STANISLAS DE GUAITA
Cher Adelphe,
C'est ainsi que je T'appelais, dans la dédicace de mon troisième roman, /'Initiation Sentimentale.
Tu n'avais encor publié que Ton Seuil du mystère, mais j'augurais que dans cette voie, Tu allais immor tellement marcher !
« Le Merodack du Vice Suprême, Te Va montrée — disais-
je — : laisse- moi cher Adelphe , me vanter, comme de la meilleure gloire, d'avoir éveillé en Toi, le Mage qui sommeillait. »
Laisse-moi m'en souvenir, aujourd'hui, en offrant ce livre à Ta mémoire, tendre souvenir à l'ami, profond hommage au Kahbaliste.
La dédicace du roman << c'était la salutation pentaculaire d'une amitié où la communauté des études et l'identité des
aspirations, illuminaient de sérénité, les dévouements du cœur. »
Comment de vaines gens, des choses vaines ont-ils ralenti, refroidi, en apparence éteint « cette chose forte et grande » dont je témoignais orgueilleusement, noire adelphat? Les quelques points de doctrine, prétextes qu'on employa pour nous séparer, ne valaient pas une causerie de notre amitié.
Car Tu fus, un bon ami, un noble ami, et Ton cœur était magnifique, comme Ton intelligence. Dans mon regret, rTu n'as . pour compagnie que le grand Barbey d'Aurevilly et le cher et malheureux Armand Hayem.
A la Renaissance des sciences mortes, Ta physionomie restera inoubliable, comme Ton œuvre ; Tu fus, pour tous, le gentilhomme de V Occulte,
Ce nest pas lieu de dire les mérites insignes de Ton œuvre : le serpent de la Genèse est un des monuments de la Magie.
Armand Hayem, l'auteur du Donjuanisme ce pendant au Dandysme de d'Aurevilly a laissé, une œuvre considérable ; un seul ouvrage a été publié : Vérités et Apparences.
Nous attendons depuis HUIT années la publication du Traité de l'Amant, son chef d'œuvre et un chef d'œuvre !
C'était sa volonté que son œuvre fut publiée et la volonté des morts est sainte et terrible. Malheur à qui la viole.
En cette heure où l'ignoble antisémitisme sévit, ne serait-il pas commandé à l'intérêt de race de mettre au jour les œuvres du plus latin du plus français, du plus séduisant esprit que jamais les Juifs aient pu revendiquer : je confie mon vœu d'ami pieux à l'esprit de race !
DÉDICAGIC
Je n'ai voulu (jue récrire Ton nom dans mon œuvre, parce que je T'aimais ; cl que maintenant, je Te vénère.
Ta mort prématurée a assuré toute la purification de Ton devenir, et Tu es, élu, à celle heure :jeme recommande encor à Ton amitié, devenue céleste, en témoignant de celle qui nous unit longtemps et qui nous réunira, j'espère, dans V éternité.
Ainsi soit il Sar Pkladan.
INTRODUCTION
Celui qui rénove un thème d'idéalité, est-ii responsable des déformations que subit sa pensée, dans le cerveau d'autrui ?
La loi divine ne fait point une innocence de l'inconscience ; et le Karma intellectuel reflue sur l'écrivain les virtualités ou les perversions qu'il a déchaînées.
Nul de ceux qui ont œuvré, n'aura d'autre devenir que sa propre conception ; au-delà de la vie terrestre, David Téniers a retrouvé ses ivrognes et Fra Angelico ses anges.
Mais l'au- delà ne comportant pas de magots, il se pourrait que la vulgarité soit un péché mortel, qui précipitât son prophète à l'enfer ou au néant.
L'expiation du délit privé ne sera qu'une peine modérée auprès du péché formidable, l'entêtement contre la vérité établie, qui déroule un chapelet de conséquences effroyables.
Toutes les mauvaises pensées nées d'un livre sont au compte éternel de son auteur et de très grands génies, tels que Racine, ont tremblé à cette notion.
« L'occulle catholique » est non pas une palinodie, mais une ampliation méditée qui précise la doctrine de l'amphithéâtre des sciences mortes et apaisera sans doute les consciences troublées. En 1880, le Mage, l'homme pensant, vivant, agissant selon le
AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES
déterminisme occulle, n'existait pas, dans la représentation littéraire.
« Le Vice Suprême », révéla, sous les traits de Mérodack, un idéal de la personnalité, nouveau à force d'anciennneté.
Depuis 1880, la matière occulte a vu pulluler les étudiants ; Eliphas Levy et Lacuria, le premier surtout, devinrent des chefs d'école posthumes : et aujourd'hui, la magie désormais familière, usuelle, parisienne, a ses journaux, ses éditeurs, ses confréries, elle est officielle et reconnue d'utilité cérébrale.
La même réputation qui, il y a trois siècles, menait au bûcher, ouvre aujourd'hui les portes les plus qualifiées et s'accommode avec les fonctions publiques ; les futurs Paracelse trouvent leur chemin de Damas sous les galeries de l'Odéon : l'occulte est désoccullé autant qu'il peut l'être.
Ici, les Matho violemment ; là, de plus conscients et respectueux ; beaucoup portent une main téméraire ou pieuse sur le voile d'Isis : chacun en arrache un morceau : sa part dans le grand pillage du mystère.
Ceci est un constat et ne juge pas un mouvement qui réunit de notables esprits : mais la déesse polyonyme n'est plus vêtue que sa propre beauté ; elle pourrait dire comme l'Istar du texte kaldéen.
« Pourquoi m'as-tu ôté les sept vêtements de ma pudeur ! » On m'a accusé d'avoir voulu inventer l'Occulte, au lieu de l'étudier.
L'homme de génie est celui qui trouve la forme durable d'une vérité ; l'homme de bonne volonté recherche seulement sa forme actuelle. J'ai donc cherché la formule moderne de la tradition, en abandonnant la pompe de la clavicule et le pittoresque du Gri-
INTRODUCTION
moire : cette entreprise sage, rationnaliste a trouvé de systématiques détracteurs.
