A LA VUE DE L'HÉROÏQUE SAUVETEUR
LOUIS AUFFRET
INSPIRATEUR DU FaXCH TrEMECR DE CE ROMAN.
En respectueux hommage.
Toutes les cinq secondes le phare tournant d'Eckraiihl projetait son rayonnement sur la mer obscure. De la galerie élevée, les deux immenses bras de lumière prolongeaient jusqu'à cent kilomètres sur l'océan et sur la terre, leur geste bienfaisant. Et, tour à tour, les rayons électriques que la Bretagne, de Brest à Lorient, et les marins en Atlantique aperçoivent, faisaient sortir de l'ombre le port de Saint-Gwennolé, les haineux récifs du Groumilly, le Felok goërnoneux, l'île Conq, et, plus loin, les Etocs hérissés, la roche noire de Karek-ar-Gazek et les Chiensde-mer dont les gueules sous-marines bavent l'écume. Vers Audierne le poudroiement d'argent des lampes à arc illuminait le rouge Tal-Ifern, cette entrée de l'enfer, et la baie hargneuse de
I L OCÉÀH
Poul-Triel et Porz-Carn, la grève des charognes ; la palue aux dunes blêmes, el la Torche, pierre géante dressée à L'extrémité d'un promontoire où la mer se brise avec un cri presque humain qu'on entend parfois de Quimper ; — cette torche sur laquelle, au siècle dernier, les naufrageurs de ce pays encore barbare allumaient des feux afin d'attirer les navires égarés. L'éclat des soixantedix millions de bougies touchait aussi à travers la presqu'île de Penmarch la tour trapue de Saint- Gwennolé, la nef ruinée de Kérity, la chapelle marine de Notre-Dame de la Joie posée sur ses rocs comme un vaisseau jeté à la côte, les paroisses de Plomeur et de Treffiagat, le calvaire moussu de Tronoen, le plus vénérable d'Armorique, les humbles trêves de Saint-Yio et l'église Saint-Nonna de Penmarch dédiée à l'apôtre navigateur qui vint d'Hybernie en croupe sur un rocher.
Car, la presqu'île de Penmarch, c'est une terre posée comme un radeau trop chargé sur la mer, et, depuis les saints jusqu'aux ivrognes, tous ses habitants doivent être marins afin d'avoir le droit d'y vivre.
Soudain le phare s'éteignit et, à l'orient, un trait d'or rose déborda le flot. Alors, dans cette aube d'octobre, une escadrille de barques aux voiles sanglantes apparut. Un millier de bateaux sardiniers d'Audierne, du Guilvinec, de Lesconil,
de Loc-Tudy, de Kérity, de Saint-Pierre de Peumardi et de Saint-Gwennolé, havres nichés dans les trous de homard percés par l'effort des vagues, couraient bord à bord dans la vaste baie, tandis que sur les falaises les premiers paysans réveillés se dressaient, regardant au ciel afin de deviner le temps.
... Debout sur la chambre de son bateau, le patron Fanch Tremeur fait un large signe de croix. Ses six matelots lèvent leurs bérets. Ensuite d'un geste de semeur, Fanch lance la rogue en arrière de son filet dont les lièges flottent. A l'appel de la nourriture les sardines remontent des profondeurs et il semble qu'avec elles des miroirs s'élèvent en oscillant vers la surface.
— Voilà le poisson, annonce Pierre Maurio, un mousse frisé à tète d'éphèbe romain.
— Tu dis vrai, l'écaillé affleure, approuve le pécheur Tudy surnommé Xez-Cassé.
— '■ Le poisson se maille, fait remarquer l'estropié Tabari.
Penché sur l'eau l'équipage observe la charge impétueuse des sardines. Elles s'enfoncent jusqu'aux ouïes dans le filet et frétillent.
— A la bonne heure ! voilà du poisson courageux, dit le patron Trémeur. Toi, Drezen et toi, Laou-Prech, commande-t-il à un gaillard herculéen et à un long garçon blême, prenez les
avirons et nagez. Tenons la barque debout au vent.
— Faut-il larguer la misaine, patron, demande Laou-bi, un petit bossu, cousin du grand Laou- Prech 9
— Largue, mon fils. Maintenant, vous autres, halez en grand.
Comme le filet pèse aux bras de ses compagnons, le puissant Fanch retire ses sabots, court sur ses chaussons, se courbe et empoigne les lièges. D'un élan irrésistible il amène dans sa barque mille sardines attrapées par les ouïes. Le scintillement de ces petits poignards fichés dans les mailles attire les mouettes. Elles tournent une ronde claire autour des mais et crient d'envie.
— Attrapez votre graine, mes poulets, s'exclame en riant Nez-Cassé et il leur jette les poissons déchirés. D'un bond les oiseaux s'enlèvent avec leur proie au bec, battent l'air de leurs ailes frénétiques et vont s'abattre plus loin sur la mer.
Maintenant les mille petites gueules nacrées des poissons baillent sur le plancher de la barque, puis ces mille petites vies identiques s'éteignent en perdant leurs irisations.
Jusqu'au soir le Saint-Nowia et l'escadrille essaimée sur la haïe dressèrent leurs embuscades aux bancs en marche vers le nord. De temps à autre, Tabari-l'aviron, ainsi nommé à cause de sa jambe de bois fabriquée d'une ancienne rame, et
Tudy Nez-Cassé buvaient dans une boite à conserve, en guise de gobelet, l'eau douce qu'ils saupoudraient de poivre afin de lui donner du goût.
— Voilà qui ne vaut pas le tafia de la mère Douarun, convenaient-ils avec une grimace.
Tremeur poussait du sabot le tas métallique des poissons qui s'écroulèrent sur le faux plancher. D'une voix éclatante, il ordonna :
— Pare à virer, camarades. Rentrons à Saint- Gwennolé.
Et lorsque la svelte embarcation eut obéi au gouvernail et prit de la bande sous la brise d'est, Fancli se dressa à la poupe, la barre haute sous l'aisselle. Bien calé sur ses jambes couvertes du pantalon de toile rousse, cet armoricain de trente ans, trapu et musclé, donnait une magnifique impression d'équilibre. On le sentait indéracinable. Ce marin faisait partie de son bateau au même titre que le mât. Le béret enfoncé en arrière des cheveux couleur de paille auréolait son visage rond et rasé. Ses veux à prunelle grise et iris vert rappelaient ceux des goélands. Tantôt rapetisses, ils perçaient l'immensité, et tantôt dilatés ils semblaient voir ce que les regards humains n'aperçoivent pas d'ordinaire. Fanch Tremeur appartenait par la forme de son corps et par sa pensée à la race antique des bigoudens, ces bretons peut-être issus de Phénicie.
Son fronl charpenté en poupe de navire annonçait une intelligence entêtée. Son nez fort et charnu indiquait de la bonté et sa bouche gourmande de la sensualité. Quand Tremeur serrait les lèvres, fermait ses poings rugueux et levait son cou au\ muscles tendus comme des cables, soudain ce marin paisible évoquait an être farouche. Pêcheur sardinier, le plus habile de Penmarch. sa bravoure avisée l'avait fait nommer, à l'élection, patron du canot de sauvetage. Déjà sa renommée dépassait sa province et Paris avait fêté ce marin héroïque.
Les pécheurs l'appelaient : Tonton Fanch, malgré sa jeunesse, et parce qu'ils le tenaient pour le meilleur homme de leur peuple fataliste, abandonné a ses qualités comme à ses vices. Parmi ces centaines de patrons qui gouvernaient leurs barques, Tremeur dans son vêtement de toile lauve. apparaissait comme la plus noble statue humaine de ces coureurs des flots.
— Ohé ! Fanch, jetez donc vos yeux à bâbord, vers Tal-Ifern, s'écria Tudy >"ez-Cassé. Il v a la haut quelque chose pour vous !
— Te tairas-tu. cinquante ans d'ivrognerie, protesta Tabari. En tous cas. ce n'est pas un spectacle pour un museau poivré comme le tien.
— Et pour toi non plus, l'aviron, a moins que tu ne veuilles faire encore ta belle jambe auprès des dames, répartit Tudy:.
LE PORT DE SAINT-GWEISTs'OLE /
— Si Tabari vernissait sa béquille comme une bottine de monsieur, il serait distingué par une demoiselle, assura gaîment le long Laou-Preeh.
Les sourcils dorés de Fanch s'étaient arqués et il souriait avec la candeur d'un enfant. Il considérait sur les rochers quelques femmes dressées dans la lumière safranée du crépuscule en leurs costumes aux coiffes pailletées et aux gilets brodés. Ces bretonnes semblaient des fleurs d'or et d'argent épanouies sur ce littoral misérable où pas une herbe ne pousse, ou pas un lichen lui-même ne peut résister à la violence de la mer. Par contraste sur cette presqu'île chauve et osseuse que pas un arbre ne console, pullule la population bigoudène la plus chatoyante, la plus vive, la plus enjouée, la plus gaillarde de Bretagne.
— Voyez les filles des friteries ! Ces coureuses se sont échappées de leurs fabriques pour nous voir rentrer, annonça le bossu Laou-bi.
— Heu ! Tu voudrais bien qu'elles courent un peu avec toi, mais tu ne saurais les suivre, ah ! ah ! lit Nez-Cassé.
— Cela vaudrait mieux que de boire, Tudy. Laou-Prech comptait les sardines et les rangeait
dans les paniers. Il s'interrompit dans son travail:
— Vous avez tort tous les deux de défendre vos péchés. Nous ne sommes pas créés pour la boisson ou la conçu... la conçu... piscence.
A celle vertueuse apostrophe ses camarades joignirent les mains et s'inclinèrent comiquement.
— Entendu, monsieur le sermoneur. Ah !
grand hâbleur! Voyez ce beau converti! Il parle comme M. Bergstroom, son ministre prolestant, ce marchand de bibles. Qu'est-ce que ce Norvégien nous veut ?
Laou-prech dressa un bras sentencieux et son étroite face levée vers les voiles, il répondit :
— Il veut vous réformer, vous enseigner la sobriété.
— Quoi ! Lui ! Convertir les Bretons à l'eau claire, s'exclama Tudv épouvanté. Plutôt mourir!
Goguenard, Tabari-1' Aviron, répliqua :
— Ne t'épouvante pas, Nez-Cassé, ce soir si le ministre vient nous trouver, nous l'obligerons à trinquer avec nous.
— Moi, je dis que ce Bergstroom n'est pas un chrétien, prononça Drezen, accroupi, les jambes nouées autour du mat de misaine. N'est-ce pas avec la permission du ciel que le « gwin-ardent » nous a été donné?
— Enfin ! voilà une parole sensée, approuva Fa ne h.
— Par Saint- Vio ! toutes les filles du pays se sont aujourd'hui rendues sur la côte. Voici un troupeau qui cherche ses bergers, dit Tabari, la main tendue vers Tal-lfern.
Ses compagnons relevèrent la tète. A l'aspect des femmes en vertugadins semées sur les falaises, le bossu mélancolique, murmura :
— 11 y a du choix !
Mais la voix solennelle de son cousin Laouprech, retentit :
— Ces créatures de Dieu sont nos mères, nos femmes et nos filles ! Respectez-les.
— Ainsi soit-il, ministre, répondirent-ils en se prosternant par moquerie, sauf Drezen dont le buste herculéen gardait en ces circonstances l'immobilité d'une souche. Le mousse, Maurio, grand garçon poussé en longueur et d'allure gauche, désigna de l'index une silhouette rouge et mobile :
— Chann-Rouz !
— On reconnaîtrait cette diablesse entre mille commères, à ses manières, dit Nez-Cassé,
Les sourcils froncés, Fanch fixa son matelot à face camarde depuis qu'il s'était écrasé le nez à la suite d'une chute provoquée par l'ivresse ; ensuite il considéra ardemment Jeanne la Rousse montée au sommet de Tal-Ifern. Celle jeune fille plus grande et plus mince que ne le sont d'ordinaire les bigoudènes aux épaules plates et aux hanches en cloches, sautait de roche à roche, s'arrêtait parfois les poings à la taille et virait sur la pointe des pieds. En plein ciel, Tremeur la vit valser et l'entendit chanter d'une voix perçante.
— Elle va culbuter la mâtine !
— Laissez donc, c'est une chèvre !
— Non ! Un oiseau ! Pschutt ! La voilà qui s'envole.
D'un bond Chann-Rouz avait atteint une aiguille de pierre et, posée sur ce piédestal, les mains derrière la nuque, elle étira son corps svelte. Elle semblait ainsi une amphore dorée. Elle modulait une chanson de danse, si entraînante, que Tabari-l'Aviron battait la mesure avec sa béquille et que ses camarades hochaient leurs tètes en cadence.
D'un coup de barre Tremeur se rapprocha des récifs oùja mer se brisait aux grandes respirations de la houle.
— Hé ! père, s'écria la mousse inquiet en regardant son patron.
D'un clignement des paupières Fanch le rassura, puis il releva le front vers la falaise.
A quinze mètres au-dessus du Saùi/-Xonna la jeune fille se silhouettait sur le bourg de Saint- Gwennolé ou les silllets stridents des fabriques appelaient les ouvrières au travail. Perchée sur son socle de granit, Chann-Rouz dominait une cinquantaine de bigoudènes à cropetons sur les pentes de la l'alaise. Des robes et des corselets bleu de roi les vêtaient. Elles bavardaient toutes à la fois, insoucieuses de s'entendre et leurs grosses mains carminées maniaient des tricots,
LE PORT DE SAINT-GÀ'ENNOLÉ 11
Sous la coiffe paysanne, leurs têtes aux pommettes proéminentes rappelaient les Tartares du steppe asiatique.
Scintillante et multicolore, Jeanne, surnommée : la rousse, à cause de sa chevelure d'un or rutilant, continuait de chantonner en levant tour à tour ses jambes dont s'apercevaient, sous la jupe courte, les pieds chaussés de pantoufles écarlates.
Quoique ce fût un jour de travail, cette coquette portait le costume que les bigoudènes de Penmarch ne revêtent que le dimanche, c'est-àdire la mitre de dentelle, le corsage cuirassé de ces broderies couleur de lichens qui reproduisent les dessins archi-millénaires des dolmens, et les triples cotillons à bandes orange et verte. Les rubans rouges de la cocarde fixée à son serretête flottaient à ses oreilles ainsi que des pavillons. Parée comme une idole barbare surgie du fond des âges sur cet antique sol armoricain, Chann-Rouz sentait monter vers elle les regards des marins. A son chant répondait maintenant le chœur nasillard des ouvrières. La jeune fille descendit de son piédestal et trottina sur « Le rocher des Victimes » jusqu'à la croix de fer scellée dans la pierre qui rappelle la catastrophe de 1870, la famille du préfet enlevée par une lame sourde. Indifférente à ce souvenir Chann esquissa les balancements d'une gavotte. Au-dessous d'elle
l'océan tonnait clans les gorges sous-marines et lui fournissait la musique. Au soleil crépusculaire ses pieds de feu et son vêtement brodé scintillaient à chacun des tours et détours de sa sauterie.
Dans un silence pensif Fanch admirait cette jeune fille qui promettait du bonheur et une halte heureuse avant de descendre vers la vieillesse et la mort à travers sa vie incertaine de marin. Lui, Tremeur, ne buvait pas comme presque tous les sardiniers. Quelle joie attendait-il donc de ses efforts de sauveteur et de pécheur ? Un peu d'amour. Autour de lui, ses compagnons fatigués par la misère et l'alcool ne comprenaient pas ce sentiment désintéressé. Plus réalistes, ils ne demandaient à leurs épouses que d'être les mères de leurs enfants et les servantes du logis.
"Seule. Chann, au milieu de ce paysage poignant qui offrait l'aspect d'un monde ruiné et condamné à disparaître bientôt sous la mer, consolait le regard de Fanch et faisait monter dans son cœur austère un peu de tendresse.
— Par le Christ, cette créature de perdition est chaussée de rouge comme le diable, gourmanda Laou-Prech.
Brusquement Tremeur laissa tomber sa main sur l'épaule du pêcheur.
— Créature de perdition ? Pourquoi cela ?
— Oh! rien, rien, patron ! Un mot en l'air. Lorsqu'on est jolie on risque de mener les autres et soi-même à la perdition. Pas vrai ?
— Ce maudit réformé condamnerait sa mère, protesta Nez-Cassé.
L'angélique Laou-Prech considéra avec ses yeux candides son contradicteur, lui sourit et répartit doucement :
— Je ne t'en ve.ux pas, Tudy, tu nous reviendras.
Matelot naïf qui ne connaissait de la vie que toutes les mers et tous les cieux sans avoir guère considéré les hommes, Laou-prech ou Guillaume le prêcheur, comme l'on disait en français, plus sensible que ses camarades, avait, un jour qu'il était ivre, senti sourdre du fond de sa conscience des larmes de repentir et un grand désir de perfection. Depuis ce temps, chaque fois qu'il buvait, il pleurait ensuite ; chaque fois qu'il se battait, il pleurait ; chaque fois qu'il querellait sa femme, il pleurait.
Longtemps il avait gémi sans découvrir la source de son désespoir, lorsqu'un jour, un vieillard à grand feutre, redingote boutonnée et lunettes d'or, était arrivé dans la presqu'île et lui avait expliqué ce mystère.
— Vous êtes, Laou, de ces justes qui regrettent le mal et qui ont été créés afin de se réformer. Prenez la résolution de vous contenter
I i l'océan
•d'eau, de ne plus donner à votre ménagère des gifles qu'avec mesure, de ne plus rosser vos camarades mais de les aider à se diriger dans le sentier de la vertu et vous vous sentirez heureux et. calme.
Mon cher ami, avait repris M. Bergstroom, afin de me permettre un diagnostic plus sérieux de votre maladie spirituelle, narrez-moi le l'ait qui vous a le plus impressionné dans votre existence et je jugerai de l'état de votre àme.
Après avoir retiré son bonnet et frotté son nez au point de lui donner du luisant, le grand Laou confessa :
— Quand j'avais vingt-cinq ans, mon révérend, je commandais à Bizerte la baleinière de l'amiral Merlaud-Ponty, un cher homme que nous aimions comme notre père. Aussi vers l'époque de sa fête, j'organisai une collecte parmi mes canotiers et j'achetai dans un souk de Tunis un petit tapis de Kairouan, oh! un vrai morceau de prairie en fleurs que j'étendis à l'avant de l'embarcation. Lorsque l'amiral sortit de l'arsenal, il aperçut notre lapis. Il nous regarda et s'écria :
— Oh ! Mon Dieu ! mes enfants, mes souliers sont poussiéreux, jamais je n'oserai marcher sur votre magnifique tapis.
— Si 1 Si ! mon amiral ; osez hardiment ! Il vous appartient.
LE PORT DE SAINT-GWENNOLÉ iS
Alors notre grand chef sortit son mouchoir, en frappa ses souliers, puis seulement alors, il sauta dans la baleinière en nous, remerciant ainsi :
— Comme je me trouve bien là dessus, mes garçons ; je suis content.
Quel brave homme ! Nous ne pouvions plus ramer et j'avais envie de me jeter clans les bras de quelqu'un.
— Est-ce bien là votre grand souvenir, Laou, insista le ministre?
— Oui, Monsieur Bergstroom.
— Si c'est ainsi, mon ami, laissez-moi vous donner l'accolade. Et maintenant, prêchez comme moi la bonne parole. Vous en êtes digne.
Ayant ainsi parlé, le ministre s'éloigna parmi les groupes des pêcheurs, appuyé sur sa belle canne, dont la pomme était fabriquée d'une pointe d'ivoire. Cette canne lui servait à entamer conversation lorsqu'il voulait entreprendre une bande de buveurs ou de blasphémateurs.
— Remarquez-vous ce jonc, camarades ? Eh ! Eh ! pas banal, n'est-ce pas ! J'appuie ma main sur la dent d'un jeune éléphant. Rendez-vous compte, Prenez-la. Est-ce beau, hein ?
Eh bien ! chacun de vous pourrait en acheter une semblable, s'il économisait, s'il buvait moins, s'il respectait les commandements de Dieu,, s'il..., etc., etc.
Et le ministre, sa dent de jeune éléphant au poing, attaquait les mauvaises mœurs.
Bien qu'il se fut réformé, Laou-Precli n'avait pas encore trouvé le moyen d'acquérir une canne de prédicateur et il était tenté d'attribuer les échecs de son prosélytisme à cette lacune fâcheuse.
En face de ce matelot se tenait à califourchon sur un banc, son éternel contradicteur, Tudy, dit Nez-Cassé depuis la malheureuse chute qui avait écrasé ses narines. Ce pêcheur semblait pétri dans l'argile cuite. En l'espèce, Tudy possédait lui-même son four et son chauffage, c'est-à-dire sa bouche et son alcool. Une toute. petite casquette qui paraissait un bouchon sur une calebasse, le coiffait. Pataud dans ses bottes de toile clouées sur ses galoches, Nez-Cassé marchait en pesant d'une jambe sur l'autre comme s'il avait toujours porté une barrique sur chaque épaule. Il était rare que cet ivrogne tombât.
Comme il l'avouait :
— Je suis un tonneau ; plus je suis rempli et mieux je tiens sur ma base.
A jeun, Nez-Cassé inclinait à la tristesse. On le voyait considérer d'un air éperdu sa maison, le bourg, la côte, le phare d'Eckmuhl, les barques et ses compagnons comme s'il ne reconnaissait plus le pays et les habitants. 11 écartait des bras maladroits ; il n'osait plus marcher et, le soir, il battait sa vieille femme en lui criant : « Ne te
plains pas, car je ne puis agir autrement. » Ces crises d'abstinence étaient bientôt compensées par des scènes d'absorption pantagruélique. Le samedi, après sa paie de semaine, il s'enfermait avec un kilog de viande, un kilog de pain et un litre de tafia et il ne sortait qu'après avoir exterminé le liquide et le solide.
Une fois, la mauvaise disposition de son estomac le trahit et une congestion faillit le tuer.
— Tudy, lui déclara le recteur de Penmarch, lorsqu'il trouva son paroissien plus bleu que son vin, vous allez mourir par votre faute. Repentezvous !
Quelques pécheurs assistaient à celte entrevue. De son lit, Nez-Cassé répondit en manière de testament :
— Tout ce que j'ai à dire, Monsieur le curé, c'est qu'il est malheureux de périr une année où l'eau-de-vie abonde ! Buvez, vous, mes amis ! Buvez !
Sur ces paroles, il crut étouffer mais la semaine suivante, il se déguisait en femme afin de se punir d'avoir faibli devant la boisson et il s'embarquait en coifïe et cotillon aux rires formidables des pécheurs.
Ce digne garçon appelait son corps . ma bouteille, et il lui apparaissait que le devoir le plus sacré d'un homme était de la tenir pleine jusqu'au
18 l'ockan
goulot. Il expliquait la mort des vieillards parleur manque de soif.
Tabari-l'aviron, inséparable compagnon de godaille de Tudy-Nez-Cassé, toujours facétieux, savait enjoliver sa misère. Quand le cabestan d'un navire lui eut brisé une jambe, il se tailla luimême un membre de bois dans une rame hors d'usage. Si vous lui demandiez pourquoi il avait conservé à sa béquille la forme aplatie de l'aviron :
— Ah ! ça, ripostait ce goguenard, ne savezvous pas que, dans mon métier, lorsque je suis fatigué de nager avec les bras, je rame avec ma jambe !
Ce marin au nez en bec de goéland, aux yeux minces toujours railleurs et aux lèvres bleutées toujours retroussées par un rire hardi, évoquait un corsaire, compagnon de Surcouf. Tabari se vantait d'ailleurs de sa qualité de franc ravageur. Serviable et honnête à sa manière, c'est-à-dire si parfaitement désintéressé qu'il abandonnait à ses compagnons le produit de ses larcins, cet ancien « Sinago » avait jadis écume les parcs à huîtres des bourgeois morbihannais. L'hiver, il débarquait devant les bois d'ormeaux, il abattait des arbres et passaitles grands froids devant des feux de château. Ou bien il accostait près d'une forêt et il émasclait des sapins afin de tanner ses voiles avec leur écorce. Ah ! ils pouvaient bien
crever, ces arbres ! Une seule haine habitait la poitrine de ce marin, celle du paysan, sobre, économe, lent, silencieux. Chacune de ces vertus paraissait une abomination à Tabari ; aussi, l'hiver, quand les barques étaient désarmées, dirigeait-il des expéditions vers les fermes. Quoiqu'il n'appréciât guère la viande, il s'efforçait de manger un poulet entier afin d'en laisser le regret au fermier volé.
Un peu de bon sens couvait en Tabari : parfois des lueurs s'en échappaient et renseignaient sur sa pensée intime.
— Je sais bien que j'ai perdu mon intelligence dans l'eau-de-vie, racontait-il, mais j'ai fêlé mon plafond, — il nommait ainsi son crâne, — parce que je l'ai voulu.
A ce moment sa voix frémissait :
— Quand j'avais vingt ans, nous étions trois amis amaleloltés comme jamais marins ne le furent : Gillot, Leduz et moi. Nous nous aimions comme des frères. Nous nous étions juré de naviguer de conserve toute notre vie. Gillot avait la sagesse, Leduz la force et moi la gaîté. Un jour de malheur un cabestan me cassa la cuisse et tua du même coup mes amis.
A cet instant de son récit l'infirme baissait la tète ; puis il étalait ses mains et les rapprochait l'une de l'autre :
— Regardez cela, reprenait-il. Figurez-vous
que vous voyez les lombes de Gillot et de Leduz. Elles sont amarrées, côte à côte, dans le cimetière. Moi, depuis qu'ils sont morts, je ne me gouverne plus. J'étais l'ait pour marcher en escadre. Gillot et Leduz ont emporté mon « esprit » avec ma jambe dans le grand trou. Je reste en dérive.
— Larguez la grand'voile, ordonna Fanch et, d'un geste vif, il désigna Drezen et Laou-bi pour cette manœuvre. La poulie gémit sous le filin et le grand étendard roux s'abattit avec sa vergue.
Impassible au repos comme un Dieu Terme, Bastien Drezen, sardinier quinquagénaire, savait, au commandement, remuer son corps massif comme un tronc de chêne avec l'agilité d'un mousse. Sa barbe et sa chevelure aussi drues qu'une frondaison couvraient front, oreilles, joues et menton. De ce taillis sortait un nez courbe et deux petits yeux qui riaient toujours sous leurs cils rouges. Ignorant de tout ce qui ne concernait pas la pèche sardinière, Drezen n'imaginait rien du monde en dehors de la baie d'Audierne, de la Palue livide où vivaient les paysans chevelus qui labouraient le sable, de l'eau profonde habitée par les poissons, des récifs qu'il découvrait la nuit rien qu'au son rendu à leur contact par les vagues, du Saint-Nonna dont il connaissait chaque planche, de sa femme une grosse maman gigogne et de ses onze enfants qu'il élevait dans le rude devoir.
Une puissance énorme émanait de cet homme dont les pectoraux d'athlète gonflaient le chandail blanc. L'impression de robustesse produite par Drezen pouvait se comparer à celle qu'on éprouve devant un rocher plongé dans l'eau en avantgarde d'une falaise. La mer se brise sur lui et ne saurait le déraciner. Ce marin semblait avoir été posé par la vie sur cette presqu'île menacée afin que de sa large poitrine, il défendit la terre contre l'assaut des vagues et alin qu'il peuplât. Bastien Drezen appartenait à une famille de quatre-vingttrois personnes : pères, mères, enfants, petits enfants et arrière-petits enfants.
