‹ L'Océan aérienChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Que respiroîis-ftous ?

que des aperçus c'était la période rèene de l'Alchi-

La constitution physique et chimique de l'atmosphère est demeurée inconnue à l'humanité pendant de longs siècles. Le moyen âge, lui-même, n'eut sur l'état gazeux de la matière, tout à fait incomplets :

des tâtonnements et le mie.

La Chimie moderne, qui a permis le développement de presque toute l'industrie humaine, ne date, à proprement parler, que de la fin du xvne siècle; non point qu'on ignorât alors les propriétés des substances usuelles et quantité de réactions, mais l'amas indigeste des faits constatés ne pouvait prétendre au droit de véritable doctrine.

On savait fort bien, par exemple, que toute vie est suspendue par le manque d'air, ou qu'un foyer privé de cette substance s'éteint fatalement; mais de quelle manière s'opéraient le mécanisme de la combustion et celui de la respiration 1 Les meilleurs savants 1 ignoraient.

Ce fut même en vain que John Mayow prouva, avec expériences à l'appui, que l'air se fixe réellement sur les métaux calcinés; la science officielle ferma les yeux et le nom du novateur tomba dans l'oubli.

A toutes les époques, cependant, la science humaine a besoin de théories; vraies ou fausses les hypothèses paraissent nécessaires pour aiguillonner notre désir

de résoudre les énigmes de la nature. Cette fois, ce fut un savant allemand qui se chargea de fournir les explications attendues.

Stahl affirma, en effet (1731), que l'air atmosphérique ne pouvait en aucun cas se combiner ou se fixer sur d'autres substances. On lui demanda des explications et Stahl répondit par une théorie : la fameuse doctrine du phlogistique ou élément de feu.

Apres avoir rejeté toutes les substances, le chimiste d'outre-Rhin en revenait aux quatre éléments d'Aristote!

La composition des corps s'expliquait par l'union en proportions différentes de 1 eau, de la terre, de 1 air et du phlogistique.

Ce dernier remplaçait le feu des anciens alchimistes; au fond, Stahl s était contenté simplement de changer l'étiquette.

Lorsqu'un corps brûlait, il perdait son phlogistique et ainsi changeait de nature.

— a Et c'est là une chose bien étrange, lui fit-on observer; en chauffant un métal, comme le fer, nous obtenons de la rouille, puisque d'après vous le fer est composé de rouille (ou terre) et de phlogistique. Si donc la chaleur enlève l'un des composants, le phlogistique, la rouille doit être allégée de tout le poids de la substance disparue.

a Eh ! bien c'est précisément tout le contraire qui arrive. Un morceau de fer en brûlant fournit un poids de rouille plus élevé. »

Une telle objection paraissait insoluble, mais les partisans du phlogistique n'étaient pas pris pour si ]>eu.

— « La rouille, répondirent-ils, pèse plus que le fer, bien que le phlogistique s'en soit évadé, et vous osez demander pourquoi? Mais, ignorants que vous êtes, vous ne devinez donc pas que ce phlogistique uni à un corps possède le privilège de lui enlever de son poids.

Toujours la vertu dormitive de l'opium, dont Molière s'est tant moqué.

Peu à peu, cependant, les faits s'accumulaient et leur interprétation par la

théorie de Stahl devenait de plus en plus pénible.

C'est alors que surgit un génie français à l'esprit méthodique, à l'intelligence affinée, et dont la logique puissante devait d'un souffle abattre le château de cartes édifié à grands frais par la science nébuleuse de l'Allemagne.

J'ai cité Lavoisier que des années d'études avaient préparé à la grande réforme d'où sortirait la Chimie moderne.

Adolescent, il avait fréquenté le collège Mazarin, et son goût pour les sciences s'était affirmé à tel point que, ses humanités terminées, le jeune Lavoisier avait résolu de les étudier sous la direction des meilleurs professeurs de l'époque; Bernard de Jussieu lui enseigna la Botanique; Guettard, la Géologie, pendant que l'abbé de Lacaille l'initiait aux Mathématiques et à l'Astronomie. Mais la Chimie l'attira bientôt et fascina son esprit, grâce peutêtre à celui qui le premier lui en ouvrit les arcanes.

