‹ L'oblatChapitre 7 sur 14 · LOU-AT · texte numérisé non relu

LOU-AT

caparait aussitôt parla véhémajeace imprévue de son aspect, était celle de Mcase.

Enveloppé d'un mantea» dont F étoffe aass» flexible qtr'im vérîtabie tissu, CMidoyait en de souples pKs, desce^aîcen de mourantes vagiaes de kceiiituire aux pieds, H étfeîgnait, d'une main, les TabLes de la Loi et de l'autre um rouleau déployé sur lequel se lisait la pbrase de TExode, devancière des tenaps : « La muitiitMde des enfants d'Israël immolera ^m agneau, vers le soin »

La tête étaitchcvdue, énorme, avecle front renflé, en guise de cornes, de deux bosses, ridé d'accents circonflexes au-dessus de Vœii qm clignait, dur et presque insolent, h barbe Wfide roulant sur les joacs, tombant en deux énormes coulées sur la poitrine, laissant à sec un nez eti bec d'aigle et une bouche impérieuse^ sans indulgendB et sans pitié. Sous aetie crkùère de fauve, k face soulevée, s'arançsût implacable ; c'était le visage d'un justicier et d'undespote, un visage de proie; Moïse semblait écouter ks excuses embarrassées des tribus coupables, prêt moins à pardonner qu'à châtier cette tourbe d'llébre«îx qu'il savait apte à toutes les défections, à toutes ks klolâitries, à toutes les hontes.

Cet» &gme d'orage qu'on sentait sor ie point d'éclater était d'une allure, piesqïfe surhumaine; elle était, en tout cas, autrement éloquente, autrement akière,soît dît en passant, que celle du Moïse que refit, moins d'un siècle après, Michel Ange, un Moïse égaieioem pourvu de cornes et d'uwe barbe de fleuve; seulemeat, lui, n'érigea qu'une attitude, ne sculpta qu'un colosse indiiFércnt, aux formes robustes, majestueuses même, si l'on veut, mais un colosse redondant et oreux.

Mallieureusement, il faut bien l'avouer, le Moïse de Sluter était le seul qui témoignait d'un art plus que réaliste, et d*un certain essor parmi les statues réunies du groupe ; les autres n'étaient plus, en eflFet, que des œuvres terre-à-terre, admirables, mais sans surgie d'âme, sans envolée dans l'au-delà. La plus typique, en ce genre précis et plat, était celle du roi David qui se dépréciait, par contraste, du reste, en l'avoisinant.

Le chef ceint d'un diadème, les cheveux longs et bouclés, la barbe divisée sous le menton en deux touffes timorées, il s'annonçait, la main posée sur une lyre et déroulant, de l'autre, un phylactère sur lequel étaient gravés ces mots : « Ils percèrent mes pieds et mes mains et dénombrèrent mes os. »

Ce David avait la placide figure d'un hollandais blond et tirant sur le roux, d'un bon bourgeois un peu soufflé, nourri de fumures et de salaisons, engraissé par de pesantes bières. Il était le futur « Roi boit » de Jordaens, avant l'Epiphanie et avant le repas. Il s'attestait, en somme, plus alourdi que désolé, plus somnolent que songeur; cette statue était parfaite en tant que portrait d'homme du Nord, riche et un peu dédaigneux, plus apte à jouer du vidrecome que de la lyre, mais elle était absolument insuffisante pour représenter la Préfigure du Christ et le Psalmiste.

Plus recueilli, plus sérieux, était le Prophète Jérémie, placé à ses côtés ; coiffé d'un chaperon, les joues et le menton ras, le nez busqué et les yeux clos, il tenait de sa main droite un livre grand ouvert et de la gauche une banderole avec cette inscription : « O vous qui passez, voyez s'il est une douleur comparable à la mienne. »

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La physionomie était moins douloureuse que réfléchie ; c'était celle d*un des religieux de la Chartreuse de Champmol qui avait sans doute servi de modèle, en tout cas, celle d'un prêtreen train de faire sa méditation ; elle était prise sur le vif et avait dû être d'une ressemblance à crier ; mais quel rapport ce prêtre tranquille avait-il avec Jérémie dont l'existence d'épreuves et de larmes fut considérée ainsi qu'une vivante prophétie des souffrances du Christ?

Et l'on pouvait en demander autant pour Zacharie, couvert d'un étrange chaperon où il y avait du chapiteau d'église et de la tourte; lui, baissait, vaguement affligé, une tête .paysanne de vigneron, aux moustaches, seules rasées, dans un flot de barbe. Sûrement, l'on avait aperçu ce vieillard derrière un comptoir ou dans un chais préparant les envois de ses queues et de ses tonnes aux débitants des villes ; cette face terrienne et marchande était un peu exhaussée parles tribulations et anoblie par les peines ; mais elle exhalait quand même l'odeur de sa caque. Etaient-ce bien ces paroles qu'il affichait sur sa feuille dépliée de parchemin : « Ils ont apprécié ma rançon à trente deniers », qui le navraient de la sorte ? il avait plutôt l'air de déplorer la perte d'une vendange que la mort du Verbe.

Autre était son voisin, Daniel, désignant violemment du doigt le phylactère sur lequel était écrit : « Après soixante générations, le Christ sera occis. » Celui-là discutait, rageur, contre des incrédules. Dans cette réunion taciturne, lui seul, parlait ; et il n'était nullement marri mais rebiffe. Il était un bourguignon qui avait la tête près du bonnet et qu'il ne fallait point contredire. Coiffé

•d'un tarban lâche d'étoffe, rrvèta d'ane ample robe retenoe par ime ceiTitar&, dmpé dans un mamean magxiîiiqQC,aux parements stndieusemenc brodés, ii le <ié£aichait, de ptolîl, le nez en kme de serpe, les chdreoi: oodalés, la badDe âenrie de petites buUesw II tenait i la fois du nègodant et du juriste, du négociant xi^e surtout. Il devait acheter les vins de Zacharie, intimider par son con aggressif les objectiofis des clients, iilter, par la fougue de ses boniments, les ventes.

Enfin Isaïe affirmait anitanc, smomplus qoe les antiies, le désaccord trop certain qui existait entre ces statues et les personnages ^^elles étaient cenaées représenter. Lut, apparaissait sous les traits d:'un ^«ux juif, d'ovin rabbin des judengasses, d'an patriarche des ghettos. Le crâne rond, chauve, creusé de ra-vines sur le front, chaque joue sabrée de profondes rides au-<ies50us da sécateur qui lui servait de nez, la barbe en fourche, les moustaches retombant, à ht chinoise, aussi îongncs qtie la barbe, et les yeux aux lourdes paupières, presque fermes, il penchait tristenient la tête, un livre sous on bras et, pendant au bout de l'autre, un rouleau surleqœl était tracéecette phrase : « Comme u»e brebis à la bon* chérie, on le conduira et comme un agneau, en présence du tondeur, il sera muet et n'ouvrira pas la bouche. »

En aucun temps Ton n'avait extrait de la pierre «ne image plus incisive et pins vivante, une effigie plos véridique,ira portrait plus beau, mais ici encore la même question se posait : quelle analogie pouvaît-on relever entre cet oaogénaire las et triste et TEvangéhste de TAncien Testament, le nabi en tumulte, l'impétueux, le \ntupérant Isaïe ?

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Le Moïse mb à part dont la face léonine et l'allure grandiose spécifiaient bi-en fêtre extraordinaire que fat c€t homme, ks autres Pfopfeètes de Sluter n'incarnaient tji^fin Gznobiiviu^ à î«tin, un chartreux ou un prêtre, an vigneron-, ira négociant, un f uif. '

Et Durtal, rôdant encore autoier d'eux, se disait : oui, mais si Tentente entte ces personnages et les prédictîons qu'ils annoncent, ne surgît point, sifla lamentation des éyènememstjtfils promulguent nf^émeut pas snffisamment ces hérauts des symboles dWins, c'est parce ifue Qaus Skiter en a décidé, volontairement, ainsi. Ses visages sont plus ou mofns absorbés, plus on moins dolents, nerais l*expressi<ra <le leurs peines s*en tient là. Les Prophètes s'«ttristent, mais les Anges qui les surmontent, en ks séparant, pleurent.

Le rôle de « pIoraiitsi> est, en effet, spécîaîcroentdévolu, en cette œuvre, aux Anges, et vagnement, en cherchant bien, l'on discerne les motîfe de ce -choix.

Les Ptoph^tes ont vn la Passion du Messie dans la mesure où Dieu voulut bien la leur montrer et chacun d'eux répète le détail qm lui fut le plus particulièrement livré ; ils se complètent, les uns les autres, le Seigneur ayant divisé les visions et ne les ayant pas départies, toutes, d'emblée, à «n seul; ils devaient être consternés par la certitude acquise que ce peuple incorrigible qu'ils étaient chargés d'avertir et de réprimander, commettrait le plus abommable des forfaits, en crucifiant le Christ ; mais, une lois les révélations mes-sianiques reçues et propagées parmi les familles d'Israël, ils vivaient dans le présent, dans leur époque, et iî est compréhensible que cet avenir qu'ils n'étaient pas appelés à voir de leurs

-contcnns dans des gaînes d'étoffes rigides, tuyautées ée longs plis, il apportait, en échange, des attitudes monis <:ontrainTcs, des physionomies plus naturelles de gens redevenus, sur la terre, pesants; il apportait un jeu -de draperies plus malléables et de <îessous plus souples; il apportait surtout un don d'observation et une puissance à insuffler la vie qui font de lui Tun des plus graiids artistes de tous les temps.

II était certamement pieux puisqu'il a terminé ses jours dans un ddkre et cependant son art ne décèle qu'une piété de superficie, qu^une piété de commande; ses portraits sont ceux de gens qui se préoccupent plus de leurs propres affaires que de celles de Dieu ; ^s Prophètes sont des Prophètes de marchés et de coin de feu ; son ceuvie n'a pas été préparée par la prière et elle ne suggère pas ridée de prier devant ; et c'est là, la tare de cette sculpture, si on Fenvisage au point de vue où d'ai!î««rs, eîlemême, se place; car le tout est de s'entendre. Si SIutCT ne nous avait pas présenté ses personnages comme étant des personnages de la Bible, s'il les avait simplement étiquetés, sur un monument civil, sous le nom de négociants, de prêtres et d'échevins, il n'y aurait qu'à admirer et sans aucune restriction le talent immense de cet homme.

Le Calvaire qui était autrefois érigé sur h socle eté&m il subsiste des débris étaît-îl d'un sentiment plus religieux? j'en doute, poursuivit Durtal; j'ai vu au Musée la tête retrouvée du Christ ; elle est correcte, d'un art déférent, d'une expression pathétique, d'une dévotion sonore, mais elle n'est pas supraterresire, elle n'est pas divine et quant à la Vierge, dressée sur le portail de

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la chapelle, à quelques pasd'ici, elle suggère Fidée d^une femme médaailte, prête à fouetter on enfant qui pleure»

Je refuse de croire que cette Vierge soit de lui; rhomme qui, à défaut de VitAux m3?stiique, a tout de naêine su rendre la grandeur épique d'un Moïse» n'a pu coeacevoîr uji type aussi vu^aire et aussi men^nger de Vierge !

Non, oe que j^ préière: la petite Madoaie de la fresque qui s'eSace sur le mur dé Ncttre-Daix&e de Dijon ; et au fond, c'est la réflexion qui me vient; le vrai sens divin, il n'est ni ici, ni au Musée, mais dans lies oraisons peintes de cette égjise I

Oui, je sais bien, je t'embête, reprit- il, considérant la concierge qui comixtençait à agiter furieusement son trousseau de cle£s ; tu te fkbes de Sluter et de Clans de Werve dont tu as cependant appris les ûoms pour les réciter aux touristes et ces imagiers vont te Taloir, une fois de plus, pourt^t^ixsous ; tu devrais songer à eux, à ces braves hollandais qui m'incitent, d'outre-tombe, à te donner la pièce — • et, ce n'est que juste,car tout, icibas, mêmeles rêveries se paient, fit-il, en quittantl'asile.

Il se rendit, à petits pas, au Jardin botanique ; il était ''formé de l'ancienne promenade de TArquebuse, réunie au jardin des plantes et il était charmant avec sc& cheanins intimes, ses hautes frondaisons, ses massifs de fieurs, ses pelouses aux gazons semés de pâquerettes et déboutons d'or.

Certaines charmilles lui rappelaient la Trappe de Notre-Dame de TAtreet certains bancs de pierre, adossés à la maison du xviif siècle qui s'étendait devant le jardin, l'ancienne pépinière du Luxembourg.

Le matin, quelques bonnes tricotaient près d'un gigantesque peuplier dont le tronc creux s'ouvrait en une grotte de |>ois, au ras du sol. Cet arbre, qui figurait sur d'anciennes vues cavalières de Dijon, bombait une carapace d'éléphant rogneux, cerclée de bandages, corsetée de tonte, étayée par des béquilles, retenue par des fils de fer, dans tous les sens.

Et, çà et là, des prêtres lisaient leurs bréviaires et des jardiniers brouettaient des charretées de fleurs; Tod humait près des marges des plates-bandes, l'odeur de miel et d'herbe fraîche des iris ; mais par instants, Tîngénu et le sucré parfum était balayé par un coup de vent qui soufflait une bouffée de cette odeur aigre et mûre que répand le chalef, l'olivier de Bohême, dont on apercevait des spécimens, au fond du jardin, trois ou quatre arbres aux troncs d'encre, aux feuilles d'argent et aux fleurettes d'or.

Et cela sentait le melon avancé, la fraise qui tourne, l'emplâtre qu'on enlève.

Durtal, avant de s'asseoir, faisait un tour dans les allées qui séparaient les massifs. Il y avait là des collections de conifères, des cèdres bleus, des mélèzes variés,, des pins aux fûts presque blonds et aux aiguilles presque noires et, dans les parterres, des corbeilles de roses saumonées, thé-clair et soufre, des croix de Malte d'un rouge de bichromate de potasse vif, des buissons magnifiques d'aconits, aux feuilles sombres, aux découpures linéaires aiguës, aux fleurs d'un bleu céleste de turquoises, mais de turquoises dont on aurait, de leur azur trop lourd, décanté le blanc.

C'est vrai cela, ruminait Durtal, ces aconits sont des

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turquoises végétales aux nuances plus légères et plus pures; mais si maintenant elle est bénite parles baladins dont elle raccommode les cordes vocales, usées par l'abus des scènes, de quelle haine cette plante ne fut-elle pas poursuivie par nos ancêtres qui la croyaient née de Técume de Cerbère et la qualifiaient du plus soudain des poisons ! — par contre, en voici une, mieux famée, monastique au moins, reprit-il, en regardant de blanches aigrettes qui fusaient, en forme de jets d*eau, de touffes énormes portant, au bout de tiges teintes en cramoisi, de larges feuilles d'un vert sourd et lustré; c'est Tâcre et la stimulante rhubarbe, l'herbe des moines, ainsi nommée parce qu'elle abondait jadis dans les officines des cloîtres dont elle était le remède préféré; et le fait est que le père Philogone Miné en distribuait, à profusion, en cachet et en poudre, aux paysans du Val des Saints, qui se plaignaient de fatigues et de malaises.

Quant à ces gueuses-là, elles ne sont anoblies par aucune ascendance conventuelle et elles sont d'une laideur qui autorise à les classer dans la catégorie de ces plantes néfastes bordant les clairières des forêts dans lesquelles se démenait, au Moyen-Age, le Sabbat, continua-t-il, examinant, en un coin, parquées à l'écart, des plantes grasses, alignées dans des pots.

D'aucunes ressemblaient à des raquettes velues, à des lobes d'oreilles géantes hérissées de poils; d'autres affectaient des contours de serpents aux peaux pelées et piquées de crins; d'autres encore pendaient, telles que des bajoues de vieillards aux barbes pas faites; d'autres enfin s'arrondissaient en palettes pour battre

les bouchons, des palettes munies de cils blancs et coupés ras,; «t elles arboraient, au soleil, des couleurs horribles, des verts de moisissure, des jaunes d'ictère, des violets de tartre «de vin, des roses «de .brûlures, des bruns de morilles pourries, de cacao mouillé.

Cette exhibition 4& monstres Tamusait et il s'ituécessait.aux avatars de leurs tons, mais, ce matin4à, il étsk obsédé far les scul|ptui;es du puits et ^surtoutparce Claus Sluter dont ia personnalité le hantait. Il s'éloigna des plantes ^grasses et, seul, sur un banc, il se remémora les quelques r^enseignements qu'il avait ius sur cet artiste.

On le savait né dansJaNéerlande, originaire j>eut-^r&, ainsi que son neveu Clausvde Werve, àe Hatheim^ao comté de Hollande. Il vint en Bourgogne, on ne .connaît pas comment, ^t il entra, pendant J'année i$S4, en qualité desculpteur, dans l'atelier de Jean deMarville:, maître imagier et varlet de chambre du Duc. Après la mort dece Marville qui trépassa, en 1389, il fut investi de ses titres et il travailla au tombeau dt Philippe le Hardi, sculptaleportail delaChartreuse,lepuits de Moïse, diverses statues pour les châteaux de Geiunolles «et de Rouvres.

Quel homme était-ce ? faut-il croire,avec M. Cyprien Monget qui hasarde cette opinion, dans son livre très sagace et très documenté sur la Chartreuse de Dijon, que SLuter éuit de caractère .difficile et .toujours mécontent, parce qu'il faisait consumment réparer 01 modifier le logis qu'il occupait, après Jean -de Marville. dans une maison appartenant au Duc et surtout parce qu'il changeait d'ouvriers comme de chemises ? c'es'

bien possible,, mais il faut dire, à sa décharge, qpe d'après les devis mêxnes des architectes,. Timineable usé ou mal bâti, menaçait ruine et q.ue^ d'autre part,, ces ouvriers qu'il transplantait de la Flandre et des Pay;s-Bas dans un pays de vignobles où le vin se vendait bon marché, étaient peut-être, à certains moments, ingpu.vernables. Nous sommes,, au demeurant, fort mal renseignéssur sa façon de vivre et sur le plus oa moins de souplesse de son caractère; sans crainte de se. leurrer pourtant,. il! est permis d'admettre q.u'Ll avait parfois des idées siogjur lières;.une quittancexlu bailliage deDijpnnous apprend,, en effet, qu'il commanda à un orfèvre une paire de besicles pour en orner le nez de- sa statue de Jétémie ;, et Ton est en droit de se demander ce. qjae pouvait bien, signifier pour lui„ alors qu'il s! agissait d'un; Prophète de: la. Bible,, cet attribut ?

Mieux vaut, en tout cas, croire, à. un état d'esprit bir zarre qu'à, im désir de: rendre plus ressemblant encore Le portrait du chartreux ou du curé q^ui lui a évidemment

servi de modèle, car ce serait la preuve trop certaine alors

d'une incompréhension ou d'une indifférence par trop?

naturalistes du sujet religieux qu'il s'était engagé à

traiter.

Si sa jeunesse ne nous, est pas révélée, et si son âge

mûr nous est à. peu près ignoré,, sa. vieULesse nous; est,.

en revanche, mieux connue.

Avant même qu'il n'eût, achevé les. travaux, prescrits

par le Duc, il se retira à l'abbaye de saint Etienne,, de

l'Ordre de saint Augustin,, à Dijon et,. en 1405,, après un

séjour de deux ans,, il y mourut.

Le contrat passé entre, lui et feère Robert de Beaubi-

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gney, Docteur en Décret et Abbé de ce monastère, est classé dans les archives départementales de la Côted'Or, et l'on peut s'informer, en le lisant, du mode d'existence que Sluter mena pendant ses derniers jours.

Moyennant une somme de quarante francs d'or, dont moitié fut payée comptant, il disposait, sa vie durant, pour lui et un domestique, d'une chambre et d'un cellier, dans le cloître ; on lui donnait, tous les dimanches, vingt-huit petits pains dits michottes ou quatre, tous les jours, à son choix, plus une pinte et demie de vin, mesure de Dijon ; et, chaque fois qu'il y avait distribution extraordinaire de vivres, à l'occasion d'une fête, le couvent était tenu de lui allouer une portion de chanoine. Il lui était loisible de prendre ses repas, chez lui, ou en ville, ou dans le réfectoire de l'abbaye, avec les moines; mais, dans ce cas, il apportait son pain et son vin et devait se contenter de l'ordinaire de la communauté « sans autre pitance et provende avoir ».

Enfin, il devenait, aux termes de cet acte, « féal à l'Abbé et à son monastère » et il devait participer aux messes, prières et oraisons duditmonastèie qui devait, à son tour, profiter de ses prières et oraisons.

Il fut, en un mot, Toblat d'une abbaye Augustine. Ily résidait, ily mangeait quand il lui plaisait et il était maître de travailler à sa guise, de surveiller, au dehors, ses ateliers qui étaient situés dans d'anciennes écuries appartenant aux Ducs.

Et cela fait naturellement songer à ces « frères de la vie commune » qui prospéraient, à la même époque, en Hollande, et qui avaient été placés, eux aussi,j)ar leurs

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fondateurs Gérard le Grand et Radewyns, sous la règle de saint Augustin.

Leur petit clpître laïque à Deventer était, composé de savants et d'artistes, qui copiaient des manuscrits, les enluminaient, s'occupaient d'art religieux, tout en priant, à certaines heures, ensemble.

La véritable raison d'être de Toblature moderne est celle-là, se disait Durtal.

Ainsi que le remarque fort bien Dom Felletin, il n'y a pas à vouloir l'étendre ainsi qu'un tiers-ordre qu'elle n'est pas, au sens strict du mot. Les tiers-ordres contemporains — qui sont d'ailleurs des œuvres excellentes et constituent sans doute, avec les événements dont nous sommes menacés, les réserves d'une nouvelle sorte de monachisme pour l'avenir, — suffisent. Du moment qu'elle relève du finage Bénédictin, l'oblature, en dehors de la sanctification personnelle de ses membres, obtenue par les moyens liturgiques, ne peut poursuivre qu'un but: rénover l'art catholique tombé si bas. Il semblerait, au premier abord, que cette tâche serait plutôt celle des religieux, mais il est bien évident que les cloîtres ne recruteront pas souvent des artistes, car, avec les heures divisées par les offices, aucun travail de longue haleine n'est possible ; l'œuvre n'est donc exécutable que si elle est confiée à des laïques, assujettis à certaines formalités rituelles, mais vivant, autour du monastère, libres.

Oui, celle-là, c'est la véritable, l'authentique oblature, celle que nous découvrons dans les âges les plus reculés, celle que je mène, moi-même, auprès de Tabbaye du Val des Saints ; elle va disparaître de France,

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avec les moines ; les projets dti père Felletin, qui étaient également les miens, sont par terre; il si'agit parconséqtient ou i^ renoncer à ce- mode de monachisme séculier ou de le transformer de telle manièrcque, to«r en hii conservant son caractère du Moycn^ge, il' paisse s^a*dapter aux exigences de notre tempç.

Est-ce réalisa?He?je le croîs, âroiraAiierque Koblature peut s'organiser d'elle-même et* vivre d^une vie qui lui serait propre, sous la direction* d'wn owd^ plusieurs pères, laissés pour cette œuvre en France, par un Abbé.

Evideranvent, cette insrrtutron ne sera paFs commode h établir; ilfeudnritpour qu'elle fonctionnât régulière^ ment bien dfes choses... d'abord, dfes artistes pienx et ayant du talent. Où sont-ilis ? je l'ignore ; mais c'est au Seigneur qu'il appartient, au» cas où il n'y en airraie point» d'en faire surgir et, s'il y en avait, dfîiicoiîn'iis, d*épars, çà et là, en des coins^de villes, de ks. grouper; ilfiiiidi'ait ensuite une façon de petit monastère; les^oblats n'étant plus, en e-ftet, à même de s^^installer près- d'un rec! usage et de participer aux offices, devraient en oonstîiuer un et pratiquer, dans unccerraine mesure, Tescercice des heures canoniales ; mais cela n'aurait de chance d« réussir qu'en adoptant qtielques précautions que jasîifie, pour qui le connaître train-train du cloître.