Au premier jour de l'an il comptait son ascendance et sa descendance sur le bout de ses doigts :
— Mon père, Drezen Jean-Louis, quatre-vingtquatre ans, et ma mère, Marie-Jeanne Ledoua, soixante-dix-neuf ans élevèrent seize enfants dont sept fils. L'une de mes sœurs, Yvonne donna huit garçons à son mari. La seconde, Maria, sept filles et trois gas. Moi, j'obtins quinze vivants dont il en reste onze. Par la grâce de Dieu, il n'existe pas un estropié parmi nos gars tous de belle santé et goulus comme des congres. Avant de mourir je verrai la centaine. Alors nous fonderons un village et nous créerons un nouveau port sur la côte.
Bastien Drezen avait un attachement prodigieux pour Tremeur. Fanchet le Saint-Nonna le nour-
rissaicnt, lui et les siens, voilà ce qu'il comprenait. Cet hercule passait à travers les années désastreuses et les naufrages avec son instinct de matelot fataliste. Rocher de chair sur rocher de granit. Drezen aussi impassible que les falaises toisait les absurdes tempêtes qui lui semblaient se fatiguer bien inutilement.
Derrière ses vastes épaules montait la race liretonne, courageuse et pourtant nostalgique d'on ne sait quel pays plus lumineux où le soleil sourirait toujours aux eaux apaisées.
Une fois que ce pécheur avait failli naufrager dans un cyclone avec ïremeur, comme celui-ci lui criait :
— Mon vieux Bastien, tues père et ça m'ennuie de te voir noyer !
— Au contraire, tonton Fanch, je puis mourir, puisqu'il reste de la graine à la maison.
Voici les hommes qui naviguaient sur le Saint- Nonna sans oublier le bossu Laou-bi, surnommé : le juste. A chaque retour de pèche, Laou-bi était chargé par ses camarades de partager le fretin invendable en sept lots que choisissaient ensuite les pécheurs par rang d'âge. Cet homuncule sculpté comme une gargouille gothique, possédait un sentiment de l'équité auquel — camarades rendaient hommage. 11 savait compenser une part trop fournie de sardines écrasées par l'adjonction de chinchards peu estimés. Age-
nouille sur un bateau plat retourné, les mains agiles du bossu dispensaient à chaque tas sa poissonnaille. Ses compagnons, depuis le querelleur Nez-Cassé jusqu'au mousse vindicatif, Pierre Maurio, acceptaient sans rechigner la portion de cautriade qui leur revenait. Quand il en avait terminé avec son partage, Laou-bi, demeuré seul, retirait un fil de fer de sa poche et, avec une lenteur attentionnée, il enfilait un à un ses poissons par les ouïes. Une sardine avait-elle perdu sa télé, il hésitait un moment devant la difficulté à résoudre, puis il se décidait à la traverser par la queue. Cette opération l'intéressait et il s'y serait attardé jusqu'à la nuit sans les protestations de son épouse Gaït, femme voraceet curieuse, qu'un sobriquet populaire avait baptisé : le Gabelou, à cause de sa manie de fouiller les paniers de ses voisines pour tàter leurs achats lorsqu'elles revenaient du marché.
Chaque soir Gaït courait vers Laou-bi et lui arrachait sa brochette en vociférant :
— A quelle heure veux-tu donc que je prépare la godaille ? Fainéant, tu t'amusais ?
— Non! répondait-il, je n'avais pas fini d'enfiler. Voilà tout I
— Bernicle, te crois-tu collé sur un rocher? Ma foi ! on dirait que tu attends la marée pour flotter.
La grande Gaït secouait sa brochette de sar-
dines devant le nez de son pelit mari et criait plus fort :
— Tu mériterais que je te jette ces débris à la face pour t'apprendre à choisir la pourriture. IVas-tu pas honte de m'offrirce rebut?
Le bossu toujours agenouillé regardait sa redoutable épouse avec un sourire désabusé.
— M'entends-tu, Laou-bi?
11 inclinait la tête avec résignation.
— Répondras-tu, malpropre?
— Va faire. ton feu, murmurait-il doucement.
— Tiens ! Et tiens ! Et encore tiens ! hurlait-elle en lançant le collier de sardines à travers la grève.
Le bossu croisait ses doigts comme en prière. Quelquefois un chat courait à la nourriture qui lui tombait du ciel, mais le Gabelou lui jetait son sabot et relevait le poisson souillé.
Puis le buste balancé au-dessus des hanches comme un canot dans le roulis, elle se dépêtrait du sable et gagnait sa chaumière.
Laou-bi en attendant son souper entrait dans un débit où il buvait du rhum sur le pouce, en dillettante, c'est-à-dire qu'il plongeait son doigt dans le liquide, le suçait et recommençait sa dégustation, car il n'était pas « réformé » comme son cousin le prédicateur.
Les six jours de la semaine « le Juste » vivait de la sorte. Le dimanche tandis qu'il embrassait
LE PORT DE SAIIST-GWENNOLÉ 25
ou berçait ses petits enfants, il recevait parfois sur la tête des coups de poing qui semblaient choir du plafond. Derrière lui, son gabelou se rappelait à son souvenir.
— Je savais bien que tu te trouvais là, prononçait-il paisiblement !
Alors cette femme colère vaquait à d'autres occupations... La main de Fanch se posa sur l'épaule de son mousse avec une rudesse qui fit ployer sa flexible échine.
— Lave la sardine, neveu, commanda-t-il.
Au brusque contact, Pierre Maurio d'un geste instinctif, avait levé les bras en cercle au-dessus de sa ligure.
— Oh ! Oh ! te crois-tu donc toujours chez Porguer, ton ancien patron ?
— Celui-là sait transformer la peau de ses. mousses en cuir de veau, s'écria Nez-Cassé.
Penché par dessus lebordage, le mousse trempait les paniers ronds dans la mer et les agitait alin de nettoyer les sardines de leurs écailles détachées ; elles sortaient de l'eau plus azurées, plus argentées, appétissantes.
A ce moment des cris aigus assez semblables à ceux que jetteraient des centaines de courlis et • le pluviers épouvantés par la détonation d'un fusil, attirèrent l'attention de Fanch vers les rochers de Tal-Ifern.
Les ouvrières des friteries s'étaient relevées,
toutes ensemble, aux siillements stridents de leurs usines. Leurs grosses croupes dégringolaient les roches et leurs piaillements remplissaient le littoral. Au milieu d'elles, une bigoudène légère dont la cocarde ondoyait comme une flamme criait plus fort et sautait plus haut que ses gaies compagnes.
— Ah ! Cette Chann Rouz ! prononça Tabari avec admiration.
— Je ne voudrais pas être son père, ditLaou- Prech sévère !
— Hé 1 ministre, tu aimerais mieux être autre chose pour elle ?
Le béret relevé sur son front têtu, Fanch cherchait à distinguer Chann d'entre ces filles tapageuses.
Le Saiid-Nowia évita l'île Conq, franchit la barre du méchant port de Saint-Gwennolé, enfin glissa parmi les douzaines d'embarcations déjà mouillées sur leurs ancres. Dans le fond du havre protégé par une ligne de récifs, les maisonnettes, toutes semblables, étaient attelées les unes aux autres comme des wagons. Les usines avec leurs cheminées fumantes semblaient les locomotives chargées de traîner le bourg a leur remorque.
Comme le Sainl-Xowia allait s'arrêter avant d'atteindre la jetée, Drezen et Nez-Cassé durent empoigner les énormes avirons taillés dans des
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poutrelles et ramer. Ils passèrent ainsi près des barques dont les équipages vêtus de leurs bourgerons colorés au « malakof » paraissaient des bonshommes d'argile. Immobiles sur leurs bancs, ils attendaient le retour de leurs compagnons envoyés à terre afin d'acheter le pain, le fagot et le poivre.
Au bout de la jetée, les gérants des « friteries » en complets de « monsieur » tranchaient parmi la foule terreuse. L'adroit Fanch sut élonger des embarcations retenues aux anneaux de fer du m (Me comme des chevaux a l'attache devant une auberge et faire toucher la proue du Saint- Nonna à l'escalier. Les acheteurs de sardines, les mains aux poches, affectaient l'ennui et bâillaient devant l'arrivage du poisson. Des femmes courtaudes aux petites tètes sans cous, venaient jeter des regards dédaigneux sur la pèche des sardiniers.
Tremeur désigna Laou-Prech pour raccompagner à la vente, parce que ce bavard savait persuader les acquéreurs. Ils passèrent les anses de leurs paniers à leurs coudes et ils escaladèrent la cale à gros tapage de sabots.
A la dernière marche, Fanch fut arrêté par une longue jeune tille aux cheveux pâles, Catell Douarun, la « demoiselle » du plus riche boulangeraubergiste de Saint-Gwennolé. Sa personne avait la lassitude et la fadeur d'un enfant d'alcoolique.
Ses yeux d'un gris argenté souriaient humblement au pécheur :
— Etes-vo-us content de votre pèche, monsieur Tremeur ?
— Voyez plutôt, répartit-il brusquement, et il offrit ses paniers.
Calell l'ennuyait. Elle guettait ses retours du seuil de la boutique paternelle et elle trottait vers le môle afin d'assister à son débarquement. 11 devait la saluer et répondre à ses coquetteries. Que voulait donc cette riche héritière ? Quant à lui, il ne se souciait guère de « la quenouille », comme les moqueurs surnommaient Catell a cause de sa minceur et de sa chevelure pareille à du chanvre.
Au ton de Fanch, un côté de la bouche de Mlle Douarun remonta vers l'oreille, tandis que son épaule droite, craintive, s'effaçait.
Tremeur fonçait déjà parmi les groupes de marins, d'ouvriers soudeurs en casquettes à visières canailles et de commères qui observaient l'arrivée des bateaux.
Quand le patron se fut éloigné, Catell le considéra plaintivement, puis, soudain, se rappelant sa situation fortunée, elle raidit sa taille, lissa de ses mains trop minces son maigre chignon et toisa avec un dégoût qu'elle n'essayait pas de dissimuler, les bigoudènes aux tabliers devenus huileux dans les « friteries ».
Au bout de la jetée, sur la place du corps de garde des douaniers, Fanch et Laou-Prech posèrent leurs sardines sur le sol.
Aussitôt, comme des mouches attirées par la nourriture, sortirent d'une auberge un jeune homme maussade et un sportman guètré. Quittant le pignon d'une maison à l'abri du vent, un vieillard glabre et quelques garçons barbus s'approchèrent. D'autres acheteurs au compte des usiniers vinrent encore flairer le poisson. Ils ne parlaient pas. Leurs physionomies de chiens à qui l'on donnerait des bâtons pour des os, renseignaient sur leurs intentions.
— Huit, dit enfin le sportman.
Les poings aux hanches, Tremeur fouillait leurs visages.
— Huit, répéta le vieillard.
Laou-Prech elfila sa barbiche.
— Huit, soupira le jeune homme ennuyé en traînant les pieds comme un moribond.
S'étant baissés le patron et son matelot reprirent leurs paniers, tournèrent violemment le dos aux acheteurs et redescendirent vers la cale.
— La forte tête que ce Tremeur, s'exclama le sportman :
Sur les marches de l'escalier, Fanch retrouva Gatell. Elle agitait une corbeille de fantaisie, vernie et enrubannée, comme celles qui servent à déposer les fruits.
— Oh ! monsieur Tremeur, puisque vous n'avez pas vendu votre pèche... eh bien... enlin... Est-ce que cela ne vous déplairait pas de me céder quelques douzaines. Vous ferez bien cela pour moi, monsieur Tremeur ! N'est-ce pas monsieur Tremeur ?
Il brandit ses milliers de sardines avec un beau rire sonore :
— Pas moyen de diviser, mademoiselle. Prenez le tout.
Elle parut si charmée de sa belle humeur qu'elle eut voulu accepter ce marché ridicule. Elle hésitait pourtant et elle remuait l'une après l'autre ses épaules. Impatienté, Fanch rembarqua et le bras tendu vers l'est, il commanda :
— llalez la misaine. Au Guilvinec !
Debout sur la place, les acheteurs des fabriques virent appareiller le Saint-Nonna vers l'autre port et, l'un après l'autre, en voix de bourdon, de fausset ou de llùte, ils répétaient :
— Quelle caboche, ce Tremeur ! Eh quoi ! huit francs le mille, c'est un prix! Un beau prix ! Ah ! il en a une tête, ce garçon?
La cocarde de Chann-Rouz vint à frétiller au milieu d'un groupe d'effrontées friteuses qui lui crièrent :
— Tu arrives trop tard, ma belle! Il est déjà reparti, ton Fanch.
— La ! La ! La ! La ! chantonna la jolie fille en
faisant claquer l'un contre l'autre ses pieds qui ne savaient pas rester en contact avec le sol, il reviendra. Oui! Oui! qu'il s'en aille, il reviendra ! La ! La ! La ! La !
Plus fuyante qu'une sarcelle, Chann sut s'évader entre les coudes des gérants d'usine, quand de jeunes matelots s'exclamèrent :
— Mais nous sommes ici, Chann-Rouz ! Lequel prends-tu pour ton patron? Ah! crevette, quelque jour tu trouveras ta place dans un haveneau.
A chaque galanterie, d'un coup de talon, Chann se détournait et les bords de sa jupe fouettaient insolemment les jambes des plus empressés.
Seul debout de son équipage, Fanch avait repris la barre et, tandis que le Saint-Nonna couché sur le tribord pénétrait avec la force d'un ■soc dans la mer, ses camarades, le dos arrondi, ensachés dans leurs larges vêtements de toile, ■buvaient leur eau assaisonnée de vinaigre et mâchaient leur pain avec la contorsion des bœufs ■en rumination.
La brise avait fraîchi ; le Saint-Nonna rasa les récifs du Folgoat et du Menhir où l'océan bouillait avec le bruit d'une immense friture. En ces parages on pouvait presque cueillir la mort avec la main. Un faux coup de gouvernail et le Saint-Nonna svelte comme un squale, eut été mangé par ces mâchoires sous marines.
Fanch, insouciant, chantait et scandait du talon sa complainte, car il était bien le fils de cette
3i i/ociîan
race cadencée à qui l'océan enseigna le rythme et la danse.
Trente années auparavant, Fanch était né dans une chaumière de Kérity couverte avec les roseaux des marais de Trelliagat. Son père, Jobic Tremeur, péchait le lieu au chalut. Julienne, sa mère, tricotait les filets. Son grand-père avait navigué au long cours.
Aussi loin que le souvenir des Tremeur atteignait, ils trouvaient des hommes de mer dans leur famille. La tradition en remontait jusqu'au \\iD siècle et les cahiers paroissiaux pouvaient témoigner de l'ancienneté de leur famille maritime.
En ce temps-là, les barons du Pont, seigneurs de Penmarch, c'est-à-dire, du pays de : la tète de cheval, ainsi nommé en raison de la forme de la presqu'île, — revendiquaient les droits de sechérie et de pêcherie sur tout ce littoral, où, déjà, les cinq cents barques des six mille habitants s'élançaient à chaque aube à la conquête des merlus.
Le jour de la Saint-Jean-Baptiste 1693, quatre huissiers ayant été envoyés pour signifier aux « maîtres de bateau » qu'ils eussent à payer chacun quarante-cinq sols pour droit d'armement, ces marins rebelles rossèrent de telle sorte les robins qu'ils les laissèrent pour morts sur la place de Tréoultré-Penmarch.
« Le 20 juin 1706, maître Corentin Larcher, procureur fiscal du Pont et Louis le Vacher sergent, s'étant transportés à Penmarch, par un « ban et cri public » donnèrent assignation a tous maîtres de bateaux et sécheurs de poissons de se voir condamner à payer leurs droits à ladite Seigneurie, sous peine de confiscation de leurs barques.
Quand le sieur Vacher eut fait cette bannie et qu'il voulut en afficher la copie sur la porte Saint- Aonna, Jacques ïremeur, ému de colère et blasphémant le saint nom de Dieu, leur dit qu'ils étaient bien osés de faire de telles proclamations et que les pécheurs se moquaient des prétentions du Seigneur du Pont. Il les pria en outre de seretirer au plus tôt sous peine d'être battus et conduits hors du houre.
<t Pour éviter quoi, le sénéchal et le sergent se sauvèrent. »
Un peu plus tard, cet ancêtre dont Fanch avait hérité la forte tète, afin de se débarrasser à jamais des exigences du seigneur prit d'assaut la maison du fermier-receveur et pilla les titres de la baronnie.
L'année suivante le baron envoyait une troupe d'oiîîciers dans la paroisse afin de retrouver ses titres. Cette fois Jacques Tremeur et le recteur Desrobins, s'y opposèrent. Un lieutenant de la baronnie, le sieur de Monlalembert ayant me-
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nacé le receveur de lui couper le nez et de l'attacher à son cheval :
— Vous, le soldat, si vous touchez l'abbé, jevais vous ouvrir comme un merlu et vous mettre à sécher sur la plage, déclara Tremeur. Et il faisait un visage si épouvantable que Montalembert s'éloigna en silllant la sonnerie des dragons.
Dès le commencement du xvB siècle, on trouvait cité sur une ordonnance aux marchands du duc Jean Y, le nom d'un batelier Tromar qui pouvait bien être le premier du nom et comme le chef d'armes de cette lignée maritime.
Depuis déjà deux siècles, Penmarch, grand port de pêche, labourait la mer armoricaine de- Brest à Belle-lsle. Entre les quatre églises- : Saint-Nonna, Saint-Gwennolé, Noire-dame de I» Joie et Kerity, de longues voies portaient les noms de : rue des marchands, rue des bateaux, rue des argentiers, rue du capitaine, rue du chanvre. A l'extrémité de la « grand'rue » se dressaient les centaines de mats portant comme autant de bannières leurs voilures roucouées. Chaque aube celte procession partait vers le -large ; le soir elle revenait se mettre sous la protection de ses églises.
Depuis le xiv° siècle, les Penmarchiens menaient une vie si plantureuse que les paysans abandonnaient leurs araires et se ruaient vers ce littoral où la pèche enrichissait ses hommes, tandis-
•que le chargement des navires « en animaux, graisses, œuvres de cordonnerie, lin et chanvre » ■les nourrissait.
"Au xvi9 siècle, un Mathurin Tremeur, ami de la joie et des querelles, lourd d'écus et hardi drôle, commandait aux pécheurs, quand survinrent les guerres de la Ligue.
Un historien « oculaire » rapporte que « les 'habitants de Penmarchqui se glorifiaient de leurs forces, car ils pouvaient fournir 2.500 arquebusiers, comme voulant faire une république à part, pensant seulement à leur conservation sans se soucier de leurs voisins » transformèrent leurs •églises de Penmarch et de Kerity en forteresses ■et attendirent de pied ferme les attaques de leur plus redoutable ennemi, un sieur Guy Eder de la Fontenelle, gentilhomme-bandit qui vivait en son repaire de l'île Tristan près Douarnenez.
« Or, combien qu'ils aient la réputation d'être •bons soldats en mer, les Penmarchiens ne firentils aucun devoir à terre. »
Réunis dans leurs églises en un tel nombre •que leurs lits touchaient les autels, ils lirent ripaille et sacrilèges.
Une première fois la Fontenelle vint les visiter •en pslile compagnie « et se rendit tant leur familier qu'il se mita jouer aux quilles avec eux ». Mathurin Tremeur, plus avisé que ses compères, pensait bien que le brigand ne se trouvait
pas chez eux pour leur bien et, à la tète de quelques matelots, il décida de le tuer. Mais en se rendant à un carrefour désigné pour l'embuscade, Mathurin chut sur le travers du \isage et saigna du nez. La Fontenelle profila de l'incident pour fuir comme un héron. Quelques mois plus tard le bandit revenait en grande compagnie.
A l'approche du coquin, Tremeur et ses compagnons se retirèrent dans le cimetière où ils s'étaient retranchés parmi les morts, les tombeaux soulevés servant à la défense des vivants.
— Holà ! que signifient ces précautions, s'écriait La Fontenelle. Je viens me promener sur votre côte, pas davantage. Le site en est gracieux et me charme. Quoi ! mes gens cUarmes vous effraient? Vaines craintes! S'ils m'accompagnent c'est que la paysantaille m'insulte parfois. J'aime les gens de mer ! Topez la !
Tandis qu'il les haranguait, ces naïfs matelots avaient abandonné leurs remparts de pierres tombales. Attaqués par derrière, les soldais du brigand les tuèrent aussi facilement qu'ils eussent coupé des choux. Et l'historien, le vénérable et discret chanoine Moreau, termine :
« Je n'ai pas su le nombre des morts, tant il y a que la plupart de la tuerie fut dans l'église ; et il semble que ce fut par un juste jugement de Dieu pour les irrévérences que les dits habitants y commettaient. La plupart furent égorgés dans
leurs lits. Dieu veuille que cela leur serve pour leur salut.
« Cinq mille Penmarchiens périrent et deux mille maisons furent incendiées. Mathurin Tremeur y rendit l'âme mais ses fils, Jean et Sébastien purent s'échapper nus comme des vers.
« De ce ravage demeura telle ruine que Penmarch ne pourra de cinquante ans relever, ni possible jamais ; et semble que depuis ils sont suivis de je ne sais quel malheur qui les accable de plus en plus, quelque peine qu'ils prennent de reprendre haleine. »
Cependant Jean et Sébastien construisirent des barques pour remplacer les trois cents embarcations chargées de butin, emmenées par la Fontenelle. Plus tard ils se marièrent et le prêtre notateur put inscrire leurs dix-sept enfants sur son registre. Ne fallait-il pas réparer la brèche faite à la race? A l'imitation de l'océan où pullulent les alevins, dans chaque logis de nombreux petits bigoudens grandissaient en force, en ténacité et en gai té.
Mais les Penmarchiens connurent les années maigres ; la nature se vengeait de leur fécondité. Leurs sècheries dépérissaient. Les Tremeur s'obstinaient à pêcher des merlus alors que le goût public préférait la morue de Terre-Neuve exploitée depuis un siècle. Les acheteurs refusaient leur poisson. Gildas, Nonna, Aubry et
Yvon Tremeur, tous maîtres de bateau, connurent la faim. Leur pêche alourdissait leurs paniers-mais ils n'avaient plus de pain, plus de vêtements, plus d'épices, plus de feu, plus de crédit.
Chaque semaine, les marins découragés et furieux livraient aux flammes leurs canots et se dispersaient à travers la Cornouaille. La presqu'île de Penmarch dépeuplée, offrait au vent ses maisons ruinées. A peine, de temps à autre, trouvait-on dans une crique, quelques misérables gratteurs de rochers se nourrissant de leurs trouvailles. Les Tremeur de cette fin du xvn° siècle ne savaient pas qu'ils rééditaient, après des milliers d'années, le geste d'ancêtres perdus dans la nuit des origines, qui, sur ce même littoral, assemblés en tribus, vivaient misérablement ,1e coquillages. Aujourd'hui, les dunes de la Torche en s'écroulant sous les pieds, dévoilent ces cuisines préhistoriques, leurs poteries brûlées par le feu, leurs cendres, leurs palourdes et leurs huîtres.
Une fois encore, la race bigoudène aussi résistante que son granit devait retrouver sa prospérité en fournissant les seigneurs épicuriens du siècle de Voltaire de marée fraîche, de bars, de lieux et de maqueraux que leurs Yatel attendaient avec une impatience héroï-comique.
En ce temps là, un Thomas Tremeur naviguait
parmi cinq cents autres barques de vives couleurs.
Leurs coques étaient marquées de signes cabalistiques qui aidaient les Penmarchiens à se reconnaître en mer. Tous, vivaient en joie, quand une tempête effroyable, dont la légende garde le souvenir, coula cette escadre. A six heures du soir, deux milles jeunes bigoudènes attendaient dans les bavardages ou les danses cou lumières, leurs maris. A huit heures mille veuves pouvaient revêtir le manteau de deuil au capuchon obscur comme l'entrée d'un sépulcre.
Le patron Thomas connut la mer par en bas après l'avoir parcouru quarante années à la surface. Quand ses fils, Tudy et Pierre, eurent pleuré leur père tout leur soûl, ils s'occupèrent de grandir et de se fortifier ; puis ils construisirent une barque épaisse comme une auge qu'ils gréèrent avec la toile de chanvre fabriquée par le tisserand de Kérity, si épaisse et lourde qu'ils semblaient élever une muraille dans l'air quand ils la hissaient.
— Hardi là ! crièrent-ils. Ils voguèrent et créèrent à leur tour de la vie. En 1809 leurs petits-fils, Patern et JobicTremeur commençaient à se réjouir de l'arrivée des chemins de fer clans le Finistère qui augmentaient leurs aises en leur permettant d'expédier le poisson, quand, l'année suivante, Patern fut lue d'un boulet de canon à
Montrouge avec les plus valeureux marins de Penmarch. Son frère Jobic, le père de Fanch, s'en revint de la guerre à pied, en sifflant les airs nouveaux qu'il avait appris au contact de l'armée de terre. Par instant, il se souvenait, et, sans ralentir son allure, il bourdonnait le De Profanais. Quand il atteignit le (luilvinec, sa femme Julienne ayant couru vers lui, s'exclama, dépitée :
— Eh bien ! tu ne m'ouvres pas tes bras ?
— Plus moyen 1 fit-il, celui de gauche ne fonctionne guère à la suite d'un coup de latte sur l'épaule, et celui de droite a été brisé par une balle.
— Ah ! lit Julienne très calme, c'est différent. Us rentrèrent a leur maison et s'entretinrent
raisonnablement. Quelques jours s'écoulèrent ; Jobic rentrant à l'improviste avec ses bras suspendus aux épaules comme des saucisses a une solive de cuisine, surprit sa femme qui se lançait la tète contre la cloison, car le caractère entier de Julienne ne voulait pas céder même devant la fatalité.
L'estropié ne pouvait gesticuler, i! inclina seulement la tète et prononça :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu fais la ?
Depuis celte scène jamais plus Julienne ne se plaignit, mais il lui vint aux coins de la bouche, deux plis qu'aucun événement heureux ne put
eifacer ; ni la guérison relative de son mari et pas même les naissances de ses garçons. D'ailleurs, le bonheur, cette exception en terre de Penmarch, ne saurait durer.
Un mois après le baptême du dernier-né, Fanch, — c'était en hiver, Jobic dit à sa femme :
— Mels au feu des pommes de terre, moi je vais chercher des bernicles sur la côte et nous ferons un ragoût.
Or, le feu se consuma et tomba en cendre. Le soir, ni le lendemain, le marin ne devait rentrer s'asseoir au coin de l'àtre, et jamais Julienne n'apprit rien sur sa disparition, ne retrouva son béret, ou ses sabots, ou sa veste, ou son corps. Non, rien, quoiqu'elle eut parcouru pendant un mois les grèves et les falaises, son petit Fanch aux bras. Alors ses lèvres ridées exprimèrent pour toujours une maussaderie résignée.
Ensuite, elle s'occupa d'élever ce dernier des Tremeur.
