‹ L'OcéanChapitre 2 sur 2 · LES G0EM0MERS · texte numérisé non relu

LES G0EM0MERS

nous arrivions la récolte finie, il faut nous presser.

La veuve abandonna avec regret son clos.

— Oh! toi, Fanch, tu méprises la terre, dit-elle offensée.

— À chacun son champ ; le mien, le voici, répliqua-t-il la main tendue sur l'océan.

— Si nous tardons, grogna Nez-Cassé, il ne restera plus une poignée de goémon et j'ai besoin d'en passer une charretée à l'eau douce, puis de le mettre à sécher afin de cuire la soupe de ma bourgeoise.

A l'horizon sur un promontoire herbeux en forme de coussin, le grand rocher de la Torche rutilait sur un ciel d'argent. Autour de son cap, une population habillée en drap bleu de roi se silhouettait sur un littoral chargé des fucus d'or. Parfois, quarante crocs de fer se levaient et tombaient sur les roches. Quelques goémoniers isolés, en cirés jaunes, posés debout sur des pierres élevées, rappelaient les hérons de bronze sculptés par les Japonais. A droite s'étendait l'immense palue au sable blême.

Sur la grève du Viben, l'aviron qui servait de béquille à Tabari s'enfonça dans le sol meuble et il peina pour avancer.

— Holà, voudrais-tu t'enraciner, plaisantait-il? Avec l'ormeau de tonton Fanch, cela ferait deux arbres dans la presqu'île. Ou bien te prendrais-

f 7 1 l'océan

tu pour une pelle à fouir et voudrais-tu envoyer ton maître rejoindre les trois mille marins noyés qui dorment sous la plage, à ce qu'on raconte ? Nez-Cassé riait de son rire à lendre des huches et Mathurine, les mains à l'estomac criait : oh! la ! la ! la ! la !

Les cousins Laou-Prech et Laou-Bi portaient sur un brancard leur charge d'herbes marines d'un cuivre ruisselant. Demi-nu, le mousse Pierre Maurio bondissait dans le flot à chaque ressac et lançait un râteau à long manche qu'il ramenait vers lui à l'arrivée des vagues. 11 épluchait ensuite les dents chargées de goémons.

Marins roux de Saint-Gwennolé, paysans paies de Plomeur ou de Saint-Jean-Trolimcm. mêlés, travaillaient à conquérir ces fourrages océaniques qu'ils faneraient ensuite comme les herbes des champs. Les hommes chargeaient des charrettes à ridelles attelées de petits chevaux aux pelages touffus comme des tapis. Lorsque les fucus débordaient, les conducteurs comiquement vêtus de chemises flottantes par dessus leurs pantalons retroussés, fouettaient leurs bidets, secouaient les rênes en cordes et hurlaient afin d'entraîner leur équipage à l'assaut de la dune. Après dix mètres l'animal épuisé s'arrêtait la tète entre les jambes, sur la pente croulante, et le charretier bondissait sur un rayon de l'avant afin d'empêcher la voiture de reculer. Lorsque le

LES GOEMONIERS

gor-monier manquait son saut sur la roue, le petit cheval était enlevé entre les brancards par sa sangle et battait l'air de ses pattes poilues.

Depuis deux heures déjà Porguer se jetait dans le Ilot glacé avec l'élan d'un combattant pour conquérir le goémon. Ses jambes puissantes, congestionnées, avaient pris la couleur du gros vin. Jaloux des paysans, il les renversait du coude quand il voulait leur ravir une poignée d'herbes maritimes et des réclamations s'élevaient contre sa brutalité. Superbe d'insolence et d'entrain il faisait grandir son tas à la hauteur d'un tumulus parmi les taupinières de ses voisins.

Dans un groupe de bigoudcnes courtaudes, Louronec dressait au bout de son croc des charges d'algues qui ruisselaient sur son suroît. Quelques paysans broussailleux aux petits crânes coiffés de leurs pélases en éteignoirs étendaient leur moisson sur les dépôts des anciennes cuisines préhistoriques qui formaient des dunes; les ossements et les poteries brûlées par des feux qui brillèrent voici dix mille ans, croulaient jusque sur la grève.

Julienne et Mathurine. Nez-Cassé et Tabari avec celte passion des gens de mer pour les récoltes gratuites de l'océan, râtelaient le goémon qui sert de fumure lorsqu'il a pourri, de combustible lorsqu'il a séché, et même parfois de litière

aux morts qu'on couche dans les parfums iodés de l'atlantique.

A son habitude, Fanch manifestait une certaine indifférence pour les travaux qu'on exécute à terre. 11 flânait, les mains aux poches.

Au milieu d'une ronde d'enfants multicolores vêtus comme des infants d'Espagne, une jeune fille sautait et claquait des mains.

A l'arrivée du pêcheur, elle feignit une peur terrible.

— Frrr ! Frrr ! silîla-t-elle en imitant le vol d'une compagnie de perdrix effrayée par un chasseur, et elle se sauva.

— Toujours la même folle, murmura-l-il !

11 avait reconnu Chann à sa sveltesse parmi les autres femmes massives comme des bahuts.

Quand elle fut arrivée au sommet du cap, la fille du gardien Lesourn se retourna et son petit nez, haut levé, elle osa défier l'approche de Fanch. Comme celui-ci ne semblait pas se soucier d'elle, Chann dépitée redescendit le promontoire et s'en alla rôder parmi les travailleurs. Une querelle venait encore d'éclater entre Porguer et Louronec.

— Salegeindreje te rencontrerai donc toujours, criait « l'Ange du mal ! » Tu viens de me piller.

Chann s'était approchée de Porguer et, pour le calmer, elle lui caressait le dos, en criant, afin d'être entendue de Fanch :

LES GOEMON LERS 177

— Là! Là ! mon ami ! Apaise-toi, Louronec te rendra ce qu'il a pris parce que tu es gentil.

La familiarité de Chann offensa Tremeur. Ah ! ah ! il avait bien choisi sa fiancée !

Pour ne plus l'entendre, il monta vers un corps de garde construit au x\iue siècle afin d'empêcher les naufrageurs de piller les navires qu'ils attiraient à la côte par leurs feux.

L'attitude dédaigneuse de Fanch surprit €hann. Croyant le braver elle continua de rôder autour des hommes et elle les plaisantait audacieusement. Quelquefois, sous mine d'aider un goëmonier, elle se baissait devant un tas de goëmon et elle regardait sous un de ses bras écartés, quel chemin suivait le marin.

Songeur, il longeait la crête des galeries où les ancêtres archi-millénaires des bigoudens s'abritaient des éléments. Devant la fosse d'un dolmen, il se rappela qu'elle avait été trempée récemment de sang, car la table de pierre s'était ren/ersée sur les ouvriers chargés de l'emporter. Le pêcheur s'assit en cet endroit. 11 n'éprouvait qu'une pitié limitée pour les catastrophes de la terre; seuls les périls de l'océan bouleversaient son àme maritime. Depuis un moment il «'amusait à marquer l'empreinte de ses pieds dans l'argile quand une claque sur l'épaule le fit se retourner :

— Eh ! l'ami Fanch, êles-vous de belle humeur, ce matin ?

178 l'océàh

Le visage doré de Chann souriait au-dessus de lui.

Le menton appuyé entre les paumes il affecta de ne pas l'entendre.

— Ne faites pas cette bouche, reprit-elle en lui donnant une pichenette sur le cou ! Youssemblez souflrir des dents.

— Assez, Chann ! 11 ne me plaît pas d'être traité comme Porguer. S'il s'amuse de tes tapes, elles m'ennuient. Tiens ! voilà des chèvres là-bas. Va-t-en cabrioler avec tes soeurs !

--Et loi, pourquoi ne fais-tu pas la culbute sous la Torche comme les marsouins tes frères ?

La bigoudène avait essayé de prendre un ton terrible, mais elle ne put garder son sérieux, et le rire brida son visage" de faunesse.

— Ah! cervelle de crevette, lit-il adouci, tu resteras donc toujours la plus toquée des filles de Penmarch ?

— Avec la grâce de Notre-Dame de la Joie, oui, petit tonton ?

— Pourquoi es-tu venue aujourd'hui à la Torche ?

— Je répondrai à monsieur Fanchque partout ou le monde se trouve rassemblé, c'est ma place. Je n'aime pas la solitude.

— - Ah ! paresseuse ! Et quand travailles-tu ?

— Tout de suite, si tu le désires. Veux-tu entendre ma dernière chanson ?

LES GO'EMONIERS 179

— Non ! Non !

Le pécheur se détourna et mit les pouces à ses oreilles. Mais elle lui clama :

« Les époux sont au lit,

<< Sonnez sonneurs, sonnez

« Sonnez, sonneurs, sonnez

« Voilà la soupe au lait qui bout sur le trépied !

« Qui bout sur le trépied !

Elle avait chanté et dansé son couplet autour de Fancli et il ne put éviter son sourire voluptueux.

Depuis deux mois il fuyait Chann. Il sentait que cette belle fille capiteuse comme une rose rouge n'entrerait pas aisément dans l'austère maison qu'habitait Julienne. 11 fallait à celte bigoudène une autre belle-mère... et, sans doute, un autre genre de mari. Pourtant, lorsqu'il la considérait savoureuse et fraîche, ses graves résolutions s'effondraient et il avait envie de porter la main aux cheveux d'or qui débordaient de la coiffe en mitre. Aucune jeune fille du pays ne possédait ses yeux brillants comme les algues à leur sortie du flot. Chez aucune autre il ne trouverait ce bonheur de vivre qui l'arrachait à ses mélancoliques préoccupations de marin fataliste. Quand elle survenait, il souffrait d'abord de sa folie, de son rire égrené avec l'abondance d'une averse, de ses sauts de chèvre, de ses plaisanteries acides

comme les prunelles des halliers de Penmarch l Puis elle le conquérait, elle faisait fuir en -Fanch ce qu'il y avait d'autoritaire et de sombre. Peu à peu, devant le joyeux assaut de la jolie fille, Fanch se retrouvait jeune homme et sa jeunesseréclamait de la joie. Chann-Rouz lui promettait; la saison d'émoi et de tendresse qui marque la cime d'une vie avant la descente vers la vieillesse.

— Assieds-toi là, anguille, lui commanda-t-il, moitié sévère et moitié enjoué, et il lui indiqua une touffe de gazon.

Elle triomphait et le comprit. Elle se laissa tomber d'un coup en criant : PoufT !

Après avoir coulé un regard de reproche à son ami sévère, elle chantonna :

« Mettons-nous sur le banc

« Sonnez, sonneurs, sonnez

« Et marquons la mesure

« A grands coups de souliers. Ah ! Ah ! Ah !

Au-dessous de Fanch et de Chann, dans la Palue livide s'apercevait le village de Treguennec où, jadis, un potier romain était mort avant' d'avoir pu retirer de son four ses Vénus Anadyomène.

— T'en souvient-il, Fanch, quand nous étions écoliers, nous avions trouvé là-bas des poupées de terre cuite.

LES GOEMONIERS 181

— Je me le rappelle! J'avais défoncé une voûte de maçonnerie et j'étais tombé parmi ces jouets. Chaque fille avait emporté une de ces petites bonnes femmes.

— Oui ! et il nous fallut les habiller ! Elles «étaient nues, les vilaines !

— En ce temps là je t'aimais mieux que maintenant, Chann !

— En ce temps là, je l'aimais moins qu'aujourd'hui, grand sot! Pourtant, tu étais un gentil camarade, avisé, prévenant. Maintenant tu .tournes à l'homme sauvage !

Le pécheur souriait. 11 prit une main de Chann. Deux petites bagues d'argent l'intriguèrent :

— Qu'est-ce que ces anneaux ?

— Voyez-moi la mine de M. Tremeur ! Ah ! Ah ! Ta figure, quand tu grondes, devient aussi carrée qu'une boîte et tu n'es pas gracieux, saistu ?

— Ces anneaux ? Reponds !

— Tiens ! ce sont des cadeaux ?

— D'hommes ?

— Pourquoi pas ? Mes danseurs de Pontl'Abbé me les ont oilerts au dernier pardon de la Treminou.

— Et quels sont ces danseurs ?

— Psst ! Te voilà plus curieux que moi ! Nous -avons valsé ; ils m'ont remis ces bagues et puis, bonsoir, ni vus, ni connus., depuis ce temps !

— Si je savais que tu mentes l

Elle lui jeta vivement les bras sur les épaules et le fixa avec une expression ambiguë, tout a la fois mauvaise et puérile :

— Eh bien ! qu'est-ce que tu ferais ?

Au contact de Chann, il ne put répondre que par un sourire maussade. Les petites mains de la bigoudène pincèrent la veste du pécheur et elle le secoua :

— Cormoran noir, ne sauras-tu donc jamais rire franchement, comme moi ? Tiens ! ah ! ah ! ah ! Et ce n'est pas pour me vanter, je me trouve meilleure fille que tu n'es bon garçon. Je ne t'ai pas gardé rancune, moi ! Pourtant, méchant congre, lu as voulu me faire honte. Je le pardonne parce que j'ai pensé qu'au retour de ton sauvetage tu n'avais plus ta tète. Oh ! il faut que je me sauve ! Ta mère, là-bas, me fixe d'une manière qui m'enterrerait toute vive si elle le pouvait. 11 ne faut pas contrarier, M,ne Tremeur. Au revoir !

« Ils voudraient bien dormir

« Sonnez, sonneurs, sonnez

« Sonnez, sonneurs, sonnez.

« Servons la soupe au lait

« Aux nouveaux mariés ! ah ! ah !

Tout en s'éloignant Ja jeune fille pirouettait. Elle dit encore, les mains en porte-voix :

LES G0EM0NIERS 183

— C'est ma dernière, tu sais, Fanch, ma dernière chanson, est-elle à ton goût ?

Le pécheur amusé eut un geste d'indulgence et il descendit vers la grève.

La mer « étalait » et le goémon ratissé formait des rectangles au sommet de la dune. Chaque famille avait édifié sa fortification d'algues audessus de l'immense plage circulaire : ces remparts instables semblaient s'offrir pour défendre la presqu'île rase.

Pendant le retour vers Saint-Gwennolé, Champ marchait en avant-garde de la petite armée des goëmoniers. Elle venait d'atteindre l'anse de Porz-Carn, lorsqu'elle cessa de sautiller. Du bout de sa pantoufle écarlate, elle remuait un objet blanc qui se renversa et roula sur la pente. Avec un geste de dégoût, elle s'écarta. Curieuse, elle revint s'agenouiller près de sa trouvaille. Fanch la trouva en contemplation devant un crâne privé de sa mâchoire inférieure et troué, car les vagues l'avaient roulé sur les galets.

— Est-ce un marin mort de la peste au temps du • roi terrible » ou bien un de nos camarades noyé l'un de ces derniers hivers, dit Tremeur en le prenant dans sa main ? Que de morts dans ce pays, c'est à croire que ce sable blanc est formé de la poudre de leurs reliques !

— Vovez-moi cette idée ! s'écria Chann en

prenant du sable qu'elle laissa filtrer ? Combien de gens passent à travers mes doigts ?

Ah! ça fait plaisir de manier ainsi des hommes. J'en reprends une poignée. Comme ils sont doux en cet état ! Et l'on peut les mettre dans sa poche sans qu'ils crient !

Fa ne h avait déposé le crâne en l'endroit oit il avait été découvert, car il n'est pas bon d'emporter des ossements à son logis. 11 marchait près de Chann et regardait vers le large et peut-être plus loin encore que l'horizon. Il avançait à pesantes enjambées, la poitrine gonflée.

Alerte et fringante Chann sautillait comme une pie de mer incapable de conserver un pas raisonnable. Les rubans de sa cocarde faisaient chatoyer sur elle l'image d'un fête perpétuelle.

Plusieurs fois les lèvres du pécheur s'ouvrirent sur des mots qu'il n'osait pas prononcer, Elle le surveillait du coin de l'œil.

— Chann, osa-t-il enfin déclarer, le temps passe et tu te tais toujours. Comprends-moi, je sens l'âge qui vient. 11 me tarde d'avoir des enfants. Car, sait-on jamais, fit-il, tourné vers l'océan ?

Aussitôt la jeune fille mima une scène de désolation :

— Oh ! oh ! tu es trop triste ! Tu as dit : saiton jamais ? Et tu veux avoir des enfants? Voyez-

LES GOEMONIERS 185

vous ce Fanch? Il laisserait huit gas à sa petite veuve. Voilà ce qu'il rêve...

Une onde de sang rougit le front du marin courroucé :

— Ah ! c'est ainsi que tu le prends ? Tiens, vat-en!

— Va-t-en toi-même, homme raisonnable. Va retrouver ta Cateli. Un joli paquet d'étoupe et d'écus ! C'est ce qu'il faut au patron Tremeur pour calfater sa barque.

— Et toi, Rouz, je commence à croire que tu as besoin d'être corrigée. Tu mériterais Porguer, malheureuse !

Elle eut un rire strident :

— Je le savais ! Il est jaloux de ce garçon ! Au moins, il sait rire, lui ! Toi, Fanch, tu es né avec une tête de vieillard ! Adieu, bonhomme ! Quand j'aurai l'âge de ton oncle Maurio, nous nous marierons. •

En chandail grenat et ses pantalons relevés audessus de ses jambes velues, l'Ange-du-mal avançait, la tête basse, d'un air entêté. Les boucles de ses cheveux voletaient sur s'a nuque cuivrée. Une main les lui tira et il gronda comme un dogue. Déjà il levait sa fourche en cherchant, son ennemi lorsque la vue de Chann qui, après avoir bondi à sa tignasse, s'était laissée retomber sur les genoux ployés, le dérida.

— Ah ! petit courlis, tu piques !

Il voulut la pincer par représailles, mais elle se laissa rouler sur le sable. Il jeta son outil atin de la relever. Elle s'échappa : comme une fillette jouant à cache-cache, elle avait saisi sa jupe écourtée et se dérobait par des sauts de côté. Son cotillon découvrait un«e bande de drap écarlate au-dessus de ses chevilles.

Julienne considérait ces cabrioles avec une mine grise et achevait de se persuader que la fille Lesourn n'était qu'une coquine. Elle se rapprocha de son fils et lui chuchota :

— Et tu voudrais faire une Tremeur de cette fille ''.