Ainsi, pour éviter les inconvénients de l'existence' en commun et les inutiles bavardages qur sont de constants motifs de bisbilles et de troubles, il serait nécessaire que chacun habitât séparément une maisonnette, paareille à celle des Chartreux, les seuls captifs qui n'curentr jamais besoin, depuis leur fondation, de réformes, tawB leur régime de solitude est habile et savamment dosé.

Il prescrit, en effet, le silence-etrisolement, mais, au moment où ils deviendraient trop pénibles, il les rompt par des oÉSces et, à des jours fixés, par dts repas servisnon plus à part, mais dans le réfectoire et aussi par des promen-ades' qui s''appenent, cnp style caxtusien, desspaciemems.

Il- ne s'agit évidemment pas dé s'affilier; de près ou de loin', à' Fa- règle db saint Bruno, beaucoup trop- sévères beatrcoup trop absorbante pour des laïques qui n:*bnt pas' à observer le maigre perpétuel, les levers- dkns la nuit, etdbnt le but n'esr point de denreureren- clôture. Son esprit même- n*a rien à voir avec Pe* ntitre. Il' sied simplement'de luf emprunter son système mitigé- et encore détendu dé solitude et de suivre potir tout le reste la* règle de saint Benoît, prrse dans son acception la plus large. Autrement dît, couvent non plus d^une seule pièce, mais coupé" par des maisonnettes, en trandies;' vie moins cenobitique et plus personnelle; liberté d'aller et devenir avec horaires d'ofiffces réduits, permettant dé besogner, des heures d'afHlée, en paix.

Ce ne serait nullemem, ainsi que des gens se Tima— gineront, une nouveauté, mais bien au contraire une régression, presque un retour aux premiers tempS du monachisme où chaque moine résidait dans une hutte distincte et se réunissait avec les autres, dians un Heu spécial, pour y prier. Cela nous remettrait à la paroisseconventuelle que régissait, au vi* siècle, saint Séverin d'Agaune, dans le Valais ; ce serait un système mixte, un petit peu Chartreux et très-Bénédictin ; ce serait encore, pour les personnes désireuses d'analogies, le type des Béguinages, tel qu^il subsiste chez les femmes, en

Belgique, une série de minuscules maisons dans lesquelles chacun séjourne chez soi et où tout le monde s'assemble dans une chapelle, quand l'heure des offices sonne.

Comment ne pas rêver, soupira Durtal, d'une existence, abîmée en Dieu, et aboutissant, par l'aide des prières liturgiques, à des oraisons colorées d'art, lorsque l'on se trouve à Gand ou à Bruges, lorsqu'on pénètre dans ces petites villes situées dans les grandes, et si placides et si recueillies, dans ces pieux et avenants béguinages, aux façades» si gaies, avec leurs murs de briques roses, ou blanchis à la chaux, leurs toits en escalier, leurs fenêtres aux châssis peints en vert Véronèse et tendues, derrière leurs vitres, de stores clairs ou de légers rideaux, leurs portes discrètes, ouvrant sur de larges pelouses plantées de vieux ormes très droits, traversées par des allées menant à l'antique église où des béguines prient, les bras en croix ?

Il ne semble pas qu'il y ait d'endroits plus reposants et, en même temps, plus incitants pour un peintre ou un écrivain qui voudrait œuvrer à la gloire de Dieu, un tableau ou un livre.

cc'Dunal, parti en plein rêve, se remémorait, en les résumant, en quelques mots, les statuts de ces asiles. La béguine promettait, à sa réception, obéissance à la Supérieure, à la Grande Dame, comme on la nomme, et s'engageait à observer, de la façon la plus stricte, les règlements; elle subissait deux années de noviciat, avant que d'être définitivement reçue, ne se liait par aucun vœuj pouvait se retirer de l'enclos, à sa guise ; elle devait aussi justifier d'une rente de cent dix francs et sub-

venir, à Taîde de ce pécune et de son travail, à ses besoins.

Elle portait un costume religieux, semblable à celui d'une nonne, était astreinte à participer à quelques offices» à rentrer avant la nuit et c'était à peu près tout.

Oui mais... ruminait Durtal, ces petites bergeries n'ont jamais pu s'acclimater que dans le Nord de l'Europe. Elles ne fructifient plus maintenant que dans la Belgique et la Hollande ; il n'y en a plus en France, actuellement.

Pourquoi? nul ne le sait. Le tempérament froid et sensé, la piété forte et tranquille des races du Nord, leurs goûts d'intimité, sans vie évaguée au dehors, expliqueraient peut-être cette anomalie. Il pardt, du reste, que même au Moyen-Age où la foi était ardente dans les régions du Midi, aucun béguinage ne put, en ces pa)'s, prendre racine. Ces sortes de couvents dont l'origine remonte à la fin du xu* siècle, ne se sont, en eflFet, épanouis que dans les districts du Nord, de l'Ouest, de l'Est et aussi du Centre. On les découvre nombreux, à Cologne, à Lûbeck, à Hambourg; ils foisonnent sur les territoires des Flandres; ils abondent en France, mais leur habitat semble s'arrêter aussitôt après la Loire.

Dans un article sur les Béguines de Paris, M.Léon Le Grand cite des maisons de ce genre, un peu partout — sauf dans le sud ; — il en signale en Picardie, à Laon, à Amiens, à Noyon, à Beauvais, à Abbeville, à Condé, à Saint-Quentin ; — dans l'Est, à Reims, à saint-Nicolasdu-Port, à Châlons; — dans l'Ouest, à Rouen, à Caen, à Mantes, à Chartres, à Orléans, à Tours; — autour de Paris, à Crépy, à Melun^ à Sens ; — enfin à Paris même

}4é LOBLAT

OÙ le roi saint Louis en créa^ une sur Ix paroisse de saint Paul.

Ce Béguinage qui était peu différent des Béguinages contenrporains de Bruges et d& Gand;, dépérît, au bout de deux siècles, faute:de sujettes. Vowrt'cn comptairphis que d»ux, eiî> 1471 ; et depuis, je ne connais qu'un essai qui ait été tenté' pour rénover en France- ces gynécées abolis, un essai récent; en 1855-, un abbé de Soubeiran voulut fonder une maison à Castelaaudbry, sur le mo*dèle des refuges belges, et il échoua.

Il ne s'était évidemntent pas rendu compte qne le terrain de culture du Languedocn^était pas du- tout celui qui convenait à cette variété de* plante conventuelle, caïr elle a besoin pour croître et de silence et d^ombne.

Il me semble pourtant, ruminait Durtai, qu'en tiransférant ce système semi^-monastique des femmes^ chez» les; hommes, il y aurait quelque chose à entreprendre.

Le' cadre, aisément, on K imagine dans mie grande cicév telle que Parisv, une villa comme iii en existe pour lias sculpteurs et pouc les peintres^ au» boulevard* AragO' ou. dans la rue de Bagneux, par exemple, des allées, fleuries^ bordées de maisonnettes et d'atcliens; il serait &cil« d'installer, au fond, des salies communes et un oratoire et cdai suggérerait assez* bien l'idée d'une miniature de couvent, d'un, petit institut de Béguins ou de laïques Bénédiains^

De Bénédictins surcoût,, car l'Ordre de saint Ramoît; i rencontre de bea-ucoup d'autres, admet les artistes;* sa règle est formelle sur ce point ;• et d'ailleurs, cecte. œcsvK serait le prolongeiment logique dte ses offices, Kaboutisr semant de sa théorie du luxe pour Dîeu, la fleur, si Fon

peut dire, de ses tiges de jprières, de ses touffes d'oraisons.

£lle est d essence [purement Béoédictine^Cluniâienne, rpour employer .le mot 4>ro|u-^.

Les Bénédictins modernes vxmdrom-ils -ou pourront-ils la iréaliser ? ^'est ouïe autre question. Certes^ fje n'adhère nullement aux théories de -M^ Lan-^pre prcétendant que la glorieuse paternité serait étonnamment vexée si elle voyait des laïques, des moines séculiers, parfaire une œuv£e qu'elle serait, elle-même, incapable d'accomplir.; c'est prêter ;aux fils de ^aint Renoir des sentiments qu'ik n'ont pas et .c'^ât très inéqnitablemenx les juger. D'ailleurs, in'ont-ils pas jadis encouragé àts écrivains comme Bulteau, l'oblat de saim-Germain-des- Prés, qui nous .a laissé une histoire .de son Ordre et uoe histoire Au monachisme en Orieiat ? U oi'y ,a pas de raison pour croire, qu'à défaut d'une ardeur «égale au travail, la congr^ation de Solesmes serait plus étroite .d'idées, iplns houahée que n'était son aïeule, de saint-Maur; mais enfin, si^ à cause même des difficultés que va lui susciter l'exil, ^Ue hésitait à revendiquer son héritage d'art, si elle .ne ipouvait détacher de :80a personnel fun religieux apBe à 'Organiser et à diriger Toblaturc, il n'y .aurait «évidemment «qu'à .passer xoutr^ et à marcher sans elle.

Appès tout, «n y réfièchissant, l'oblature, telle que je me la figure, pourrait se créer et se développer sans le secours de ses cloîtrées, si elle avait.àsa tète un prêtre, aimant la mystique et la liturgie, assez éloquent pour les bien expliquer à ses auditeurs et les mettre ainsi en mesure de les utiliser^pour leurs travaux, assez saint surtout

pourque sa direction ne pût être discutée et fût acceptée, sans murmures, par tous.

Il pourrait d'ailleurs s'affilier, lui-même, en qualité d'oblat à l'un des monastères Bénédictins de France ou de l'étranger et il suffirait dès lors de, l'aide temporaire d'un moine, afin d'enseigner la psalmodie, le maintien, le chant, afin d'imprimer, dès les premiers jours, la marque particulière, l'étampe monastique de l'Ordre, aux oblats.

La difficulté ne gît point là, mais bien dans le choix du prêtre chargé, à défaut d'un père, de gouverner la barque. Bah ! la Providence saura bien le dénicher si elle veut que la place, restée vide, depuis des siècles, dans son Eglise, soit remplie !

Car enfin, toutes les œuvres affluent, excepté celle de l'art pour Dieu ; les congrégations se sont partagées toutes les autres, sauf celle-là.

Les unes, en effet, ainsi que les Jésuites, les Franciscains, les Rédemptoristes, les Dominicains, les Missionnaires prêchent, ménagent des retraites, évangélisent les mécréants; d'autres tiennent des pensionnats et des écoles ; d'autres, tels que les Sulpiciens et les Lazaristes des séminaires, la plupart cumulent même ces différents emplois; d'autres encore soignent les malades, ou de même que les Chartreux et les Cisterciens réparent les péchés du monde, sont des réservoirs d'expiation et de pénitence; d'autres enfin, semblables aux Bénédictins de la congrégation de France, se vouent plus spécialement au service liturgique, à l'office divin des louanges.

Mais aucune, pas même celle des Bénédictins auxquels

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elle revient de droit, n'a réclamé la succession de Tart religieux, tombée en déshérence depuis la disparition de Cluny.

Oui, je sais bien, reprit Durtal, après un silence, en roulant une cigarette, des gens diront : Tart, est-ce bien utile ? n'est-ce pas un superflu, quelque chose comme un dessert, après un repas ? eh, pourquoi n'en ofFrirait-on pas au Christ ?

On l'en a privé depuis la Réforme et même avant; il serait peut-être convenable de lui en redonner.

Il faut être bien ignorant, du reste, pour nier, en ne se plaçant même qu'au point de vue pratique, la puissance de l'art. Il a été l'auxiliaire le plus sûr de la mystique et de la liturgie, pendant le Moyen- Age ;il a été le fils aimé de l'Eglise, son truchement, celui qu'EUe chargeait d'exprimer ses pensées, de les exposer dans des livres, sur des porches de cathédrales, dans des retables, aux masses.

C'est lui qui commentait les Evangiles et embrasait les foules; qui les jetait, riant en de joyeuses prières, au pied des crèches, ou qui les secouait de sanglots devant les groupes en larmes des Calvaires; lui, qui les agenouillait, frémissantes, alors qu'en de merveilleuses Pâques, Jésus, ressuscité, souriait, appuyé sur sa bêche, à la Magdeleine ou, qui les relevait, haletantes, criant d'allégresse, quand, en d'extraordinair«es Ascensions, le Christ, montant dans un ciel d'or, levait sa main trouée, d'où coulaient des rubis, pour les bénir !

Tout cela est loin — hélas ! dans quel état d'abandon et d'anémie se trouve l'Eglise, depuis qu'elle s'est désintéressée de l'art et que l'art s'est retiré d'elle ! Elle

a perdu son meilleur mode de propagande, son plus sûr moyen de défense. Il semblerait donc qoe, maintenant qu'elle est assaillie et qu'elle fait eau, de toutes parts, elle doive supplier le Seigneur de lui envoyer xles artistes dont les œuvres opéreraient cenainement plus de conversions^lui amèneraient plus de partisans que ces vaines rengaines que ses prêtres, buchés ésuas des coquetiers, versent sur la tête résignée des fidèles, du /haut des chaires !

L'art religieux, si éoeint, si mort qu'il soit, «peut renaître, et si 1 obktnre Bénédictine a une raison «cTêinre, c^est précisément de le créer à monveau (et (ée .J\élever.

Evidemment, certaines conditions pour >réiLSsir isonc nécessaires, irtaot, avant tout, bien encendu^t^e telle soit la volonté du Très-iHaut — anaiBAdmettcmsiqfuïlîen soit ainsi ; — eh bien, en Tenvisageant alois.par son vcôté humain, une semblable institution ne serait .guèires possible qu'à Paris ou dans ses alencoors^ car les gens de lettres, les chartistes, les érudits, lesigens, spôcialisésiians Tétude des diverses sciences, aussi bien que <les ^peintres, les sculpteurs, les architectes, que les artisans de tous . ks métiers 4'art que ^pourraient abriter des inoaisons d'oblats, auraient besoin d'entretenir .de s ixrlations avec les éditeurs etjles marchands et de fréquenter les.bîbliothèques et les musées. Il conviendrait .aussi de distrihuer la vie de telle sorte que chacun pût vaquera ses aâaires et travailler sans être continuellement déran^ par ^àos offices. L'horaire serait facile à établir : — prièce^ et messe, le matin, de bonne heure .: liberté complète pen^ dam !la .pumée — Vêpres vers los cinq ou six heures

pour ceux qui semient en; mesure d'y assister — et Compiles pour tout le inonde^ le soir.

Je ne me dissimulepascepenjdaiit que^pac cela^mème qu'elle serait rédemptrice et vraiment propre, cette oeuvre aurait des^ chances d^éncourir toutes les haines, mais il me pai^ impossible qu'en dépit de toutes les railleries, de toutes; les mauvaises: voloiïtésy elle ne prenne pas corps, un? jour^ czv elle esc, commis on dit, dans Tair ; il y a trop de gens qui Kattendent, quilacon»voitent, trop de gens qut ne peui^ent^ à^ cause de leurs occupations, de lieur émt de santé, de leur genre: de vie, s'interner dans les cloîtres, pour que ESeu n'ins^ tiure pas un havre de grâce, uni port, où s'amarreraient ces âmes qu'obsèdent des appéùences^ monastiques, des désirs de vivre hors du» monde et de travailler près de Lui et pour Lui !. en paix.

Je rêve tout éveillé, se dit Durtal qui consulta sa montre et se dirigea vers la garev Avouons que lé moment est? mal choisi pour songer à fonder ou plutôt à imaginer un couvent,, alors que justement les Chambres s'acharnent à exterminer toutes les Compagnies et tous les Ch-dres.

Eh mais,, reprit-il, en cheminant, il n'est peut-être pas si mal> choisi que cela ! — dame, raisonnons. Jie suis de plus en pltosconvainGuqueklôi surlesCongrégations

ne sera pas abrogée d'ici à bien des années que

deviendra alors l'institut des Bénédicti»s qur se sera, lai-même, banni de France? aura*-t-rli les reins d'âme suffisants pour supporter Teîril' ? je veux le croire ; pourra-t-il se recruter à l'étranger où déjà d'autres abbayes de la' même famille existent ^ j*'en doute. En

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supposant même qu'elles ne meurent pas faute de ressources, les maisons de la congrégation de Solesmes sont donc condamnées à végéter sur place et à se désagréger, peut-être à la longue, dans un insurmontable ennui ; en tout cas, l'esprit Bénédictin est appelé à disparaître de notre pays si Ton ne découvre un subterfuge pour l'y conserver ; et c'est ici, que l'oblature se décèle pour moi, ainsi que ce subterfuge et que cet expédient; les Bénédictins useront- ils, pour l'honneur même de saint Benoît, de ce pis aller, de cette dernière ressource?

Je l'espère — et ne vois pas du reste que le Gouvernement ait le pouvoir de s'opposer à ce dessein : Aucune loi ne peut, en effet, empêcher des artistes de louer, chacun, une maison dans une villa aménagée en conséquence, d'y vivre ainsi qu'il leur plaît, de s'assembler, à certains moments pour y causer d'art ou y prier, pour y faire, en un mot, ce qu'ils voudront. Ils ne sont pas prêtres, ils ont une profession civile, reconnue, ils ne sont engagés par aucun vœu, ils ne revêtent aucun costume monastique visible, puisque le grand scapulaire s'étend sous les vêtements. Leur réunion rentre donc dans la catégorie des associations littéraires qui sont dispensées de demander l'autorisation préalable.

Il n'est pas admissible, d'autre part, que l'un des locataires ne puisse donner l'hospitalité à un moine, au moins, habillé, s'il le fallait, en simple prêtre ; il n'y a pas encore de loi qui interdise d'héberger un ami — et dès lors l'oblature est formée.

En attendant que ces beaux rêves se réalisent pour les autres, — moi qui ne les verrai sans doute pas, — je voudrais bien que notre père Abbé nous laissât ici.

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comme l'espère M. Lampre, quelques religieux; évidemment cela va être sinistre; nous n'aurons plus que de très misérables offices, mais enfin, tant que la messe et que les Vêpres seront chantées, tous les jours, la vie de Toblature sera possible ; je n'ai point le choix d'ailleurs, soupira-t-il«n montant dans le train, à moins que je ne file du Val-des-Saints mais pour chercher quoi ? pour aller où ? à Paris ; ah ! ce que je n'y tiens pas!

. 'on avait fini de célébrer la fête de TAssomption; l'office Pontifical s'était, dès Taube, développé dans la magnificence des chants, dans le va et vient solennel des mitres, dans la pompe des orfrois et l'église, devenue vide, effluait, mélangée à. son odeur naturelle de tombe, le sédatif et le jcj-eux parfum des encens consumés et des cîres mortes ; elle symbolisait assez bien ainsi le sépulcre d'où la Vierge, ense-^ velie, s'éleva près de son Fils, dans les senteurs célestes et les chants, gravissant, légère, en son corps glorieux, Tescalier déroulé des nuages, suivie par tout le cortège des anges et des saints, venus à sa rencontre.

La chaleur avait été, pendant cette journée, accablante. Après le Salut, précédé de la procession solennelle instituée par Louis XIII en souvenir de la consécration de son royaume à la Madone, Durtal, de retour chez lui, s'était assis à Tombre du grand cèdre, dans le jardin.

Là, il réfléchissait à cette festivité qui était pour lui la fête de la Libération, de TAnodynie, la fête par excellence de Notre-Dame; elle l'incitait à envisager la Mère

loblat: I 355

sous un aspect spécial, car elle remettait en avant, àpr(>pos d'Elle, le terrible problème de la Douleur.

N'avait-elle pas^ en effet, joué un' rôle étrange — immense à la fois et limité dans la vie de la Vierge ?

Four essayer de comprendre k raison» d'être de cette effroyable Bienfaitrice, de cette salutaire Euménide, il fallait remonter aux premiers âges du monde, entrer dans cet Eden où, dès qu'Adam eut connu le péché, la Douleur surgit. Elle fut la première née de l'œuvre de l'homme et elle le poursuivit depuis lors sur la terre, par delà le tombeau, jusqu'au seuil même du Paradis. - Elle fut la fille espiatrice de la Désobéissance, celle que le baptême qui efface la faute originelle, n'arrêta pas. Elle ajouta à l'eau du Sacrement Feau des larmes; elle nettoya lésâmes, autant qu'elle le put, avec les deux substances empruntées au corps même de l'homme, l'eau et le sang.

Odieuse à tous et détestée, elle martyrisa les générations qui se succédèrent ; de père en fils, l'antiquité se repassa la haine et la peur de cette Préposée aux œuvres divines, de cette Tortionnaire, incompréhensible pour le Paganisme qui en fit une déesse mauvaise, que les prières et les présents n'apaisaient pas..

Elle marcha sous le poidsde la malédiction de l'humanité pendant des siècles^ lasse de ne suggérer, dans sa besogne réparatrice, que des colères et des huées, elle attendit, elle aussi^ avec impatience la venue du Messie qui devait la rédimer de son abominable renom et détruire ce stigmate exécré qu'elle portait sur elle.

Elle l'attendait comme le Rédempteur et aussi comme le Fiancé qui lui était destiné depuis la chute et elle ré-

servait pour Lui ses furies de ménade amoureuse, jusqu'alors réprimées, car elle ne pouvait distribuer depuis qu'elle remplissait sa mission de goule sainte et triste, que des tortures presque tolérables ; elle rapetissait ses désolantes caresses à la taille des gens; elle ne se livrait pas, toute entière, à ces désespérés qui la repoussaient et l'injuriaient, alors même qu'ils ne la sentaient que rôder dans les alentours, sans trop s'approcher d'eux.

Elle ne fut vraiment l'amante magnifique qu'avec l'Homme-Dieu. Sa capacité de souffrances dépassait a qu'elle avait connu. Elle rampa vers Lui, en cette nuit effrayante où, seul, abandonné dans une grotte, il as^u mait les péchés du monde, et elle s'exhaussa, dès qu'elle l'eut enlacé et devint grandiose. Elle était si terrible qu'il défaillit à son contact ; son agonie ce furent sts fiançailles à elle ; son signed'alliance était, ainsi que celui desfemmes, un anneau, mais un anneau énorme qui n'en avait plus que la forme et qui était en même temps qu'un symbole de mariage, un emblème de royauté, une couronne. Elle en ceignit la tête de l'Epoux, avant même que les Juifs n'eussent tressé le diadème d'épines qu'elle avait commandé, et le front se cercla d'une sueur de rubis, se para d'une ferronnière en perles de sang.

Elle l'abreuva des seules blandices qu'elle pouvait verser, de tourments atroces et surhumains et, en épouse fidèle, elle s'attacha à Lui et ne le quitta plus ; Marie, Magdeleine, les saintes femmes n'avaient pu marcher, à chaque instant, sur ses traces; elle, l'accompagna au prétoire, chez Hérode, chezPilate; elle vérifia les lanières des fouets, elle rectifia l'enlacement des épines^ elle

alourdit le fer des marteaux, s'assura de l'amertume du fiel, aiguisaleferdelalance, effila jalousement les pointes des clous.

Et quand le moment suprême des noces fut venu, alors que Marie, que Magdeleine, que saint Jean, se tenaient, en larmes, au pied de la croix, elle, comme la Pauvreté dont parle saint François, monta délibérément sur le lit du gibet et, de l'union de ces deux réprouvés de la terre, l'Eglise naquit; elle sortit en des flots de sang et d'eau du cœur victimal et ce fut fini ; le Christ, devenu impassible, échappait pour jamais à son étreinte^; elle était veuve au moment même où elle avait été enfin aimée, mais elle descendait du calvaire, réhabilitée par cet amour, rachetée par cette mort.