... Le sabot de Fanch continuait de marquer la mesure de l'air monotone qu'il nasillait à bouche fermée et ses yeux aigus ne perdaient pas de vue les récifs baveux du Baraguenbraz qu'il côtoyait.
Courbés sur leurs bancs, ses compagnons jouaient à « la tonselte » avec des grognements de dogues devant la pâtée. Etendu sur la chambre d'avant, le mousse frisé dormait d'un sommeil
sérapliique, les mains jointes sur la poitrine. Jadis Fanch, embarqué comme novice, avait ainsr reposé, si las que les houles pouvaient retourner son corps et cogner sa tête contre le mat sans le réveiller.
Quand Tremeur songeait à son enfance, il s'apercevait roulant un cerceau de fer donné par un tonnelier, cerceau si petit qu'il avait dû imaginer une fourche de bois a(in de le pousser sans trop se baisser. Derrière son pauvre jouet il courait du matin au soir, depuis la chapelle Notre- Dame de la Joie jusqu'à l'anse de la Torche où la palue désertique vient mourir dans la mer. A chaque bout de sa course, le petit Fanchr déjà planté comme un chêneau sur ses jambes hàlées par l'embrun, le bâton haut et son cercle de tonnelet sur l'épaule, écoutait un instant la rumeur infatigable de l'océan, considérait son mouvement éternel de destruction, et son mystère s'imposait obscurément à ce bambin. Puis il reprenait sa promenade haletante en tirant la langue comme un chien. Souvent l'escadrille des .sardiniers et des langoustiers courait comme lui vers le port. Alors, l'enfant s'imaginait qu'il était le centre de celle immensité mouvante et il galopait afin d'emmener à ses talons les centaines de voilures.
— Maman ! Maman ! ils reviennent, annonçaitil en se jetant dans la jupe de l'austère Julienne.
La veuve sortait de son logis, promenait un regard sévère sur le large, puis, comme elle n'attendait plus Jobic, après un haussement d'épaules, elle rentrait dans sa salle obscure où ellecontinuait de s'occuper, avec lenteur, d'infimes travaux.
Quand il atteignit sa septième année, Mme Tremeur conduisit son fils à l'école installée sur la dune. A la droite de Fanch était assis un jeune gars parfaitement hébété, dont on avait oublié lenom pour l'appeler seulement : Carn, sale! Et il l'était autant qu'un torchon usagé dont son vêtement rappelait l'aspect. A sa gauche l'instituteur installa d'autorité, en le posant sur son banc comme un paquet, un petit élève plus sauvage qu'un renard capté au collet. Devant les dérobades et les postures affolées de ce Jules Loterf, son père, puis son oncle, puis son frère aîné, durent venir s'asseoir sur les bancs de la classe afin de le rassurer et de lui prouver que le maître n'aiguisait aucun couteau dans l'intention de lui ouvrir la gorge pour l'obliger à parler. Beaucoup' de gros garçons aux joues pommées, aux jambes en poteaux et aux caboches pierreuses entouraient Fanch. Ils étudiaient de toute la vigueur dont ils étaient capables, épelant leurs lettres comme s'ils mâchaient des galets, traçant leurs jambages avec la mine froncée des scieurs de bois et ils calculaient, les lèvres retroussées sur
'i(i l'océan
les dénis, prêts, aurait-il semblé, à se ruer sur l'ennemi. Le jeune Tremeur désappointa l'instituteur, — car il taillait mieux un bateau qu'il n'écrivait une dictée : — cependant il obtint son certificat tandis que ses camarades sortirent de l'école aussi inculte que des homards.
\n souvenir d'émoi restait à Fanch de ces années. Un samedi, trois marins hagards s'élancèrent dans la classe, arrachèrent leurs fils de leurs bancs et les emportèrent en criant :
— Non ! non ! nous ne voulons pas que nos garçons apprennent la lecture. Nous savons lire, nous autres, nous n'en sommes que plus misérables. Aussi nous les délivrerons du malheur en les privant d'instruction, car lorsqu'on sait, on souffre.
Fanch, bouleversé, s'en revint pleurnicher chez Julienne.
— Oui, maman, à ce qu'il parait, quand on sait, on souffre ! Est-ce vrai ? .
Elle tourna son grave visage vers son fils et Fanch qui n'avait jamais vu sourire ce masque "aux dures arêtes, remarqua qu'il s'adoucissait, s'éclairait. Julienne sans répondre à son enlant, mais afin de le consoler, lui prépara un « cuign yékel » bien mouillé de lait sucré. Agenouillée devant son plat de fer à feu dessous et feu dessus, elle prononça enfin :
— Tous les Tremeur ont su lire et, s'ils ont été
LES « TREMEUK » DE PENMARCII 47
aussi malheureux que leurs voisins, ils ne l'ont pas été davantage. Tu apprendras. Je le veux.
L'écolier mangea son gâteau avec allégresse car l'ordinaire de ce ménage de veuve ne manquait pas d'une sobriété monotone. Jamais' de viande sauf un peu de porc le jour du pardon de N.-D. de la Joie. Chaque midi, une soupe aux pommes de terre et au suif obtenu delà fonte des graisses de boucherie : parfois des ragoûts de coquillages ramassés par Julienne et du pain d'orge; en octobre, après la récolte du froment, des bouillies à la « bleut griz », la farine à douze sous la mesure.
Lorsqu'il eut terminé sa galette, Fanch courut rejoindre sur la grève du Poulguen les polissons de l'école et aussi quelques fillettes en cotillons courts et bonnets à quartiers constellés de clinquant : Chann-Rouz, Gaït, d'autres encore. Parmi ces gamines, Catell la fille du boulangerdébitant était vêtue à la mode française d'un chapeau fourré et d'un tablier en serge noire.
Avec son couteau Fanch creusait le bord de la falaise et cherchait l'argile rouge sous le sable. Au cri de joie de ses camarades il en remplissait leurs mains et chacun pétrissait des « pinsiket » en forme de petits bonshommes dont Chann et Catell trouaient les yeux et la bouche avec les épingles de leurs tabliers. Les « pinsiket » exposés au soleil, séchaient, et les enfants s'en ser-
vaient comme d'osselets et lançaient et rattrapaient : monsieur, madame, la servante, le bébé et le soldat.
Le petit Tremeur ne s'était jamais douté de l'importance de sa découverte. 11 avait retrouvé, sous la dune, la terre de l'ancien pavs, de I'Armorique engloutie qui s'étendait vers les Etocs reliés à la presqu'île voici quelques siècles encore. Ces enfants s'ils avaient pu rejeter tout ce sable eussent encore remarqué la forme des anciens sillons ; car à l'endroit où les lames s'entrechoquent aujourd'hui, déferlaient jadis les céréales.
Entre Catell la blonde et Chann la rousse, Fanch jouait avec des éclats de rires stridents et des mouvements violents.
Après vingt années seulement, si Fanch était retourné au Poulguen, il aurait trouvé sur le lieu de ses anciens ébats, les crabes verdàtres qui sortent du flot à chaque marée et semblent les éclaireurs de l'océan dans sa conquête patiente du continent.
Quelquefois une tricherie aux osselets obligeait Fanch a gilller Catell et Chann. La jeune demoiselle du boulanger-débitant acceptait en pleurnichant sa correction, tandis que la fille du gardien du phare sautait à la gorge de son camarade et lui rendait coup pour coup. Ils tournaient en bondissant et Fanch modérait ses ripostes en
admirant la fougue de son ennemie. Ses cheveux de flamme au vent, sa cotte ouverte au tourbillonnement de son corps, Ghann luttait et son visage échauffé par le combat reluisait comme un métal.
Parfois un épais écolier aux joues fraîches et aux cheveux bourrus, Jean Porguer, intervenait et se mêlait de défendre Chann. 11 ruait des pieds, car il lui déplaisait d'être empoigné par la taille. Fanch n'aimait point ce camarade vantard parce qu'il se croyait le plus fort des garçons de son âge.
A dix ans, Porguer chiquait afin d'étonner ses camarades, et lorsqu'il n'avait pas de tabac, il gonflait sa joue avec une boule de réglisse qui lui fournissait une salive brune à souhait. Ce polisson cassait ses sabots neufs afin d'avoir le plaisir de les cuirasser avec le fer blanc des boîtes de sardines. Quand il marchait il menait ainsi un tapage de vaisselle cassée et les poltrons se sauvaient à son approche. Il cognait ses meilleurs amis, sans raison, et simplement pour l'agrément de rire à leurs grimaces de douleur. D'ailleurs brave, il s'attaquait à de grands mousses qui le rossaient copieusement. Au sortir de ces combats, l'oreille déchirée, truffé de coups mais la mine fière, l'indomptable gamin soutenait qu'il ne sentait aucun mal et qu'il était prêt à recommencer.
En présence des filles de l'école, Porguer pre-
50 l'ocl;an
nait les attitudes d'un coq insolent. Il portait haut le menton, savait les plaisanter, les bousculer, les effrayer, puis les rassurer. 11 jetait devant lui son béret et il clamait :
— Allons ! La première qui l'attrapera?
Comme de bonnes poulettes, les écolières se disputaient l'honneur de rapporter sa coiffure à leur redoutable camarade.
Il récompensait la plus agile en jouant au cocher avec ses nattes de cheveux et. selon qu'il tirait à droite ou a gauche, la fillette devait tourner à sa fantaisie.
Les écolières affectionnaient généralement Jean Porguer ; Catell le détestait et Chann, quoique indocile à ses brutalités, était affriandée par sa gaillardise. Lorsque ce rodomont se mêlait de régenter ses camarades, Fanch, leur champion, le défiait et ces garçons mesuraient leurs forces avec des alternatives de victoires et de défaites.
...À onze ans le jeune Tremeur présentait l'apparence d'un enfant aux. grosses attaches et au cou presque aussi large que sa tète. Son corps lourd tombait tout d'une pièce des épaules aux talons ; mais cet écolier venait-il à s'agiter, aussitôt ses membres assouplis par l'exercice lui permettaient les gambades les plus imprévues.
Le dimanche, dans le port de Kérity. il prenait d'assaut un des bateaux endormis et, si Chann et les filles du bourg, parées de leurs robes brodées,
avaient la complaisance de le regarder, il grimpait jusqu'à la pomme d'un màt et, soutenu par la poulie, ses jambes entrelacées aux cordages, il dressait les bras en jetant des cris sauvages. Une force de vie extraordinaire bouillonnait en lui. Son audace servie par l'adresse cherchait des exploits impossibles. Il caracolait sur les beauprés des barques, godillait sur un youyou avec une telle violence qu'il le chavirait, soulevait les tonnelets d'eau ou les faisait rouler des bancs sur les planchers avec un fracas de tonnerre, provoquait des matelots au repos clans leur embarcation et roulait sur les planchers, frappé et frappant. Enfin il remontait sur les quais, les yeux tuméfiés, l'habit rougi par le tan des voiles, les genous gras de rogue, les pieds noircis dans le coaltar, la chevelure collée aux tempes par la sueur.
À cette apparition Calell se voilait la face, Chann se moquait en sautant à pieds joints autour de lui, les autres écoliers se sauvaient en glapissant. Lui, heureux, jouissait de la crainte qu'il inspirait.
Un jeudi de printemps aigre où la mer s'énervait, debout sur des roches en surplomb de l'eau, Fanch et ses amis, péchaient à la ligne de fond des mulets, quand le petit Jules Loterf à cropetons sur une pointe de granit, tomba de son perchoir dans la baie. L'écume se referma sur lui ; en-
suite ce fut la mer lisse et innocente au-dessus de sa victime.
— Jules! oh! Jules, appelèrent les fillettes, les mains tendues vers le disparu. Agenouillé devant son hameçon qu'il amorçait. Fanch réfléchit quelques secondes, puis il déchira sa veste et son pantalon dans son empressement à se dévêtir, et d'un élan furieux il piqua une tète dans la mer. Il alla saisir Jules dans les goémons, remonta d'un coup de pied avec le noyé qui l'étranglait, dut se débattre dans le flot afin de décoller les mains qui l'immobilisaient et remorqua enfin le malheureux vers l'anse du Poul-Triel. La mère du chétif Jules, d'autres femmes. Chann, Catell et des polissons, étaient accourus. Glacé par l'amère brise du nord, bras croisés sur sa poitrine, indifférent à ses genoux sanglants, Fanch considérait le corps violàtre de son compagnon. Quand les frictions ressuscitèrent le grêle noyé et que celui-ci, encore inconscient, bredouilla parmi l'eau qu'il vomissait :
— Maligne... mon poisson! Fanch ému par les balbutiements de son camarade éclata en sanglots.
— Oh ! mon Dieu ! quel malheur !
— Mais non, répliqua un pécheur, puisque tu l'as sauvé, mon brave gars.
Chann, Catell et les femmes l'embrassèrent et
le complimentèrent. Il se calma. Les ayant fixées, il connut enfin sa gloire à leurs regards admiratifs. Alors il se raidit, une flamme illumina son visage et il parut beau à l'impétueuse Chann et à la molle Catell.
Cet événement rendit Fanch plus grave et l'accoutuma à considérer la mer avec des yeux attentifs.
Vers cette époque Julienne vint s'installer avec son fils à Saint-Gwennolé ; elle vendait des tricots, du fil et de la laine aux nouveaux habitants qui se groupaient autour de ce havre le plus aventuré de Penmarch, car il affrontait les grandes vagues venues d'Amérique.
En attendant l'âge légal de son embarquement comme mousse, Fanch s'en allaita marée basse chercher des crabes dormeurs à l'extrémité des récifs qui fermaient un côté du port. Leurs rocs culbutés par les tempêtes dressaient vers le ciel des gestes d'épouvante. Autour de l'enfant quelques pauvresses, en jupes de toile à voile, dont les sabots fêlés sonnaient le glas sur les galets, rôdaient en quête des coquillages que leurs grandes mâchoires dévoraient aussitôt. Un brin de saxifrage aux lèvres, Fanch s'avançait jusqu'à la petite passe indiquée par des piquets de bois et pas plus large qu'une ruelle entre les brisants. Là, il assistait aux virages de bord des sardiniers. Dans les barques aux voilures rapiécées,
soudain, au cri rauque du patron, les pêcheurs changeaient d'amure et couraient vers la jetée. Au loin les détonations de la mer retentissaient à la Torche et c'était mauvais signe. A l'horizon, sur l'océan de la nuance des herbes fanées quelques longs-courriers ou des steamers à chevelures de fumées, emportaient des hommes de toutes les langues à travers l'atlantique. Des cormorans aux cous longs s'appelaient dans l'air pour des ripailles lointaines ; le mâle jetait un cri de chantre et la femelle répondait avec une voix d'enfant de chœur.
Trop souvent, la manœuvre terminée, Fanch voyait le patron calotter le mousse où les matelots lui saboter les reins pour des motifs qu'il ne comprenait pas. Bientôt Fanch allait connaître ces brutalités aussi irréfléchies que l'orage. Cela tombait de la main des marins comme la grêle et ces hommes paraissaient aussi irresponsables que les éléments.
Le mousse Fanch commença sa navigation et les années s'écoulèrent dans la monotonie des sorties et des rentrées journalières. Les dimanches, désœuvré, a l'abri du pignon des maisons, il oltrait a Chann-Rouz, suivant les saisons, des amandes ou des poires. Chann acceptait tandis que la riche Catell donnait, au contraire, à son camarade des menus cadeaux à la Saint-François et à la Noël; un couteau, un
porte-monnaie, un accordéon. Il remercia par le don d'une raie si large que le père Douarun en couvrit sa tète et s'en Ht une coiffe gluante, tout aise d'égayer par sa facétie les buveurs de son débit.
Le service de l'Etat appelait ensuite Tremeur à Toulon sur la Provence un des premiers blindés à voile et à vapeur. 11 gardait encore le souvenir du cabillot, le mors de bois enfoncé dans la bouche et attaché derrière la tète, au bordage. Il avait subi en toute innocence cette punition parce qu'il n'avait pas voulu reconnaître ses torts quand il savait avoir raison. Plus lard l'officier qui l'avait injustement puni, aussi loyal que lui, l'accola le jour de son départ devant tout l'équipage rassemblé, en déclarant :
— Cette tête de breton avait raison contre son lieutenant.
Libéré, Fanch vint commander à Saint- Gwennolé une embarcation qu'il construisit avec des côtes et une poitrine de chêne. Il continuait ainsi la tradition des Tremeur qui, depuis cinq siècles, à cette pointe de l'Europe, sautaient a la vague en défiant l'aventure. Drezen, Tudy-Nez- Cassé, Tabari-l'Aviron, Laou-Prech et Laou-bi naviguaient déjà avec lui depuis un an, quand, un vingt octobre, un foudroyant orage éclata sur la baie d'Audicrne.
Les patrons des barques en pèche comprirent l'impossibilité de leur retour ù Saint-Gwennolé. Leurs femmes et leurs enfants épouvantés apparurent en haut des falaises.
Au-dessus de la dune de Tréguennec, Laou- Prech aperçut en avant de sa chaumière une sorte d'herbe ployée par l'ouragan.
— Voilà ma mère, s'écria-t-il ! Patron, envoyez-nous mourir sous nos maisons '.
A cette minute des bateaux voulurent virer de bord afin de gagner Audierne et chavirèrent.
— Tonnerre de Dieu ! ce n'est pas l'heure de gémir, hurla Fançh, allons chercher ces camarades.
Ils purent accoster deux barques, retournées quille en l'air et ils sauvèrent les équipages. Chargé à couler, Fanch furieux déchirait avec ses dents les manches de son chandail parce qu'il apercevait d'autres pécheurs qui l'imploraient :
Un vieux sardinier mourut en criant :
— Tu diras a ma bonne femme que mon brevet de pension est... est dans... et il coula.
Fanch jeta le Saint- Nonna à la côte, seule chance de salut. Une vague aplatit son bateau comme un porte-monnaie vide, mais ses passagers sauvés trépignaient sur le sable afin de s'assurer que leurs pieds touchaient un fond solide.
LES « TREMEUIt » DE PENMARCH .J ï
Ensuite, aprèsavoir accepté un « verre »,en manière de remerciement, Tremeur rentra chez lui. Quand Julienne aperçut son fils, elle lui serra la tête entre ses bras pendant un moment qu'il trouva trop long ; puis, sans prononcer une parole, avec solennité, elle mit à la casserole un morceau de bœuf. C'était la première fois qu'il mangeait du filet. Au milieu d'une bouchée, il s'arrêta : son front dans ses doigts encore enflammés par les sels de la mer. il crut entendre les affreux appels des victimes ; et il repoussa le plat.
Devant l'attitude de son tils, Julienne cessa d'emmaillerle tricot qu'elle travaillait. Elle enfonça ses aiguilles dans la pelote de laine, « serra » la viande dans le buffet et prononça :
— Tu la finiras demain.
Elle alla s'asseoir au bord du foyer, reprit son ouvrage et fixa Fanch de ses yeux si largement cernés qu'ils semblaient en deuil éternel.
Lui, l'oreille penchée entendait toujours la voix du vieux sardinier :
« Tu diras à ma bonne femme que mon brevet de pension est dans... »
Ce même hiver, par un soir obscur, tandis qu'à sa fenêtre Fanch regardait la déroute des nuées sur l'océan fangeux, il vit une forme noire se renverser à l'entrée du port ; ensuite un
beaupré se dressa comme un bras sur la crête de la barre.
11 sortit et cria :
— Des hommes ! Des hommes !
Or, tous, les pécheurs se trouvaient au large à poser des lanternes ilottantes afin de marquer les limites de leurs (ilets à maquereaux.
— Holà ! Au secours ! répétait Fanch et il ébranlait les huis à coups de pieds. Toutes les maisons sonnèrent le creux. Seul un gabier de l'Etat, en congé, apparut sur la chaussée, mal réveillé, ahuri. Avec son aide Tremeur pu mettre à flot un canot « gité » sur la cale, et ils ramèrent vers la barre :
— Oh ! mais ! oh ! mais ! N'allons point par. là ! Pas parla ! protesta le marin brestois.
— Au contraire, par là, mon ami, prononça Fanch.
A la limite des déferlements, ils trouvèrent un naufragé évanoui, la tète sur ses agrès.
Fanch attrapa ce malheureux. 11 le croyait seul, mais il amena avec lui un enfant que le naufragé tenait embrassé sous les aisselles en un suprême effort d'affection.
Quand il eut mis les deux frères dans son lit, les sourcils horizontaux de Julienne n'eurent pas un frisson à l'aspect de ces infortunés. Baissée sur l'enfant elle coulait du rhum chaud entre ses dents. Mais rien ne pouvait
LES a TREMEUR » DE PENMARCH 59
plus réchauffer cette chair abandonnée par la vie.
— Et demain, entends-tu, Pierrot, on embarque pour la Syrie, un pays d'oranges et de moukères, délirait le sauvé.
Non ! le mousse n'entendait plus et ses yeux laiteux n'apercevraient jamais les orangers et l'amour.
Appuyé contre le baldaquin de sa cheminée, Fanch pleurait comme une fille en une détente de son cœur tendre. D'un geste impérieux sa mère lui tendit « la topette » d'alcool.
— Bois 1 cela te remettra.
Il but. Le marin de l'Etat offrait la plante de ses pieds bleuis aux braises, en soutenant ses cuisses avec ses mains. Le sauvé s'était endormi près du jeune mort aux dents serrées.
— T'imagines-tu donc, Fanch, que c'est grand' chose, un homme ? prononça brusquement Julienne.
Surpris, il regarda sa mère et il trouva aux rides qui descendaient de son nez à son menton, une expression mauvaise.
— Un de plus ou un de moins, je dis que cela ne fait pas plus qu'une bernicle enlevée à la côte.
Après un silence, elle reprit sèchement :
— Vit qui peut ! meurt qui doit !
Le gabier approuvait de la tète.
Fanch assombri s'approcha de l'enfant noyé et posa sa main sur son front glacé. Puis il considéra sa paume avec attention comme s'il cherchait sur elle l'empreinte de la mort.
... D'autres exploits avaient porté la renommée de Tremeur jusqu'à Paris et lorsque la société centrale de Sauvetage lui confia le commandement du canot insubmersible : Maman Poydenot, les marins de Penmarch applaudirent, sauf le brutal patron Porguer. d'ailleurs le plus digne par sa bravoure de lui disputer ce poste d'élite.
Pécheur réfléchi, Fanch ne cessait de penser aux courants, aux vents, aux migrations des poissons. Même quand il était à terre son esprit continuait à errer sur les (lots et ses intuitions lui permettaient de prévoir les déplacements des sardines. Il venait d'inventer un filet. Devant ses pèches miraculeuses, des sardiniers jaloux se demandaient quel sort le favorisait ? L'équipage du Sainl-Xonna ne s'était pas môme aperçu qu'il maniait des engins différents de ceux employés à Penmarch. L'humble génie de Fanch rayonnait devant ses compagnons routiniers.
Au fond de la barque, Drezen, Tabari, Nez- Cassé et le bossu achevaient leur partie de « tonsette » et remettaient au tas leurs huit cartes. Le mousse Maurio s'était réveillé et manifestait de l'anxiété :
— Père ! Père ! vois donc? mon ancien patron conduit son bateau en plein Men-duz !
Une embarcation signalée par une moustache rouge sur sa proue, frôlait des récifs. Tête nue, lustré comme un taureau, le tricot échancré, le menton en sabot, l'air entêté, Porguer surnommé l'Ange du mal, tenait en main sa barre et obligeait son embarcation à courir sur « la basse » au risque d'y laisser sa quille.
— Ce païen y restera quelque jour! annonça le sentencieux Laou-Prech.
Le corps penché alin d'apercevoir son avant sous les voilures gonflées, l'Ange du mal conduisait le Demain j'aurais mieux avec une folle témérité.
— Le brigand fera périr ses compagnons !
— Peuh ! ils ne valent pas mieux que lui. Dieu les juge !
— Je saignais chaque jour aux coups que ce sauvage me donnait, assurait le mousse, le poing tendu en un mouvement de provocation dérisoire.
Seul de son équipage, Fanch admirait l'audace de ce patron. Son ancien camarade d'école avait tenu ses promesses. Enfant, Porguer affrontait les matelots ; homme, il défiait la mer.
— Allons Tabari et Drezen, larguez le ris de misaine, mes enfants. Il ne sera pas raconté qu'on nous dépassera.
A l'ordre de Fanch ils déployèrent la toile. Le
Saint-Nonna après s'être cabré, puis couché sur son bordage, gagna de vitesse le Demain j'aurais mieux et rentra le premier au Guilvinec parmi la cohue des barques peinturlurées d'écussons tricolores ou de sirènes d'une verdeur d'absinthe.
Empourprées par le dernier rayon du soleil, les voilures de Tremeur faisaient claquer leur victoire.
Les pluies d'automne avaient inondé la presqu'île, si rase sur l'océan qu'elle semble un radeau trop chargé par ses manoirs à tourelles, ses chapelles à poivrières et ses maisonnettes qui dansent des rondes autour de leurs églises. L'eau avait envahi les bas-fonds de la plaine, transformés en étangs. Fanch suivait l'un de ces sentiers en terre-plein, exhaussés par les habitants afin de les sauver de l'inondation. Il marchait vers Saint-Pierre et son apparition troublait âei milliers de pluviers, de sarcelles, de canards, de pétrels, de goélands, de cormorans ou de courlis. Us se soulevaient des lagunes et leurs vols argentés pailletaient le ciel de cendre. Leurs cris de poulie, leurs grincements de scie, leurs crécelles, leurs trompettes, leurs fifres remplissaient l'espace d'émoi.
— Ah! si j'avais un fusil, pensa Tremeur à haute voix, Pan ! Pan !
— Vn fusil ! S'il avait un fusil : Ah : Ah : Pan : Pan ! Oui ! Pan ! Pan ! Et bredouille ! Car tu n'es qu'un paillorec (\) !
Sur la dune blême où elle était assise parmi les saxifrages, Chann-Rouz venait de se dresser. Elle balançait sa tète à coiffe constellée de clinquant et se dandinait d'une savate écarlate sur l'autre sans lâcher sa dentelle d'Irlande. Ses crochets d'acier lançaient des feux entre ses doigts actifs.
Le pécheur s'était arrêté, les sourcils levés hauts et un sourire dilatait sa bouche rasée.
— Ou courez-vous ainsi, Fanch ?
— Je vais à Saint-Pierre acheter les agrès du vieux Gouarec. Ce retraité démolit sa barque.
— Alors, nous ferons route ensemble, mon cher. Je rentre au phare. >"e viendrez-vous pas voir mon père ?
11 accepta d'un signe de tête hésitant ; l'amabilité de cette fuyante Chann le surprenait. 11 s'avança vers elle, un peu lourdement, car cette moqueuse le gênait. Elle s'était campée, une jambe en avajit, et elle l'examinait avec impertinence de ses yeux veloutés comme du goémon humide. Quand il fut prêt de l'atteindre,
(1) Paillorec, un sot maladroit.
LE PHARE d'eCKMUHL 6o
elle pirouetta et trotta à petits pas précipités afin de garder sa distance. Elle vira de nouveau sur un talon et lui fît une révérence de menuet :
— Bonjour, monsieur Tremeur.
— Bonjour, mademoiselle Lesourn. Eh bien ! vous ne voulez pas me tendre la main?