D'Aurevilly, cet admirable homme, le dernier qui fut grand •dans l'intimité, ce survivant de toutes les aristocraties mortes et qui fut, un génie d'amitié comme de lettres, me l'avait prédit, en me donnant les éperons. « Il y a, une triple raison, pour que le scandale soit la destinée des livres de Peladan. L'auteur du Vice Suprême a en lui les trois choses les plus haïes du temps présent. Il a l'aristocratie, le catholicisme et l'originalité. »
Je ne retiendrai qu'une des trois choses, le catholicisme ; je viens lui rendre, par ce livre, ce qui lui appartient et qu'on lui oonteste injustement.
La tradition à sa plus belle époque, était orale : tous les textes que nous avons sont d'une rédaction bien postérieure à la vie de leurs auteurs. C'est aux temps troublés que le Verbe ancien s'est écrit : il garde un caractère scolastique où l'image trop ancienne obscurcit l'idée.
L'imprimerie en diffusant toute chose n'empèchait*pas les réticences et les obscurations ; l'écrivain de magie craignait persécution, et comme Rabelais a voilé de grotesques ses livres maçonniques, les hermétistes ont accumulé symboles sur symboles, afin que la Gnose passât sans être découverte.
Persécutés par l'Eglise et cependant d'esprit très dévotieux, ils transportèrent dans la Magie la pratique religieuse et crurent suivre la Tradition. Les anciens mages étaient prêtres ;. les mages modernes ont cru l'être, secundum ordinem Melchissedec : et ils ont usurpé, justifiant, dès lors, les anathèmes du clergé. Les facultés diffèrent étrangement qui font le mage ou le prêtre, l'occultiste ou le fidèle. Les grands désastres du passé sont
nés d'une inconvenance entre l'individu et sa fonction. Fabre d'Olivet, après Herder et Vico, a donné une philosophie à l'histoire ; qui donc lui donnera une morale? L'humanité, quand elle relit ses annales, voit une chienne enragée qui pâme devant les monstres et qui classe les égregores comme les sauvages, leurs guerriers, par le nombre des victimes. Le militaire, celte négation vivante de toute charité, reçoit l'encens du temple et les louanges du scribe : l'idéal inavoué de la plupart des Français c'est le bandit corse, cet anléchrist, ce vulgaire jacobin auprès duquel les trois cent mille lêles de Marat ne sont que plaisanterie.
Quinze millions d'hommes sont morts pour faire la réputation d'un lieutenant d'artillerie !
Le catholicisme n'a jamais su dire au guerrier qu'il était le capitaine de l'enfer, et Satan visible (le Satan du vulgaire) ; l'occultisme commence son enseignement par le mépris de toute force qui n'incarne pas le Droit et piétine les sanglants lauriers de Nimrod à Victoria.
Les adeptes seront mécontents de voir la religion empiéter sur l'occulte et les catholiques scandalisés qu'on leur montre l'occulte présent dans la religion. Ceux de bonne foi suivront le raisonnement, pour le vérifier avec sincérité.
La Magie, comme la religion, a toujours comporté une théorie explicative du mystère et une pratique corollaire de cette explication.
L'une et l'autre se proposent la perfection de l'homme et basent leur commandement sur le devenir, c'est-à-dire sur les intérêts d'au-delà. Comme la religion, la Magie a des signes, des cérémonies, une ascèse et des dogmes. Dans les deux ordres
INTRODUCTION
on croit à la vertu des symboles et on fait des miracles.
Ici, simultanément, les uns pensent au sabbat, aux sorts, à la Goëlie et jugent l'impertinence grande d'assimiler des crimes aux mystères religieux ; les autres, évoquant le souvenir de prêtres inférieurs et de lâches cardinaux, estiment indigne d'un initié, de mêler la routine ecclésiastique à la lumineuse Gnose.
Qu'ils réfléchissent et, au lieu de juger une chose par son état d'excès ou de corruption, au lieu de Torquemada et du maréchal de Retz, qu'ils évoquent saint François d'Assise et Plotin, saint Thomas d'Aquin et Spinosa. Ils verront, malgré la disparité de forme et de méthode, que la matière et l'aboutissement sont les mêmes. Le Mage et le Saint cherchent Dieu et le trouvent en marchant par des voies différentes.
L'imagination intervient au lieu de la raison dans les matières religieuses : il est de son essence d'être mieux séduite par les excès de la foi que par la logique.
L'humaine nature, elle, cherche à retrouver dans la voie divine le même passionnément qui l'avait entraîné aux sentiers profanes. La nécessité pour tous les moralisateurs humains de rendre la vérité émouvante pour qu'elle fût prolifique, les a conduis à des enseignements pratiques où la nécessité du lieu et du moment l'emporte sur le maintien de la doctrine.
Les plus orgueilleux des hommes et parfois les plus justement orgueilleux, les Mages, ont renoncé la connaissance de la vérité pour ne pas avoir su lire dans le phénomène normal la même loi qu'ils ont constatée dans l'anormal. Les dévots, au lieu de concevoir l'application perpétuelle des principes chrétiens aux circonstances de la vie, ont mélangé les meilleurs rites aux plus mauvaises mœurs, et le clergé, suivant en cela l'action réflexe du trou-
peau, s'enquiert si la poule d'eau est un plat maigre et non si la calomnie est une variété de l'homicide.
Quiconque a une croyance ou une certitude doit l'appliquer à tous les moments de la vie et réaliser incessamment cette âme de ses pensées.
La civilisation appelle acte d'humanité tout mouvement du cœur qui va du fort au faible, du bien portant au malade, de l'homme en sécurité à l'homme en péril. Au contraire, chaque abus de force, chaque affirmation d'égoïsme s'appelle inhumanité.
La conception d'un être donne sa mesure et l'équation de ses potentialités, l'homme civilisé a précisé lui-même ce qu'on pouvait lui demander ; et sans chercher les sources diverses de ses notions^ il réalise à peu près le même idéal qu'il affecte par respect humain.
Le cynisme c'est-à-dire la négation du bien n'a lieu que dans des conditions où l'individu renonce à tout prestige ; l'orgueil étant le balancier de l'horloge humaine, il ne cesse son oscillation harmonique que lorsqu'il éprouve l'absolue résistance d'aulrui.
Il ne faut pas diminuer l'homme à ses propres yeux ; il n'a que trop de tendance à repousser les entraves morales, et c'est le solliciter à moins valoir que de le persuader de sa déchéance : l'humaine nature ne produit pas de vertu sans enthousiasme préalable. Diminuer l'estime qu'un être a de lui-même, diminue d'autant l'effort moral qu'on en peut attendre. La doctrine religieuse de la grâce, sans danger pour des mystiques convient mal à la pluralité des êtres, l'homme doit faire chaque jour la balance de son dam et de son élection ; il possède les termes d'une algèbre morale, mais les égregores eux-mêmes saventils s'en servir ?