Aussi décriée que le Messie, elle s'était élevée avec Lui et elle avait, elle aussi, dominé du haut de la croix, le monde ; sa mission était entérinée et anoblie ; elle était dorénavant compréhensible pour les chrétiens et elle allait être jusqu'à la fin des âges aimée par des âmes qui la devaient appeler pour hâter l'expiation de leurs péchés et de ceux des autres, raimer en souvenir et en imitation de la Passion du Christ*

Elle avait eu barre sur 4e Fils pendant quelques heures — onze, le chiffre de la transgression — si on les compte dé l'arrivée au jardin des Olives jusqu'au moment du trépas; — ur la Mère, elle eut une plus longue prise.

Et c'est là où l'étrangeté de cette possession indue s'atteste.

La Vierge était la seule créature humaine dont elle n'avait pas logiquement le droit de s'éprendre. L'Im.nu^g^

culée Conception n'await rifin à démêler avec elle ;. et, d'autre part, Marie n'ayant,, duranc son* existence terrestre, jamais péché, se trouvait par cela même imperméable, disp^sisée de ses sévices compensateurs et de ses maux.

U fallut donc pour qu'elle osâtraborder une permksion spéciale, de. Dieu et le consentement de la Mèic qui pour se rendre pins semblable: à son Fils et coopérer, selon la mesure de &es moyens,, à notre Rédempxum^, accepta de. compatir et d'endurer,., sous la erob mémev lies affres- souveraines dju Dénonçment.

Mais la Douleur n'enc point dlzhmi avec elle ses coudées franches». Sans doui», elle la marqua^ de son épreinte, au moment même où/ répondant à l'augt Gabriel e Fiat » Marie aperçue» se détachant dans la lumière divine, Varbre du GolgQthai; mais, cela. £ait;il lui fallut reculer et se tapir à distance. Elle vit de loin k Nativité^ mais» elle ne put pénétrer dans la grotte de Bethléem ; ce ne fut que plus tard, alor<s que la âlie de Joachim \dnt pour la Présentation,, an Tempk, que, sur le sésame prononcé par lie pSQphète Siméon, elle bondit, de son embuscade,, dans Tâme de. la. Vierge et s'y implanta.

Diepuis ce moment, elle y vécut comme. cheTi. elk. Elle était, pour parler vulgairement, entrée'dans. la. placer elle n'y était cependant point maîtresse absolue,. ca£ elU n'y résidait pas seule. La Joie cohabitait avec elle;, la présence, de Jésus suffisait pour que l'âme de 1^ Mère débordât d'allégresse. Elle ne disposait donc que d'ime part restareinte, que d'un pouvoir limitiez II en fur sans doute ainsi jusqu'à la trahison de l'Iscariote^ AJorsrla

L^«1BLAT

IDoulear prit 'sa Tevarithe., dlle s'avéra despotique, entière, et elle accabla ^i terri blementia Madone que Ton put croire qu'ôlle avait^épuiséla lie -désolée du callice. Iln'en fut rien.

Si la douleur fulgurante, aiguë du crucifiement avait été précédée pour -elle par la «douleur lancinante, sournoise du jugement, dlle fut «ncore^suivieide la ^sodffrance, dévorante, têtue, d'une autre attente, de celle ifte ce jour où die rejoindrait enfin là Maut, loin de cette terr« qui les avait tanft honnis, «son FJk. '

^Qq fut donc, enirâme de la Vierge, comme unesofté de tryptiqu«. La Doiileur prépotènte, parvenue à r^état intense sor k 'panneau du milieu et de chaqaecôté, l'angoisse, le ténesme d'une attente ; les deux volets diffétant pourtant, 'cauxe sens, que l'attente d'avant la crucifixion avait pour but la ^crainte et celle d'après, T-espoir.

La 'Vierge 'ne pouvait, au reste, se dédire. Elle avait accepté la lourde tâche que Itii avait léguée Jésus, celle d'élever l'eritant «née sur le lit de la croix. Elle la recueillit et, pendant vingt-quatre ans^'ditsaint Epiphane, pendant douze ans, affirment d'autres saints, elle veilla, ainsi qu'une douce aïeule, sur cet ^être débile que, nouvel Hérode, 'l'univers dhercihaft de toutes pauts pour 'l'égorger ; elle'formala petite Eglise, lui enseigna son métier^de pêcheuse d'âmes; elle fut-la première nautonière decette barque qui commençait à gagner le large sur la m^er du monde ; quand elle mourut, elle avait - éfè Marthe et Marie ensemble ; elle avait réuni le privilège de la wie active et delà vie contemplative, ici bas; 'et c'est pourquoi, l^Évangile de la messe du 'jour est 7ustemeiït*wr'

prunté au passage de saint Luc, racontant la visite do Christ dans la maison des deux sœurs.

Sa mission était donc terminée. Remise entre ks mains de saint Pierre, TEglise était assez grande poar voguer, sans touage, seule.

La Douleur qui ne s'était pas séparée de Marie, durant cette période, dut alors s'enfuir ; et, en effet, de même qu'elle avait été absente, au moment des couches de Notre-Dame, de même elle se retira lorsque l'instant de la mort fut venu. La Vierge ne mourut, ni de vieillesse, ni de maladie ; elle fut emportée par la véhémence du pur Amour; et son visage fut si calme, 9 rayonnant, si heureux, qu'on appela son trépas la Dormition.

Mais avant d'atteindre cette nuit tant souhaitée de Téternelle délivrance, par quelles années de tourments et de désirs, elle passa ! car étant femme et mère, comment n'aurait-elle pas convoité d'être enfin débarrassée de son corps qui, si glorieux qu'il fut d'avoir conçu dans ses flancs le Sauveur, ne l'en attachait pas moins à la terre, ne l'empêchait pas moins de rejoindre sojn Fils!

Aussi, pour ceux qui Taimèrent, quel bonheur ce fut de la savoir enfin exonérée de sa geôle charnelle, ressuscitée, telle que le Christ, couronnée, trônant, si simple et si bonne, loin de nos boues, dans les régions bienheureuses de la Jérusalem céleste, dans la béatitude sans fin des Empyrées !

Non, jamais, se disait Durtal, les naïfs transports du « Gaudeamus » n'avaient été si bien justifiés que dans cette messe de l'Assomption où, dès le début, l'Ecrlise, reconnaissante, s'éperdait de joie. Le bréviaire se répé-

tait, comme pouvant à peine y croire, la triomphale nouvelle qu'il résumait, pour se la mieux attester, en une phrase claire et courte, celle de l'antienne de Magnificat des deuxièmes Vêpres : « Aujourd'hui, la Vierge Marie est montée dans les deux; réjouissez-vous car elle règne à jamais avec le Christ. »

Ah 1 Seigneur, poursuivait Durtal, certainement lorsque j'invoque votre Mère, j'oublie à ce moment ses souffrances et ses liesses ; je ne vois plus qu'une mère à moi à qui je dis ce que je pensera qui je raconte mes petites affaires, que je supplie de me tirer moi et ceux auxquels je tiens, des mauvais pas ! mais quand, sans avoir rien à lui demander, je songe à elle qui m'est si présente, si vivante, que je ne saurais vraiment passer deux heures sans me la remémorer, je me la figure toujours inquiète et tribulée ; je me l'imagine toujours sous Taspect de Notre-Dame des Larmes ! que je la prenne de la Présentation au Golgotha, je la vois, bien qu'elle ait la consolation de contempler votre présence visible et de vous adorer, pas heureuse. Le glaive de la Compassion est là. Aujourd'hui, par un eflort de volonté, j'arrive à la discerner autre ; si contente, malgré tout son dévouement et son amour du sacrifice, d'être enfin près de Vous, à jamais sortie de peine, que je serais, s'il m'était possible de m'abstraire complètement de mes propres angoisses, vraiment joyeux. Oui, je me sentais allègre, en chantant le «Gaudeamus», en écoutantles offices que j'ai suivis de mon mieux; moi, qui me disperse si facilement d'habitude, je n'ai été qu'avec Vous, qu'avec Elle dans cette journée de jubilation liturgique ; mais maintenant que les cierges sont éteints, que les chants

se sont tus, que tout est retombé dans le noir, nievoid réenvahi par une crue de chagrin, submergé par une marée de peines !

Le fait est que tout se gâte ; commem se désiiitéresser d événements qui vont peut-être modifier, unie fois de pluSj ma vie ? et si vous savieE, mon cher Seâgaear, ce que je suis las et, maintenant que j*ai trouvé un siège, ce que je voudrais y demeurer assis!

Il se ressouvenait^effaréy des menaces très rapprochées maintenant d'un Val des Saints vide. L'Abbé avait loué près de Moerbeke, dans le pays de Waes, en Belgique, un château pour y loger ses moines et il avait résolu de ne pas attendre le deux octobre, époque aaûguée par U loi, comme dernier délai, pour s'y fixer. U xvait, dès sa rentrée dans son monastère, dépêché le père cellerier et le père hôtelier pour aller aménager les locaux et, aussitôt leur retour au Val-des-Sainis, une pcemîère équipe devait être expédiée à Moerbeke pour prendre possession des lieux — et, peu à peu, le reste du couvent devait suivre. Ce n'était donc plus qu'une affaire de jours.

Les places vides des deux religieux dans le chœur lui rappelaient, dès qu'il pénétrait dans l'église, rimmineoce de la fuite ; et il ne pouvait s'empêcher de sourire un peu amèrement, alors qu'avant la graod' messe, tous, profts et novices, persistaient à chanter les prières préservatrices de Texil ; mais ils les chantaient sans eaxtraÎQ maintenant; elles avaient été si mal accueillies, hélas !

Bientôt, ils pourront substituer au psaume « Levavi oculos meos in montes » le I3'6'*, le « Super flumina Babylonis », se disait-il, songeant que le séjour àTétran-

gcr serait long et que la nostalgie et le manque d'argent y dissoudraiem, sans doute, bien des communautés-

D^autre part, M. Lampre, devenu soucieux, paraissait beaucoup- moins sôr que le P. Abbé laisserait plusieurs pères au Val des Saints, poof y continuer l'office et alors la qT!testion fevenak sut Feau de savoir Vît ne faudrait pas, à son txwr, dégoerpir.

Enfin, M*^ de Garambois pleurait èc M"* Baroil voyait tout en noir. Elle rêvait de cataclysmes, lisait mainte^ nant, sâm% en perdre m\c ligne, les journaux qui annonçaient déjà le commencement de l'exode et reproduisaient k " fragment d'une feuille belge, énumèrant les propriétés achetées ou louées dans leur pays par les congrégatiomis résolues à émigrer de France.

Et, ferraam les yeux, elle soupirait : k Vénérable Jeanne de Mauel disait que les mamelles de la croit avaient été pleines de fiel pour le Sauveur ; nous allons, à notre tbur, en savourer la religieuse amertume. Bon Dieu, ce que ce gredin de GouvernemeaK ncms en aura fait voir !

Que j'aille au cloître ou que je reste ki, c'est un bain de tristesse dans lequel je trempe, murmura Dunai qui se représentait, une fois .àe plus, le bilan de ses peines. Se sentant des fourmis dans les jambes, il se leva de son banc et ambula dans les allées.

Quitta: le Val des Saints, au moment même où ce jardin devient ombreux et s'affirme charmant, quelle déveine ! — et il regardait autour de lui ; — tous ces arbustes qu'il avait plantés fusaient en -gerbes vertes, suaient de sève. Jamais les fleurs n'avaient été plus vir vaces et plus belles. Les tournesols cernaient d'une cri-

Etartal hodia la tète.

Ils firent quelques pas, sans parler, dans le jardin.

— Quelle fête est-ce demain ? fit enfin Durtal, pour rom-pre le silence et dire quelque chose.

— Saint Hyacinthe, confesseur nonpoatife — double — messe « Os justi » — rubans blancs, pour M*** de Garambois, ajouta, en souriant, le père.

— Puisque je vous tiens, j'ai bien envie de vous extraire un peu de votre technique. Imaginez que, pour oublier mes ennuis, je me suis plongé dans l'étude du bréviaire romain et du bnéviaire monastique et que je sors de cette excursion, un tantinet ahuri.

Il me semble qu'à certains moments, je me suis promené dans de grandes pièces vides et dont les volets étaient fermés. Elles peuvent être hautes de plafond, mais vous savez, elles ne sont pas toujours claires.

— Pas claires ? qu'est-ce qui vous embarrasse ?

— Mais l'incohérence que je rencontre, à chaqne pas. D'abord, voyons, voulez-vous me démontrer pourquoi k saint Hyacinthe dont nous célébrons la fête, demain, est plutôt Banti de k messe « Os justi » que delà messe (c Justus ut palma » qui figure également dans le vestiaire des seigneurs de sa condition et de son importance. lien est de même, au reste, pour les confesseurs pontifes et les martyrs auxquels sont affectées des messes de rechange. Pourquoi Tune de préférence à Tautrè ; quel est le motif qui détermine le choix ?

• — Aucun, la plupart du temps; ces messes de suppléance servent simplement à varier l^office, à nous permettre de ne pas toujours réciter les mêmes proses.

— Alors les attributions sont données aa petit bonheur ?

— Si vous voiriez.

— Autre chose, prenons le Romain et tenons-nous y. Je n'en parie et je ne le discute; bien entendu, qu'au point de vue de Fhîstoire, de la littérature et de Fart. Or, voilà saint Bernard, saint Benoît, sainte Claîre,saînte Térèse, saint Norbert, c'est-à-dire des fondateurs des plus grands Ordres, ils n'ontpàs de messes spéciales ; les trois premiers n'ont même point une oraison qui leur apprartienne ; d'autres, au contraire, qui instaurèrent des institots dont le développerrtent fut souvent maigre, François Garracciolo, Tun des créateurs des Clercs mineurs réguliers, Joseph Emilien des Somasques, Joseph Casalance des pauvres Clercs réguliers de la Mère de Dieu, pour en citer trois, possèdent, chacun, une messe propre.

D'autres sont mitoyens et chevauchent entre deux selles ; ils ne détiennent pas de messe particulière, mais S€fîit dotés d'une oraison, d'une secrète et d'une postcommunion qui leur sont personnelles ; exemple : sainte Angèle de Merici, sainte Françoise de Chantai, saint Bruno ; pourquoi ces dissemblances que rien ne légitin>e ?

— Tout cela dépend de l'époque et du moment où ils furent canonisés ; la liturgie est un terrain d'alluvîons ; chaque siècle y joint un apport qui change selon l'esprit dont il est, lui-même, imbu. H y a des périodes où les offices propres sont rares ; d'autres, en revanche, où ils sont nombreux. Aucune règle immuable n'existe à ce ssjet.

Veuillez bien maintenant remarquer ceci : les fonda-

teuis d'Ordres que vous venez d'énutnérer — et vous avez oublié saint François d'Assises et saint Dominique qui sont munis chacun d'une messe neuve, et saint Augustin qui, en sus d'une oraison, d'une secrète, d'une post-communion, est pourvu d'un verset diflFèrent de celui des autres Docteurs, après l' Alléluia — ne sont pas dénués d'un office spécial par le fait seul que cet office n'est pas inséré dans le Romain. Presque tous en ont un dans le missel et le bréviaire de leur congrégation ; tel saint Benoit qui, logé au Romain dans les dépendances des Abbés, habite un hôtel particulier chez nous.

Il ne faut point, du reste, en de semblables questions, se contenter de la vision d'un seul bréviaire ; il sied, an contraire, de les considérer tous et alors une vue d'ensemble se forme ; avec les monastiques et les propres des divers diocèses, tout s'équilibre. Celui qui n'a pas découvert de place en un endroit, en trouve daps un autre; la liturgie est une éternelle fête où une foule constam- i ment plus nombreuse desaints afflue et la Mère l'Eglise est hospitalière, elle héberge chacun et l'installe où elle peut.

— Bien, mais encore à propos des messes et des communautés religieuses, comment justifier que deux franciscaîns : saint Jean de Capistran et saint Joseph de Cupertino aient, chacun, une messe entière, propre et que leur frère en saint François, saint Bernardin de Sienne qui est, je présume, Là-Haut leur égal, ne dispose que d'un Evangile et d'une oraison à part ?

Non, vous aurez beau dire, père, il y a du désordre dans le bâtiment. Expliquerez-vous comment un saint comme le pape Grégoire VII réside dans le meublé d'un

Commun, alors que le jeune Louis de Gonzague est propriétaire d'un itîimeuble ? me ferez-vous aussi connaître pourquoi la formule des grandes fêtes le « Gau« deamus » réservée à Notre-Dame du mont CarmeJ, à sainte Anne, à la fête du Rosaire, à l'Assomption, à la Toussaint, est également octroyée à sainte Agathe, à saint Thomas de Cantorbéry et à saint Josaphat. Po,urquoi cet honneur à ces trois-là et pas aux autres ? notez que nous avons aflfaîre à de pauvres doubles et que cette distinction jure avec la faiblesse de leur grade. C'est le chapeau à plumes d'autruches du Général sur un simple uniforme de lieutenant !

Le P. Felletin se mit à rire. — Je vous répondrai toujours la même chose, que c'est une question d'opportunité et une question de temps ; j'ajoute, pour ne rien omettre, que cela peut également être subordonné au plus ou moins d'influence de la Congrégation ou du diocèse d'où le candidat sort. Tenez, prenez deux élus qui se suivent sur le calendrier et dont l'œuvre fut pareille, saint Vincent de Paul, fondateur des Lazaristes et des Sœurs de charité et saint Jérôme Emilien, des Somasques. Saint Emilien qui précède saint Vincent d'un siècle, est dépositaired'unemessespécialeet saint Vincent, pas ; on lui a seulement concédé, à la place de l'Evangile ordinaire, celui de la fête de saint Marc. Pourquoi, me demanderez-vous encore, tout pour celui-ci et presque rien pour celui-là, alors que tous les deux sont classés sous le rite double ? parce que, probablement, le vent soufflait dans une direction différente, au moment où le procès de canonisation de chacun d'eux fut instruit.

Non il ne convient pas de chercher la petite fissure

iJO L OBLAT

dans un édifice grandiose tel que celui de la Litargîe; ses nefs sont magaiâqoes, mais quelques-unes de ses chapelles^ bAdes après coup, sont médiocres.

S'il j a de Vor par, il peut y avoir aussi de la breîeque et dn zeste ; certaines messes du Sanctora! sont des cliefe-d'œuvre, d'autres sont plus ordinaires, si on ks scrute, comme vous, au point de ^ue de Tart ; cfaoisissea, pa: exemple, celle de saint Jean Daisascènc. Ce Docteur eut, par suite des calomnies dont il fut victime;, la main coupée et la sainte Vierge la lui réajusta. Or, toute la messe, avec son Introït, son Epître, sonGradoel, son Evangile, son Offertoire, sa Coratïranion,nece3sede faire allusion à ce miracle. C'est une messe à Icit-motive, vraiment délicieuse et très expertement tissée. Voyez également celle de saint Grégoire le thaumatairge ; cellelà ne kiiestpas personnelle, car il la partage avec d'autres confesseurs pontifes, mais elle est enrichie pour lai ff on Evangile distinct ; il y 'est qtpestion de la Foi qui déplace les montagnes. Or, d'après sts hi^oriens, cç célicole aurait justement obtenu par ses prières qu'une montagne qui le gênait pour construire une église, recelât. Discernez dès lors la raison d'être et l'habileté da choix.

En opposition à ces deux messes examinez maintenant celle de saint Antoine ; c'est la messe babituelle des Abbés, avec un autre Evangile; considépez^a de près je vous prie.

Le bréviaire vous raconte que la vocation de ce solitaire fut déterminée par ces paroles de l'Evangile <r si vous voulez être parfaits, allez, vendez tout ce quevous avez et donnez-le aux pauvres ». Il semblerait donc lo-

LOBLAT 371

giqué, puisqu'on ne lui conservait pas l'Évangile du Commun, qu'on lui d^rth oelui-là; et, pas du tout, on lui a dispensé celui des confesseurs ocHi pontifes ^qui oe rime à rien de précis pour son cas*

Mais, pour un office plus ou mioins bien coonposè, cent d'admiraWes ; et par ces trois spécimeias que je vhm de vou^s toontrer, vous pouvez comprendre que certains Justes prêtent, par leurs nairacles, par les évèneaients même singuliers de leur vie qu'il est utiie de rappeler, à des offices particuliers que l'existence plus ordinaire, phas ccriae, si vous voulez, 4es autres, ne nécessite poiot.

Et puis, je vous k dis encore, le bcéviaire est une sorte de géologie ecclésiale; il est formé de couches plus ou moins anciennes et plus ou moins fortes ex, cela vous explique les c6tés disparates qui s'y trouvent. Croyezvous qu'une messe fatMriqajiée de toujtes pièces, de nos jours, en l'honneur d'un nouvel élu, sera écrite dans la même langue, et conçue de même que certaines parties de la Messe des Morts, que son Offertoire, par exemple, qui remonte à l'ère première de la liturgie, à soa terrain primaire, pour employer l'expression des géologues ?

Il fautdonc prendre son parti des stratifications. Elles s'attestent d'ailleurs, autant que dans la liturgie, dans le plain-chant où biem souveat des trames trèsr antiques furent récemment brodées et remises à neuf, le tout, si expertement fondu, en son ensemhie, qu'il est nécessaire de pailper les dessous de la tapisserie pour re*connaître l'âge douteux des laines et la vieillesse pcénaaturée des ors. Ou'iniporte,pourvu quel'œuvîJesQit.bdJLe 1 elle est om ^od»it^ aine succe&slon de lart anonyme des temps; tous les efforts ont convergé vers le même but.

glorifier avec Tencens musical des neumes, Dieu!

Mais la question des discordances liturgiques ne gît point là. Depuis le temps que nous bavardons nous n'avons fait que tourner autour, sans y entrer ; vos critiques, plus ou moins justifiées, ne sont rien en comparaison de celles qui préoccupent réellement ceux dont le métier est de réciter l'office ; celles-là sont autrement graves et elles ont été dernièrement résumées dans une brochure par M*' Isoard, Évêque d'Annecy.

La situation est telle :

D'une part, la crue des saints hausse et comme ils sont presque tous classés, à mesure qu'on les introduit dans la chapelle du calendrier, sous le degré du double, ils refoulent les saints antérieurs dont quelques-uns furent pourtant d'une autre taille qu'eux et qui n'ont été inscrits, dans les époques reculées, que sous le rite demidouble ou simple; exemples : saint Georges, sainte Marguerite, saint. Edouard, sainte Elisabeth de Portugal, saint Casimir, saint Henri, saint Alexis, saint Cosmeet Damien, saint Marcel Pape, combien d'autres!

Ceux-là n'ont, la plupart du temps, plus de messes et de Vêpres et ils doivent se contenter d'une petite commémoraison à l'office d'un rival plus heureux.

En un mot, les nouveaux venus chassent les anciens. Saint Christophe, sainte Barbe, pour qui nos pères eurent tant de vénération, sont maintenant dépossédés de leurs antiques douaires et ils n'ont plus pour refuge que les églises dont ils sont les patrons. On les exile dans le Propre des diocèses, avec défense, tant qu'il ne se produira pas une vacance dans les colonnes de l'ordo, d'en sortir.

D'autre part, cette armée de saînts élevés à la dignité du « Double » repousse également les services de la férié et, avec ce système, des offices magnifiques du Temps cèdent le pas aux messes ordinaires du Commun ; Ton ne dit plus, des messes du dimanche, que les commémoraisons et l'Evangile, et de même pour les Vêpres ; Ton répète à satiété les mêmes psaumes et Ton finit par avoir les oreilles saturées par les éternelles antiennes de « TEcce sacerdos magnus » des confesseurs pontifes et du « Domine quinque talenta » des non pontifes. Ainsi que le fait justement observer Ms'Isoard, sur les cent cinquante chants dont se compose le Psautier, Ton n'en débite plus habituellement qu'une trentaine.

Cette monotonie engendre la routine et la récitation du Psautier devient, dans ces conditions, une endosse, une corvée..

