DEUX EXISTENCES EN UNE
JE docteur ne quittait pas des yeux le jeune homme et semblait étudier à la fois ses gestes, le son de sa voix, les mouvements du visage, une physionomie qui, assez calme tout à l'heure, semblait anxieuse peu à peu, colère comme si quelque tierce personne se fût introduite entre ces deux hommes et qu'André Fortis, devinant l'intrus, en fût irrité.
— Je suis persuadé, docteur, que vous me croyez parfaitement aliéné.
— Non, dit le médecin. Malade, oui, et vous venez de définir là un cas tout à fait extraordinaire...
— Unique, fit le peintre avec violence, oui, unique.
Le docteur Chardin hocha la tête en souriant.
— Voilà bien l'orgueil humain ! Il se retrouve même chez les malades. Surtout chez les
12 VOBSESSION
malades. Rien n'est unique, Monsieur, dans la nature. Tout a un précédent. La science ne connaît guère et n'a noté et étudié que cinq ou six cas identiques ou comparables au vôtre : mais cette question de la double conscience et du dédoublement de la personnalité, elle est connue, elle est même classique. Je regrette de vous enlever une illusion. Vous avez eu des prédécesseurs. Il est même une observation fameuse qui court dans les livres de physiologie et de psychologie, c'est l'histoire de Félida...
— Félida ?
— Vous ne connaissez pas ? Si vous ouvrez un volume relatif à l'hypnotisme — et je ne vous le conseille pas dans Tétat nerveux où vous êtes — vous trouverez contée, répétée, ressassée l'histoire de cette jeune femme de Bordeaux qui a vécu deux existences en une, a eu un mari, des enfants, une double vie, vie triste, lorsqu'elle continuait l'une de ses deux existences, gaie lorsqu'elle retournait à l'autre et étonnant par cette qualité les savants qui l'avaient mise en observation. Un charmant homme fort érudit, professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux et que je vois encore, en une de ses visites à la Salpêtrière, petit, pensif, modeste, causant bien, écoutant mieux, — le docteur Azam, qui s'est fort occupé d'hyp-
Je suis un être dont, a de certaines heures et pendant un laps de temps asse\ long, la personnalité se dédouble. [P. g.)
notisme, a attaché son nom à cette extraordinaire observation de Félida. Félida était une hystérique. Ne prenez pas le mot dans le sens que lui donne le vulgaire. Vous êtes un nerveux et la nervosité est l'hystérie des hommes. Et si les phénomènes que vous me décrivez sont exacts — votre précision me dit qu'ils sont exacts —vous êtes un Félida mâle... Quel âge avez-vous ?
— Vingt-neuf ans.
— Vous n'avez, dans vos ascendants, aucun parent d'humeur bizarre ? Cherchez bien ?...
— Aucun, dit le peintre.
— Votre père est mort à quel âge ?
— Soixante-quatre ans. Il était robuste. Un refroidissement pris en sortant du théâtre l'a emporté.
— Votre mère ?
— Ma mère est morte jeune. Je l'ai peu connue. Une figure souriante, un crayon de Chaplin, c'est tout ce qui me reste d'elle.
— Et dans les traditions de famille, rien qui vous rappelle quelque personnage par trop exceptionnel ?
— Rien.
— Il doit cependant y avoir un ascendant à qui vous devez cette névrose. En nous vit ou revit toujours quelque ancêtre inconnu qui réapparaît et nous impose ses tares ou nous
14 VOBSESSION
apporte son génie. Vous n'avez pas eu d'accident dans votre enfance, une secousse, une peur?
— Rien, répéta le jeune homme.
— Souvenez-vous bien...
— J'ai beau me souvenir, docteur, je n'évoque rien, je ne me rappelle rien...
— Du reste, les causes ne suppriment pas les effets. Et ce sont les effets qu'il s'agit de combattre.
André Fortis regarda le docteur bien en face puis, après avoir paru hésiter :
— Combattre, soit. Mais, dit-il lentement, Sfuérir ? Peut-on Qfuérir ?
— On peut toujours guérir ! fit M. Chardin, la voix nette.