Ce chimiste s'appelait Rouelle et c'était bien l'homme le plus drôle et le plus fantasque qui fût au monde.

A en juger par la façon dont il professait, si ses Mémoires n'étaient là pour attester son génie, on pourrait vraiment se demander comment un tel homme put arriver à former des disciples tels que Venel, Cadet, Macquer, Darcet, Roux, Berthollet et Lavoisier.

Rouelle ignorait les règles les plus élémentaires de la bienséance, et son vocabulaire était aussi imagé que celui d'un homme de basse éducation.

Au lendemain de la bataille de Rosbacli, à laquelle il avait pris part, car il était patriote, il ne tarissait pas en invectives contre Soubise, et comme Buffon prenait la défense du prince : a Ne le défendez pas, s'écria Rouelle, c'est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne!..., etc.. »

Rouelle avait débuté par les fonctions monstratt >n\ — on dirait préparateur aujourd'hui — dans le cours public du Jardin du Roi. Bourdelin, le professeur d'alors, finissait habituellement 6a leçon

par ces mots : « Comme M. le démonstrateur va le prouver par ses expériences. » Et Rouelle qui lui succédait commençait presque toujours par cette phrase stéréotypée : « Messieurs, tout ce que vient de vous dire M. le professeur est faux et •absurde, comme je vais avoir l'honneur de vous le prouver. » Et malheureusement pour le professeur, M. le démonstrateur tenait souvent parole.

Quand Rouelle succéda à Bourdelin, il y eut un véritable engouement pour suivre les cours d'un homme aussi bizarre. On allait à ses leçons comme au spectacle et à la comédie; et parfois on s'y divertissait davantage.

Ordinairement Rouelle arrivait en grande tenue, habit de velours, perruque bien poudrée et petit chapeau sous le bras. Assez calme tout d'abord, le professeur s'échauffait peu à peu, parlait avec volubilité, s'agitait, posait son chapeau sur un appareil, ôtait sa perruque, dénouait sa cravate, et tout en dissertant avec de grands gestes, déboutonnait son habit et sa veste qu'il quittait l'un après l'autre.

Il avait pour aides son frère et son neveu, mais ceux-ci n'arrivaient pas toujours à l'heure.

Rouelle criait alors de tous ses poumons : « Neveu, éternel neveu... » Et lorsque l'éternel neveu ne venait point, le professeur allait lui-même quérir flacons et cornues dans le laboratoire voisin.

Ceci ne l' cm péchait aucnement, d'ailleurs, de continuer à déclamer son cours... et lorsqu'il réapparaissait en scène la démonstration était achevée et il criait : « Oui, Messieurs!... »

Brusque, nerveux, toujours agité, d'une distraction excessive, il cassait tous

Layoisie k (1743-1794).

Cet illustre chimiste français peut être

regardé comme le créateur de la chimie

moderne.

les instruments qu'il ne prenait pas le temps d'ajuster.

Un jour qu'il faisait une expérience dangereuse il disait à ses auditeurs :

— Vous voyez bien, Messieurs, ce chaudron sur ce brasier. Eh bien, si je cessais de remuer un seul instant, il s'ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en l'air.

Et ce disant, il cessa d'agiter la masse par distraction, et sa prédiction fut accomplie, au grand effroi de tous les assistants.

L'explosion fut formidable, les vitres de la salle volèrent en éclats, personne heureusement ne fut blessé; l'effet de l'explosion avait surtout porté par l'ouverture de la cheminée.

M. le démonstrateur en fut quitte pour cette cheminée et une perruque.

Ce fut donc à pareille école que Lavoisier apprit la chimie.

Mais bientôt l'élève dépassa le maître, et ses premiers Mémoires le conduisirent tout droit à l'Académie (1768).

