‹ L'occasion; comédie-proverbeChapitre 3 sur 10 · LA COMTESSE . LA BARONNE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE . LA BARONNE

LA BARONNE

Est-il possible , mon Dieu? Vous songez à vous remarier?

LA COMTESSE Et pourquoi non, ma sœur?

la baronne Comment ? vous êtes belle, vous êtes riche, spirituelle, vous avez vingt ans et pas de mari, et vous renoncez de gaîié de cœur à cette indépendance que vous envient toutes dos jeunes femmes.

LA COMTESSE

Baronne, je m'ennuie ! . . .

LA baronne

La belle raison! Qui vousy force? Amusez-vous... vous êtes libre... Quand vous serez remariée vous vous ennuierez par ordre... Ah ! pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas mise à votre place... je n'aurais pas montré votre ingratitude. Certes, monsieur le baron n'est pas embarrassant... il passe sa vie à chercher des simples... mais si peu que l'on ait de mari... cela gène.

LA COMTESSE

Parlez pour vous, ma sœur. Nous diflférons étrangement en pareille matière. Ma liberté que vous vantez si fort, je ne sais ni ne veux en user, etjevousle déclare, j'aime mieux dépendre du caprice même de mon mari... que de la malveillante jalousie de la foule qui m'espionnerait.

LA BARONNE

Je vous ai avertie... je m'en lave les mains comme Piiate... car il paraît que c'est unerésolutioi prise.

yen conviens.

LA BARONNE

Eh ! mon Dieu I avouez-le. , vous avez fait un choix...

LA COMTESSE

Non pas... j'y veux mettre le temps...

LA BARONNE

Âh!

LA COMTESSE

Sans doute. C'est chose grave... puis j'ai le droit d'être difficile... la première épreuve que j'ai faite du mariage...

LA BARONNE

Vor.s vous plaignez... mou frère était l'un des plus jolis hommes de la cour .. charmant, cppiègle, afFectueux.

LA COMTESSE

AfFectue'ix... Oui-dà, pour toutes les femmes sans exception...

LA BARONNE

Il me semble pourtant qu'il vous a beaucoup aimée...

LA COMTESSE {raillant).

Comment doue... Baronne? Mais passionnément !,.. pend nt huit jours... Il n'a jamais depuis, je crois, fait une aussi longue station dans aucun des boudoirs de Versailles... Aussi je n'ai

pas le droit de me plaiudrc... mais avec Tàge ou devient exigeante, ëgoiste... et je compte me montrer Irès-sévèrc sur cet article-là.

LA BARONNE

Mon Dieu ! sa grande jeunesse explique sa légèreté.

LA COMTESSE

Soit 1... Mail l'excuse-t-elle?. .. Je lui ai pardonné du reste, car il m'a appris quelque chose... Je lui dois de savoir qu'un cœur de vingt ans est une hôtellerie... La leçon est bonne et j'en profiterai...

LA BARONNE

Et comment?

LA COMTESSE

Tout simplement en fermant ma porte et mon cœur à cette belle jeunesse.

LA BARONNE

Quelle faute ma sœur ! Quelle faute ! Mais il n'y a qu'eux qui vaillent quelque chose... Leurnaïvf^té qui s'ignore, leur confiance qui s'affirme nous sont de précieux auxiliaires. Un amoureux de trente ans nous donne à vaincre son passé, il faut que nous triomphions de tous ses souvenirs. L'enfant nous voit à travers un pri?me éblouissant. Un regard, un sourire, un serrement d3 main, ne sont pour le premier que les témoignages douteux d'une sympathie à vérifier ; pour l'autre, ce sont d'immenses faveurs qui ouvrent le champ aux plus

beaux rêves... Aussi je vous l'avoue, ma sœur, je me plais à entretenir leurs illusions, elles me flattent et me ravissent.

LA COMTESSE

Eh mon Dieu ! Ravissez-vous tout à l'aise...

LA BARONNE

Riez, comtesse, riez... mais vous ne pourrez du moins me contester qu'à cet âg^i seul on a encore du respect pour la foi jurée.

