient mot.

Eux, foroiaieru ce qu^on appelle daos les noviciats le parti curé, c'est-à-dire celui 4âes gens peu térus de liturgies et 4'offices. Ils en étaient saturés depuis le séminaire et, malgré la différence que présentaient les offices misérables . des paroisses et ceux des doitves, ils n'y mordaient généralement pas.

Aussi les Bénédictins préféraient-ils avoir comme novices des laïques, des gens venant du monde et justement attirés par la splendeur de l'art monastique, que des prêtres qui tirent un certain orgueil de leur sacerdoce, ont des habitudes difficiles à déraciner et manquent d'enthousiasmé pour l'opusDei, pour ce qui fait précisément l'essence de Tinstitut Bénédictin.

Eux, voyaient surtout dans le monastère le débarras de l'existence, la paix, le moyen de se sanctifier à petit teu et ils acceptaient en échange l'ennui des longues cérémonies, la fatigue des Matines.

— N est-il pas vrai, monsieur Durtal, disait le £rëre Blanche, que le but de la vie monastique devrait fètre la buange ininterrompue de Dieu ?

— Certainement, petit frère, mais pour vous consoler de ne pouvoir réaliser ce projet, persuadez-vous que la louange pérennelle subsiste, non dans un Ordre particulier mais dans tous les Ordres réunis ensemble ; la prière des congrégations n'arrête jamais ; les couvents des diverses observances se relaient entre eux et ils effectuent, à eux tous, ce que vous voudriez pratiquer .seul.

— Comment cela ?

— Mais voyons, prenez à vue de nez les horaires des différentes communautés et vous constaterez qu'il

hO^UkT 271

en t$t ùmu Dans le jour, forcément, à moins que vous ne dévidiez les prières de l'Adoration Perpétuelle, en -ayam :toi3f jours plusieurs moines devant le saint Sacrem^nt, vous aurez des trous dans h trame déroulée des offices .; <ar vous ne pouvez réitérer indéfiniment les heures canoniales et il faut travailler, manger, vivre, en un mot. La question .ne se pose donc que pour la ouit; il s'agit de prier le Seigneur quand personne ne le prie plus ; eh bien mais, elle est résolue et, dans ce concert permanent, votre place est réservée.

— C'est juste, fit le P. Felletin.

-T- EîiLpliquez- nous cela, direct les moine tons.

— Dame, grosso modo et sauf erreur, car je n'ai pas sous les yeux les règles d'Ordres. Je ne m'occupe, bien entendu, que des cloîtres contemplatifs et laisse les autres qui, dès le matin, vous apportent, eux aussi, le lenfort de leurs suppliques.

En partant du moment où la dernière heure liturgique cesse, c'est-à-dire après les Compiles qui se terminent généralement de 8 h. à 8 h. 1/2 du soir, le service divin reconamence, avec les Matines et les Laudes.

De 8 heures 1/3 à 10 heures chez les Bénédictines de la congrégation de France. De 9 heures à 11 heures chez les Carmélites, De n heures à i heure 1/2 chez les Clarisses-Colettines.

De 1 1 heures 1/2 à 2 heures chez les Chartreux, De i heures à 4 ou 4 heures 1/2 chez les Trappistes, les Trappistines, les Bénédictins et les Bénédictines de la primitive observance, les Bénédictines du 5aint- Sacrêraent,

272 LOBLAT

De 4 heures 1/2 à 5 heures 1/2 chez les Bénédictins de la congrégation de France.

De 4 heures 1/2 à 6 heures chez les Oarisses et autres instituts car à partir de 6 heures, le service est alors assuré par toutes les cénobies ; il est bien entendu que j'omets en cette liste les Ordres dont j'ai oublié les règlements ou dont je n'ai pas lu les statuts et que cet horaire que je viens de tracer ne saurait être qu'approximatif, puisque les offices durent plus ou moins longtemps, selon le rite des fêtes.

— Ajoutons, ditDom Felletin, que le monastère des Norbertines qui s'est implanté en France fait Toffice, de minuit à une heure et le reprend à cinq heures du matin, après un sommeil coupé, tel que celui des Clarisses et des Bénédictines du Saint-Sacrement; il n'est pas, en effet, une heure de la nuit qui chôme ; quand le monde dort ou pèche, l'Eglise veille ; ses moniales et ses religieux sont toujours postés en grand'garde, pour abriter le camp des fidèles constamment assiégé parTEnnemi.

— Et vous négligez, dans votre nomenclature, les Bénédictines Calvairiennes ! s'écria le frère de Chambéon; elles sont à joindre au groupe des Trappistes, des Trappistines, des Bénédictines sacramentines, car, elles aussi, se lèvent à deux heures pour chanter Matines ; c'est un Ordre de réparation qui suit les préceptes de saint Benoît dans leur rigueur la plus stricte; elles ont le maigre perpétuel et sont déchaussées comme les Clarisses, du premier niai jusqu'à la fête de l'Exaltation de la sainte Croix.

Le frère de Chambéon jubilait en parlant de la dureté

LOBLAT 273

de ces ascétères. Ce vieux grognard du Bon Dieu qui se macérait de terrible façon était cependant doux et aimable ainsi qu'un homme qui ne souffre pas. Il était à son âge le plus jeune de caractère du noviciat. Il prêchait l'exemple et mieux que les exhortations du maîtce des novices et du zélateur, sa bonhomie apaisait les petites querelles qui se produisaient forcément entre le parti « moine » et le parti « curé ». Il irradiait la paix autour de lui et tous étaient d'accord pour Técouter, tel qu'un saint.

— Il serait curieux de savoir, reprit Durtal, si ces horaires liturgiques ont été combinés entre les divers Ordres ou s'ils ont été organisés, je ne dis pas au hasard car le hasard n'existe pas, mais par une décision de la Providence qui se serait arrangée, lorsqu'elle a inspiré les ordonnances de chaque institut, pour que chacun choisisse une heure différente, afin de remplir le cadre.

— Ah ça ! s'écria Dom Felletin, nous l'ignorons. Il est difficile de croire à une entente préalable, car la naissance des congrégations n'a pas eu lieu, aux mêmes époques. Il faudrait admettre alors qu'après avoir pris connaissance des observances des Ordres déjà nés, ceux qui se fondaient auraient repris la prière au moment où les autres la laissaient. C'est, après tout, possible; mais la preuve de ce dessein où est-elle ?

Le père Emonot qui avait tenu compagnie à l'un des curés invités, arriva sur ces entrefaites conduisant doucement par le bras le père Philogone Miné. Il se débattait, en pleine enfance.

Depuis qu'il était en cet état, il errait lentement dans les corridors et ne se trouvait content que parmi les

Page 1