Trois ans auparavant il avait épousé Mlle Paulze, fille d'un fermier général et âgée seulement de treize ans.

D'une grâce charmante, la jeune femme réunit dans ses salons tout ce que Paris comptait de noms illustres; ellemême prenait part aux conversations scientifiques et devint pour son mari le plus actif et le plus dévoué de ses collaborateurs. Elle dessinait admirablement et pour illustrer le Traité de Chimie du grand savant, elle eut même le courage d'apprendre la gravure.

Dès lors une brillante carrière s'ouvrit devant l'illustre chimiste. La dot de sa femme lui avait apporté la fortune et Lavoisier en fit toujours le plus noble usage : les pauvres et les hommes de science ne

UCcéan aérien

l'ignorèrent jamais. M. Paulze obtint alors pour son gendre une place de fermier général. Cette situation qui lui permettait d étendre l'action de sa charité devait, hélas ! lui être bientôt fatale.

Le 2 mai 1794, tous les anciens fermiers généraux furent traduits devant le tribunal révolutionnaire, et Lavoisier était du nombre.

Ses amis firent bien quelques timides démarches, mais elles demeurèrent sans portée. Seul, le Dr Halle osa présenter un rapport où il rappelait les immenses découvertes du grand savant : recherches sur la chaleur animale, sur la composition de l'air, sur la fabrication du salpêtre et des poudres, industrie qu'il avait créée de toutes pièces au profit de la nation; travaux sur les matières organiques, études de la chaleur en Physique, et dont la portée devait être si considérable pour le développement de cette partie des sciences...

C'était peine perdue. Le rapport fut bien distribué aux membres de la Convention, mais les représentants du peuple étaient aussi forts que ceux qu'ils représentaient, personne ne comprit rien à tant de science, et la condamnation imméritée fut maintenue.

Ce fut alors que le chimiste Loysel tenta une dernière démarche et présenta au tribunal révolutionnaire une simple demande de sursis. Pour toute réponse le président Dumas prononça ces paroles qu'on voudrait mettre sur le compte de la légende, mais qui ne sont, hélas ! que trop authentiques : « La République n'a pas besoin de chimistes. » Réponse aussi absurde qu'horrible. Plus d'une fois déjà la République avait eu besoin des chimistes, et le temps était proche où, de nouveau, elle aurait recours à leur lumière pour la défense de la Patrie.

Le 8 mars 1794, Lavoisier mourait sur l'échafaud : il n'avait que cinquante ans.

t Un instant leur a suffi pour faire tomber cette tête, disait l'illustre mathématicien Lagrange, au lendemain de cette exécution, et cent ans ne leur suffiront pas pour en produire une semblable. »

Aujourd'hui, la vie et la mort de cet admirable génie, d'un dévouement sans bornes pour ses semblables, n'est plus connue que des savants et de quelques amis de l'humanité.

Quand on relit les Mémoires du temps, quand on songe qu'un peu plus d'un siècle seulement nous sépare d'une époque aussi tourmentée, quand on pense qu'au nom de la Fraternité et du Progrès, les représentants de notre grande nation française ont décapité le créateur de la Chimie moderne, il y a dans notre histoire des pages qu'on voudrait déchirer.

La postérité a rendu au génie de Lavoisier les hommages qu'il eût mérités de son temps, et c'est faire œuvre de justice que de redire ici les belles expérience. qui ont conduit l'illustre savant à la pose des premières assises d'un édifice que pas un chimiste à l'heure actuelle ne peut se flatter de connaître dans les détails.

Ces expériences eurent surtout rapport à la constitution de l'air. Leur portée fut incalculable, et leur moindre mérite fut de ruiner de fond en comble l'idée allemande du phlogistique.

Anrès avoir renfermé en un vase clos 4 onces de mercure et un volume d'air bien mesuré, Lavoisier eut la patience de chauffer le mélange durant douze jours et douze nuits. Il put alors constater que l'air avait notablement diminué; ce qui en restait était irrespirable et impropre à entretenir la combustion.