LA COMTESSE

Je ne conteste pas.. Je cite... Votre frère, mon trup aimable mari av;tit juré...

LA BARONNE

Oh! mon frère...

LA COMTESSE

Votre frère était sans doute une exception unique à votre règle... exception dont j'ai profité... merci bien!.. «

LA BARONNE

Mais enfin...

LA COMTESSE

Enfin, si vous tenez à ce que je légitime mou antipathie pour vos clients les jouvcncianx, je vous dirai qu'ih ignorent ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent... Ils sont charmants quand ils viennent s'agenouiller à nos pied?.... mais ce n'est pas nous qu'ils aimant, c'est l'amour lui-même. Leur cœur ne sa't ni choisir ni discerner; aussi toute

L OCCASIOX 1 5

iiivinité lui est bouue, qui reçoit soa homm.ige... Ils jotier.t de l'amour comme on joue de la viole... Ts f ).it cliauter à leur inslrumeut de ravissantes et fraîches méîo'lies^ je vous l'accorde, mais ils sont toujours prêts à recommencer le concert dès qu'ils renconlrcnt un auditeur complaisant.

LA BARONNE

Permettez... cela dépend de nous... si le musicien nous plaît, sachons le séduire.. . Coifîsquonsle, lui et sa musique. .. C'est cho5e facile, quand ou a vos yeux.. . et dès qu'jl verra un but à sa chanson, il abdiquera de lui-même son innocent égoï me et ne songera plus qu'à vous charmer... avec une nature docile, c'est affaire de quelques leçons...

LA COMTESSE

Pourquoi pas leur enseigner aussi la philosophie et la tactique.., c'est un métier de régent qui répugne cela...

LA BARONNE

Ouais! ma sœur... vous ne savez ce que vous dédaignez. .. ce sont douces leçons à douu'^r comme à recevoir, et dont tout élève garde un reci'nnaissant souvenir.

LA COMTESSE

Le professeur aussi, sans doute ; grand bien lui fasse 1 . .

1 6 l'occasiox

la baronne.

Mais enfin. .. ce mari... vous le cherchez?

N'ohl Je l'attends...

LA BARONNE

Et VOUS comptez sur le basar.J ?

LA COMTESSE

Uniquement.

LA BARONNE

El sur votre étoil»^... mais jusque-là?

LA COMTESSE

Jn.^que-là... y. regarde pour me distraire se dérouler comme dans une lanterne magique la procession de mes amoureux... J'écoute ceux qui savent être gais et je fuis les pleurards. LA BARONNE.

Fort bien 1 mais en est-il, dites-moi, que vous ayez distingués parmi ceux qui vous fout la cour?

LA COMTESSE

Halte-là I bironue... c^.ux qui me fout la cour, je les déteste tous... La roiir , voilà en vérité, ce que je ne puis tolérer. .. Netes-vous pas démon avis par hasard ?

LA BARONNE

Comment!

LA COMTESSE

Un homme qui nous fait la cour, mais c'est une P''ste que nous devrions fuir, un ennemi de i;olre

r«'po3 dont nous devrions mettre la tête à prix...

Par (xemplc !

LA COMTESSE

Mais songez donc , baronne, qu'il nous est impossible de faire un pas sans le rencoatrer, une question s:in5 (pie sa voix s'élève pour répondre; il nous impose son amour parasite et son officieuse tendresse. Émeltons-noi:s un désii? vite, il s'offre pour le satisfaire; un avis? il s'y range aussitôt, si absurde que nous le chercbions à plaisir. Pourlu', toutes nos toilettes sont charmantts et d'un goût exquis ; toutes nos actions sont nobles et dignes d'enthousiasme; nos moindres paroles, remplies de finesse et dénotant un esprit rare!-.. Ce n'est plus un homme, c'est un encensoir !... un point d'admiration !

LA BARONNE

Mais jamais on n'a traduit ainsi les soins délicats d'un galant homme. . .