— Mais Félida? Cette Félida du docteur»..
— Azam !
— Mais Félida ? A-t-elle été guérie ?
— Elle a vécu, je vous l'ai dit. Elle a été femme et mère et elle vit peut-être encore.
— Guérie ? répéta André en appuyant sur le mot.
— On peut toujours redevenir malade, répondit le docteur sur le même ton net dont il avait parlé de la guérison.
Un geste saccadé du jeune homme souligna la réplique :
— C'est que je n'ai pas le droit de redevenir malade, moi, docteur 1
— Pourquoi ?
— Ah ! pourquoi ? pourquoi ?.. . Je me marie demain. Voilà.
Il y avait dans le regard du peintre une telle expression de fièvre hagarde que le docteur, observant jusqu'ici un névropathe, se demanda s'il n'était pas en présence d'un dément. Mais avec une précision singulière et comme s'il eût répondu à la préoccupation muette, à la pensée même du médecin, le jeune homme se hâta d'ajouter et de répéter :
— Encore une fois ne me croyez pas tout à fait fou. Troublé, oui, effrayé, oui. Poussé comme vers un gouffre, voulant reculer et ne pouvant plus reculer, oui. Et c'est pourquoi je viens vous consulter, me confesser en quelque sorte, je vous l'ai dit. Quant à avoir toute ma raison, j'ai toute ma raison, je suis bien mot — et depuis longtemps d'ailleurs j'ai reconquis ce mot et c'est ce qui a fait que j'ai pu commencer sans remords le roman d'amour qui se terminera ou qui doit se terminer demain par un mariage. — J'adore la jeune fille qui sera ma femme. Elle m'aime. J'ai une fortune indépendante et mon pinceau me ferait presque riche si j'étais harcelé par le besoin de travailler. Nous avons devant nous toutes les chances de bonheur. Mais à une condition, c'est que le dédoublement même de mon être ne rende pas
i6 L'OBSESSION
impossible, absolument impossible cette existence nouvelle que je vais me créer et qui est le salut. C'est, en un mot, que cet autre moi qui n'est pas moi — en vérité, docteur, il me semble que je parle là comme Sosie dans V Amphitryon de Molière — ne se jette pas à la traverse de ma vie, de mes joies, de mon foyer, et ne change pas en enfer ce qui doit être pour moi le refuge le plus délicieux, je vous le dis, le plus ardemment souhaité.
André s'arrêta, interrogeant avec inquiétude les roides prunelles du docteur Chardin. Il ressemblait, anxieux, à un homme qui attend la sentence d'un juge.
Avant de prononcer, le médecin interrogeait encore :
— Cet état second dans lequel vous entrez, de quelle façon commence-t-il ? Avez-vous un signe ou une sensation — ce que nous appelons V aura — qui nous avertisse de sa venue ?
— Oui. Ne vous l'ai-je pas dit? Généralement une sorte d'éclair, de zigzag lumineux et persistant passe par mes yeux, les objets me paraissent ou zébrés de traits de lumière, ou cernés comme d'une auréole, d'un halo. . . Ou encore une somnolence soudaine, une invincible envie de dormir, une lourdeur de tête qui n'est pas désagréable, non, au contraire, qui est engageante, attirante, comme si s'en-
Une fois encore il salua et, comme tout à l'heure, il disparut dans la profondeur sombre du salon. (P. 71.)
foncer dans de la nuit était quelque chose de doux et de bon... Puis je sors de ce demi-sommeil vague ou de ces éblouissements pour me retrouver, pour me réveiller sans doute dans cet état second et devenir l'autre personne, endosser, si je puis m'exprimer de la sorte, la livrée et les idées d'autrui, être un autre, être TAutre et continuer, dans cet état, l'existence nouvelle qui n'a rien de commun avec l'existence précédente. Mais je vous ai déjà dit cela. Je vous demande pardon, c'est de l'obsession.
— Y a-t-il un assez long temps que vous n'ayez subi cet état second ?
— Oui, docteur, oui. Deux ans. Et le docteur Burke m'assurait même^que j'étais guéri.