INTRODUGTIOX
Le cardinal Perraud, l'un des quarante, dans le sermon du 10 mai 1897, à Saint-Louis-des-Français dit « : Dieu a permis que les gens les plus titrés de France, réunis pour faire le bien, aient trouvé la mort la plus cruelle, pourquoi? Cest un grand problème insoluble à la raison humaine.»
Un cardinal peut être médiocre, mais il ne doit pas le manifester. L'Eglise a prévu l'incapacité de ses princes, elle leur a préparé des paroles pour obtus, des gestes pour muets, des attitudes pour difformes. Un élève de la doctrine chrétienne, ayant fait quelques narrations saurait qu'en face d'un événement funeste l'homme de Dieu sous peine d'être l'homme de Bicêtre y trouve deux motifs : justice et clémence. L'homme de Dieu justifie Dieu perpétuellement, mais d'une seule façon, en découvrant de la miséricorde dans le châtiment.
Il n'est pas difficile de justifier la vengeance divine frappant des innocents, puisque le sacrifice du Golgotha constitue l'idée permanente dans l'humanité de la victime pure et sans (ache, de l'holocauste. Il n'y a donc rien d'embarrassant pour la foi à voir les justes payer pour les coupables, surtout, en manière de mort subite.
A propos de la catastrophe du Bazar de Charité, un père Ollivier, intelligent, aurait simplement dit : « depuis quelque temps le paradis manquait de saints et des martyrs, et le Seigneur s'en est fait comme il a pu , il a recruté des élus par la violence !
« Gomme la chorie des purs et des confesseurs était interrompue, il la faut continuer incessante, afin que la miséricorde réponde aux réclamations de la justice. »
Seulement, il aurait fallu de la flamme et une éloquence véritable. Pour le cardinal académicien, le discours était plus fa-
AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES
cile encore : comme toute abdication de pouvoir est aussi une abdication de devoir, les représentants de la tradition qui ont survécu à cette tradition môme sont d'une façon idéale les plus grands coupables et par là désignés au châtiment exemplaire. En outre, l'homme du commun lui-même est plus frappé des malheurs d'en haut que des siens propres.
Toutes les questions de conscience sont des questions d'antinomie, ici l'antinomie existe entre le motif de l'assemblée et son sort. Religieusement, le problème insoluble du cardinal académicien se réduit à.ceci : concilier l'acte de charité avec le désastre qui s'en suit. Si les prêtres allaient au théâtre, quand on joue des chefs d'oeuvres, ils se souviendraient que le prince de Danemark remet son épée au fourreau devant le roi Claudius, en prière. Car Shakespeare, qui était un autre théologien que l'évêque d'Autun, savait que tuer le roi Claudius en prière c'était le sauver de l'enfer : « la Providence telle que le catéchisme la conçoit, en faisant cet exemple, a voulu que les victimes du fait terrestre fussent en état d'élection céleste et elle les a prises dans des circonstances où l'être mondain est à son avantage éternel. » Le développement de cetle idée eût satisfait la conscience chrétienne. Quant à la conscience philosophique, c'est le mage qui lui parle et non le prêtre. Les solutions pathétiques que je viens d'indiquer ne sont pas des solutions logiques. La conception sentimentale de la conscience diffère de sa conception spirituelle. Le dictionnaire de Littré définit la Providence « la suprême sagesse par laquelle Dieu conduit tout» : expression enfantine et indigne d'un dictionnaire. Providence signifie prévoir ; mais par rapport à l'absolu qui n'a ni passé ni futur, prévoir c'est voir : la Providence est donc la permanence de la loi divine. Nous connaissons quelques-unes des lois
INTRODUCTION
de la matière et nous sommes troublés chaque fois que cette loi agit en contradiclion avec notre sentiment Que la foudre tombe sur un assassin, que l'auteur d'un attentat périsse dans cet attentat, voilà qui satisfait pleinement la conscience ; mais lorsqu'il y a antinomie entre l'événement et le sentiment; il y a scandale. Bdssuet parlant de celte Providence « poussée par Jésus-Christ même jusqu'au moindre de nos cheveux » et Voltaire disant: « je ne crois point qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour voire oiseau ou votre chat » sont également dans l'erreur parce que chacun formule mal une vérité qui a deux aspects. Le destin d'un cheveu a pour facteur la loi générale du système pileux, la diathèse de la tête où il végète et cela constitue déjà une série d'actions et de réactions infiniment compliquées. La feuille qui se détache de l'arbre obéit aux lois de la chute des corps dans l'air libre par rapport à son volume. La règle dépasse le monde microscopique : la dernière des molécules manifeste une loi, et Bossuet est justifié de son assertion. Mais Voltaire n'a pas compris par quelle série de cercles concentriques l'infmiment petit se trouve aussi étroitement régi que l'infiniment grand.
L'homme n'est attentif qu'à ses passions qui le metlent hors de l'état philosophique ; son appel à la Providence est un mouvement instinctif de détresse, semblable à une victime qui attend un libérateur. Dans le deuil et la souffrance, l'âme humaine ressemble à l'Eisa de Wagner et il y a des circonstances où Lohengrin ne paraît pas et où Frédéric de Telramund l'emporte, où Siegfried est dévoré par le dragon.
La religion a toujours des explications de l'au-de-là à fournir : la vie future donne des thèmes Tà ses embarras, mais la phi-
AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES
losophie alors même que ses conclusions sont conformes à la théologie, susoite des solutions plus immédiates.
La Providence est le confluent de quatre séries normales et, pour faire la critique providentielle d'un événement, il faut évaluer le point physique, le point animique, le point intellectuel et le point cosmique de la même question.
Les phénomènes sont en raison directe de la subtilité des forces, de leur quantité, c'est-à-dire que centchevaux, vapeur physique, l'emportent sur cinquante chevaux vapeur animique, vingt-cinq chevaux vapeur spirituelle et treize chevaux vapeur cosmique.