— Elle n'est pas mauvaise. C'est un oiseau. Il faut qu'elle s'amuse et chante ! >:on, elle n'est pas méchante... et puis, quoi, l'hameçon a croche dans moi, ma mère, et un hameçon ne s'arrache qu'avec le morceau.

Sur le visage cireux de la vieille femme une expression de cruauté s'incrusta :

— Bah ! bah ! tout s'use I Les habits et la chair comme l'amour. Ton hameçon rouillera et cassera.

— Vous n'avez jamais compris qu'on puisse désirer le bonheur, vous'

— Moi ! Moi ! Oh ! mon garçon, qu'en sais-tu?

— Je vous ai toujours connue vêtue de noir et triste \

— C'est que j'avais perdu ton père... perdu

LES GOEMONIERS 187

mes parents... que j'avais tout perdu, prononça Julienne avec un grand orgueil lugubre.

— Je le sais bien, vous n'avez pas été chanceuse, vous? Mais laissez-moi mon bonheur. Je suis fatigué de ma peine, maman.

Quand j'étais enfant, chaque fois que je rentrais de l'école, vous aviez les yeux rouges et vos lèvres étaient blanches. Aussi je m'attardais afin de ne pas regagner trop vite la maison. Je restais souvent seul dans les chemins creux et je faisais semblant d'apprendre mes leçons. Je ne voulais pas rentrer pour ne pas avoir envie de pleurer devant vous. Et vous ne me parliez pas. Vous aviez l'air préoccupée et lorsque je vous en demandais la raison, vous me répondiez :

— Ça ne regarde pas les enfants. Travaille, fais tes devoirs.

Pendant cinq années, voilà quelle fut notre vie à tous deux.

Eh bien, maintenant, j'ai soif d'un peu de joie quand je rentre de la pèche. Ça me ferait tant de plaisir de voir au seuil de ma porte une figure gaie. Combien de fois a-t-on ri chez nous ? Jamais, termina rudement Fanch.

La veuve l'avait d'abord écouté avec une surprise pénible. Peu à peu, elle considéra son (ils d'un grand air méprisant qui signifiait :

— Crois-tu donc que l'existence soit autre chose que ce que j'ai vécu?

Aux dernières paroles du pêcheur, elle éclata r

— Du bonheur ! Tu veux du bonheur, avec ça? et son doigt désignait Chann guettée par <> l'Ange du mal » échauffé par le désir. Autant jeter un bouchon de paille au feu pour se réchauffer toute la vie, mon garçon !

Le marin parut insensible à l'apostrophe de sa mère. Il ne voulait pas l'entendre ; il ne voulait pas la comprendre.

Les roucoulements de colombe amoureuse de la jeune fille le soulevaient sur la pointe des pieds et il avait envie de tomber dans ses bras tendres.

L'interminable hiver continuait et le noroît poussait des nimbus qui rappelaient des tourbillons de poussière. Sous ce ciel sale, la houle agitait une atlantique fangeuse. En découpage sur les (lots vaseux, les rochers du littoral prenaient des apparences de sarcophages. Dans le port inanimé, les barques restaient attachées aux corps morts comme des chevaux à l'écurie. Eparpillés sur les falaises, de Poul-Triel à Porz- Carn, les pécheurs en costume de toile brune semblaient des bonshommes de pain d'épice. Quelques-uns dormaient, jambes relevées, en attendant le retour des sardines.

Parfois, un rayon de triste soleil jaunissait pendant quelques secondes les bordages goudronnés des canots et un treillis d'argent frissonnait sur la baie. Puis cette clarté s'éteignait et, sous le fir-

marnent charbonneux, un océan d'encre haletait.

Pendant ces mauvaises semaines une bonne fortune échut cependant aux bigoudens. Un steamer, Le Kléber, abandonné au large par son équipage et ses passagers, vint s'échouer sur la « basse » de « Toul Dor-ar-Gagnez » . Ce vapeur assurait un service entre Malaga, Bordeaux et l'Angleterre et ses cales étaient chargées de vins.

Pendant une semaine, au risque de périr embrochés sur les récifs, Nez-Cassé, héros bachique de ce pillage, conduisit Tabari et une centaine de sardiniers à la dévastation. En vain les douaniers voulurent défendre Le Kléber. Quand venait la nuit, sur la mer hachée qui effrayait les gabelous, Tudy et ses camarades se risquaient et montaient à l'assaut du naufragé. Ils venaient boire et toujours boire. A chaque moment, un « youyou » arrivait chargé à couler de ravageurs : Porguer, Drezen, Louronec le geindre, Laou-Bi le juste lui-même et jusqu'aux mousses et aux vieillards, tous venaient piller. L'àme de leurs aïeux, les anciens naufrageurs, ressuscitait en eux. Une joie énorme les soulevait, les rendait légers, conliants, valeureux et assurés d'exercer le droit le plus sacré, celui de prendre ce que l'océan paternel envoyait a ses pauvres fils de la côte. Entre tous, Tabari s'illus-

trait. Il introduisait comme un levier sa jambe de bois entre les battants des placards et il les faisait sauter. Il découvrit des richesses : flacons, topettes, fioles cachetées, fiasques clissées, carafons paillés. Son ami Xez-Cassé voulut lui apprendre à fabriquer un punch, mais s'étant trop approché des flammes bleues du rhum, Tabari grilla son collier de barbe elle vertueux Laou-Prech, enivré, prononça :

— 11 a péché, Seigneur, et tu lui as rappelé le feu de l'enfer. Réformons-nous, mes frères !

Féroce dans ses destructions l'Ange-du-mal arrachait même les ornements dorés du navire, les moulures et les cadres des glaces. S'étant rencontré avec Louronec dans la cabine du capitaine, ils se battirent pour s'emparer d'une bicyclette qu'ils rompirent en morceaux.

De vieilles femmes elles-mêmes trouvèrent le moyen de monter à bord. Elles fabriquaient des ballots de linge qu'elles attachaient à des gueuses de fonte. Ensuite, elles coulaient leurs vols dans la mer. Bientôt, lorsque les gabelous lassés de leur surveillance auraient quitté les abords du Toul-Dor-ar-Gagnez, elles reviendraient pêcher ces épaves. Lorsqu'ils regagnaient leurs logis, appuyés comme des frères. Nez-Cassé et Tabari donnaient les signes d'une ivresse distinguée, d'une ivresse de messieurs. Plus de lourdes chutes mais des entrechats variés ! Plus de hur-

îements rauques mais des chants de café-concert. Plus de jurons, des calembours. Leurs épouses, Maria l'obèse et la menue Joséphine, cependant blasées sur toutes les manifestations du tafia, ne purent s'empêcher d'admirer les effets des alcools de choix.

Et chaque soir, les débitants-boulangers-merciers donnaient à danser dans leurs auberges pavoisées avec les pavillons du vapeur naufragé.

Assis l'un en face de l'autre, sur la pierre de l'âtre dans leur salle obscure, Julienne et Fanch méditaient devant leur feu de goémon aux fumées vertes. Un chat tigré, la queue en panache, frottait son échine aux meubles, mais n'osait pas sauter sur le giron de la vieille dame qu'il savait très sévère. Tandis que Fanch posait des algues •sèches au-dessus du tas rougeoyant qui luisait à facettes et semblait haleter dans chacune de ses parcelles en combustion, la veuve, les épaules droites, lisait son paroissien.

— Sais-tu que son vieux lâche de père autorise }a Lesourn à venir danser la nuit dans les débits ?

Les pincettes de Fanch fourragèrent brusquement le goémon ardent qui, comme soulevé par une éruption, s'ouvrit et se répandit sur le foyer :

— Oh ! ma mère, ne dites pas : la Lesourn ! Vous m'offensez !

La veuve considéra le chat, puis "le plafond, puis son fils avec une moue dédaigneuse.

Le marin avait appuyé sa nuque contre le granit de la cheminée.

Le chat miaula timidement, les pattes raidies, 'le dos arqué, épiant de l'œil ses maîtres. Julienne considérait les images de piété de son livre. Elle releva les paupières vers Fanch et s'étonna de l'entendre respirer avec le bruit d'un gros soudlet qui se décharge :

— A quoi songes-tu, garçon ?

11 regarda la petite fenêtre aux rideaux de cretonne soulevés sur la rade et répondit d'une voix sourde :

— Mon esprit est dans la mer !... Il se leva et s'étira avec une plainte.

Le front caché dans son livre, la veuve songea:

— 11 ne me dit pas toute la vérité. Non, Fanch n'est pas le portrait de son père, — que Dieu ait son âme! C'était un marin celui-là, avant d'être un homme. Quelquefois cela vaut mieux ! Depuis la journée du goémon, Fanch m'inquiète avec ses gestes. Il frappe dans le vide, tout à coup, sans raison ! Hier Tabari l'a vu demeurer plus d'une heure devant le Saùit-Nomia et il regardait comme un fou les nuages au lieu de coaltarer son bateau. 11 pense donc toujours à cette espèce? Je le croyais dégoûté de cette guêpe toujours occupée à harceler un voyou comme Porguer. On

dit qu'ils ne se quittent plus dans les auberges... Tiens! Fanch sort sans me prévenir. Où va-t-il ?

Le pêcheur s'éloignait son béret à la main, oubliant qu'il n'était pas coiffé.

— Hé ! Fanch, l'appela sa mère inquiète, tu devrais me faire une commission. Le veux-tu ? Tu m'achèteras un pain. Nous allons en manquer.

Le front baissé, il fixait une de ses mains écarquillées.

— M'entends-tu, mon garçon, un pain long, bien cuit. ..Tu le pèseras. Fais-le marquer sur la coche.

Enfin il acquiesça de la tête, sans bouger.

— Eh bien ! va.

— Où veux-tu que j'aille, demanda- t-il avec étonnement?

— Comment, tu ne m'écoutais pas ? Je te priais de te rendre chez Douarun le boulanger.

Il laissa tomber son béret et croisa les bras.

— Non, ma mère ! Je vous devine ! Votre Catell vous trotte toujours en tête.

— Les filles sérieuses mériteraient de n'être pas dédaignées.

Il cria, furieux :

— Allez vous-même chez les Douarun. si cela vous plaît !

— J'irai ! Pourquoi pas ? Tu as bien tort !

— Les personnes qui ont perdu leur jeunesse seront-elles donc toujours les mêmes, prononça Tremeur désolé ? La paix ! La paix, ma mère !

La veuve avait saisi le coude de son fils.

— C'est justement parce que je voudrais ta paix ! C'est justement parce que je sais des malheurs que tu ignores encore, que je te dis : Regarde Catell avec bienveillance ! Elle est douce decœur et elle t'aime autant quel'autre se moque de toi !

— Mais c'est l'autre que j'aime, ma pauvre maman ! Et je ne veux pas même regarder votre Catell.

— Mon cher garçon !... Je ne croyais plus... Je pensais que ses manières... Pitié de la Yierge, peut-on se tromper ainsi !... Sa conduite si légère... Vraiment, je croyaisqueta raison... Elle ! une anguille ! Tu la tiendrais qu'elle te glisserait dans la main... Veux-tu m'écouter?

— Vous pouvez parler si cela vous soulage, dit-il résigné avec un geste qui signifiait : A quoi bon !

Il s'était appuyé au muret de son jardinet et sa mère, en face de lui, rigide et volontaire essaya de trouver les mots décisifs qui le convaincraient.

Fanch devait créer une famille en donnant à ses fils une mère qui les honorât. L'existence précaire des sardiniers de Penmarch dans un climat triste, parmi des tempêtes renouvelées et sur une presqu'île qui n'est guère qu'un grand récif où les hommes abondent comme les coquillages et

19G l'océan

ne comptent guère plus qu'eux, lui commandait son devoir. Si le plaisir l'emportait chez Fanch sur son honneur, alors sa mère n'avait plus qu'à quitter un foyer où depuis trois cents ans les Tremeur mouraient sans péchés.

Voilà ce que la veuve tenta d'exprimer.

Pendant cette exhortation Fanch n'avait pas cessé d'acquiescer du front, mais il n'écoutai1 guère et ses ongles gravaient des croix dans le mortier du mur.

Sur le chemin de la vieille carrière, s'en venait une petite bancale. Elle voulait marcher vite et sa jupe gonflée se balançait comme une cloche.

— Chut! voici ta cousine Maurio, avertit Julienne et elle reprit sa mine impassible.

En ces bourgs du littoral où le sol coûteux oblige à vivre dans la promiscuité des maisonnettes collées les unes aux autres, Julienne savait dissimuler ses pensées sous une hauteur indifférente. Afin de mettre en garde Fanch contre son émotion, elle reprit :

— Quelle commère, celte Mathurine ! Rentrons. Elle avait pris le bras de son fils lorsqu'ils

s'entendirent appeler :

— Oh ! la ! la ! la ! ma tante ! oh ! Fanch ! Mon petit bon Dieu! Ne vous sauvez pas! J'ai des choses à vous dire...

La Tempête marmottait entre ses dents, cli-

gnait ses petits yeux, et faisait avec ses bras les signes de détresse d'un marin en perdition. Ils durent l'attendre. Encore essoufflée et avalant ses mots, elle essaya de s'expliquer.

— Oh ! la ï la ' Si vous saviez ! Mon cher Jésus, est-ce possible?

— Ton père serait-il malade?

Elle nia frénétiquement.

— Ce n'est pas cela ! Oh ! la ! la ! C'est bien une autre affaire. Chann se marie avec « l'Ange du mal ».

— Quoi ! As-tu perdu l'esprit, se récria la veuve en observant son fils.

— Aussi vrai que je m'appelle Mathurine Maurio, je jure que les bans du mariage de Chann et de Porguer seront affichés ce soir à la mairie de Penmarch ! oh ! la ! la ! Ces deux espèces étaient faites pour s'amarrer ensemble !

A cette annonce Fanch se redressa, les poings lourds, comme s'il faisait face à l'ennemi. II n'eut pas un mot de protestation. Il regarda s'approcher une vague qui chargeait comme un escadron. Sa crête d'écume répandait en arrière d'elle comme des plumes d'autruche; elle escalada une première ligne de roches, atteignit les brisants et se divisa en mille faisceaux incandescents dans le soleil. Ces gerbes montèrent encore, puis retombèrent en pluie de diamants qui crépitèrent sur le granit.

— Rentre à la maison, mon enfant.

— Qu'as-tu, cousin ? Oh ! la ! la ! la ! Quelle figure ! Il fait peur.

D'autres vagues chargeaient avec un hourrah profond elle sol tremblait. Tremeur ne semblait pouvoir détacher ses regards des espaces tourmentés où crevaient des bulles et traînaient les écharpes déchirées des cavaleries de la mer.

— Que voit-il donc là-bas ? Est-ce le veau de mer que tu vois s'unir à la crevette? Ah ! ah !

La veuve avait saisi l'infirme et la repoussait.

Son sang impétueux, avait envahi le visage de Fanch devenu presque noir. II marcha vers son logis en pesant sur chacun de ses pas. Lorsqu'il passa devant la fenêtre, son épaule ayant heurté le volet, il le frappa d'un si formidable coup de poing que les carreaux éclatèrent.

Mathurine comprit alors sa sottise et elle implora son pardon.

— Laisse-moi ! Va-t-en, lui dit Julienne courroucée.

Le marin était entré dans la maison et il ferma brutalement la porte derrière lui.

Les femmes terrorisées écoutèrent. Dans sa frayeur, Mathurine fut prise par le hoquet.

Fanch ayant rencontré un escabeau dans la place, le projeta du pied jusque sur le foyer où il brisa la marmite de terre. Un miroir était pendu aux panneaux du lit-clos. Il se rappela qu'il

LE PILLAGE DU e KLÉBER » 199

l'avait acquis au marché de Pont-l'Abbé et que Chann s'y était mirée. Arrachant cette glace à son clou, il la jeta sur le sol et il la broya avec la conviction qu'il écrasait sous ses talons le sourire maudit de la jeune fille. II se souvint, qu'un jour, en l'absence de sa mère, Chann était entrée dans cette pièce, s'était assise sur le banc et que ses mains avaient reposé sur la huche. Il renversa le meuble. La coquine avait bu dans ce pichet. Fanch le lança à travers la chambre et il vint éclater en morceaux sur l'armoire qu'il ébrécha.

La présence de cette gueuse avait sali cet honnête logis. Tous les gestes de sa visite revenaient les uns après les autres à la mémoire du marin. Aussitôt il se ruait sur les objets frôlés par elle et, du soulier, du poing, des coudes, de l'épaule, il jetait bas, il fracassait, il éparpillait avec des grondements de fureur. Le barbare, le bigouden primitif ressuscitait chez ce marin que le ciel gris et le sol chrétien avaient adouci, civilisé. Sa dévastation réveillait en Fanch des goûts de pillage et de mépris pour les objets de l'industrie moderne. Il les frappait et les injuriait. Fou de rage, Fanch abattit même une vergue du Saint-Nonna posée dans un coin et se jeta sur un filet. D'un effort énorme, il commençait à le déchirer, quand, soudain, il le laissa retomber. Pris de remords, il grondait contre lui-même.

— Ah ! non ! non ! pas mon armement!

A cet instant la porte sur la cour fut poussée doucement. En trouvant son logis dévasté, la grande veuve s'arrêta sur le seuil, croisa les bras et serra si fort ses lèvres que mille petits plis étoilèrent sa bouche. Avec une fierté désespérée, elle toisait la scène de désolation sans qu'un muscle, de son visage ne frissonnât. Et elle pensait :

— Depuis quarante ans, depuis le jour où je suis entrée comme jeune épouse dans cette maison, je soignais ces meubles que connut mon beau-père et qu'aimaient mes grands-parents. Moi-même j'ai apporté cette armoire que voici fendue. Petite fille, j'y ai serré mon voile de première communiante et mon habit de mariage s'y trouve encore. Combien de fois ai-je ciré cette table pour qu'elle fut propre et engageante ? J'avais l'orgueil de cette salle et voici ces meubles anéantis, cassés ou estropiés, oh mon Dieu ! qu'avez-vous laissé faire?