— Il avait raison. En pareil cas la suggestion est très puissante. D'ailleurs, Burke pouvait parfaitement dire vrai. Il est fort possible que vous soyez guéri... fort possible.
Une lueur de joie traversa les yeux d'André Fortis, rivés sur ceux du médecin.
— Alors, docteur, ce mariage ? Ce mariage a lieu demain...
— Eh bien ? fit Chardin, froidement.
— Rien ne s'oppose à ce qu'il ait lieu ? Je n'ai pas à craindre qu'une façon de fantôme s'interpose entre mon bonheur et moi, prenne ma place, ou m'expulse en quelque sorte de ma propre existence ?
— 11 faut surtout vous dire et vous redire, Monsieur, que ce que vous redoutez n'est pas possible. Il faut vous pénétrer, vous imprégner de cette conviction. Il faut chasser toute inquiétude. Il faut vous persuader que vous avez rêvé, et que le cauchemar est chassé. Vous entendez bien, vous persuader intimement, absolument. Vous venez me consulter à une heure de votre existence où il est difficile de reculer. C'est demain, vous m'avez dit demain ?
— Demain, à onze heures, mairie du II'' arrondissement... A midi, à Saint-Roch...
Le docteur restait songeur, cherchant, hésitant, se mordant les lèvres.
Il avait deviné le trouble de cette âme en détresse, Teffarement de cet esprit. Il se sentait devant un abîme.
Maître d'une destinée humaine, il avait le droit de vie et de mort. Un mot, un seul devenait une sentence.
— Demain !... dit-il. Et cette jeune fille vous aime ?
— Profondément, j'en suis sûr. Comme je l'aime moi-même.
Alors, lentement, le médecin prononça :
— Mon Dieu, Monsieur, vous seriez venu me consulter, il y a deux mois, je vous aurais conseillé de réfléchir, je vous aurais mis en
L'OBSESSION ig
observation, et mon opinion eût été bientôt nette. Mais vous venez, à l'heure où il s'agit du bonheur et aussi de la réputation d'une jeune fille, m'interroger en m'affirmant que votre médecin, qui, lui, vous a étudié, soigné, vous déclarait guéri... Vous m'embarrassez... Étiez-vous déjà fiancé quand le docteur Burke est mort?
— Non...
— A-t-il eu vos .confidences lorsque votre amour pour la jeune fille que vous devez épouser est né ?
— Oui, docteur. Et comme je lui exprimais mes troubles, une angoisse toute naturelle, je vous ai dit qu'il m'avait rassuré. Une existence certaine, une affection profonde, un métier que j'aime... Il croyait fermement que je pouvais braver l'avenir et que le passé, l'odieux passé, est en effet le passé...
— Je le souhaite, fit M. Chardin.
Il ajouta bien vite. André Fortis étant devenu légèrement pâle :
— Et je le crois, puisqu'il l'a dit. L'excellent docteur Burke n'était pas le premier venu.
— Alors ? demanda le peintre, dont la voix s'étranglait en posant la question.
— Alors entre le scandale certain, d'où peut naître quelque malheur irréparable...
— Certain aussi, docteur. Oui, si vous me
2^ LOBSESSION
dites de ne pas me marier demain, je rentre chez moi, j'écris ma lettre d'adieu, et je me tue ce soir.
— Ce serait une bêtise, fit le médecin. Mais ce sont les bêtises qu'on fait toujours dans la vie avec le plus d'empressement. Je vous disais qu'entre un malheur — et la bêtise en serait un qui ouvrirait peut-être la porte à beaucoup d'autres — entre un malheur et un aléa ou, ce qui vaut mieux, une espérance, il faut choisir la solution la moins tragique. Vous allez me donner votre adresse. Quoi qu'il arrive, vous reviendrez me voir et vous pourrez, au besoin, jeter sur le papier, pour moi — pour moi seul, bien entendu — vos sensations, vos inquiétudes si vous en avez, si vous prévoyez le réveil de cet Autre comme vous dites, s'il reparaît dans votre existence, ce que je ne crois pas — vous entendez, regardez-moi bien - — (et le docteur enfonçait comme un bistouri son regard dans les prunelles du jeune homme) — ce que je ne crois pas (il appuyait sur les mots impérativement, les dictait comme un ordre), ce que je ne crois pas, vous accourrez, tout de suite, nous aviserons ! Et nous serons les maîtres de la situation !