— Il y a trop de saints ! s'exclama Durtal, en riant.

— Hélas 1 il n'y en aura jamais assez! mais une révision de leurs grades s'impose, une réforme qui rétablirait l'équilibre rompu, d'une part, entre les différentes catégories des célicoles et, de l'autre, entre les fériés et les saints.

Ah dame, reprit le moine, après un silence, nous sommes loin du bref des temps primitifs. Pour ne pas remonter plus haut que Charlemagne, des mois tels que Mars avaient deux fêtes et avril quatre; d'autres, plus chargés, ainsi que janvier et août, en possédaient onze. Ce que les élus que l'on adule se sont multipliés depuis !

— Avouez, père, qu'il est tout de même drôle, lorsqu'on y songe, cet enregimentement des saints. Ils sont

cette fois, car vingt-deux ans après qu'il eut été publié, un rescrit du Pape Paul IV défendit qu'on le réimprimât.

Ce Souverain Pontife saisit le Concile de Trente d'un nouveau projet d'office canonial, mais il mourut et ce lut son successeur Pie V qui le reprît. Lui, entendait restaurer l'antique ordo et l'élaguer des proses parasites qui Tétouffaient ; il posait également en principe que Ton ne devait pas aisément recevoir des fêtes de nouveaux saints, de peur d'usurper la place réservée aux âges suivants et, quand le travail fut terminé, il le décréta obligatoire pour tous, décida qu'il ne pourrait jamais être changé et supprima d'un trait de plume les bréviaires datés de moins de deux cents ans.

Le sien n'était pas parfait, mais combien supéricnr pourtant à ceux qu'il remplaçait! il avait au moins rétabli l'antiphonaire et le responsoral de l'époque de Charlemagne et reculé l'office des Saints pour remettre en avant l'office du Temps.

Trente ans après, en dépit de la prohibition de Pie V de modifier en tout ou en partie, son oeuvre, son successeur immédiat le pape Clément VIII, la jugeant incorrecte et incomplète, la manipule et la rectifie à son tour ; et, agissant en sens inverse, il assure la prépondérance du Sanctoral au détriment des fériés ; ce que Ton avait gagné avec Pie V, on le perd avec Clément.

Voilà déjà pas mal de révisions du bréviaire. Ajoutonsen encore une d'Urbain VIII, au xvn* siècle. Ce Pape étant poète latin dota l'office de deux hymnes de sa composition, les hymnes de sainte Martine et de sainte Elisabeth de Portugal ; deux séquences médiocres de plus ne tireraient pas à conséquence» mais ce qwfut pis,

c'est qu'il ordonna de tripatouiller les anciennes et ce sont, hélas ! ces retapages que le Romain chante encore ! L'histoire du bréviaire de Rome s'arrête là, car je ne compte pas diverses innovations récemment introduites dans la partie de la translation des fêtes ; elles ne touchent point, en effet, au cœur et à la vie même de * l'office.

Quant à la liturgie gallicane ; l'on peut, en examinant son ossature, la croire issue, en partie, des églises de l'Orient. Elle fut, en somme, à ses débuts, une savoureuse mixture des rites du Levant et de Rome ; elle fut démantelée sous le règne de Pépin le bref, de Charlemagne surtout, qui, sur les instances du pape saint Adrien, propagea la liturgie romaine dans les Gaules.

Durant le Moyen-Age, elle s'augmenta d'hymnes admirables, de délicieux répons ; elle créa tout un ensemble de proses symboliques, broda sur la trame italienne les plus candides fleurs. Quand la bulle de Pie V fut promulguée, la liturgie française qui avait près de huit siècles d'existence était libre de ne pas agréer le bréviaire réformé de Rome. Elle l'accepta, par déférence. Les Evêques détruisirent l'œuvre des artistes indigènes, brûlèrent, si l'on peut dire, leurs Primitifs, n'en sauvèrent, en tout cas, que quelques-uns qu'ils enfermèrent dans la petite sacristie de leur Propre diocésain. Seule, la métropole de Lyon conserva intact son dépôt et nous lui sommes redevables de pouvoir écouter, dans la vieille basilique de saint Jean, de très archaïques exorations et de très vénérables proses.

La perte des anciennes coutumes et la consomption des antiques prières furent, si nous ne nous plaçons qu'au

point de vue de l'archéologie et de l'art, des actes de véritable sauvagerie, de pur vandalisme. Toute originalité disparut des offices.

— Oui, interrompit Durtal, ce fut quelque chose comme un rouleau compresseur qui aurait nivelé toutes les routes liturgiques de France !

— Enfin, reprit le moine;, cet édifice fait de pièces et de morceaux dura, tant bien que mal, jusqu'au règne de Louis XIV. Alors, les idées gallicanes et jansénistes intervinrent et la démolition de la bâtisse, tant de fois réparée, fut résolue.

On abattit le bréviaire romain et on le reconstruisit sur de nouvelles bases.

Nous eûmes alors les œuvres de Harlay, de Noailles, de Vintimille. Ces Prélats chambardèrent de fond en comble le psautier, n'admirent plus que des antiennes et des répons extraits des Ecritures ; ils biffèrent les légendes des saints, amoindrirent le culte de la sainte Vierge, évincèrent une série de fêtes, substituèrent aux anciennes hymnes des poésies de Coffin et de Santeuil. Uon enroba les hérésies de Jansenius dans le latin du Paganisme. Le bréviaire Parisien fut une sorte de manuel protestant que les jansénistes de Paris colportèrent dans la province.

Cela devint, au bout de peu de temps, dans les diocèses, une véritable pétaudière ; chacun se fabriqua un service à son usage, toutes les fantaisies furent permises. L'on vivait sous le régime du bon vouloir de l'Ordinaire, quand Dom Guéranger parvînt à ramener l'unité de la prière dans notre pays, en faisant adopter, une fois pour toutes, les rites de l'église de Rome.

LOBLAT 379

A rheure présente, la chrétienté est donc, — sauf les Ordres religieux dont 1^' offices avaient, ainsi que le nôtre, plus de deux cents ans, lorsque parut la bulle de Pie V, — assujettie au pouvoir du Romain tel que Ta accommodé, en le gâtant, Urbain VIII.

Il laisse fort à désirer, mais enfin, tel qu'il est, malgré l'incohérence que vous lui reprochez et j'ajouterai, moi, malgré le choix plus que médiocre de ses homélies et de ses leçons, il n'en présente pas moins un ample, un magnifique ensemble.

Il recèle des pièces de toute beauté ; songez aux messes pénitentielles du Carême et de i'Avent, à cellesdes Quatre temps, à la fête des Palmes ; rappelez-vous Toffice admirable de la semaine sainte et la messe des Morts ; rappelez-vous les antiennes, les répons, les hymnes de TAvent, du Carême, de la Passion, de Pâques, de la Pentecôte, de la Toussaint, de la Nativité et de l'Epiphanie ; songez aux Matines, aux Laudes, au merveilleux office des CompUes et convenez qu'il n'existe dans aucune littérature du monde d'aussi radieuses, d'aussi splendides pages !

— J'en conviens, père-

— Déclarons aussi, pour défendre ces pauvres saints qui empiètent si souvent sur les plates-bandes^du Tehiporal, qu'ils sont, au point de vue liturgique — pour n'envisager que celui-là — bien utiles, car enfin, dans le cycle ecclésial, la vie du Christ s'écoule en six moîs, pendant l'hiver et le printemps. A partir de la Pentecôte, durant Fêté et l'automne, ce n'est plus que du remplissage et nos bons saints se groupent glorieusement, en masse, autour des grandes fêtes telles que l'Assomp-

380 l'obult

tion, la Toussaint, la Dédicace des Eglises. A proj cette Dédicace, lisez, dans le Pontifical, la liturgie consécration d'ane église; vous trouverez, dans le de cette cérémonie, l'art du symbolisme porté à sa aière puissance.

— Je l'ai lu et aussi le Pontifical des Vierges ; m sommes du même avis, mon père ; le sublime est mais c'est justement parce que j'adore la Liturgie qua la voudrais sans taches et «sans trous; ce ne serait f impossible à obtenir pourtant, car le trésor de ses a settes oubliées est immense. Il suffirait de l'ouvrir et remplacer par les pièces de premier ordre que Ton tirerait, les pannes dont le service divin s'encombre.

— Vous en parlez à votre aise, l'expérience est col sommée et elle vous donne tort. Voyez ce que l'oni amendé de fois nos livres et rien n'est complet, rii n'est à point!

— Parce que les gens qui les ont révisés étaient doute des savants mais qu'ils n'étaient pas en mêm temps des artistes!

— Enfin, vous serez plus indulgent, j'espère, poi notre missel et notre bréviaire, à nous. Certes, il n'c pas exempt de reproches, mais vous avouerez qu'il esl dans ses grandes lignes, superbe. Moins chargé de fêti adventices qui suppriment les offices des dimanches on des fériés, comme les fêtes de la sainte Famille, de la Prière au jardin des Olives, de la sainte Couronne, du saint Suaire, des cinq Plaies, de la Lance et des Clous, il a gardé une délectable saveur des anciens âges. Il a, le premier, recueilli les hymnes qui figurent maintenant dans le Canon. C'est, en effet, saint Benoît qui

inaugura l'insertion de proses ou séquences dansle corps des offices. Ses enfants ont su faire de Teucologie chrétienne un florilège qui contient les. plus beaux chants de saint Ambroise, de Prudence, de Sédulius, de Fortunat, de Paul Diacre, et d'autres poètes. Il n'a point, en tout cas, le vieux-neuf, les pièces ressemelées du Romain...

— Ta, ta, ta, fit Durtal, en riant, vous trichez, père. Il a, lui aussi, notre hymnaire monastique, des poèmes façonnés en un prétentieux et bien mauvais latin ; et ils ne remontent pas à des époques très éloignées, ceux-là ! ensuite, nous ressassons, autant que le Romain, Tincessante prose des confesseurs pontifes et non pontifes, c l'Iste G)nfessor » agrémenté sur tous les ordos des trois lettres M.T.V, pour les jours où il faut changer le troisième vers de la première strophe, parce que ces jours ne concordent pas avec la date même du décès du saint. Or, cette séquence anonyme, écrite en l'honneur de saint Martin, je crois, s'adapte fort mal au lot énorme des déicoles qu'elle encense. Elle fait allusion à des miracles opérés sur la tombe de saint Martin, à des guérisons, et nombre de pontifes et de non pontifes, auxquels on l'applique, n'ont effectué aucune cure, aucun prodige que je sache, après leur mort...

J'en reviens toujours à mes moutons, l'ancien répertoire de l'Eglise regorge de pièces qui suppléeraient avantageusement, dans bien des cas, à celle-là.

Et il ne serait même pas nécessaire de chercher bien longtemps ; il n'y aurait qu'à ouvrir l'Année liturgique de Dom Quéranger et le volume du chanoine Ulysse Chevalier sur la poésie liturgique du Moyen- Age, pour y

382 l'obl/vt

décourvrir des proses et des trope^ d'un art autren^em ingénu et d une saveur Autrement myfitû]ue que ceux de ces séquences passe^pajrtpiit dont notre I^urnal est

pleia.

— Voyons, à défamt de vwiétc, confessez au moins que, dispensées desfrelatages inventés, pzs les chimistes d'Urbain VIII, nos hymnes sont authentiques et qu'elles fleurent bon le terroir 011 elles poussèrent et le siècle où elles naquirent.

— Oui; j'ai confroofié, du reste^ les deux textes, k véridique et k sophistiqué, dans ce petit livre de l'abbé Albin que vous m'avez prêtée « la poésie du Bréviaire ». Ce volume est^ dans son genre, après les deux toiœs un peu massifjs de l'abbé Pimont» une merveille <ie clarté concise avec ses textes comparés, ses variantes» aes traductions françaises, anciennes et modernes, ses notes die métrique et d'histoire. Comment n'est-ce pas un. Bénédictin qui a entrepris et réussi un pareil travail ?

— Bon, voici l'attaqua qui tourne! s'exclama, en riant, le P. Felktin. Vous lâcbez prise sur l'office, aân de vous jeter sur les moines.

— Pour cela, pèrejeae vouslaisserai jamais tranquille, car j'enrage, aimant les Bénédictins comme je les aime^ de voir qu'ils se désintéressent des labeurs qui leur appartiennent. Et le ménologe de la famille de saint Benoit ? il n'est pas d'institut religieux qui n'ait le sien ; voyez les Franciscains, les Dominicains, les Carmes» tous ont écrit des ouvrages où sont plus ou moins brièvemetu narrées les vies de leurs Bienheureux et de leurs Saints ; vous, rien ! — Et, à ce propos, tenez, votre bréviaire est-il assiez incomplet ! vousy célébrez à peine les fêtes de quel-

l'oblat J83

ques-ians des vôtres; et vos élues, vos saintes en <c erte » telles qai'Aostrebctte, en « urge » telles que Walburge et Wérébasrge, où sont-elles ?

— Si elles figuraient dans le Propre die notre congrégation, vous aous reprocheriez de ne plus avoir d'office temporal, répliqua Dom Felletin. C'est justement parce que notre Sanctoral personnel est peu chargé, que nous pouvons encore réciter l'office votif de k sainte Vierge et de saint Benoît. Vous ne vous en plaignez pas, je pense ?

— ^ Non, car ils so«nt d'an plain-chant ancien, très simple et vraiment exquis !

— Quant au naénologe, jadis Dom Onésime Menauk, mort à Silos, commença une série de monographies Bénédictines; une £ois réunies, ces petites plaquettes aucaicnt peut-^tre pu former un ou deux volumes de biographies curieuses pour l'histoire de notre Ordre. Deux seulement parurent : la vie de saint Beaoît d'Aniane et celle de saint Guilhem de Gellone. L'éditeur ne les vendit point et arrêta les frais.

Il est cenain néanmoins que le ménologc dont voctô parlez serait bien utile, mais il est trop tard pour nows y atteler ; ce n'est pas maintenant qrae noa-s allons vivre danps le désarr<»i hors de France qu'il fau-t songer à préparer des besc^nes de kmgue haleine...

Tous deux se turent. Ils étaient revenus au pomt de départ de leurs longues discussions, à l'exil et il était impossible qu'il en fût aoatrement, car ce départ était passé, chez tous, à l'état de hantise, d'idée fixe. Toute conversation même loiatalne y ramenait.

— Bah, fit Durtal, qui sait ? il vous arrivera peut^

être à l'étranger des novices studieux, aptes aux recherches et capables de les écrire ; plus les temps sont immondes et plus les vocations monastiques s'attestent.

Le moine hocha la tête.

— Sans doute, dit-il, mais ce qui m'inquiète, c'est cette agglomération de monastères réfugiés au même endroit. Si j'excepte Solesmes qui irait habiter dans l'île de Wight, les autres abbayes de la congrégation vont, toutes, se fixer, sauf celle de Marseille qui se rend en Italie, dans la Belgique et la Belgique n'est pas grande ! saint Wandrille, saint Maur de Glanfeuil et le prieuré de sainte Anne de Kergonan auraient, si mes renseignements sont exacts, loué des maisons dans la province de Namur. Tous les trois sont, en somme, les uns sur les autres ; l'abbaye de Ligugé s'installerait, de son côté, ud peu plus haut, dans le Limbourg, le prieuré de Wisques dans le Hainaut et nous, dans la Flandre Orientale.

Nous ne pouvons que nous étouffer, dans un espace aussi restreint ; mais ce qui est pis, c'est qu'au-dessus de nous se dresse une imposante et une très belle abbaye belge, l'abbaye de Maredsous. Elle est célèbre et prospère et elle est dirigée par l'Abbé Primat de l'Ordre.

Forcément nous serons écrasés par elle, car il est bien évident — même, en tenant compte de la prédilection qu'un français éprouvera toujours à vivre plutôt dans un milieu français que dans un milieu belge — que l'intérêt de tout postulant sera de faire sa probation dans une véritable abbaye, plutôt que dans le je ne sais quoi où nous allons, pêle-mêle, nous entasser. Il ne faut pas se le dissimuler, l'ambiance des lieux et le décor sont indispensables pour soutenir une vocation ; là, où il n'y

LOBLAT 385

a point de cloître, d'église véritable, de noviciat séparé, de cellules réelles, il y a/ déchet pour les âmes. Or, savez-vous qu'il est question de nous fabriquer là-bas une vague chapelle dans un petit salon ; c'est la mort des cérémonies solennelles, la dispersion de la liturgie privée de son cadre et c'est notre but, notre raison d'être même qui disparaît... Pourvu, mon Dieu, si Texil dure, que nous ne finissions pas par nous effriter, par tomber de nous-mêmes en poudre, dans la nostalgie, dans le

marasme

Durtal n'eut pas le courage de protester, car il n'augurait rien de bon du séjour de ses Bénédictins à l'étranger.

Le silence devenait pénible. Ce fut un soulagement quand, impatientée. M"* Bavoil vint dans le jardin leur rappeler qu'il était l'heure de s'en aller, chacun, dîner.

^'expliqîjekez-vocs à k fin ce que cela Teat dire,

s'exclama M"*Bavoilqui brandissait des jour* nauT au-dessus de la tête de Durtal, assis, après déjeuner, devant une tasse de café.

Car enfin, reprit-elle, ou c'est moi qui suis démente ou ce sont les autres qui sont fous. Voilà toutes les Carmélites qui, ne voulant pas demander l'autorisation aa Gouvernement, se sauvent. C'est une véritable débandade ; sauf le Carmel de Dijon et de quelques autres villes, tous, et il y en a une vraie ribambelle — tenez, regardez — bouclent leurs malles ; comprenez-vous cela?

— Je ne comprends pasplu^ que vous, répondit Durtal, en rendant à M"* Bavoil^ son journal. Les Carmels ont reçu une lettre de leur supérieur à Rome, le cardinal Gotti, leur prescrivant de filer, et la presse maintenant, sur la déclaration du P. Grégoire, définiteur de l'Ordre pour la France, spécifie, formellement, que cette lettre du Cardinal est un faux. Que croire ? je Tignore.

— Faux ou pas, la question n'est point là.. Les Cartels sont des maisons d'expiation et de pénitence ; ils

h'OBUkT 387

doivent appeler la persécution et non h fuir; est-ce que les Carmélites de Compiègae n'ont pas été envoyées par le tribunal révolutionnaire de Paris à Téchafaud? Ont-elles eu peur, ont-elles décampé, celles-là?

— Vous devenez belliqueuse, Madame Bavoil jqu'est» ce qui vous prend ?

Mais, sans répliquer» M"""" Bavoil s'assit sur une chaise et continua :

— Je suis exaspérée par ce que je lis. Ah ! Jeanne de Matel avait raison de dire que l'on gagne Dieu en se perdant. Si ces naooiales s'étaient perdues en Lui, elles attendraient, impassiblement, qu'on les chassât.

Celles-là détalent, vos Bénédictins aussi; et les Chartreux» les Dominicains, les Franciscains, les Trappistes, les Bénédictins de la Pi^rre-qui-Vire, sollicitent l'autorisation. Pourquoi ces différences?

— Je n'en sais rien. Le Pape a permis, sous certaines réserves, de se conformer à la loi; les instituts qui s'y soumettent ne peuvent donc avoir tort, mais je m'imagine aussi que ceux qui refusent d'obéir à d'iniques édits oat raison.

— C'est une réponse de Normand, notre ami ; puis*que Rome consent, pourquoi des Ordres se montrent-ils plus papalins que le Pape ?

— AUez le leur demander ; mais puisque vous désirez savoir mon opinion très franche, la voici: je pense que» sauf pour désœuvrés de bienfaisance que le Gouvernement est incapable de remplacer, les pétitions des couvents seront rejetées en bloc par les Chambres et je ne vois pas dès lors qu'il y ait lieu pour des moines de s'infliger de vaines et d'humiliantes démarches...

— Mais, sapristi, un moine, c'est fait pour être humilié! s'il n'accepte pas humblement, joyeusement, les camouflets, voulez-vous dire en quoi il est supérieur aux autres hommes ; ah ! je vais vous vider le fond de mon sac, car j'étouffe, à la fin ; eh bien, il y a un aflfaissement de l'esprit religieux; les monastères sont en pleine décadence ; vous me racontiez, un jour, que si des catastrophes telles que l'incendie du bazar de la Charité, avaient pu se produire, cela venait de ce qu'il n'existait pas assez de cloîtres de réparation, de refuges de pénitence ; Téquilibre était rompu ; les paratonnerres étaient insuffisants.

— Oui.

— Eh bien, êtes-vous sûr que ceux qui subsistent ne soient pas, voyons comment dire...

— Rouilles, désaimantés, si vous aimez mieux.

— C'est cela; eh bien, êtes-vous sûrque si le Seigneur a sévi, c'est parce que la quantité manquait ; ne croyezvous pas que ce fût surtout parce que la qualité faisait défaut? moi, j'ai grand'peur que les réservoirs d'expiation, bouleversés par le souffle démoniaque, ne se relâchent.

— Je l'ignore. '

— Si ce que je présume est exact, il faut s'attendre à ce que le Bon Dieu tombe sur nous et nous oblige à lui donner un coup de main, pour remettre les choses en place, et vous savez comment il procède, dans ces cas là, il vous accable d'infirmités et d'épreuves. Les catholiques qui regardent tranquillement partir en exil leurs quelques défenseurs, vont subir toutes les maladies, toutes les tribulations, tous les maux ; bon gré, mal gré.

ils écoperont ; car la canaillerie de la France va se trouver sans contre-poids.

— Le fait est que c'est une triste aventure que cette fuite des Carmels ! et, en effet, en supposant même que les Ordres durs aient autant besoin que les autres de réformes, ils n'en étaient pas moins d'utiles parafoudres; mais il ne sied pas de s'en prendre aux cloîtres qui s'acquittent plus ou moins bien de leur mission, de l'état de décomposition où nous sommes; prenez-vous en surtout aux Évêques, au clergé, aux fidèles, à tous les catholiques, en un mot.

Les Évêques, je n'en parle pas; à part les anciens, promus en des temps meilleurs, les autres ont été, pour la plupart, apprivoisés et chaponnés dans les cages des Cultes ; quant au clergé, il tourne au rationalisme ou alors il se révèle d'une ignorance et d'un laisser-aller qui désolent. La vérité est qu'il est le produit de méthodes obsolètes et futiles, de méthodes mortes. L'éducation des séminaires est à jeter à bas ; on étoufie dans ces classes où l'on n'a jamais ouvert une fenêtre, depuis la mort de M. OUer. L'instruction y est surannée et les études nulles. Mais qui aura le courage de casser les vitres, de chasser avec un peu d'air frais l'humide touffeur de ces pièces ?

Les fidèles, eux, ils ont poussé à la roue et aidé à faire du catholicisme ce qu'il est devenu, ce quelque chose d'émasculé, d'hybride, de mol, cette espèce de courtage de prières et de mercuriale d'oraisons, cette sorte de sainte tombola où Ton brocante des grâces, en insérant des papiers et des sous dans des troncs scellés sous des statues de saint !

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Mais, à dire vrai, la question est plus haute et cBc remonte plus loin que ces dévotions d'origine récente; depuis de longues années déjà, en France, la religion macère dans une mixture de ce vieux suint janséniste que nous n'avons jamais pu éliminer et de ce suc tiède que les Jésuites nous injectèrent, dans l'espoir de nous guérir. Hélas ! le remède n'a pas agi et ils pnt ajouté i un desséchant, un déprimant. Le bégueulisme imbécile, la peur de notre ombre, la haine de Tart, l'incompréhension de tout, l'inindulgence pour les idées des autres» nous les devons aux disciples de Jansénius, aux appelants. La passion des dévotionnettes, la prière saris liturgie, la suppression des offices soi-disant compensés par de grands Saluts en musique, le manque de nourriture substantielle, le régime lacté des âmes, c'est des pères de la Compagnie de Jésus que nous les tenons. Les idées de ces irréconciliables ennemis ont fini par se fondre dans nos âmes, en cet étrange amalgame d'intolérance sectaire et de pieusarderie féminine dans lequel nous nous désagrégeons.