Un saint François d'Assise au Bazar de la Charité eût arrêté ou éteint l'incendie par sa puissance animique, se combinant avec la cosmique. Mais comme l'énormon supérieur était quantitativement en infériorité, c'est la norme physique, la plus basse qui a eu son cours. On ne reconnaît la Providence que dans le miracle, défini niaisement, une dérogation aux lois de la nature comme si la nature n'était pas la création de Dieu et comme si Dieu pouvait dérogera lui même et se dédire.
Le miracle est ce phénomène où qualitativement la loi animique ou spirituelle l'emporte sur la loi physique. Cela est simple et clair comme un problème de géométrie. Supposons trois cordes attachées à un anneau, supposons un homme tirant sur chacune, celui qui opérera une plus-value de traction entraînera les deux autres — telle est l'image grossière du fonctionnement providentiel— l'homme est au centre de cet anneau, la loi physique, la loi morale et la loi intellectuelle sont autant de forces qui l'entraînent dans des sens divers.
Le sentiment de l'Eglise varie et rie vaut pas sa doctrine. Monseigneur d'Hulst, un des membres les plus intelligents du clergé
INTRODUCTION
contemporain, et qui n'a pas été remplacé, m'a écrit sur ces matières une lettre curieuse que je ne cite pas, parce qu'on n'a jamais le droit de publier, pour tous, ce qui a été écrit pour un seul. Il y avait, parmi d'intelligentes choses, celte extraordinaire formule à propos du miracle « mais je réserve la liberté de Dieu ». Cette expression indique l'intervention divine analogue à l'intervention dramatique ; on suppose, comme en littérature, Dieu enfin touché des souffrances de Job, envoyant des anges comme dans le tableau pour le consoler et autres anlhropomorphismes. Non, Dieu n'est pas libre de se tromper ni de revouloir après avoir voulu.
Les théologiens eux-mêmes oublient que si le temps a trois modes pour l'homme il n'en a qu'un pour Dieu, les passés et les futurs ne signifient rien, quand il s'agit de lui. La création a été conçue et prévue dans tous ses détails et jusqu'à son complet aboutissement en un seul milliardième de seconde. Le malheureux legs sémitique, cette semaine d'ouvrier avec son repos du dimanche, toute cette contingence inutile posée sur le mystère semble une enseigne d'auberge à la porte du Genacolo, Dieu n'est conceptible qu'à ce moment de son verbe où il n'est déjà plus qu'une dilution de Lui-même. Prenez un foyer lumineux ou calorique, projetez un rayon : plus la parabole s'éloigne du foyer, plus l'intensité du rayon diminue; et bien, le point parabolique du Logos où notre esprit atteint est un point relativement bas, puisque nous ne pouvons concevoir ni l'unité de Dieu ni même les archétypes. La loi est aussi multiple que les séries de sa création, nous la suivons plutôt au matériel qu'à l'intellectuel ; et, comment comprendrions-nous exactement notre état de rapport de créature à Créateur
AMPHITHÉÂTRE DES SCIENCES MORTES
lorsque nous ne concevons pas même la science des âmes ou du moins de leur rapport entre elles. L'effroyable infériorité de la théologie morale montre à quel point se limite noire puissance investigatrice. Entre notre impuissance et les résultats d'une véritable application, il y a un énorme écart.
Les éléments critiques du fait se sont multipliés, on peut réunir sur sa table, pour une somme relativement modique, l'exacte figuration des temples divers de l'humanité ; notre époque, mieux que toute autre, permet de comparer tous les éléments d'une critique de doctrine. Ceux qui ont donné à l'Occident la loi de Moïse comme la plus parfaite avant celle de Jésus, ignoraient les lois de Manou qui a été traduit en langue occidentale à la fin du xvine siècle, et qui n'a paru en français qu'en 1830. « Le chant du bienheureux » était inconnu, il y a soixante ans. Les prêtres, formés dans l'ancienne apologétique, semblent parler une langue oubliée, non pas que le dogme en lui-même soit modifiable, mais, de même que l'ignorance d'Aristote ou la perte de l'Ancien Testament aurait changé toute la succession de la haute culture, la connaissance de nouvelles sources modifie la culture actuelle; et cette modification ne s'applique pas seulement à la religion, elle s'étend à l'Occulte. L'Eglise doit renoncer à attribuer le Cantique des Cantiques à l'Esprit-Saint ou sinon lui donner l'éponymat de tous les textes sacrés de l'humanité : la magie est forcée elle aussi d'abandonner les prestigieux oripeaux dont elle s'affublait, et même de prononcer une renonciation, celle de ses rites ; autant la magie théorique est une matière sainte, cardinalice et papale où se trouvent les règles du salut de tous et de tout, autant son antique usurpation sur le terrain religieux n'a plus d'excuse ni déraison, et ne peut encore durer. J'entends par occulte ca-
INTRODUCTION 13
tholique la démonstration que le catholicisme renferme toute la magie pratique, et que s'il y a encore des mages ou s'il doit en venir, ils devront être catholiques pratiquants sous peine de ne pas réaliser.
La haute culture entraîne dans les décadences une sophistication de l'impression même ; les erreurs religieuses n'ont plus de danger, les erreurs magiques gardent toujours le leur.
En magie, l'homme se cherche lui-même au lieu de chercher Dieu, et il trouve souvent la démence ou autre perdition.
L'occultiste traite l'âme par des réactifs intellectuels et l'esprit par des actions animiques : de là désordre et déraison. Oui, la magie explique, elle est l'ensemble des réponses intellectuelles ; mais la religion fait voir, sentir; elle est le visage du mystère, elle est Dieu sensible.
La plupart des sorciers de la tradition et ceux qu'on a pu connaître et étudier étaient sordides, gueux, menaient une existence peu enviable ; entre autres les sorciers des campagnes qui ne furent jamais de grands propriétaires. Leur seule satisfaction reste à l'analyse, celle de gens qu'on n'offensait pas impunément et qui tiraient une prompte et officielle vengeance de tout ce qui leur était fait. Le sorcier tel qu'il existe encore est un mystique de la vengeance, un ascète de la haine qui sacrifie les formules joyeuses de la vie au pouvoir de rendre le mal pour le mal. Le sorcier est celui qui ne pardonne pas, antithèse parfaite de la charité, véritable antagoniste du verbe chrétien et par là détestable. L'homme brise l'obstacle quand il le peut, mais l'obstacle conjuré ou simplement dépassé, l'homme ne s'enquiert pas davantage de l'ennemi vaincu que de la pierre qui une heure auparavant a failli le faire tomber. Le sorcier s'acharne en des représailles
compliquées et pour un déplaisir de quelques instants il s'imposera des semaines d'effort. Ce qui rend le goële redoutable, c'est qu'il n'est pas en son pouvoir de s'arrêler et se restreindre quand il se croit offensé : il lui faudrait une abnégation singulière, il serait malade atrocement du mal qu'il n'aurait pas rendu.