— Vraiment ? dit André Fortis comme dans un cri d'affranchissement.
— Vraiment ! fit M. Chardin avec fermeté.
— Ah! docteur, docteur, docteur!... Vous me sauvez la vie !
— J'en suis persuadé. Vous êtes capable d'avoir déjà chargé votre revolver.
Le peintre eut un petit rire nerveux et comme effrayé — non de son acte — mais d'être deviné ainsi, sûrement.
— Oui, dit-il, c'est vrai ! Que voulez-vous ? J'adore ma fiancée. La perdre me paraît une chose impossible. Je ne peux pas me résigner à la perdre. Qu'est-ce qu'un bout de plomb dans la tête ?
— Soyez certain que ce n'est pas un remède, dit le docteur Chardin.
Il s'était levé, tendait la main au jeune homme :
— Allons ! Et confiance !
— Et merci, docteur 1
Puis, André Fortis faisant le geste de déposer sur un coin du bureau les honoraires du docteur, M. Chardin l'arrêta :
— Non, non. Plus tard. Il s'agit ici d'une cure. Nous réglerons cela quand je vous dirai qu'elle est achevée. Et c'est vous, oui, vous, à l'heure voulue, qui me direz qu'elle l'est...
— Ah ! docteur! répéta le jeune homme. Il y a quelque chose de plus admirable que l'artiste qui vend l'illusion de la couleur et du rêve, c'est l'homme de science qui donne du bonheur»
— Tiens, fit le médecin. Je retiens le mot : marchand de bonheur. C'est un titre. Eh bien ! soyez heureux, je vous le souhaite, monsieur Fortis. Et dites-vous : je suis heureux, comme vous vous répéterez : je suis guéri. Se croire ce qu'on veut être, c'est peut-être la seule façon assurée d'avoir ce qu'on souhaite.
André Fortis descendit allègrement l'escalier du docteur et, regardant le boulevard, fit sonner joyeusement ses talons sur l'asphalte. Il marchait droit devant lui, la tête haute, aspirant l'air à pleins poumons. La vie lui semblait meilleure, ou plutôt devenait possible. Les feuilles sèches tombées des platanes couraient devant lui, rapidement, pareilles à des messagères de joie. Il y avait, au fond de l'horizon, dans la teinte d'un gris de perle de novembre, des coins de ciel bleu, d'un bleu tendre à la Corrège, qui s'ouvraient comme des yeux de femmes. Du soleil apparaissait, puis disparaissait, animant les toits d'ardoises et les hautes maisons blanches. Et le temps était très doux, printanier, un de ces temps de mélancolique été de la Saint-Martin, où les paysages et les êtres ont la joie déjà blessée des choses qui vont finir.
Et c'était, au contraire, pour André Fortis une joie commençante. Il avait pris avec anxiété, deux heures auparavant, l'ascenseur
VOBSESSION 23
qui devait le monter à l'appartement du docteur Chardin, et, la consultation achevée, il venait en descendant de poser sur le tapis des pas de conquérant victorieux ou de prisonnier affranchi.
La vie lui paraissait belle, les passants lui semblaient joyeux. Sur son socle, Shakspeare debout — Shakspeare, le poète des profondes amours et des tristes folies — avait l'air de lui dire : Rejette au loin le Doute qui tue, répète-toi à toi-même le contraire de la parole d'Hamlet : Espère et vis !