Certes, maintenant qu'on les traite en parias, )e plains les Jésuites qui sont de braves et de saintes gens et comptent parmi eux desconducteursd'âmect des savants fort supérieurs, entre nous, à ceux des autres Ordres, Mais quoi ? quel a été le résultat de leur éducation ? des Trouillot, des Monis ou alors de fades jeunes gens qui se cachent plus que les autres pour courir la gueuse, mais qui seraient incapables de risquer une torgnok pour protéger leurs maîtres ou défendre l'Eglise.

L'expérience est acquise. Aucun bomnoe de surprenante valeur n'est sorti de ces manutentions; eUes

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vont disparaître ainsi que celles des autres instituts qui n'ont pas mieux réussi que les jésuites, d'ailleurs; qu'y perdrons-nous ?

— Ce n'est pas leur faute, opina M™* Bavoil ; Ton ne saurait avec de mauvais draps façonner de bons habits.

— Sans doute, nftiis laissons cela et avouons qu'en thèse générale, les revendications que nous formulons sont plutôt hypocrites. Nous réclamons aujourd'hui la liberté et nous ne l'avons jamais accordée aux autres! si demain le vent tournait, si c'était un des tristes légumes récoltés dans nos potagers catholiques, qui supplantait Waldeck, nous serions encore plus intolérants que lui et nous le rendrions presque sympathique ! Nous avons embêté tout le monde, Madame Bavoil, alors que nous disposions d'un soupçon d'autorité, on nous le rend ; tout se paie ; le moment de l'échéance est venu.

Remarquez bien d'ailleurs que les Jacobins qui nous oppriment ne sont pas issus d'un germe spontané ; ils sont la résultante d'un état spécial; ils ont été engendrés par la faiblesse de notre foi, par l'anémie de nos prières, parla veulerie de nos instincts, par l'égoïsme de nos goûts.

Ah oui ! les catholiques ont tout mérité ; nous devrions nous répéter cette phrase, chaque matin et chaque soir, à genoux, devant Dieu et devant les hommes !

— Comment nous tirerons-nous de ce pétrin, notre ami?

— Je ne sais mais je suis cependant certain que notre Seigneur extraira le bien du mal ; s'il permet que son Eglise soit suppliciée, c'est qu'il entend la préparer par la persécution à de nécessaires réformes ; le glas des Ordres sonne, les cloîtres vont . disparaître, Il les rempla-

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cera par autre chose. Pas plus que l'Eglise, l'idée monastique ne peut périr, mais elle peut se modifier. Ou il créera des instituts nouveaux plus en accord avec les données de notre temps ou il greflfera sur les anciens de nouvelles branches ; nous verrons sans doute un développement des affliations et desT tiers-ordres qui, par leur devanture laïque, échappent aux contraintes des lois. Je ne suis pas inquiet, à ce point de vue, la sainte Vierge saura bien, quand elle le voudra, grouper les gens.

Là dessus, je .vous souhaite le bonsoir et je m'en vais à l'abbaye dire adieu au P. de Fonneuve qui part, ce soir, pour la Belgique et assister à la dernière prise de coule qui aura lieu, après Vêpres.

— Qui prend la coule ?

— Un jeune séminariste novice, le frère Cholet.

— Vous le connaissez ?

— Non, je sais seulement qu'il est Poitevin, ce qui n'est pas précisément une recommandation, car s'il aies vices de son pays d'origine, il sera singulièrement musard et sournois ; enfin, espérons que celui-ci, en n'étant pas un propre à rien, fera exception à la règle de sa race.

Lorsque Durtal pénétra dans le cloître, il fut assourdi par les coups de marteaux qui frappaient de toutes parts. Leur vacarme sortait, à tous les étages, par toutes les fenêtres. L'on clouait partout des caisses. La salle des hôtes dans laquelle il entra était bourrée, du plancher au plafond, de tables de bois blanc, les pieds en l'air, de bureaux d'écoliers peints en noir, de tabourets raccommodés, de chaises de paille ; c'était pitié que de voir la misère de ce mobilier dont le plus indigent des ouvriers n'eût pas voulu !

Et dans une autre pièce, il aperçut, en tas, des cheminées à la prussienne, des seaux de coke rouilles, des gerbes de pincettes et de pelles, des amas de tuyaux de poêle, des coudes de tôle, des chaises percées pour les malades, des cuvettes et des pots, fêlés, égueulés, privés d'anses. •

— Pourquoi, diable, emportez-vous ce fourbi qui ne vaut pas la paille dont on l'enveloppe ? demanda-t-il, au P. Ramondoux, le préchantre, en train de dresser l'inventaire dé ces pauvretés que des convers et des novices emportaient, à mesure qu'elles étaient inscrites.

Et de la voix de tonneau, il s'échappa une réponse touchante :

— Evidemment, au point de vue pétuniaîre, il serait préférable d'abandonner tout ce bric à brac dont la valeur sera dépassée par les frais de transport ; mais l'exil sera moins pénible avec des choses dont on a l'habitude; on se retrouvera plus vite chez soi, là bas, avec ces vieux ustensiles qu'avec des neufs.

Et, comme Durtal s'enquérait de Dom de Fonneuve.

— Il est à la bibliothèque, répartit le père ; c'est lui qui surveille l'emballage des livres.

Dans les corridors qu'il traversa, Durtal se heurta contre de nouvelles barricades de débarras. Des lits de fer étaient plies, ainsi que des casiers de bouteilles, le long des murs, des matelas en galette s'empilaient près de seaux de toilette, de cruches de grès, de thomas de faïence et de jules de zinc ; de la vaisselle traînait dans du foin. Il croisait des moines auxquels il serrait, silencieusement, la main ; c'était une solitude de gens dans

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une confusion d'objets ; chacun, livré à ses tristesses, se taisait.

Il gagna l'escalier à vis du xv* siècle et monta, dans k tapagie des marteaux, jusqu'au second étage ; la porte de la bibliothèque était ouverte ; Ton plongeait du palier dans une enfilade de pièces, très éjevées de plafond, pleines, du haut en bas^ de volumes. Le long des rayons en bois blaac des échelles à roulettes couraient, chargées de novices parnii lesquels Durul reconnut le frère Gèdre et le frère Blanche.

Dans un ac^le, le P. de Fonneuve, le visage décomposé, était assis. D'un geste, il désigna à Durtal toates les rangées du bas, remplies de vieux in-folios et les larmes lui vinrent aux yeux.

Ces casiers qu'il montrait contenaient les grandes collections de l'abbaye ; c'étaient les enfants chéris du prieur, ces bouquins poudreux, reliés en parchemin, en veau fauve aux ors eflfacés et aux titres éteints.

Il promenait Durtal devant, le forçait à se baisser pour les voir de plus près, tirait un tome des rayons.

Celui-là est rare, soupirait-il, indiquant les antiqu^es volumes des « Annales minorum » de Wadding;.et Durtal passait, en une brève revue le « Monasticon aur glicanum >v, l'histoire littéraire de la France des Bénédictins de saint Maur, « le Recueil des historiens des Gaules », « la Gallia christiana », les « Actasanctorum », en l'ancienne édition, le « De antiquis Ecclesiae ritibus » de Martène, les « Annales de Mabillon », le Bulteau, les collections des Le Nain de Tilleraom, de Dom Ceillier, de Muratori, la collection des Conciles de Mansi.

— Tenez, mon cher enfant, regardez si nos quarante-

l'oblat 39 s

deux in*<£olios d^ BaroDrius sont beaux. C'est l'^itLon de 1738 à laquelle sont joints les « Annales stcri » de ToraielH ; c^est la meilleure éditiou^ car celle de Bar-'lô'- Duc ne renferme pas les indices.

Et voici la patrok>gie et toute la série des Migne, le répertoire des sources historiques au Mo3r€n Age, do chanoine Ulysse Chevalier, les glossaires de Dn Cange, le dictionnaire de La Curne de sainte Palaye, les solides outils des travaux des cloîtres.

Le P. de Fonneuve parlait à voix basse et ses mains tremblaient, en écornant sofaioer les marteaux. Il semblait, à chaque caisse, que l'on douait, qu^on ensevelissait dans un cercueil, Tun des siens.

Qa'est-<:e que tout cela va devenir à l'étranger, dans un château où il n'y a pas de place pour les loger, où aucune bibliothèque ne sera prête pour les recevoir? murpaurait-il.

Oui, prenez, dit-il, au petit frère Blanche qui se - présentait avec sa bonne figure souriante, pour le pré»venir qu'il allait déménager les in-folios.

Il saisit le bras de Durtal ; descendons, fit-il. Ils enfilèrent une autre pièce ; celle-là n'était d'éjà plus qu*à moitié pleine. Des vides s'allongeaient dans les casiers, des livres qui n'étaient plus calés par les autres gisaient, étalés dans des amas de poussière, sur les planches.

Il hâta le pas et emmena Durtal,. en bas, dans le cloître, mais là encore, il se cogna contre des casiers, contre des pyramides d'objets hétéroclites descendus des greniers et déposés sous les arcades, en attendant qu'on les emballât.

— Allons dans le jardin, loin de ce tohu-bohu ; --- ils

se dirigeaient vers la porte quand ils rencontrèrent M. Lampre.Lui, sortait de chez le P. Abbé ; il paraissait abattu et sa barbe sanglière semblait tirée, comme tourmentée par un fourragement fiévreux de mains.

— Eh bien, dernanda-t-il, Tempaquetage des bouquins avance?

— Oui, répondit le père, avec un soupir.

— Et vous partez toujours, ce soir, pour la Belgique?

— Oui, mais je n'y séjournerai guère et "rejoindrai sans tarder le Val des Saints, car je tiens à surveiller, moi-même, la mise des étiquettes sur les caisses. Ah! il s'en écoulera du temps avant que Ton n'ait réinstallé et classé cette bibliothèque dans un grenier. Dieu sait où!

Il y eut un silence, puis, se parlant plus à lui-même qu'à ses deux compagnons, le vieux religieux reprit :

— Pour nous autres, enfermés dans un monastère, peu au courant des incidents qui se produisent depuis des années, au dehors, quel réveil ! — mais lorsqu'on marche sur sa soixante-treizième année et que le sommeil devient, de jours en jours, plus rare, l'on est bien forcé, la nuit, de méditer son examen de conscience et alors on se pose la question de savoir si le Seigneur, mécontent de ses Ordres, ne tolère pas cette persécution pour les punir.

Oui, cette idée me hante, pendant mes insomnies, et je commence à croire que nous n'avons pas volé le châtiment que le Sauveur nous inflige.

Voyez-vous, continua Dom de Fonneuve, après un silence, certainement on aime bien le Bon Dieu, dans cette abbaye; je puis assurer, sans mentir, qu'elle ne détient aucun mauvais moine, mais est-ce suffisant?

Un mot a été prononcé, il y a quelques années, par un postulant venu du monde et que nous avons d'ailleurs congédié, pour motif de non vocation ; ce mot je n'ai pu l'oublier et il m*obsède, le voici : « on ne mange pas mal dans ce cloître, on y dort suffisamment, on n'y travaille pas et Ton y fait son salut, c'est mon affaire » .

L'exagération est manifeste, mais...

— Voyons, père, fit Durtal, on ne mange pas si bien que cela, chez vous !

— On ne mange pas bien !

— C'est mangeable, soyons juste, mais ce n'est pas un régal ; le péché de gourmandise est sauf.

Le père tombait de son haut.

— Vous êtes difficile, dit-il, moi je trouve que c'est bon, trop bon ; au reste, cette question de la cuisine n'est que subsidiaire, mais elle se rattache à tout un ensemble de choses qui m'inquiète.

Je suppose, en efiet, que je ne sois pas entré au cloître, que je sois resté dans le monde, ainsi que vous. J'aurais eu certainement bien des épreuves, bien des peines que j'ai évitées, en étant en clôture. Il m'aurait fallu gagner ma vie, payer mon terme, élever des enfants si je m'étais marié, soigner peut-être une femme malade ; d'autre part, admettons que n'étant point demeuré laïque, je sois curé ou vicaire dans une campagne, j'aurais alors charge d'âmes, je devrais courir dans les hameaux de ma paroisse pour dispenser des secours, me débattre avec mon Evêque et des municipalités souvent hostiles, mener une vie de chien, en un mot.

Au lieu de cela, je suis tel qu'un coq en pâte, qu'rai rentier. Je n'ai à m'occuper ni de ma nourriture, ni

4e mon.IoyeF, ni d'enfants; je n ai pas à poner, la. nuit, Je viî^tique, souvent au loin; j*igna«»e l«a arias de Texistence; et je pense qu'en échange de lanc de txacaasoppriniés, je n'ai pas donné grand* chose à.Diea«..

Il me semble, pour tout dire, que j'ai tiré mon épingle des holocaustes.

— Oh ! père, vous biaisea, s'exclama Duptal ; vous avez travaillé, toute votre vie, sans Jamais prendre aucun repos. Et l'existence en commua si pénible et que tous les autres évitent, et les levers à quatre heittes, l'hiver, et les longçf offices dans une église trcâdç, et le manque de liberté, et les mQ!nifi£:ation$ d$>iit vous n.^ par-lez pas !

— Mais c'est Tenfamie de Tàrt du Seigneur, mon cher ami ; moi, je vois clair, je me suis, perooaneUement, beaucoup trop écouté ; quand je me sentais un peu souffrant, je m'imaginais de faciles excusej; pour ne pas descendre à Matines t

-T^ Vous, fit M, Lampre, c'est h P. Abbé qui a dû vous interdire, à certains moments, d'êtfe préo^qy^ à l'Qffice de nuit ; vous défailliez de faiblesse diau^le çhœu* et; l'oix était obligé de vous, remonter dax^ votre, ç^ll^fe,

-m II est évident;, reprit le moine, qui ^ h^éconi^xt pas, que nous manquons de*vi^ inrtéçie^r^ iêm PQs. çls^ très; nous nous figur-OiÇis qu^ k>r;squ^ nous ^v<wîs récité l'office, nous sommes quittas avec Qi*M ; c'esjt là. «pe sérieuse erreur; il fa^ta^gsi trava^Hi^î? et^squjfeir et hqus paressons ^t QQijçi ne nou$ in^molops p^. Oy ç^t. dm^ tout cela la sainte folie d^ la crçii^ ?

-^ Ah ça, père,, répîiq;ua M, L^nipç^» sa«f yo^*^ respect, vous vous moqu€iï de nous. Vous êt^. qoi^eift

d'infirmités ; il y a des mois Où >««is -ne pouvez mettre un pied devant l'autre, où vous vous traînez poufr atteindre la chapelle, le long des murs. Des immolations ? mais en -voilà J n^jte v©ule»-vo«s de plus ?

Qu'il n'y ait^as dans les monastères assez de religieux arrivés à la vie utiitive et fondns en Di^u, d'accord et il y a asse^ longtemps que je me tue â vous le crier ! mais enfin, voyons, au Val des Sâims, vous l'attestiez tout à rheute, il n'y ^ pas de mauvais mainfefe ; c'est déjà un point; d'ttti flutt^ cdtéy k situation spirituelle y est meilleure^ que dans bien des abbayes plus riches où l'argent, comme partout, poursuit son œuvre de détraquement ^t les démor^Ufee* Vous êtes heureusement pauvres et n'êtes pas par conséquent agités de la m^ nomanie de bâtir des palais et d'acheter des parcs.

Le noviciat est rempli de petites âmes blanches ; il me semble que vous allez pâtir et réparer plus pour les autres que pour vous-même.

Dnrtal souriait devant ce renversement des rôles. C'était M. Lampre qni défendait «laintenant les Bénédictins, alors que c'était lui qui d'habitude les attaquait*

' — Nous avons aussi l'orgueil de notre robe à expier, reprit, d'une voix plus basse, le P. de Fonneuve ; nous vivons sur une antique réputation dont nous ne sommes plus dignes; il est temps de feire notre mea culpa, maintenant que le Bon Dieu nous frappe.

Durtal le regardait* Le vi^îilkrd avait les yeuic pleins de larmes; il parlait si ^humblement, d'-un toh si con^vaincu î

Dti«alqai l'admirait et l'aimait poux sa grande science et ^ grande bonté ne put s'empêcher de l'embrasser; et

le vieil homme se mit alors à sangloter contre l'épaule de son ami.

Puis il regimba.

— Voyez; le beau moine ! s'exclama-t-il, en tâchant de sourire ; une femmelette ne serait pas plus faible; ah ! je peux dire que je n'ai pas volé, moi, ce qui in*arrive ! au fond, c'est parce que j'ai vu emballer des livres auxquels je m'étais trop attaché, que je me suis attendri de la sorte; cela t'apprendra, sotte bête, à ne pas suivre ta règle qui te défend de tenir à quoi que ce soit!

Adieu, je vais boucler ma valise; je serai de retour dans quelques jours. Vous assisterez à notre prise de coule, n'est-ce pas?

— Bien entendu, père.

Le vieux prieur s'éloigna.

Vous avez causé avec le Révérendissime ? demanda Durtal à M. Lampre.

— Oui, sa décision est prise. Aucun religieux, sauf le P. Paton, ne restera au Val des Saints ; c'est l'écroulement définitif de notre projet d'office^. Le père Abbé désire d'ailleurs vous en causer lui-même, car il a, en même temps, quelque chose à vous proposer.

— Quoi?

— Il ne me Ta pas conté.

Les cloches sonnèrent les coups de Vêpres; tous deux se rendirent à l'église. Après l'office qui n'eut rien de particulier, car c'était celui d'un simple confesseur pontife, coté sous le rite double, TAbbé revêtit une étole blanche et, à la suite des pères marchant en tête, et précédé par le frère Blanche qui portait sa crosse et par

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le frère Gèdre sa mitre, il regagna, à travers la grande allée de Téglise, le cloître.

M. Lampre et Durtal emboîtèrent le pas derrière lui sous les galeries et entrèrent, à leur tour, dans la salle du Chapitre, une vaste pièce, plafonnée de poutres, garnie, le long de ses murs, de simples bancs, occupée au bout par la cathedra élevée de quelques marches et audessus de laquelle était cloué un crucifix. Deux tabourets étaient placés de chaque côté de ce trône et, à droite, se dressait une table sur laquelle étaient posés, un bassin, une aiguière et des serviettes.

Au milieu de la salle, en face du siège abbatial, il y avait un tapis, deux flambeaux allumés^ deux chaises, une pour le novice, Tautre pour le P. Felletin et devant celle destinée au novice, un escabeau et un coussin de velours rouge.

Lorsque tous furent assis, le P. Felletin s'avança vers le P. Abbé, le salua et dit, en latin :

— Révérendissime père, la règle a été lue déjà, pour une première fois, à notre frère Baptistin Cholet; vous plaît-il de le revêtir de la coule des novices ?

— Allez et amenez-le.

Le P. Felletin sortit et revint, quelques minutes après, avec le frère Cholet qui baissait, intimidé, les yeux. Il se prosterna, étendu à plat ventre, sur le plancher.

— Quid petisPque demandez-vous ?

— La miséricorde de Dieu et la confraternité avec vous.

Et l'Abbé répondit :

— Que le Seigneur vous associe à ses élus !

— Amen.

L'Abbé reprit :

— Surge in nomine Domini ; levez-vous, au nom da Seigneur.

Le frère se leva et se mit à genoux ; TAbbé lui montra la règle de saint Benoît, s'cnquit de savoir s'il voulait l'observer et, sur sa réponse affirmative, il répliqua « que Dieu achève ce qu'il a commencé en vous » pais, il parla, remerciant le Sauveur qui lui donnait, dans les moments si douloureux qu'il traversait, la consolation devoir persévérer une vocation dans son abbaye, et lorsqu'il eut fini son allocution, il se coiffa de la mitre simple, en toile d'argent, entonna l'antienne <( Mandatum novum do vobis » et les versets, les mêmes que ceux chantés au Lavement des pieds du Jeudi Saint, alternaient, échangés par les deux chœurs des moines.

Dès le début de l'antienne, le postulant, après avoir salué l'officiant, était allé s'asseoir sur la chaise préparée à son usage, en face du trône et il avait défait ses bas et ses chaussures et tendu se^ pieds nus sur l'escabeau.

Et l'Abbé, la taille ceinte d'un linge, suivi des assistants, et du P. Emonot remplaçant le cérémoniaire, le P. d'Auberoche, parti à Paris pour dénicher de l'argent, s'agenouilla sur le coussin de velours. L'un des assistants tint le bassin, un autre versa de l'aiguière de l'eau tiède, parfumée de plantes aromatiques, et le Révérendissime lava les deux pieds du frère, les essuya, avec une serviette dont il se servit ensuite pour couvrir seulement les doigts, en laissant le reste des pieds à nu, puis il les baisa, et, chacun vint à son tour s'agenouiller et les baiser.

A la façon dont s'appliquait la bouche, Ton pouvait se •endre compte du plus ou du moins de ferveur et d'aflection des pères et des frères; les uns appuyaient les lèvres, embrassaient réellement, voyant en ce nouveau venu, ainsi que dans tout hôte, l'image du Christ; les autres embrassaient aussi iortemeat, par affection fraternelle; d'autres, au contraire, frôlaient seulement, se bornaient à remplir un devoir, sans y attribuer plus d'importance. Durtal, lui, rêvait à cette coutume, issuç. des premiers âges, perpétuée par l'Église, à cette leçon d'humilité que saint Benoît infligeait à tous ses moines... et, soudain,^ il ne put s empêcher de sourire ; le père Philogone Miné, assis, la tête perdue, dans un coin, la recouvrait subitement, ainsi que d'habitude, alors qu'il s'agissait d'un office. Il se démenait et, soutenu par deux frères, se trdnait jusqu'au coussin, déposait, en souriant, un bon gros baiser sur les pieds du petit Cholet et était ramassé avec peine et reconduit à son banc.

Quand tous eurent ainsi défilé, sur un signe du maître des cérémonies et tandis que le chœur chantait le cantique: «f Ubi charitas », le novice se rechaussa et vint se mettre à genoux, au milieu du Chapitre; les religieux en firent autant^ devant leurs bancs.

L'Abbé ôta sa mitre et chanta tourné vers son siège, une série de versets, récita le Kyrie eleison et le Pater et termina par trois oraisons dont la dernière empruntée à l'office du Patriarche : a Renouvelez, Seigneur, dans votre Église, l'esprit qui animait à votre service le Bienheureux Benoît, Abbé, afin qu'en étant remplis, nous aimions ce qu'il a aimé et accomplissions les oeuvres qu'il a prescrites. Par J.-C. N.-S.

Tous les moines ayant répondu Amen, le Rèvércih dissime, en tête du Chapitre, se retira.

Cette cérémonie devait se compléter, le lendemain matin, à la grand'messe où, après Tantienne delaCom* munion, suivie du Venî Creator, l'Abbé imposait la coak au novice qui allait ensuite accoler ses frères, les ne vices et s'installer à la place qu'il devait désormafi occuper au chœur.

Cette solennité préliminaire du « Mandata m » était toujours touchante par cette prosternation d'un Ma aux pieds de l'enfant qu'il accueillait, parmi les siens; Durtal y avait assisté, nombre de fois, mais dans ks circonstances où celle-ci se produisait, la veille d'un départ pour l'exil, elle devenait singulièrement émouvante.

Il ruminait ces réflexions sous les arcades du cloître, quand le P. Ramondoux vint l'aviser que l'Abbé Fatteiidait pour l'entretenir.

