SCENE Vil Les .Mêmes moins .MADELEINE
La Supérielre, à Honnis.
— ^Mettez-vous là. mon cher Ilornus, (Hornus s'incline, elle-même s'assied) et venons au fait tout de suite.... (S'adressavt au Conseiller et à sa sœur.) M. le marquis d'Alein, quoi que vous ayez pu lui dire, demeure convaincu qu'on fait parler et a^'ir Madeleine contre sa volonté [mimique indignée d'Estel e); il désire avoir avec elle....
HORXUS.
— Elle seule.
L' Obstacle ir>r>
La Supérieure.
— Un entretien définitif où elle lui signifiera ses sentiments. A cette condition, il se résigne, accepte la rupture et rend les gages d'affection qu'on lui a confiés. Est-ce bien cela, monsieur Hornus?
HORNUS
— Parfaitement.
La Supérieure.
— Il m'a semblé que c'était le moyen de sortir d'une situation délicate, pénible pour tous. ALais avant d'en parler à Madeleine, j'ai voulu avoir votre avis.
Le Conseiller.
— Permettez-moi de vous dire d'abord, madame la Supérieure, combien je regrette de vous voir mêlée à ces tristes débats de famille.
La Supérieure.
— Et pourquoi, monsieur de Castillane Remarquez que j'en suis un peu, de vos deux familles : très ancienne amie de 'M. Hornus. qui représente ici le marquis
i56 L'Obstacle
d"Alein, j"ai eu prcs de moi pendant dix ans Mlle de Rémondy. Je Tai élevée, lui ai tenu vraiment lieu de mère..., il me semble que ma place est toute naturelle dans cet arbitrage familial.
Le Conseiller.
— Si j'ai regretté de vous y voir, madame, c'est que, malgré toute ma déférence, je suis obligé d'opposer un refus formel à ce que vous nous demandez. Cette entrevue n"est pas possible.
La Supérieure.
— Et la raison?
Le Conseiller.
— L'accueil fait à ma sœur l'autre jour. Estelle.
— Vous ne vous imag:inez pas, ma mère.... Une violence.... un délire I... Voyons, monsieur Hornus. vous étiez là; et ma démarche n'avait rien que de naturel, en somme I
Ho:^Nus, ironique, se tournant vers la Supérieure.
— Oh! très naturel: on venait surprendre
ce pauvre g'arçon en plein bonheur, lui annoncer brusquement une rupture dont on ne lui donnait même pas le motif.
Li: Conseiller.
— \'ous nous aviez priés de le taire, le motif.
HORNLS.
— Vous savez bien que vous n'en aviez pas.
Le Conseiller.
— Pourtant, le fait est incontestable. Le père de y\. le marquis d'Alein a été fou, un fou dang-ereux, isolé pendant plus de quinze ans.
HORNUS
— Dès le premier jour, monsieur, nous avons épuisé cette discussion. Oui, la maladie a existé, mais sans hérédité possible, puisque l'enfant....
Le Conseiller, V interrompant.
— Hé, monsieur, l'enfant est aussi déséquilibré que le père.... Si nous prenions tous les actes de sa vie....
i58 U Obstacle
— Je vous défie bien de trouver dans Ui vie de Didier autre cliose que de la bonté, de la vaillance.
Le Conseiller.
— • Voyons, voilà un fils de veuve, un fils unique, qui, pendant son année de service obligatoire et sans le moindre g-oût pour le métier de soldat, part en Tunisie comme volontaire.
Estelle.
— Si cela n'est pas de la fêlure!
Le Conseiller.
— Il fait la campag'ne, on le nomme officier; immédiatement il démissionne.
HORNL'S.
— Puisqu'il n'aimait pas le métier....
Le Conseiller.
— Pourquoi est-il parti?
HORNUS
— On manquait d'entrain dans son régiment. Didier portait un beau nom. il a voulu
donner Icxcmplc. A'ous pouvez appeler cela démence, nous disions héroïsme autrefois.