Vivre ? Le peintre ne demandait qu'à vivre. Le sang de la jeunesse battait ardemment dans ses veines. Les visions de l'art lui donnaient de beaux rêves. Les paysages étaient pour lui comme de vivantes poésies qu'il fixait sur la toile avec une joie de créateur, printemps qui souriaient de toutes leurs blancheurs ou larmes d'automnes, avec leurs pluies de feuilles d'or. Comment ! Il avait devant lui un avenir de gloire et brusquement, comme un voleur de nuit se glissant en son être, un autre, V Autre, viendrait lui arracher tous ses rêves, substituer des pensées nouvelles à sa propre pensée, arrêter net cette vie qui s'ouvrait triomphante, heureuse. Une sorte d'étranger se glissait en lui et devenait lui. André endossait comme un costume, une per-
24 rOBSESSION
sonnalité nouvelle, et dans ce costume il se sentait étouffer, éperdu comme dans une armure de fer, trop étroite et trop lourde !
Et le docteur Chardin venait de lui dire là qu'on pouvait secouer le joug de l'intrus, briser cette armure morale aussi pesante que les instruments de torture dans lesquels on enfermait les patients autrefois ! Le médecin avait, d'un mot, rendu au désespéré ce prétexte de vivre : l'espérance ! André Fortis, joyeux, remerciait mentalement le ciel, les arbres, les feuilles, tout le cadre de son bonheur, de s'associer à cette ivresse de forçat évadé.
Oui, si la sentence de Chardin eût été tout autre, il avait résolu de mourir. Plutôt que d'écrire à M"^ de Jandrieu qu'il renonçait pour des raisons inexplicables, à l'honneur et à la joie de l'épouser, il se serait logé une balle dans la tète. Ce n'était pas tentation impulsive du suicide, c'était une résolution prise après réflexion, l'acte mûri d'un homme qui ne sait comment sortir d'une position fausse. Et, Dieu soit loué, il en sortait tout naturellement ! La jeune fille qu'il aimait deviendrait demain sa femme, et le docteur Chardin avait, comme le docteur Burke, déclaré que V Attire pouvait être chassé, expulsé, consigné ou cloué au seuil de la maison heureuse comme un hôte importun, comme un oiseau de mauvais augure.
Épouser M"*" de Jandrieu ! C'était pour André l'union souhaitée. Un roman qui, dans sa tendresse, eût été le plus simple et le plus banal du monde, si la terreur de l'affreux lendemain n'eût pas été tapie au fond, pareille à une angoisse vivante assise au foyer. André Fortis avait rencontré M"^ de Jandrieu à Trouville. Un ami le présentait aux parents, le père, vieux gentilhomme, général retraité, qui avait été riche autrefois et dont les terres, les vignes ravagées, ne valaient plus aujourd'hui ce qu'elles valaient jadis ; la mère, charmante femme souriante, timide et pieuse, qui adorait son unique enfant, sa fille, et avait pris soin de façonner cette âme. Et le hasard des promenades, les promiscuités de la table d'hôte, les parties de tennis, les causeries d'abord rapides, puis, l'espèce d'intimité de la plage succédant aux saluts et aux shakehands des planches^ tout avait rapproché peu à peu, dans cette demiliberté des villes d'eaux, les jeunes gens dont les rencontres, sous l'œil de M. et M*"® de Jandrieu, n'avaient rien ôm flirt banal, et devenaient au contraire une affection grave et profonde.
André avait mis d'ailleurs une discrétion absolue dans ses rapports et l'inquiétude qu'il ressentait de son état lui imposait une réserve anxieuse. Mais, comme si l'influence de M"* de
Jandrieu eût été sur lui spécialement calmante, très douce, il n'avait jamais éprouvé, chose extraordinaire, près d'elle, aucune de ces angoisses qui l'étreignaient autrefois, aucune terreur de la venue de l'Autre, Le bon regard clair de Cécile de Jandrieu lui donnait la sensation d'un lac limpide dont il eût vu le fond. Il le comparait à l'eau bleue du Léman dont les pensées de la jeune fille (il souriait à la préciosité de l'image) étaient les cygnes.
Elle était grande, mince, jolie, très blonde, le nez mince et les oreilles roses, avec une grâce alanguie de miss anglaise. La mère de M. de Jandrieu était Irlandaise. Ame d'artiste, musicienne, elle était peintre aussi — oh ! sans prétention — et ce goût, une passion pour l'aquarelle, l'avait rapprochée de Fortis. Elle avait particulièrement admiré au Salon dernier le Ruisseau des Vatcx de Cernay, où le paysagiste avait mis une impression si profonde de mélancolie, l'eau fuyant parmi les roches, dans les arbres tristes, comme la vie parmi les duretés quotitiennes. Du moins Cécile avait-elle vu cela dans cette toile. En un paysage on aperçoit surtout ce qu'on porte en soi.
