LA JUSTIFICATION
L'idéal de justice a eu plus de martyrs que toute autre idée : dans les langues diverses, le mot juste désigne un être bon, sans faiblesse ; pieux, sans fanatisme : un saint n'est pas un juste, c'est beaucoup plus comme intensité, c'est moins comme harmonie. Savonorale avait beaucoup de traits du saint et d'abord l'enthousiasme ; mais ceux qui l'estimaient digne du nimbe ne l'appelèrent jamais un juste : il manquait d'une seule qualité qui est le frein de toutes les autres : la tempérance dans le bien.
Les vivacités contagionnent et telle notre âme qu'elle aime à souffrir violence : il lui faut des passions et elle en trouve dans le bien, qui sont niauvaises, malgré leur objet. Chaque fois que le bras ecclésiastique s'est doublé du bras séculier, l'amour de Dieu a, en apparence, créé la haine d'un certain prochain.
AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES
Comment se modérer, quand on incarne la vérité et ne pas frapper aveuglément lorsqu'on croit son bras, le bras de Dieu même ? En réfléchissant que Dieu ne frappe point et que sa main bénit sans cesse. Mais pour ceux qui repoussent cette toute puissante bénédiction, elle se change en anathème, par le fait qu'on la refuse.
L'œuvre de Dieu a plus souffert de l'impériosité des croyants que des attaques adverses.
Les hérétiques qu'on a brûlés, purifiés par le supplice ont conquis la virtualité inhérente au martyr ; et le protestantisme est la revanche des Albigeois ;
Le Juif vilipendé, exterminé, a rouvert la bourse de Judaety a entassé tant d'or, que la chrétienté elle-même se trouve en présence de Shylock.
Est-ce le riche ou le circoncis qui est haïssable? Dans les deux cas, il est curieux que les Rotschild soient les commensaux de l'armoriai latin, tandis qu'on assomme le pauvre Juif dans les rues.
Nous ne percevons l'extériorité que par la lumière : si la forme ne la modalisait, si elle était invariable et implacable, la lumière nous serait ténèbre : le clair obscur est le terme de notre perception, et encore plus dans le sens métaphysique que dans l'optique.
N'oublions jamais que le sanhédrion a condamné Jésus, comme blasphémateur, pour défendre Tinté-
v. — l'occulte catholique
grité de la religion mosaïque : et que le clergé romain défendait ses Dieux en dévouant les chrétiens aux bêtes.
La vérité, socialement, ne se manifeste qu'aux actes et non aux doctrines : la charité, en toute occurrence, est à sa place, tandis que la formule d'une époque et d'un synode peut toujours être erronée.
Nous ne serons pas jugés sur la poule d'eau du vendredi, mais sur nos pensées de tous les jours : et la bêtise ne sera jamais pardonnée. Or, il faut être une bête pour s'informer si tel canard est licite ou non à manger : l'Eglise commande une restriction dans la nourriture et non pas un pointage de cuisinière sur sa liste de marché.
Les banqueteurs du Vendredi saint sont stupides, ils protestent contre une matière sublime; mais le pauvre qui n'aurait qu'un bout de charcuterie peut le manger, en sécurité de conscience, parce qu'il est le pauvre, le grand dispensé !
Dieu ne dira pas à son tribunal : « de quel nom m'as-tu appelé — mais de quel cœur — ni quel fut ton prêtre, — mais quelle fut ta charité? »
Malheur à celui qui s'est servi des vases sacrés pour ses passions; malheur à celui qui a rempli de sang le calice et qui a crucifié l'Agneau dans le corps des faibles : celui-là ne sera jamais pardonné. Un
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seul salut est impossible, celui du fanatique sanguinaire.
Hélas ! la religion a redit souvent à tort le mot de Bélise devenu tragique :
Nul n'aura le salut que nous et nos amis.
Idée mosaïque, le Dieu des chrétiens succède au Dieu des juifs : il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et peu importe le prophète qu'on écoute, si on l'écoute vraiment.
Hors de l'Eglise, pas de salut, mais qui est hors de l'Eglise? Celui qui en viole l'esprit ou celui qui en ignore la forme?
L'homme du Gange ou du fleuve Jaune se trouve donc hors de l'Eglise, et seuls les Occiden taux seront baptisés et sauvés.