Estelle.
— Entin, monsieur, depuis deux ans que le marquis d'Alcin habite notre pays, ses excentricités \ sont fameuses. Je ne sais si vous connaissez l'histoire de son g-ardechasse.
HORNUS
— Sautecœur> oui, je la connais.
Le Conseiller, à Li Supérieure.
— Fig-urez-vous, ma mire, une famille de bandits, vermine de prison, braconniers et pillards de père en fils.... Eh bien, c'est un de ces Sautecœur que le marquis vient de prendre pour g-arder ses bois. Est-ce de l'héroïsme cela, monsieur?
HORNLS.
— Ce n'est pas de la folie non plus... essayer de rompre une hérédité de misère et de honte! Utopie si vous voulez; et encore, je n'en suis pas sur.
i6o L'Obstacle
Le Conseiller.
— Je. ne parle pas des duels, des paris extravag-ants.
Estelle.
— A Nice, cette mascarade sous le balcon de sa fiancée..., cet hôtel pris d'assaut devant la foule.
Le Conseiller.
— Un frénétique, un casse-cou, je vous dis.
HORNUS
— Non, monsieur le Conseiller..., un jeune homme!... ce qui devient très rare aujourd'hui.
Le Conseiller.
— Attendez-le un peu, votre jeune homme, vous m'en donnerez des nouvelles.
Estelle.
— Je vous assure, monsieur Hornus, que l'autre jour à Colombières j'ai eu un fou eu face de moi, un fou à faire peur.
L'Obstacle i6i
IIoRNis, souriant.
— -Mais c"cst lamour, cela, ma pauvre demoiselle, l'enrag-emcnt d'un cœur passionné à qui l'on vient d'cnleverce qu"il aime.
Estelle.
— Hé bien, si c'est cela l'amour, c'est effrayant.... Mais je ne veux pas le croire. (Elle se tourne vers la Supérieure.)
La Supérieure, décroisant ses mains avec un bon sourire.
— Ce n'est pas moi qui vous renseignerai.
HoRxus, gaiement.
— Le fait est que nous formons ici un sing-ulier tribunal pour juger ces questions de mariage et d'amour. {A la Supérieure.) Vous qui n'êtes qu'à Dieu, ma mère..., moi, un vieux garçon, très vieux.... Mlle de Castillan qui me paraît tout ignorer de l'existence.
Estelle, indignée.
— .Mais le Conseiller mon frère a été fiancé, lui, marié.
i62 L'Obstacle
HoRxus. bas.
— Et même veuf.
Estelle.
— Je ne lai jamais vu dans un état pareil. Houx us
— En effet, on ne s'imagine pas .Al. le Conseiller....
Le Conseiller.
— Le mariage est pour moi un cng'agement sérieux qui ne comporte pas d'exaltation romanesque. Du reste, il ne s'agit plus de mariag-e ici. La décision de .Mlle de Rémondy est absolue à ce sujet; nous ne nous occupons que du plus ou moins d'opportunité d'une entrevue....
HoRNus, vivement.
— Qu'il est de toute justice de nous accorder.
Le Conseiller.
— Ce n'est pas mon sentiment.
HoRNUS.
— Alors, vous donnez raison à toutes nos
niclîances, puisque vous craig-nez de mettre en présence nos jeunes g-ens.
Le Conseiller.
— Nous sommes au-dessus de vos méfiances.
Estelle, majestueuse.
— A cinq cents pieds au-dessus.
La Supérieure.
— En tout cas, on pourrait toujours consulter .Madeleine.
Le Conseiller, avec liàsitjtion, les lèvres serrées.
- -Madeleine n'est pas majeure et ne saurait agir sans l'assentiment de son tuteur; mais enfin, comme il vous plaira, madame la Supérieure.
La Supérieure, appelant.
— .Madeleine ! Madeleine !
LObstacle