Il monta au premier étage où était située la chambre du Révérendissime. Elle ne différait de celles des autrcJ que parce qu'elle possédait, en sus, un petit cabinet i peu près noir, dans lequel était un lit de fer semblablei tous ceux de la communauté; le reste était aussi minable: murailles badigeonnées au lait de chaux, bureau peirn en noir, chaises et fauteuil de paille, armoire de boû blanc et sur la cloison, une croix de chêne sans Christ, et la Vierge en couleur de Beuron sous passe-partout

Dom Anthime Bernard serra la main de Dunal (p> baisa son anneau et il lui dit, lorsqu'ils furent assis :

— Mon cher enfant, voici près de deux années qui vous vivez près de nous et avec nous ; tous vous aîmcni

et VOUS estiment; dans quelques jours, nous allons nous quitter puisque le P. Felletin m'affirme que vous n'avez point Tintention de nous accompagner en Belgique; je n^ose vous donner tort, car je ne sais même pas comment nous allons être organisés dans ce pays de Waes dont les habitants ne parlent que le flamand, mais, une fois débrouillés, je vous avertirai et vous allez me promettre que, dès que votre chambre sera prête, vous viendrez nous voir; c'est convenu, n'est-ce pas ?

Durtal s^inclina.

— Maintenant, autre question. M. Lampre aurait été heureux et, vous aussi, je crois, que je pusse conserver un certain nombre de pères, ici, pour garder le monastère et continuer l'office. Cela n'est pas possible. Outre les ennuis que cela nous attirerait de la part du Gouvernement auquel nous fournirions peut-être un prétexte pour mettre la mainmise sur l'abbaye, j'ai besoin de tout mon personnel là-bas et il va être bien réduit par les permissions que je suis forcé d'accorder à beaucoup de mes moines, désireux d'aller visiter leur famille, avant de s'acheminer vers l'exil.

Je tenais à vous dire cela, moi-même, pour que vous sussiez bien que je ne pouvais me conduire autrement ; il me reste maintenant une demande à vous adresser.

Vous n'ignorez pas qu'il est de notre devoir strict d'empêcher, à tout prix, une interruption de l'office ; il faut donc que le service liturgique persiste ici, jusqu'au moment où nous pourrons le reprendre en Belgique.

En sus du P. Paton, qui, à cause de nos vignobles, ne peut s'éloigner du Val des Saints, je laisserai, pendant les

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quelques jours nécessaires, le père sacri^àin et un nmi le frère Blanche. Cela fait trois. Je n'ai pas le quatfiè indispensable pour composer le chœur ; les quélqu uns auxquels j'avais songé, ayant jûàtement sôl6 un congé, durant ce temps. Or, j'ai pensé que M consentiriez à faire ce quatrième. Vous confiais l'office aussi bien que nous, depuis deux Ans que v le pratiquez. Vous êtes oblat, Bénédictin comtne noa^ n'y a donc poitit de difficultés.

— Cela dépend ; s'il ne s'agit que de tééîter l'i îe puts, en effet, m'en tirer. S'il s'agit, au cotitraire, i le chaiïrer ou de servir la messe, j'en Suis absoluîïiot incapable.

— Il ne s'agit de rien de cela ; les cotivefs adjoitiï au père Paton serviront les messes et, en admettafli même qu'ils doivent tous être retenus, eu toêttie tettif», dans levignoble, le frère Blanche que je délègue justeiïwtf ^omme aide des deux pères s'en chargera. Quant a chant, il n'y en aura point, les deux pères étant totalement dénués de voi^i. On se bornera doiftc à psftlmodier.

— Alors c'est convenu.

-**- Je vous remercie. L'existence, «eul, ici, vadcvfr nir bien lourde pour vous, reprit l'Abbé, après ub silence. N'avez-vous pas rintcntion d'évacuer, après ûO" tre départ, le Val des Saints ?

^- Certes, je n'ai jamais été un fervent de -la campa|rt et si j'y suis venu, c'est à cause de l'abbaye. L'abbaje disparue, rien ne m'intéresse ici. Après bien des ri* flexions, il me semble que le plus sage serait d'abandonner la province qui m'horripile d'aillents, et de retoanef à P^ris. Je tâcherai de choisir un quartier tranquill»,

d'y dénicher un logîs clair çt sec,, à. boa compte, prè^ <i'ui3t€j chapelle, s'il, y a moyen.

— Povirquoi e'ijiez-^vous pas près (Je nos amies, les ■Çéoédicûnes dç la rue Monsieur. Elle^ on)t graud'oaf sçe et Vêpres chantées, chaqwQ jour ; cft sont, de saintes filleis ;^ vQn$ pourriez dao5 l^ur saoctwaire suivre vo$ Qi6c;çs.

-rr, C'çsit wne idé^, en cj9Fet;,nwi$.à propos, pemiefte?moi, mon Révéren4is§ime, de voms interroger, car )'ai besoin, moi-même, d'être fixé 5ur le moiaent; oùje pour^ rai arrai^er m^s ^air.ç^; q^iand a lieu l'ejwde de vos religieux ?

— La semîiiae prochaine; le novici^ partira çn bJoc avec hs convers^ cous la direction du P. Fie^lletia, Uâ fcrai;it;, en arrivant;, le plus» grqç de l'ouvrage e:ti prépararom l'oratoire et les chambre^. Une équipe: de pèr^, avec Dom. de Fonneuve nous quîtte^ra ensuite et lorsque ceu3;^là seront déià tassés, j'emm,ènerai*ye<; moi le reste de l'abbaye. Je tiens à, demeurer, le dernier, à bord.

— Bien, alors, moi, je prendiai le train poqr Paris,. aussitôt que le service liturgique s«ra reag^mmê^çé en BçJgiquç.

-^ C'est entendu.

Durtal rebaiça l'anneandu P. Abbé et, une fois horsdu couvent, il se heurta contre le cnriqui &y rendait,

Celjai-ci se mit aussitôt à geindre swr ia< situation politique et à déplorer le bannissement des m^in^çs*

tl parlait, intarissable.

Mon Dieu, pensa Durtai, lorsqu'il fiiit; défearrassé de cet import:un, il sied d'être équitable, j^ paidoinnerai difficilement à ce prêtre d'avoir aboli k pJiaiisKhaat et

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embrené nos oreilles de ses f redons, maïs, si, contrai^ rement à son avantage qui est de posséder régliseJa Val des Saints à lui seul, il regrettait sincèremcQt, comme il l'assure, l'émigration des pères, eh, bicj vrai! je lui serrerais de bon cœur la main, car prouverait qu'en dépit de toutes ses manigances, il « véritablement un brave homme ! Sur ce, allons dm et, le soir, à table, alors que M"* Bavoil, un peu calme,^ s'enquérait du départ des Bénédictins, Durtal lui racona son entrevue avec le père Abbé.

— Qui est-ce, dit-elle, ce père sacristain qui doitrester avec Dom Paton ?

— Je le connais peu. Dom Beaudequîn est un grœ Normand ; il a la réputation d'être un finassier et en cogne-têtu. L'Abbé le prête probablement parce qnï est très bien avec le curé. Il Ta d^abord roulé pars Jorce d'inertie et ses faux-fuyants ; puis on ne sait pourquoi, par un besoin de domesticité naturel, peutêtre, il est devenu son homme-lige et son mei Heur ami' Mais cela m'est égal; je le verrai juste aux heures des ottices et, sorti de là, bonsoir.

Quant au P. Paton, lui, c'est le contraire^ un moii» franc, d'une seule pièce, solide et sûre, un saint religieui; paraît-il; seulement, il travaille constamment danss^ vigne et je ne l'ai guères fréquenté, jusqu'à ce jour.

— Bah, vous serez bientôt liés ; — à propos, M"'<lf Garambois est venue pour vous voir; elle ne cesse ilf pleurer et répète que si elle n'avait pas son oncle, elle filerait, elle aussi, en Belgique.

— Lorsqu'on y réfléchit, répondit Durtal, les personnes les plus à plaindre dans cette aventure, c'est en-

core nous. En effet, après l'instant douloureux de l'arrachage de leur ancien cloître, les pères retrouveront, une fois installés à Moerbeke, leurs cellules et leurs offices. Un vrai moine n'a qu'une patrie, son couvent. Qu'il soit en France ou à l'étranger, peu importe, puisqu'il ne devrait pas sortir de sa clôture ; l'exil ne le changera donc pas; sauf qu'il boira de la bière au lieu de vin, à table, sa vie sera la même ; les novices, eux, se consolent à ridée devoir du pays; ce sont des enfants que les voyages amusent, mais nous, c'est notre existence parterre; avec le carambolage de cette sacrée loi, c'est le déménagement, le chambard...

— Oui, on peut s'apprêter à manger de la vache enragée d'âme, conclut M*"* Bavoil, en soupirant.

', i^l^»^!^ * Pl^t^lé^]

<ES tristes journées et les plus tristes nnits commencèrent. Les stalles des religieux au chœur se vidaient, chaque jour. Tous décampaient, avant la déportation, dans leurs familles et devaient rejoindre TAbbé à Paris pour se diriger de cette ville, sur la Belgique.

Faute des éléments nécessaires, les messes a'avaiem plus maintenant qu'un seul servant; le degré du rir n'était plus reconnaissable qu'au nombre allumé des cierges.

Les commentaires des journaux allaient leur train. L'on ne parlait plus que du retour en son Empire de ce Czar qui semblait n'être venu en France que pour détourner l'intérêt du public et occuper le rôle du joueur d'orgue couvrant les cris de la victime, dans l'affaire de Fualdès ; et l'exode des deux abbayes de Solesmes était, avec la visite finie de l'Empereur Russe, le sujet de tous les entretiens du cloître.

Les novices admiraient cette façon de se retirer, à grand spectacle et regrettaient qu'il ne pût en être de

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même au- Val des Saints où Ton se disséminait en de petits paquets ; les moines rassis, hochaient la tête disant : la population de Solesmes vaut mieux que la notre, et encore faudra-t-il s'assurer^ une fois que les Bénédictins auront le dostourné,"si cesgens ne s'allieront pas avec leurs adversaires ! L*on causait aussi de Tembarquement pour l'île de Wight des moniales de sainte Cécile ; c'était l'abandon complet de ce Solesmes que Dom Guéranger avait tant aimé !

Et sans espoir de retour, pensait Durtal, car avant qu'il ne soit longtemps Tabbaye de saint Pierre sera vendue par le Gouvernement et prise.

Le moment du départ dn noviciat, a^i Val des Saints, approchait. L'on résolut de célébrer au moins, avant que cette avant garde n'eût quitté le cloître, un dernier office Pontifical; le curé offrait l'église pour la veille même de la mise en route des novices, pour le dimanche, fête de Notre-Dame des Sept Douleurs ; et cette festivité de tristesse semblait bien choisie pour dire à jamais adieu à l'église, car, à partir du lendemain, les pères, trop peu nombreux pour tenir le chœur, devaient rester chez eux et œuvrer les offices dans l'oratoire.

Ce dimanche, les paysans des environs arrivèrent. Presque tous étaient socialistes et n'avaient cessé de réclamer la suppression des congrégations; mais ils sentaient que la fermeture du monastère était la ruine du pays et de ses alentours. Tous vivaient de ces frocs détestés, les pauvres, surtout, qui déposaient leurs paniers à la porterie, les remportaient pleins et avaient ainsi leur nourriture assurée de chaque jour.

. Ces gens étaient, à la fois, marris et furieux; leur

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opinion était que les Bénédictins auraient dû se soumettre à la loi et continuer à se laisser gruger par eux.

La difficulté était d'organiser, pour cette dernière fête, une grande cérémonie ; car le personnel était restreint. Uon y parvint cependant; le tapis de Smyrne, le prie- Dieu vert, les draperies tendues d'habitude derrière le siège abbatial et de chaque côté de l'autel, étaient déjà emballés. On les compensa par des caisses d'arbustes et des fleurs. Le trône abbatial se détacha sur un fond de verdures et les reliques qui n'étaient pas encore serrées étincelèrent aux feux des cierges. Le père Emonot fut promu maître des cérémonies, Dom Paton et un autre moine assistèrent comme diacre et sous-diacre l'Abbé; le porte-crosse, le porte-mitre, le porte-bougeoir furent triés parmi les jeunes novices et le porte-queue fut m convers. Le rôle de céroféraires fut confié à des enfants de choeur et il demeura entendu que les frères Gèdre et Blanche qui avaient de jolies voix remplaceraient deux des chantres absents et se tiendraient, habillés, au choeur.

Et la cérémonie se déroula avec les vestiges de son ancienne splendeur, l'Abbé, en cappa-magna, bénissant les fidèles, à son entrée, avant que de célébrer, lui-même, la messe.

La messe était belle, d'une liturgie singultueuse, dressant, à son entrée, la croix, entre la sainte Vierge et saint Jean et le chant du Stabat ouvrait, au bout du Graduel, une échappée sur la colline du Calvaire. Il n'était pas de séquence plus touchante, car celle-là était, en quelque sorte la Madeleine des proses ; elle arrosait de ses larmes les pieds de la Mère, ainsi que la Madeleine

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avait arrosé avec les siennes les pieds du Fils; et le tremblement même des voix claires des frères Gèdre et Blanche qui avaient peur de chanter devant tout le monde, au chœur, ajoutait encore à l'émotion de ces strophes réclamant de Marie la grâce de pleurer et de compatir avec elle.

La messe, ainsi ingénument et craintivement traitée, avait une autre tendresse, un autre accent d'adoration que celle qu'aurait vociférée, s'il avait été présent, le préchantre Ramondoux qui écrasait, de parti-pris, avec les mugissements de son marteau-pilon, les autres voix.

Quelle chance qu'il ait obtenu un congé, celui-là ! se disait Durtal; et il ajouta mélancoliquement : Hélas! c'est la dernière bouteille de plain-chant que je bois, car dès demain, le cellier des mélodies grégoriennes sera vide !

Après l'Évangile, le curé monta en chaire, demanda la bénédiction au P. Abbé, fit Téloge des moines et exprima, au nom de la paroisse, le regret de les voir partir.

Il parla net et bien.

Cela rachète tout, même la haine du plain-chant, pensa Durtal et il lui pressa la main et le félicita, à la fin de la messe ; puis s'en tut trouver le P. Felletin dans sa cellule.

Il voulait se confesser, une dernière fois, à son ami, mais il n'y avait plus, ni prie-dieu, ni chaise; tout était ôté jusqu'au crucifix et à la gravure en couleur de la Vierge ; une paillasse sans draps gisait, seule, étendue, pour y passer la nuit, sur le carreau.

Le père s'assit sur le rebord de la fenêtre et comme

le sol était couvert par la poassière du déménagement, Durtal déploya un vieux journal et s*agenouilla dessus.

Quand il se fut relevé, ils s'entretinrent.

Doni Felletia essayait de réagir contre la tristesse qà Taocablait; il causait de l'avenir en lequel il avait foi. des desseins providentiels qui tendaient certaixienaent à épurer l'Église, du rôle inconscient que jouaient les énergumènes des deux Chambres, destinés, sans le sa:voir, à accomplir peut-être une besogne utile, et il disait:

— Demain, nous décamperons, au petit jour et nous coucherons, le soir, à Paris chez les Bénédictines qui nous ont préparé un dortoir.

J'emmènerai^ le matin, après la messe, tous les novices et les convers à Notre-Dame des Victoires et, * dans l'après-midi, nous ferons, si nous avons le temps, ub pèlerinage à la basilique de saint Denys, et, en tout cas^ à saint Gerraain-des-Prés, car il est juste que nous allions saluer la Vierge que Ton y révère et qui est nôtre et que nous rendions aussi une visite à nos grands ancêtres, Mabillon et Monfaucon dont les dalles funéraires sont scellées dans le mur de la chapelle récemment attribuée à Benoît Labre. — Saint-Germain-des-Prés est la basilique de Paris qui est la plus remplie de souvenirs pour nous. Outre qu'elle fut l'abbatiale du monastère, elle recèle maintenant Notre-Dame la Blanche, consolatrice des affligés. Sa statue, située à droite de la grande porte d'entrée, fiit oflfertc,au xiv® siècle, à notre abbaye de saim Denys par la reine Jeanne d'Evreux et, après avoir séjourné pendant la Révolution au musée des Petits Augustins, elle est revenue se fixer à saint Gerniain^des«- Prés, dans une ancienne église de notre observance.

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Elle est donc une relique Bénédictine, bien oubliée, hélas ! car personne, même dans nos cloîtres, ne' la cxm* nak.

— La pauvre église ! s'exclama Durtal, aK-elle été assez saccagée l d'abord, avouons-le,, par nos firères de saint Maur, qui, au xvii* siècle, se plurent à la îravestir à la mode du jour; depuis, ça été le comble; l'on a, si l'on peut dire, sulpicié ses murs en les recouvrant avec les banales images de cette pieuse leucorrhée de la peinture que fut Flandrin ! l'on a remanié la nef, du haut en bas, remplacé ses chapiteaux du xi** siècle par de grossiers reliefs revêtus d'or, peinturluré les colonnes, les voûtes, en d'affreuses nuances, des rouges de tripoli mêlés à des bruns de terre, des gris de poivre, des verts défraîchis de laitues cuites.

Mais, tout de même, je pense à une chose, père- Si défigurée, si souillée qu'elle soit, elle est admirable, si nous la comparons aux sanauaires bâtis par les culs-dejatte d'âme de notre temps ; avec son chœur du xu* siècle dont les contours ont été presque ménagés par des ârchi* tectes distraits, elle vaut même qu'on l'explore, au point de vue de l'art. Eh bien, si, comme tout Tannoace, j'échoue à Paris, ne serait-ce pas le cas d'y réciter souvent mon office et d'y dire la prière à notre père saint Benoît et l'hymne brève le « Te decet Laus » que, seuls, nous possédons dans notre bréviaire. Depuis plus de deux siècles, le Patriarche ne les entend plus sous ces voûtes ; je lui montrerai ainsi qu'il existe encore à Paris quelqu'un qui parle sa liturgie et se souvient et de lui et des siens.

J'irai — cela va de soi — voir aussi la Vierge Bénér

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dictine; à défaut de moines, elle se contentera d'un laïque de l'Ordre qui la priera, en sachant au moins qui elle est et d'où elle vient ; je serai tout de suite, en pays de connaissance, avec elle.

— Oui, faites cela, mon cher enfant, et ne m'oubliez pas auprès de la Madone dans vos prières, ah ! j'en aurai grand besoin car Ton a beau être religieux, l'on n'en est pas moins homme et c*est affreusement dur que de s'arracher à tout cela ! murmura le religieux, en montrant par la croisée, l'église, les bâtiments et les jardins.

Durtal qui s'approcha de la fenêtre regarda les allées quis'étendaient devant lui, celle des charmilles réservée aux pères et celle couverte d'un berceau de vignes, aux novices.

Elles étaient désertes ; tout le monde était accaparé par les derniers préparatifs. La vie s'était retirée déjàdcs jardins ; la solitude y commençait avant la fuite.

— Et les corbeaux de saint Benoît et les colombes de sainte Scholastique ? interrogea Durtal, qui apercevait, au fond de l'allée des raisins, la grotte grillagée surmontée d'une statue de saint Joseph.

— Le P. Paton les soignera. Que voulez-vous, nous ne pouvons nous charger, dans un tel déménagement, de ces pauvres bêtes.

Un petit coup discret retentit à la porte et la tête do frère Gèdre parut.

— Père, on va procéder à l'emballage des reliqu :.

— Venez-vous, dit le moine qui se revêtit de la cou . Ils montèrent dans la salle d'étude du noviciat ; < s

reliquaires de vermeil et de bronze doré, de toutes forn: ,

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églisettes et donjons, médaillons ronds ou ovales, s^entassaient sur des tables. Deux novices tenaient des cierges allumés. Dom Emonot env.eloppait chacun des phylactères dans une bande de lin blanc et les déposait dans le foin des caisses.

Quand le travail fut achevé, Ton salua, avant de les fermer, les caisses et Ton éteignit les cierges.

Durtal fit ses adieux à chacun, car Ton ne devait plus se revoir et, rentré avec le P. Felletin, dans sa cellule, ils s'embrassèrent longuement.

— Je vous donne rendez-vous à Paris, dît le père maître ; je serai bien forcé d'y aller de temps en temps, pour les affaires de mon noviciat. J'irai vous demander à dîner; ayez confiance, tout s'arrangera mieux que nous ne le croyons.

— Que Dieu vous entende ! soupira Durtal.

Et la même scène des adieux se renouvela, quelques jours après, avec le P. de Fonneuve. Durtal l'avait vainement cherché dans les corridors, à la bibliothèque, dans sa cellule; il avait fini par pénétrer dans l'oratoire où il Tavait découvert, pleurant, la tête dans ses mains, devant l'autel.

Le vieillard semblait harassé par de sombres pressentiments. Nousnous retrouverons, là-haut, disait-il, mélancoliquement.

— Et avant, à Moerbeke quand j'irai vous y visiter ou à Paris lorsque vous vous y rendrez, tâchait de répondre gaiement Durtal.

— Venez vite là-bas, si vous voulez revoir encore votre vieux prieur, répliqua le moine, et il serra son ami dans ses bras et le bénit.

Cestlafin de tout, pensa Diirtal, locsque ces deux religieux qu'il avait le plus aimés furent partis. Un« fois disparus, U s'effondra^ découragé, tuastt les heures, en errant d'une pièce dans une antre, parcooram: les allées du jardin, mal partout, incapable de tout travail.

Et un dégoùc absolu d^esssgreir quoi que ce fût, de bouger de chez lui, Taccablait. S'il s'était enfin décidé à regagner Paris, c'est qu'il n'avait pas l'eriibarras da choix. Du moment qu'il ne voulait pas résider sans les Bénédictins au Val des Saints, il n'y avait plus qu'à àar gkr SUT Paris, car le moyen-terme d'un séjour dans une ville de province, où il n'eût plus eu alors ni les agréments de la campagne, ni les avantages d'une capitale, eût été absurde. Non, c'était l'un ou l'autre.

La résolution une fois prise, l'idée de s'embarquer dans un train, de chercher un logement et de déménager, l'affolait; il vaudrait mieux s'enterrer ici plutôt que de recommencer encore une nouvelle vie, plutôt que d'en revenir où j'en étais, il y a qudques années, gémissait-il.

Paris, Dieu sait pourtant si je Fai^s quitté, sans es* prit de retour ! et je suis acculé à y rentrer, car enfin, c'est idiot de songer, même pendant une secondeL, à demeurer ici. Ah non, j'ai assez vu les décevants museaux des courges armoriées et des paysans de ce bourg ; toat» mais pas ça !

Et il tentait de se stimuler, de s'exciter sur Paris.

Il y aura une mauvaise passe à hanchir, celle du déménagement, mais après, lorsque je serai installé, il sera très possible de s'organiser une existence quasi convenu tuelle, vraiment douce.

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Paris estplein d'églises, saturées de prières, plus pieuses que ne sont toutes les églises réunies de la province; et ses chapelles de la Vierge à Notre-Dame des Yictoires, à saint Séverin, à saint Sulpke, à rabbajre atrx Bois, chez les Dames Saint-Hiomas et Villeneuve ne sontelles point d^accueîllants dispensaires où la Madone cicatrise, en souriant, les plaies ?

L'été, il pourrait se promener, en boutjutnaht, sur le quai, faire escale i saint Germain-l'Auxerrois, dans cette chapelle des âmes du Purgatoire, si solitaire, si recueillie, au fond de son abside sombre ; d'autres lois, il pousserait jusqu'à saint Séverin et Notre-Dame ou s'attarderait, au retour, à saint Germain-des-Prés ; n'y avait-il 'psis à Paris des sanctuaires pour tous les épisodes d'âme ?

Ajoutons, comme distraction, entre la visite de deux églises, les musées du Louvre ou de Cluny. Enfin, au point de vue Bénédictin, maintenant que tous les cloîtres de l'Ordre allaient disparaître du territoire, Paris n'étaitfl point le dernier refuge?