Elle claqua de la langue comme agacée :
— Vous ne voyez donc pas que je travaille ? Tenez ! vous me faites manquer un point.
Intimidé, il insista pourtant :
— Vous travaillez, ici, sur cette grève?
— Pourquoi pas? Croyez-vous donc qu'une fille ne peut s'occuper hors de son logis... Oui, vous pensez que je m'amuse ? Ah ! si vous me voyiez frotter le vaisselier ou balayer un seuil tout le jour, vous m'estimeriez plus sérieuse.
Le marin tirait son béret en arrière et le ramenait en avant, ne lui trouvant pas une position satisfaisante.
— Je n'ai rien dit, Chann, mais je ne vous savais pas occupée quand je vous ai rencontrée sur cette palue.
— Eh bien ! c'est ce qui vous trompe ! Je gagne mon pain en me promenant comme vous en péchant. Et je gagne encore mon pain enchantant dans les usines, ne vous en déplaise. La nuit, je tiens éveillées les ouvrières avec mes chansons. Cela vaut bien vos jurons de matelot? Ah ! Ah !
OG l'océan
regardez-moi la mine de monsieur Tremeur. 11 ressemble ainsi à Madame sa mère !
Brutalement Fanch répartit avec un geste qui ordonnait :
— Ne parlez pas de ma mère.
— C'est bon ! C'est bon ! quel ton, seigneur Jésus ! Bien le bonsoir !
Et la jeune fille dévala la dune à menues enjambées rapides.
— Chann I Chann ! voyons, ne le fâche pas, reprit Fanch désolé, et il courut gauchement à sa poursuite.
— Ne t'essouiïe pas ! Puisque je ne puis prononcer le nom de ta mère sans que cela te paraisse une offense, adieu !
— Oh ! Chann, je t'assure que je n'avais pas mauvaise idée. Voyons, ne boude pas ?
Elle continuait de fuir. Il s'efforçait à la rattrapper. Elle sauta par dessus un ruisseau. 11 le franchit. Tout à coup elle obliqua par un sentier et bondit par dessus une mare ou des canards cacardèrent, affolés. Moins leste, le marin, en retombant, mouilla ses chevilles. Elle éclata en trilles de rire :
— Lourdaud ! Gros cachalot !
Le sang lui monta au visage. Elle s'amusait, heureuse de sa colère. Sa jupe retroussée sur son cotillon rouge, elle se sauvait de toute la vitesse de ses jambes avec des gloussements de
LE PHARE d'eCKMUHL 67
caille. A son tour Fanch galopa résolu à la rejoindre et à l'arrêter. Il la gagnait et son souffle chaud bruissait dans les oreilles de Chann, lorsqu'elle se laissa tomber sur le sol avec un cri plaintif. Il avait saisi son bras et ils se fixaient l'un et l'autre. D'abord les yeux verts de Tremeur exprimèrent une telle volonté dominatrice que les yeux de Chann cillèrent ; peu à peu, elle lui sourit et il s'apaisa. Enfin s'étant relevée d'un bond, elle s'appuya contre lui dans l'attitude d'une petite sœur cherchant protection près de son grand frère et elle le troubla. Comme il osait poser une main sur l'épaule de la jeune fille, elle affecta de la crainte et murmura :
— Va-t-en ! Tu es trop méchant!
Et Fanch s'humilia devant cette oiselle qui savait pépier et danser. Elle l'obligea à demander pardon parce qu'il avait été violent. Elle le voulut d'autant plus humble qu'un moment elle l'avait redouté.
A la fois crédule et rusée, indifférente à chacun et se laissant admirerpar tous, égoïste et parfois dévouée, Chann-Rouz, la fille du gardien Lesourn, gaie comme l'alouette, peuplait la palue de Saint-Gwennolé à Saint- Pierre de sa belle humeur, de ses sauteries, de ses chansons, de ses moqueries et des couleurs de sa coiffe et de son corsage aux broderies inspirées des souvenirs paganiques et celtiques, confusion de races
et de religions, qui se réfléchissaient en cette bigoudène. Les Phéniciens sensuels et astucieux qui fondèrent jadis des comptoirs en Armorique revivaient en Chann-Rouz. Elle paraissait bien la fille d'un Orient voluptueux exilé au septentrion sur ce sol chrétien que la mer endeuillait. En Fanch Tremeur comme en presque tous les hommes de Penmarch, l'armoricain réfléchi et mélancolique avait dominé, tandis qu'en Chann s'était perpétuée l'allégresse animale des danseuses rituelles.
Comme un homme de cœur droit et d'âme simple, le marin ne pouvait comprendre cette dentellière énigmalique. Quoiqu'elle demeurât une honnête fille, elle semblait douteuse aux moins perspicaces. Parfois, lorsqu'il songeait à la lignée austère des femmes chez les Tremeur, le pécheur se détournait de Chann. Mais après le péril de la mer, quand il apercevait la fille aux yeux bridés et aux cheveux rouges, elle lui apparaissait comme Tunique satisfaction qu'il attendit delà vie.
L'étroite chaussée qui sinuait entre les inondations des prés, les obligeait maintenant à marcher l'un derrière l'autre. Ils ne se parlaient pas. Tremeur n'avait jamais su prononcer les mots légers qui entretiennent la gaité des filles.
En face des jeunes gens le phare d'Eckmùhl écrasait de sa tour dominatrice la presqu'île et sa
LE PHARE d'eCKMUIIL 69
galerie vitrée scintillait comme une gemme colossale. Effrayés par les promeneurs, les oiseaux qui couvraient les marais s'envolaient.
Fanch ayant offert sa main à Chann pour l'escalade d'un talus, des chevaux à longues crinières, surpris, galopèrent sur un pré mouillé parmi des gerbes d'eau et se plantèrent au sommet d'une rampe herbeuse. Leurs naseaux fumaient, leurs prunelles roulaient d'inquiétude; haussés sur leurs jarrets tendus, ils offraient au vent leurs poitrails lustrés. Une voile roucouée dépassa la dune. Avec un hennissement, ils reprirent leur course effrayée.
— Comme je voudrais monter sur leur dos, s'écria Chann ?
— Ma foi ! je ne m'en soucierais guère, répondit le pécheur. Je préfère caracoler les vagues. C'est plus sûr pour moi.
Ils arrivaient au village de Saint-Pierre tapi sous l'immense fanal dont l'orgueilleuse lumière incendiait chaque nuit quatre-vingt milles d'océan.
Lesourn, un vieil homme doux et soyeux comme un chat blanc, leur ouvrit. Une casquette à ancre le coiffait. Il parut heureux de serrer la main du marin ; ensuite intimidé, il regarda sa fille. Les jeunes gens le dépassèrent ; il les suivait en toussant sur sa manche a(in d'étouffer le bruit : -
— Montez à la galerie, je vous rejoindrai, leur
70 l'Ôcéab
cliuehota-t-il. Je voudrais vous parler, Tremeur.
Le pêcheur surpris par le ton, observa le gardien. Lesourn branlait sa tète et son geste vague recula l'explication.
Les jeunes gens entrèrent dans la tour carrée. Au-dessus d'eux les murailles à parements de granit jaillissaient ù soixante mètres de hauteur. Sur une plaque de marbre, en caractères d'or, flamboyait le testament de la marquise de Blocqueville, fille du maréchal prince d'Ekmùhl, duc d'Auerstaedt.
« Ma première et ma plus chère volonté est qu'il soit élevé un phare sur un point dangereux des côtes de France. J'aimerais que le phare d'Eckmiihl fut élevé sur quelque terrain solide, granitique, car je veux que ce noble nom demeure longtemps béni. Les larmes versées parla fatalité des guerres que je redoute et déteste plus que jamais, seront ainsi rachetées par les vies sauvées de la tempête. »
Jamais Chann la rieuse n'avait pris le soin de lire cette inscription. Fanch la parcourut d'un œil froid. D'ailleurs en sa qualité de pécheur côtier, il regrettait l'érection de ce phare. Utile au large pour les longs-courriers qu'elle renseigne, la lumière tournante trompe les embarcations sur les passes de Saint-Gwennolé. Les paysans n'aiment pas davantage cette électricité diabo-
LE PHARE d'eCKMUHL 71
lique qui brûle les pommes de lerre dans les champs.
Sur la première marche de l'escalier, Chann s'exclama :
— Qui m'aime me suive.
Déjà elle s'était élancée dans la vertigineuse cage dont la rampe de bronze en hélicoïde semblait se visser dans le ciel. Les bras écartés comme des ailes, ses pieds effleuraient à peine les degrés et elle montait, montait, montait toujours. Derrière elle, Fanch joyeux sautait trois à trois les marches. Ils arrivèrent haletants à la galerie du phare. Leur rire sonore rappelait l'égosillement vainqueur des rossignols, quand, d'une envolée, ils se dressent à la cime d'un arbre.
Une sorte d'instinct les pencha ensuite sur le parapet. Du haut de la tour la platitude de la presqu'île effrayait par comparaison avec la mer dont les vagues paraissaient en perpétuelle escalade. Au bord des grèves les misérables murets de galets entassés n'avaient pas su défendre les champs envahis par les eaux mélangées de l'atlantique et des pluies. Des courlis pleuraient d'envie autour d'une chaumière aux roseaux lamés d'argentparles centaines de « chinchards » étendus afin de sécher.
— Par exemple ! Je ne vois plus le calvaire de . Saint-Pierre, s'étonna Tremeur. Il se trouvait là, sur le côté du port.
— On ne pouvait pas laisser noyer le Bon Dieu, répondit Chann. Le Ilot avait mangé le sol autour de lui ; il a fallu le reculer.
Le pécheur regardait vers Notre-Dame de la Joie, plantée sur ses rocs que l'embrun couvrait de sa poudre salée :
— Ce n'est plus une chapelle, reprit-il, c'est un navire. Le flux l'entoure.
— Tiens, tourne-toi vers le Ster-Poulguen, Fanch. Il y a seulement douze ans mon père y possédait un pré. Maintenant les bigorneaux paissent notre herbe.
— Oui, notre pays passera dessous. Nous serons quitte pour naviguer dessus.
La bigoudène haussa les épaules et, après avoir jeté un regard de côté au marin, elle ajouta en esquissant avec sa jambe tendue un pas de polka.
— Ce sera tant pis car je n'aime pas plus la mer que vos maudits bateaux.
Fanch se trouvait derrière Chann et il admirait sa nuque ambrée comme une algue. Elle continuait de siffloter sa polka et d'en marquer la cadence. Il avait croisé les bras et il se demandait pour la centième fois comment il pouvait aimer cette petite personne de luxe et de fête ?
Elle avait tendu l'index vers Saint-Gwennolé et elle désignait, à côté du port, une rude maisonnette aux murs renforcés par des contreforts.
LE PHARE d'eCRMUHL 73
En voix de tête, elle demanda sur un ton de récitation au catéchisme :
— Qu'est-ce qui demeure là dedans?
C'est M. Fanch et M m" Julienne.
Qui ne serait pas content de nous voir ici tous deux ?
C'est Mme veuve Tremeur !
— Pourquoi cela, Chann?
— Pourquoi? parce qu'elle ne peut m'apercevoir sans pincer sa bouche. Ah ! ah !
— Non ! Tu t'imagines cela !
— Oh! je sais ce qu'elle pense de moi.
— Toi ! Petite Chann !
Il avait saisi le petit doigt de la jeune fille qui est celui du cœur, e assurent les bretons.
Ce geste équivalait à une déclaration. Le souflle bref elles lèvres brûlantes, il murmura soudain, très vite :
— Veux-tu de moi, Chann?
Elle bondit de côté, s'arrachant à lui :
— Qu'est-ce qui te prend, mon Dieu?
— Chann ! Voyons, me répondras-tu jamais sérieusement ? Te plairait -il d'être ma femme ?
La bigoudène sauta de-nouveau avec une feinte frayeur et, l'index tendu sur le pêcheur, elle chanta :
« Quand une fille se marie « Elle ne sait ce qui l'attend « Pleure ma camarade « Pleure ton beau printemps !
Tremeur ne savait s'il devait s'égayer ou se fâcher. Ses lèvres se relevaient et tremblaient.
« J'ai su depuis qu'on se condamne « A travailler bien rudement.
» Pleure ma camarade « Pleure ton beau printemps.
continuait à nasiller la chanteuse réputée des friteries de Penmarch en mimant l'affliction.
— Bon ! Bon ! Si mademoiselle Lesourn pense ainsi, je rentre chez moi.
— Oh ! le vilain colère ! Joli caractère de mari ! On ne vous accepte pas plus que l'on ne vous refuse, monsieur Tremeur. On demande seulement à réfléchir.
— Nous nous connaissons depuis l'enfance, ma petite Chann ! Pour moi, c'est tout réfléchi. Pour toi, tu dois me répondre si...
— Rac ! Rac ! Piou ! Piou ! Hein ! ces pies de merl Comme elles se battent dans l'air autour du phare. Leurs plumes noires et blanches volent, arrachées. Un joli ménage. On en voit de cette sorte à Saint-Gwennolé.
— Crois-tu donc que je te frapperais ?
LE PHARE d'eCKMUIIL 75
— Pas tout de suite ! Plus tard, quand tu auras passé la quarantaine. C'est l'usage du pays. Seulement, je t'avertis, gare à toi :
Le front bas, Fanch s'était rapproché de la jeune fille :
— Ainsi, lu consentirais?
A mesure qu'il s'avançait, elle marchait à reculons, en piétinant. La tête avancée vers lui et avec une moue, elle reprit :
— A quoi me servirait-il d'accepter ta demande. Il va quelqu'un, là-bas, qui me refusera.
— Quelqu'un ? Qui donc ?
— Oui, quelqu'une si tu préfères. Elle te fixera de ses yeux noirs et te dira : Jamais, mon fils, jamais !
— Non ! ma mère ne parlera pas ainsi !
— Qu'en sais-tu ?
— Parce que je suis l'homme, prononça le pécheur.
— Oh ! elle ne te fait donc pas peur, la vieille. . . la vieille Mme Julienne ?
— Je respecte ma mère; n'empêche que chez les Tremeur, l'homme a toujours commandé. Comprends-tu ?
Les doigts de la jeune fille pincèrent sa jupe ; elle se dandina et répondit :
— Grand merci ! Me voilà prévenue !
Elle reprit en imitant Fanch :
— « Chez les Trémeur l'homme a toujours
commandé... oh ! oh ! et moi je n'aime pas obéir. Pauvre garçon, tu le vois, nos accorclailles seront difficiles.
« Je sais qu'il faut recevoir même
« Un coup de pied de temps en temps
« Pleure ma camarade
« Pleure ton beau printemps.
Il vaudrait peut-être mieux attendre. Dans quelques années tu te seras adouci et moi j'accepterai mieux un mari. Voilà une bonne idée.
Devant tant d'agaceries, le marin commençait à perdre son sang-froid et il serra les poings :
— Je veux avoir ta réponse, maintenant ou jamais. Oui ou non ?
— Quel ton ! Il me parle comme un patron à son mousse.
La bigoudène frappa du pied et la taille cambrée, provocante, elle déclara :
— Je n'aime pas les ordres.
— Je vais au moins t'obliger à me refuser, Chann. Et cependant, j'ai toujours pensé à toi. Oui, toujours, depuis ce temps où nous étions écoliers au Guilvinec. Te rappelles-tu, je fabriquais pour toi des « pinsiket » avec la terre du Poulguen. Alors tu m'aimais mieux qu'aujourd'hui et je te défendais contre Porguer et les gars qui te battaient. T'en souvient-il? Nous revenions
LE PHARE D ECKMUHL t L
de la classe jusqu'à Kérity, par la palue, et je portais ton panier sur ma tète. Nous ne pensions qu'à rire en ce temps-là. Depuis lors, toi et moi, parfois, nous avons eu l'occasion de pleurer, termina gravement Fanch.
— Moi! Jamais de la vie ! II 1 1 Ili! Je suis restée la même. Au diable les larmes ! On gémit trop dans ce pays. On ne voit que des yeux gonflés. Là ! Là ! Lorsque je serai vieillie et battue, et pauvre et méprisée, j'aurai bien le temps de larmoyer. Oui, les bigoudènes aussitôt qu'elles ont des rides autour du nez, servent de tambour à leurs époux. Et ran plan plan ! Chaque fois que « l'homme » est ivre, sa femme reçoit les tapes. Et ran plan plan. Quand la pèche ne donne pas, boum ! boum ! c'est encore la faute de la femme.
— Tu as raison, Chann, mais je ne suis pas un buveur et un brutal... comme certains '
La jeune fille vint frapper les épaules de Tremeur en signe d'amitié et reprit :
— C'est vrai ! Tu es un bon, bon garçon !
— Alors, petite Rouzv
— Alors?... 11 ne faut pas se laisser tenter. C'est le moment de se sauver !
Elle s'esquiva de l'autre côté du vitrage de la lanterne. Après un soupir de contrariété, le pêcheur se mit en devoir de la rejoindre. Désappointée de n'être pas déjà poursuivie, la bigoudène jetait de petits cris qui retentissaient dans
le cœur de Fanch. A travers les glaces, il l'apercevait déformée et trouble. Son visage élargi semblait avoir dix bouches énormes, et vingt yeux d'or. Un faisceau de rubans s'agitait a son serre-tête de clinquant. Pendant quelques instants le pêcheur esquissa des feintes. 11 tournait à gauche et soudain il courait à droite en provoquant le bond et la clameur alarmée de la jeune fille.
Bientôt il s'énerva ; il ne trouva plus amusant de jouer avec celte grande gamine dont les gambades, les grimaces et les chansons le bernaient. 11 cria :
— Chann ! Chann ! et, devenu pâle, il se rua sur elle et la plaqua violemment contre la porte de la lanterne.
— Cette fois... jeté liens, dit-il d'une voix entrecoupée par son émotion. 11 maintint la tête de Chann contre l'armature métallique et il l'obligea à subir son regard furieux.
Inquiète, elle murmurait:
— Laisse-moi !
— Non ! Je ne te lâcherai plus, et il lui frappa la nuque contre la glace.
— Tu me blesses, Fanch. se plaignit-elle .avec une douceur hypocrite.
— Est-ce oui ? Est-ce non ? interrogea-t-il hors de lui. en la secouant.
— Mon cher François ! Mon ami ! Ne me serre pas si dur.
LE PHARE d'eCKMUHL 79
Elle paraissait prête à pleurer ! ses prunelles se noyaient.
Lui, de plus en plus blême, l'écrasait contre les ferrures et son grand front fiévreux presque collé sur son petit front bas, il lui répétait :
— J'aimerais mieux t'étrangler, t'étrangler, m'entends-tu ?
A ces mots, elle cria :
— Comme il m'aime ! Oui, sauvage, je n'en voudrais pas un autre que toi !
Il avait desserré son étreinte et comme elle lui tendait la joue, fougueusement il l'embrassa.
— Assez ! Assez ! Je ne suis pas encore madame Tremeur, dit-elle, en devenant aussi cramoisie que ses rubans.
A ce moment devant l'île Nona, un peu au large de l'ancien phare de Penmarch, inclinées comme des goélands dans la brise, quelques barques sardinières remontaient à tire d'ailes vers leurs ports. L'un de ces bateaux aux toiles fraîchement trempées dans le « malakof» rougeoyait comme du sang au milieu des autres misaines terreuses. Chann Rouz considérait avec un sourire perfide ce bateau à moustaches de vermillon dont l'avant écumait.
Tremeur s'en aperçut et lui demanda ce qu'elle regardait.
— Il y en a un, là-bas, qui m'aime bien, lui aussi.
— Va-t-en donc rejoindre Porguer, fit le pêcheur furieux et il esquissa le geste de la lancer de la tour dans la mer.
Elle s'était accroupie, effrayée. Avec une voix tendre, elle reprit :
— Tu serais bien capable de me jeter, jaloux?
Tremeur s'efforçait à conserver son expression redoutable mais déjà Chann rassurée et incrédule, toujours assise sur ses talons, considérait à travers les piliers de la balustrade le bateau de Jean Porguer. Oui, ce brutal, ce viveur, ce braillard, ce luron ne lui déplaisait pas. Si Chann avait été un garçon, elle lui eut ressemblé. Vraiment, Fanch ne savait pas rire. Parce qu'il commandait le canot de sauvetage, il s'imaginait qu'il était une sorte de curé de l'océan, prêt au sacrifice. Sa morale l'ennuyait. Chann redoutait surtout Julienne, cette vieille femme plus aride qu'une dune, plus aiguë qu'un récif, plus triste qu'un cimetière. La tète prise entre deux balustres de granit, assurée de n'être pas aperçue de Fanch, la jeune fille conlinuaitde sourire dans la direction de la barque de Porguer, Y Ange du mal, et elle considérait avec sympathie les voilures saignantes du Demain j'aurai mieux.
— Choutt ! Choutt ! Qu'est-ce que tu fais par terre ? Hé ! Chann ?
Le gardien Lesourn avait entrebâillé la porte
vitrée et sa réprobation soulevait sa lèvre supérieure hérissée de poils. Lorsqu'il était embarrassé ou mécontent, ce vieillard souillait à la fois par le nez et par la bouche, et le son pouvait à peu près s'en traduire par : Choutt !
A peine daigna-t-elle lui répondre qu'elle voyait mieux la mer, assise que debout.
— Te moques-tu ? Lève-toi ! Respecte ton père. Tu me racontes une histoire absurde.
— Si on peut dire, répliqua-t-elle avec une feinte indignation.
Les mains dans la veste de cheviolte bleue qu'il avait conservée de son service à l'Etat, le bonhomme gêné par le vent rentra son cou dans sa poitrine, baissa sa visière sur ses paupières clignottantes et vint se placer devant Fanch afin de l'observer ; mais aussitôt que le marin lui rendait son attention, il détournait son regard et reniflait dans ses moustaches Découragé, il alla dévisager sa fille avec perplexité. 11 se décida enfin à lui demander après un clin d'œil jeté sur le pêcheur :
— Heu! Avez-vous parlé?
— Oh ! parlé, c'est une façon de dire, père, il m'a battue et il a voulu me jeter du phare sur la côte.
Ahuri, le vieillard fit un de ses plus profonds : choutt 1 Du parapet il considérait avec stupeur les chaumières qui, aperçues de celte hauteur,
82 l'ockan
semblaient des niches à chien. Sous le ciel d'un violet d'évêque, l'océan se brisait au littoral et la presqu'île en forme de tête de cheval écumait de toutes ses dents.
— Ne te fiche pas de moi, Chann, reprit- il courageusement. Il n'est plus jeune, ton père. Ce n'est pas une raison pour le prendre pour un... heu! pour me traiter comme... tu me comprends?
— Non ! papa, pas du tout.
Le gardien considéra d'un air humilié sa fille et chuchotta si bas que lui seul pouvait s'entendre :
— C'est le portrait de sa mère, celte diablesse. M'a-t-elle fait endèver, la défunte femme ? Pourtant il faut croire qu'on se nourrit de son tracas puisque me voila sur jambes tandis que Catherine...
Clopin clopan, Lesourn revint se mettre vis-avis de Fanch et il essava de lui montrer un visage gai, un visage de circonstance.
— Eh ! bien ! Vous avez eu le temps dé causer, je pense?
Le pécheur gêné s'imagina que le père avait retardé sa montée à la lanterne afin de lui permettre une evplication avec Chann.
Certes, Lesourn inquiet des manières émancipées de sa fille, souhaitait son mariage. Et parmi les gens de mer de Penmarch. Tremeur lui
LE PHARE d'eCKMLIIL 83
convenait. Cependant Fanch ne respectait pas beaucoup ce bonhomme que les gardiens d'Eckmiïhl, ses collègues, n'appelaient que « la vieille Lesourn », parce qu'il était tatillon et timoré comme certaines femmes âgées.
Le pêcheur inclina seulement le front en signe d'affirmative. Le vieillard déconcerté revint vers sa fille en pouffant dans ses moustaches. Il jeta un regard à Fanch, remonta ses épaules pour se donner du courage, prit une longue respiration et prononça :
— II y en a qui se marient, des fois ! Vous savez bien, la petite Guiler, votre ancienne camarade d'école, celle que vous appeliez Malitic, elle épouse Lorno, le maître au cabotage deLesconil. Bon mariage ! Tout ce qu'il y a de mieux réussi. 11 paraît aussi que >l"e Catell Douarun est demandée par un vrai monsieur du Pont-1'Abbé, mais, choult!
— Quoi donc, papa ?
— Elle ne veut pas du monsieur. Elle a tort, il faut s'unir. On est en jeunesse pour le mariage. Pas vrai, Fanch?
Le marin estima qu'il ne pouvait pas se déclarer avant d'en avoir entretenu sa mère, et répondit vaguement :
— Peut-être bien, monsieur Lesourn.
Heureux de cette demi approbation, le gardien tourna la tête vers sa fille et répéta :
— Pas vrai, Chann?
La jeune fille se sauva dans l'intérieur du phare et lui chanta :
« Si vous voulez me marier « D'un boulanger ne me parlez « Le boulanger fouettant sa pâte « Pourrait de même me fouetter !
— Eho! Eho ! Chann, ne te sauve pas, appelait le bonhomme furieux.
Je voulais justement... N'est-ce pas, monsieur Tremeur ? T'en reviendras-tu? Eh ! ma fille !
La chanson s'enfonçait dans l'escalier de la tour et s'affaiblissait :
« Si vous voulez me marier « D'un charpentier ne me parlez « Avec sa hache, un charpentier <( D'un bout à l'autre me fendrait !
— La gueuse, toujours cabrioler, toujours railler... Le portrait de sa mère, une diablesse qui...
A cet instant, Lesourn se reprit vivement après avoir observé honteusement le pécheur :
— C'est des manières de mots que je raconte... la petite est aussi vaillante que réjouie... Ah ! voilà qui vous change de certaines... Il y en a des tristes et il ne faudrait pas s'y fier... Tandis
LE PHARE d'eCKMUHL 85
que... franche et nette comme la lumière de ce phare ! Là voilà !
Un salut hâtif de Fanch coupa court à ces déclarations et le marin descendit.
Demeuré seul, le vieillard tourna autour de la galerie, désolé :
— Pour qui me prennent-ils tous les deux? Je suis ancien, c'est vrai, mais je suis le père... et le père ça devrait...
Il s'interrompit afin de regarder la pirouette d'une pie de mer dans l'air et il continua, lugubre :
— Le père! oui, comme tu as été le mari de Catherine ! Tu n'as jamais été que l'homme de corvée aux provisions, voilà la vérité.
...Lorsque Tremeur arriva dans la cour du phare, Chann avait disparu.
— Quelle crevette, maugréa-t-il. On croit la tenir mais elle glisse à travers les mailles. Il sourit ensuite car il avait obtenu d'elle tout ce qu'elle pouvait donner : une promesse. N'avait-elle pas déclaré qu'elle le préférait aux autres hommes du pays?
...Après avoir acquis du pécheur Gouarec les agrès qu'il mettait en vente, Fanch regagna Saint- Gwennolé par un sentier qui sinuait entre lefc tas de goémons mis à pourrir avant d'aller engraisser les champs. A sa gauche le flux revenait vers les récifs avec un élan fougueux qui brisait.
ses vagues en mille gerbes de fleurs versicolores au ciel couchant. A sa droite, des essaims de pétrels, de pluviers dorés, de courlis argentés, s'ébattaient et tombaient du zénith sur les sillons comme des paillettes de clinquant.