Sans adresser la parole à son fils qui s'était à moitié tourné vers elle avec une expression coléreuse, elle étendit seulement ses mains à droite, puis à gauche, enfin au-dessus du ravage. Ensuite elle appuya sur Fanch un regard lugubre.

11 acheva de se retourner et il éclata :

— Je fais ce qui me plaît! Si vous n'êtes pas contente, tant pis !

— Oh ! mon enfant... nos pauvres meubles !

— Qu'est-ce qui commande ici, vociféra-t-il ? Je briserai tout si cela me convient.

Elle se résigna, le front haut. En cette heure tragique, elle n'était plus la mère, mais la femme qui doit se soumettre à l'homme. C'était dans Tordre et elle accepta sa nouvelle croix.

Fanch allait et venait à travers la salle, et lorsqu'un siège ou un objet se trouvait sur son passage, avec le talon, il l'envoyait sauter contre la muraille. Parfois, il épiait obliquement sa mère, puis il reprenait sa marche de fauve encagé.

Adossée à son armoire, Julienne impassible, assistait à la destruction de son mobilier. Elle n'en voulait même plus à son fils : elle le plaignait. N'était-il pas victime de la fatalité ? Tempête de cœur ou tempête de mer, personne ne saurait s'en défendre sans souffrances.

Tout à coup les lèvres minces de Julienne s'écartèrent et un sourire ambigu les arqua. Elle pensait :

— Eh bien ! oui, brise tout, si cela te soulage. C'est la rançon de ton amour malheureux. Je ne suis plus inquiète. Maintenant c'est fini entre eux, fini ! et la veuve se réjouit farouchement.

Le marin continuait de rôder dans la salle ; brusquement il s'avança jusqu'à la porte du cellier et l'ouvrit d'un coup de pied. Un gémissement répondit au dehors : Oh ! la ! la ! la l

La bancale écoutait l'oreille collée au bois ; elle avait reçu l'huis sur la poitrine et elle était tombée assise. Il sortit, l'aperçut, ne daigna pas la relever et s'éloigna.

Mathurine jetait des cris inarticulés qui ressemblaient aux glapissements à la lune d'un chien. Julienne accourut. Elle méprisa l'infirme et suivit avec crainte la course de son fils. Il remontait vers Ïal-Ifern. Fanch s'étant retourné d'un signe violent chassa sa mère. Une fois encore elle obéit et rentra dans sa demeure ruinée par les fureurs de l'amour.

Tremeur pénétra dans la grotte de Tal-Ifern. Sur les géiatines qui suintaient aux rochers, de petites moules brillantes formaient des cordons de joaillerie ; avec une volupté sauvage il écrasait ces crustacés qui palpitaient et entraient en ébullition. Pas un pouce de ces pierres goémonneuses que la vie ne recouvrit. Le littoral entier clamait l'immensité de l'existence et l'éternité de la lutte. Le marin atteignit « la croix des victimes » et s'assit à l'endroit même, où, sur le fer oxydé de l'emblème chrétien, Chann avait piétiné gaîment le souvenir d'une catastrophe. Au-dessous de Fanch, au mouvement alternatif du flux et du reflux, des algues, grandes chevelures rousses comme celle de la jeune fille, se couchaient et se déroulaient.

Un nouvel accès de rage secoua le pêcheur.

Jamais ses yeux ne verraient se répandre les cheveux de Chann. Son visage plus épanoui qu'une rose ne sourirait point à son seuil. Jamais, au retour de ses pêches ou de ses sauvetages, Fanch ne pourrait presser son corps délicieux entre ses bras. Cette jeune fille eut chanté comme un canari dans le grave logis. C'était une existence renouvelée ! Ses vêtements brodés eussent apporté la joie dans la maison hantée par les habits funèbres de sa mère. Or, tout espoir s'était évanoui. L'avenir se présentait aussi gris que le passé. Ah ! Fanch pourrait bien se dévouer, s'user en efforts surhumains, rien de doux, de tendre ne l'attendrait à ses retours de bataille.

... Avec les heures, la mer s'était retirée du rivage. Les algues séchées s'étaient flétries. Tout s'apaise, les ouragans de l'océan et les colères humaines.

Sur la pointe de Saint-Gwennolé, ce radeau de pierre stérile, les femmes accomplissaient leurs humbles travaux ménagers. Au loin, les enfants de l'école épelaient l'alphabet et leur clameur mélancolique rappelait à leurs parents, qu'euxmêmes, trente années auparavant, avaient ainsi balbutié les syllabes. Des mendiants aux galoches fêlées rôdaient sur la grève en quête de nourriture. Les cloches de Plomeur et de Saint-Jean- Trolimon sonnèrent tout à la fois un glas et un baptême. Un mousse s'essayait dans l'anse de

20 i l'océan

Porz-Carn à souffler dans une trompette. Les paquebots ténébreux s'entrecroisaient à l'horizon sous le crêpe de leurs fumées et ils ne s'arrêteraient de naviguer que pour être dépecés comme ferraille au fond d'un port. Sur la dune quelques pêcheurs appliqués réparaient leurs filets, que demain des avaries nouvelles lacéreraient. Des petits enfants essayaient leurs premiers pas guidés par des grands-péres qui achevaient leurs derniers pas. Dans sa chaumière tournée vers la plaine des paysans, Maurio, le long-courrier paralytique, abandonné par sa fille, chantonnait plaintivement une complainte de mer afin de se rappeler sa jeunesse.

Maintenant Fanch accoudé pleurait, et les acres gouttes tombaient une à une sur son visage dur comme le granit. Au dessous de lui, l'océan qui n'avait jamais connu le repos cherchait en vain son équilibre et larmoyait sur les roches.

Depuis un mois la petite sardine de mai et les maquereaux donnaient avec une abondance joyeuse et les filets tournants ramenaient chaque jour leurs dix mille poissons.

Ce matin du lundi, le garde-pèche et le syndic, coiffés de leurs casquettes à ancre, apparurent sur la cale et annoncèrent aux pêcheurs que, dorénavant, ils devraient utiliser seulement les filets étroits pour mailler la sardine.

— Cinq cents francs d'amende et la confiscation, voilà ce qui attend les délinquants, proclamèrent-ils.

Une clameur de réprobation courut le long de la digue et gagna les barques.

— Que le diable emporte leurs règlements ! On gagnait ses trente francs par semaine, il va falloir misérer ! Les chiens !

20G l'océan

— Dites donc, s'en vint dire Tabari-l'Aviron, aux fonctionnaires, nous ne touchons pas d'appointements comme vous pour ennuyer les travailleurs ! Rentrez dans vos bureaux.

— Est-ce toi qui paiera mes pommes de terre et mon loyer, cria Nez-Cassé dans les oreilles du garde-poche ?

L'Ange du mal marcha vers les employés de la marine, le mullle avancé et les poings sur les hanches.

— Ne vous fâchez pas! Soyez raisonnables, M. Porguer, se récrièrent-ils. Vous savez bien qu'à partir de trois milles au large, les engins de toute espèce sont autorisés.

— Ah ! navigateurs sur rond-du-cuir, ne vous moquez pas du pauvre monde ! Ignorez-vous que la sardine suit la côte, répartit Drezen,

— Jetons-les à l'eau ! On verra bien s'ils se mailleront dans nos petits fdets, proposa Louronec.

— Ils ont annoncé cinq cents francs d'amende! A ce prix-là, il faut envoyer le syndic aux congres, déclara l'Ange-du-mal.

— Entendu ! Ensuite on péchera à sa guise. Les matelots de Porguer, sacripants et ivrognes.

marchèrent contre les fonctionnaires angoissés. Les sardiniers debout sur les bancs de leurs bateaux encourageaient les révoltés :

— Empoignez-les ! Allez-y !

Les talons du syndic touchaient le bord de la jetée quand un piano mécanique posé sur une charrette à bras, apparut sur le quai. Son propriétaire, un aubergiste, venait de le retirer de son hangar près du poste de la douane et, pour s'assurer de sa sonorité, il l'avait mis en marche. La boîte à musique dévidait la valse du « Beau Danube bleu ». L'Ange-du-mal et ses hommes, étonnés, s'étaient retournés. Le piano avec de féroces coups de tvmpanon destinés à marquer les reprises, jouait sa danse.

Autour de la voiturette traînée par de grosses servantes aux croupes élargies par leurs vertugadins, quelques mousses s'étaient pris par la taille et tournaient. Un matelot de l'état valsait seul, les bras croisés et les paupières closes. Devant une usine, les friteuses s'ébranlèrent et leurs sabots marquèrent la mesure. Des bigoudènes à l'entrée de leurs logis balançaient leurs petites têtes mitrées. Sept pêcheurs s'en venaient de la falaise, en monôme : chaque homme portait sur la tète une partie d'un grand filet. Egayés, ils se prirent à sauter, tout en avançant, et leur groupe rappela une tarasque à quatorze jambes.

L'aubergiste ravi, remontait sa mécanique impétueuse et clamait :

— Ce soir, bal chez moi ! Et Gwin-ardent, qu'on se le répète !

Les pêcheurs dans leurs embarcations se ba-

lançaient comme des ours et le bruit de leurs sabots sur leurs planchers formait un roulement qu'on pouvait entendre de Tal-Ifern à Notre-Dame de la Joie.

La valse criarde avait agi sur cette population mélomane chez laquelle le souvenir des rythmes ancestraux retentissait encore dans les cerveaux.

L'Ange-du-mal et ses compagnons tournèrent une ronde autour du syndic et du garde ; enfin, ils les renvoyèrent avec des moqueries.

Assis sur le bordage du Saint-Sonna Fanch émiettaitdans un cuvier les tourteaux destinés à l'appât du poisson. Seul de son équipage il n'avait pas chanté et dansé. 11 travaillait le dos tourné à Sainl-Gwennolé. Un instant il avait considéré les filles en corselets qui tournovaient autour de la boîte à musique et il s'était rappelé que depuis trois mois Chann était mariée à Porguer.

— Sommes-nous parés, demanda-t-il à ses matelots. Oui ! Eh bien, amenez l'ancre î

Après avoir élongé les barques mouillées dans le port, le Saint-Sunna s'ébroua aux lames du large. Ses voilures d'outremer avaient été arborées sur leurs vergues comme des bannières et l'embarcation suivit une fois de plus la procession qui défilait entre les paroisses de Penmarch et d'Audierne.

A bord, un nouveau mousse avait remplacé

Pierre Maurio réambarqué avec son ancien patron Porguer.

— Peuh ! avait déclaré Nez-Cassé à l'annonce du départ de l'enfant, les coups lui manquaient chez nous, tonton Fanch ! Les ânes rétifs aiment mieux le fouet que le sucre.

La barre sous l'aisselle, Tremeur ne répondait guère aux interrogations de ses camarades. Depuis plusieurs semaines il paraissait chercher à découvrir sur l'océan quelque chose qui le fuyait. Sous sa direction téméraire, le Saint- Nonna courut sur l'écume des récifs du Baragueub-Raz, vira autour du Karek-ar-gazek aux mille dents et osa côtoyer laBasse-spinec. Tabari et ses camarades tenaient leur patron pour un Dieu marin que la mer n'oserait trahir et ils chiquaient, béats, en regardant le ciel.

Six fois le filet azuré fut posé dans la mer comme une muraille et six fois Fanch dispensa les graines blanches de la rogue d'un geste de paysanne offrant leur provende à ses volailles. Ses camarades retiraient ensuite les sardines prises au collet.

Comme la brise fraîchissait et que, sur l'Océan, les troupeaux de moutons apparaissaient à la crête des flots, Tremeur vira de bord et mit le cap sur l'île Conq. Devant lui deux barques luttaient de vitesse et, bientôt, il reconnut, debout à leurs gouvernails, la silhouette grêle

de Louronec et la stature trapue de Jean Porguer.

Lorsqu'il considérait son heureux rival, le cœur de Fanch se serrait, mais il n'en voulait pas à « l'Ange-du-mal » . En homme de mer, il acceptait la fatalité. Sansdoute Chann lui avait préféré Porguer parce que celui-ci savait danser, plaisanter et peut-être se faire redouter. Jamais aucun des Tremeur n'avait su raconter aux femmes les histoires qui les égaient ou les troublent. Fanch s'était contenté d'aimer la fille du gardien Lesourn et de le lui avouer. N'est-ce pas ainsi qu'un honnête garçon doit parvenir au cœur d'une brave fille ?

Tremeur passa le revers de sa main sur ses paupières, comme' pour s'éclaircir la vue ; puis le nez et le menton froncés, il s'apprêta à franchir la passe de Saint-Gwennolé.

A une encablure devant lui, le Demain f aurai mieux de Porguer rejoignit le Josuè de Louronec au moment d'entrer dans la barre.

— Holà ! sont-ils fous, s'exclama Tabari, à moitié couché sur un banc en pointant sa jambe de bois dans la direction des embarcations.

— S'ils veulent passer ensemble, gare la chavirade, fit Xez-Cassé intéressé.

Le vent emportait les imprécations de Porguer:

— Louronec! Morob! (i) tu veux me noyer!

(1) Puce de mer.

LE PIANO-UÉCANIQUE 211

Prends garde à toi ! Bonhomme de farine, je t'enverrai aux sardines comme un tourteau.

— Bêle toujours, Ange-du-mal, en attendant j'arriverai le premier devant les acheteurs et j'obtiendrai le bon prix, reprit le boulanger insolent et ses matelots criaient :

— Oh ! oh ! Demain vous aurez mieux camarades. ^

Dans le bateau de Porguer, ses hommes chevelus, noirauds et sales, dressaient des couteaux et des gaffes.

— Méchante affaire, tonton Fanch, prononça le paisible Drezen en brossant du coude son chandail maculé d'écaillés argentines. Tremeuracquiesçait d'un signe, lorsque son cou se raidit. Il venait d'apercevoir sur le môle, parmi des commères larges comme des bourdons de cathédrale, Chann ! Etait-ce Chann ? D'un geste instinctif, il repassa encore sa paume sur ses yeux. Quel changement ! Aucune cocarde ne frétillait à l'oreille de la jeune femme. Des sabots avaient remplacé ses pantoufles rouges. Sa jupe d'un bleu fané cachait ses chevilles. Un corsage de velours noir l'endeuillait. Poussée par ses voisines, elle s'éloignait avec la démarche d'un pigeon à qui l'on a coupé les ailes. Chann- Rouz était morte et Fanch voyait Mme Porguer.

Avec des plaintes de courlis, les voiles du

Saint-Nonna descendirent sur leurs poulies. La barque glissa vers l'escalier.

— Prends la barre, Tabari !

L'estropié remplaça Fanch qui se dressa contre son mât de misaine.

Une poussée de la foule avait ramené Chann sur la première marche. Oh ! oui ! quel changement 1 Etait-ce là ce visage vermeil toujours animé par l'impertinence ? Et ses yeux bridés, jadis deux amandes d'or, en quoi ressemblaientils à ces prunelles ternies qui ne regardaient plus rien. Et qu'étaient devenus ses cheveux qui brillaient comme des rubans de feu sur son front? La grosse coiffe paysanne posée sur les sourcils les cachait. Une double ride descendait de son petit nez et rendait sa bouche morose.

Une marchande de poisson parlait à l'oreille de Chann ; elle lui répondit d'un signe lassé.

— Trois mois f En trois mois de mariage, songea Tremeur!

Il ne put ni la plaindre, ni la haïr.

Porguer avait accosté. Il sauta maladroitement et, manquant la marche, il tomba sur le degré inondé. Mécontent, il tendit avec une injure ses paniers remplis de poisson à sa femme. Comme elle ne les saisissait pas assez vite, il la rudoya et maugréa :

— Porte ça et trotte !

LE PIANO-MÉCANIQUB 213

— Hou ! Hou ! fit Nez-Cassé, l'amour est déjà parti. Buvons donc!

Son patron ne parut pas entendre et remonta à son tour la cale.

Devant les gérants des usines, Catell promenait la corbeille de jonc verni qui n'avait jamais contenu de sardines, mais qui lui donnait une contenance. Elle allait et venait, posant ses pieds chaussés de chevreau avec des précautions de chatte pour éviter les flaques d'eau sale. A l'arrivée de Tremeur qui s'avançait les mains aux poches de son vêtement de coutil bleu, elle le considéra avec douceur. Elle eut voulu l'aborder. Il affectait de ne pas ia remarquer ; au moins, elle le crut. Alors, désolée et sans prendre aucun souci de sa toilette, elle regagna l'aubergeboulangerie de ses parents. Au bord de son panier, un gamin posa un poisson écrasé dont la queue sautait grotesquement à chacune de ses maladroites enjambées. Quelques mousses suivirent la longue demoiselle penchée sur ses regrets. Ils bossaient du dos et roulaient des yeux hagards afin de l'imiter.

... A neuf heures du soir, au tendre crépuscule de mai, sous un firmament de la nuance d'une prairie printanière, la tête basse et les bras serrés derrière le dos, Fanch suivait la grève de Notre-Dame de la Joie. La mer était devenue une liqueur orangée ; elle poussait des

vagues onctueuses qui semblaient s'étendre sur le sable afin de dormir, mais le ressac agitait aussitôt la vague lassée, la ramenait et la relançait.

S' étant longtemps promené, Fanch suivit les quais de Saint-Gwennoléet s'accouda au parapet. Les mains sur les yeux, il écoutait des voix intérieures ; puis il repartit, plus las, moins apaisé.

Douarun venait d'allumer ses lampes et il avait disposé devant sa devanture quelques chaises et des tables. L'aubergiste aperçut Fanch qui rôdait, désœuvré. 11 l'appela et le marin accepta de s'asseoir devant une topette de rhum. Il était à l'une de ces heures où toute volonté s'abolit chez les plus volontaires.

Après quelques instants de bavardage, Douarun fut appelé par un équipage. Six hommes cognaient le comptoir ou donnaient du sabot sur le plancher avec l'audace des pêcheurs heureux en mer. Par une porte ouvrant sur la cour obscure, Fanch pouvait distinguer Louronec et ses matelots occupés à remiser leurs avirons. Une lanterne de corne éclairait la face de ce patron sardinier qui travaillait l'océan avec la même obstination que, jadis, son pétrin. Pour son courage Tremeur l'estimait mais il le savait marin imprudent, par ignorance. Les menaces de Porguer contre cet homme lui revinrent à la mémoire. Il but une gorgée, reposa son verre, Ht basculer son dossier jusqu'à la muraille et demeura les

jambes pendantes, les bras tombés. 11 n'apercevait plus son propre avenir que comme un crépuscule éternel. A sa gauche, la blanche maisonabri de La maman Poydenot frappa son regard: son cœur ne vibra pas. Il se sentait mou et lâche.