Si les moniales de la rue Monsieur étaient autorisées depuis des années, ainsi que l'affirmait le P. de Fonneuve, il devenait possible de suivre des offices et d'entendre encore du plain-chant, et, d'autre part, saint Germàin-des-Prés, avec sa Vierge, ses tombeaux de religieux de saint Maur, son chœur où avaient prié, pendant tant d'années, des moines, était apte aux souvenirs, et aux oraisons, propice. Que peux-tu désirer de plus? se dîsait-il.

Et il s'incitait sur ces promenades des quais, s'éperonnait sur ces églises; il essayait de les souhaiter et il écoutait en lui s'il ne surgissait point un assentiment

qui répondit à ces exhortations. Et il n'entendait rien; la perspective de rejoindre Paris ne le séduisait pas.

n regardait alors le jardin qui était, à ce moment de l'automne, en pleine floraison* Les oiseaux pépiaient dans les taillis ; les basilics et les mélisses s*étoilaient de fleurettes blanches. Les asters, les menthes et les sauges étaient peuplés d'abeilles qui les piétinaient et pompaient leurs sucs, les ailes levées, en se cassant ; les feuillages des marronniers se cuivraient et ceux des érables muaient leur rouge sang en bronze; les épingles du cèdre bleuissaient et ses branches se couvraient de petites gousses brunes ; et dès qu'on y touchait, il en sort lit une poussière d'un jaune soufre qui vous saponifiait, ainsi que de la poudre de lycopode, les doigts

Etait-ce l'ombre parfumée de ce jardin, ses sentes! d'arbres tranquilles, ses massifs de fleurs qui le détournaient de convoiter Paris ? non, car il ne se sentait au cune attache à cette jterre et à ces bois ; aucun regret ne sourdait à la pensée de se séparer de cette campagne où il avait pourtant bien cru finir ses jours. Il n'aspi-« rait ni à réhabiter Paris, ni à résider au Val des Saints alors quoi?

Ce que je voudrais, ce serait de demeurer ici, maisj avec les offices et avec les moines ! s'écriaît-il ; et i rêvait subitement à un renversement de ministèn arrivant en coup de foudre pour rétabUr les choses et lui permettre à lui de rester et aux religieux partis de revenir. C'était fou ! — mais ces débauches d'imagination ne servaient qu'à renforcer son découragement car il retombait de son haut, après chaque évasion, et souffrait plus.

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Ces démences n'étaient que douloureuses pendant le jour, mais elles devenaient vraiment efFra3^ntes avec la nuit.

Aussitôt que la bougie était éteinte, les ennuis se désordonnaient ; l'ombre agissait sur l'esprit, comme un miroir grossissant de phantasmes, comme un microscope qui changeait les fétus en poutres. Toutes les difficultés s'exagéraient. Ce déménagement, mais il allait falloir ramener une voiture capitonnée de Paris, une ? deux, car ses cinquante paniers de livres composaient, à eux seuls, le chargement d'un wagon. A quel prix monterait alors cette expédition !

Et puis arrêter un appartement, c'est facile à dire. Où ? comment d'ailleurs logerautant de bibelots et de volumes ? il n'y avait pas à compter sur une maison neuve où en fait de murs, il n'existe, que des cloisons vitrées et des portes à double battant, le tout tapissé de boiseries crème et surmonté de plafonds bleutés. Ces appartements là sont bâtis pour des gens qi^i n'ont pas de meubles et encore moins de livres !

Il sera donc nécessaire de découvrir sa niche dans un vieil immeuble, mais alors c'est l'humidité, le manque de jour, l'incommodité de pièces mal distribuées, difficiles à chauffer; c'est la glacière et c'est le cabanon.

Ensuite mes recherches sont circonscrites dans le VP et le VII® arrondissement, près de la rue Monsieur, s'il est possible. Trouverai-je, à un prix raisonnable, le havre envié, dans ces parages ?

Et si, en ruminant ces réflexions, il parvenait à s'assoupir, il somnolait d'un sommeil concassé et se réveillait, brisé, vers les trois heures; il se forçait à nepas

ouvrir les yeux, pour essayer de se tendormir, pour ne pas rentrer encore dans Fodieuse réalité, pour onblier; mais c'était peine perdue ; le rappel de la vie sonnait la diane de ses maux et le jetait^ éperdu, sur son séant. Il allumait au plus vite pour chasser les idées noires, mais la panique des futures épreuves soufflait en tempête ; le déclic était parti, la mécanique de Timagination se déroulait à toute vapeur. Il tentait, pour se ressaisir, de réciter un chapelet, mais les grains coulaient entre ses doigts, sans que la pensée, pivotant sur la même piste^ pût les écouter.

Quatre heures sonnaient et c'était afireux. L'on n'entendait plus rien, après le dernier coup. Les cloches de l'abbaye ne volaient plus depuis le départ du noviciat et les cent tintements, qui annonçaient la descente à leglise, se taisaient ; l'angelus restait muet aussi ; c'était la mort de l'air.

Et quand il s'était bien remâché ses ennuis et ses craintes, Durtal s'exaspérait contre ces catholiques qui continuaient de s'amuser, de vivre comme si de rien n'était, alors que l'on chassait les moines ! les journaux, tels que le Gaulois, qui racontaient les dîners, les réceptions, les bals, ne permettaient de garder aucun doute sur la navrante inconscience de ces gens.

Les pauvres religieux, qui s'en occupait? sinon, pour les exterminer, les soldés du Panama et les mis à prix des Chambres.

J'ai bien peur, soupiraft Durtal, que la mère Bavoil n'ait raison lorsqu'elle prédit d'épouvantables châtiments; ce que la patience de Dieu doit être à bout l d'ailleurs, rien ne tient plus ; tout s'écroule -, c'est la iaillite dans

tous les camps, faillite de la science matérialiste et faillite de l'éducation des grands séminaires et des Ordres, en attendant la banqueroute générale qui ne peut tarder! Les anarchistes ont peut-être raison. L'édifice social est si lézardé, si vermoulu, qu'il vaudrait mieux qu'il s'effondrât ; on verrait à le reconstruire, à neuf, après.

En attendant, il est fort à craindre que le Seigneur ne nous laisse mijoter dans notre jus et n'intervienne que lorsque nous serons tout à fait cuits ; si seulement nous étiof» cet or dans la fournaise dont parle la Bible, mais, va te faire fiche, nous ne sommes que de la raclure de pk>mb dans une cocote de cuisine ; nous fondrons sans nous épurer.

Voyons, si je me levais ; il est enfin cinq heures I et il s'habillait et descendait assister à la messe du cloître.

Comme les autres offices, cette messe matutinale était, singulièrement mélancolique dans l'oratoire qui n'était éclairé que par des cierges. Le père Abbé ne la célébrait plus avec les deux assistants et le bougeoir des prélats. Un seul convers la lui servait, ainsi qu'aux autres moines.

Durtal agenouillé par terre, dans cette petite pièce voûtée en cul-de-four, simplement garnie de stalles et de bancs, se sentait envahi par. une telle détresse qu'il pouvait à peine prier ; son unique consolation était de communier avec les religieux qui n'étaient pas prêtres et les convers. Il se prosternait avec eux aux pieds du père Abbé, tandis que l'un d'eux récitait le « Confiteor » et elle était très douce cette réfection des proscrits se repassant fraternellement le linge de la communion.

Et C'éuit alors un grand silence ; chacun accroupi dans

l'ombre, demandant au Seigneur la force d'endurer répreuve et, après la messe, chacun s'en allait, sans échanger un mot.

Mon Dieu, se disait Durtal, en revenant chez lui, n'aurait-il pas mieux valu trancher Tamarre d'un coup, plutôt que die se traîner et de s'émietter, les uns et les autres, ainsi.

Enfin le départ du père Abbé et du dernier groupe de ses pères fut fixé. La veille, aux Vêpres, Durtal considérait, angoissé, le vieillard qui tenait la tète dans ses mains, sans bouger. Il la retira et, dans son visage contracté, les lèvres tremblaient. Il donna le signal de l'office, enfrappant avec son petit marteau, sur le pupitre.

Et tandis qu'on psalmodiait d'abord None, Durtal se disait, en écoutant le psaume « In Convertendo », quelle ironie se dégagerait de ce psaume qui chante la joie du retour, s'il n'y avait point ce verset affirmant « que celui qui sème dans les larmes récoltera dans l'allégresse. » L'allégresse, la reverrons-nous jamais, ici ?

Et après les Vêpres, à ce moment où, avant de sortir de l'oratoire, chacun se recueillait, le front dans le scapulaire ramené sur la face, Durtal ne put s'empêcher de refouler ses larmes et de se crier, en lui-même : ah! bcKine Mère la Vierge, et vous pauvre saint Benoît, c'est fini, la lampe s'éteint !

Il rentra, le cœur chaviré, à la maison. M°* Bavoilqui lisait un vieux bouquin près de son fourneau était, ellemême, assaillie par une crue de tristesse. Ils se regardèrent, en hochant la tête.

M"° Bavoil reprit son livre et lut à mi-voix :

« Pourquoi pensez- vous que si peu arrivent à la per-

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fection ? c'est que peu se résolvent d'embrasser les privations qui contrarient leur nature, qui la font souffrir et que personne ne veut être crucifié. Notre vie se passe en théorie spirituelle peu pratiquée. La Providence a plus de soin de ceux à qui elle fournit de plus belles occasions de souffrir ; mais Dieu ne fait ses faveurs qu'à ses meilleurs amis, de leur donner tout ensemble et l'occasion et la grâce de bien souffrir, »

— Sans doute, soupira Durtal qui vérifia le volume. Il reconnut un ouvrage de mystique, très rare, provenant de la bibliothèque de l'abbé Gévresîn : les œuvres spirituelles de M. de Bernières-Louvigni.

— Mon Dieu, dit M*"" Bavoil en déposant son livre, qui nous délivrera de ces ouvriers d'iniquités, de ces possédés des Synagogues et des Loges ?

— Personne. Il y a deux prétendants au trône, Madame Bavoil, mais ils attendent qu'on leur apporte la France sur une assiette.

— Chaude, peut-être ?

— Non, car ils auraient peur de se brûler. Il n'y a plus d'hommes. Humainement parlant, il n'y a rien à espérer. Le pays ressemble à l'un de ces vignobles de nos alentours dont m'entretenait le pèrePaton.Il est infecté de ce qu'on appelle le pourridié ; c'est une des maladies les plus anciennes de la vigne, en Bourgogne ; ce n'est, pas le phylloxéra, mais ça ne vaut guères mieux. Le pourridié est un champignon qui pourrit les ceps. Ils s'affaiblissent, penchent peu à peu leurs rameaux en forme de tête de saule ; enfin, ils meurent et leurs racines sont tellement putréfiées qu'il suffit de tirer légèrement la souche avec ses doigts pour l'arracher.

A l'heure actuelle, Ton n'a encore découvert aucun remède qui soit efficace contre les ravages de ce parasite; l'on n'en connaît pas non plus qui puisse enrayer les dégâts de ce pourridié des Chambres dont nous sommes, nous au^i, attemts.

Celui-là ne laisse, comme l'autre, après lui, que des fétidités et des caries. Il gruge la France et la décompose: c'est la dissolution de tout ce qui fut honnête, de tout ce qui fat propre. Ce pourridié a fait de notre pays un vignoble de consciences inanimées, un clos d'âmes mortes!

— La vendange des démons! notreaYni; mais voyons, à quelle heure s'en va, demain, le père Abbé ?

— A cinq heures.

— Nous irons à la gare ?

— Bien entendu,

Le lendemain, en effet, ils se rendirent au chemin de fer et furent rejoints en route par M. Lampre et M"* de Garambois et, si mélancolique qu'il fût, Durtal ne put s'empêcher de sourire, en considérant sa sœur l'oblate, car, malgré son chagrin et ses yeux gros de larmes, elle n'avait pu omettre sa chère liturgie. Elle était pavoisée, de la couleur du jour, le blanc des Vierges? mais elle s'était permis, vu la circonstance, de donner un accroc au rite, en joignant une pointe de deuil au blanc, en arborant une cravate violette.

Quand ils pénétrèrent dans la salle d'attente, ils y virent le baron des Atours, sa femme, sa fille, d'autres hobereaux issus des châteaux des environs qui causaient avec le curé, dans un coin.

Durtal serra la main du prêtre, salua les gentilshommes et, pour la première fois, l'on se mêla. L'affliction comm

munc fît oublier les bisbilles et les noises et rapprociia les deux camps.

Il n'y avait pas à douter de la sincérité de ces gens, ils étaient de bons catholiques et, bien qu'ils n'aimassent point, pour de petites raisons de clocher, les cloîtres, ils ne pouvaient, en de telles circonstances, s'empêcher de déplorer cette odieuse persécution et de regretter le départ des moines.

> Ils en parlaient tristement et pas plus que Durtal, ils ne croyaient à leur prompt retour dans le pays. Pour interrompre le deuil de ces propos, le curé annonça la grande nouvelle qu'il avait apprise, la démission de M"'" Triaurault enfin remise et acceptée et la nomination de son successeur, l'abbé Le Nordez, maintenant signée.

— Je le connais, cet églisier, ditM.Lampre, àvoix basse à Durtal ; et je vous assure que nous allons avoir avec lui l'ardélion des Coites; ce que M.^ Triaurault, si à plat ventre pourtant devant le Gouvernement, va apparaître tel qu'un Évèque indépendant, en comparaison de celuilà ! Les Bénédictins font bien de partir et }c leur conseille de ne pas rentrer dans le diocèse, car il serait capable de leur interdire d'y célébrer la messe.

Les voici ! s'exclama Durtal.

La porte s'ouvrit et l'Abbé, en tête de ses religieux, parut. Il était pâle et sa grande taille semblait cassée. Derrière lui se pressaient les pères, charriant des valises et des sacs. On les reconnaissait à peine sous leurs chapeaux de prêtres, tant on avait l'habitude de ne les voir que têtes nues. Le P. Titourne perdait un peu, de la sorte, son allure de long pierrot noir, mais il était plus blême que de coutume et s'agitait auprès de deux

religieux, Tinfirmier et le sous -infirmier qui traînaient, en le tenant sous les bras, le père Philogone Miné. Lui, voulait ôter le chapeau dont on l'avait coiffe et qui le | gênait.

Le baron des Atours s'avança à la rencontre de l'Abbé; il excusa son fils absent, parti pour passer ses examens de rÉcole navale, puis il présenta, au nom de son groupe, les compliments de condoléance des châtelains.

Dom Bernard s'inclina et remercia plus particulièrement la baronne et sa fille d'avoir fait deux lieues, de si matin, pour venir de leur château à la gare, lui apponer le témoignage de leur pieuse sympathie ; et il fut» à cet instant, repoussé loin d'elles par un flot, de foule qui envahit la salle. Des paysannes, arrivées des hameaux voisins l'entouraient, en geignant — Ayez confiance, espérez, disait-il, cherchant à se dégager, souriant à M"* de Garambois et à M">* Bavoil qui s'étaient agenouillées pour baiser son anneau.

Des sifflets lacérèrent la gare, le train arrivait et il y eut une minute d'affolement. Le père Titourne se démenait, à la recherche de la valise du Révérendîssime qu'il avait déposée, il ne savait plus où ; Dom Paton ei le petit frère Blanche embrassaient à la suite, tous les pères et, profitant du désarroi, le sacristain Dom Beaudequin se glissait dans le cercle du curé, pour faire sa cour aux nobles.

Tous se jetèrent à genoux. A ce moment où il bénissait les siens, TAbbé si maître pourtant de lui, frémi et des larmes jaillirent de ses yeux. Ce fut un soulagen nt pour la pauvre M"* de Garambois qui étouffait ; lie se prit à sangloter avec M°° Bavoil.

Le chef de gare pressait les religieux de monter. Ce fut alors lamentable. On dut hisser le père Philogone Miné dans le wagon. Il gémissait et refusait de partir. Il ne se calma que lorsque son Abbé se fut placé sur la banquette près de lui.

— Adieu, mesenfamsjdit le Révérendissime, en retenant par la portière les mains de Durtal et de M. Lampre ; du courage, nous nous reverrons.

Le train s'ébranla; ils s'agenouillèrent sur le quai et il les enveloppa, une dernière fois, d'un grand signe de croix, et dans des nuages de fumée, dans des vacarmes de ferrailles, tout disparut.

Durtal se releva et, malade de tristesse, aperçut le petit frère Blanche qui pleurait si fort qu'il lui tombait des yeux sur le sol, comme des gouttes d'orage.

Le père Paton vînt Tétreindre et le consoler.

Incapable d'en supporter plus, Durtal, de peur d'éclater, rentra, en avant des autres, à pas accélérés^ chez lui.

> A vie au Val des Saints devînt sinistre. L'horloge avait été arrêtée au moment même où le P. Abbé franchissait le seuil de son abbaye pour se rendre à la gare. Il n'y avait plus d'heures, plus de sonneries, plus de cloches. L'impression funéraire que dégagea ce bourg fut telle qu'instinctivement les paysans se mirent, ainsi que dans une chambre de malade, à parler bas.

Les auberges dont la meilleure clientèle était composée par tous ces gens qui venaient de Dijon et des alentours visiter le cloître se désemplirent d'un coup ; le coiffeur que sustentaient les grandes tonsures des moines et les barbes des retraitants put fiermer, tous les jours, sauf le samedi soir, sa boutique; mais les commerçants les plus directement et les plus promptement atteints turent le boulanger et surtout le boucher qui, faute d'un débit suffisant, conserva ses carnes mortes ou ne les tua plus. Ce fut, dans le village, un mécontentement général ; le Maire et les Conseillers municipaux l'exploitèrent habilement contre le monastère. Aux plaintes des habi-

tants leur reprochant d'avoir par leur politique anticléricale ruiné la commune, ils répondirent : nous n'avons pas chassé les moines ; s'ils avaient demandé Tautorisation, nous aurions appuyé leur requête auprès du Préfet. Ils se sont révoltés contre la loi ; nous n y sommes pour rien ; prenez-vous en à eux."

Et les paysans s'indignèrent, en effet, contre les Bénédictins, voire même contre le curé qui, faute d'argent, ne pouvait; secourir les malheureux ; mais leur bête noire fut le P. Paton qui supprima leurs derniers bénéfices, en refusant aux étrangers la permission d'explorer la solitude du cloître; lui, était peu facile à émouvoir; il usa cependant d'àdvertance, en affublant les trois convers qui devaient rester à demeure avec lui dans les bâtiments vides, de costumes civils. Us dissimulaient, ainsi que Durtal, le grand scapulaire de l'Ordre sous les vêtements ; l'un d'eux gardait la porterie et préparait la cuisine du petit camp ; les deux autres travaillaient, en tant qu'ouvriers loués, à la vigne et logeaient dans une dépendance de la maison de M. Lampre. De son côté, Dom Beaudequin habitait chez son ami le curé et le petit frère Blanche avait été recueilli par Durtal.

M"* de Garambois donnait un coup de main à M"* Bavoil pour les apprêts du déménagement et elles ficelaient les paquets ensemble; quanta M. Lampre, il faisait la navette entre Dijon et le Val des Saints; il consultait les avoués, les hommes d'affaires, organisait des travaux de défense autour de l'abbaye, la bastionnait de procédure, accumulait les précautions en vue d'une attaque possible.

Les gendarnies ne urdèrent pas, en efïet, à arriver,

mais ils constatèrent que les papiers étaient en règle, qu^un seul religieux était domicilié, avec un concierge laïque, au monastère et ils s'en furent.

Telle était la situation^ quelques jours après le départ du père Abbé.

Durtal gisait, démâté, et s'il n'avait pas eu auprès de lui cet être angélique qu'était le frère Blanche, il aurait sûrement sombré dans le découragement. Jamais il n'aurait cru que ses moines lui tenaient autant au cœur; un mirage se produisait. Il ne voyaitplus ks défauts, les ridicules, les tares, tout le côté trop humain du couvent; la partie honnête mais médiocre du milieu s'enfonçait dans l'ombre, tandis que les deux extrémités, la vieillesse et Tenfance s'avançaient en pleine lumière : les vieux religieux et ceux formés d'après Tancien module, vraiment imposants et vraiment pieux et les petits novices dans toute la première ferveur de leur vocation. Grâce à ces deux éléments, il sortait une vertu de ce monastère et il en était de cette vertu de même que de la force liturgique; le courant continu devenait par accoutumance presque insensible, mais l'on se rendait compte de sa très réelle puissance, par sa propre faiblesse à soi, aussitôt qu'il se trouvait interrompu.

A se rappeler le P. Abbé, si indulgent et si bon, le P. de Fonneuve, le P. Felletin, le P. d'Auberoche, tous ces pères qu'il avait et fréquentés et aimés, Durtal attisait ses regrets et stimulait aussi son aversion pour-* s paysans qu'il savait le détester autant que ces Bénéd tins dont il était Tami.

Des inscriptions tracées au charbon et à la craie j r les murs de l'abbaye et sur les siens : « à bas les moin ,

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à bas les ratîchons, à bas les calotins », certifiaient Taniniosité sans cause de ces gueux.

Ah ! se disait-il, si je n'avais pas promis au Révérendissime de séjourner ici, jusqu'à la reprise des offices à Moerbeke, ce que je filerais d'une traite sur Paris et secouerais, la poussière de mes souliers sur cet affreux pays !

Et cependant, il n'avait, guère le loisir de ruminer ses ennuis, car il ne disposait pas d'une minute de libre. Il lui fallait d'abord descendre à l'oratoire, après avoir soigneusement scruté ses offices de peur de se tromper et, quand il était de retour chez lui, il enveloppait, avec le petit Blanche, de couvertures en papier, ses reliures les plus fragiles, classait dans des cartons ses notes, emballait ses bibelots, ordonnait tout pour que les déménageurs i^'eassent plus qu'à bourrer les paniers qu'ils apporteraient et les charger.

Forcément, les services avaient été réduits. Le P* Paton était accablé de besogne ; aussi, disait-il ses Matines et ses Laudes, seul, en allant au vignoble et il revenait, à six heures, célébrer la messe à laquelle tous assistaient. Elle était précédée de Prime et de Tierce et suivie de Sexte psalmodiés en commun. Ce après quoi, chacun se rendait à ses affaires et l'on retournait à la petite chapelle, à cinq heures, pour psalmodier None et Vêpres et Ton récitait les Compiles, avant de se coucher, chez soi. . Les offices étaient annoncés par le frère Blanche qui agitait une sonnette de marchand de coco sous le cloître ; les moines revêtaient leur coule et l'on entrait, deux par deux^ en rang, dans l'églisette, les deux pères en tête et le novice et Toblat, en queue*

Là, on se divisait et, après une génuflexion devatft

434 LOBLAT

l'autely on se saluait. Durtal s'installait près du père Paton dans les stalles et Dom Beaudequin et le frère Blanche leur faisaient vis-à-vis, de Tautre côté du chœur.

La mélancolie des offices ânonnés dans le déconfort de cette cave obscure ! Durtal était de sa poche un tronçon de bougie qu'il allumait et posait sur le rebord du pupitre ; et il s'écarquillait les yeux à lire son Diurnal dont les caractères turbulaient, en dansant une salurellc de pattes de mouches, de pattes rouges et noires.

Les petites Heures se dévidaient sans difficultés ; 3 savait d'ailleurs par cœur les hymnes et les psaumes de la semaine, invariables du mardi au samedi. Il n'avait à étudier que celles du dimanche et du lundi qui diffèrent; mais les Vêpres se compliquaient ; elles étaient faciles à débiter, alors même qu'elles se coupaient à partir da capitule et passaient d'un saint à un autre, maïs à la fin, c'était l'embrouillamini de la bobine ; il y avait parfois trois commémoraisons et il fallait se souvenir des numéros de la série, sauter d'un bout du livre à Tautre afin de piquer les antiennes, et de détacher les suppliques. En dépit de tous les sinets, de toutes les images insérées entre les pages en guise de marques, c'était, à chaque saint qui défilait, une chance de se leurrer. Ah! avec ses perpétuels renvois et ses erreurs de pagination quel instrument défectueux, quel outil absurde, que celui de ce Diurnal !

