LA COMTESSE . LA BARONNE
LA BARONNE
Est-il possible , mon Dieu? Vous songez à vous remarier?
LA COMTESSE Et pourquoi non, ma sœur?
la baronne Comment ? vous êtes belle, vous êtes riche, spirituelle, vous avez vingt ans et pas de mari, et vous renoncez de gaîié de cœur à cette indépendance que vous envient toutes dos jeunes femmes.
LA COMTESSE
Baronne, je m'ennuie ! . . .
LA baronne
La belle raison! Qui vousy force? Amusez-vous... vous êtes libre... Quand vous serez remariée vous vous ennuierez par ordre... Ah ! pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas mise à votre place... je n'aurais pas montré votre ingratitude. Certes, monsieur le baron n'est pas embarrassant... il passe sa vie à chercher des simples... mais si peu que l'on ait de mari... cela gène.
LA COMTESSE
Parlez pour vous, ma sœur. Nous diflférons étrangement en pareille matière. Ma liberté que vous vantez si fort, je ne sais ni ne veux en user, etjevousle déclare, j'aime mieux dépendre du caprice même de mon mari... que de la malveillante jalousie de la foule qui m'espionnerait.
LA BARONNE
Je vous ai avertie... je m'en lave les mains comme Piiate... car il paraît que c'est unerésolutioi prise.
yen conviens.
LA BARONNE
Eh ! mon Dieu I avouez-le. , vous avez fait un choix...
LA COMTESSE
Non pas... j'y veux mettre le temps...
LA BARONNE
Âh!
LA COMTESSE
Sans doute. C'est chose grave... puis j'ai le droit d'être difficile... la première épreuve que j'ai faite du mariage...
LA BARONNE
Vor.s vous plaignez... mou frère était l'un des plus jolis hommes de la cour .. charmant, cppiègle, afFectueux.
LA COMTESSE
AfFectue'ix... Oui-dà, pour toutes les femmes sans exception...
LA BARONNE
Il me semble pourtant qu'il vous a beaucoup aimée...
LA COMTESSE {raillant).
Comment doue... Baronne? Mais passionnément !,.. pend nt huit jours... Il n'a jamais depuis, je crois, fait une aussi longue station dans aucun des boudoirs de Versailles... Aussi je n'ai
pas le droit de me plaiudrc... mais avec Tàge ou devient exigeante, ëgoiste... et je compte me montrer Irès-sévèrc sur cet article-là.
LA BARONNE
Mon Dieu ! sa grande jeunesse explique sa légèreté.
LA COMTESSE
Soit 1... Mail l'excuse-t-elle?. .. Je lui ai pardonné du reste, car il m'a appris quelque chose... Je lui dois de savoir qu'un cœur de vingt ans est une hôtellerie... La leçon est bonne et j'en profiterai...
LA BARONNE
Et comment?
LA COMTESSE
Tout simplement en fermant ma porte et mon cœur à cette belle jeunesse.
LA BARONNE
Quelle faute ma sœur ! Quelle faute ! Mais il n'y a qu'eux qui vaillent quelque chose... Leurnaïvf^té qui s'ignore, leur confiance qui s'affirme nous sont de précieux auxiliaires. Un amoureux de trente ans nous donne à vaincre son passé, il faut que nous triomphions de tous ses souvenirs. L'enfant nous voit à travers un pri?me éblouissant. Un regard, un sourire, un serrement d3 main, ne sont pour le premier que les témoignages douteux d'une sympathie à vérifier ; pour l'autre, ce sont d'immenses faveurs qui ouvrent le champ aux plus
beaux rêves... Aussi je vous l'avoue, ma sœur, je me plais à entretenir leurs illusions, elles me flattent et me ravissent.
LA COMTESSE
Eh mon Dieu ! Ravissez-vous tout à l'aise...
LA BARONNE
Riez, comtesse, riez... mais vous ne pourrez du moins me contester qu'à cet âg^i seul on a encore du respect pour la foi jurée.
LA COMTESSE
Je ne conteste pas.. Je cite... Votre frère, mon trup aimable mari av;tit juré...