Fanch ce soir, aurait eu besoin de dépenser la force de ses muscles et la bonté de son cœur. Il pensa à son canot de sauvetage et aux prochaines tempêtes hivernales. Parfois, il ouvrait les bras sans cesser de marcher. Puis il sillla. Il trouvait son existence satisfaisante. La pensée de sa mère le rendit sérieux : il se félicita de l'avoir défendue contre sa fiancée. Car, voici qu'ils s'étaient accordés, la-haut, au-dessus du pays.
Le pêcheur s'était arrêté les yeux fixés sur le terrible Groumilly où le flot bouillonnait. Surexcitée par le bonheur, son imagination travaillait. Il se voyait sauvant, au péril de sa vie, un grand navire. Il inventait une scène effrayante. Le capitaine l'accolait devant la foule. Son rival Porguer enrageait. Chann enthousiaste sautait dans ses bras. Ah ! oui, Fanch éprouvait le besoin d'être héroïque et généreux.
A cent mètres de lui, dans la direction de Penmarch, sur une levée de terre entre deux champs noyés, un marin à trogne écarlate gesticulait et trébuchait. On n'apercevait que sa silhouette désordonnée sur la plaine sablonneuse. Parfois ses
jambes se plaçaient en X ou bien s'ouvraient comme des compas.
Un barbet vaseux l'accompagnait et croyait à un jeu de son maître lorsqu'il le voyait se renverser ou courir penché de l'avant, emporté par le poids de son corps. Et l'heureux chien gambadait, se lançait et jappait aux trousses du matelot.
— Voici mon Nez-Cassé, prononça Fanch indulgent.
Il s'apprêtait à continuer son chemin sur la grève, indifférent aux cabrioles de l'ivrogne, quand celui-ci roula dans le marécage et continua de discourir avec des doigts gantés de vase.
Un geste oratoire le fit choir sur les reins et la boue le couvrit. S'étant retourné sur le ventre le vaillant buveur se dégagea et redescendit vers la plage. Il imagina de se coucher sur le sable alin d'être lavé parles vagues.
Le barbet s'enlevait et aboyait à chaque déferlement qui couvrait le sardinier peu à peu entraîné par le ressac.
— Holà ! cet imbécile va se noyer, pensa Tremeur. Il courut vers son matelot, l'empoigna par son gilet et le traîna sur la dune.
— Ah ! tonneau percé, je te rejetterais bien à l'eau pour avoir le plaisir de te sauver.
— A tes souhaits ! répondit l'ivrogne.
Heureux et allègre, Fanch s'en revint vers son logis.
Au fracas de l'océan en montée, Tudy, couché sur le sable, apostrophait les premières étoiles.
— Eh bien ! quoi, qu'est-ce que vous avez à me regarder là-haut. Faut-il que je monte !
Julienne et Fanch Tremeur habitaient une maisonnette trapue à gros appareil de granit cimenté comme un musoir. La cheminée occupait un côté du pignon et par sa hauteur et son entablement elle prenait une allure de tourelle. Des boules surmontaient les rampants en relief sur la toiture d'ardoises. Une accolade de pierre ornementait la porte cintrée de ce logis médiéval, l'un de ceux qui avaient échappé aux dévastations de Guy Eder de la Fontenelle, le brigand de l'Ile Tristan. Derrière la maison se trouvait une vasque sur laquelle était sculptée une galère semblable à celles qui ornaient le porche de l'église. Un miséi»oble ormeau, le seul arbre du pays, l'ombrageait. Presque toujours,. des filets séchaient sur le muret de la cour. A la fenêtre du grenier, suspendu à une hampe, le ciré de Fanch se balançait comme un drapeau d'or.
90 l'océàh
Enfoncée dans une chaise basse près de l'huis entr'ouvert, Julienne coiffée du bonnet à la mode de Keritv, — car elle se vantait d'appartenir comme les Tremeur à ce bourg noble de Penmarch, — lisait son paroissien. De temps à autre elle relevait les paupières sur son fils assis devant la table-huche, les bras posés en cercle sur le bois verni. Dans le visage immobile de Julienne, seule, la bouche palpitait. Les lèvres se serraient, puis se détendaient, agitées par une émotion qui n'était pas encore calmée. Elle venait de discuter avec Fanch un sujet qui ne lui plaisait guère. Quand elle reprit enfin sa lecture édifiante, son fils appuya sa tête sur l'un de ses poings et médita dans le silence où bsillaient les dernières guêpes de la saison.
Les vieux meubles, les lits-clos, l'horloge constellée de clous d'un cuivre brillant, doraient l'atmosphère de cet intérieur.
Après quelques secondes de réflexion, Fanch reporta ses regards sur sa mère et il chercha à découvrir les raisons qui empêchaient Julienne d'acquiescer au choix de sa fiancée.
— Les mots ne comptent pas avec une demoiselle de sa sorte, avait-elle riposté dédaigneusement, lorsqu'il lui avait répété — en les enjolivant — les paroles échangées au sommet du phare.
La vie pour Julienne n'avait qu'un but, lutter
pour son devoir; comment aurait-elle accueilli avec joie, à son foyer, un grillon chanteur? Trop jeune, Julienne avait connu le malheur, le veuvage et une pauvreté qui ne permet jamais de prévoir comment l'on vivra la semaine suivante. Maintenant que des jours meilleurs luisaient, il lui restait une aigreur froide contre les personnes joyeuses. Ambitieuse, elle avait un certain mépris des bigoudens de Saint-Gwennolé, leur déniant le droit de se dire marins depuis des siècles comme les Tremeur de Kerity-Penmarch.
La vieille femme reposa son livre de piété sur ses genoux et, sans paraître s'adressera son fils, elle murmura :
— Je la crois incapable de tenir un ménage! Interrompu dans sa rêverie, Fanch posa les
coudes sur la table et répondit avec lenteur :
— Qu'en savez-vous. ma mère;1 Beaucoup de filles enjouées ne deviennent-elles pas, chaque jour, des épouses accomplies ? Nos bigoudones sont de cette espèce et leurs maris ne s'en plaignent pas.
— Peut-être, mais ta Chann empirera au lieu de s'améliorer.
— Voyons ! Voyons ! Vous en voulez beaucoup a M"° Lesourn parce qu'elle chante et danse. Ace compte, ma mère, vous devriez détester toutes nos jeunes filles.
— Bien sûr ! Je n'aime guère les manières des
demoiselles d'aujourd'hui, effrontées, coureuses. Ah ! mon pauvre garçon.
Tandis que Fanch se mettait debout et s'étirait pour donner de la souplesse à son corps athlétique sous le chandail bleu, Julienne reprit son paroissien, le rapprocha de ses lèvres avant de recommencer sa lecture et chuchota les dents serrées :
— D'ailleurs tu ne la tiens pas, ta Chann- Rouz !
— Quoi ! Qu'est-ce que vous voulez me faire comprendre, ma mère ? questionna le pécheur en s'avançant vers la porte.
La veuve maintint ses prunelles sur son lils avec une signification qui le troubla. 11 laissa retomber ses bras après les avoir soulevés et sortit sans saluer Julienne comme à son habitude. Demeurée seule, Mme Tremeur fixa son livre mais elle ne lisait plus les oraisons.
D'instinct, Fanch s'était dirigé vers la mer. Quand il atteignit les roches de Tal-lfern où Chann venait bondir et tourner au milieu des « friteuses » amusées, il fouetta l'air de la main :
— Moi ! Je ne la tiendrais pas ? Je ne tiens pas encore la petite Chann ? Ah ! Ah ! Il y a des choses qu'on ne peut raconter à une maman.
Il laissa éclater un rire forcé et s'étonna de ne pas être plus joyeux.
C'était un samedi. 11 ne devait point repartir
avant la marée du lundi matin. Tabari et Laou-Bi avaient été chargés du lavage hebdomadaire de l'embarcation. Libre de son temps, Tremeur résolut d'aller voir son oncle Maurio. Chaque lois qu'un ennui lui brouillait le cœur, il visitait ce parent et il sortait de chez lui ragaillardi. Parce que ce retraité octogénaire avait longtemps séjourné à Hong-Kong et gardé de ses séjours en Extrême Orient un teint citronné, on l'appelait le « Chinois ». Il habitait dans le faubourg, au-dessus de la vieille carrière, une chaumière qui tournait le dos à l'océan, motif de désespoir pour ce bonhomme perclus.
— Je m'en vais rendre le tonton content, pensa Fanch. Je le sortirai et il verra la mer. Ça l'ennuie, cet ancien, de l'entendre toujours et de ne la voir jamais. El ce n'est pas la bancale, sa fille, qui peut le porter.
Devant le seuil, une petite bigoudène aussi large que haute, s'agitait frénétiquement sur ses hanches déboîtées afin de casser du bois à la hache. Sa tète sous la coiffe en mitre ne faisait pas plus d'effet qu'une sonnette posée sur un potiron. Quoiqu'elle ne dépassât pas sa quarantième année, la chevelure, les cils et les sourcils blancs de celte albinos, la vieillissaient. Les brides de sa coiffe, trop serrées sous le menton, bouffissaient encore ses grosses joues luisantes comme du chêne ciré. De chaque côté de son petit nez en
champignon, ses yeux clignottaient sans jamais pouvoir se fixer sur aucun objet.
Toujours agitée, toujours bavarde, toujours à travers grèves sa fourche sur l'épaule à la recherche du goémon ou des épaves, Mathurine remplissait le pays du spectacle de son infirmité. En courte jupe d'un bleu fané, ses jambes équarries comme des poteaux s'enfonçaient dans des sabots d'un jaune serin dont elle rafraichaissait souvent le vernis, car c'était là sa seule coquetterie.
Malhurine semblait avoir le don d'ubiquité. Presque à la même heure on la voyait sur la palue, parmi les roches de Poul-Triel, à Notre-Dame de la Joie ou sur la cale de Saint-Gwennolé. Elle rentrait de ses expéditions presque toujours stériles, épuisée et furieuse. Quand elle ramenait une planche ou une poignée de coquillages, elle délirait d'enthousiasme. Les gamins nommaient Mathurine : la Tempête, à cause de sa facilite ;i s'emporter contre les gens ou les choses.
Lorsque Fanch s'approcha, la Tempête clamait : oh ! la ! la ! la ! la ! la ! sur une gamme de plus en plus aigué, parce qu'une bûche refusait de se fendre.
— Donne-moi ta hache, cousine, offrit Tremeur et d'un coup, il divisa le bois.
Mathurine tapota les mains du pêcheur et lui manifesta de l'admiration. Puis elle se jeta dans
la chaumière et elle annonça d'un ton tragique :
— Oh père ! père ! 11 est là ! Le voilà ! Sainte Vierge, il vient !
— Qui ça, questionna un homme enroué?
— Mais lui, lui, tu sais bien ! Il vient de casser un chêne en deux. Vlan! Oh! père! C'est Fanch Tremeur !
— Qu'il entre, ce brave garçon.
Le pécheur s'avançait sur le sol pavé de galets inégaux enfoncés à force. Après la traversée d'un couloir formé par le dos de plusieurs armoires, il passa sous l'échelle qui conduisait au grenier et il trouva un lit-clos au milieu duquel un ostensoir aux rayons formés avec des clous de cuivre était sculpté. Un baldaquin de molleton rouge servait de reposoir à un bocal à cornichons dans lequel était pendu, au bouchon, la couronne de mariée de la défunte Césarie Maurio. Les murailles étaient peintes aux couleurs nationales. De la fenêtre au foyer, un indigo franc recouvrait le chaulage ; le dessus de la cheminée restait blanc, le reste de la chambre était passé au vermillon. Une marmite de soupe aux navets fumait sur le foyer formé d'un rocher. Le nez pointé vers les flammes, un chien appelé : phoque, souillait la cendre. Sous le manteau de la cheminée, tassé dans un fauteuil rustique, un menu vieillard au crâne bombé comme celui d'un goéland observait le couvercle avec béatitude. Ses
9 b' l'océan
cheveux rappelaient le varech séché ; assez longs, ils tombaient sur une veste tellement large qu'elle enveloppait l'homme comme une voile carguée eut pu le faire d'un m;U.
Au bruit des pas de Fanch, il lendit un cou granuleux comme celui des coqs d'inde et, tandis que son œil blanchi par une cataracte clignait, son bon œil azuré souriait à l'arrivant.
— C'est toi, neveu! Tant mieux! Assieds-toi! On ne te voit plus chez nous.
— Oui ! Oh ! la ! la ! C'est vrai ! On ne te voit plus, Fanch, reprit Mathurine qui se déhanchait à travers la salle afin de trouver un siège qu'elle apporta essoulllée et hagarde.
Le pécheur remarqua aux mains de Maurio un cadenas de bois qu'il fabriquait au couteau.
— Comme cela, tonton, vous gagnez toujours votre tabac à priser ?
— Tu dis vrai, neveu, depuis le pont jusqu'à la pomme des mâts, mon corps manœuvre encore, et je puis remplir mon nez avec la besogne de mes doigts ; mais ma coque ne vaut plus rien, termina le vieillard en indiquant ses reins paralysés.
— Oui! Oui! Oh! la! la! les jambes du père ! Des planches ! Rien de bon ! Oh ! la ! la ! la ! la ! bredouilla la fougueuse infirme et elle secouait sa tête comme si elle voulait la déraciner.
— Fanch ! reprit après un silence le vieillard,
tu ne me complimentes pas sur la peinture fraîche de ma salle. C'est Mathurine qui l'a passée « au drapeau ».
— C'est moi ! Oh ! quelle peine ! Et la dépense I Bleu, blanc, rouge !
— Hé ! n'est-ce pas, Fanch, ça les embêterait, les « Angliches », s'ils entraient chez moi. Ils n'aiment pas le tricolore. Dans mon île d'Ouessant, au moment de Fachoda, beaucoup de mes parents, là-bas, peignaient leurs maisons comme des pavillons français: les « goddems » n'avaient qu'à débarquer ; ils auraient appris dans quel pays ils se trouvaient. Pourtant nous n'avions pas de crainte, on les aurait jetés à la mer. Toi qui as servi à l'Etat, tu le sais bien, mon Fanch, nous avons les premières armes du monde. Qui s'y frotte, s'y embroche !
— Comme de juste, mon oncle, ne sommesnous pas des Français ?
— Doublés de bretons ! Il i ! Hi l II n'y a rien a tenter contre des gaillards comme nous. Tiens! je peux bien te l'avouer, quand je me suis battu dans les forts de Paris, — oh ! je pouvais rester à la maison à cause de l'âge, mais j'avais rengagé histoire de me battre ! eh bien ! sans la trahison la chose tournait à notre avantage.
Le vieillard s'était renversé sur son dossier. Les mains hautes, il reprit :
— Je me suis battu en Crimée, en Italie, en
!IS l'océan
Chine, en Mexique, en Algérie ! Partout nous avions les premières armes du monde ! Hola ! qu'ils y viennent donc les blancs, les noirs, les jaunes, et si je pouvais me lever, tu verrais comme je les recevrais, Fancb!
— Oh ! la ! la ! oui, père ! Oui, mon pore, criait l'infirme qui trépignait d'enthousiasme.
Le paralytique avait joint les mains et ses yeux dilatés fixaient dans l'espace un spectacle glorieux.
La Tempête tournait affolée et joyeuse autour de l'octogénaire.
Accoutumé à cette scène, Fancfa paisible préparait une cigarette. 11 s'émut cependant à celte apostrophe :
— Toi ! neveu Tremeur, tu n'as pas fini de te battre. Tu es brave. Tu ne crains rien ! Tu es le meilleur pilote de Penmarch ! Ah ! c'est beau d'être courageux ! II n'y a que ça île beau, Fanch ! Quand on est vieux, on taille sans risques des cadenas à deux sous. Quelle pitié du Bon Dieu! Tonnerre de Brest! Quand je risquais ma carcasse, j'étais heureux ! Après la bataille, nous, les réchappes, nous nous jetions aux bras les uns des autres et nous pleurions de joie, car c'est tout de même quelque chose, la vie ! Ah ! oui, j'étais bien content en ce temps-là.
Le tabac de Fanch était tombé dans la place. Il ne le ramassa pas. Il songeait à ses émotions de sauveteur. Pourquoi donc, en eilèt. lui aussi,
après la lutte contre l'Océan, se sentait-il un cœur plein de tendresse pour l'existence ? Quelle douceur attendait-il?
L'infirme allait et venait par la chaumière, frappant aux meubles ses hanches, et elle disait :
— Je vois ça d'ici, petit père ! Oh ! cousin ! Je vois ça ! Oh ! la 1 la ! Mon Dieu ! Comme j'aurais voulu me trouver là! Oh! la! la ! Non ! Non. Je n'aurais pas pu ! Seigneur de Sainte Vierge '
Atin de s'arracher à ses préoccupations amoureuses, le pêcheur proposa à son oncle de le porter au pignon de sa maison.
— Ah! le brave garçon! C'est ça, empoigne l'épave ! Ne crains pas ! Je suis une coque morte.
Fanch enleva Maurio dans son fauteuil ; derrière lui, Mathurine clopinait, le dépassait ou rétrogradait et multipliait les recommandations afin qu'il n'arrivât pas malheur au paralytique. Lorsqu'il aperçut dans le port les centaines de matures et de filets bleus suspendus, légers comme des fumées, et les mouvements d'un transatlantique qui plongeait dans la houle comme une baleine, Maurio raidi sur son siège tourna de droite a gauche sa tête et recommença plusieurs fois comme s'il voulait relire le passage émotionnanl d'un livre :
— Tu ne peux pas savoir, Fanch, ce que je suis content d'avoir conservé un œil pour la voir encore, Elle, déclara-t-il enfin.
■^THECA 11
Sa fille, devant lui, battait l'air de ses bras et semblait écarter les obstacles invisibles qui gênaient son père. Elle courut même à travers la pierraille de la carrière afin de chasser deux enfants qui protestèrent en imitant ses déhanchements.
Tremeur était resté debout, jambes écartées et mains nouées dans le dos.
— Tu ne comprendras jamais, neveu, comme c'est triste d'habiter une maison qui tourne le dos à la mer. Je l'entends toujours et je ne la vois pas. Elle cogne Tal-Ifern ! Toc ! Toc ! Elle a l'air de me dire : Peut-on entrer? Moi je voudrais pouvoir lui crier : Avance à l'ordre ! Montre-toi ! Bah ! Il sera dit que je n'aurai, d'ici ma mort, à regarder le long des jours que la carrière abandonnée où naviguent les crapauds. Moi, un vieux marin ? Ça me fait une misère !
— Il ne faut pas vous décourager, tonton, je viendrai quelquefois vous placer à votre pignon et vous nous regarderez sortir en baie d'Audierne.
— Merci, garçon, merci ! Tu as le meilleur ■cœur du pays. Les braves, c'est comme ça.
Le pécheur soulevait ses épaules avec une rude modestie.
— Le meilleur cœur du pays! Oui! Oui!
approuvait Mathurine, et elle piétina comme pour faire rentrer cette conviction dans la terre. Avec une grimace de malice qui lui aiguisait le
nez et le rendait pointu comme un bec, Maurio reprit :
— Aussi les demoiselles ne doivent pas manquer autour de loi.
Le rire forcené de la bancale rendit le bruit d'un collier de grelots agité par le trot d'un cheval :
— Des demoiselles ! non, elles ne lui manquent pas, depuis la plus riche de Saint-Gwennolé, Catell, jusqu'à ce papillon de Chann-Rouz.
Matliurine essaya d'imiter la jeune lille. Elle leva ses grosses jambes, mit les poings à sa taille, pencha avec une grâce ridicule sa tête jaune et sourit, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles.
— Voilà le portrait de la Lesourn, père! oh ! la ! la ! la ! la !
Le vieillard riait à petits hoquets. 11 put enfin déclarer :
— Ça ne m'étonne pas que nos demoiselles ■courent après toi ! Te voilà en âge de t'établir.
Un doigt levé, il avertit :
— Neveu, ne laisse pas s'écouler ta jeunesse sans en profiler. Tu ne sais pas ce qu'est la vie. On ne l'apprend que lorsqu'il ne vous reste plus qu'un corps ruiné comme une barque en démolition. Oh! n'attends pas. J'ai quatre-vingt-trois ans et il me semble entendre les coups de canon de Sébastopol. J'avais vingt ans et le bombardement me tinte encore aux oreilles. Il faut
comprendre cela, Fancli. Plus tard, pris par le regret, tu voudras avoir une femme et des enfants. Un an, c'est un jour! N'oublie pas. Trop vite tu le trouveras comme moi à la veille de la navigation sous la racine des herbes.
— Oh ! mon tout petit père ! oh ! la ! la !
— Tais-toi, Mathurine. Ecoute ou va-t-en, ordonna le vieux marin.
Tremeur cherchait une diversion aux sombres paroles du vieillard. Il s'exclama :
— Voyez donc ce trois-màts, dans la direction du Raz ; il tarde à changer ses amures. C'est risquer !
— Ne m'interromps pas, Fanch Vh ! je
voudrais bien savoir dans quel état l'on arrive de l'autre côté des herbes9 Mais si je dois continuer d'exister paralysé dans l'autre monde, je ne veuv pas ! non je ne veux pas mourir.
Et Maurio solennel, acheva :
— Je voudrais reprendre du service. Je crève de chagrin collé comme un bigorneau à ce fauteuil. Je suis lait pour me balancer dans les hunes avec une brise à vous couper la gorge. Ici, dans cette masure de paysan orientée vers la campagne, j'enrage. Je n'en puis plus. Il y a des moments où je me cogne le crâne avec mes serrures de bois en me criant :
— Qu'est-ce que tu attends pour t'envoler, vieux goéland ? Allons ! monte au ciel. Il faut faire peau neuve ! 11 faut ressusciter.
S'il y a une chose dont on soit certain, c'est que l'âme est toujours jeune. Dans ma carcasse échouée remue un cœur qui ne demande qu'à bondir. Lui seul ne vieillit pas. Il veut recommencer la vie.
Mathurine conduisait sa grosse face en silence, car elle n'osait pas contrarier son père et elle se signait pieusement.
Sur les falaises quelques pécheurs reliés les uns aux autres par leurs filets roux, ressemblaient ainsi à un dragon de mer à dix pattes et passaient en silhouette de l'océan verdàlre.
La large veste qui ensachait la maigre échine de Maurio se mit à battre sur sa poitrine, puis à se gonfler au vent. 11 toussa et laissa tomber son menton. Sur son cou sa chevelure de varech se rebroussait. La sirène d'une usine mugit et Fanch songea à Chann. Sans doute, ce samedi soir, montée sur une table au-dessus des ouvrières occupées à l'emboîtage, elle chanterait toute la nuit afin de lutter contre le sommeil des travailleuses surmenées. A cet instant il parut à Fanch, obsédé, que cette jeune fille lui importait plus que sa mère, plus que son bateau, plus que son métier. Il se rapprocha du vieillard et s'assit à ses pieds :
— Vous avez raison, tonton, j'ai l'âge du mariage.
Comme l'octogénaire ne répondait pas, il reprit :
— Je devrais déjà avoir de beaux enfants. Le paralytique demeurait inerte.
— Rentre mon père à la maison, demanda Mathurine ; il a froid. Oh! la ! la ! pourvu qu'il n'ait pas pris mal ! Chien du démon !
Tremeur considéra sa cousine. Elle s'était tue mais sa bouche continuait de s'ouvrir et de se fermer sur ses plaintes rentrées. Soudain elle se précipita dans la chaumière avec un cri terrible, elle venait de songer à sa soupe abandonnée sur le feu. Fanch saisit le fauteuil par les barreaux. Au mouvement, le vieillard se réveilla et protesta :
— Non ! Non ! Laisse-moi devant la mer, mon Fanch. Oh ! il m'emporte, le brigand ! Je n'ai plus que mes bras de vivants et je ne puis plus me défendre de toi. Oh ! il m'enlève comme un tonneau vide. Demain, s'il le faut, je me traînerai sur les mains et je reviendrai regarder la mer. Ah ! bourreau tu m'enfermes dans cette niche de paysan ! Pouah !
Quand le pêcheur pénétra dans la chaumine, l'infirme échevelée tournait sur elle-même et gémissait :
— Elle a coulé ! La moitié de perdu ! Mon cher Jésus ! Dans la cendre ! Et .Mathurine pleurait car les plus petits événements de son existence devenaient pour elle des drames.
— Au lieu de piailler tu devrais ajouter de
J'eau dans ton chaudron et apporter un fagot, lui commanda durement son cousin.
Son corps de naine se tassa encore comme si elle avait reçu une tape sur la tète et elle disparut dans l'appentis.
A la llamme des rondins, Maurio s'apaisa et Mathurine glapit de satisfaction.
— lié! Hé! J'avais froid, avoua le paralytique ! Dame ! plus moyen pour moi de battre la semelle, ah ! ah ! Et plus moyen de provoquer un gars, histoire de se réchauffer. Jadis, en Crimée, quand j'avais l'onglée, je cherchais querelle aux « angliches ». C'étaient des alliés, peut-être ! Le certain, c'est qu'il était joliment agréable de les taper lorsqu'on s'engourdissait.
Dans l'àtre profond et sous le manteau élevé, les langues de feu jaunes et bleues flottaient comme des tissus soyeux.
— Des pavillons '. Hein ! ce sont de vrais pavillons au vent, s'écria le vieillard en les indiquant à Fanch.
Hanté par la querelle de sa mère et l'incertitude de l'avenir, le pécheur, assis lourdement sur un banc considérait le foyer avec des yeux vides.
— Holà ! garçon, à quoi rèves-lu ?
— Petit père, à quoi peut rêver un beau gars ? dit l'infirme avec un sourire grotesque.
Le pêcheur fixa sa cousine avec une exprès-
10G l'océan
sion maussade qui s'adoucit peu à peu jusqu'à la pitié.
L'octogénaire s'amusait à regarder le feu à travers ses mains diaphanes, réduites à l'épaisseur d'un gros parchemin. Afin de prendre congé, le sardinier s'était levé en prononçant :
— 11 faut que je rentre, le travail m'attend. Nous allons bientôt désarmer ! c'est l'hiver tout proche. Xous sommes au 7 novembre.
— Hein ! Quoi ! 7 novembre ? oh !
— Père ! mon petit père, se plaignit Malhurine et ses yeux jaunes tournés vers son cousin semblaient lui reprocher ses paroles.
— Ça me porte toujours un coup, cette date-là, continuait le vieillard. Sept novembre ! Ah l nous sommes au sept novembre ?
La marmite fumait a gros bouillon et le couvercle claquait.
— Ce sept novembre 1054 je souffris mon premier grand malheur, prononça le retraité, un malheur qu'on n'oublie pas à moins d'être un « chinchard ».
Tremeur hocha le front ; il avait compris et il se disposa à entendre le tragique récit pour la cinquantième fois. Agenouillée devant sa soupe, Malhurine semblait prier la marmite.
— Nous étions partis le 5 novembre de Toulon sur La Provence, une frégate de soixante canons. La guerre contre la Russie venait d'être déclarée.