— Ah ! soupira-t-il avec force !

Son interjection attira l'attention d'un groupe de buveurs.

Gêné par leur curiosité, il remit sa chaise sur ses pieds et croisa les bras. Les buveurs rassasiés s'éloignèrent. Au loin, dans la salle vide d'une friterie, un joueur de bombarde trompait sa mélancolie en soufïlant dans son grêle flûtiau des « ridées» ou des « jabadaos ». Fanch gronda sourdement. Ces airs de danse l'irritaient.

Malgré l'heure tardive, des barques en ombres chinoises glissaient dans le port devenu un bassin d'émaux en fusion. La brise poussait des petits tourbillons de poussière sur le dallage violet des quais.

— Monsieur Fanch, ne craignez-vous pas le froid, ici, demanda Catell ?

Avec une patience de chatte au guet, elle s'était glissée, peu à peu, après mille hésitations, du seuil de la boulangerie jusqu'au pêcheur. Le visage crispé par un sourire partiel de la joue droite et humblement courbée devant Fanch assis, elle attendit sa réponse.

« Qu'elle est sotte ! pensa Fanch. »

— Un vieux matelot, dit-il enfin sans aménité, n'est pas une demoiselle fragile.

— Oh ! vieux ? vieux ? protesta la jeune fille. Elle cherchait de toute son énergie à entretenir la conversation et elle redoutait d'être obligée de rentrer après un bonsoir banal.

— Il y en a qui vieillissent avant l'âge, mademoiselle Catell.

— Vous serez le dernier de ceux-là... le dernier à vieillir... certainement... bien que... qui ne se fait pas de la misère?... certainement... vous ne devriez pas... enfin ça ne se commande pas... bien sûr !

Elle s'arrêta, désolée de sa niaiserie et elle remontait, l'une après l'autre, ses épaules, ne sachant comment exprimer convenablement à Fanch qu'il avait tort de se chagriner pour une gueuse.

— Quelle pauvre créature, se répétait le marin et il la voyait tordre son cou comme pour en extraire les idées qui n'en sortaient point.

Surprise par l'absence de sa fille, Mme Douarun quitta son comptoir. Son nez, puis son œil dépassa peu à peu le châssis de la porte et elle espionna les jeunes gens. Elle vint au secours de Catell avec sa coutumière maladresse.

— Tiens ! vous voilà, monsieur Tremeur ! Eh bien ! vous savez, il y a tout de même une jus-

LE PÎANO-MÉCANIQUE 217

tice en ce monde? La Lesourn a trouvé son maître. C'est à rire de raconter des choses pareilles ! Ils se sont mariés parce que Porguer fatigué de ses grimaces l'avait battue. Le jour de son mariage, à ce qu'on raconte, comme elle hésitait devant le maire, Porguer l'a pincée jusqu'au sang et lui a dit :

— Voyons ! parle plus haut !

La semaine ne s'était pas écoulée qu'il lui retirait ses rubans et ses broderies et l'habillait à sa fantaisie. Enfin, à chaque retour de pêche, il lui donne sa rogue, comme il dit! Et pan! Et pan ! Et ra ta pan ! En un mois il l'a rendue la plus douce et la plus attentionnée des épouses. Quel farceur que Porguer ! Un malin 1 Ah ! il connaît les femmes et...

— Voudriez-vous trouver pour votre fille un homme de son espèce, interrompit le pêcheur presque furieux?

— Cher monsieur Tremeur ! se récrièrent Catell et sa mère qui prirent conscience de leur absurdité.

Le silence pesait sur eux, scandé par la plainte de l'océan qui cherchait vainement son lit. Le paysan employé à l'usine pleurait toujours dans sa bombarde les airs qui évoquaient son enfance sauvage aux monts d'Arrhée.

Dans l'ombre, une main se glissa timide et lente jusqu'au poing carré du pêcheur posé sur

la table et des lèvres émues chuchotèrent à son oreille :

— C'est parce que... oui, justement... c'est parce que vous n'êtes pasPorguer, vous, que j'ai tant de plaisir quand vous venez... justement.

Fanch ouvrit son poing et Catelly engloutit ses doigts.

Mme Douarun affectait de regarder par le vitrage l'intérieur de sa maison où, seule, la tète blafarde de son mari endormi, dépassait le comptoir. Par intermittences, le phare d'Eckmiihl frappait au visage les jeunes gens. Quand un chant nasillard de friteuses au travail emplissait l'espace, Tremeur baissait la tête et soupirait.

— Fanch! oh! Fanch, murmurait Catell extasiée et elle gardait une posture fatigante afin de ne pas retirer ses doigts de la précieuse étreinte.

Un déferlement mélancolique de la mer toujours instable avait couvert sa voix.

Depuis deux jours Le Josuè, la barque décorée à sa proue d'un soleil auquel un bonhomme à tignasse jaune semblait faire la leçon avec un index démesuré, n'était pas rentré au port. Marie- Cintlie, la femme à Louronec, une commère à profil vorace grimpée sur de longues jambes, stationnait sur la cale, remontait ensuite vers Poul- Triel, s'avançait jusqu'à l'anse du Viben et interrogeait les pécheurs.

Fanch, pas plus que les autres patrons, n'avait aperçu Le Josuè.

Sans doute, Louronec aura voulu vendre son poisson un meilleur prix à Audierne, expliqua-t-il, et peut-être, dans son contentement, s'est-il laissé entraîner dans les débits? Vingt-quatre heures d'ivresse, en somme, c'est raisonnable. Tabari et :\ez-Cassé consolaient Marie-Cinlhe : ils lui racon-

taient qu'il leur était arrivé de rester une semaine en bordée à Douarnenez.

Depuis un mois l'océan offrait l'image d'une soie moirée sous le ciel de juillet et Marie-Cinthe ne pouvait croire à un malheur.

Louronec et ses camarades, âpres au gain, aimaient aussi les douceurs de la vie. Le bruit s'accrédita déplus en plus dans Saint-Gwennolé, d'une beuverie énorme de l'équipage du Josué. Dans quel havre ces pécheurs cachaient-ils leurs débordements, voilà ce qu'on ignorait?

Le quatrième jour de leur absence, les cinq épouses ou parentes des matelots deLouronec conduites par Marie-Cinthe, anxieuses, explorèrent la côte. L'une d'elles, une naine surnommée : le bénitier, parce que sa mâchoire inférieure avançait comme une vasque, plus impatiente que ses compagnes trottait en avant-garde. Elle fouillait les creux des roches et poussait même du pied les goémons qui formaient un collier d'or à la limite de la marée.

Etant arrivée à Pen-ar- Vouez, de l'autre côté de la pointe de la Torche, la naine ramassa, mêlé à du varech, un sac à pain, gonflé par un ehanteau trempé.

Aussitôt, elle poussa un cri horrible : puis elle cogna son crâne de toute la force de ses poings et piétina le sac comme pour en anéantir le témoignage.

A Marie-Cinthe qui était accourue la première sur ses jambes d'araignée, elle gémit :

— Je viens de trou... de trou... je viens de trouver le sac à pain de mon fils !

Les autres bigoudènes entendirent et elles se laissèrent tomber la face dans le sable et, comme frappées de convulsions, elles remuaient leurs membres sans prononcer une parole. Seule, Marie-Cinthe gardait encore son sang-froid ; elle tàtait et retournait le sac comme pour lui demander une explication.

— Il arrive qu'un objet s'échappe d'une barque et que le flux le renvoie au rivage, assura-t-elle. Vraiment « le bénitier » nous décourage bien à tort.

Ces paroles énergiques ranimèrent un peu les femmes. Elles se relevèrent, s'ébrouèrent afin de chasser de leurs jupes le sable et laissant la naine pleurer sur le morceau de pain d'orge gonflé d'eau, elles continuèrent leur exploration. L'immense palue habitée par les milliers de pétrels et de pluviers s'étendait à leur droite; la baie d'Audierne, d'un azur vibrant, s'écartait à leur gauche. Sur la plage de quarante kilomètres en demi-cercle, rien ne s'apercevait. Le déferlement sur une telle surface s'abattait successivement avec une rumeur d'orage. Plusieurs fois Marie- Cinthe crut apercevoir des épaves, mais quand elle y courait, l'épave s'envolait et elle recon-

naissait des pies-de-mer ou des gots. Heureuse de s'être trompée, elle ricanait avec le son de deux planches entrechoquées.

A la hauteur du calvaire de Tronoen, quelques points noirs et blancs ne s'envolèrent pourtant pas quand elle leur montra le poing. S'élant approchées, les bigoudènes reconnurent un sabot et une casquette, celle de Louronec. Cette fois, elles coururent rejoindre en pleurant la naine qui, dans son égarement, avait rempli sa bouche du pain trempé par l'eau de mer. Elles l'entourèrent et elles se lamentèrent dans les bras les unes des autres. Aucun doute n'était possible, Le Josué avait naufragé. Alors, rebroussant leurs jupes sur leurs coiffes, courbées par leur désespoir et devenues semblables à six catafalques, elles rentrèrent dans le faubourg en annonçant à pleine voix leur malheur. Sur les seuils, les bras se levaient et des mères comme effrayées, rentraient précipitamment leurs petits enfants.

Ce soir-là, après le retour au port du Demain /aurai mieux, le mousse Pierre Maurio rentra coucher chez son grand-père, le chinois. Lorsqu'il arriva devant la chaumière il hésita et s'assit au bord de la carrière. Mathurine occupée de son ménage, l'ayant aperçu, le héla. Il lui obéit comme à regret. Morne, il salua d'un geste bref le vieillard prisonnier dans son fauteuil de bois et ue daigna pas l'entretenir comme à son

habitude. Comme Maurio lui reprochait sa maussatlerie, il alla cacher sa tête dans les rideaux de son lit.

— Pauvre linot, grondait l'octogénaire, te voilà bien satisfait d'avoir quitté ce bon Fanch pour retourner chez ton butor de Porguer. Voyez-moi le beau museau que tu nous fais ! Qu'as-tu ? Parle ?

— Oh ! la ! la ! Pierre a dû recevoir des coups, s'écria la Tempête en passant du cellier dans la salle avec un chou qu'elle brandissait par son trognon comme une massue. Tenez ! voyez plutôt, père, la veste de votre petit-fils est déchirée ! « l'Ange du mal » a secoué ce garçon comme une châtaigne clans la poêle. Oh ! la ! la !

— Tant mieux! Kt le vieillard, Pierre mérite son sort. Il y a moins de bon sens dans cet enfant que dans un poisson. Tenez ! Voyez comme il se cache dans l'édredon ! Le cancre se croit sous les roches !

Du mousse dégingandé on n'apercevait plus que les cheveux coupés à l'écuelle au-dessus de la nuque roussotée et le dos presque voilé par l'indienne du lit.

— Oh ! mais ! Il va tout me chiffonner !oh ! la ! la ! la !

Mathurine attrapa Pierre par la toile de son costume et tira si vaillamment qu'il dut aller s'asseoir sur un banc, pâle et inquiet. Dehors,

chaque fois qu'un passant raclait ses sabots sur la pierraille de la carrière, il sursautait.

— A la fin, parleras-tu, tête de pioche? Es-tu malade ? Si ton patron te cogne, eh bien ! débarque !

L'enfant niait du geste. 11 ne put manger sa cotriade et sa cuiller tremblait dans sa main fiévreuse. Souvent il appuyait son front contre le meuble ciré afin d'en obtenir de la fraîcheur. Les bruits de Saint-Gwennolé le faisaient toujours bondir. Il se coucha. Bientôt le sommeil plana dans la salle tricolore où le vieux marin de Crimée, d'Italie et du Mexique reposait sa tête cireuse sur un traversin rouge.

Vers le milieu de la nuit, Mathurine s'éveilla dans la petite pièce voisine :

— Oh ' mon petit bon Dieu ! la ! la ! j'avais oublié de remonter les poids ! l'horloge est arrêtée ! On ne l'entend plus ! La voilà morte. Quel malheur !

Elle accourut et elle répétait :

— Misère de misère ! oh ! la ! la ! la ! Elle est morte ! Oh ! quel malheur !

Le mousse entendit les derniers mots. Il n'avait plus sa conscience. 11 cria :

— Oui ! quel malheur ! quel malheur ! Pitié pour eux, patron ! pitié ! Je ne veux pas ! Non, je ne veux pas.

L'enfant se débattait avec son édredon ; il le

repoussait, puis il le serrait contre sa poitrine.

Mathurine considérait, épouvantée, le délire de son neveu. Le vieillard demanda la raison de ce tapage. Sa tille repoussa les panneaux du lit afin que le paralytique put apercevoir son petitfils.

— C'est la fièvre ! que dit-il ?

— Il croit qu'il naufrage, petit père !

— Tais-toi ! Ecoute !

Agenouillé sur ses draps, Pierre nouait ses mains avec une telle force que les articulations craquaient. Les yeux effroyablement ouverts, il vociférait :

— Allez-vous en ! Ne restez pas là, Louronec. Vous voyez bien ! Sauvez-vous ! Non ! je ne veux pas ! Il ne faut pas les noyer, patron. Oh ! je ne veux pas voir ! Non ! Non !

Le mousse jeta un hurlement et enfouit sa face dans le traversin.

— Hein! Quel mauvais rêve, petit père! oh! la ! la !

— Non, ce n'est pas un rêve, fit le vieillard. Mets ton manteau, Mathurine, et cours à Penmarch chercher un prêtre. Il faut qu'il confesse celuilà, termina-t-il sévèrement, la main étendue sur Pierre.

« La tempête » partit dans la nuit, une lanterne au poing. Elle roulait et tanguait si fort que la

22G l'océan

lumière semblait adresser des signaux au firmament, à la presqu'île et à la mer.

Le paralytique et l'enfant demeurèrent seuls, dans la salle obscure. Dans son affolement, Mathurine avait oublié d'allumer une lampe. Le mousse grinçait des dents dans l'ombre ; parfois il avait des secousses de tout le corps qui ébranlaient la cloison de bois.

— Pierre! mon garçon, Pierre, viens ici, appelait son grand-père.

Comme son petit-fils ne lui répondait pas, le paralytique se crut assez habile pour se laisser glisser de sa couche et se traîner sur les poignets jusqu'au lit de l'enfant. Il tomba sur le flanc.

— Me voilà échoué, gronda- t-il.

Quand Mathurine et le prêtre entrèrent, ils trouvèrent sur le sol de galets, le vieillard contusionné, et ils le relevèrent.

Maurio répondit aux apitoiements de l'abbé :

— 11 ne s'agit pas de mon corps, cette nuit ! Examinez donc l'âme de ce garçon, monsieur Lestouran. Je la crois dans l'état de mes jambes.

L'abbé, un grand homme, fils d'un charpentier de marine et construit lui-même comme un solide vaisseau, s'approcha de l'enfant, l'appuya d'autorité contre le châlit, et le questionna d'un ton bonhomme :

— Eh ! camarade ! Sommes-nous réveillés ? Parle-nous donc un peu de cet abordage ? Qu'est

devenu Louronec et son équipage ? Ton patron, je le crois, gardait rancune au boulanger ! Racontenous cela?

La terreur et la stupéfaction se combattaient en Pierre. L'abbé Lestouran tenait la lanterne rapprochée du visage de son pénitent qui cillait nerveusement.

— Conduis-toi en brave enfant, l'encourageait le prêtre. Parle ! Tu n'es pas coupable, toi ?

— Oh ! non, monsieur Lestouran.

— Ah ! tu me reconnais ! Bon ! prends confiance. J'écoute.

L'enfant ouvrit et ferma plusieurs fois les lèvres ; il n'en sortait aucun son, quelque effort qu'il parût faire afin de parler.

Une crise de sanglots l'abattit, ployé en deux. L'abbé le releva :

— Bien ! Bien ! pleure ton saoul. Cela te détend, mon bonhomme. Nous attendrons... Ah! maintenant! es-tu prêt? Il faut en finir. Tu affirmais donc à ton grand-père que Louronec...

Le prêtre empêchait le mousse de s'enfouir sous les couvertures. Le menton dans le col de sa chemise et les pouces sur les yeux, Pierre s'expliqua sourdement :

— Mardi dernier, en nous rendant à notre lieu de pêche habituel, à deux milles de Saint- Vio, Porguer nous dit :

— Si nous trouvons encore Louronec dans nos

228 l'océas

eaux, je lui règle son compte. Voilà deux ans que le boulanger nous espionne et jette ses Klels sur nos sardines. Ils ont voulu nous faire chavirer dans la passe, il faut en finir avec eux ! Etes-vous de cet avis ?

— Oui ! Oui ! répondirent mes compagnons. Moi, je ne comptais pas comme mousse et...

— Je veux toute la vérité, Pierre, interrompit le prêtre.

Après quelques hoquets, l'enfant avoua ;

— J'ai dit comme les autres, monsieur Lestouran.

— A la bonne heure ! sois franc, mon gaillard, continue.

— Voici que nous trouvons à notre endroit de la veille, le Josué ses filets dehors. Notre arrivée ne troubla pas Louronec. Il nous hêle comme ça : « Eh ! camarades, il reste de la place à côté ». A cette bravade, mon patron empoigne une barre de rechange, nous commande d'accoster le Josué e\ crie :

— Je veux tuer le boulanger.

Nousconnaissions Porguer et nous savions qu'il

l'aurait fait comme il l'annonçait. A ce moment ceux du Josué sortirent leur filet. Mille sardines au moins s'étaient maillées et ils nous plaisantèrent :

— Merci, les frères. Vous aimez les bons coins à ce que nous voyons.

Cette fois mes camarades devinrent aussi furieux que Porguer et quand celui-ci nous proposa de couper en deux ces canailles, ils étaient tous contents. Notre barque vira de bord. Louronec et les siens nous croyaient partis quand nous revînmes sur eux avec de la toile à faire craquer nos mats.