L'humanité n'a jamais eu une religion qui s'inspirât des mauvaises passions de l'homme, et voilà pourquoi à toutes les époques et dans toutes les civilisations on trouve la sorcellerie qui est véritablement une religion des instincts. Quiconque ne veut que le bien et la lumière, suit la raison, et l'expérience et n'a'que faire des simagrées magiques.
L'homme se meut suivant l'attrait qu'il subit ; s'il demande à l'inconnu de l'aider en sa concupiscence, il est ce ridicule criminel qui demanderait au bourreau de lui servir de complice. La science ne dotera pas les mœurs d'un déterminisme parce que les mœurs manifestent les passions, et que les idées en elles-mêmes n'influent pas sur la vie générale. Convaincre et émouvoir ne sont qu'un même terme, les génies du catholicisme primitif ont dédaigné de faire concorder leur enseignement avec la logique. Les hermétistes, eux, ont enveloppé leur enseignement d'obscurité. En face du mystère, l'humanité ressemble au public d'un théâtre ; les intellectuels, les privilégiés voient des nuances, des détails que les places inférieures ne perçoivent pas, mais peut-on dire que ce soient les privilégiés qui jouissent le plus souvent du spectacle et qu'ils en tirent le plus grand profit moral ?
Comprendre une douzaine de lois matérielles de plus ou de moins, savoir comment se fait un miracle, pouvoir le faire, cela ne constitue pas une grande différenciation. La disproportion de-
INTRODUCTION
meure fatale entre le pouvoir et le vouloir : quel serait l'avantage d'un homme qui au lieu de percevoir huit kilomètres d'horizon, en percevrait le double ; il serait extraordinaire, unique ; il n'en serait pas moins homme et sujet aux ophtalmies.
Préparer l'autre vie par celle-ci : devancer par l'application et l'effort, l'évolution du devenir : précéder l'événement par des actes d'une essence anlicipatrice sur la stase humaine : voilà la vraie voie .
Si dans un traité de Magie, je trouve ce titre « pour faire venir une fille vous trouver, si sage qu'elle soit ; ou faire venir trois demoiselles ou trois messieurs dans sa chambre après souper » je ne sais plus si je lis une stupidité ou une infamie, mais voilà un appeau dangereux parce qu'il s'adresse aux plus sales appétences de l'individu. Si je dois des oraisons à Bob, Djinn, Paralda et Nicksa, génies des quatre éléments, je préfère emprunter à saint François sa formule : a mon frère le feu et ma sœur l'eau » persuadé que les Elémentals seront mus par mon seul sentiment, plutôtque par des noms sans racine, déformations de mots religieux.
Eliphas Lévy est un génie immense : il a renouvelé la Magie, mais il a renouvelé aussi les anciennes et décevantes promesses : après avoir raconté deux évocation d'Apollonius de Thyane, il finit ainsi « le résultat fut pour moi la révélation de deux secrets kabbalistiques, qui pourraient, s'ils étaient connus de tout le monde, changer en peu de temps les bases et les lois de Ja société tout entière ».
Cette seule phrase suffit à montrer quels mirages se produisent en ce domaine et comment le plus haut esprit se défend peu des plus naïves illusions. Révélez les plus grands secrets, s'ils ne sont pas bassement pratiques et un renfort pour les intérêts matériels, ils ne seront pas même écoutés. Pour propager une vérité, il ne
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suffit pas de la concevoir, il faut la dynamiser et elle devient virtuelle par un concours inouï, des circonstances cycliques. Le secret kabbalistique est aussi stérile en soi que la proposition théologique, il faudrait la réaliser en acte et le génie lui-même ne réalise qu'en paroles.
11 y a des mages encore, en Orient, mais au lieu de révéler aux turcs des arcanes, ils auraient plus court de changer le cœur du sultan.
Il y a des S. François d'Assise, dans l'Inde, et cependant la reine Victoria vit!
Il y a des occultistes en France qui appellent la Grèce « Matrie » et nul n'a pu frapper, quand on abandonnait la Grèce.
En une année, trois cent mille Arméniens ont été massacrés, deux mille villages de l'Inde brûlés, la Grèce piétinée par les brutes ottomanes, et sultan, reine et président digèrent paisiblement. Cependant c'étaient œuvres de magie, le supplice des dysnastes coupables : ce sont des œuvres possibles, à peine difficiles et nul ne les fait.
Le Kaiser allemand, malgré sa supériorité, serait plus qu'un autre atteint par la magie pratique, nul n'y peut, nul n'y songe.
Je crois donc que le mage doit être modeste et ne rien promettre d'un art qui ne tient plus aucun de ses emplois. La croix, le signe par excellence, groupe encore des vertus, c'est-à-dire des forces, et le successeur de Léon XIII, le fera voir, urbi et orbi.
introït
A Eleusis, le récipiendaire était conduit devant une statue de Pan, d'un caractère réaliste : avant qu'il se fût étonné, la grossière image s'ouvrait comme la gaine d'une momie et laissait voir, radieux et sublime, cet androgyne qui est devenu l'ange catholique, et qui est la vérité au monde des formes.
La religion, obligée par essence à obtenir des résultats, subit les nécessités de climat et de race. Sous les banalités de la dévotion et les routines du culte, le plus subtil ésotérisme attend l'initié.
Toute religion est une adaptation pratique de la vérité éternelle à une date et à un lieu ; où sont-ils les arabes christianisés? Les cuistres de la Reine n'ont pas converti un seul hindou en cinquante ans.
L'occulte, au contraire, se définit la plus grande
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nudité dont la vérité soit susceptible ; c'est la formule, abstraite, amorphe de ces mêmes dogmes que chaque civilisation concrétise à son image.
Cornélius Agrippa et Eliphas Lévy pardonneront ma contradiction, car je vénère et leurs intentions et leurs génies ; mais je viens après beaucoup de réflexions prétendre que toute cérémonie est religieuse, et que le rite magique serait une usurpation sacrilège s'il n'était pas d'abord une inconséquence.