Il s'agissait d'envoyer du monde en Crimée. Nous savions que nous allions à la victoire, n'empêche que pins d'un se tirait l'oreille en particulier, lorsqu'il pensait à sa famille. L'avantveille La Sémillante avait quitté Toulon emmenant parmi ses huit cent soixante soldats et marins, mes frères, Jean et Pierre, un gabier et un canonnier. Ils étaient partis en sautant le rigodon à la suite du vin qu'ils avaient bu. Je les vois «ncore parmi la foule de leurs camarades et ils chantaient :
« Nous allons manger du cosaque ! Qui veut un cosaque au suif? Les amateurs, levez la main ? »
Parce que tu sais, Fanch, c'est ainsi que nous, les Français, on part à la guerre, avec des blagues.
Donc, La Sémillante était partie avec son chargement de jeunesse et nous restions enroués de leur avoir crié : bon voyage !
Deux jours après, à notre tour, nous larguions les amarres. Le surlendemain, vers le soir, à la hauteur du cap Corse, notre homme au bossoir se mit à crier :
— Un banc de poissons bleus, par tribord avant.
— Des poissons bleus ? Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là? Les réflexions allaient leur train. Chacun observait. Drôles de poissons, en effet,
ronds comme des assiettes et immobiles. Lee Provence s'approche. Sur la passerelle, nos officiers examinent avec leurs lunettes et paraissent mal à leur aise, notre commandant surtout, devenu aussi pale que la lune.
Comme j'avais une vue d'albatros, je pus annoncer le premier :
— Ah ! bien ! mes enfants, vos poissons ce sont des bérets, des bérets de marins !
En effet, des centaines de bérets flottaient. Alors la même idée nous vint : il y a eu un naufrage, un terrible naufrage. Le naufrage de qui? Ces bérets annoncent des marins de l'Etat français. Ce sont des camarades. A ce moment leslarmes me sortirent des yeux comme d'une fontaine et je pus crier :
— Je reconnaîtrais les bérets de mes frères entre mille. Là bas, sur l'eau, ce gros la, gontlé, avec un large pompon rouge, c'est celui de Pierre ! Et l'autre, déchiré et froissé, c'est celui de mon Jean qui n'avait pas d'ordre.
— Non ! Non ! vous rêvez, mon ami, m'assurait un officier.
La Sémillante se serait donc perdue corps et biens, se demandaient autour de moi mes compagnons? Et comme chaque homme avait un frère,, un cousin ou un ami à bord du disparu, delà dunette des chefs à la cambuse des cuisiniers, chacun tenait à pleines mains son chapelet de larmes..
Toute cette nuit-là, le lendemain et les jours d'après, les cinq cents hommes de La Provence qu'on conduisait à la guerre des Russes ne valaient plus une queue de moineau. Ceux qui n'étaient pas de quart, vautrés sur le pont, gémissaient qu'on les envoyait à la mort.
Dans la mer d'Azof, voilà qu'il vint à passer un failli brick portant le pavillon tricolore à sa corne d'artimon.
Comme de juste, ce commerçant nous salua. Alors notre capitaine ordonna d'une voix éclatante :
— Canonniers, à vos pièces, il faut rendre un salut magnifique à ce compatriote qui navigue bravement dans les eaux ennemies. Feu ! Feu ! Feu!
Nos canons du premier pont, puis ceux du deuxième pont, tonnèrent. Les batteries étaient remplies de la fumée qui nous grisait. Et nos officiers commandaient toujours :
Feu ! Feu ! Feu ! Notre frégate en tremblait de la quille aux mâts, mais réveillés de notre douleur, nous commencions tous à courir et à brailler et nous nous sentions du salpêtre plein la tète. A la dernière salve, nous nous mimes à hurler :
— Vive la France ! Vive la France ! Branlebas ! Branle-bas! Et nous demandions à nous battre et à rejoindre au fond de l'eau, s'il le fallu
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lait, les bérets de La Sémillante. La poudre nous avait fait rentrer le courage dans le corps.
Devant son foyer consumé, Maurio encore ivre d'enthousiasme et de douleur, maintenait ses bras ouverts. Toujours agenouillée, sa fille baissait le front comme à l'Elévation.
Quoiqu'il n'ignorât rien des détails de cette histoire, Fanch remplissait sa vaste poitrine d'air.
II prit le poignet de son oncle et le serra en lui disant d'une voix sourde :
— Malgré tout le malheur, on doit être heureux de garder un pareil souvenir. Moi aussi, quand je reviens d'un naufrage où la mort a passé et que je me couche dans mon lit, eh bien ! je le jure, déjà le péril nie manque!... Et je voudrais partir encore.
A cette déclaration de Tremeur le paralytique chercha à se soulever avec toute la force qui lui restait dans les bras. N'y parvenant pas, il saisit son neveu au collet de sa vareuse et lui demanda :
— Pourquoi est-on des hommes comme toi et moi, Fanch? Le sais-tu? Depuis que je ne suis qu'une vieille planche en dérive, je me le demande parfois ?
Après avoir serré sa tète entre ses paumes, le pécheur répondit :
— Je ne le sais pas plus que vous. Ça descend-il du ciel ou bien n'est-ce la faute de personne si l'on est courageux ou lâche !
L'octogénaire n'écoutait déjà plus. Epuisé par son récit, il s'était endormi. Mathurine avait allumé une chandelle ; à Ja lueur de la petite flamme, les couleurs des murailles tricolores reparurent derrière les meubles.
Fanch voulut gagner la porte et son talon heurta les galets enchâssés dans le sol. A moitié réveillé, le vieillard murmura :
— Nous avons les premières armes du monde. Gueule à gueule, un Français vaut mieux qu'un... qu'un... qu'un...
A cet instant des rires retentirent sur la route de la carrière.
La nuit était venue. Une bande de « friteuses » à leur sortie du travail, accrochées par les bras, gambadaient, poursuivies par des garçons dont les gorges rauques criaient des galanteries.
— Embrasse-moi si tu le peux, dit une bigoudène ?
Un fracas de sabots comparable au roulement de cent tambours, suivit cette provocation. Les marins pourchassaient les ouvrières. Une chanteuse dominait le tumulte avec sa chanson :
« Gomme une plume sur l'océan « Est l'amour de fille et d'homme « La plume a vite coulé au fond « Ainsi il en va des amours. »
... La chandelle au poing, Mathurine relevait
vers son cousin un visage hébété et les doigts de son autre main, eontorsionnés, montaient et descendaient comme des araignées le long de son corps.
Rouge de honte Fanch avait sauté sur le seuil de la chaumière et il écoutait. Au loin décroissait la sabotade de la troupe joyeuse. Le pêcheur croyait bien avoir reconnu la voix de Chann.
Sa fiancée courait-elle la nuit les chemins avec des matelots, et Porguer peut-être?
Au loin, dans le faubourg, des glapissements de filles lutinées s'élevèrent encore.
Comme Mathurine occupait le seuil, d'une poussée brutale il la jeta contre l'huis et il courut vers les usines après avoir crié farouchement :
— Bonsoir!
Quand Tremeur se fut éloigné, la bancale rentra casser son fagot. A chaque branche qu'elle faisait éclater, elle grondait :
— Tiens Chann-Rouz ! Tiens, anguille ! Tiensr coureuse ! Toi prendre mon Fanch ! mon grand Fanch ! Oh ! la ! la ! la !
Et le vieux Maurio dormait dans sa chaumière bleue, blanc, rouge.
A quatre heures du matin, dans la nuit du dimanche au lundi, Fanch vêtu de son costume en toile tannée, sortit de sa maison. Par une heureuse chance la petite sardine d'arrière saison abondait et, à chaque marée, les barques rentraient au port brillantes comme des nefs de métal sous leurs charges de poissons. En cette seconde semaine de novembre, les cheminées des friteries fumaient et les cloches tintaient afin d'appeler les friteuses au travail.
Le patron pêcheur remonta vers sa « maison du bateau » .Suivant l'usage, il devait y retrouver ses hommes, boire la goutte avec eux, prendre ses filets et voguer ensuite vers le large.
A Saint-Gwennolé comme dans tous les havres de la presqu'île, chaque marchand doublait son commerce d'un débit sur le comptoir très profi-
table. Sur les enseignes, l'on pouvait lire : Plonivel, débit-boucherie ; Localo, débit-épicerie; Coatarmanach, débit-mercerie-tabac; Kervoch débittailleur. Les boulangers tenaient surtout auberge afin de s'assurer une clientèle fidèle. En Penmarch le pain et l'alcool ne se peuvent séparer. Chaque» équipage choisit donc une boulangerie comme lieu de réunion, et ils l'appellent : « Notre maison du bateau » parce que le commerçant les autorise à déposer dans ses hangars, les avirons de rechange, les jeux de (ilets inutilisés, et leur permet, le dimanche matin, de tanner au « ma- IakoiT » leurs voilures dans sa cour. Le boulanger-débilanl lient un cahier des dépenses de chaque équipage et le patron répond des dettes de ses compagnons. Le samedi, les patrons vont toucher à l'usine l'argent du poisson vendu pendant la semaine et ils le répartissent entre leurs hommes après avoir soldé au boulanger la dépense de l'équipage.
De son pas assuré d'homme sobre, Fanch passait devant les « maisons du bateau » aux vitrages rougis par leurs rideaux d'andrinople : et, sous cet éclairage, les llaques de la chaussée s'emplissaient de sang.
Toutes les cinq secondes, une projection du phare blanchissait les devantures, la rue et le port où les coques goudronnées des canots luisaient puis s'éteignaient.
La boulangerie-débit de Douarun avait été choisie par Tremeur comme la maison du Saitt/- Nonna parce que ses vastes magasins pouvaient recevoir les agrès encombrants à l'époque du désarmement hivernal. Enfin, à tort ou à raison, ses clients assuraient que ce négociant n'inscrivait pas ses comptes à la fourchette ainsi qu'en usaient d'autres hôtes peu scrupuleux.
D'une poigne ferme Fanch tourna le bec de cane de la porte et s'arrêta au seuil de l'auberge aveuglé par la clarté des lampes à gaz carmien qui brûlaient sous un plafond peint en chocolat. Devant un énorme comptoir qui formait barricade entre les tonneaux d'alcool superposés contre la muraille et les buveurs, une cinquantaine de sardiniers s'entassaient. Leurs visages enflammés eussent fait pâlir des briques. Leurs coudes se pressaient au point qu'ils avaient de la peine à soulever leurs verres dont les fonds épais donnaient l'illusion d'une grande capacité.
Derrière le comptoir prolongé d'un bout à l'autre de la salle, un homme chauve dont la peau vernie collait si cruellement aux os qu'elle lui sculptait une tète de mort, courait de l'un à l'autre de ses clients, prodiguait l'eau vulnéraire et le tafia, ou bien préparait avec adresse un mêlé-bière ou un mêlé-vin, c'est-à-dire moitié d'alcool dans la bière ou le vin. D'assez grande taille, en tricot enfariné, ce boulanger-débitant
portait souvent une de ses mains à son estomac ; il souffrait d'une maladie de foie. Sa voix aigre au timbre autoritaire en imposait aux méchantes têtes. Il surveillait les clients dont le crédit l'inquiétait ; mais sa mâchoire ébréchée savait sourire aux consommateurs et bons payeurs. Le premier de tous les commerçants de Penmarch, l'idée géniale de rendre inséparable le pain et l'eau-de-vie, était venue à Douarun et il s'était enrichi. Avare, il savait pourtant garder un matelot insolvable lorsqu'il connaissait son ascendant sur ses camarades. Jaloux, il autorisait les plaisanteries et môme les tapes données à sa femme par les patrons importants.
Mme Douarun, gaillarde au teint garance, possédait un petit nez en bouton de porte, des petits yeux à la chinoise et un petit menton posé sur une énorme face aux pommettes saillantes comme des biceps de lutteur. Sa coiffe en mitre tombait presque, en l'absence de front, sur la broussaille rugueuse de ses sourcils. Aussi intéressée que son mari, mais sans mémoire, il lui arrivait de laisser traîner les sous qu'elle recevait sur un pain, à l'angle d'une étagère, dans un verre à boire et elle versait le vin sur la monnaie. Lorsque Douarun s'en apercevait des que- • relies éclataient entre cet homme blafard et cette femme écarlate ;. la colère réchauffait le teint du boulanger tandis qu'elle pâlissait la débitante.
A l'arrivée de Fanch, l'aubergiste agita une main qui laissa tomber des miettes de farine dans un verre de rhum et Mm0 Douarun. pour saluer, oublia de prendre le compte d'un pêcheur ivre, laborieusement occupé à chercher ses pièces mélangées au tabac à priser de sa blague.
Une odeur de poisson, de rogue, de tourteaux, de salure, d'iode, de boissons fermentées et d'haleines poivrées, épaississait l'atmosphère du cabaret. Par dessus les bérets, les becs à incandescence brûlaient dans des halos d'humidité. Un filet sur l'épaule ou leurs paniers aux coudes, de vieux sardiniers plongeaient leurs nez carminés dans les trois-six brunâtres. Quelques marins en cirés mouillés par l'embrun, ressemblaient à des scaphandriers au sortir de la mer.
— Holà ! Tabari, cria Fanch ?
— L'Aviron, présent, répondit le marin en cognant le comptoir avec sa jambe de bois afin d'attirer l'attention de son patron.
— Hé ! Laou-Prech ! Laou-Bi ?
— Voilà! Ici ! firent le prédicateur et le bossu, le bras levé.
— Drezen, oh ! Drezen ?
Le pêcheur en chandail blanc montra son honnête tète au nez courbe.
— Ohé! Xudy!... Tudy !
Après un silence, Tremeur recommença son
118 l'ockan
appel. 11 redoutait toujours les fugues de ce bu. veur. Il le chercha dans la foule.
Près d'un guichet ouvert devant la caisse, il aperçut entin Nez-Cassé penché sur un schnick de cidre et d'eau-de-vie brûlants. Les lèvres en museau, il dégustait avec jubilation. II lui donna un coup du plat de la paume :
— Eh bien ! Tudy,tu pourrais être poli, quand on te demande?
Le buveur ricana d'un air doux et Fanch haussa les épaules.
Lorsque son patron se fut éloigné, Nez-Cassé retira son béret de son front semblable à un fromage de Hollande par la forme et la couleur et il vint se placer nez à nez avec Tabari presqu'aussi enivré que lui. Alors ils chantonnèrent plaintivement. Leur canlilène découragea les consommateurs à ce point qu'ils regardaient leurs verres avec de gros yeux et qu'ils n'avaient plus la volonté de boire. Aussi Douarun ordonna aux chanteurs de se taire. Comme il ne pouvait obtenir leur silence, il les bouscula violemment. Ils tombèrent assis. Nez-Cassé secouait la tète d'un air d'amical reproche et Tabari l'embrassa affectueusement afin de le consoler de cette chute. S'aidant l'un l'autre, ils se remirent sur pieds et se balancèrent. Ce dandinement les engagea à recommencer leur mélopée. Nez-Cassé entonnait et, aussitôt après, Tabari répétait :
« Faut pas gronder le pauvre pêcheur ! Il est pas méchant ! lia rien de gai dans la vie ! Paquets de mer, misère, et sa femme le dispute parce qu'il est pauvre comme un crabe. L'amour c'est une chose de riche ! 31a femme me bat avec ses pieds, avec les cuillers et le châlit ! Tra la ri drenn, la ri drenn la la I
— Silence ! Vous tairez-vous, tonneaux percés !
— Te fâche pas, Douarun ! Si nous sommes des tonneaux, tu nous remplis avec nos sous. Le matelot n'est pas un monsieur. Il a bien le droit de prendre un verre de trop et ça le rend meilleur. Quand je suis « bu » j'aime bien mon prochain.
Tabari et Tudy s'accolèrent avec effusion. Agacé par leur attitude Tremeur laissa tomber ses puissantes poignes sur leurs épaules afin de les entraîner hors de l'auberge, mais ils s'écroulèrent comme des logis aux fondations ruinées. Accroupis dans la place, ils pardonnèrent au brutal avec un rire tendre. Ils se balançaient d'avant en arrière comme des musulmans a la mosquée et ils nasillaient :
— Tonton Fanch. le pauvre pécheur fait ce qu'il peut. L'eau de mer est salée! La brume est noire ! Le vent est froid ! La maison du marin n'a pas de feu et l'on n'y entend que les mauvais propos ! Ensuite il faut repartir pour l'a pêche ! Ensuite il faut recommencer jusqu'à ce que mort s'ensuive. Tra la ri drenn. la ri drenn la la !
Laou-Prech s'approchait, peu assuré de ses jambes. L'alcool avait émaillé ses prunelles mystiques. Il caressa les nuques oscillantes de Tabari et de Nez-Cassé et, le front levé vers un bec de gaz, il clama :
— Pardonnons-nous les uns les autres et songeons à notre âme ! Le corps c'est une guenille... tandis que...
— Le démon t'emporte, ministre de malheur, protestèrent les sardiniers qui bouchonnèrent avec leurs bérets la bouche du prédicateur.
— En route ! commanda Tremeur. Vous autres Drezen et Laou-Bi, emmenez-moi Tudy et Tabari.
Les matelots du Saint-Nonna avançaient vers la porte quand ils furent repoussés par le patron Porguer. L'Ange du mal, plein de colère, fonçait comme un bœuf à travers les clients afin d'atteindre Louronec, un sardinier efïlanqué vêtu en bourgeois et coiffé d'une casquette de jockey. Ancien garçon boulanger, ce Louronec s'était embarqué afin de mieux gagner l'existence de ses •enfants.
Hors de lui Porguer avait saisi au collet l'ancien « geindre » et son front bas appuyé contre la visière de son adversaire, il lui criait :
— Si tu espionnes encore mes lieux de pèche, je saute à ton bord et je jette ton gréement à la mer. Te voilà prévenu !
LA MAISON DU lîATEAU 121
Puis tourné vers la salle, L'Ange du mal proclama :
— Ce » farineux » guelle mes emplacements et vient jeter ses filets dans mes eaux ! Je l'assommerai à la première occasion.
■ — Les mauvais pécheurs, seuls, se plaignent, riposta Louronec.
A cette insulte Porguer mugit et se rua sur son ennemi qui se déroba.
Fanch avait saisi le furieux et l'immobilisait.
L'Ange du mal appela à son secours ses matelots, mais avec son autorité irrésistible sur tous les marins, Tremeur se dressa devant eux, bras croisés et leur dit :
— Allons ! les fils , il vaut mieux que vous partiez.
Ces hommes empoignèrent leur patron. L'Ange du Mal résistait et ses secousses hérissaient sa tignasse en copeaux d'or. II voulait se battre :
— Toi ! Fanch, je te revaudrai cela annonça-t-il. Tu ne m'empêcheras pas de régler son compte à Louronec.
Pendant un instant on entendit la lourde sabotade de l'équipage du Demain j'aurai mieux et les glissements de Porguer qui ne voulait pas céder.
Dans l'auberge calmée, la voix d'une jeune fille prononça :
— Mon Dieu ! J'ai cru qu'ils voulaient tout
122 l'qgéajs
briser! Ah! sans M. Tremeur que serait-il arrivé ''.
S'étant netourné Fanch fut salué par Catell, arrêtée dans l'embrasure de la porte menant à l'étage. Ses cheveux pauvres pendaient comme des herbes sèches. Elle s'était hâtivement vêtue d'un peignoir dont les plis à gros tuyaux pendaient verticalement sur le corps trop mince. Elle souriait d'un air malheureux et Fanch crut devoir lui dire :
— Vous êtes matinale, Mademoiselle Catell.
— Je ne m'en plains pas. Vous venez de nous rendre joliment service. Ah! quelle peur me faisaient ces sauvages !
Le pêcheur comprit qu'elle s'était levée afin de le voir avant son départ. Il fronça les sourcils et chercha a se retirer sans impolitesse, car, malgré tout, les attentions de cette demoiselle le flattaient.
Elle continuait de minauder et sa bouche remontait tantôt adroite tantôt à gauche.
— Ah ! ça, il ne sera pas dit que je ne vous, offrirai pas une goutte, ce matin, proposa l'aubergiste reconnaissant.
— Qu'est-ce qui vous ferait plaisir, demanda. Mm9Douarun en retroussant ses manches jusqu'à ses coudes comme si elle s'apprêtait à renverser une barrique. Une petite « fine » ! De la vraie t
— Merci !
— Comment ? Merci, oui ?
— Merci, non I Je ne suis pas un poisson fendu comme Nez-Cassé !
Devant les hésitations du pêcheur, Catell était allée prendre un flacon casqué d'argent. Elle servit le pêcheur en lui souriant et la liqueur se répandit sur la table.
Douarun arracha la bouteille aux mains de sa fille et claqua des lèvres. 11 regrettait déjà sa générosité. Confuse, sa fï Ile essuyait le verre et le tendait au marin hésitant.
— Buvez, dit-elle, après avoir jeté un regard a son père maussade, c'est moi qui vous offre.
— Oh ! une demoiselle, cela ne s'est jamais vu, protesta-t-il I
— Qu'on propose donc au pauvre matelot, bredouilla Nez-Cassé, et il ne refusera pas, lui.
Amusé par la réplique de son compagnon et apitoyé par son regret, Tremeur commanda une « tine » pour chacun de ses camarades. Ils « huchèrent » de satisfaction, car ils n'avaient pas eu l'occasion de goûter cette eau de-vie délicate qu'ils trouvèrent d'ailleurs fade.
Fanch ouvrit sa bourse de laine et aligna patiemment son billon. Comme il avait ajouté les vingt centimes de sa consommation, Catell les refusa. Il insista et les remit dans le tas. Dans cette <juerelle de générosité, leurs mains se mêlèrent et la jeune fille les retira aussitôt avec une impression d'ançoisse et de bonheur.
En ce milieu brutal l'àme fraîche et pusillanime de Catell n'avait pas été souillée par les grossièretés d'une humanité malheureuse que l'alcool consolait. Tremeur observait le visage à la fois sympathique et ridicule de la jeune fille. Quand elle sentit peser sur elle le regard du marin, Catell ne put contenir ses mouvements nerveux. Malgré elle, son cou se contorsionnait et faisait décrire un demi cercle à son menton.
— Ah! oui, je suis bien contente d'être descendue ce malin de bonne heure, put-elle enfin prononcer.
Il hocha le front d'une façon qui pouvait signifier :
— Je comprends cela '.
— Chaque fois que vous prenez la mer, vous ne savez pas combien je suis inquiète ; vous avez déjà tant risqué, Fanch ?
— Bah ! on ne s'en cloute même pas, Catell. On navigue aussi facilement que votre père surveille sa fournée ! Et puis, quoi, il faut bien mourir d'une façon ou d'une autre.
— Oh ! ne prononcez pas des horreurs pareilles ! Fanch, vous vous risquez trop !
— Pas plus que mes compagnons !
— Ah ! votre métier, votre métier, je voudrais que vous l'abandonniez !
Tremeur répartit avec un mauvais rire :
— Ah ! Chacun ne peut pas être débitant. Moi,
je préfère la grande auberge où l'on boitlagoutle salée.
Catell accepta humblement la riposte et reprit:
— Qui vous oblige cependant à vos sorties avec le canot de sauvetage? Vous y resterez, Fanch '
— Ce sont des choses qu'on n'examine pas lorsqu'il y a des hommes en perdition. Laisseriezvous brûler votre père dans son four si vous pouviez le retirer en risquant d'y brûler vous-même?
Allons î les garçons, en route et bien le merci, mademoiselle.
11 lui tendit la main et elle se laissa secouer le poignet avec une satisfaction qui la rendait presque jolie.
Sur le quai toujours obscur, le rayonnement périodique du phare d'Echmuhl éblouit l'équipage. Ils entendaient le piétinement sourd des pécheurs qui descendaient les ruelles. Des voix graves et aiguës appelaient : Kerlo... of I Ker...er...lof ! Depuis une heure, un patron et ses hommes, inquiets, cherchaient un compagnon disparu, peut-être tombé sur les roches, parmi les goémons, ou noyé ? Ils hélaient tragiquement : Kerlo... of!
Il sembla tout à coup qu'un millier de taureaux mugissaient et leur répondaient. Le son s'enfonçait dans l'océan ténébreux.
Au même moment le phare cessa d'illuminer Saint-Gwennolé. Après vingt secondes, un nou-
12G l'océan
veau formidable mugissement fit vibrer les falaises et ce cri sinistre signifiait :
— Attention ! La mort rôde ! Marins, veillez !
— Allons ! bon ! voici que la brume tombe sur la mer, annonça Fanch.
A cent mètres dans l'atmosphère épaissie les falots de corne n'éclairaient même pas le visage de leurs porteurs.
— Le père Lesourn fait marcher sa sirène, comme s'il était fâché, plaisanta Laou-Bi. Et sa fille riposte. Ecoutez-la donc !
De l'usine Kergantec, une clameur s'élevait. Lorsque les pêcheurs longèrent cette friterie en plein travail, Fanch aperçut à travers les vitrages Chann montée sur une table luisante d'huile répandue.
Elle attendait la fin du refrain chanté par toutes les têtes scintillantes de paillettes qui se balançaient à ses pieds devant les sardines argentées. Les poings aux hanches, sa cocarde agitée par le courant d'air des baies ouvertes, elle reprit avec une force qui rétrécissait ses yeux bridés :
« Ma mère je vous en avertis
« Assez de beaux galants j'ai trouvé
« Un vieillard, trois jeunes gens, un veuf
<■ M'ont promis cent écus pour la nuit. »
...Toutes les bigoudènes nasillèrent :
« Ma fille, prends toujours leur or, « Puis tourne-leur le dos et dors. »
Tandis que ses compagnes chantaient, de l'une de ses pantoufles écarlates, Chann marquait la mesure. Les papillons d'acétylène formaient auréole autour de sa chevelure dorée. Parfois elle sautait d'un demi-tour a droite et parfois d'un demi-tour à gauche, afin de faire porter sa voix jusque dans l'atelier des soudeurs. Ses yeux irradiaient un tel feu de joie mauvaise que l'envie vint à Tremeur d'arracher Chann à cette table pour la battre... ou l'embrasser.
Les matelots avaient dépassé leur patron. Lui, •arrêté devant la friterie sentit tout a coup son front brûlant :
— Eh quoi ? Etait-ce bien sa fiancée qui chantait :
... « Assez de galants j'ai trouvé
« Un vieillard, trois jeunes gens, un veuf!
Et son cœur bondit à la vue de Chann impudente et gracieuse sur la table qui lui faisait un piédestal.
... Tandis que Le Saint- Nonna franchissait la barre de Saint-Gwennolé avec un bond de sauteur ardent et que la sirène poussait son mugissement d'agonie, le dos ramassé sous l'embrun, Fanch n'osait pas s'avouer que l'allure provo-
quanle de la chanteuse et les craintes même qu'il éprouvait sur sa fidélité exaltaient sa passion. Depuis trop de siècles les Tremeur avaient épousé des femmes austères.
— Je veux Chann 1 J'aurai Cliann-Rouz, pensait-il.
Là-bas, les friteuses clamaient :
« Ma fille, prends toujours leur or « Puis tourne-leur le dos et dors.
Lorsque Fanch était sorti de l'auberge, Douarun aphone pour avoir trop crié, avait soufflé à l'oreille de son épouse :
— Un fier gars, ce Tremeur ! Sans lui le Porguer et ses brigands cassaient la boutique... Nous n'aurions jamais été remboursés car le Demain j'aurai mieux nous doit déjà trois mois de pain et de boisson. Oui, un rude homme, Tremeur.