Notre patron savait que le boulanger avait acheté d'occasion un bateau de dix ans qui souffrait des bordages et prenait l'eau par la quille. Le Demain f aurai mieux construit l'an dernier et plus long de six pieds ne craignait rien. Porguer barra de façon à prendre le Josué juste par le travers. Louronec et ses hommes ne pouvaient pas avancer d'une brasse parce qu'ils avaient cargué leurs voiles et ils nous virent arriver en vitesse. Ils comprirent leur sort. Moi aussi, car je criai :

— Allez-vous en ! Aux avirons ! Nagez ! oh ! Patron ! Epargnez-les !

— Minute! mon garçon, intervint l'abbé, estce exact ? Je veux la vérité, rien que la vérité, ou sinon !...

Après un affreux soupir et quelques larmes, le mousse continua :

— Je pensais cela, monsieur Lestouran ! oh ! je vous assure que je le pensais, mais je n'osais pas le dire à cause de Porguer.

Quand les matelots de Louronec comprirent

notre intention, furieux, ils nous insultèrent : Chiens de mer ! Corsaires ! Brigands ! Enfin, avec leurs rames ils nagèrent et ils essayaient de nous présenter leur avant, quand notre proue fit éclater leur bordage ! oh ! mon Dieu ! ça craqua comme du fagot. La secousse nous renversa dans le fond de notre barque. Seul, notre patron avait conservé son équilibre. 11 appuya une gaffe sur le Josué fendu et il nous dégagea. Ensuite ! Oh ! je ne peux plus !

— Courage, mon cher ami ! N'oublie rien ! le bon Dieu t'en tiendra compte, fit l'abbé en caressant le front de l'enfant qui reprit avec des sanglots :

— Louronec et ses matelots, débout sur leur barque s'enfonçaient et nous appelaient :

— Revenez si vous êtes des chrétiens ! Sauveznous ! Par vos mères ne nous laissez pas périr ! Au nom de vos petits enfants, à l'aide ! à l'aide ! bonnes gens !

Moi j'étais allé me cacher la tète sous la chambre d'avant. Je sus que le Josué coulait par les cris de son équipage.

— Misérables ! Assassins ! Maudits !

Je ne pouvais pas ne pas les entendre. J'avais beau me fourrer la tête sous la misaine de rechange ou parmi les paniers, leurs appels m'arrivaient encore. Ensuite ils crièrent moins forts ! Ils n'étaient plus en nombre... Oh ! mon Dieu! En-

suite, il ne devait plus rester à surnager que Louronec, car je reconnus sa voix... vous savez bien, sa voix de canard :

— Porguer lu diras à Marie-Cinthe que... Une vague dut lui passer sur la tète ; il n'acheva

pas. Moi, je pleurais. Notre patron me prit à la gorge et me montra aux matelots en disant :

— Il n'y a que ce « chinchard » qui puisse parler. Jurons qu'on le noiera comme un chat, s'il bavarde? L'un après l'autre ils me prirent par les oreilles et ils m'assurèrent que si je bavardais, un paquet de mer m'enlèverait, par hasard ! Ensuite, ils feraient la déclaration au syndic et pas de danger qu'on s'occupe de moi.

Voilà pourquoi, depuis quatre jours, je rentre les mots dans ma gorge, monsieur Leslouran.

Le prêtre abandonna le mousse qui se renversa en pleurant. Dans son lit, le vieux Maurio grondait :

— Des Bretons ! des pêcheurs de chez nous ont commis ce crime? Ah ! mon Fanch, pourquoi ne te trouvais-tu pas là ! Tu aurais sauvé Louronec et ses hommes ! Porguer, un Français ? Ses matelots, des Français ? Non ! non ! Des charognes, je vous dis, des charognes qui saliraient un cimetière. Il faudra qu'on s'en souvienne !

Mathurine exaltée fuyait de la salle au cellier où elle faisait tomber les bouteilles avec les bords agités de sa jupe.

Dehors, l'impassible rayonnement du phare d'Eckmuhl éclairait la mer et la presqu'île. Vers le port la tambourinade des sabots sur le ciment annonça le départ matinal pour la pèche quotidienne. Les maisons des bateaux flambaient. Trois heures sonnèrent à Penmarch. Un appel rauque retentit devant la carrière :

— Eho ! Pierre, faudra-t-il aller te chercher, fainéant ?

Le mousse se coula sous les couvertures et il implorait :

— Défendez-moi !

— Te lèveras-tu, petit lâche ! oh ! Pierre ! je vais te sortir du lit.

— Défendez-moi ! Défendez-moi !

L'huis cria sur ses ais de chêne et Porguer, un fanal au bout d'un bâton, se précipita la tête en avant. 11 rageait et son cou de bœuf faisait de gros bourrelets autour de son tricot serré.

A l'aspect, inattendu à cette heure, du prêtre devant la couche de son mousse, de Mathurine levée et du vieillard farouche, il comprit, tourna sur lui-même et quitta la salle tricolore parmi les apostrophes vengeresses de Maurio :

— .Assassin ! ta tète sera coupée ! Va te livrer, misérable requin.

« L'Ange-du-mal » descendit en courant la cale et prévint ses hommes. Ils embarquèrent et ils viraient à l'île Conq quand les premières vo-

ciférations de la colère populaire retentirent contre eux.

... L'après-midi de ce jour, les friteuses réunies aux femmes des victimes de Porguer vinrent insulter Chann-Rouz à sa maison et, dans leur déraison, elles lui annonçaient que les gendarmes l'arrêteraient comme complice de son mari.

A travers Penmarch, la nouvelle de ce crime maritime, unique dans l'histoire des bigoudens. excitait la fureur des sardiniers. Tous, ils étaient de ces hommes qui se jettent à la mer aussitôt que leur ennemi le plus détesté tombe par accident, le sauvent et lui disent :

— Pas de remerciements ! et va te faire pendre ailleurs.

A marée basse, lorsque le Saint^Nonna se fut penché sur son tribord, Drezen et Nez-Cassé frottèrent sa carène avec des brosses et du sable afin d'enlever les mousses collées sous la ligne de flottaison. Un couteau au poing, Fanch extirpait les moules qui s'étaient glissées entre les ferrures de la quille et de l'étambot.

Le port était désert. Les autres sardiniers étaient sortis.

.. Dans le silence, Drezen prononça :

— Si Porguer et ses brigands osent rentrer, nous les jetterons à la mer comme du poisson gâté. Ah ! les requins ! moi je tirerais de l'eau

le bonhomme, qui m'aurait craché au visage... quitte à l'assommer plus tard !

— Voilà qui est bien parlé, approuva Laou-Bi le juste.

— Le Seigneur Christ nous commande de nous secourir dans l'allliction, déclama le ministre Laou-Prech.

— Entendez-vous pleurer les nouvelles veuves, quelle pitié !

— Que Porguer et sa bande ne se montrent pas où je leur tiens le museau sous l'eau jusqu'à ce que je vois remonter la dernière bulle de leurs sales âmes, annonça Tabari.

Sur les falaises s'acheminaient, couvertes de leurs capots de deuil, Marie-Cinthe et ses cinq compagnes. Comme des pleureuses antiques, elles s'arrêtaient parfois et leurs douze bras montaient, puis retombaient, accablés. Elles s'éloignèrent enfin vers Porz-Carn où elles allaient guetter l'approche des corps de leurs maris, s'ils remontaient jamais?

Sur l'océan, les centaines de barques aux voiles rousses passaient et repassaient entre les sillons des vagues avec des allures de charrues ailées. La mer déferlait à leurs étraves. A cent mètres en arrière des veuves, quelques commères oisives, leurs tricots suspendus à leurs cotillons, suivaient les endeuillées et tendaient et raccourcissaient le cou à chacune de leurs enjambées.

Dans l'après-midi, Fanch s'étant rendu chez son oncle Maurio afin de le placer au pignon de sa maisonnette, face à l'atlantique, entendit brailler dans le faubourg. Les gamins, à la sortie de l'école, s'étaient rassemblés devant le logis de Porguer qu'ils éclaboussaient de boue et ils huaient Chann. Des cailloux traversèrent les carreaux et un cri aigu retentit à l'intérieur de la demeure. Fanch avait attrapé un polisson et le calottait, quand l'enfant pleurnicha :

— Je suis le petit Louronec, vous savez bien, Mathurin Louronec que l'homme de celle-là a noyé !

Derrière ses rideaux, Chann avait aperçu la scène. Elle voulut appeler Fanch. Ses jambes jadis nerveuses ne pouvaient plus la porter et lorsqu'elle atteignit sa porte, dépeignée, poussiéreuse, un œil bleui par un coup de poing de son époux, elle put apercevoir le marin qui s'éloignait une main posée sur le petit crâne tondu de l'orphelin.

Au crépuscule, les quatre-vingts barques de Saint-Gwennolé regagnèrent le port, sauf le Demain f aurai mieux. Quelques patrons avaient aperçu au large le bateau de l'Ange-dumal reconnaissable à sa moustache vermillon.

— Ah ! ça ! voudraient-ils gagner l'Angleterre ou l'Espagne ? demanda Nez-Cassé.

, — Impossible ! Ils n'ont pas de vivres et d'eau pour deux jours.

— Et le baromètre est descendu à 758 ! gare au changement de temps, avertit un gabelou.

Contre le parapet du port et jusque sur les rocs de Tal-Ifern des retraités de la marine appuyaient des longues-vues et cherchaient à découvrir les fugitifs.

— La gendarmerie de Pont-1'Abbé est prévenue, assurait le brigadier de la douane.

— Pour être partis sans le mousse et sans déclaration, ils méritaient déjà un procès-verbal, gronda le syndic des gens de mer, vindicatif, car il se souvenait des brutalités de Porguer.

— Bah ! au point où ils en sont, Ht un mareyeur sceptique, ils se moquent de vos paperasses.

Toute cette nuit, la tète entre ses poings, Fanch songea à l'homme qui lui avait enlevé sa fiancée.

D'heure en heure, Julienne couverte d'un mouchoir noir noué sous le menton, une corne tombant entre les yeux, venait le prier de se coucher.

— A quoi bon, mère! 11 y a des fois où il vaut mieux ne pas dormir.

— Non ! ce n'est pas vrai, il y a des fois où il vaudrait mieux dormir toujours, répartit la vieille femme en promenant un regard attristé sur le mobilier qu'elle avait réparé de son mieux après la scène violente de son (ils. Jamais les blessures

de l'armoire, du coffre et du lit ne pourraient se dissimuler. Leurs plaies visibles serraient le cœur de Julienne. A reculons, elle regagna sa chambre.

A l'aube Fanch monta sur les rochers de Poul- Triel et ses yeux lluides épièrent la baie. Enfin il découvrit une misaine écarlate, grosse comme une tête d'épingle sur l'océan qu'accablait un ciel de cendre.

— Voici deux jours qu'un grain menace, se dissipe à la chaleur du soleil et se reforme. Il éclatera avant ce soir. Que feront-ils ?

Le Demain j'aurai mieux croisait devant Audierne et semblait guetter la sortie des barques de ce port. Tremeur aperçut la voile sang-de-bœuf qui fonçait comme un oiseau de proie sur un Audiernais. •

— Je vois ce que c'est : Porguer et son équipage, affamés, réclament de ces pêcheurs qui ne les connaissent pas, de l'eau et du pain !

Les barques naviguèrent côte à côte, puis s'écartèrent.

— Bon ! c'était prévu. Les gens d'Audierne, comme nous, n'emportent que leur provision et ils n'ont pu partager. Nos coquins errent le ventre creux, la gorge salée.

D'autres embarcations sortaient de la rivière et s'égaillaient à tire d'ailes sur l'Atlantique. Chaque fois, le Demain j'aurai mieux leur courait

dessus comme un faucon ; puis, déçu, virait de bord.

— Non ! ils ne trouveront pas un quignon et pas un litre de boisson.

D'ailleurs, ces sardiniers ont-ils des bernicles sur les yeux pour sortir par ce temps ? Un panier de poisson ne vaut pas le risque de sept corps. Du moins, ils pourront rentrer tandis que la police attend aussi bien Porguer à Audierne qu'à Penmarch !

Peu à peu, sous la pression des nuages opaques, la mer s'essoulllait et sa grande poitrine montait et descendait avec des inspirations et des expirations géantes. Des plumets neigeux commençaient à dépasser la pointe des houles. Là-bas, les Audiernais s'envolaient devant le grain et regagnaient leur havre. A dix heures du matin, le Demain j'aurai mieux promenait seul sa bannière écarlale sur les flots hargneux.

Fanch, penché, afin de lutter contre le vent, revint vers Tal-lfern qu'il aperçut couvert de marins assis devant une petite maison cimentée sur les roches. Au dos de l'abri, Tremeur surpris, trouva cinq gendarmes à cheval couverts de leurs grands manteaux. Les étuis cirés de leurs revolvers brillaient. Au pignon, leur maréchal des logis dressé sur les étriers de sa jument à longue crinière, une lorgnette aux yeux, inspectait le large. Dans un élan de révolte contre les

auées sulfureuses qui l'écrasaient, la mer sautait et des lames de dix mètres s'élevaient et retombaient pour rebondir encore.

— Je vous parie que Porguer rentrera, disait Tabari ; et comme ses compagnons incrédules haussaient les épaules, il cogna le roc de sa béquille.

— Ils rentreront, m'entendez-vous ! Qui tient le pari contre moi ?

— C'est vrai, les voilà ! Ils s'approchent. Ils ont descendu leur grand voile et pris deux ris à la misaine !

Le sous-oflicier de gendarmerie leva la main et son signe avertissait ses soldats :

Quatre marins du Guilvinec, barbus jusqu'au nez, se regardaient :

Enfin, le plus âgé déclara :

— Hier soir nous avons été accostés par le Demain j'aurai mieux.

— Eh bien? demandèrent les curieux en formant le cercle autour des étrangers.

— Eh bien ! ils nous ont dit : depuis hier nous mangeons du poisson cru. Par pilié, donnez-nous du pain ? Nous avons répondu : Bien volontiers, seulement vous le prendrez à l'endroit où nous vous l'offrirons. Là-dessus noire patron lança dans la mer une tourte.

— Oh ! oh 1 Et alors ?

Le pêcheur du Guilvinec montra le Demain j'aurai mieux et reprit :

— Aussi vrai que les voilà, ils ont couru après notre pain. Au moment où ils allaient le saisir, celui-ci a coulé.

— Comment ça ? Le pain flotte !

— Oui, mais notre patron, malin, avait fourré un plomb sous la croûte.

Quand la mie a été trempée, la miche est descendue. Ce pain nous avait coûté une pièce de vingt-quatre sous. Ça ne fait rien, nous étions contents d'avoir joué le tour à ces damnés.

Le rire féroce de Tabari éclata seul. Les assistants, songeurs, observaient les manœuves du Demain j'aurai mieux dont l'équipage n'avait pour rafraîchir sa lièvre que du sang de poisson.

La barque courait bord sur bord sans se décider à mettre le cap sur Saint-Gwennolé.

— Ah ! misérable Porguer, la barre grossit et va fermer le port, prononça Fanch adossé à la maisonnette cimentée.

Il n'y avait pas de colère dans sa remarque mais presque de la pitié et les pêcheurs en furent surpris, car ils se souvenaient de ses amours malheureuses.

Le firmament s'était disloqué et des stratus échevelés filaient vers l'ouest. Nez-Cassé sortit de sa poche une topette et mouilla sa langue d'alcool. Ensuite, jovial, il s'exclama :

— Hein ! les garçons, regardez-moi ce ciel là,

on dirait que les filles ont mis leurs cheveux à l'air ! Le diable y perdrait son démêloir.

Le béret enfoncé jusqu'aux sourcils et sa veste de toile lui claquant sur le dos, ranch pensait que Porguer n'avait plus qu'une chance de se sauver, c'était de ranger les récits du Groumilly et d'emprunter la petite passe qui n'était pas encore bouchée par la houle. Le grain avait éclaté : les vagues se roulaient sur elles-mêmes, prises d'une formidable crise nerveuse. Le Demain j'aurai mieux, prodigieux d'audace, fonçait vers le littoral . Ses bordages embarquaient. La vergue de sa misaine avait été descendue à mimât. On voyait les hommes écoper avec rythme. Paisible à son gouvernail, l'Ange-du-mal défiait l'orage.

— Celte fois, ils rentrent, dit Laou-Prech et de la satisfaction scintilla dans tous les yeux. 11 déplaisait à ces marins de voir périr des camarades, aussi infâmes fussent-ils. Non, la mer n'avait pas le droit de régler leur compte.

Marie-Cinlhe Louronec et les autres veuves, prévenues du retour des assassins, accouraient enveloppées dans leurs manteaux de deuil. Elles se placèrent en ligne sur le plus haut rocher et elles semblaient ainsi six menhirs. Sous leurs capuchons l'espoir de la vengeance découvrait leurs dents dans leurs faces ombrées. Le péril des assassins les réjouissait.

Le Demain j'aurai mieux vira au risque de couler et reprit la route de la Torche qu'on apercevait sur son coussin vert traversé par des gerbes de mer. Stupéfaits les pêcheurs ne purent se retenir de crier. Porguer fuyait ! Ils voulaient donc mourir ? Le maréchal des logis voyant s'éloigner sa proie, avait rejoint ses hommes à l'abri de la maison et se dépitait.

— Ces malheureux ont perdu leur dernière chance, remarqua Fanch avec regret.

— Ça ne fait rien, quels crânes marins, proclamait Nez-Cassé. Il n'y avait que toi, tonton, pour damer le pion à Porguer.

La vaste poitrine de Tremeur se gonflait et se dégonflait. Il suivait d'un regard admiratif la barque qui se défendait avec courage. La minuscule coquille intelligente défiait les assauts formidables mais stupides de l'atlantique.

— Quel homme ! Les braves gens ! répétait-il !

— Sors 1 Sauve-les ! Fanch ! Fanch ! Tu ne peux pas les laisser noyer ?

Des bras de femmes l'avaient enlacé. Le visage de Chann macéré par les larmes se collait à son épaule.

— Ah ! tu me reconnais, aujourd'hui, dit-il sombrement.

— Tu les sauveras, Fanch 1 Dis-moi que tu les sauveras ?