Certes, les idées, préexistantes aux faits, supérieures aux essences, sont éternelles et intémérables, mais elles s'incarnent et changent de signes ou de corps.
Le pentagramme rayonne dans un entendement : mais il ne vit plus pour le collectif : ce signe, survit, illumination de l'individu.
La physiologie nous affirme que les molécules organiques se renouvellent entièrement chez l'homme en un ou sept ans; et l'expérience sentimentale a montré que jamais une impression ne se revit et que le même baiser, au même lieu, est autre aujourd'hui qu'hier !
Deux séries de victimes n'échappent jamais au supplice, les rétardataires et les précurseurs de l'idée. Julien l'apostat a péri en s'efforçant de raviver le paganisme expirant, et la tête du baptiseur a été la première pierre de la Messianisme.
v. — l'occulte catholique 19
Pourquoi donc, en rénovant l'ésotérisme, lui conserver des oripeaux sinistres et dérisoires; pourquoi subir l'imagination populaire en matière de sublime, et ne voir les traits de la magie que dans les grimaces de la légende et de l'hallucination ? Pourquoi en ressuscitant celle Belle au bois dormant de l'occulte, lui conserver un aspect fantastique, indigne d'une si raisonnable déité.
Pourquoi? Parce que l'occulte a été de tout temps le maquis cérébral où les réfractaires intellectuels se sont réfugiés, et la conception n'a pas changé qui attribue au magicien un pouvoir immense aux œuvres de passion et de cupidité. La Rose enchantée de Grandier, la pistole volante, la transmutation de Flamel, voilà les thèmes qui ont servi aux •abominations du maréchal de Retz et qui continuent à éblouir les esprits. La carte biseautée au jeu de la vie, telle est la définition de la magie pour les gens électeurs : et l'Eglise, odieuse au premier abord, apparaît judicieuse, en anathématisant cette rivale sans nom qui a tâché de se constituer en religion du mal. Oui, l'homme a rêvé un rituel pour ses désirs, une théologie pour ses faiblesses, un culte où ses vices s'étaleraient pompeux, satisfaits, sanctifiés : et qu'on ne s'amuse pas aux appellations blanche et noire, nul n'est puissant, sans abus, lorsqu'il est sans sanction. Les inquisiteurs étaient trop brutes pour poursuivre
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autre chose qu'un fanatisme de police morale: parmi toute la dominicaine d'Espagne, il n'y eut ni cerveau, ni discernement, ce n'était que des militaires déguisés, de petits et féroces antéchrists, et leur buiorderie cruelle a fort contribué à l'usurpation des formes religieuses par l'occulte.
Est-il besoin de rappeler que, jusqu'à notre ère, magie et religion étaient une même chose que représentaient les mêmes hommes. Pendant plusieurs siècles après Jésus, on voit des Synésius évêques et mages et des Plotin dignes d'être évêques.
Mais le grand schisme s'opère à Alexandrie ; l'occulte et la religion se méconnaissent et se disputent des préséances légitimes : la nécessité tranche le débat, la victoire reste au clergé, la clergie est vaincue et sitôt commence la grande errance des hermétistes, désormais scandaleux, dangereux comme tout élément social sorti de sa place. Supposez le plus éloquent et le plus beau des hommes apparaissant sur la colonnade du Bernin au moment où le Pape bénit urbi et orbi, et opposant sa bénédiction à celle attendue et consacrée, pour le plus grand désarroi des consciences.
Le Mage a été le premier et restera l'éternel déclassé: pendant toute l'antiquité, il porta la mitre sacerdotale et accomplit son office providentiel. Voyezle, vagabond, recherché et soupçonné, et non plus
recteur des rois, mais réduit à les servir en leurs passions, pour obtenir une protection incertaine, sous les traits d 'Agrippa ; voyez Paracelse, le prodigieux génie, sous un aspect à la Callot et avec des allures charlatanesques : voyez Eliphas consentant à enseigner la magie à des femmes et n'ayant pas laissé sur elles le moindre souvenir prestigieux. Voyez enfin, Lacuria, ce Platon, mourant de froid, rue de la Vieille-Estrapade, malgré l'amitié de gens aussi influents queGounod. Voyez encore les discussions incroyables qui existent parmi les occultistes contemporains et comment tel groupe vitupère tel autre, et concluez que la magie n'a pas trouvé sa forme moderne, sa case dans l'économie de la civilisation.
Ces hommes, seuls détenteurs des lois d'harmonie, ne s'énoncent pas sans désordre : injustement réprouvés par l'Eglise, ils s'efforcent de créer une religion, ils élaborent un rituel magique, un cérémonial.
Wagner a singulièrement deviné ce grand drame intellectuel, le plus pathétique qui ait agité des âmes chrétiennes. Son Klingsor, que la pureté de Parsifal rend si noir et odieux, ce magicien fut d'abord un fervent néophyte de Monsalvat; mais le feu des passions ardait en lui simultanément avec la flamme d'un vrai zèle, et, désespéré de son impureté, il se mutile, ce passionné, pour approcher du Graal. Gela
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est contraire à la règle monastique, mais ce trait n'appartient pas à un quelconque et la rage de l'éconduitse conçoit. La religion le rejette, et il se donne à la magie ; il aime toujours le Graal, cet eunuque, il le désire uniquement, et, puisqu'on ne veut pas l'admettre à sa contemplation, il conçoit sa conquête.
Oh ! les moyens sont noirs ; il séduit, il corrompt les chevaliers de la Colombe, et un jour il arrache la sainte lance au téméraire Amfortas.
Voilà la plus haute allégorie qui jamais ait réalisé les antinomies religieuses et magiques. Le magicien Klingsor possède la sain te lance et le grand prêtre garde sa plaie béante que seule fermera le fer qui Ta ouverte. Sans l'advenue du pur ingénu, Monsalvat et le château enchanté resteraient éternellement en guerre, sans qu'il y eût victoire : car « tous, tous sont pécheurs », comme dit Kundry, l'ordre du Graal a été implacable pour l'impur, et l'impur, à son tour, dresse d'infernales embûches. Mesurez la distance intellectuelle qui sépare l'héroïsme ténébreux de Klingsor de la noble mais simple nature de Gurnemanz : comme on sent, que le mage noir indigne moralement est supérieur cérébralement à Amfortas lui-même, et retenons la caractéristique de Klingsor, ce sera celle du magicien : l'homme supérieur qui n'a pas les vertus connexes à son idéal. Ici, c'est la sexualité qui est la pierre d'achoppé-
ment; ailleurs ce sera l'ambition ; ailleurs encore l'infatuation aveugle. L'infériorité morale seule éloigne de la religion et s'agit-il d'un homme violent, entêté, il rêve de violenter la religion par la science : il devient magicien.