Cette formule insensée a donné lieu à la propagation de la Foi, épithète impropre, car le missionnaire s'adresse à des croyants, pour changer leurs croyances traditionnelles et les mettre en désaccord avec le milieu où ils vivent.
Christophe Colomb a été le grand propagateur de la Foi, il voulait conquérir un nouveau monde à la croix, il l'a livré aux bandits espagnols.
L'incendie du Palais d'Eté, en Chine, perte irréparable, car la bibliothèque contenait entre autres merveilles les preuves que le caractère chinois sort du
cunéiforme accadien, a été le fruit des missions.
Partout, la présence du missionnaire amène le vol, le viol et le massacre, partout. Les populations repoussent ces étrangers envahisseurs de l'âme, et la métropole les venge : l'Angleterre a emprunté aux latins les missions, tellement ce sont moyens pratiques de conquête.
Si les missionnaires se figurent que nul ne parvient au ciel que baptisé, je comprends leur zèle, mais leurs chefs, ceux qui leur ont dit cela, sont des imposteurs.
Hors de l'Eglise, pas de salut pour ceux qui ont refusé sa lumière ; oui, mais ceux qui sont matériellement en état de la recevoir ne forment qu'une faible part de l'humanité.
Sont vraiment hors de l'Eglise, les mauvais pasteurs, les loups déguisés en bergers, les Judas, les Didon. Les dominicains, parfois, semblent des adjugants ivres.
« Lorsque la persuasion a échoué, lorsque l'amour a été impuissant, il faut s'armer de la force coercitive, BRANDIR LE GLAIVE, TERRORISER, COU- PER LES TÊTES, SÉVIR ET FRAPPER.
Eh quoi ! Maihan, d'un prêtre est-ce là le langage ?
Et le majestueux hibou du Vatican laisse ici le ser-
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vite ur de Baal salir, de cette sanglante bave, la livrée des serviteurs de l'Agneau.
Et par cette parole d'épouvante et par ce silence du Pontife, plus épouvantable encore, le Mage ou le métaphysicien se trouve missionné pour défendre l'Eglise de ces deux calomnies vivantes, un moine sanguinaire et un oracle mort!
A Notre-Dame, on avait déjà innocenté l'inquisition, et ainsi on tue la foi dans les pays civilisés, tandis qu'on l'apporte aux négrillons.
Si l'Alliance du clergé et de l'armée continue, je serai avec tous les intellectuels dans le camp ennemi : car le père Didon est plus redoutable à l'Eglise que vingt schismes, il la déshonore non par des vices individuels mais par le mépris de l'Evangile même. C'est un sacrilège et, chose exhorbitante, qui restera impuni.
L'Arcane du jugement est celui-ci : l'homme sera jugé d'après lui-même, c'est-à-dire selon sa propre loi.
L'implacable sera perdu, et le miséricordieux se verra pardonné.
Mais le crime sans rémission sera d'avoir menti à soi-même, prêtre, d'avoir aimé le carnage ; roi, d'avoir fait des serrures ; penseur, d'avoir enseigné le doute.
Jérôme Savonorale a mérité le bûcher, comme
v. — l'occulte catholique
séditieux, mais l'ardeur de sa foi et la droiture de ses desseins valaient la canonisation : cet exemple suffit à montrer combien la justice est difficile à concevoir.
Pour plusieurs, le Bonaparte est un second Constantin qui a rouvert les Eglises; pour moi, c'est l'Antéchrist en personne.
Le grand Eliphas Lévy admirait ce monstre, et le grand Chateaubriand l'exécrait.
Victor Hugo n'était pas chrétien et il avait de la charité dans l'inspiration ; les moines actuels ont des âmes adjudantes et ils consacrent tous les jours la divine hostie. /
Le parti de l'ordre, en 1871, a été plus immonde que le parti du désastre et les soldats plus sauvages que les insurgés.
Les peuples d'une grande douceur tombent vile à une grande faiblesse : l'Anglais, le méchant pratique, rayonne sur le monde par le seul fait de son insensibilité.
Ces considérations arrêteraient tout bon esprit, si l'idéal ne venait allumer son phare parmi celte obscurité parcourue de décevantes lueurs; et l'idéal a son symbole dans la Croix : c'est elle qui est la forme arbitrale de notre jugement, et l'Evangile étant le code d'éternité, il n'y a plus qu'à détailler la proportion, ou la Force devient la violence.
ARCANES
DE LA