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LE DOCTEUR CHARDIN

ANS le grand salon du docteur Chardin, boulevard Hausmann , des malades attendaient, venus à l'heure de la consultation, et, enfoncés dans les fauteuils, en des attitudes impatientes, les regards bourrus, timidement assis au bord des chaises, gardaient ce silence ennuyé des accusés conduits à l'antichambre d'un juge. Il y avait là deux vieilles dames à l'air très triste amenant un petit enfant pâle qu'elles grondaient un peu, très doucement quand il toussait ; une jolie jeune femme visiblement nerveuse et qui feuilletait fébrilement des albums de voyages, des livres illustrés, traînant sur la table ; un gros monsieur au visage gonflé et apoplectique, et, dans un coin,

les jambes croisées et son chapeau sur les genoux, un jeune homme maigre, élégant et fin, dont les yeux interrogateurs allaient des tableaux de maîtres appendus là, aux arbres du boulevard dont on apercevait, au-dessus des brise-bise des fenêtres, les feuilles jaunes, les branches à demi dépouillées par le vent d'automne.

Parfois, la porte couleur chêne aux nervures d'or qui donnait du salon dans le cabinet du docteur s'ouvrait et la silhouette lonsfue, émaciée et comme fantastique d'un homme en redingote noire apparaissait sur le seuil. On apercevait un crâne pointu au-dessus d'un visage mince totalement rasé, à l'américaine, un grand corps grêle qui faisait un geste d'appel, sec comme le mouvement d'un vieux télégraphe à bras, et, un des clients se levant et disparaissant dans le cabinet, la parte se refermait sans bruit sur quelque confidence ou sur quelque douleur.

Et le jeune homme, venu le dernier et ayant à laisser passer devant lui ces femmes et ces malades attendant près de lui, songeait que cette longue station dans le salon du médecin ressemblait vaguement aux autres stations de misère de la vie quotidienne. Les regards des impatients se fixent avec une sorte de colère jalouse sur ceux des clients qui doivent entrer

les premiers. On dirait que ceux que le docteur appelle sont des favorisés du sort et prennent un peu du temps et de la vie des autres. La jeune femme, impatiente, fermait, rouvrait, refermait les reliures gaufrées des albums fatigués, maniés par tant de doigts, et du bout de ses petits pieds battait une marche sur le tapis.

— A quoi bon? A quoi bon se hâter? disait au jeune homme un voisin d'attente. A quoi bon, puisqu'on arrive toujours à son tour?

Et celui-là, ce sage — un quadragénaire à tournure militaire — n'avait qu'une idée, éviter de s'adosser au fauteuil dans lequel il était assis, fuir le contact du dossier, et il se tenait très droit, sur le rebord même du siège, regardant, avec une sorte de commisération attendrie ceux qui laissaient aller leurs tètes sur leur chaise ou le canapé.

Quand sa main avait touché le bras du fauteuil il l'essuyait bien vite.

— Ils ne savent pas, disait-il, avec pitié, qu'ils peuvent attraper la pelade ! — Oui, oui, la maladie est partout. On a bien raison de dire que les microbes nous guettent. Un grain de poussière aspiré; c'est peut-être de la mort qui entre en nous.

Il répétait d'ailleurs, philosophiquement :

— Pourquoi se presser? On arrive toujours.

VOBSESSION

Le salon du docteur peu à peu se vidait ainsi. Les deux dames en deuil avaient poussé vers le cabinet le petit enfant pâle, le gros homme apoplectiforme s'était précipité vers le médecin en se cognant à un meuble et — après l'homme préoccupé des microbes — charmante, élégante, ramenant fort joliment sur ses épaules son étole de fourrure, la jeune femme était entrée dans le cabinet toute souriante et brave, comme à un rendez-vous.

Maintenant, seul devant ces toiles qui l'attiraient, allant d'un Diaz à un Ziem, puis, debout devant la fenêtre et regardant sur le boulevard, à travers les platanes, passer les tramways électriques et les automobiles, le jeune homme attendait son tour, pendant que le domestique, cravaté de blanc, ouvrant la porte qui donnait sur l'antichambre, introduisait de nouveaux malades, prenant sur les fauteuils et les chaises les places désertées.