La raison qui décide un être à suivre le sentiment d'autrui au lieu du sien est une raison de compétence, c'est-à-dire d'expérience. L'application de l'esprit sur une matière permet de la percer et il y a des compétences morales comme des matérielles. L'horlogerie représente une activité inférieure, cependant l'individu s'adresse aux spécialistes au lieu d'étudier cette industrie; au sens surélevé, l'application de l'esprit aux problèmes moraux entraîne un prestige d'autorité. L'homme ne pouvant se développer régulièrement dans tous les sens doit être prisé dans le sens même de son effort; mais il y a lieu de se méfier des déformations que la personnalité impose à l'idée exprimée. L'universalité d'une formule en consacre l'évidence.
L'être humain, en tout temps, a suivi des chefs pour la pensée comme pour l'action ; toujours l'intérêt du plus faible, c'est-à-dire du moins compétent, a été de recevoir sous forme d'éducation ou d'initiation les éléments testamentaires de ses prédécesseurs. L'individu abandonné jeune dans les conditions de la sauvagerie perdrait aisément les bénéfices
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de son origine civilisée. Erreur ou vérité, l'opinion de nos prédécesseurs est encore le meilleur guide et ceux qui ont voulu se dater d'eux-mêmes ont vite découvert leur inanité. Profiter du passé est la première et légitime habileté. Ce serait affaiblir ses chances de réalisation que de s'entêter contre les éléments actifs d'une époque ; celui qui voudrait actuellement aller à cheval et par étapes, d'un lieu à l'autre diminuerait et son temps et son action ; qu'il s'agisse d'un déplacement d'affaires ou de transporter le saint Graal, il faut accepter les modes d'activité d'une époque. Les hypogées des pyramides ne contiennent plus un sacerdote répondant à l'interrogation ; dans les ruines d'Eleusis, nul hiérophante ne veille. L'homme supérieur demandera à la seule lecture ce qu'on appelle l'initiation. Elle n'est recevable que sous condition d'un développement antécédent; il faut être déjà conscient de la culture générale pour percevoir cette culture particulière qui fait de l'individu, l'exception. En outre, l'ensemble des formules répondant à l'idée d'ésotérisme présente un danger véritable, car elle suppose chez celui qui l'affronte une extraordinaire puissance; au reste, la religion ne serait pas un phénomène social aussi permanent si elle ne correspondait pas à un besoin où rien ne la peut suppléer.
On demande et on obtient l'humilité individuelle,
mais comment le croyant ne serait-il pas fanatique de son dogme et le penseur enthousiaste de ses formules: il faut donc bien choisir ses raisons de croire.
Dans toute initiation il y a des cérémonies propres à solenniser l'entrée d'un nouveau cathécumène. Il est impossible d'inviter des enfants à penser et l'être commence sa vie morale par la religion ; nous verrons dans la suite si le développement spéculatif ne confirme pas les assertions du dogme.
Les sacrements sont les mouvements mêmes de Fidée religieuse et le protestantisme n'est qu'une dérision parce qu'il n'a pas de sacrements. La définition cathéchistique ne satisfait pas ; on les appelle un signe de sanctification, il serait plus juste de les appeler un sceau du pacte entre la créature et le Créateur.
La religion pactise au nom du ciel avec la terre ; l'homme accepte tel effort et Dieu consent telle grâce. Les sceptiques demanderont comment un pareil contrat s'établit, se prouve et se manifeste? Exactement comme le phénomène végétal : une graine, que ce soit une main consciente ou le vent qui l'apporte, germe et produit une fleur, puis un fruit ; or, la religion se reconnaît aux fruits, c'est-àdire à ce qu'elle obtient d'idéales concessions sur la barbarie native de l'homme et l'égoïsme social qui
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l'aggrave. Si on considère à quelles horreurs le christianisme moderne s'est opposé et les sublimes réactions d'âmes qu'il a obtenues, on ne doute pas que ce soit un des pactes les plus valables qui aient été faits. Quelle que soit Terreur humaine, la bonne volonté terrestre n'est pas niable et dès lors, le catholicisme prend parmi les religions sa double valeur de deux cents millions d'adhérents et d'unique religion occidentale ; car ce n'est pas une interprétation plus ou moins erronée qui change une doctrine et si les catholiques sont, ce qui n'est pas douteux, les seuls conséquents, les Grecs et les protestants n'en sont pas moins des fils plus ou moins obscurés de Jésus- Christ.
Au point de vue dynamique, l'Eglise possède en réserve des forces qui la rendent inexpugnable. La volonté devenu verbe ne meurt pas et le signe de Salomon sert de point d'appui à des œuvres de subtilité : mais dans l'économie des puissances verbales, la pensée quoiqu'immortelle n'a pas la même puissance de réalisation que de l'énormon sentimental. Selon l'arcane de Pistorius, l'esprit se dévêt pour monter et se revêt pour descendre, c'est-à-dire que rien de spirituel ne se produit en ce monde, sans se sentimentaliser. Les idées du Mage doivent, si elles sont lumineuses, se résoudre finalement en formule sacerdotale ; au passé oriental, le penseur était un
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prêtre consultant, au lieu que de nos jours on le condamne au rôle de pensée dissidente.
Le baptême, cette consécration anticipée de l'individu encore inconscient, au nom d'un idéal conçu comme le meilleur, par ceux qui représentent les droits et les devoirs du sang, est une norme de civilisation.
Il est insoutenable que ceux qui n'ont pas été baptisés, soit parce qu'ils étaient antérieurs au baptême, soit qu'ils aient vécu loin des manifestations chrétiennes, n'entreront jamais au ciel. Il y a même une double erreur en cette matière: un proverbe turc dit que mourir jeune c'est être aimé des dieux ; comme si la redoutable opération du devenir manqué n'était pas la pire infortune.