Et, assez timide, comme sa mère, M"^ de Jandrieu avait soumis ses aquarelles à Fortis.
C'était mieux qu'un talent d'amateur qui apparaissait là dans ces études du bord de la mer, des études variées de coin de plages oude villes — au hasard des voyages, — des solitudes de Port-Royal, des déserts de la Crau, le pays de Mireille, des canaux de Venise, l'idéale patrie de Ziem. Et en critiquant, comme le professeur appréciant et corrigeant dans l'atelier les esquisses des élèves, ces aquarelles de la jeune fille, André Fortis échangeait avec elle des idées, des souvenirs, des sensations éprouvées devant ces visions réalisées là; quelque coucher de soleil sur la lagune, quelque bois d'oliviers gris en terre de Provence.
La nature et ce qu'elle inspire, est comme une pierre de touche qui rapproche les âmes. Il se trouvait que les deux jeunes gens sur bien des points avaient des idées communes, et que bien souvent, les mêmes paysages, les mêmes heures du jour, rayonnantes ou mélancoliques, avaient inspiré à ces deux êtres qui ne seconnaissaientpas encore lesmêmes réflexions. A cet endroit elle avait pensé ce qu'à cette même place il avait pensé lui-même. C'était tout simple, et cela leur paraissait étrange. A la fois étrange et charmant.
Une sympathie naissait ainsi. M"® de Jandrieu trouvait chez l'artiste une sorte de guide exquis, des idées nouvelles qui la touchaient,
cette fraternité d'admiration qui mène à la confiance attendrie. Chez André, c'était de l'amour. Un amour fait de joie rayonnante et d'inquiétude. Car il avait beau se dire que ces espèces d'apparitions d'un être inconnu dans sa vie, ce dédoublement de son « moi » qui Tavait autre fois saisi, et par deux fois dans son existence, toute cette fantasmagorie malheureusement trop réelle appartenait au passé, était le passé, le souvenir et l'appréhension de cette étrange névrose lui revenaient non pas précis, mais avec les vagues et pénibles images qui vous suivent, après le réveil, lorsque le cauchemar dissipé laisse encore le cerveau malade, comme un mauvais repas laisse la bouche amère.
Il se souvenait de la première atteinte de ce mal bizarre. A quinze ans, un jour de fête, en sortant d'un concert où les malédictions du Maiifred de Schurîiann, les voix démoniaques ou divines de la partition byronienne avaient mis ses nerfs en mouvement, sa sensibilité à fleur de peau, il ressentait une douleur aux tempes, des éblouissements lui passaient devant les yeux. Engourdi, sommeillant à demi, il suivait ses camarades sans dire un mot puis, après quelques minutes de cette somnolence, ses paupières se relevaient, une expression toute nouvelle emplissait ses yeux de flammes,
VGDSESSION 29
et il tenait à ses amis des propos qui les étonnaient, qui étaient tout autres que ceux de la matinée, de Theure précédente. Il était devenu un autre en effet, réellement et visiblement un autre. Et son père vivant alors, appelait le professeur Charcot, puis le docteur Adam Burke vieil ami de la famille, et leur demandait :
— Mon fils est-il fou ?
Il n'était pas fou. L'accès prenait fin après quelques jours et André redevenait lui-même. Les médecins avaient l'un et l'autre prononcé le même nom, diagnostiqué la même affection. C'était le cas de tout à l'heure rappelé à Fortis par le docteur Chardin. La double conscience de Félida, venant d'une double existence, normalement ou en condition seconde, — le mot était du docteur Azam, — cette double conscience se partageait aussi l'être, le corps et le cerveau d'André.