LA BARONNE
Oh! mon frère...
LA COMTESSE
Votre frère était sans doute une exception unique à votre règle... exception dont j'ai profité... merci bien!.. «
LA BARONNE
Mais enfin...
LA COMTESSE
Enfin, si vous tenez à ce que je légitime mou antipathie pour vos clients les jouvcncianx, je vous dirai qu'ih ignorent ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent... Ils sont charmants quand ils viennent s'agenouiller à nos pied?.... mais ce n'est pas nous qu'ils aimant, c'est l'amour lui-même. Leur cœur ne sa't ni choisir ni discerner; aussi toute
L OCCASIOX 1 5
iiivinité lui est bouue, qui reçoit soa homm.ige... Ils jotier.t de l'amour comme on joue de la viole... Ts f ).it cliauter à leur inslrumeut de ravissantes et fraîches méîo'lies^ je vous l'accorde, mais ils sont toujours prêts à recommencer le concert dès qu'ils renconlrcnt un auditeur complaisant.
LA BARONNE
Permettez... cela dépend de nous... si le musicien nous plaît, sachons le séduire.. . Coifîsquonsle, lui et sa musique. .. C'est cho5e facile, quand ou a vos yeux.. . et dès qu'jl verra un but à sa chanson, il abdiquera de lui-même son innocent égoï me et ne songera plus qu'à vous charmer... avec une nature docile, c'est affaire de quelques leçons...
LA COMTESSE
Pourquoi pas leur enseigner aussi la philosophie et la tactique.., c'est un métier de régent qui répugne cela...
LA BARONNE
Ouais! ma sœur... vous ne savez ce que vous dédaignez. .. ce sont douces leçons à douu'^r comme à recevoir, et dont tout élève garde un reci'nnaissant souvenir.
LA COMTESSE
Le professeur aussi, sans doute ; grand bien lui fasse 1 . .
1 6 l'occasiox
la baronne.
Mais enfin. .. ce mari... vous le cherchez?
N'ohl Je l'attends...
LA BARONNE
Et VOUS comptez sur le basar.J ?
LA COMTESSE
Uniquement.
LA BARONNE
El sur votre étoil»^... mais jusque-là?
LA COMTESSE
Jn.^que-là... y. regarde pour me distraire se dérouler comme dans une lanterne magique la procession de mes amoureux... J'écoute ceux qui savent être gais et je fuis les pleurards. LA BARONNE.
Fort bien 1 mais en est-il, dites-moi, que vous ayez distingués parmi ceux qui vous fout la cour?
LA COMTESSE
Halte-là I bironue... c^.ux qui me fout la cour, je les déteste tous... La roiir , voilà en vérité, ce que je ne puis tolérer. .. Netes-vous pas démon avis par hasard ?
LA BARONNE
Comment!
LA COMTESSE
Un homme qui nous fait la cour, mais c'est une P''ste que nous devrions fuir, un ennemi de i;olre
r«'po3 dont nous devrions mettre la tête à prix...
Par (xemplc !
LA COMTESSE
Mais songez donc , baronne, qu'il nous est impossible de faire un pas sans le rencoatrer, une question s:in5 (pie sa voix s'élève pour répondre; il nous impose son amour parasite et son officieuse tendresse. Émeltons-noi:s un désii? vite, il s'offre pour le satisfaire; un avis? il s'y range aussitôt, si absurde que nous le chercbions à plaisir. Pourlu', toutes nos toilettes sont charmantts et d'un goût exquis ; toutes nos actions sont nobles et dignes d'enthousiasme; nos moindres paroles, remplies de finesse et dénotant un esprit rare!-.. Ce n'est plus un homme, c'est un encensoir !... un point d'admiration !
LA BARONNE
Mais jamais on n'a traduit ainsi les soins délicats d'un galant homme. . .