D'autre part, le mercure s'était transformé en une poudre rouge que nous appelons aujourd hui oxyde de mercure, et dont le poids avait augmenté de celui de l'air disparu.

La démonstration fut plus concluante lorsque Lavoisier, chauffant la poudre rouge, en retira l'oxygène absorbé, puis le mélangea avec le gaz non respirable de l'expérience et reconstitua ainsi l'air introduit primitivement dans le va6e clos.

La preuve était indiscutable : l'air contenait à l'état de mélange 1/5 de son volume d'oxygène, le reste étant formé d'un gaz qu'il appela mofette et qui depuis a

Le Printemps.

Galerie Nationale de Londres.

(Cliché Giraudon.) Tableau de David Téniers.

reçu le nom d'azote, c'est-à-dire impropre à entretenir la vie.

L'expérience a été répétée depuis dans des conditions extrêmement précises, et nou6 savons aujourd'hui que 1 000 litres d'air contiennent un mélange de 208 litres d'oxygène et de 792 litres d'azote.

Mais comme un litre d'oxygène pèse un peu plus qu'un litre d'azote, la proportion pour les poids n'est pas tout à fait la même.

Ainsi voilà deux éléments constants de l'atmosphère terrestre que nous retrouvons partout, aussi bien à la surface des océans qu'au sommet des plus hautes montagnes.

Dans les conditions de vie où se trouve notre globe, nous ne pouvons nous passer ni d'oxygène ni d'azote. On ne pourrait aussi, sans danger, augmenter l'un des gaz au détriment de l'autre.

Rappel ez-v(Ous la délicieuse fantaisie de Jules Verne dans le Docteur Ox.

Après avoir établi ses conduites de gaz, le bizarre docteur avait saturé d'oxygène pur toutes les maisons d une petite ville des Flandres. A vivre dans un tel milieu, les habitants étaient devenus nerveux, irritables, et surexcités au dernier point. La nature de ces braves Flamands avait été transformée en peu de temps, et si une explosion n'eût mis fin à cet envahissement gazeux, nul doute que la moyenne de la vie ne se fût abaissée d'autant. L'oxygène active, en effet, la combustion de l'organisme dont l'évolution devient plus rapide, et c'est l'azote qui tempère sa brûlante action.

En augmentant la production d'azote, des troubles contraires surviendraient dans la machine animale et Jules Verne aurait pu écrire la contre-partie de son roman en imaginant un a docteur Az » saturant les habitants d'un village du Midi pour arrêter leur exubérance.

Ce serait aussi l'effet du gaz carbonique contenu dans l'atmosphère en proportion de 3 litres environ par mètre cube.

Mais les chimistes en maladie d'analyse ne se sont pas arrêtés là; à mesure que progressent leurs moyens, la liste des subs-

tances que nous trouvons dans l'air s'augmente tous les jours. Où s'arrêtera-t-on ?

Certaines circonstances font naître, d'ailleurs, de nouveaux composés plus ou moins stables.

S'il vous est arrivé de passer après un orage dans un endroit frappé par la foudre, vous avez pu sentir une forte odeur de soufre. A l'aide d'une machine électrique à plateaux vous pourriez aussi obtenir, d'une façon moins dangereuse toutefois, des effets analogues.

Que se passe-t-il donc dans les deux cas ? Un phénomène dont le mécanisme est assez mal connu, mais dont les résultats sont fort bien étudiés à l'heure actuelle.

Il y a production d'une substance nommée ozone; et l'on surprendrait peut-être un chimiste d'autrefois en lui affirmant que ce corps n'est rien autre que de l'oxygène condensé.

Qu'une étincelle électrique détonant au milieu d'un mélange gazeux d'oxygène et d'hydrogène donne naissance à quelques gouttes d'eau, il n'y a là rien que de très conforme aux lois de la vieille chimie, c'est une combinaison vulgaire; mais que semblable phénomène puisse combiner deux molécules d'une même substance, cela dépasse tout ce que Lavoisier et ses contemporains eussent probablement imaginé.