Il y avait — sans maladie mentale — un dédoublement singulier, incroyable, qui intéressait Charcot et que Burke essayait de guérir. Le médecin croyait même fermement l'avoir guéri et M. Fortis, le père avait eu la consolation de mourir avec l'assurance de savoir son fils délivré de cette menace, lorsqu'à l'âge d'homme André retombait par trois fois sous la griffe de la maladie. Par trois fois, il avait senti ses tempes se serrer, vu les éclairs pré-
curseurs devant ses yeux, éprouvé la somnolence presque agréable, comme enveloppante et berceuse qui le conduisait, le faisait en quelque sorte glisser au sommeil.
Par trois fois il avait été « un autre » vivant d'une vie inattendue sous le même nom et avec le même visage. Oui, ce phénomène fantastique s'était produit. André, pour fuir les regards de ses amis, avait fait en Italie un voyage, emportant sa boîte à couleurs et ses pinceaux ; — et, espèce de somnambule, continuant son rêve pendant des mois, il prenait des notes, des croquis, achevait des tableaux dans cet état anormal dont pas un compagnon de voyage, pas un guide de musée, pas un étranger ne pouvait soupçonner Texistence, Tintelligence, la parole, le raisonnement — mais un raisonnement nouveau, très différent des opinions habituelles de Tartiste — étant parfaitement intacts.
Et il se produisait ce résultat, qui paraîtrait incroyable, ferait crier à l'absurde ou à la mystification, si la science n'était point là pour affirmer la réalité même du mystère et constater l'improbable : André Fortis, réveillé de cette espèce de rêve annihilatoire, lisait sur ses carnets, trouvait dans ses cartons, regardait sur ses toiles des pensées, des notations, des paysages, qui étaient de lui, toiles et idées
nées de ses préoccupations et de son travail et qu'il ne connaissait pas.
Et tout ce qu'il avait pensé, cherché, trouvé pendant ces entr'actes de sa personnalité, le comblait d'étonnement, le stupéfiait.
Car — la toute-puissante nature a de ces ironies — rien n'était plus différent que l'art et les réflexions d'André Fortis pendant les périodes distinctes de sa double vie. L'Autre était excessif, emporté vers toute nouveauté, paroxyste, et secoué de fièvre. La douceur, au contraire un peu mélancolique du jeune homme était le charme de son geste, de sa voix, de son regard.
C'était cette douceur qui avait lentement séduit M"* de Jandrieu, inspiré confiance au général et à la mère. Une douceur qui semblait du reste, être devenue le caractère même, l'unique façon d'être du jeune peintre. Douceur qui se retrouvait estompée comme un léger brouillard argenté, dans des œuvres d'habitudes : visions paisibles qui parfois, sans pastiches et sans recherche, égalaient les soirs paisibles des villages, des plaines, des collines boulonnaises de Cazin. Et la tristesse qu'éprouvait André en songeant à son état, à la menace de cette confiscation de sa personnalité par un autre, s'était fondue — couche de neige cachant des tendresses de primevères
— SOUS le regard et Tinfluence de la jeune fille.
D'abord timide, hésitant, André s'était laissé aller à la confiance. Il n'espérait plus, traversant la vie comme un homme qui serait menacé d'être forcé, de temps à autre, à se laisser écrouer dans une prison. Et voilà qu'une rencontre d'été, le sourire d'une enfant, la caresse d'une voix de femme, lui rendaient une espérance. Vite, il consultait le docteur Burke.
— Puis-je me marier? Suis-je fou?
— Vous n'êtes pas un fou. Vous êtes, mon cher enfant, un malade. Et, la condition seconde que vous avez traversée ne réapparaissant plus, vous êtes un malade guéri.
— Guéri ? Vous l'affirmeriez ? Vous me le jurez?
— Je ne jure pas, moi, je crois. Je crois fermement. Et surtout je vous ordonne de croire. Vous êtes vous. Votre personnalité vous appartient. Vous êtes libre.
C'était un peu l'ordonnance, l'ordre du docteur Chardin.
— Libre d'aimer, de réussir, d'être époux, d'être père ? demandait André.
— Libre de votre destinée, avait répondu le docteur Burke dans toute la plénitude de sa conscience et de sa confiance.