Il reprit avec la lenteur d'un homme accablé par ses souvenirs :

— Comme le son de ta voix a changé... Tu ne ris donc plus de moi, Chann ? Jamais lu ne m'avais imploré ainsi !

— Par ta mère ! Par tes défunts ! par Notre- Dame de la Joie, Fanch, ne les laisse pas sombrer. Avec ton canot de sauvetage, tu peux les rentrer.

— Je le pourrais, peut-être. A quoi bon ! Veux-tu donc que je vienne les apporter aux gendarmes ?

— Va ! Va ! Va donc I Par la Sainte-Vierge ! Par le bon Dieu ! et parce que je pleure, depuis ce que tu sais... j'ai tant pleuré ! Sauve-les !

Tremeur laissa la jeune femme s'agenouiller devant lui. Insensible, il fixait la barque que les Ilots faisaient sauter comme une souris entre les pattes d'un chat. 11 haïssait, il admirait et il aimait encore. Sa conscience était bouleversée comme l'océan.

— Ah ! Fanch ! Fanch ! j'ai été une folle ! mais au nom du passé, tu sais bien, quand nous étions enfants et au nom de ton cœur, va les prendre. Ramène mon mari.

D'un geste offensant Tremeur secoua ses mains pour en faire tomber, comme des choses souillées, les mains de la bigoudène et riposta :

— Ton mari ! Ah ! oui, celui-là a su se faire

aimer. Et c'est à moi que tu demandes d'aller risquer ma vie pour te rendre ton Porguer ? Tu as perdu la tète, ma chère !

Tandis qu'il parlait, le pécheur avait regardé tour à tour la voile rouge en déroute et Chann devenue presque hideuse de souffrance.

La jeune femme se releva, s'accrocha à la veste de toile de Tremeur et lui cria dans les yeux :

— Frappe-moi ! oui ! frappe-moi, si ça te soulage, mais secours-les.

Si tu ne sors pas, tu seras cause de leur noyade. On dira, qu'un jour, par haine, tu auras laissé périr des camarades. Oui, toi ! toi ! répéta-t-elle en le désignant du bras tendu. Toi I Toi !

Alors l'instinct de l'homme de mer parla plus fort en Fanch que son mépris. Aux pêcheurs agenouillés ou couchés sur les roches, il cria :

— Allons ? on ne peut pas laisser mourir des marins, aussi gredins soient-ils ! Debout ! Qui veut me suivre ?

Ils s'étaient levés mais ils protestèrent :

— Ces assassins pouvaient rentrer ! Pourquoi ne l'ont-ils pas fait quand il en était temps ?

— Allons ! pas de mauvaises raisons ! Regardez-les ! Ce sont des braves, répliqua Fanch.

Porguer venait encore de virer au milieu des vagues assez redoutables pour couler de grands voiliers.

LA CONFESSION t»U MOUSSE 245

— La justice des juges les regarde, reprit-il, mais il ne sera pas dit que nous aurons abandonné les meilleurs matelots de Penmarch !

Et comme pas un sardinier n'approuvait ses paroles :

— Tonnerre de Dieu ! s'il faut que j'aille seul, j'irai, et il fit une enjambée vers Saint-Gwennolé.

— Si tu parles comme ça, on te suit, tonton, fit Nez-Cassé avec le sourire heureux d'un homme enivré» car il n'avait point cessé de s'abreuvrer à sa bouteille.

Drezen, les deux Laou et quelques canotiers résignés suivirent leur patron.

— Oui ! allez les chercher ! Apportez-nous ces monstres! On les mordra, on les griffera, on leur enlèvera les yeux, vociféraient les six veuves du Josuè.

L'infortunée Chann courait d'un bord à l'autre de la falaise, croyant accélérer par son agitation le retour de son mari. Les cris de vengeance de Marie-Cinthe Louronec et de ses compagnes l'épouvantèrent. Elle ne savait plus ce qu'elle devait souhaiter, lorsqu'elle sauta avec une clameur triomphale. Vent arrière le Demain j'aurai mieux revenait d'une allure terrible vers Saint-Gwennolé. Sa poupe presque noyée creusait un sillage d'argent sur la mer bouillante. On apercevait les torses dénudés des hommes qui pompaient l'eau avec rythme.

— Ali ! les braves matelots, applaudit Fanch ! il faut aller les chercher. A notre canot, mes enfants.

Une douzaine de sardiniers descendaient avec lui la falaise, quand., sur l'ordre du maréchal des logis, les cinq gendarmes éperonnèrent leurs chevaux. Ils gravirent les roches du Tal-Ifern et apparurent en silhouette du ciel déchiré et audessus de l'océan. Au milieu des vagues qui se rejoignaientpour exploser, l'Ange-du-mal, magnifique de sang-froid, s'insinuait, se retirait, présentait la proue et gagnait le port. A cet instant, il aperçut les manteaux des gendarmes qui s'élargissaient comme des ailes ténébreuses au-dessus de leurs chevaux aux crinières envolées. Porguer leva le poing et jeta un avertissement à ses hommes et le Demain j'aurai mieux remonta vers le large.

Une longue clameur de détresse retentit de Poul-Triel à Saint-Gwennolé.

A cette manœuvre Fanch et ses canotiers ne purent se retenir de pleurer ; ils avaient compris que Porguer et ses camarades se condamnaient eux-mêmes a la mort. Ils allaient splendidement se perdre dans l'atlantique déchaînée. La voile, rouge comme un cœur, bondissait sur son désastre. Roides comme des menhirs, les six veuves des assassins se pâmaient devant la justice de Dieu qu'annonçait Laou-Prech inspiré.

Chann s'étant jetée aux arçons des gendarmes, les insultait :

— Canailles ! Vous avez noyé mon mari !

Dans le fond de leur cœur, les marins approuvaient la misérable.

Comme elle, ils détestaient ces lourds cavaliers qui venaient de livrer des pêcheurs à la mer.

... La misaine écarlate se maintint longtemps comme un témoignage d'héroïsme à son mât. Vers le soir, quand les flots s'apaisèrent, sur l'océan redevenu lisse, les retraités de la marine cherchèrent vainement avec leurs longues-vues la barque aux moustaches vermillons.

Dix jours après ce grain, les corps émergèrent des fonds mornes et furent jetés par le llux dans l'anse du Viben^ Pas un marin ne voulut loucher les cadavres des meurtriers. Chann et les veuves des matelots du Demain f aurai mieux durent, pendant la nuit, les traîner sur le sable, jusqu'à leurs chaumières.

Ainsi furent enfouis comme des chiens, les marins les plus audacieuxde Penmarch !

Une route plate et blême reliait Saint-Gwennolé à l'église de Penmarch. Elle traversait en ligne droite la plaine rase entourée par la mer qu'on voyait reluire derrière les prairies.

Fancli et sa mère s'acheminaient sous le ciel cendré de novembre vers l'office des morts. Devant eux et derrière eux, des pêcheurs accompagnés de leurs femmes aux formes de grosses poires et de leurs enfants vêtus comme des infants de Velasquez, marchaient les yeux levés vers les flèches ajourées de leur paroisse.

Parfois, lorsqu'un passant gesticulait, des bandes d'étourneaux partaient en vol brisé ou des bernaches s'enlevaient mollement au-dessus des prés noyés. L'atmosphère papillottait au loin d'oiseaux neigeux dont les sifllements, les piailleries, les miaulements et les plaintes attristaient la presqu'île.

A dix pas de Tremeur, une longue veuve couverte de la capuche débordant en auvent sur le front, traînait à sa jupe un petit boiteux à bonnet pailleté qui roulait comme un canot à la remorque d'un navire. Fanch reconnut Marie- Cinthe Louronec et son dernier fils. Les veuves de l'année se suivaient le long des fossés, enveloppées de leurs manteaux rituels : leurs têtes fondues dans l'ombre des capuchons, elles semblaient à jamais retirées de la vie.

Julienne Tremeur avait vécu dans la complaisance des choses de la mort et le souvenir des défunts comme les vues sur l'au-delà intéressaient son intelligence. Chaque fois qu'un office en l'honneur des trépassés était célébré dans l'une des chapelles de Penmarch, sa grande silhouette autoritaire ne manquait jamais d'apparaître. Fanch aimait trop sauver des vies pour goûter l'atmosphère des morts.

Au centre de la palue se dressait l'église gothique de Penmarch entourée du cimetière dans lequel les aïeux de Tremeur avaient été massacrés par Guy Eder de la Fontenelle.

Quand Julienne et son fils arrivèrent, les auberges qui ouvraient leurs façades sur l'ossuaire étaient remplies de clients : marins veufs, orphelins et femmes endeuillées. Assis devant l'eau-devie, TudyNez-Cassé regrettait son épouse décédée de la fièvre et, peut-être aussi un peu des batailles

qu'elle avait soutenues dans les grandes ivresses de son mari.

Au passage de Fanch, quelques endeuillés attablés avec Laou-Bi le bossu, l'invitèrent à trinquer en l'honneur de l'âme de Corentin Baguer. Comme cet homme avait autrefois navigué sur le Saint'Nonna, Tremeur ne put refuser à ses parents ce témoignage d'estime. Le père Baguer, un bonhomme à petite tête de héron, avait beaucoup pleuré et bu davantage ; ses menus yeux, étaient noyés de gouttes qu'on pouvait prendre pour des larmes.

Lorsque le premier août, jour de Sainte Espérance, il avait appris que son fils Corentin était tombé de son canot dans la baie d'Audierne, le vieillard s'était fait prêter deux cannes d'épine blanche, car il devait accomplir une longue course. Pendant plusieurs semaines, appuyé sur ses bâtons, il avait trottiné le long des dunes. Il espérait que le corps de son enfant se « lèverait » du fond et qu'il le découvrirait. Ne l'apercevant pas, il l'appelait parfois :

« Hé ! Corentin ! Eh là ! Corentin?

Les laveuses de Tronoan et les goémoniers de la Torche l'entendaient et n'avaient plus de cœur à besogner.

Au bout d'un mois seulement, un chalutier à vapeur qui draguait la baie avait ramené les restes du malheureux pêcheur.

2o2 l'océan

Aussitôt que Tremeur s'avança les mains tendues, le vieux Baguer s'en saisit :

— Viens ! Viens ! Fanch ! Viens prendre une goutte de n'importe quoi ! oh! oh! tu as été le patron de Corentin et vous étiez de la même communion ! II aurait trente ans comme toi ! 11 aurait ! Mais il n'aura pas, mon garçon, parce que, lorsque le dragueur l'a retiré de la mer, il n'avait plus sa tète, mon fils !

Le petit vieillard agitait ses index à la hauteur de son nez afin de mieux s'expliquer et il clignotait pour chasser les larmes de ses yeux.

— Plus de tète, mon enfant ! Les crabes l'ont donc mangée ? Voilà peut-être pourquoi il n'était pas remonté à la surface ? Et mon Corentin était marié seulement depuis l'avant-dernière Saint- Jean... il laisse un petit d'un an... oh ! oh ! et sa femme attend un autre ! Aussi, lu comprends, à la petite femme, plutôt que j'aille lui dire : Mignonne, ton mari avait perdu sa tète dans les rochers! Non, ce n'est pas des choses à répéter à une petite mère. Ah ! la ! la ! Pourtant mon fils avait une figure meilleure que la mienne... tu la connaissais bien ! avec un beau nez, un grand menton ! oui, une forte tête ! Et son bras gauche, qu'est-ce qu'il est devenu ? 11 l'aura « largué » dans le fond ! Oui, voilà, perdu comme une ancre. On n'a pas raconté cela non plus à sa femme ! Dame ! suppose, une pensée, qu'il lui vienne un

enfant sans bras à la petite mère ?... Moi, Fanch, je crois à ces idées, parce que je ne suis pas bien intelligent. J'ai trop bu d'alcool ; seulement la boisson donne du courage dans la peine ! A la santé de l'âme de Corentin !

Le vieillard trinqua et se jeta attendri sur la poitrine de Fanch.

— On a du enterrer mon fils sans figure ! C'est pas beau! oh ! j'ai du chagrin ! Et il n'aura jamais trente ans comme toi, mon Corentin ?

Ayant remercié le vieux long-courrier, Tremeur dut l'asseoir de force sur un banc de l'auberge afin de s'en débarrasser. Comme il sortait du débit, Catell, en corsage beige et jupe de drap vert, excitait contre ses vêtements de couleur la réprobation des bigoudènes endeuillées.

— Ah ! cette Douarun ! Voyez-la faire parade de sa richesse et de ses toilettes de dame ! Quelle honte, en ce jour ! Pas de danger qu'une espèce comme ça perde des parents ?

Cependant, l'humble fille baissait les yeux et marchait les épaules serrées afin de tenir le moins d'espace possible.

Les derniers glas s'alanguissaient. L'orgue grondait avec un bruit de galets dans le reflux ; la lugubre psalmodie des chantres paysans qui semblaient descendus des verrières avec leurs chevelures bouclées, leur maigreur ascétique et leurs regards de foi, remplissait la nef. Bientôt

la foule tout entière clama l'office des morts avec la puissance du tonnerre.

Les femmes aux larges dos plats et aux hanches fécondes formaient un bloc noir formidable de puissance dans l'église. Sous les orgues et dans les bas-côtés se tassaient les marins vêtus de cheviotte. Leurs centaines de visages froncés par la sombre solennité de cet office reluisaient comme du cuivre rouge. D'un vitrail tombait un arc-enciel sur la bande des sardiniers de Kerity, les plus nobles et les plus anciens de Penmarch, et des flammes violettes, vertes, orangées, illuminaient leurs fronts. Ces (idèles aux profondes poitrines et aux crânes rocheux donnaient l'impression d'une race indestructible, déjà vieille comme l'humanité et prête à traverser encore les siècles des siècles. C'était l'image la meilleure de la fruste Bretagne aux millions d'êtres débordant les frontières de sa province pour fortifier la France.

« Mon àme, mon âme, clamaient les Bigoudens, rentrez dans votre repos puisque le Seigneur vous a comblé de ses biens.

« Le Seigneur m'a délivré de la mort, il a détourné mes pas de l'abîme. »

Et à ce mot d'abîme, crié à pleine gorge, l'insondable océan s'évoquait.

Les veuves de l'année dont on n'apercevait sous les capots que les bouts de nez cireux et les lèvres humides des prières balbutiées, étaient âge-

nouillées au premier rang. Les petits orphelins, accroupis sur le pavé, jouaient à se mordre les doigts ou à mâcher les pannes de leurs bonnets. Dans le transept, quelques vieillards aux profils crochus, leurs longues crinières sur leurs épaules, tournaient des chapelets d'os, un genou à terre. Fancli s'était placé près du porche ouvert sur le cimetière, parmi le groupe de ses camarades de Saint-Gwennolé. Peu à peu, sous la poussée des fidèles, il dut rétrograder et il se trouva, tête nue, sur le parvis. Derrière lui des coups frappés l'intriguèrent assez pour l'obliger à se retourner. Son matelot Tabari, demi-ivre et demi-inspiré, avec son air de corsaire à qui • rien ne résiste, passait entre les tombes et lorsque l'une ou l'autre l'irritait pour un motif obscur dont il n'eut pu lui-même donner la raison, il la heurtait de sa jambe de bois. Quand il fut arrivé près de l'arc de triomphe en bordure de la place de Penmarch, Fanch le vit saluer, avec la superbe d'un gentilhomme, une femme accroupie contre un contrefort, son capuchon rabattu sur le visage. Tabari, tout à coup, la dévoila, l'obligea à se lever et d'un geste dramatique lui désigna l'église.

Le cœur battant, Fanch reconnut la veuve du misérable Porguer. La honte et le désespoir la tenaient ployée. Une douleur sans répit, depuis plusieurs mois, avait exagéré les défauts de sou

25G l'océan

visage à pommettes saillantes et ses yeux bridés se perdaient dans les rides des tempes. Dans cette malheureuse, Tremeur avait peine à retrouver l'impertinente, la cruelle, la folle Chann- Rouz au rire strident et aux pieds ailés.

Le dos courbé, la veuve semblait porter la charge des morts du Josué sur ses épaules-.

Tabari la violentait et clamait :

— Elle n'ose même pas aller prier sur la fosse de son Ange-da-mal. Il n'est pas enterré sous la croix, le bandit. A l'église ! Va demander pardon devant l'autel ! Devant tous !

Brutalisée par le pêcheur insensé, elle se lamentait :

— Pitié ! Laisse-moi m'en aller !

Fanch les sépara. D'un geste violent il montra l'auberge à son matelot qui s'v rendit après un grand salut. Les bras croisés devant la veuve, Fanch, assombri ne put que lui murmurer :

— C'est trop de misère pour toi l

Des larmes s'elnlèrent aux joues craquelées de celle qui avait été la Heur de beauté des bigoudcnes. Le pêcheur manifesta sa pitié d'un tel changement avec unétonnementnaïf. Alors, dans un mouvement de coquetterie désespérée, Chann saisit les bords de son capuchon et les rapprocha ; sous la cagoule ainsi formée un seul trou lui permettait de se conduire. Elle s'enfuit sur la route

blême et, du fond de son vêtement noir, elle gémissait :

— Oh! malheureuse! Malheureuse que je suis! La plus malheureuse !

Effarouchés par l'épouvantail qui s'avançait dans la plaine, les oiseaux s'éparpillaient en jetant leurs clameurs amères. Au loin, l'océan tonnait contre les falaises de la presqu'île.

Lentement, Fanch revint vers le porche et s'agenouilla.

A la sortie des vêpres la foule des bigoudens se répandit parmi les tombeaux.

Les veuves de l'année qui souventavaient prié près des cierges semblaient avoir leurs joues pétries dans la cire. Leurs yeux seuls, rougeoyaient, brûlés par l'àcreté des larmes. Les plus jeunes marchaient courbées comme les plus âgées et leurs bouches avaient la grimace désolée des Viergesmères sculptées sur les Pieta de la presqu'île.

Marie-Cinlhe et les veuves du Josuè entourèrent le calvaire dressé au centre de la nécropole. Elles ne bougeaient pas et, ainsi, paraissaient des pierres levées. Elles n'avaient pas la douceur de pouvoir vénérer des tombes. Là-basr leurs hommes glissaient toujours dans les mornes fonds qu'annonçait la rumeur nostalgique des déferlements.