La seconde c'est que les enfants morts sans baptême seront séparés de Dieu et on peut lire ces paroles étonnantes dans le fameux catéchisme de Montpellier : « l'Eglise n'a pas décidé s'ils souffrent aussi la peine du feu dans les enfers. L'Ecriture ne le dit pas nettement, la tradition n'est pas bien claire sur ce point. »
Absurdité indigne du moindre élève d'Aristote, d'autant plus que le même enseignement déclare deux autres sortes de baptême ; le baptême de sang qui est le martyre et le baptême de désir qui mérite une explication.
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Quiconque, soit dans les sept mille ans antérieurs à Jésus-Christ, soit dans des lieux et des races où son Verbe n'a pas pénétré, aura senti, pensé, surtout agi conformément à l'Evangile et au Golgotha, est baptisé de toute éternité sed ex Deo nali sunt.
Le prince Siddarlha, qui abandonna son palais, son royaume, eon foyer pour rechercher la sagesse et qui a consolé et console encore six cents millions d'âmes, serait-il exclu de la vue de Dieu que l'Eglise assure à la plus ordinaire des vieilles filles? Orphée, déchiré par les Ménades, c'est-à-dire par les passions qu'il avait voulu conjurer, est un martyr comme Hypathia, la vierge philosophe, assassinée par la canaille chrétienne.
Le catholicisme n'a pas eu toujours le courage de ses prétentions ; quand on se dit universel, il ne faut pas rejeter le plus grand nombre des êtres et parmi ce nombre, les meilleurs!
Quiconque résiste à la vérité connue entraîne la colère du Saint-Esprit, mais quiconque suit la forme de vérité qu'il connaît mérite l'éternelle indulgence. Il faut bien plus s'étonner du peu de suite que les chrétiens donnent à la réception des sacrements que de Péloigneinent presque inconscient de certains êtres pour la religion. L'individu même supérieur subit la tare de son époque; l'individu
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moindre subit l'action de son milieu et de son métier.
Ouvrez au hasard un ouvrage d'homilétique et un autre de gnose et vous constaterez que les deux auteurs, malgré la différence du point de vue, demandent également à leurs disciples le mépris de l'opinion mondaine. Massillon vous répétera que les saints ont été, en tout temps, des hommes singuliers et la gnose que, pour naître à la vie supérieure de la conscience, il faut croire et espérer comme croit et espère le dévot : ces matières sont tellement connexes qu'il serait plus court de rechercher en quoi le catholicisme et la magie diffèrent.
Deux causes expliquent ce fait singulier qu'antérieurement à Jésus jamais la magie ne scinda d'avec la religion : il a fallu un excès d'animisme chez les premiers pères et un excès d'intellectualité chez les néo-platoniciens pour que le moyen-âge et la Renaissance soient remplis de penseurs isolés qui ne se raccordent point à la formule ecclésiale.
Dans les époques de foi, l'homme ayant des besoins de religiosité se constitue un dogme propice à ses passions et toute la magie pratique a été une déformation des cérémonies religieuses pour obtenir des résultats que la religion réprouvait. Le sorcier est un méchant qui se persuade l'existence d'un Dieu du mal ; le mage est parfois un orgueilleux qui vou-
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drait se persuader qu'il y a un Dieu pour les penseurs : c'est toujours notre sentiment qui corrompt nos idées, ce sont toujours nos passions qui s'interposent entre la vérité et nous.
La magie pourrait se définir : la science des responsabilités ; le mage n'ignore pas que la moindre des pensées bonnes ou mauvaises entraîne des conséquences de malheur ou de bonheur; donc la magie, dans ce qu'elle a d'intolérant, représente plutôt une pratique passionnelle qu'une doctrine. Je démontrerai par la suite que tout ce qui ne peut pas être demandé à Dieu, est en effet contraire au bien de l'homme et que les désiderala de la magie orthodoxe rentrent dans le cadre du catholicisme pratique, car la religion est l'art de vivre harmonieusement comme la magie est la science de penser juste.
Le plus grand scandale qui puisse se produire, ce n'est pas un mage déraisonnable, c'est un pape patriote, qui commande d'un cœur italien une religion universelle?
Mysticisme ou extension de l'âme, occultisme ou extension de l'esprit, forment des parallèles et non pas des antinomies.
L'homme découvre, d'instinct, que sa vie a trois modes : le besoin, qui est le plus impérieux ; le sentiment, qui est le plus agréable; et l'idée le plus élevé...
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La religion va lui apprendre à limiter ses besoins, ce qui le rendra plus indépendant, et à orienter sa sensibilité, ce qui le préservera. Quant à ses idées, elles n'auront leur complète satisfaction que dans l'occulte.
Cependant, la magie va s'offrir pour suppléer à la religion, elle va lui présenter des armes redoutables; s'il les accepte pour réaliser ses impulsions, il est perdu en ce monde et en l'autre.
En admettant les promesses de l'Hermétisme, peuton concevoir un homme qui s'armerait ainsi, en guerre, pour des intérêts privés. Si on ne veut que son accomplissement personnel et la perception du mystère, c'est un office de méditation et de piété, et l'occultisme suffit.
La magie ne doit servir qu'à la défense de l'idéal et de la justice ; elle était à son vrai point dans la conception de la sainte Vehme. Catherine de Médicis l'employait à régner ; mais elle rayonne dans la vie de Jeanne d'Arc, le plus bel androgyne de l'histoire ; c'est dans le mystère de sa vocation qu'il faut chercher le chef-d'œuvre de l'occulte moderne : c'est l'Ange visible, opérant, au grand soleil, les œuvres de Dieu.
La baguette est un éclat de la crosse et du sceptre, pour que la terre connaisse un troisième pouvoir. Le Pape et l'Empereur ne sont que des tiers de Dieu,
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le Mage achève le triangle des puissances légitimes.
Quelqu'un recherchera un jour la part de l'individu conscient dans les grands faits collectifs; la matière ardue, hérissée, couverte de décombres recèle cependant d'extraordinaires surprises.
Que peut la pensée consciente et pure d'un homme pour l'humanité? Actuellement elle semble impuissante : le grand Tolstoï est défendu, comme pernicieux, aux moudjicks et cependant le monde garde encore l'impulsion de quelques pensées conscientes et pures qui l'ont soulevé de sa matière, pour lui montrer cet au-delà sans lequel l'homme n'aurait par plus de raison d'être que telle autre espèce animale.
ARCANES
DU