LA COMTESSE

Ces soins exagérés me mettent au supplice, moi, ils m'énerveut, ils m'irritent; je ne puis respirer dans cette atmosphère fade delouauges monotones et sans cause... J'ai en horreur tous ces automates qui m'ont déjà récité tant de fois leur éternel et insi^iide rôle. . . Aussi quand j'en ai à mes côtés, là,

autour de moi, deux ou trois, je v rrais avec bonheur eutrer mon plus cruel enuemi dans l'espoir de trouver enfla un contradicteur.

LA BARONNE {se récriant).

Mais cVsl de l'injuslice! c'est de la cruauté! mais c'est de l'anthropophagie, com'esse! et vous méritent z que toute l'espèce humaine vous entendît.

Vous le prenez bien à cœur.

LA BARONNE

C'est qu'aussi cela crie vengeance. Le bouireau est-il bien venu de se plaindre que le pendu ne chante pas quand il a la corde au cou? Vous leur faites perdre l'esprit et vous voulez qu'ils vous amusent. Mais ne vous y trompez pas, ma sœur, le véritable amour est rarement de sang-froid. La présence d'esprit manquera toujours à un homme que la passion domine, et pour ma part, un amoureux que je ne réussirais pas à dcooncorter et qui riposterait imperturbablement à toutes mes boutades par une phrase s[iiritueUi', ne m'inspirerait qu'une confiance à peu près nulle. Aussi, quand des gens d'esprit, de l'esprit le plus fin et le plus délicat, en viennent auprès de vous à s'exprimer parfois absolument comme ferait un sot, vous devriez leur en savoir gré.

LA COMTESSE

Leur savoir gré de m'tnnuyer?... Vous vous mo-

quez, je pense. S'ils ont de l'esprit comme vous ditt^s... qu'ils le montrent. Poniquoi abdiquent-ils auprès de moi? S'ils veulent me plaire eufin, qu'ils sachent me charmer. Mais non ! La plupart du temps ils restent mueis, plongés dans une contemplation extatique qui ressemble à de l'ébahissement, et s'il sortent de leur silence, ou est encore contraint de le regretter, car c'est pour vous accabler de leur banalité passionnée.

LA BARONNE

Eh bieu 1 En vérité je vous plains... Oui, tout cela est pitoyable, mais je ne m'en étonne pas... Vous n'êtes pas en état de grâce, voilà tout !

En état de grâce ?

LA BARONNE

Eh oui ! C'est la cause de votre indifférence ; on parle autour de vous une langue qui vous est inconnue. Pour la comprendre, il faut être initié, et la curiosité vous manque à cet endroit. Sans doute il ne s'est pas encore rencontré sur votre chemin une nature assez sympathique pour éveiller eu vous le goût de cttte science... Mais cela viendra, ma ?œur, et alors ce qui vous paraît maintenant vide de sens sera gracieux et délicat à vos yeux ; ces phrases ampoulées charmeiont votre oreille comme une douce musique, le silence même ces-

sera de vous peser et vous lirez des poèmes dans un regard.. .

LA COMTESSE

Grâc<^, baronne, grâce ! ne me condamnez pa« si durement. Je vais rêver de vos prédiclions.

LA BARONNE

Eu dépit de ce petit air railleur, je vous y attends.

LA COMTESSE

Soit! mais jusque-là permettez à mou inexpérience de préférer l'iioname aimable à l'homme amoureux.

LA BARONNE

Bab! combien en avez-vous rencontré d'hommes aimables à ce compte ; vous leur défendez la galanterie qui est la politesse du cœur. Il n'y en a certes pas deux à la cour qui sachent être aimables sans y recourir.

LA COMTESSE

Quelle erreur ! je puis vous citer d'abord le duc de Vincuil...

LA BARONNE

Un égoïste à double face, bienveillant par système et médisant par calcul... spirituel, j'en conviens...

LA COMTESSE

Puis mon cousiu, le marquis de Thémines.

LE MARQUIS {paraissant au fond). .

Tiens on parle de moi, ici !

LA BARONNE

Thémine?, un mauvais sujet, un faf, toujours «i sûr de son succès qu'il n'est jamais plus tranquille qu'auprès de la femme dont il prétend se faire aimer. C'est un affreux libertiu... N'importe! il est charmant, je l'avoue.

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