LA COMTESSE
Ces soins exagérés me mettent au supplice, moi, ils m'énerveut, ils m'irritent; je ne puis respirer dans cette atmosphère fade delouauges monotones et sans cause... J'ai en horreur tous ces automates qui m'ont déjà récité tant de fois leur éternel et insi^iide rôle. . . Aussi quand j'en ai à mes côtés, là,
autour de moi, deux ou trois, je v rrais avec bonheur eutrer mon plus cruel enuemi dans l'espoir de trouver enfla un contradicteur.
LA BARONNE {se récriant).
Mais cVsl de l'injuslice! c'est de la cruauté! mais c'est de l'anthropophagie, com'esse! et vous méritent z que toute l'espèce humaine vous entendît.
Vous le prenez bien à cœur.
LA BARONNE
C'est qu'aussi cela crie vengeance. Le bouireau est-il bien venu de se plaindre que le pendu ne chante pas quand il a la corde au cou? Vous leur faites perdre l'esprit et vous voulez qu'ils vous amusent. Mais ne vous y trompez pas, ma sœur, le véritable amour est rarement de sang-froid. La présence d'esprit manquera toujours à un homme que la passion domine, et pour ma part, un amoureux que je ne réussirais pas à dcooncorter et qui riposterait imperturbablement à toutes mes boutades par une phrase s[iiritueUi', ne m'inspirerait qu'une confiance à peu près nulle. Aussi, quand des gens d'esprit, de l'esprit le plus fin et le plus délicat, en viennent auprès de vous à s'exprimer parfois absolument comme ferait un sot, vous devriez leur en savoir gré.
LA COMTESSE
Leur savoir gré de m'tnnuyer?... Vous vous mo-
quez, je pense. S'ils ont de l'esprit comme vous ditt^s... qu'ils le montrent. Poniquoi abdiquent-ils auprès de moi? S'ils veulent me plaire eufin, qu'ils sachent me charmer. Mais non ! La plupart du temps ils restent mueis, plongés dans une contemplation extatique qui ressemble à de l'ébahissement, et s'il sortent de leur silence, ou est encore contraint de le regretter, car c'est pour vous accabler de leur banalité passionnée.
LA BARONNE
Eh bieu 1 En vérité je vous plains... Oui, tout cela est pitoyable, mais je ne m'en étonne pas... Vous n'êtes pas en état de grâce, voilà tout !
En état de grâce ?
LA BARONNE
Eh oui ! C'est la cause de votre indifférence ; on parle autour de vous une langue qui vous est inconnue. Pour la comprendre, il faut être initié, et la curiosité vous manque à cet endroit. Sans doute il ne s'est pas encore rencontré sur votre chemin une nature assez sympathique pour éveiller eu vous le goût de cttte science... Mais cela viendra, ma ?œur, et alors ce qui vous paraît maintenant vide de sens sera gracieux et délicat à vos yeux ; ces phrases ampoulées charmeiont votre oreille comme une douce musique, le silence même ces-
sera de vous peser et vous lirez des poèmes dans un regard.. .
LA COMTESSE
Grâc<^, baronne, grâce ! ne me condamnez pa« si durement. Je vais rêver de vos prédiclions.
LA BARONNE
Eu dépit de ce petit air railleur, je vous y attends.
LA COMTESSE
Soit! mais jusque-là permettez à mou inexpérience de préférer l'iioname aimable à l'homme amoureux.
LA BARONNE
Bab! combien en avez-vous rencontré d'hommes aimables à ce compte ; vous leur défendez la galanterie qui est la politesse du cœur. Il n'y en a certes pas deux à la cour qui sachent être aimables sans y recourir.
LA COMTESSE
Quelle erreur ! je puis vous citer d'abord le duc de Vincuil...
LA BARONNE
Un égoïste à double face, bienveillant par système et médisant par calcul... spirituel, j'en conviens...
LA COMTESSE
Puis mon cousiu, le marquis de Thémines.
LE MARQUIS {paraissant au fond). .
Tiens on parle de moi, ici !
LA BARONNE
Thémine?, un mauvais sujet, un faf, toujours «i sûr de son succès qu'il n'est jamais plus tranquille qu'auprès de la femme dont il prétend se faire aimer. C'est un affreux libertiu... N'importe! il est charmant, je l'avoue.