Au premier abord, en effet, de l'oxygène ajouté à lui-même, ne devrait fournir qu'une même substance, et c'est ce qui n'est pas. En y réfléchissant, cependant, nous trouvons en chimie quelques cas analogues. Nous admettons couramment, par exemple, que le carbone, suivant son état moléculaire, nous apparaît sous des forme.} multiples. Ici, c'est du charbon ou du noir de fumée, là d\i graphite, ou même du diamant. Véritable protée, la même matière se déguise sous les plus curieux travestissements.

Quoi de plus surprenant d'admettre alors que l'oxygène combiné avec luimême, condensé pour mieux dire, nous apparaisse sous les formes de l'ozone dont les propriétés rappellent d'ailleurs celles de l'oxygène, quoique plus exaltées. Et s'il dégage une odeur de soufre dans ce nou-

Tel état, c'est que, vous diront les chimistes modernes, le soufre lui-même serait un stade différent de la condensation de l'oxygène.

c La nature ne fait pas de sauts brusques », disait le vieil adage de la philosophie antique, et les savants actuels seront les derniers à aller à l'encontre de ce principe fondamental. Depuis sa forme première, la matière évolue sans cesse, chaque jour le monde vieillit; celui d'hier ne ressemble pas tout à fait à celui d'aujourd'hui et demain nous réserve de nouveaux aspects; et c'est bien, soit dit en passant, ce qui nous pr "ve que le monde n'a' pas toujours

existé, 6ans quoi la matière depuis longtemps aurait cessé d'évoluer.

Pour échapper à une telle conséquence dont la portée philosophique n'échappera à personne, on a bien imaginé des séries de cycles ramenant les mêmes effets d'une façon périodique, mais ni la Physique ni la Mécanique ne s'arrangent de ces hypothèses romanesques; autant vaudrait admettre le mouvement perpétuel !

Chaque jour, hélas! l'Univers vieillit; l'énergie disponible se dégrade, rien n'en saurait réparer les pertes ; les microbes aussi bien que les soleils de l'espace s'acheminent plus ou moins lentement vers un état de repos final que nous appelons la mort, et qu'aucune puissance créée ne saurait empêcher.

Mais quittons ces hautes spéculations pour revenir à notre sujet.

L'ozone répandu dans l'air n'est pas la seule substance qui affecte notre odorat. A certains jours; surtout lorsque la vapeur d'eau est en grande abondance, les gaz ammoniacaux dégagés sans cesse par

Aéroscope enregistreur du Dr Miquel.

(Construit par la Maison Richard.)

Une trompe aspire l'air et les poussière:: qui viennent se coller contre une lame de verie enduite de gélatine humide. La lame se déplace d une façon uniforme au-dessus de l'ouverture par un mouvement d'horlogerie.

les matières en putréfaction acquièrent une solubilité plus grande et ceci nous explique ces émanations malodorantes s'échappant des fosses d'aisances lorsque le temps est à la pluie.

On pourrait signaler aussi quantité d'autres substances dont la teneur dans l'atmosphère varie suivant les endroits, acides de toutes sortes, sels de soude ou de chaux, iodures et chlorures alcalins.

A une époque et sur les assertions de M. Chatin, on avait admis que l'air renfermait de l'iodure en doses massives. La genèse de cette extraordinaire découverte vaut la peine d'être contée ici. M. Chatin professeur, il y a quelque trente ans à la Faculté de Pharmacie de Paris. Ses études sur l'analyse de l'air l'avaient amené à signaler la présence de l'iode dans l'atmosphère. En quelle quantité cette substance y était-elle contenue? C'est ce qu'un examen incessant ferait connaître.

Bientôt l'analyse de l'iode hanta tellement l'esprit du professeur que ses élève3 s'en aperçurent.