D'un débit Nez-Cassé sortit en se battant la poitrine. Il répétait :

2o8 l'océajs

— Par ma faute ! Par ma très grande faute! Son teint avait reçu une cuisson nouvelle. Sur

son crâne chauve, son tout petit béret semblait plutôt un bouchon qu'une coiffure :

— Oui, par ma faute ! oui, par ma très grande faute ! bredouillait-il.

Il atteignit un tombeau neuf, formé d'une dalle de granit posée sur quatre piliers. On v lisait :

« A la mémoire de Joséphine Maria-Tudv ».

Il s'arrêta. D'un large geste de tragédien, il lança son chapeau dans l'herbe, puis se jetant sur la dalle, il essaya de l'ébranler et de l'emporter entre ses bras. Il n'y put parvenir et perdit l'équilibre. Abruti par sa chute, il restait immobile, les membres écartés dans la posture d'un nageur.

Ayant repris courage, Nez-Cassé tourna plusieurs fois autour de la tombe ; s'étant ensuite agenouillé, il essa\a de passer entre les piliers et, d'un effort des reins, il voulut soulever la dalle. Le fer et le soufre l'avaient scellée : il y renonça, désolé.

Enfin, d'une voix aussi creuse qu'un gros tuyau d'orgue, il clama en faisant planer ses mains au-dessus du sépulcre :

— Joséphine ! Viens donc ! 11 y a toujours de l'amour à la maison. Li've-toi !

La veuve Tremeur prosternée avait entendu l'apostrophe du matelot. Elle marcha vers lui.

Son grand nez dépassait seul son capuchon. Penchée sur l'épaule du marin, elle l'apaisa avec de petits mots chuchotes à l'oreille.

Nez-Cassé, pris de respect, s'inclina et baisa la main de la vieille femme. Ensuite, il lui désigna le tombeau, l'église, la palue où scintillaient les toitures violettes au dernier soleil et le liséré d'or de la mer.

Les coudes de Julienne remuèrent sous son manteau d'un vague signe de pitié et elle retourna s'agenouiller devant ses défunts.

Nez- Cassé avait pris sur la fosse de sa femme un bouquet mortuaire. 11 le mit à la poche de son veston, oublia les recommandations de Julienne et appela :

— Rentre à la maison, Joséphine ! Viens ! Il y a du feu ! Du vrai feu de fagots, celui que tu aimes. 11 t'attend.

La dalle muette et lourde offensait le douloureux enivré. Alors il la frappa et l'injuria :

— Laisse-la passer ! /

Ses violences le renversèrent. Il se remit sur les genoux et il se plaignit avec douceur :

— Elle ne veut pas venir !

Jusqu'au crépuscule des glas tintèrent aux clochers des églises et sur les routes pâles, des groupes endeuillés cheminaient sous le ciel de cendre pailleté par les vols des mouettes et des courlis.

...A la nuit, dans la brume, les mousses de Saint-Gwennolé commencèrent à processionner dans les ruelles avec des lanternes à verres rubis qui leur faisaient des visages démoniaques. Un camarade les précédait avec des clochettes. Leurs bandes s'arrêtaient devant les seuils clos des logis, abandonnés de la vie, aurait-il semblé. Cependant, au fond des chambres obscures, les habitants se tenaient craintifs, n'osant bouger afin de ne pas blesser, par mégarde, les trépassés accourus en cette veillée de Toussaint.

Les processionnants récitaient :

De profundis clamavi ad te, Domine. Domine exaudi vocem meam.

Un bras se coulait par un volet entr'ouvert et leur remettait un sou.

Au son cristallin des sonnettes, les enfants s'éloignaient par les faubourgs. Le brouillard volatilisait les villages de la Palue. Au ciel une lune rougeàlre paraissait un brasier consumé prêt à tomber en cendre. Leurs lanternes au poing, les mousses suivaient les grèves et stationnaient devant les chaumines posées comme des canots sur le sable. En face de l'océan glacé sur lequel surnageaient les fantômes des milliers et des milliers de noyés à travers les siècles, ils recommençaient à psalmodier :

« Des profondeurs de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur !

LA TOUSSAINT DE PENMARCII 26 f

« Seigneur, écoutez ma voix ! »

Maintenant, seuls, les visages de ces enfants apparaissaient à la clarté de leurs falots. Leurscorps s'étaient dissous dans l'air laiteux formé des haleines de tous les esprits errants. Les mousses absorbés par la nuit blême semblaient gémir pour eux-mêmes leur De profanais.

Chez Douarun, un esprit fort, Tabari, Nez- Cassé et quelques matelots noyaient leur nostalgie dans l'eau vulnéraire. Pas un de ces hommes ne pouvait plus gouverner son corps qui chavirait, s'elïrondrait et tournait. Son bouquet mortuaire à son veston, Tudy esquissait les pas d'une danse désespérée, mouillée d'autant de larmes que de gouttes d'alcool.

Derrière son comptoir, Douarun éclairé perpendiculairement par les becs de gaz paraissait avoir perdu ses yeux et son petit nez. Quatre trous ouvraient sa tête. Adossé à ses tonnelets, il semblait un cadavre préposé à la garde de l'eau de feu qui trompe la douleur des pauvres pêcheurs.

A minuit, Pierre Maurio et quelques gamins atteignirent la maisonnette isolée de Chann Porguer. Aucune persienne ne protégeait ce logis. Us approchèrent leurs fanaux des vitres alin d'éclairer la petite salle, puis ils cognèrent.

Le cri d'épouvante de la veuve, surprise en son sommeil, les réjouit. Assurés d'être entendus par

elle, ils glapirent alors l'ancienne chanson que Chann, debout sur les tables des friteries, prodiguait à ses compagnes :

« Quand une fille se marie « Elle ne sait ce qui Tattend.

« Pleure ma camarade !

« Pleure ton beau printemps ! »

Ils virent la veuve courir au fond de sa chambre d'une muraille à une autre muraille, comme une bète traquée.

Charmé de la réussite de sa plaisanterie, Pierre Maurio prévint ses amis :

— Elle est devenue folle ! ohlTout à fait folle! Eh bien, maintenant, à cause de son mari, chantons-lui « le départ de l'àme ».

Ayant fait toucher à leurs fanaux la croisée alin de bien illuminer l'intérieur et de mieux, coûter la course éperdue de la jeune femme, ils entonnèrent :

« Quand rame fuit le corps,

« Elle murmure en s'envolant,

« Je m'en vais te quitter

« Mon pauvre corps pour bien longtemps.

« Nous nous retrouverons au dernier jugement. »

— Hein ! Qu'est-ce qu'est devenue la Porguer? questionna un enfant.

— Elle est tombée ! Elle ne bouge pas! Allonsnous-en.

... Assis dans l'àlre, Fanch recevait des mains de sa mère les portraits de son père Jobic, de son grand-père Mathurin et de ses oncles défunts. Il regarda pieusement leurs images, puis sa pensée remonta à travers la chaîne des Tremeur qui avaient combattu la mer. Que restait-il de ces marins ? Un peu de poussière que le vent brassait ou que la vague mouillait. Bientôt tous ses efforts, à lui, Fanch, rejoindraient ces cendres.

Il se leva, s'adossa au baldaquin et respira avec un grand râle. Ses pupilles s'étaient dilatées.

— Mon Dieu ! songeait Julienne, il la voit, il la verra donc toujours, cette Rouz ?

Mais par delà la vie, Fanch sentait bondir, en sa poitrine, son àme, et il en étouffait.

L'après-midi du premier de l'an, Fanch, à qui son oisiveté pesait, marcha vers Notre-Dame de la Joie afin de rechercher une ancre perdue dans les rochers.

Un doux soleil hivernal se diluait dans l'air humide. A travers la palue, sur les dunes vermeilles, des bigoudènes en corselets brodés de soie orange/ assises dans leurs jupes étalées, semblaient des tulipes et fleurissaient la plaine. Elles contemplaient en silence la mer. Quelques canots glissaient chargés de bébés aux bonnets à quartiers étincelants de paillettes. Leurs pères les promenaient. Debout contre les bordages, les petits enfants se laissaient glisser avec une joie grave sur les eaux aux tons crépusculaires. Pas une voix ne s'entendait : au seuil du nouvel an, la nature et les êtres semblaient se recueillir.

2GG l'océan

Le hasard voulut que Fanch suivit le sentier exhaussé entre les champs noyés, qu'il avait jadis parcouru avec Chann chatoyante comme une libellule. Il se souvint qu'il l'avait saisie, làhaut, sur la galerie d'Eckmiihl au-dessus du pays tout entier et qu'ils s'étaient promis, — fiançailles dérisoires. Le gigantesque phare se dressait toujours devant lui, mais il lui parut mort. L'oiseau chanteur qui l'animait n'était plus qu'un honteux paquet de deuil qui attendait la nuit pour se traîner jusqu'à la tombe d'un réprouvé.

Le pécheur baissa le front. La force, la jeunesse et la tendresse palpiteraient donc vainement en lui? Plus pensif, il reprit sa course. Des alouettes montaient avec des cris allègres vers les pompeux cumulus à robes mordorées. Devant lui quelques hochequeues pareils à des maîtres de cérémonie se saluaient.

Au loin Trerneur apercevait des jeunes filles aux serre-tête dorés. Elles se promenaient unies par le petit doigt qui est celui du cœur. Parfois, elles dansaient un pas de gavotte. 11 y avait en elles un grand besoin de joie pour combattre l'immense mélancolie du paysage.

— C'est dans les rochers de Notre-Dame de la Joie que nous avons dû perdre notre ancre, réfléchit Fanch.

Il atteignit celte chapelle maritime, vaisseau de pierre dont les chimères des rampants, usées,

avaient pris l'aspect informe des roches. Il n'existait plus une arête dans ce monument fatigué par ses douloureux combats contre l'éternel ennemi.

Tremeur reconnut sur le sable des empreintes nombreuses. Le soir du trente et un décembre, les tamilles qui ont perdu un parent dans l'année viennent se traîner sur les genoux autour de cette chapelle, afin de secourir le disparu mort en état de péché.

Se trouvait-elle parmi ces lugubres pèlerins de minuit, Chann Porguer ? Il y pensait lorsqu'une petite toux appela son attention sur le calvaire érigé près de l'église. Assise au-dessous d'une Pieta dont le Christ semblait un nové renversé sur les genoux de sa mère, une jeune fille aussi dolente que la statue gothique, rééditait, sans s'en douter, la pose de la Vierge.

Contrarié, Fanch reconnut Catell.il n'osa pas s'enfuir, ce qui eut été malhonnête, et il leva son béret sans lui faire quitter tout à fait sa tôle. Le pêcheur estima qu'après cette petite politesse, il pouvait descendre sur la grève afin de rechercher l'ancre qui représentait pour lui une assez grosse somme.

Dès qu'il se fut éloigné sur le tapis glissant des goémons, Catell ne put retenir un pleurnichement. Aujourd'hui, Fanch avait même évité de lui adresser la parole. Elle porta son mouchoir à

2G8 l'océan

ses yeux. Son large chapeau accabié par de lourdes plumes s'inclina sur une oreille. Les petits tressaillements de la jeune fille désolée faisaient bruire sa robe en soie brochée. L'idée lui vint de regagner le bourg ; après réflexion, elle décida de rester. Sa maison lui était pénible, presque odieuse. Toujours entendre des ivrognes jurer, cracher ou frapper les tables, quel enfer!

Chaque nuit Catell s'endormait parmi leurs grossiers éclats des voix. Quelquefois des batailles la réveillaient. Ses parents luttaient contre des hommes méchants qui voulaient tout casser. Terrorisée, elle s'évanouissait. Quand sa mère la trouvait en cet état, elle en prenait son mari à témoin :

— C'est bien la peine de se fatiguer pour gagner une dot à une telle imbécile ?

— Ne fais pas attention, répondait l'aubergiste, elle se croit une vraie dame et elle joue avec ses nerfs.

Elle n'attendait de l'avenir que l'ennui et le regret.

— Ah ! Fanch ! pensait-elle, je donnerais volontiers mon argent s'il pouvait me changer en une personne à votre goût. Je vois bien que je ne vous plairai jamais. Vous en êtes môme arrivé à me mépriser parce que je tremble d'amour devant vous et que vous le savez !

Les paupières sèches, blessée dans son orgueil, Catell fixait le sable.

Une voix impérieuse la fit sursauter :

— Levez-vous ! 11 ne faut pas rester ici !

— Quoi, quoi, Fanch ?

Le marin arrivait au calvaire essoufflé par une marche rapide :

— Catell, si je vous dis de vous retirer, c'est qu'avant un quart d'heure la route de la Palue sera coupée. Je ne sais ce qui se prépare mais la mer monte d'une drôle de façon. Le ciel est devenu de plomb ! La lame touche la chapelle et il s'en faut d'une heure que la marée ne soit étale. Jamais je n'ai vu pareille chose ! Ma parole, Penmarch pourrait bien passer sous l'océan, cette fois !

— Ah ! si vous disiez vrai !

— Allons, ne diies pas des bêtises, Mademoiselle. Moi, j'ai ma mère, là-bas, et je rentre. Debout !

— Je n'aime pas être commandée, surtout par vous. Je reste.

— Si vous n'êtes pas aveugle, regardez la couleur de l'air9 La nuit est venue tout d'un coup, après le soleil ! C'est à n'y rien comprendre. Déliez-vous, les lames vont mouiller vos jolies bottines.

— Allez-vous-en ! Je resterai.

Elle s'entêtait, irritée par son ton railleur et

elle n'avait pas la conscience du péril encore vague qu'avec son instinct de marin, Fanch prévoyait. A cet instant, une rumeur rappelant le passage d'un train sur le sol d'une vallée sonore, monta et grossit.

Le cou tendu le pécheur pressait avec ses pouces les pavillons de ses oreilles afin de mieux écouter.

— Un raz-de-marée, annonça-t-il. Je m'en cloutais.

Une muraille d'eau avançait sur l'océan avec la vitesse d'un cheval au galop.

Tremeur se jeta sur Catell et l'entraîna :

— Il y a cinq minutes que vous auriez du partir, maugréa-t-il. Au trot, maintenant.

— Laissez-moi ! Qu'y a-t-il ? Je -veux rester. Vous me faites mal !

— Bon sang! si vous tenez à vous nover, il faut le dire.

— Me noyer? noyer! s'exclama-t-elle avec un cri déchirant. Comment cela?... Je ne vois pas?... Pourquoi ?

Il ne daigna pas lui répondre. Comme elle n'avançait pas assez vite, insoucieux de sa toilette, il la remorqua brutalement la forçant à de grandes enjambées. Les chaussures pointues de Catell déchiraient les volants de son jupon et elle gémit :

— \Jn instant, monsieur Tremeur ! Je vous en prie, ma robe...

— Tant pis !

Il l'emmenait au pas de charge vers une dune assez élevée pour n'avoir pas à redouter les effets du raz-de-marée.

A. l'horizon la mer poussait maintenant une sorte de hennissement lugubre.

Le marin soulevait à moitié Catell. Secouée, la jeune fille sentit son large chapeau à la mode nouvelle pencher sur son dos.

— Un instant, Fanch, supplia-t-elle, mon chapeau ?

— Allons bon ! fit-il énervé. Larguez-le, s'il vous gène !

Mlle Douarun, navrée, poussait de petits miaulements.

Elle retira son chapeau.

— Donnez-le moi, réclama-t-il bourru, je m'en vais vous le porter.

Jl le mit sous son aisselle. Les plumes se hérissaient sous l'écrasement.

— Oh ! monsieur Tremeur, vous allez me le...

— Suffît ! Courez !

Cent mètres les séparaient encore de la dune. Le Ilot clamait de plus en plus fort sous le ciel fumeux.

— Voilà la charge, cria Tremeur furieux. Crochez-vous dans moi et ne lâchez pas, surtout !

— Oh ! maman ! père ! C'est affreux ! Si j'avais su ! Fanch ! ne m'abandonnez pas !

Une muraille d'eau noire accourait.

— Nous n'arriverons pas ! Ali ! les sacrées femmes, jura le pécheur.

De terreur Catell avait saisi Fanch à pleins bras.

Le raz-de-marée, irrésistible, atteignit la grève, culbuta des remparts de goémon mis à sécher, prit d'assaut la pente des dunes et vint éclabousser jusqu'au cou le marin et la jeune (ille. Une seconde, puis une troisième lame les frappèrent et les abattirent.

De ses jambes et de son bras libre le marin avait pu s'ancrer dans le sol.

Le grand chapeau à plumes cabriolait sur la palue submergée.

Fanch porta la jeune li île jusqu'au sommet de la dune. Au-dessous de lui, dans la pénombre crépusculaire, des vagues à crinières d'écume se poursuivaient sur les champs. Les portes de Notre-Dame de la Joie avaient été défoncées ; l'autel et les confessionnaux s'entrechoquaient dans les tourbillons liquides.

Une voix stridente s'éleva clans une chaumière invisible de la palue.

— C'est le jugement dernier ! Mourons puisque le bon Dieu le veut.

Catell rouvrait peu à peu ses paupières. La stupeur, la reconnaissance, la frayeur et la joie se partageaient son esprit. Ne se trouvait-elle pas avec Fanch, son sauveur?

— Levez-vous, commanda-l-il durement. Rentrons, s'il y a moyen !

Il lui reprit le bras et il l'emmenait à grandes enjambées.

— Pourvu que le faubourg soit praticable ! 11 y a une méchante cuvette avant la maison du syndic. Si le Ilot Ta comblée, il faudra passer la nuit dans la plaine. Nom de nom ! Et ma mère? Et mon bateau ? Qu'est-il arrivé ?

Quoique traitée sans aménité par le marin qui la secouait afin de la presser, Catell se répétait :

— Je suis avec lui, avec lui !

Dans la demi-obscurité, Fanch aperçut un trait pale au-dessus du fond verdàtre de la plaine.

— Le sentier est possible, s'exclama-t-il heureux !

Elle accueillit sans joie cette annonce. Le sentiment du désordre de sa toilette lui revint à l'approche du bourg. Ses cheveux étaient collés sur ses joues. Elle avait perdu son chapeau élégant. Puis le dévouement de Fanch l'émut aux larmes.