Si seulement on avait eu le temps de chercher, de se récupérer, mais non ; sous peine de gâcher l'officf il convenait que l'antienne fût prête et lancée à ten ; et, dans la fatigue des courbettes exigées par la do» >gie, dans le trémoussement continuel du texte, x

lueurs incertaines d'un fumignon, les exercices liturgiques étaient pénibles.

Enfin, Durtal s'en tirait tant bien que mal ; mais la préoccupation de ne pas gaffer Tempêchait de se recueillir, de comprendre même le sens des versets qu'il psalmodiait. Il ne se reprenait qu'à cette minute où, avant de sortir de la chapelle, la prière individuelle est permise.

Il y avait pourtant, après Sexte, un moment douloureux où l'oraison commune ramenait chacun à la réalité des alentours, le moment où le P. Paton, pour clore l'office, disait à voix basse :

— Divinum auxilium maneat semper nobiscum — Qpe l'aide de Dieu demeure toujours avec nous.

— Et cum fratribus nostris absentions, amen — pt avec nos frères absents, ainsi soit-il — répliquaient les trois autres; en baissant aussi le ton.

Cette exoration, à des époques moins troublées, se référait simplement aux frères en voyage ; aujourd'hui, elle s'appliquait à tous les moines partis pour toujours peut-être de leur résidence; et il y avait un silence après le répons, un rappel de la scène de l'embarquement au train, et de l'abandon où tous les quatre se trouvaient dans l'abbaye vide ; et l'on se quittait sans avoir le courage de se confier la tristesse de ses pensées.

Souvent, Durtal errait, le matin, quand Sexte était terminée, dans les jardins de Tabbaye et il y fumait de mélancoliques cigarettes.

Délaissé même avant la fuite, car tous les convers avaient été employés aux empaquetages, le jardin devenait déjà un peu fou ; les herbes couraient dans les allées ; des tomates écrasées jonchaient la terre ; des poires se ta-

laient sur le sol. Les pauvres fleurettes jaunes des plantes de rebuta des moutardes, des benoîtes et des potentilles, celles surtout de l'herbe de sainte Barbe, de ce vélar, d'aspect si indigent avec ses tiges grêles qui se croisent et ressemblent à de minuscules perchoirs de perroquets, envahissaient les massifs où pointaient les ronces. La nature, qui cessait d'être surveillée, commençait à faire des siennes.

Quelquefois, avec le frère Blanche, il se promenait sous le berceau de vigne des novices.

Au bout de l'allée, ils s'approchaient de la grotte qui abritait, dans ses deux compartiments grillés, les colombes et les corbeaux.

Les corbeaux étaient bêtes fort vénérables, car ils provenaient d'une lignée rapportée du mont Cassin où Ton en élevait des couples, en l'honneur du Patriarche ; et les colombes possédaient, elles, le privilège, le jour de la sainte Scholastique, d'être lâchées, à la fin du repas, dans le réfectoire où elles picoraient près des moines, sur les tables, les miettes.

Ces volatiles, qui ne voyaient plus devant eux qu'un chemin silencieux et désert, paraissaient ahuris. Les corbeaux se renfrognaient, les uns contre les autres, sans bouger ; mais les colombes, reconnaissant le petit frère qui les gâtait d'habitude, se précipitaient sur la grille, au-devant de lui ; et il ouvrait la cage, les prenait, une à une, leur donnait à manger des grains, les embrass?'", les assurait qu'il ne les oublierait pas et il les remeti t dans leur logette presque en pleurant.

Ah ! disait-il, si je ne devais pas voyager avec le pi : Beaudequin qui ^i l'horrei^r dçs g'niipaux, je Içs gur ;

bien emmenées avec moi et je suis certain que le Révérendissime ne m'aurait pas trop grondé ; heureusement que Dom Paton ne les laissera pas jeûner.

D^autres fois, lorsque ce père ne retournait pas à sa vigne, après Toffice, tous deux demeuraient avec lui et raidaient à nettoyer un peu le fouillis des salles; le plancher était encombré de copeaux, de papiers, de paille, et ils balayaient le tout et Ton en chargeait une brouette que Ton vidait dans le trou au fumier, au fond du clos.

Quand les cellules et les couloirs furent un peu rappropriés, le moine les conduisit dans le grenier; il avait formé le dessein de le ranger, mais le courage leur manqua pour monter à l'assaut des barricades d'objets hétéroclites qui l'emplissaient.

Les déchets accumulés, depuis des années, d*un couvent étaient là. Le cellerier avait la manie de ne rien jeter et il déposait dans ce capharnaûm tous les engins hors d'usage, tous les ustensiles brisés. Il y avait des literies malades et des arrosoirs qui avaient perdu leurs pommes et qui fuyaient par le bas, des bidons de pétrole crevés et des lampes mortes; il y avait des tables sans pieds, des tabourets cassés, des marmites infidèles ; il y avait même des statues décapitées de saints, le tout enchevêtré, pêle-mêle, sous une couche de poussière traversée par des caravanes de rats.

Dom Paton tira du tas une chaise par la patte qui lui restait et ce fut un écroulement d'on on ne sait quoi. L'on entendit des bruits de ferraille et de vitres qu'on brise et ils furent couverts et aveuglés par un nuage de poudre. Ils s'en tinrent lào II faudrait une escouade de ^ 37.

sapeurs du génie pour nous frayer un chemin dans le maquis de ce rancart, disait le religieux, en s'époussetant. Et ils redescendaient et devisaient, en ambulant sous les arcades du cloître. Ce moine plaisait à Durtal par sa dignité et sa bonté simple; avec sa haute taille, son visage basané par le soleil des vignes, ses yeux en eau couleur d'acier que barraient de grandes lunettes aux cercles de corne, il était d'aspect plutôt noueux et dur ; mais une douceur très timide se cachait sous cette enveloppe d'ermite. Durtal se confessait à lui et il admirait sa discrétion, sa sagesse, son besoin de s'effacer, son amour vraiment ingénu pour la Vierge ; il admirait aussi cette affection toute paternelle qu'il témoignait au petitBlanche. Il eût été son véritable enfant qu'il ne l'eût pas plus attentivement choyé.

Il est juste de dire qu'il eût été difficile de ne pas aimer ce moinillon si naïf, si candide, avec son avenante figure, ses yeux hmpides, son rire frais, son allégresse toujours renouvelée de servir de Seigneur et d'être Bénédictin ; mais la parfaite innocence de cet enfant, sa piété foncière et tranquille, n'excluaient pas une vision très claire des alentours, une observation placide de la vie qu'il exprimait avec une franchise absolue, sans jamais s'inquiéter des ennuis qu'il pourrait avoir.

Et il s'en était attiré du côté du père Emonot qu'il révérait et qu'il approuvait lorsqu'il lui infligeait de longues coulpes pour avoir trop librement parlé.

— Il est très juste, affirmait-il ; il me tombe souve»dessus sans que je sache pourquoi. Il me l'explique et ne comprends pas toujours bien la gravité de la faui que j'ai commise ; mais du moment que, lui, est si

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que je suis coupable, c'est que je le suis. Ah! il ne badine pas, notre père zélateur, mais s'il est si sévère, c'est qu^il veut nous épurer et, vous savez, si Ton écoutait "avec soin ses conseils, si Ton consentait très réellement à se mortifier, Ton finirait par devenir un vrai moine.

— Mais il me semble, petit firère, que vous les suivez, ses conseils.

— Mal; quand je me crois, innocent et qu'il me punit, j'ai tout au fond de moi, un premier mouvement de révolte. Je le réprime après, mais je ne l'ai pas moins eu. Je subis mais je n'envie pas l'humiliation ; ce qui vous montre combien j'ai peu tué le vieil homme et combien je suis loin des préceptes de notre sainte règle qui dit, dans le chapitre V sur Tobéissancc, que si « le disciple se soumet de mauvaise grâce, s'il murmure non pas seulement de bouche mais même seulement dans son cœur, son œuvre ne sera pas agréée de Dieu qui voit dans son cœur le murmure. »

Et, après réflexion, il ajoutait : je n'ai pas l'impatience de la servitude, je ne suis rien.

Puis, voyez-vous, reprenait-il, j'ai un cousin qui était très instruit et qui est entré dans une Trappe ; eh bien, lui, n'a voulu être que convers. C'est là, entre nous, la pierre de touche des deux branches Bénédictines ; chez les moines blancs, personne ne veut, par humilité, être père, et chez les moines noirs, aucun de nous ne veut être convers.

— Mais... mais... s'écria Durtal, il y a vocation pour tout ; vous serez plus utile ici, comme religieux de chœur que comme frère !

— Sans doute ; n'empêche que si j'étais vraiment] iiumble, je n'aurais pas désiré m'élever au rang dc^ profès !

— Avec ce système-là, il n'y aurait plus d'offices ! ] certes, si quelqu'un est enthousiaste des Trappes, c esti moi qui ai connu dans Tune d'elles, à Notre-Dame de TAtre, une sainteté que je retrouve difficilement autre part; mais enfin la filiation de Cîteauxa une mission spéciale différente de la vôtre. Il y a place pour tous dans l'Eglise; les Ordres se complètent; prenonsJes donc pour ce qu'ils sont et défions-nous, petit frère, n'ayons pas trop l'ambition de l'humilité car elle ne serait peut-être pas si éloignée qu'elle en a l'air, de l'orgueil !

Un autre jour, en ficelant ensemble des liasses de brochures, Durtal lui parlait de ce novice rationaliste, que l'on avait fini par caser dans un séminaire en quête de sujets, et le petit expliquait très lucidement l'état d'âme de ce malheureux.

— Le frère Sourche, disait-il, a le cœur vrai et l'esprit faux ; il lisait... il lisait... et il ne digérait rien; c'était dans sa pauvre tête, une salade, un pêle-mêle de scrupules et de doutes ; alors, il étouffait, se ruait dans les couloirs, les poings au corps et le front en avant, ainsi qu'un bœuf, ou bien il s'enfermait pour sangloter dans les lieux ; c'était une pitié, mais on ne pouvait le garder car l'ajitation pleuvait autour de lui. Il aimait bien le Bon Dieu mais, de peur de perdre complètement la foi, il s'était fabriqué une religion presque protestante, sans s'apercevoir qu'en lésinant sur le surnaturel, il s'exposait à ne plus croire à rien du tout.

Pauvre frère Sourche, si la cervelle était folle, ce que le

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cœur était excellent ! Il n'y avait pas d'être plus afiFectueux, plus charitable ; nous étions bien amis ensemble ; aussi, lorsqu'il est parti, nous avons échangé nos disciplines.

Au fait, pensa Durtal un peu interloqué par ce genre de cadeau, les novices ne possèdent que cela à eux; ils ne peuvent donc se donner, en signe de souvenir, autre chose.

— Et votre petit frère Gèdre ?

— Oh lui ! il est un modèle de sagesse et de raison ; le frère « trotte menu », ainsi que nous l'appelons, est avec notre vieux saint, le frère de Chambéon, le plus avancé de tout le noviciat, dans la voie de l'oubli de soi-même et de Fabandon en Dieu ; et vous rappelezvous sa jolie voix! je n'ai jamais ouï chanter par personne la deuxième phrase du graduel de la niesse de la sainte Vierge, le « Virgo Dei genitrix » comme par lui. Ce qu'il priait bien, en chantant ainsi !

Et lui-même se mettait à la chanter et, en l'entendant, M"® de Garambois qui hennissait telle qu'un cheval de trompette, aussitôt qu'elle écoutait du plain-chant, montait d'en bas où elle travaillait avec M"' Bavoîl.

L'excellente créature aussi que celle-là ! et toujours aimable et toujours prête à rendre service. Durtal regrettait de quitter ce Val des Saints, si odieux pourtant, à cause d'elle et de son oncle. M. Lampre ne pouvait évidemment habiter Paris, mais, elle, qui avait constamment séjourné dans des parages de couvents, pourquoi ne s'y fixerait-elle point ? et Durtal essayait de la décider à venir y passer au moins l'hiver.

Mais çlle répondais k h grande joie du petit Plgftçhe ;

— Vous m*avcz assez fréquentée pourtant pour savoir que je m'acoquinerais, des heures entières, chez les pâtissiers ; ici, je ne puis trop pécher par gourmandise parce que je n'en ai pas l'occasion, mais à Paris !

— C'est donc bien bon les gâteaux? questionnait l'enfant qui n'en avait guères mangés dans sa vie.

— Si c'est bon ! elle levait les yeux au ciel et ajoutait : « et avec un doigt de Porto après », puis se reprenait, en rougissant un peu et s'écriait : c'est mal ce que vous faites là, vous me déconfessez! je sors du tribunal de la pénitence, je ne pensais à rien et vous me remettez l'eau à la bouche, en m'entretenant de ma gourmandise I

Non, poursuivait-elle, plus calme. Moi, je suis clouée, ici. Si je déménageais ce serait pour revivre dans les alentours d'une abbaye, et comprenons-nous, près d'une abbaye d'hommes, car chez les religieuses, il n'y a pas de cérémonial, pas de galas pontificaux, pas tout ce que j'aime. Il me faudrait pour l'obtenir m'exiler à l'étranger et encore je serais volée, car il n'y aurait très probablement point, comme ici, comme dans tous nos monastères de France, une église située hors de la clôture et, par conséquent, accessible aux femmes.

Et alors, me voyez- vous dans un pays où je ne connaîtrais pas un chat et où je ne pourrais suivre les offices !

Et puis d'ailleurs mon oncle est vieux et ce n'estpas le moment, alors qu'il aurait besoin de moi, de le lâcher !

— Vous viendrez bien au moins, de temps en tempj à Paris ?

— Ah ! pour cela, oui.

— Et quitte à l'induire à tentation, je lui cuisincn

de joyeux fricots, disait M"° Bavoil qui était montée la chercher.

Les journées s'écoulaient et le télégramme du P. Abbé annonçant la reprise définitive des offices en commun, à Moerbeke, n*arrivait pas.

Durtal était prêt ; son plan de départ arrêté. Il était résolu, aussitôt que Dom Beaudequin et le petit Blanche auraient reçu Tordre de rejoindre leur corps en Belgique, de filer sur Paris. Une fois débarqué, en supposant qu*il eût la chance de dénicher sans retard un appartement convenable,' il s'aboucherait avec le déménageur ; l'on pouvait compter trois jours pour Tenvoi des wagons au Val des Saints ; pendant ces trois jours, il ferait coller, s'il était nécessaire, du papier neuf dans les pièces et il attendrait patiemment, en les laissant sécher, les quatre ou cinq autres jours indispensables pour amener les meubles à Paris.

Il ne retournerait donc pas au Val des Saints — ce qui lui éviterait les frais d'un voyage — et M""® Bavoil prendrait, de son côté, le train, dès que les voitures seraient en route. La serviable M"* de Garambois se chargeait d'ailleurs de l'hospitaliser chez elle, lorsque les lits seraient emballés.

Et, mélancoliquement, dans le jardin, regardant les massifs en fleur et les arbres, il disait au frère Blanche :

— Je ne sais pas si jamais, les uns ou les autres, nous reviendrons ici ; mais quels changements nous y découvrirons ! tel de ces vieux arbres sera mort et tel autre de ces jeunes sera devenu énorpie; tout sera méconnaissable ; mon successeur sera sans doute moins miséricordieux que moi pour les pauvres plantes que

j'ai conservées parce qu'elles étaient vouées à des saints et il les énumérait, en les indiquant à Tenfant : la pri mevère dédiée à saint Pierre, la valériane à saint Geor ges ; le tussilage ou pas d'âne à saint Qiiirin ; le seneçor Jacobée à saint Jacques ; le velar à sainte Barbe ; l'armoise à saint Jean-Baptiste ; Tinule à saint Roch, combien d'autres!

Sauf la valériane, poussée dans la muraille et dont les fleurs d'un rose de papier buvard, désalourdi de son blanc qui semble reporté dans le vert de ses feuilles, sont jolies, les autres qui exhibent, pour Ja plupart, comme toutes les plantes proscrites des massifs, des fleurettes d'un jaune vulgaire, sont laides ; et le Monsieur qui louera la maison ne comprendra jamais pourquoi je les ai tolérées!

— Quitter cela, c'est quand même pénible, murmurait le frère Blanche, car vows êtes si confortablement installé; mais, moi, ce qui me chagrinerait le plus à votre place, ce serait de ne plus voir Notre-Dame de bon Çspoir, à Dijon.

— Elle existe, sous un autre vocable, à Paris, la Vierge noire, répliquait Durtal ; et elle est entourée, dans sa chapelle de la rue de Sèvres, d'un culte autrement vivace que celui de notre Mère de Dijon; quant aux Madones blanches, il n'y a pas en Bourgogne l'équivalent de Notre-Dame des Victoires, de Notre-Dame de l'Espérance de saint Séverin, de Notre-Dame de Paris, de Notre-Dame la Blanche de Saint-Germain, de la Madone de Tabbaye aux Bois, pour en citer cinq !

— Le fait est que vous ne serez pas, à ce point de vue-là, à plaindre, opinait le novice.

Enfin, un matin, alors qu'ils arrivèrent, tous les deux,

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i l'oratoire, leP.Paton leur montra le télégramme qu'il prenait 4e recevoir, Il les avisait de la reprise des offices n prescrivait le départ des deux moines.

Encore qu'il s'y attendît, ce fut un gros crève-cœur pour Durtal que de se séparer de son petit frère ; ils ivaient vécu, une semaine ensemble, et si Tatmosphère n'avait pas été si surchargée de tristesse et de regrets, l'existence eût été vraiment confinée en Dieu et vraiment iouçe.

— Ah î fit Durtal, agenouillé à la chapelle, alors que se termina, sur les Vêpres du jour, le dernier office — mon père saint Beuoît, la lampe est rallumée en Belgique, il ne nous reste plus qu'à souffler notre pauvre lumignon; — et il éteignit, en effet, son bout de bougie, symbole très exact de la misère de ces heures canoniales, psalmodiées à quatre !

Et après avoir, le lendemain, reconduit et embrassé ['enfant à la gare, il s'en fut chez M. Lampre qui avait ^oulu lui offrir un déjeuner d'adieu ; mais le repas fut lugubre ; malgré les grands crûs^ tous étaient silencieux ît absorbés. La débâcle de Tabbaye s'achevait avec celle ie Toblature ; la dispersion allait rompre tous l^ liens ; :hacun comprenait qu'on ne se reverrait guères.

Et cette sensation, Durtal l'éprouva, tenace, obsédante, à Dijon, alore qu'il monta dans le rapide ; ses. amis l'avaient accompagné sur le quai de la gare; on se serrait les mains, on se promettait de revenir en villégiature a» Val des Saints et de se visiter à Paris et quand le train détala, Durtal, sur sa banquette, n'eut aucune illusion et se sentit vraiment, à jamais IqIq de :es braves genS) seul*

Et il se disait :

L'expérience est çlose ; le Val des Saints est mort; j'ai assisté à Tensevelissement du monastère et j*ai été l'aide-fossoyeur de ses offices. C'est à cela que s^est borné mon rôle d'oblat ; il est fini maintenant car il n'a plus, aujourd'hui que je suis arraché de mon cloître, de raison d'être.

Il sied d'avouer tout de même que la vie est singulière ! la Providence m*a fait passer deux ans, ici, pour me renvoyer ensuite Gros-Jean comme devant, à Paris. Pourquoi ? je l'ignore, mais je le saurai sans doute, un jour. Je ne puis néanmoins m'empêcher de croire qu'il y a eu maldonne en cette affaire, que je suis descendu à une station intermédiaire, au lieu de ne m*arrêter qu'au point terminus, qu'à la tête de ligne.

Je me suis peut-être trompé, moi-même, en présumant.

En tout cas, mon Seigneur, ce n'est pas bien ce que je vais vous dire, mais je commence à me méfier un peu de Vous. Il semblait que vous deviez me diriger sur un havre sûr. J'arrive — après quelles fatigues ! — je m'assieds enfin et la chaise se casse ! est-ce que Timprobité du travail terrestre se répercuterait dans les ateliers de l'au-delà? est-ce que les ébénistes célestes fabriqueraient, eux aussi, des sièges bon marché qui s'effondrent dès qu'on se pose dessus ?

Je ris et je n'en ai guère envie, car ces tunnels dont je ne vois pas le bout m'effarent. Que vous agissiez, au mieux de mes intérêts, il ne m*est pas permis d'en douter et je suis très assuré aussi que \ons m'aimez et que . vous ne me délaisserez point ; mais, daignez, en cuex-

;ant Tinconvenance de la proposition, vous mettre une :oute petite minute à ma place, et avouez, mon cher fésus, que je ne divague pas, en vous attestant que je 3e sais plus du tout à quoi m*en tenir.

Ai- je obéi à votre volonté ou ne lui ai- je pas obéi? fevous coanus Grand Veneur d'âmes, les chassant et les rabattant ainsi que la mienne, dans une Trappe. Ah à, il n'y avait point d'erreur ; en me réfugiant dans un iscétère, j'étais certain de vous contenter ; les indica- :ions étaient nettes et les réponses précises. Aujourd'hui, s^ous ne me forlancez plus ; je n'entends plus le frisson ie vos ordres et je suis réduit à me conduire, de moimême, selon les données de la raison humaine. Et ce que je m'en fiche de celle-là ! ce que je ne l'écoute, que [aute de mieux !

Songez aussi que je ne suis pas seul, que j'ai à remorquer la mère Bavoil et que nous ne savons, ni l'un, ni l'autre, où nous allons ; c'est la parabole des aveugles ; le fossé est peut-être proche.

Dans quelques jours, si les choses vous agréent de la sorte, nous serons réinstallés dans ce Paris que nous pensions bien ne plus réhabiter. Qu'est-ce qui va nous arriver là ? les sièges y seront-ils plus solides qu'au Val des Saints ou ne sera-ce encore qu'une étape ?

C'est égal, reprit-il, après un silence de pensée, quel désastre de tranquillité, d'argent, de piété liturgique, d'amitiés, de tout, que ce départ ! je geins et ce n'est cependant pas moi qui suis le plus à plaindre. Songeons aux autres, à ceux qui restent, à la pauvre M"** de Garambois, isolée, sans offices; à M. Lampre qui se débat dans des aflfaires de chicane pour sauver ses moines r

ce malheureux père Paton surtout, abandonné, loin des siens, sans existence monastique possible, dan$ ce troc.

Mais leur infortune n'allège pas la mienne ; elle ne fait, hélas ! que l'aggraver et je tremble à l'idée de rentrer à Paris, dans la bagarre; quelle tristesse!

Au lieu d'une propriété paisible, je vais retrouver les boîtes à dominos d'une maison commune, avec metiacc, en dessus et en dessous, de femmes s'hyctérisant sur des pianos et de miôches roulant avec fracas des chaises pendant l'après-mîdi et hurlant, sans qu*on se résolve i les étrangler, pendant la nuit; Tété, ce sera la chambre de chauffe, l'étouftoir; l'hiver, en place de mes belles flambées de pins, je considérerai par un guichet de mica du feu en prison qni pue. En fait d'horizons, j'aurai sans doute «n paysage de cheminées. Bah ! je m'étais jadis habitué aux futaies des tuyaux de tôle poussées dans le zinc des toits sur le fond saumâtre des temps gris. Je m'y raccoutumeraî ; c'est un courant i reprendre.

Et puis... et puis on a bien des choses à expier. Si h schlague divine s'apprête, tendons le dos ; montrons an moins un peu de bonne volonté. On ne peut pourtant pas toujours être dans la vie spirituelle ce qu'est, dans la vie matérielle, le mari de la blanchisseuse ou de h sage-femme, le Monsieur qui regarde, en se tournant les pouces !

Ah ! mon cher Seigneur, donnez-nous la grâce de ne pas nous marchander ainsi, de nous omettre une fois pour toutes, de vivre enfin, n'importe où, pourvu que ce soit loin de nous -^mêmes et près de Vous !

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