« Cet âge est sans pitié », a dit le fabuliste, en parlant de l'enfance; je crois que la remarque s'applique mieux encore à la jeunesse. Chatin voulait de l'iode dans ses analyses, on lui en procurerait. Un soir d'été, alors que de gros nuages noirs s'accumulaient dans le ciel et qu'une atmosphère étouffante faisait prévoir un orage prochain, un groupe d'étudiants s'avisa de faire passer sur les toits une bonne partie de l'iode conservé dans les laboratoires.

On comprend que le lendemain, en a-nalvsant les eaux pluviales précieusement recxieillies dans de grands vases, le savant

fut confirmé dans son opinion que l'iode est un des corps l'un des plus répandus dans l'atmosphère des grandes villes!

Le fait m'a été rapporté par un des coupables, qui, d'ailleurs, ne se fit pas faute de renouveler souvent l'expérience. Mon ami, lorsqu'il racontait cette histoire amusante, ne manquait jamais d'ajouter :

— Et ce n'est pas tout... Le lundi qui suivait l'orage nous étions assurés de trouver aux Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, rédigée en bonne et due forme, une communication sur cette constatation importante. »

Dans son livre Sur l'Origine du inonde, M. Faye, discutant les conditions de la vie sur une planète, dit à propos des exigences du biologiste : « Il s'adresse à M. Chatin qui lui demande un litre de son eau.

Après l'avoir analysée, le savant chimiste lui dit : « Voilà, vous avez oublié un peu < d'iode, il en faut partout quelques « traces. Surtout n'en mettez pas trop. »

Je n'ai jamais lu ces lignes sans penser que M. Faye, adoré de ses élèves, avait reçu des confidences analogues à celles qu'on me fit à moimême, touchant l'origine de l'iode dans l' atmosphère parisienne.

Depuis M. Chatin , on a trouvé dans l'air des quantités de gaz tels que l'argon, l'hydrogène, le néon, le crypton, l'hélium, etc., mais tous ces produits ne peuvent être décelés que sur de grandes quantités d'air et leur influence sur notre organisme est plutôt minime.

Il n'en est pas de même des poussières que nous avalons par milliers à chaque inspiration.

Enfermez-vous dans une chambre obscure et, par une ouverture pratiquée dans

Dans son appareil enregistreur de bactéries le IV Miquel a remplacé la lame de verre par un lambour tournant en 21 heures. Les microbes aspirés viennent encore se coller sur les parois du cylindre. (Modèle de la Maison Richard.)

un volet, laissez filtrer un rayon de soleil, il vous sera facile, même àTœîl nu, de constater la danse effrénée des poussières dont nous parlons : débris fibreux ou cellulaires, brins de coton, poils ou duvets flottant facilement dans l'air, grâce à leur légèreté.

Voilà ce que vous introduisez dans vos poumons, sans parler des milliers d'organismes que vous ne voyez pas.

Les savants sont parvenus à analyser et à compter ces poussières au moyen de procédés aussi simples qu'ingénieux.

Enduisons une plaque de verre dune mince couche de gélatine ou de vernis et plaçons-la derrière un aspirateur, à l'endroit où l'air aspiré est rejeté au dehors, toutes les poussières viendront se coller sur la plaque, formant ainsi un filtre d'un nouveau genre et nous pourrons les étudier au microscope. Il est bien évident, d'autre part, qu'on peut évaluer le nombre de litres d'air traversant l'orifice de l'aspirateur et par conséquent, trouver le nombre de poussières renfermées par mètre cube. Cette ex"''rience | a été renouvelée très souvent et les résultats sont extrêmement suggestifs, surtout pour ceux qui ont le véritable souci des règles les plus élémentaires de l'hygiène.

Que trouvonsnous donc sur la plaque des aspirateurs?

D'à bord des poussières de nature minérale et inorganique emportées au loin par les grands courants aériens.

Lorsque la tempête fait rage sur les côtes, et que le vent soulève les grandes vagues en pulvérisant leurs ci'êtes, chaque gouttelette de cette blanche écume contient en dissolution toutes sortes de sels qu'elle charrie au loin.