— Tu sais qu'il vient d'inventer un nouveau filet, répondit Mm0 Douarun. J'ai fouillé le hangar et j'ai examiné celui qu'il avait laissé en dépôt. On gagnerait de l'argent à faire fabriquer son système. Bien dirigé, ce marin s'enrichirait. Pas vrai, fillette ?
Catell prenait plaisir à sangler sa taille déjà trop étriquée avec une ceinture de cuir. L'allusion de sa mère la gêna et elle remonta dans sa
chambre. Son front appuyé contre les carreaux, elle attendit l'aube. Lorsque le cri terrible delà sirène ébranlait les vitres, surprise dans ses réflexions, elle sautait et son cœur battait jusque dans son cou.
— Ah ! pourquoi suis-je si faible, pensa-t-elle mélancoliquement.
Et l'obscur besoin d'être protégée par le robuste Fanch, la hanta. Parmi cette population grossière et musclée, la riche héritière se sentait misérable. De maigres pleurs hésitèrent un moment à tomber de ses yeux gris de cendre. Pourquoi Fanch la dédaignait-il !
Au jour, lorsque le brouillard balayé par le noroît eut débarrassé l'océan de son linceul, une embarcation aux toiles azurées se distingua d'entre toutes les taches rouges qui balafraient la mer comme des blessures.
— Oh ! Fanch ! Fanch ! murmura-t-elle, et elle souriait, elle essayait pour lui ses plus gracieuses mines, elle remontait ou descendait ses épaules avec des frissons ; elle battait des paupières et s'efforçait d'agrandir ses petits yeux en baissant le front et en regardant à la hauteur supposée du marin. Elle se considéra dans une glace et se rassura :
— Ce soir, à la rentrée des barques, je sais bien ce que je lui dirai !
L'un derrière l'autre, les pêcheurs rampaient sur les genoux et s'aplatissaient parfois contre le sol afin de n'être pas enlevés par l'ouragan. Ils essayaient d'atteindre ainsi l'anse de Poul-Triel. Depuis deux jours la tempête avait interrompu leurs pèches d'hiver aux filets de dérive et aux lanternes, là-bas, très au large. Leur inaction .leur pesait et ils venaient considérer l'océan furieux. Porguer quoiqu'il fut solide comme un chêne, s'étant levé sur la falaise, fut abattu. Trois fois il tourna sur pile et face, enfin il put saisir une aiguille de granit. Fanch, Nez-Cassé, les deux Laou se traînaient â sa suite et se mirent à l'abri d'une roche en forme de caïman.
Afin d'avancer sans risquer une culbute, l'ingénieux Tabari s'était assis et le vent le poussait
comme un radeau. Pour s'arrêter il introduisait sa jambe de bois dans un creux du sol en criant : Stop ! Après un instant de repos, il donnait de la toile, suivant son expression, c'est-à-dire offrait ses épaules à la rafale et repartait.
La grosse petite Mathurine Maurio ayant voulu sortir de la protection d'un mur avait été roulée comme une boule.
Peu à peu en sinuant comme des limaces sur le sol trempé par les embruns, les marins de Saint-Gwennolé atteignirent les roches entre la pointe de Tal-lfern et Porz-Carn. Au-dessous d'eux, les immenses volutes des vagues se retournaient avant de s'écraser sur la grève. Le vent se ruait avec une telle rage que Tremeur dut protéger ses narines, car il étouffait.
...Sur l'océan d'un vert fangeux, des lames empanachées d'écume accouraient en bondissant avec une allégresse terrible. Au contact des formidables rocs, la vague entrait en éruption et une tour d'eau jaillissait vers le firmament.
Dans l'antre de Tal-Ifern la muraille liquide tonnait. Au ressac, les galets remués raclaient les fonds avec le fracas de milliers de boulets secoués sur un parquet de métal. Tremeur saluait d'un hochement approbatif les houles monstrueuses. Homme de mer issu de ces rivages les plus redoutables de l'Europe, il respectait cette grande force. Lorsqu'il voyait galoper des collines d'eau
aux cimes recourbées comme les encolures des chevaux d'un régiment, Fanch pensait.
— Est-ce cette charge qui va emporter Penmarch ?
Quand le flot avec une puissance sublime s'enlevait afln de bondir jusque sur la falaise, le pêcheur se dressait derrière son rocher et attendait la catastrophe.
Sous les regards de la race indomptable des bigoudens, les trois éléments : l'eau, le vent et la terre se livraient bataille, mais il devenait évident que le sol passif recevait tous les coups et, qu'un jour, il succomberait à l'assaut inlassable des vagues.
— Ohé ! Tabari, criait à l'oreille de son camarade, Laou-Prech, hein ! lorsque tu regardes cette danse, cela doit te rappeler que tu possèdes une àme noire de péchés !
Comme réponse l'estropié lui donna un coup de sa jambe de bois.
A genoux, ses bras musculeux. croisés sur son chandail blanc, Drezen ne songeait à rien. Par moment ses paupières s'alourdissaient et, quoique remué par le vent comme un prunier gaulé, il s'endormait.
Un mugissement pleurard le réveilla soudain. Vers le faubourg, une vache à la croupe ravinée par la maigreur s'était échappée de son étable. Elle avait dépassé la protection des maisons et
ahurie, elle s'embarrassait dans une ancienne chaîne de bateau qu'on avait nouée à ses cornes.
— Ma vache ! oh ! s'exclama-t-il, ma vache à moi !
L'ouragan poussait la bote qui résistait, posée sur son arrière-train. La chaîne la cinglait, la flagellait, traçait des sillons de sang dans ses flancs. Plusieurs femmes accrochées les unes aux autres dépassèrent un mur et s'avancèrent, presque accroupies, afin de n'être pas culbutées.
— Ma femme ! oh ! ma femme à moi, fit Drezen, Il venait de reconnaître une bigoudène crapoussine en tète de cette file. Dans une accalmie l'extrémité de la chaîne put être saisie par Joséphine Drezen. Toutes les commères s'attelèrent et parvinrent à ramener l'animal dans une cour. Rassuré, le pêcheur retourna sa caboche à grande barbe vers l'océan.
— Pouah ! gronda Tremeur, au même instant, et, avec une mine dégoûtée, il enleva de son visage un flocon gluant.
Les creux de la falaise et le fond de la baie de Poul-Triel étaient remplis de bave que le vent brassait ; le village et le littoral disparaissaient sous cette neige visqueuse dont les flocons atteignaient la grosseur du poing. Les vagues élastiques venaient tomber sur un paysage polaire qui s'émieltait et s'éclaboussait.
— Ah ! Ah ! là-bas ! annonça le mousse Maurio à son patron Tremeur assis près de lui, et il riait du malheur d'un troupeau d'oies dépenaillées qui, pour résister au grain, devaient appuyer leurs tètes et leurs cous-sur le sol, tandis que leurs queues soulevées perdaient des plumes qu'on eut dites arrachées par des mains cruelles. A ce moment Porguer voulant profiter du goémon jeté sur la plage de Porz-Carn afin d'engraisser son champ de pommes de terre, osa s'avancer sur la falaise, le croc de (er a l'épaule.
Pendant une minute ses camarades suivirent des yeux son tricot vermillon. Un paquet de mer, lourd comme une tonne d'eau, renversa l'audacieux et les bourrasques le poussaient peu à peu vers la corniche. Si Porguer tombait, c'était la mort ; en quelques secondes les récifs eussent mâché son corps. Plein de sang-froid « l'Ange du mal » lança d'un coup de jambe ses sabots dans l'abîme afin d'être plus solide sur ses pieds nus ; ensuite, de toute sa force, il lit rentrer son croc dans la terre et il s'ancra comme un navire, les poings serrés sur le manclîe, les reins arqués, la mâchoire insolente.
— Ah ! le brave homme, s'exclama Fanch ! De temps à autre, Porguer arrachait son outil
et faisait une enjambée en arrière. Il replantait d'un coup furieux les dents d'acier dans l'argile
et s'ancrait à nouveau. C'est ainsi que, peu à peu, il sauva sa vie.
Accotés l'un contre l'autre, Tabari-l'Aviron et Nez-Cassé recommencèrent a considérer les charges de cavalerie des flots avec leurs embruns rejelés en crinières. D'àmes simples ils ne cherchaient pas à comprendre l'admirable loi d'équilibre et d'harmonie par laquelle le continent peut encore résister ; ils gémissaient sur leur disette : plus de crédit chez les aubergistes ; plus de poisson et de pain blanc ; rien que des miches d'orge craquant comme du sable sous la dent, des bouillies de sarrasin et des soupes au suif et aux patelles.
— Heu ! Cela ne serait rien si j'avais mon boujaron dâtfafia chaque matin, se plaignait Nez- Cassé. J'ai trop ma tète à moi, l'hiver. Quelle pitié ! comprends-tu cela, l'aviron, avoir trop sa tète ?
— Oui, mon petit Nez-Cassé. Moi, ce qui me prive encore, c'est le manque de poivre. Quand je ne puis en jeter pour trois sous dans mon potage, il n'a pas de goût ! Alors, à quoi bon manger ?
Tudy approuvait :
— Le poivre, mon frère, pique, mais il ne vaut pas le « gwin-ardent ».
De l'autre côté de Fanch, les cousins Laou se criaient aussi à tue-lète leurs malheurs.
— Avec ce temps du diable que nous devons à
nos péchés, plus moyen de s'approcher de la côle et de ramasser des pousse-pieds. Je les cuisais avec des patates et je m'en nourrissais.
— Moi, me voici sans feu. Ma provision de goémon sec est finie. Aussi cela met de la mauvaise humeur dans le ménage et ma femme bat le briquet sur ma bosse... Brouflf ! Encore une calotte ! oh -! cette fois, c'est la mer qui me la donne, lit le bossu en portant les doigts à son visage trempé.
Les embruns tombaient en cataractes sur les roches, sur les toits du village, et des ruisseaux se formaient dans les rues. Pas un coin du sol ne demeurait sec. C'était l'invasion maritime parmi la canonnade du littoral et le tumulte des roches déracinées livrant passage aux nouveaux ennemis échevelés qui accouraient du large.
A cette minute, la plus redoutable de la journée, la voix de Fanch, annonça :
— Holà ! une embellie.
Il montrait une coupure dans le ciel sulfureux. Une averse d'or tombait obliquement sur l'océan convulsé.
Trémeur et la centaine de marins collés comme des escargots derrière leurs roches, observaient l'horizon ensoleillé. Etait-ce la fin de l'ouragan et pourraient-ils sortir aux maquereaux le lendemain ? Touchées par la lumière frisante les crêtes transparaissaient comme des vitraux sur
l'émeraude sombre du creux îles lames et des bavures de pourpre ocellaient les Ilots. Un coup de vent enleva ces crêtes. Elles montèrent en tourbillon et le soleil y décomposa sa lumière. Des arcs-en-ciel d'eau pulvérisée se promenèrent au-dessus de l'atlantique boueuse.
A cet instant un grand homme blême, apparut au pignon de la maisonnette la plus avancée sur la falaise. A l'abri du mur il appelait les sardiniers avec des signes d'épouvante. Ils se relevèrent et attendirent une accalmie dans une immobilité qui pouvait sembler de l'indifférence ; puis leurs sabots à la main, ils s'élancèrent vers Louronec qu'ils avaient reconnu.
— Vos barques menacent de couler. La mer passe par dessus la jetée, expliqua l'ancien boulanger. Quelques embarcations ont rompu leurs amarres et galopent comme des chevaux échappés. J'en ai vu s'écraser comme des noisettes. Et puis il...
— Assez parlé boulanger, au port, vite! interrompit Eanch.
Tandis qu'ils couraient, il dit à Drezen, celui de ses matelots qu'il affectionnait :
— 11 va falloir pomper.
Ce pêcheur, sans ralentir son trot, tapa sur l'un et l'autre de ses biceps avec un clignement des paupières qui signifiait :
— Ca me connaît.
Quand ils arrivèrent à la jetée, l'obscurité épaississait déjà les contours des choses.
— Dieu soit Joué ! Voilà notre Saint-Nonna s'écria Fanch.
Le canot piaffait sur une mer de goudron à luisants mordorés.
Les autres barques se heurtaient. Une sorte d'envie de se battre les agitait. Le bassin avait l'aspect d'une immense friture et bouillonnait. Des goélands et des courlis emportés comme des feuilles de papier jetaient leurs appels amers. Accrochés par les pattes à un récif, quelques pluviers miaulaient : quand une vague accourait, ils sautaient et leurs plaintes déchirantes emplissaient l'ombre. Afin de s'entendre les marins hurlaient bouche à oreille. L'équipage du Saint- Norma pompait avec la cadence qui permet un effort prolongé.
S'étant redressé, Tremeur aperçut au large un feu. Il apparaissait et disparaissait entre les houles.
— Un navire. Saute-t-il le malheureux ! L'ouragan est encore plus terrible que je ne croyais. Deux de nos maisons superposées ne combleraient pas les creux de la mer !
— Voilà un temps où j'aimerais voir naviguer les paysans, déclara Tabari. Tous ces culs terreux y resteraient, tant mieux !
Après avoir doublé les amarres, l'équipage du
Saint- Sonna remontait la cale, quand Nez-Cassé toucha Fanch et tendit le bras vers l'endroit occupé par le vaisseau.
— Quel drôle de fanal ils ont accroché à leur mat ?
— Hé ! Il éclaire de mieux en mieux, remarqua Tabari.
— Il va faire honte au phare, dit en riant le mousse.
Tremeur repoussa violemment Maurio. Rappelé au silence le mousse offensé bascula sur ses longues jambes d'adolescent avant de retrouver son équilibre. Il ne comprenait pas la raison de cette bourrade.
A l'horizon, dans la direction de la Basse-Neuve, le feu du steamer chaque fois qu'il remontait des vallées creusées par les Ilots s'élargissait et s'avivait dans la nuit.
— Qu'est-ce que ça veut dire? se demandait Drezen le nez enfoncé dans sa large barbe.
— Un signal de flammes ! Ils tirent des fusées, vous voyez bien, lit Laou-Prech.
Le sang de Fanch refluait de son cœur vers son front.
— Non ! Non ! Non ! dit-il sur un ton de plus en plus élevé, c'est l'incendie d'un navire qui naufrage.
De sa voix, la plus puissante de toutes celles des marins de Penmarch, il reprit :
— II va des hommes qui vont mourir clans le feu et l'eau. Au canot de sauvetage, mes enfants.
— Allons-y, accepta Nez-Cassé jovial ; comme de juste, il faut secourir le pauvre monde.
Ils partirent. Derrière eux, Tabari se plaignait :
— Attendez mon aviron l II est meilleur à la nage que sur terre, ohé !
Ils ne l'écoutaient pas ; ils se ruaient vers le hangar au canot blanc. Chacun voulait conquérir l'une des ceintures de sauvetage qui donnait le droit de s'embarquer et d'aller risquer sa vie.
L'annonce du naufrage se propageait sur les barques qui sautaient dans les ténèbres.
— Un incendie en mer ! un grand vapeur en perdition !
Seul de tous ses compagnons que leur généreux instinct allait lancer à l'aveuglette dans l'ouragan obscur, Tremeur prenait conscience de la redoutable aventure qui se préparait. Pour pouvoir commander des sauveteurs, l'héroïsme ne suflit pas ; il faut encore l'esprit de ruse la plus intuitive afin qu'une pincée d'insectes humains finissent par l'emporter sur la force colossale de l'océan.
Les pluviers miaulaient, les hommes hurlaient, des enfants couchés dans la boue pleurèrent terrorisés tandis que leurs mères cinglées par le
1 i2 l'océan
vent et la pluie, se lamentaient devant leurs seuils.
Il semblait que l'atlantique profitât de la nuit pour escalader le littoral et couvrir enfin la presqu'île. Là-bas, le navire incendié éparpillait des gerbes jaunes dans le firmament.
— C'est un pétrolier ! 11 va vous griller comme des boudins, avertissaient les douaniers.
— Tant mieux ! J'ai froid, répartit le paisible Drezen.
Fils de la vieille race bigoudène fataliste et brave, les canotiers ne songeaient guère au risque de perdre leur existence. Arrive que pourra. Le candide Laou-Precb, tout d'élan et sans aucune raison, volait au danger avec le même empressement qu'il mettait à regagner sa soupe. Louronec et son ennemi l'Ange du mal, s'avançaient coude à coude. Le sentiment de la solidarité des marins effaçait jusqu'au souvenir de leur rivalité. Glorieux de sa nature, Porguer préférait les sauvetages de jour afin de mériter les regards des filles. Lorsqu'en son tricot écarlate, ses bras puissants faisaient plover sa rame, il goûtait dans leurs regards admiratifs sa plus belle récompense.
Une joie farouche dilatait Fanch :
— Allons ! Allons ! mes garçons, nous allons ramener tous ces gens, car ils ont mères, femmes et enfants comme nous.
Par ces simples paroles et par son attitude confiante, Tremeur s'emparait des âmes naïves de ces marins et leur donnait la certitude du succès.
Déjà le président du Comité local de Sauvetage et le syndic des gens de mer avaient fait ouvrir la maison-abri et le grand canot luisait entre les fanaux qui couraient autour de lui clans l'énervement des préparatifs du lancement. Une trentaine de marins s'étaient jetés contre les murs où les ceintures de lièges étaient accrochées. Douze canotiers seulement et Drezen, le sous-patron, pouvaient embarquer avec Fanch.
Les pécheurs assez heureux pour avoir saisi les ceintures jetèrent un cri triomphal. Ils arrachèrent de leurs jambes leurs pantalons et apparurent en caleçons de molleton qu'ils remontaient sur leurs cuisses couturées par d'anciennes blessures. A la lumière des torches, les visages cuivrés, les barbes d'un roux ardents, les yeux dorés et les mains cramoisies, s'avivaient.
— Holà ! Du monde ! Encore du monde, appelait Fanch à l'entrée de l'abri.
A son cri des vieillards et des femmes sortirent des maisons et traversèrent la rue, tantôt penchés sur tribord et tantôt inclinés sur bâbord, suivant la volonté des rafales.
— Du monde ! me voilà, s'exclama Tabari. Mon corps pour cent sous, patron, juste prix.
Dame ! une jambe de bois déprécie son honhomme tout comme un cheval.
Des soudeurs d'usines, des « friteuses », des marchands arrivaient.
— Pressez ! Pressez ? vous serez tous bons !
Dans le clair-obscur du hangar le canot paraissait redoutable, posé sur son chariot à larges jantes métalliques afin de ne pas enfoncer dans le sable.
Parmi la foule, Catell tournait apeurée autour de l'embarcation. Les doigts aux: poches de son élégant tablier brodé, il lui semblait sentir l'odeur des naufrages, des noyades. Devant ce témoin des actions formidables de Fanch, elle frissonnait.
Catell se sentait gênée au milieu de cette population maritime. Elle n'osait pas se tenir droite ; elle courbait sa longue taille alin de ne pas trop dépasser les bigoudènes écourtées dont les cotillons en cloches oscillaient à chacun de leurs pas brutaux.
Une sauvage allégresse exaltait Fanch en préparant le lancement.
Les cartahus furent sortis et attachés au chariot; hommes, femmes, vieillards et enfants les soulevèrent, attentifs aux ordres du patron. Chacun avança un pied et se mit dans la position du hâleur. Seule M"9 Douarun errait dans l'abri, de plus en plus honteuse et émue. Elle senta/
qu'elle appartenait à une autre race, celle des marchands prudents et malins qui répugnent aux eftorts héroïques et désintéressés. Elle souffrait, car elle était sensible. Lorsque Fanch. dut passer près d'elle afin de surveiller l'embarquement du sac-à-air, elle ne put prononcer que des phrases niaises :
— Vous allez partir, monsieur Tremeur... Mon Dieu! comme je crains pour vous... Ah! quel courage vous avez !
Elle le suivait, pas à pas, malheureuse.
— Attention ! Reculez ! Voulez-vous vous faire écraser, tonnerre de bon sang ! jura-t-il, comme il la voyait stationner sous la poupe. D'un signe violent, il lui montra la porte. Aussitôt elle serra les épaules et ses cils blancs se mouillèrent. Il s'en aperçut et regretta sa brusquerie.
Les bigoudens s'étaient placés en chapelet le long descarlahus. Dressé sur la pointe des pieds, les bras ouverts, Tremeur clama :
— Attention ! halez ! oh ! hisse.
Les deux monômes se penchèrent sur les cables. Un ah ! guttural retentit. Les lourdes roues de fer grincèrent et le grand cygne blanc apparut entre les porteurs de flambeaux. Une fois encore le canot : Maman Poydenot allait bondir dans la tempête alin de témoigner de la vertu la plus radieuse. L'embarcation descendait la cale parmi les à-coups des travailleurs obligés de reprendre
haleine. A l'arrière Drezen soulevait le timon de direction. Nez-Cassé et Laou-Prech poussaient aux rayons des roues. Un fanal au poing Fanch clamait : oh! hisse! oh ! hisse ! afin de donner la mesure aux théories des hàleurs qui, a chaque effort, semblaient saluer et puis renversaient leurs corps. Catell n'avait pu s'éloigner de ce spectacle ; serrée entre sa mère et son père, elle claquait des dents. Et toujours de sa flamme, de sa voix et de son geste, Tremeur. ordonnateur unique, harmonisait les forces disparates de Saint-Gwennolé.
Elargis par leurs ceintures et demi-nus, les douze canotiers flanquaient les bordages du bateau qu'ils accompagnaient comme des processionnants. La pente de la grève entraîna le chariot et les déferlements vinrent se briser sur les roues. Les sauveteurs jusque-là demeurés taciturnes se jetèrent à l'eau en hurlant, escaladèrent leur canot et s'amarrèrent par les cuisses à leurs bancs.
— Lancez, cria Fanch !
Les « retenues » furent larguées et le chariot a bascule projeta La maman Poijdenot à travers les vagues.
Effrayée, Catell avait vu Tremeur disparaître sous la poupe ; mais déjà il surgissait à sa place de commandement, les reins appuyés au caisson qui garantissait l'insubmersibilité.
.Mors son ordre retentit pardessus le ronflement du vent, les gémissements des courlis, la rumeur de la foule et le bruit de ferraille des galets roulés :
— Armez !
Les rames tombèrent dans la mer et le canot fonça à travers une vague qui le recouvrit. Encore une fois Catell et les femmes se lamentèrent. Mais La maman Poydenot émergea et Fanch plaisanta ses hommes.ruisselants :
— Des chrétiens ne craignent pas le baptême ! Nagez, les gas.
— Mère, emmène-moi, demandait Catell, le Iront appuyé à l'épaule de la massive Mmft Douarun. .le ne veux, pas les voir. Ils me font trop peur.
— Mademoiselle, il ne faut pas vous frapper ainsi, dit un photographe, il n'en coûte pas davantage à ces braves gens de sortir ^ju'à moi de prendre un apéritif. Pas vrai, Monsieur Douar un ?
[le débitant-boulanger répondit prudemment :
— Ça se peut bien !
... Les canotiers nageaient avec un Rythme aisé. Ils arrivèrent devant les trois barres qui lançaient dans l'air noir des gerbes d'écume illuminées par les rayonnements du phare.
Le sous-patron Drczen, accroché au caisson d'avant, vit se dresser devant lui l'effroyable
barrière qui, les jours de tempête, fermait le port aux plus audacieux pilotes.
— On ne passera pas, dit Laou-Prech !
— Qu'en dis-tu, Drezen, questionna Fanch ?
— Je ne dis rien !
— Bonne réponse. En avant, camarades.
La maman Poydenot pénétra dans le cylindre de mer qui tournait avec le fracas d'un niagaraet les canotiers crurent qu'ils avaient coulé. Submergés, yeux et bouches closes, ils retenaient leurs respirations.
A Saint-Gwennolé une projection du phare avait permis à la population d'assister à la disparition du canot.
Catell sanglotait et sa mère la secoua :
— Tu es ennuyeuse ! Tu pleures devant le monde... Tiens ! le voilà revenu, ton canot. Avec M. Tremeur, rien à craindre...
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-il possible de faire un tel métier, se lamentait la jeune fille ? Il aurait dû laisser sortir les autres.
L'auberge Douarun brillamment éclairée attirait les pauvres gens comme des papillons. Ils venaient se rassurer à sa lumière. Le boulangerdébitant étant sorti de sa boutique aperçut de grosses bigoudènes qui heurtaient leurs têtes contre les boiseries de sa façade et gémissaient :
— Si nos hommes n'allaient pas revenir ? oh ! oh!
— Un peu de raison, leur conseilla Douarun. N'abîmez pas mes volets ! Si vous voulez vous cognerquelque part, la pierre ne manque pas ici, je suppose ?
Cependant le canot était sorti des barres chargé d'eau à couler bas. Les soupapes des puits d'évacuation le délestèrent et les jambes des marins se trouvèrent de nouveau à sec. De temps à autre. Fanch, debout contre le caisson arrière et les poings serrés sur les commandes de son gouvernail, encourageait ses canotiers :
— Nagez! mes enfants ! Nagez ! Il faut arriver ! Devant eux le bâtiment incendié sautait à dix
mètres en l'air pour s'effondrer ensuite, crachait des laves par ses hublots et lançait jusqu'à la hauteur de ses mâts du pétrole enflammé.
Toujours agenouillé sur le caisson de proue de La maman Poydenot qui culbutait dans les vagues comme un saumon dans une chute d'eau, Drezen tourna son nez en serpette vers son patron. L'un et l'autre ils inclinèrent le front et, parla, ils se signifiaient la difficulté du sauvetage. Parfois un paquet de mer tombait sur le brasier et des vapeurs violacées montaient au ciel parmi des crépitements de mousqueterie. Le rayonnement du phare d'Eckmïihl vint éblouir à ce moment Tremeur et lui rappela Chann ; il sourit devant l'ouragan et le feu. Tout l'avant du pétrolier brûlait comme une torche de la hauteur d'une
tour et l'immense flamme en spirale éclairait jusqu'au fond du firmament ténébreux des goélands et des mouettes qui semblaient les étincelles ailées de ce volcan.
Au tableau arriére du cargo-boat, Fanch lut : Arbe.it : Hamburger.
— Un allemand, annonça-t-il à ses hommes qui continuaient de souquer avec la régularité des bielles d'une machine.
— Prussiens ou bretons, c'est tout comme, lorsqu'on est sur le gril, gouailla Porguer, le rameur le plus énergique du canot.
Désespérant d'aborder YArbeit par son tribord et quoiqu'il y eut danger à virer sous le vent, Tremeur rangeait le côté gauche du pétrolier quand une bonbonne éclata et répandit une gerbe de feu dont quelques gouttelettes vinrent brûler les mains de Laou-Prech.
— Voilà de l'eau bénite un peu chaude pour toi, ministre, plaisanta Nez-Cassé.
L'incendie illuminait la mer jusqu'à une encablure et les canotiers aperçurent un marin accroché par les pieds aux haubans métalliques du mât de misaine. Ses vêtements brûlaient sur lui. On apercevait sur le fond de ciel verdàlre, des goélands ; ils passaient comme des flèches, attirés par ce rôti humain. Parfois le roulis balançait le mort ardent comme un pendule.