Elles étaient courues, les consultations du docteur Chardin, et la postérité, qui commence à la frontière, avait commencé pour ce novateur hardi, aussi renommé à l'étranger qu'à Paris, plus apprécié même peut-être en Amérique et en Russie, pour ses travaux sur les maladies nerveuses, les affections encéphaliques, la pensée, la vie du cerveau. Mais le savant ne se contentait pas de cette spécialité,

aux manifestations d'ailleurs si diverses : il poursuivait à la fois des recherches actives dans les sens les plus différents, estimant, esprit philosophique et encyclopédique, que les idées géniales importent seules et que, de ce vaste univers, l'homme de ce temps doit tout connaître et essayer de tout deviner.

Aussi bien du docteur Chardin racontait-on, comme d'une sorte de personnage légendaire, des histoires de guérisons inespérées, sortes de gageures d'un docteur Miracle, mais sans tapage et sans réclame. Il avait entrevu, avant Cailletet et d'Arsonval, les merveilles de l'air liquide, presque en même temps que Rœntgen pénétré à coups de rayons, les secrets du corps humain, appliqué et perfectionné les appareils du Danois Firsen guérissant le lupus par la lumière, trouvant le salut dans la fameuse chambre rouge où d'autres ra3^ons dévoraient, enlevaient les maladies delà peau. On se préoccupait beaucoup, dans le monde savant, des recherches que le docteur Chardin poursuivait sur la possibilité de rendre curatives, les propriétés du radium de Curie. Mais libre, n'appartenant à aucune académie, le docteur n'admettait, dans le laboratoire qu'il avait à Montrouge, aucun visiteur, aucun témoin, fuyant les reporters comme d'autres les recherchent. Un original.

En revanche, son cabinet du boulevard Haussmann voyait affluer la foule, la clientèle aristocratique presque aussi nombreuse que les dolents faisant queue à la porte d'une clinique d'hôpital.

Et, tandis que le jeune homme regardait les passants, marchant vite comme éperonnés par le premier froid piquant de novembre, le salon s'emplissait encore de ces nouveaux clients, accourant à la consultation comme à une vivante espérance.

La porte du cabinet s'ouvrit. Le crâne chauve du docteur apparut, le long bras maigre fit un geste d'appel et le jeune homme entra, le médecin lui indiquant un fauteuil de cuir, pour s'asseoir.

Devant un vaste bureau couvert de papiers et de livres, avec des crabes en bronze japonais pour presse-papier, le docteur Chardin, impassible avec son visage taillé à larges traits, fort pâle et qui évoquait le ressouvenir de tel ou tel visage sommaire sculpté dans la chair blême de quelque noix géante, se tenait les coudes appuyés sur son buvard et, ses doigts grêles entre-croisés, examinait jusqu'au fond des yeux le sujet placé en face de lui.

L'œil gris, vif et aiguisé, comme si de la prunelle eût jailli une pointe de bistouri, devenait gênant pour celui qui en supportait l'éclat.

VOBSESSION

C'était précisément une sorte de rayon humain, pénétrant comme un rayon cathodique. Le jeune homme, de son œil sombre illuminant sa figure blême entourée d'une barbe noire très fine, semblait examiner, de son côté, avec une curiosité un peu inquiète, cet homme dont le regard interrogeait, cherchait la pensée comme avec une pince.

— Voyons, Monsieur, voulez-vous m'expliquer votre cas le plus sommairement possible. Il s'agit d'une maladie nerveuse, évidemment ?

Grand, bien découplé, joli garçon, l'homme interrogé n'avait l'air ni d'un dégénéré ni d'un débile et il fallait le coup d'œil spécial du docteur Chardin pour apercevoir la tare invisible.

— Oui, docteur, dit le client, la voix un peu émue. Et d'une maladie assez irrégulière. Mais vous avez beaucoup de monde dans votre salon et je crains d'être un peu long. D'un autre côté vous verrez tout à l'heure que je ne puis remettre ma visite et que vous ne pouvez rejeter votre arrêt à un autre jour. Je vous demande de vouloir bien m'écouter avec patience. Les autres...