Tantôt elle est entraînée par un immense durant des années dans les hautes régions tourbillon qui la porte dans les régions éle- et ont accompli plusieurs fois le tour du

globe.

Si l'on pouvait réunir en un seul endroit les poussières soulevées par la circulation de nos véhicules sur toutes les voies du monde, automobiles, chariots, trains express, rapides; les débris de roches pulvérisés par les actions volcaniques, les matériaux enlevés à la terre, aux roches de toutes natures, quartz, feldspath, mica; les sels calcaires emportés par les ouragans à des hauteurs prodigieuses et que la pluie ramène à la surface, on arriverait à des volumes fantastiques se chiffrant par milliers de kilomètres cubes.

Ainsi, à ne considérer que les côte6 de Bretagne et de Normandie, on a calculé que chaque année un hectare de terrain ne reçoit pas moins de 147 kilogrammes de matières solides, dont 37 kilogrammes de sel marin.

Les industries alimentaires, toutes les substances que nous employons journellement, farines, fécules, amidons, etc.; tout cela fournit un gros contingent aux poussières atmosphériques.

La farine plus particulièrement se retrouve partout ; Pouchet en a rencontré dans les plus inaccessibles réduite de dos vieilles églises gothiques, où elle était mêlée à la poussière noircie de six ou huit siècles d'ancienneté, dans les palais ou hypogées de la Thébaïde où elle datait de l'époque des Pharaons. L'air des villes surtout en est rempli ; en le traversant, le flocon de neige qui tombe ou l'insecte qui voltige en recueillent d'énormes quantités : on en a compte 40 ou 50 grains sur les ailes d'une seule mouche.

balais i>u ces morceaux d'étoffe que

I.ors de l'éruption du Krakatoa, en 1883, les poussières vomies par

le Volcan ont dépassé plus de 80 kilomètres de hauteur, et sont

restées <'n suspension dans l'air pendant plusieurs années.

vue- de l'atmosphère, tantôt elle suit une direction plus horizontale et va se déposer contre les obstacles rencontrés sur son chemin.

Mais la plupart du temps la gouttelette d'eau, véhicule des poussières minérales dissoutes en son sein, s'évapore au contact de l'aîr et abandonne ses passagers en cours de route. La pluie intervient quelquefois pour les ramener au sol, mais on a l'exemple de corpuscules accomplissant de fantastiques voyages Les*p mies dans l'atmosphère par le Krakatoa, lers de l'éruption de 1883, ont séjourné

le valet de chambre agite à la fenêtre du sixième, chaque matin, portent en eux des quantités de matériaux que vous respirez quelques heures après le plus inconsciemment du monde, surtout si vous habitez l'entresol ou le premier étage.

Si encore on se bornait à n'avaler que des substances inorganiques telles que du sel marin, de la suie ou du charbon, il n'y aurait que demi-mal. Dans une grande ville comme Londres, où il tombe un million de kilogrammes de charbon par an, une grosse partie de ce produit passe dans les poumons des habitants qui s'empressent de l'éliminer comme ils peuvent et sans trop de dommage.

Mais malheureusement il y a dans l'air d'autres substances, organiques celles-là, et autrement dangereuses. Je veux parler des microbes qui pullulent en certains milieux.

On se fait généralement une idée fausse des microbes. Quelques personnes les confondent avec des animalcules dont la grosseur est énorme comparée à celle des microorganismes.

Pour beaucoup de gens ayant eu l'occasion de voir sous un petit microscope la population d'une goutte d'eau, le microbe c'est l'infusoire ou le vibrion nageant dans

On trouve tout flans l'atmosphère : dos poussières de charbon, du carbonate de chaux, des grains de pollen, des œufs d'infusoires, des brins de, coton, de la farine, des plumules de papillon, etc., etc.