Par les hublots et par les soupapes du cargo-
boat la vapeur des chaudières fusait avec un sifflement horrible.
— Bon ! il ne manquerait plus que la machine éclatât, pensa Fanch.
11 y réfléchissait lorsqu'il entendit des appels. Ils s'interrompaient et ils recommençaient, affreux, stridents.
— I! y a des gens qui cuisent dans leur peau, c'est certain, songeait Drezen qui luttait afin de ne pas être arraché de son caisson parles vagues.
Une seconde et une troisième bonbonne sautèrent encore et s'engloutirent avec des détonations de bombes.
Une flamme recouvrit tout à coup YArbeil de poupe en proue, tandis qu'un hurlement &'en échappait.
— Couchez-vous, commanda Tremeur et ses camarades s'abattirent pour préserver leurs visages du naphte enflammé. Ils sentirent sur leurs dos trempés les pétillements des flammèches qui s'éteignaient ; ils se redressèrent, roussis.
Au-dessus d'eux, contre les batayolles, à l'arrière deYArbeit, quatorze silhouettes grimaçantes se détachaient sur le feu. Les misérables bondissaient les uns sur les autres et leurs gestes extravaguaient. Ils commençaient à brûler vifs.
Fanch accosta YArbeit ; par ses signes il fit comprendre aux naufragés de jeter une corde et de descendre. Mais ils ne possédaient plus un
filin et le plancher leur brûlait les pieds : ils trépignaient convulsivement comme des mouches aux pattes consumées par une lampe. Ces infortunés ne pouvaient même plus articuler une parole ; ils essayaient, en tournant éperdùment, de dérober leurs faces et leurs nuques au brasier qui faisait bouillir leur sang dans leurs veines.
— A la mer! A la mer, jetez-vous à la mer, leur criaient les canotiers énervés par l'abominable spectacle.
Neuf naufragés se risquèrent et furent repêchés à grand'peine dans les vagues. Un dixième allemand coula. C'était le comptable aux poches chargées d'or. Le capitaine, son second et le premier mécanicien étaient demeurés les derniers à à bord ; ils mordaient leurs manches afin de ne pas hurler. Soudain ils tombèrent inanimés sur leur parquet calciné. Les uns après les autres lès tonnelets éclataient et leurs trajectoires illuminaient la nuit; lorsqu'ils touchaient les flots ils sautaient encore en l'air avant de s'enfoncer définitivement. La coque métallique de YArbeil gondolée par les poussées du feu intérieur formait un épouvantable brûlot qui pouvait anéantir sauveteurs et sauvés. Afin de résister au contact brûlant du pétrolier, les canotiers devaient plonger leurs visages et leurs bras dans la mer. Et, sans une minute de répit, la tempête enle-
vait ou faisait tomber de la hauteur d'un troisième étage YArbeit et La maman Poydenot.
— Drezen, prends la barre, commanda brièvement son patron. 11 faut que j'aille chercher les officiers.
Fanch lança un grapin dans les haubans du cargo-boat et grimpa au moyen de cette corde sur le vapeur. Tout aussitôt il dut éviter une nappe de pétrole ardent que le roulis répandait d'un bordageà l'autre ; ensuite il se jeta derrière la dunette afin de n'avoir pas la poitrine défoncée par la vergue de misaine qui, brisée, se balançait au bout de son filin d'acier. Le lieutenant et le mécanicien étaient étendus sur le pont dont les planches présentaient déjà les boursouflures d'un pain trop cuit. Tremeur empoigna l'un après l'autre ces officiers et les lança comme des sacs dans son canot au moment où celui-ci, remontant à la lame, atteignait presque à la hauteur de YArbeit. Les sourcils, la barbe et les cheveux brûlés du capitaine évanoui, tombèrent en cendre quand il y porta la main. Comme c'était le chef, il le descendit avec respect dans la barque de sauvetage. Puis il s'adossa à son caisson, et sa loyale ligure, dorée par l'incendie, eut un sourire énorme. A l'avant Drezen frottait une de ses mains contre ses joues afin de répondre à l'expression heureuse de son patron.
— Armez ! cria Fanch.
loi l'océan
Les rames tombèrent clans les flots avec une sorte de colère. Il s'agissait maintenant d'arracher à l'ouragan les quatorze sauvetés. La maman Poydenoi pointa vers Saint-Gwennolé. Là haut, sur le Cargo-Boat, le pendu achevait de se carboniser et ses bras et ses jambes rougeoyaient comme des branches à demi consumées.
En s'éloignant du vaisseau incendié, les canotiers rentrèrent dans la nuit. Couché à plat ventre sur le caisson de proue, Prezen défendait son fanal contre les paquets de mer. Seul, cet œil rouge luisait dans les ténèbres où les vagues continuaient de bondir et de se retourner en volutes de la taille d'une chaumière, afin de happer le canot. Quand il eut dépassé les récifs du Groumilly et mis le cap sur la grande passe, Fanch reçut à nouveau dans les prunelles le rayon d'iùkmiihl ; cetle fois, dans le bonheur de son action, l'éclat lui rappela la promesse de Chann. 11 sourit à nouveau.
— Allons ! Allons ! Tirez la langue, la goutte est proche, camarades ! Souquez !
Ses canotiers ramaient aussi indifférents à leur victoire qu'ils l'avaient été au péril. Cependant Laou-Prech escomptait la prime d'argent qu'il toucherait afin d'en verser une part à la société biblique du ministre norvégien. La bouche ouverte, Nez-Cassé pensait au boujaron d'eau vulnéraire qu'il allait absorber avec la paie de sa
sortie. Ses camarades épuisés contractaient leurs corps sur les avirons. Ils auraient voulu dormir.
— Tenez-vous ferme aux anneaux de notre plancher, recommanda Tremeur aux naufragés.
11 dût réveiller plusieurs allemands à coups de pieds. Ils grognaient et Fanch leur faisait signe de s'accrocher pour n'être pas emportés.
La maman Poydenot abordait la dangereuse passe. Il fallait encore rentrer dans le cylindre d'eau furieuse.
— Allez-y de tout votre sang ! Il ne faut tout de même pas noyer ces gens-là dans notre port, cria Fanch.
Le canot pénétra dans l'écume et naufragés et rameurs disparurent sous l'eau. Quand enfin La maman Poydenot se balança dans le port, les sourcils de Fanch se détendirent. Il décolla de ses cheveux dorés son béret trop enfoncé, caressa sa nuque et donna du jeu à son cou. Il éprouvait le même contentement qu'au retour d'une pêche miraculeuse avec quelque chose de mystérieux, en plus, qui le rendait grave et affectueux. Il se pencha vers le capitaine de YArbeit qu'il avait assis à ses pieds et il essuya avec son mouchoir carrelé, la sueur qui perlait sur les tempes de cet officier désespéré d'avoir perdu son navire. Les derniers cils brûlés de l'Allemand tombèrent. Le combat avait duré les douze heures de cette nuit de décembre.
J ob' l'océan
— Oh ! grondèrent les canotiers satisfaits, et ils bordèrent leurs avirons, car ils atteignaient la jetée couverte par la multitude des femmes en coiffes pailletées et des pécheurs accourus de Saint-Pierre, de Kérity, du Guilvinec et même de Lesconil. Des paysans de la palue en chapeaux éteignoirs dont les six pannes frétillaient dans la brise, mêlaient leurs petites faces barbues aux trognes carminées des sardi" niers.
Dans celte muraille vivante, Tremeur chercha Chann. La jeune tille afin de se faire remarquer agitait la cocarde fixée à son serre-tête. Un peu plus en arrière, parmi les bourgeoises, femmes des usiniers, Catell blèmie comme une personne que l'insommie a lassée, remuait ses avant-bras avec les gestes écourtés d'une demoiselle bien élevée et pourtant satisfaite.
Or, une heure avant le retour du canot, Chann- Rouz étant arrivée ruisselante de Saint-Pierre- Penmarch, car elle avait risqué l'embrun des grèves afin de raccourcir sa roule, avait trouvé Catell qui essayait de maintenir un parapluie contre la bourrasque :
— Catell, est-il vrai que Fanch soit sorti au secours du navire ?
La fille de l'aubergiste, dédaigneuse, avait répondu :
— Oui, M. Tremeur commande le sauvetage-
Je le sais bien puisque j'étais à l'abri du canot lorsqu'on l'a lancé.
— Ah ! tu te trouvais à l'abri ! Eh bien ! ma petite demoiselle, crois-moi, ne reste pas exposée aux courants d'air. Rentre chez toi.
— Merci du conseil, je resterai Chann ; et pour être plus ferme, Catell se crut forcée de raidir les muscles de son cou.
— Oh ! pour le cas qu'il fait de toi, tu peux rester, mignonne !
La bigoudène fixait sa rivale avec une expression impudente dans la certitude de son triomphe.
— C'est de toi, coureuse, qu'il doit penser ce que tu dis de moi, fit Catell outrée.
— Oh ! oh ! Voyez-moi cette Douarun, ce poisson blanc ! Cette filasse ! Ce coton à repriser ! Tu ne t'es pas regardée, grande quenouille.
MUe Douarun ne pouvait soutenir la lutte avec cette gaillarde qui se dandinait d'une pantoufle écarlate sur l'autre pantoufle, et jetait un rire strident après chacune de ses épithètes. Elle réunit son reste d'énergie afin de battre dignement en retraite sur ces mots larmoyés :
— 11 ne convient pas à une honnête personne de se disputer avec vous, la Rousse.
Sur la cale, au premier rang des curieux, Tabari-1'Aviron tapait avec sa jambe de bois les pieds des gamins afin d'ouvrir un passage aux
sauveteurs et aux sauvés. Son visage de corsaire rayonnait :
— Eh! tonton Fanch, bonne pèche, pas vrai?
— Bonne !
— Congres ou merlus ?
— Allemands !
— Va bien ! C'est du monde à deux pattes comme nous.
Le bossu Laou-Bi venait de saisir l'amarre et les messieurs du comité local de sauvetage, accourus, soutenaient les naufragés encore hébétés. Le feu avait couperosé leur peau et des plaies jaunes et grises marbraient les plus malheureux.
Le défilé s'organisa. Chacun des marins teutons chancelait entre deux messieurs ou pêcheurs. A leur passage, les bigoudènes émues chantèrent un cantique à sainte Anne, patronne des marins bretons. De ses doigts brûlés et saignants, le capitaine de Y Arbeit, voulut se découvrir.
Lui seul, parmi ses camarades parlait le français et on l'entendait répéter :
— Merci ! merci ! merci !
— Chez moi seul, vous pourrez loger tous ces gens là, avait assuré Douarun, et l'on conduisit à sa vaste auberge-boulangerie les quatorze sauvés.
Lorsqu'il eut délesté La maman Poijdenot de sa cargaison de naufragés, Fanch dirigea son ca-
not vers sa maison-abri où le grand chariot descendu dans la mer les attendait.
A nouveau les femmes, les vieillards, les sardiniers saisirent les « croche-longs » et le cygne blanc sorti de ce drame effroyable sans une tache à ses flancs, reprit son sommeil sous le tableau d'honneuroù s'annonçaient ses actions glorieuses.
— Allons, il me va falloir ajouter une ligne à ses états de service, annonça le syndic des gens de mer. Maintenant, camarades, venez tous vous rafraîchir.
— Par Saint- Yio ! Je n'étais sorti que pour entendre cette parole là, s'exclama ISTez-Cassé, joyeux.
Ils entrèrent dans le débit avec une satisfaction paisible.
Quoiqu'il fit jour, mais sans doute pour donner plus de solennité à la réception des naufragés, Douarun avait laissé brûler les becs de gaz. Le long du comptoir, l'ingénieuse Mmo Douarun avait aligné treize chaises et un fauteuil de reps sur lesquels s'étaient assis les Allemands harassés. Derrière eux le chauve Douarun sautait (Vun bout à l'autre de leur rangée, se penchait, offrait ses alcools, gourmandait sa femme et sa fille :
— Secourons-les ! 11 faut ravigoter ces pauvres gens ! Offrez ! Faites votre devoir ! Versez ! Du courage, braves gens !
Devant la rangée des Ilambourgeois aphones et aveugles, les messieurs du comité se félicitaient du sauvetage et discutaient déjà la rédaction de leur procès-verbal.
Bras croisés, les pécheurs de Saint-Gwennolé regardaient les Allemands de leurs yeux bleus aux profondeurs marines et se dandinaient d'une jambe sur l'autre avec un mouvement de lent roulis.
A l'entrée de Fanch, du sous-patron Drezen et des douze canotiers, l'aubergiste retira sa casquette farineuse et salua du geste large dont il se découvrait à Pont-1'Abbé, le 14 juillet, à la revue des pompiers. Derrière les sauveteurs, Chann et ses amies les friteuses s'étaient engouffrées et piaillaient. A la vue de la fille du gardien d'Eckmûhl assez effrontée pour venir la braver chez elle. Catell trotta vers sa mère en poussant de petites interjections indignées : oh ! ah ! oh !
— Pas de scène en ce moment, répondit Mme Douarun haletante. La grosse dame s'était inclinée afin d'écouter sa fille, et la poche de son tablier, pleine de billon, versa des sous sur le plancher. Furieuse, elle la rudoya :
— Ah ! sotte ! maladroite ! Tu n'en feras jamais d'autre !
Le capitaine de Y Arbeit avait reconnu le patron de La maman Poydenot et s'était levé.
Il imposa le silence avec un geste cassant. L'index tendu comme un pistolet sur Fanch, il proclama :
— Celui-ci nous a sauvé du feu et de l'eau ! L'attitude solennelle de l'Allemand et de la
foule intimida Fanch. Il s'avança vers le roide officier et répartit :
— Vous êtes trop honnête. N'en parlons plus, c'est une chose faite.
Les assistants se poussaient afin d'apercevoir le sauveté et son sauveur et leurs vêtements de toile, froissés, imitaient le bruit du vent dans les arbres.
Un nouvel arrivant ouvrit la porte et l'on entendit les salves que les vagues continuaient à tirer dans Tal-Ifern.
L'officier brûlé, un homme roux aux prunelles de verre, était horrible à contempler. Les flammes l'avaient scalpé et, à la place de ses moustaches, deux traînées d'un rouge vif dessinaient autour de sa bouche un rire énorme de clown.
Malgré les douleurs qui le lancinaient, raide comme à une parade, ce capitaine demanda :
— Voulez-vous que je vous embrasse, monsieur Tremeur ?
11 serra contre lui le pêcheur qui lui rendit son étreinte fraternelle. Les matelots Hambourgeois s'étaient jetés dans les bras de Drezen et
1G2 l'océan
des canotiers. Quand ils se trouvèrent cœur à cœur, ces rudes hommes prirent conscience de la bonté de vivre et sanglotèrent.
Les Allemands saisirent ensuite des fillettes, des garçonnets et ils les caressaient. Ils posaient leurs mains au-dessus du sol a des hauteurs variables ; écartaient trois, quatre ou cinq doigts et faisaient comprendre qu'ils étaient pères de petits enfants.
Les sardiniers de Saint-Gwennolé fêtaient leurs canotiers à grandes tapes cordiales. Dans la salle la joie montait et chacun rappelait avec d'inutiles vociférations, car ils se parlaient bouche à bouche, un détail de l'ouragan et du sauvetage. Tabari-I'Aviron promenait à son bras Mathurine Maurio. dite la Tempête, et leur couple d'infirmes se déhanchait :
— C'est ma promise ! Voila mon galant ! annonçaient-ils aux buveurs amusés.
La sensible Catell avait assisté au triomphe de Fanch avec les menus trépignements d'enthousiasme qu'on pouvait attendre d'une ancienne élève du couvent de la Sagesse à Quimper : elle se réjouissait, lorsque Chann.'les pouces aux entournures de son gilet brodé, s'avança vers Fanch sur la pointe des pieds et le menton relevé avec insolence.
— Peut-on se conduire ainsi, en public, pensait Catell anxieuse et ses doists lissaient ner-
veusement son petit chignon serré comme un nœud sur la nuque.
— Au nom des filles de Penmarch, déclarait Chann avec un geste aux friteuses, je demande la permission de sauter au cou du patron Tremeur? Les sauveteurs sont trop nombreux pour que je les embrasse les uns après les autres, et c'est dommage !
— Allons donc, répliqua Douarun qui s'arrêta de servir, son broc en l'air, cent hommes ne te feraient pas peur.
— Possible, répartit la jeune tille, en tous cas, ta demoiselle n'en trouvera pas un à câliner, du moins comme celui-ci, finit-elle en ouvrant ses bras à Fanch.
A cette insolence, Catell tourna vers les tonneaux d'alcool ses yeux chargés de larmes.
Et le marin connut la récompense de son courage.
— A quand la noce, Chann, lui chuchota-lin
— N'est-ce pas aussi bien maintenant, lui répondit-elle, et elle s'échappa.
En s'éloignant la bigoudene passa devant les canotiers et elle s'amusait à les frôler avec les rubans de sa cocarde. Quand elle arriva devant Porguer, celui-ci l'arrêta et réclama :
— Eh bien ! et moi, j'en étais, Chann-Rouz ? Elle lui chanta au visage :
« Comme je revenais de la noce, « Tra laïc, Tra laïc, tra la la la, « Je me trouvais bien fatiguée !
« Tra laïc Trac laïc !
— A la noce ! Nous irons ensemble, la belle, s'écria l'Ange du mal excité. Il saisit violemment la jeune fille et l'embrassa. Elle riait en montrant ses dents.
La joie orgueilleuse de Fanch s'était effondrée. Tout à l'heure, à l'accolade du capitaine, il avait cru qu'il était un homme au-dessus des autres hommes ; cette chanteuse aux pieds légers venait de lui faire comprendre qu'il ne comptait pas davantage que les pauvres pécheurs, ses frères, exposés aux hasards de la mer, de la misère et de l'amour.
Au fond de la salle, parmi les friteuses et les sardiniers, la voix de la bigoudène retentissait plus aiguë, plus impudente :
— Eh ! les filles et les gas, nous nous trouvons assez nombreux pour organiser un bal. Qui veut danser avec moi ?
Porguer s'avançait. D'un bond Fanch atteignit Chann, la saisit et la jeta à la porte de l'auberge en criant avec une force qui (it trembler la foule :
— On ne doit pas danser devant des gens qui sortent de la mort !
Poussée avec brutalité, la jeune fille chancela sur la rue. Comme elle sentait la honte de son expulsion, elle exagéra son manque d'équilibre, affecta de tomber et glapit :
— Voilà comme ce vilain brutal sait faire danser. Elle pointa sur Fanch son index et chanta à pleine gorge :
« Si vous voulez me marier
« D'un marinier ne me parlez,
<( Car ce jaloux de marinier
« Comme un chat voudrait me noyer.
Ah ! ah ! ah ! ah ! Fanch ! Fanch ! marsouin mal éduqué, tu ne me reverras plus... plus... plus... plus, et Chann s'éloignait à reculons avec des sauts de pie.
Rassemblées contre le vitrage, les friteuses ricanèrent à la riposte de leur compagne. Douarun les chassa à coups de torchon de son auberge :
— Au large, les mouches ! Pas besoin que vous veniez vous coller à mes vitres !
Un grand espoir ranima Catell lorsque Fanch étant rentré dans l'auberge pour prendre congé des naufragés la salua avec une douceur qu'elle ne lui connaissait pas.
— Ah? pensa-t-elle, il a jugé cette coquine a sa valeur. Il me reviendra.
lt'6 l'océan
Quand Tremeur poussa l'huis de sa maisonnette de granit, il se trouva tout à coup épuisé. Tout le froid de la mer hivernale coulait mainte nant dans ses veines.
Il entra dans la salle aux meubles dorés par la patine du temps et des soins séculaires. Sur la table d'acajou rouge, débris d'une épave, un repas avait été préparé, comme pour un monsieur :
Un flacon de vin d'Espagne arrivé mystérieusement par mer sans solder de droits aux gabelous brillait comme de l'or liquide devant l'assiette.
Assise devant son lit Julienne attendait son fils, le corps raidi et les mains posées à plat sur ses genoux. Elle avait revêtu sa toilette de cérémonie et posé sur sa chevelure blanche une coiffe aux ailes empesées. A la vue de son garçon, elle se le.va avec solennité. Ses yeux ténébreux enfoncés dans leurs arcades sourcîlières devinrent luisants.
— Viens ! dit-elle et elle lui ouvrit ses bras.
— Ah ! maman ! gémit-il en s'abattant sur sa poitrine.
Derrière le dos de Fanch la veuve serrait dans ses mains les photographies de Lodoïc et de Stéphan, ses autres fils, marins longs-courriers éparpillés sur les mers du globe. Julienne avait voulu que les Tremeur absents participassent à son élan de tendresse.
Elle chuchota :
— Tu m'avais compris, n'est-ce pas ? Je n'ai pas voulu t'embrasser devant ces étrangers et les curieux.
Il inclina la tète.
— Comme tu as l'air fatigué, mon garçon. Mange, bois. Ensuite tu dormiras.
Elle le servit. Parfois, elle lui soutenait le front, lorsqu'elle lui voyait fermer les paupières et s'abandonner.
Quand il eut terminé son repas, il soupira.
— Qu'as-tu donc, Fane h ? A quoi penses-tu ? Sans se redresser, la bouche presque au contact de la table, il cil t d'une voix sombrée :
— Je pense à ceux qui ont perdu leurs corps sur le vapeur.
— Songe plutôt aux quatorze que tu as ramenés.
— Ceux-là ne comptent plus, ils sont sauvés !
La veuve haussa les épaules et prononça :
— Tu n'es jamais content. Tiens ! tu es las. Va dormir.
Il sortit du banc, accablé.
Quelques minutes s'étant écoulées, la veuve put entendre derrière les panneaux ajourés du lit-clos, le ronflement de Faneh.
Assise sur un escabeau près du goémon d'où filaient des torsades de fumée verte, elle reprit
son tricot. Le tintement métallique de ses aiguilles s'associait au tic-tac de l'horloge.
Au loin, les déferlements de la tempête à son déclin semblaient commander la respiration du héros.
Mais voilà qu'au milieu de son sommeil, il poussa un gémissement.
— Qu'a-t-il, se demanda Julienne ? Ce garçon regrettera toujours ceux qu'il n'aura pu sauver. Est-ce que son père Jobic est jamais revenu, lui ?
Elle mit une main en abat-jour sur ses sourcils et fixa durement le feu.
LES GOEMONIERS
Toute cette nuit de février il avait souillé un. de ces vents hargneux qui obligent les femmes des marins à ouvrir dans l'ombre de larges yeux, inquiets et à tendre l'oreille.
A la première lueur de l'aube comme les piaulements amers des pluviers et des mouettes résonnaient dans la salle par la conduite de la cheminée, Fanch se leva et sortit. La lune luisait encore dans l'air violent et limpide ; il remarqua à la corne de sa maison, l'ormeau de son jardinet luttant contre la bourrasque. L'humbta petit arbre au tronc guère plus gros que le bras et aux branches toutes versées sur un côté, ce qui lui donnait l'aspect d'un balai usé, frémissait.
11 aimait son ormeau, unique en cette plaine marine sans arbuste où les rutabagas à pieds ligneux et feuilles en palmes prennent des allures de palmiers.
Fanch se plaça devant l'arbre et coupa le courant d'air. Après un moment le pêcheur voulut s'éloigner mais l'ormeau oscilla et craqua.
— Allons! Allons ! Calme-toi. Je ne m'en vais pas, lui dit Fanch et, l'empoignant entre ses mains, il lui servit de tuteur.
Tabari et Nez-Cassé vinrent à passer sur le chemin et s'amusèrent de la posture de leur patron :
L'Aviron railleur, l'interpella :
— Voyez-moi ce tonton qui s'appuie sur sa canne ?
D'abord gêné d'être surpris par ses matelots, Tremeur expliqua :
— Je voulais l'empêcher d'être cassé, (a m'ennuie toujours de voir périr quelque chose !
Julienne apparut, roide entre les linteaux de granit de sa porte.
— Peut-on exposer sa santé pour un morceau de bois? Tu pâtiras de ton imprudence. Rentre Fanch ! Rentrez aussi Tabari et Tudy, vous prendrez le café avec nous avant d'aller au goémon.
— Ce n'est pas de refus, madame Tremeur. Oui, nous allons à la Torche, comme vous, je crois ? Eh bien, nous ferons route ensemble.
Nez-Cassé mélancolique murmura, sa tasse arrêtée contre sa bouche :
— 11 ne linira donc pas, l'hiver? Plus moyen d'aller en mer pêcher sa chopine de « gwin-ar-
LES GOEMONIERS 171
dent » Ah ! Fanch, quand pourra-t-on hisser de la toile ?
— Oui, nous voilà réduits à des métiers de paysans. Le gouvernement devrait obliger ces planteurs de patates à nourrir les marins. Voilà mon avis, déclara Tabari.
Chacun prit sa fourche et ils remontcrent le faubourg. Sur les falaises, les bigoudènes, leurs tridents sur l'épaule, formaient une armée. Jadis leurs ancêtres, ainsi équipés, s'étaient soulevés contre Louis XIV qu'ils continuaient d'appeler : le roi terrible.
Ce monarque avait jeté bas leurs églises dont les ruines témoignent encore aujourd'hui contre les dragons du duc de Chaulnes.
En traversant la vieille carrière, Fanch prévint , sa mère :
— Si j'allais sortir l'oncle Maorie ? Le vieux sera content de voir la mer.
A l'entrée du pécheur dans la chaumière tricolore, Mathurine cria : Oh ! la ! la ! la ! la ! Père l Petit pcre ! C'est notre Fanch.
L'octogénaire brandit son couteau et le morceau de sapin qu'il taillait en loqueteau, et tandis que son neveu l'enlevait dans son fauteuil et le déposait au pignon de son logis, il disait :
— Je vais passer une journée bien distrayante ! Ah ! mon brave Tremeur !
Lui s'était déjà dérobé aux remerciements de
son oncle el courait rejoindre Julienne. Derrière Fanch, la « Tempête » roulait et souillait, un croc de fer sur l'épaule ; elle s'efforçait à rattraper son cousin avec des mouvements de bateau désemparé.
Avant d'atteindre Porz-Carn, Julienne s'arrêta devant un enclos fermé avec des pierres sèches, quelques-unes énormes. Ces roches péniblement entassées pour former des barrières avaient été renversées par les dernières tempêtes. Elles enfermaient des parcelles de quelques ares. Un peu d'humus formait une mince croûte sur le fond granitique. Sur toute la ligne du littoral, en arrière des falaises, de petits propriétaires défendaient ainsi jalousement des morceaux de sol où pas même un chou ne pouvait pousser.
— Voilà ce que la mer a fait de mon champ, dit amèrement Julienne. Il y a vingt ans seulement je cultivais les plus beaux légumes de Saint- Gwennolé. Maintenant il ne reste que du roc ! du roc ! du roc !
Et la veuve frappait le sol sonore avec les dents de sa fourche.
L'instinct de la propriété la fit pourtant se courber sur les débris de son muret. Fanch toisait avec pitié d'autres propriétaires qui rétablissaient leurs clôtures autour d'espaces aussi stériles que des pierres tombales.
— Voyons! rnaman, si tu ne veux pas que