Alors André s'était laissé aller sans résis-
LOBSESSION 33
tance à son amour pour Cécile. Il lui semblait en effet que rien ne pouvait désormais troubler sa quiétude, foudroyer sa joie. Il se sentait jeune, bien portant, plein de foi, riant à l'avenir. Le coup d'œil du docteur Burke n'était pas de ceux qui peuvent faiblir. Et, encouragé par M*"® de Jandrieu, il demandait, il osait demander après une dernière entrevue avec le docteur, — la main de Cécile.
Les fiançailles duraient depuis trois mois, André ayant loué à Ville-d'Avray un atelier pour se trouver plus près des Jandrieu qui, au retour de Trouville, passaient les premières semaines d'automne à Marnes. La mort soudaine du docteur Burke, emporté par une embolie, avait un moment terrifié le jeune homme. Il aimait profondément le vieux médecin qui l'avait soigné tout petit. Et puis, M. Adam Burke était le confident de ses angoisses, le maître impératif qui lui enjoignait d'espérer, de croire. En le perdant, André perdait le grand appui cordial de son existence et la détresse, une détresse éperdue, un moment s'empara de son esprit. Il se sentait de nouveau environné de nuit. Les Chœurs de Manfredj aux sonorités sataniques, lui revenaient comme des échos d'un sinistre au-delà. Il avait devant lui le spectacle de V Autre. Un regard, un sourire de Cécile chassaient ces
VOBSESSION
oiseaux de nuit. Et puis il se rappelait, se répétait les paroles du vieil ami :
— Je vous ordonne de croire. Vous êtes libre. Vous êtes vous !
Le docteur mort lui parlait encore.
Il croyait, il espérait. Il rêvait. Il se laissait bercer, entraîner par l'amour et la vie. Tout avait disparu, tout était vain, tout était mort. Il n'aurait qu'à aimer et à être aimé.
Puis, au dernier moment, le doute et l'épouvante l'avaient pris. Demain il épouserait M"* de Jandrieu, demain, Cécile, cette g-râce, cette candeur, lui appartiendrait. Il sourirait à ce visage de vierge. Il emporterait vers Tinconnu cette jeune fille qui, du fond de l'âme, lui avait dit, la veille, en tendant son front au baisex : « Toute ma vie est à vous et je suis bien heureuse ! » Demain ? L'angoisse atroce l'étreignait encore à cette pensée et il avait la peur du cercle de fer le serrant aux tempes.
Alors il pensait au docteur Chardin. Il se rappelait ce que Burke lui en avait dit : Un maître. Le Maître.
Il se précipitait chez le médecin comme vers une espérance suprême. Avait-il le droit de condamner une créature exquise comme Cécile à vivre désormais avec un être marqué d'une indélébile tare ? Burke, en son affection, ne s'était-il pas trompé ? Le médecin, pour
sauver ou essayer de sauver un homme, u'avait-il pas menti en disant : « Vous êtes libre ! » Cette liberté ne devait-elle pas conduire à une déception, à une révélation sinistre, aboutir à la démence?
Et, dans le doute effaré de sa pensée, il songeait à cette famille joyeuse et loyale, à ce père ému à l'idée de voir sa fille partir, à la mère souriante, résignée, à la jeune fille qui regardait à son doigt la bague de mariage et essayait la robe blanche du lendemain ! Son parti était pris, net et absolu comme une sentence. Si M. Chardin hésitait, lui n'hésitait pas. Sur la robe de mariée, mieux valait une tache de sang que la morsure ou le baiser d'un fou.
Mais voilà que quelques mots du savant illustre rendaient à André, plein de jeunesse, la foi suggérée par le médecin mort. 11 était libre de faire sa vie à sa guise. Il était libre d'espérer. Il espérait. Et les platanes aux feuilles mordues par l'automne lui semblaient, découpant leurs branches déjà grêles sur le ciel d'un bleu d'Italie (il avait vu, Vautre avait vu de ces ciels à Parme) une sorte d'auréole d'or, un nimbe autour des cheveux blonds et du sourire rayonnant de joie de sa fiancée.