On y trouve aussi par milliers des organismes microscopiques, microbes, bactéries et vibrions

le vinaigre, c'est l'énorme bête grouillante dans sa caverne de graisse à la surface d'un fromage. On ne sait pas, généralement, que les infiniments petits, spores, bactéries, microbes, ne sont pas des animaux; ils appartiennent au règne végétal où ils se placent à côté des champignons et des algues. Ce sont des êtres formés d'une seule cellule, gouttelettes de gelée vivante entourée d'une mince membrane.

Les plus gros ne dépassent pas quelques millièmes de millimètre et le tube intérieur d'un cheveu pourrait en abriter des millions.

Tous n'ont pas, d'ailleurs, le même aspect. Les microcoques sont ronds comme des billes; les bactéries à bâtonnets rappellent la forme d'un crayon;ies «pîrilles ont quelque ressemblance avec un fin tirebouchon.

Des quantités de maladies proviennent de ces cellules que Te moindre courant d'air transporte à de grandes distantes. Aussi nous les retrouvons un peu partout et comme leur vitalité est extraordinaire, ils peuvent attendre pendant des années le milieu favorable pour leur développement. Ce sont eux qui sèment et propagent la plupart des maladies infectieuses, qui entretiennent la tuberculose comme le choléra, la diphtérie aussi bien que la rou-

geôle ou la gangrène des hôpitaux. On comprend alors à quelles précautions nous sommes tenus de nous astreindre en cas d'épidémies; le moindre crachat desséché fournit après le passage du coup de balai, une formidable et terrible armée microbienne en marche pour semer la mort.

Devant de tels faits, on saisit mieux aussi l'intérêt capital qui s'attache à l'analyse incessante de l'air et aux soins que réclame une hygiène basée sur les progrès d'une science quasi récente.

Et si tout cela ne vous convainc pas encore, lisez les résultats des statistiques, vous serez édifiés sur nos plus petits, mais aussi sur nos plus grands ennemis.

Un centimètre cube d'air pris à

Paris dans un jardin a donné 200 000 grains de poussières; c'est là, d'ailleurs, un minimum, car le même volume d'air capté dans un appartement de la capitale en contient 10 fois plus en moyenne, soit 2 millions.

Comme un homme normal fait entrer dans ses poumons 10 mètres cubes d'air environ par 24 heures, calculez le nombre de poussières qu'absorbe un Parisien pendant une journée où il reste chez lui, et vous trouverez le joli chiffre de 20 trillions.

Heureusement que ces 20 trillions de particules ne sont pas toutes nuisibles à l'organisme.

Un habitant du centre de Paris, n'ab-

sorbe par jour que 34 800 microbes dangereux, tandis que les malades dans certains hôpitaux en respirent 600 C00 dans le même temps.

Dans les quartiers excentriques, surtout au Sud de Paris, cette proportion diminue notablement. Elle est encore moindre, loin des grandes villes, et l'air est d'autant plus purgé de microbes qu'on s'élève davantage.

Au Rigi - Kulm on ne rencontre que 400 à 800 poussières par centimètre cube.

Un touriste séjournant vingt-quatre heures à 1 700 ou 2 000 mètres d'altitude n'introduit dans ses poumons que 30 bactéries au maximum. Pour trouver un résultat analogue à la surface du globe, il faut aller en mer, loin des côtes : e n plein océan, 10 mètres cubes d'air ne contiennent que 5 ou 6 microbes.

Voilà des chiffres plus éloquents que toutes les théories; personne ne peut les mettre en doute aujourd'hui.

Après avoir découvert ces infiniment petits, l'homme est parvenu à les étudier, à connaître leurs effets, à déjouer leurs ruses; que dis-je ! il a su tourner à son profit la lutte entreprise contre ces ennemis d'autant plus redoutables qu'ils sont invisibles; avec une persévérance inlassable, un homme a étudié les virus qui tuent pour en faire des élixirs de vie... Ce grand penseur, cet homme de génie, était aussi un homme de bien, et un grand Français, ne l'oublions pas... Il s'appelait Pasteur.

formes recueilli pbere.

L'Observatoire météorologique do sommet du Pu y de Doht

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