— Vous avez passé à votre tour, Monsieur, les autres attendront leur moment. De quoi s'agit-il ?

— Voilà. C'est, je vous l'ai dit, assez étrange, docteur. Tout autre que vous me prendrait

pour un fou, un fou dont il constaterait officiellement la folie. Je suis malade, sans doute mais — vous pouvez me soumettre à tous les examens et à toutes les épreuves que vous voudrez — je ne suis pas fou. Non... Tous les aliénés prétendent, me direz-vous, qu'ils ont le cerveau parfaitement sain, je ne dis pas cela pour moi, notez bien, au contraire. Il y a une lésion en moi. Et je viens vous exposer mon cas en vous demandant, non pas guérison d'abord, mais d'abord conseil et guérison ensuite.

— Je vous écoute, dit le docteur Chardin, dont les yeux gris ne quittaient pas les noires prunelles de celui qui parlait.

— Avant tout, il faut que vous me connaissiez, docteur. Voici ma carte.

Le médecin regarda :

— André Fortis... Le peintre ?

— Le peintre.

Le docteur sourit — et l'expression de ce sourire inattendu dans cette physionomie glacée, parut charmante — puis il eut une phrase rapide, pittoresque et juste sur les beaux paysages mélancoliques exposés par Fortis au Salon dernier et il dit doucement :

— Vos toiles en effet sont d'une vision qui sait « saisir » et d'un art qui sait exprimer. Vous êtes un poète mais, à en juger par votre œuvre,

un cerveau parfaitement constitué. Je n'en dirai pas autant de tous vos voisins. Passons,

— Docteur, fit André Fortis, qui sourit à son tour, mais plus tristement, puisque votre appréciation préalable m'est aussi favorable, elle me met plus à Taise pour une confession qui, je Tespère, et malgré sa bizarrerie, ne modifiera pas votre diagnostic. Je vous ai dit que je n'étais pas fou. Mais mon état morbide me rend aussi malheureux que si je l'étais. Je suis un être dont à de certaines heures et pendant un laps de temps assez long, la personnalité se dédouble.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire que, tout à coup, au moment où je m'y attends le moins, en marchant, en causant, en travaillant, à l'atelier ou à table, une soudaine attaque de sommeil s'empare de moi, je m'endors sans cause, et je deviens alors, — . vous n'allez pas me croire — oui, je deviens un autre homme, un tout autre homme, un homme qui a sa vie différente de la première, ses opinions, ses idées, ses préoccupations qui ne sont pas les miennes, un homme qui vit en moi à côté de moi et qui coupe en deux mon existence accoutumée pour recommencer et continuer une autre existence, soudaine, imprévue, presque foudroyante. Si bien que mécaniquement, dans

cette seconde vie qui me donne en réalité une seconde conscience, je suis tout différent de ma nature habituelle et vivant nécessairement avec les mêmes gens, je dois, gardant le même corps, la même voix, les mêmes gestes, je dois évidemment leur paraître incompréhensible et anormal puisque cette double vie fait en réalité de moi deux hommes enfermés dans le même homme. Notez, docteur, que je ne me serais même jamais rendu compte de mon état puisque je ne me souviens de ma seconde existence que lorsque la crise vient me surprendre, si un vieil ami de ma famille, mort il y a six mois, le docteur Burke...

— Je l'ai connu. C'était un brave homme.

— Si donc, le docteur Burke ne m'avait expliqué ce qui se passait en moi et comment un sommeil soudain pouvait me rejeter à une autre existence complètement différente de la mienne propre, quitte à me rendre à l'existence première sans que j'aie même, je vous le répète, le souvenir de ce que j'ai fait, dit et pensé pendant l'état second... Etat second, c'est bien ainsi, n'est-ce pas ? que vous appelez cette espèce de somnambulisme incroyable qui s'empare de moi et fait que pendant un certain temps je ne suis plus moi, je suis Itiïj un être que je ne connais pas, qui n'est pas moi, qui est l'Autre ?

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