— Mes parents sauront reconnaître votre bonté, Fanch. Oh! bien sur, quand ils sauront... car sans vous !

— Ça ne compte pas, répondit-il. Bien te bonsoir, Mademoiselle.

Les gouttes suintaient de la jupe mouillée de M"e Douarun qui rétrécissait ses bras autour de son maigre corps gelé.

Lorsque Tremeur atteignit les quais, la mer montait encore et la vue vers le large était <> bouchée » par une brume aussi épaisse qu'une bouillie de sarrasin, assuraient les sardiniers dispersés sur la digue.

Par les fenêtres de leurs maisons, quelques vieillards annonçaient :

— La presqu'île s'enfonce. Lesgas ! voilà la lin de Penmarch.

Le vent d'ouest poussait le flot à la conquête de la terre.

A la lueur des lanternes pour la pêche de dérive, Fanch reconnut Xez-Cassé et le bossu Laou- Bi.

Ils élongeaient les amarres du Sainl-Nonna.

— Bonne idée, ça, mes enfants. Et notre canot ?

— Oh ! il est sans doute parti au pèlerinage de la Treminou !

— À l'aide, garçons, appelait le patron de la Marie-Madeleine.

Tremeur, Tudy et Laou-Bi saisirent la corde qu'on leur lançait mais elle « écourta » et une vague enleva la barque et son équipage. La Marie-Madeleine traversa le quai submergé et vint défoncer les volets d'une auberge aux hurlements des débitants qui voyaient entrer chez eux un bateau monté.

Une dizaine d'embarcations emportées par le

courant à travers les prés sautaient comme des requins en chasse. La sirène d'Eckmuhl mugissait et son cri devenait la plainte de la presqu'île menacée.

S'étant assuré que le Saint-Nonna ne risquait rien, Tremeur regagna sa maisonnette. Devant le seuil, un point rouge brillait.

— C'est moi, annonça Tabari. Il fumait paisiblement sa pipe :

— Je suis venu m'asseoir ici, parce que chez moi, les meubles nagent dans la cour.

— Et tes enfants ?

— Bah ! laisse donc, ce sont des marsouins. Ils sauront s'abriter dans les bons coins.

L'Aviron remit son tuyau entre ses lèvres rasées et passa élégamment sa jambe de bois par-dessus son autre genou.

Accoudée devant une Vierge de faïence qu'elle avait descendue du baldaquin sur la table afin de l'avoir plus à sa portée, Julienne méditait plutôt qu'elle ne priait. A la vue de son fils, elle s'exclama :

— Le ilôt monte-t-il toujours ou bien Saint- Gwennolé descend-il ?

— Qui sait?

— On va donc mourir ?

— Peut-être !

— Reste avec moi?

— 11 faut que j'aille donner un coup de main aux plus exposés.

La vieille femme avait tàté son fils :

— Comme te voilà trempé ! Avec cela ton cou est en sueur. Reste.

— Raison de plus pour me tenir chaud en m'occupant des'autres.

Des matelots presque invisibles dans la brume apprirent au pêcheur qu'un torrent de mer descendait à travers les rues du faubourg de Poul- Triel.

— Des berceaux se promènent avec leurs enfants ! Des armoires accostent des horloges? Des paillasses tournent sur les remous ! Le vieux Stéphan, le goémonier, a chaviré sous son grabat.

— Allons '. C'est le moment de faire travailler son corps, leur déclara Fanch et, avec une ardeur joyeuse, il s'élança dans la nuit.

Il descendit vers l'ancienne carrière. Avant d'atteindre la maisonnette de son oncle Maurio, les exclamations désespérées de Mathurine lui arrivèrent mêlées à des sortes de miaulements. Un pied de mer couvrait le sol en pente et se précipitait dans les trous des galeries abandonnées. Comment l'océan avait-il pu dépasser la falaise en sa plus grande hauteur et couler vers l'intérieur du pays? C'était inconcevable.

— Oh ! la ! la ! Pitié ! mon Jésus de Dieu ! Mathurine heurtait, tapait et lirait son huis

afin de l'ouvrir sans y pouvoir parvenir. Le lo-

queteau engagé dans la gâchette de granit avait été faussé par le coup de bélier du flot.

— C'est moi, Mathurine, recule-toi.

— Toi, Fanch ! mon grand fils du bien ! Entre! Entre ! oh ! la! la !

La menuiserie de chêne résistait aux efforts du marin.

— Gare dessous !

11 se lança, une épaule en avant ; les ais de bois cédèrent et la porte s'abattit dans une mare, en brisant l'échelle qui conduisait au grenier.

Cinq chandelles, une lampe et une lanterne éclairaient à la fois la salle tricolore où la bancale délirait tandis qu'assis sur son lit, le paralytique enthousiasmé claquait des mains.

— Quelle illumination, s'exclama le pécheur étonné !

— C'est Mathurine. Elle avait peur. Elle voulait voir. Ah ! mon Fanch, quel plaisir, la mer est entrée tout à l'heure! Elle a gagné le cellier ! Un second Ilot est venu, et, entends-tu, j'ai flotté ! Ili ! Hi ! comprends bien, j'ai flotté dans mon lit ! Ah ! ah ! j'ai flotté ! Jour de Dieu ! A quatre-vingtdeux ans, après quarante-deux ans de long-cours et sept ans de guerre, j'ai navigué dans mon lit! Vive la France!

— Mon petit père ! Oh ! la ! la ! Sauve le petit père, implorait l'estropiée, qui, dans son égare-

ment, saisissait des balais et des outils qu'elle voulait emporter.

— Mon oncle ! Vous ne pouvez rester chez vous, décida Fanch. II y a du danger.

Redressé sur les poings, Maurio avait pris une attitude combative :

— Je te répète que j'ai bien le droit de mourir à ma guise, je suppose ?

— Oh ' le petit père a perdu sa tête ! Fanch, prends-le. Nous risquons de passer sous l'océan, cette nuit.

— Tant mieux ! Je veux qu'il ne reste plus que de l'eau et du ciel, criait le paralytique tandis que son neveu l'emportait enveloppé dans ses couvertures.

La bancale, une lanterne à chaque poing, éclairait Fanch et ses larmes, grosses comme des grains de chapelet, tombaient, parce que Tremeur l'avait forcée d'abandonner ses balais, sa marmite, sa fourche et sa pioche.

Lorsqu'ils arrivèrent à Tal-Ifern, un éboulement de rocs formidables fit vibrer toute la presqu'île. Une fois encore le sol vaincu reculait.

— Oh ! la ! la ! la ! Notre-Dame ! ayez pitié de nous ! gémit Mathurine en se laissant tomber contre le sol, ce qui brisa ses lanternes.

Et ce fut la nuit opaque.

Dans les maisons du boure des femmes

épouvantées priaient à très hautes voix afin de se faire entendre du ciel.

— Ilourrah 1 Hardi la mer ! hurlait le retraité ! Emporte les champs ! Plus de paysans ! Rien que des marins, des poissons et des bateaux !

Depuis deux mois, Fanch, malade d'une pneumonie gagnée dans sa lutte contre le raz-demarée, se consumait sur sa couche.

Chaque soir, un peu avant la tombée de la nuit, une femme en grand manteau, lorsqu'elle n'apercevait aucun passant sur le quai, s'approchait de la maisonnette du patron pêcheur et, à travers le rideau de la petite fenêtre éclairée, elle essayait d'apercevoir le visage enflammé du marin posé sur son traversin blanc.

Elle fuyait, son capuchon rabattu, .lorsqu'un sardinier surgissait au détour d'une ruelle.

Chaque matin le Sai?it-Nomia appareillait sous le commandement du silencieux Drezen. La gaité avait fui le bord. Au retour de ces pêches hivernales, Tabari apportait à Fanch des raies bouclées semblables à des oiseaux nocturnes aux

molles ailes étendues. Il les éventrait avec son couteau et les clouait comme des hibous a la porte du cellier, au-dessous de la galère sculptée au pignon.

— Voilà de la bonne soupe en préparation. Il faut que ça soit sec comme de la corne pour se garder. Retenez bien, madame Tremeur, avertissait Tabari en s'éloignant à la cadence allègre de sa jambe d'aviron : une, deux ! une, deux '.

Lorsque le temps était doux et qu'un soleil breton, du blond de la chevelure des filles, jaunissait le pavé, Julienne ouvrait la croisée. Le mouvement du port manquait d'entrain.

De lourdes barques goudronnées aux voiles presque noires glissaient comme des corbillards sur le flot boueux. Le premier de tous, partait chaque matin un bateau rapiécé de morceaux que le coaltar n'avait pas même recouverts. Cinq vieillards barbus jusqu'au nez et coiflés de chapeaux en éteignoir le montaient.

Ces vétérans implacables démarraient avec une régularité qui donnait l'heure aux autres équipages. Au crépuscule, ils rentraient sans hâte. Leur butin était médiocre et leurs visages pierreux exprimaient la résignation. Depuis cinquante années, ils sortaient dans l'attente du coup de filet merveilleux qui ne s'était jamais produit. Les jeunes gens les raillaient ; cependant, ils partaient après eux à la conquête du bien-être avec la

même folie. Il ne plaisait guère à Fanch d'apercevoir ces tristes navigateurs qui offraient, aux marins dans la vaillance de l'âge, l'image de ce qu'ils deviendraient eux-mêmes après un demisiècle d'efforts.

Souvent Catell accompagnée de sa mère venait s'inquiéter de la santé de Fanch.

La jeune fille reconnaissante rappelait la conduite généreuse du pécheur et s'accusait de sottise.

Tant d'humilité, de bonté et de dévouement émanaient de ses gestes et de ses paroles que le malade gardait quelquefois la petite main froide dans sa large paume moite. Un sourire aussi pâle que la lumière de décembre fleurissait aux lèvres blanches de Catell et, tandis que le pécheur la retenait, elle examinait tristement les meubles antiques encore marqués par les brutalités de la scène terrible. Chaque fente, chaque corniche brisée et la large plaie de l'armoire frappée en plein corps témoignaient de la puissance de « l'Autre ». Les soins et l'encaustique de Julienne n'avaient pu effacer le souvenir détestable. Il planait.

Catell désespérait de toucher jamais le cœur de Fanch ; elle avait perdu toute fierté, toute confiance et elle se jugeait la plus pauvre en grâce des bigoudcnes. La maladie avait affiné le marin en le retirant à ses fatigues matérielles et

il comprenait maintenant l'humble Catell, celle-là même que les friteuses accusaient de fierté parce qu'elle était timide. Parfois, ils appuyaient l'un sur l'autre des regards pitoyables. Us se plaignaient. Us se sentaient les victimes d'une force plus grande que leur raison.

Chez le pécheur soulfrant, l'esprit gagnait ce que les muscles perdaient et Mlle Douarun lui devenait presque supportable pour des qualités qu'il découvrait et dont il ne s'était jamais douté.

Pendant ces entrevues la noble Julienne montrait ses grandes manières à la massive aubergiste. Elle croyait rehausser par là le prestige des Tremeur.

Mais les nuits qui suivaient ces visites, Fanch était hanté par des visions et parfois Julienne l'entendait appeler :

— Chann ! Chann !

— Mon malheureux garçon ne pourra donc pas se débarrasser de cette coquine ! déploraitelle.

Puis la peur la prenait : la femme du défunt Porguer n'était-elle pas libre de sa personne, maintenant 1

Le soir du pardon de Plomeur, le joyeux Nez- Cassé et les cousins Laou vinrent apporter à leur patron des boules de verre miroitantes : roses, vertes et jaunes ; elles reflétaient grotesquement

les visages et provoquaient leurs rires inextinguibles.

Fanch s'égaya de s'apercevoir allongé comme un navet ou élargi comme une pomme et il toussa jusqu'au sang.

— Maintenant, je vais les suspendre aux poutres, proposa Nez-Cassé.

Comme il avait bu, il brisa la rouge et fut jeté à la porte par Laou-Prech sur ces mots:

— Le Christ se relire de toi, tonneau d'infamie.

Le sardinier, trop enivré pour s'attrister de ce renvoi humiliant, sauta une danse sauvage devant la maison afin de prouver sa stabilité.

Les boules décorèrent le plafond à poutrelles. Cette verrerie aux couleurs brillantes avait amusé Fanch : il s'endormit paisiblement.

Julienne prit son Evangile et commença sa veillée. Elle vint à penser, pour la première fois, que l'existence de son fils avait manqué d'agrément. Son métier de pêcheur constituait toute sa joie. Il ne buvait pas ! 11 était resté sage au foyer ! Un jour il avait découvert l'amour à l'aspect de Chann Rouz.

L'hameçon s'était aussitôt enfoncé en plein cœur et, comme il le disait lui-même, un hameçon ne s'arrache qu'avec le morceau.

La veuve mit son livre ouvert sur ses paupières et songea aux reproches qu'en une heure de dé-

sespoir son iils lui avait adressés : « Aussi loin que je remonte dans mon enfance, je retrouve ta robe noire et ton visage de veuve dans notre maison ; c'est trop de tristesse pour moi maintenant que je suis un homme ». Julienne s'endormit sur sa chaise. Quand elle se réveilla, Fanch la regardait avec une passion qui l'effraya; Elle courut à lui.

— Qu'as-tu \

— Rien !

— Pourquoi me regardes-tu?

— Parce que tu es la seule femme que je puisse voir avec plaisir.

— Ah ! mon cher gars.

Elle le baisa au front, puis elle se retira dons sa chambre et songea :

— Il m'a dit cela, mais c'était l'autre qu'il fixait à travers moi. L'amour, dans une tête comme la sienne, s'accroche aussi fort qu'un homme en péril de se noyer !... Vous savez, mon Dieu, si je suis restée fidèle à mon mari et si je l'ai vénéré en priant chaque jour pour lui. Pourtant, je ne puis comprendre mon enfant. Comment peut-on aimer ce qu'on méprise ? Car il n'estime pas cette gueuse, et pourtant, il l'aime encore? Guérissez-le, mon Dieu, dans sa chair et dans son âme.

Julienne cessa d'invoquer et réfléchit :

— Chann est demeurée fidèle à Porguer ! Et ce

brigand la battait ! Celte danseuse aurait-elle pu devenir une épouse sérieuse et dévouée ?

Les heures tintaient à son horloge. Le malade, oppressé, râlait.

Enfin, elle conclut :

— Non ! Non ! Lui, il était trop bon !... Comme la mer geint cette nuit ?... Faites, mon Dieu! qu'il n'y ait pas d'hommes en péril !... Est-ce que tu m'appelles, mon cher enfant ?

Julienne courut au lit de Fanch et elle le trouva endormi. La large poitrinedu marin luttait contre son mal et les couvertures montaient et descendaient par saccades, il tendait une main et essayait de saisir une forme dans le vide.

— Quel cauchemar ! il pense encore à cette Lesourn. Jamais une honnête fille ne saura se faire aimer ainsi ! Youdrait-il revenir à cette drôlesse ?

Le malade se réveilla.

— Quoi ! Quoi, mère, qu'y a-l-il? Suis-je donc si malade... est-ce que... ?

— Rien ! Rien ! j'avais cru que tu m'avais appelée, et j'étais venue. Je t'ai réveillé, maladroite que je suis !

Avec défiance le marin observa sa mère dont les grands sourcils droits et la bouche pincée comme à l'ordinaire, le rassurèrent.

— Dors, fit-elle en bordant la couverture.

— Un instant, mère, écoute ?

— Qu'entends-tu ?

— Ah ! par exemple, ce serait à croire que j'ai une tempête dans ma poitrine. Mais non, cela siffle à Poul-Triel. Hein ! cette explosion, quelque lame sourde aura culbuté une roche de cent tonnes dans l'abîme. Je voudrais voir ça!

— Chut : Tais-toi '

— Je ne puis plus reposer ! L'océan me travaille ! Il me semble que chaque vague me frappe les côtes... Au moins, il ne reste pas une barque dehors ?

— Pas une, Tabari te l'a répété hier soir.

— Je n'y pensais plus ! Tant mieux, parce que rien qu'au son rendu par les récifs du Groumilly, je puis te répondre qu'il y aurait encore des disparus... comme le mois dernier à Lesconil, Herloch et ses fils ; et il y a deux mois, l'équipage de la Rosa Myslica du Guilvinec. La mort se promène autour de Penmarch.

— Tais-toi! Tu me fais songer à ton pauvre père. Quand je pense que depuis trente ans ses reliques sont remuées par les eaux, toujours, toujours!

— C'est le risque des marins ! Si on ne veut pas l'accepter, il faut chercher du travail chez les paysans.

— Ferme les yeux ! Dors !

— Oh! ma mère, il sera toujours temps de clore mes paupières. Ce jour viendra pour moi

comme pour les autres, à moins que je ne meure comme mon père ? Quand on meurt au fond delà mer, on écarquille les yeux ! Que voient-ils donc ainsi, les noyés ?

— Tu as la fièvre, mon cher garçon. Etendstoi. Pose ta tête sur l'oreiller. Surtout, tais-toi ! Tu vois, tu tousses. Ah ! sainte Anne !

— Baoum ! Baoum ! L'océan tousse aussi lui ! Et de plus en plus fort, comme moi.

— Veux-tu te taire ?

— Non, je ne me tairai pas. La mer m'empêche de dormir avec son branle-bas. Elle a l'air de me crier : — Eh ! Fanch, il y a longtemps qu'on ne t'a pas vu ?

— Tu déraisonnes. Ferme la bouche ; le médecin t'a défendu de parler.

— Le docteur ! ah ! ah ! le docteur ! Si tu l'en croyais ! Quand je fus le trouver à Pont-1'Abbé, le surlendemain du rez-de-marée, tu te souviens de ce qu'il te raconta : Cet homme debout, dans la cour, en cet état ? C'est incroyable ! Qu'il rentre vite chez lui ! Peut-être sera-t-ii trop tard?

Pourtant me voilà. Je ne suis pas charpenté en bois blanc comme les messieurs qu'il soigne.

— Oui ! et tu guériras si... oh ! quel fracas !

— Ce coup vient de la Torche ! Elle doit être affreuse cette nuit.

— La maison a tremblé.

— L'oncle Maurio doit être content. 11 ne voit

pas, mais il entend, c'est toujours cela. A propos, combien y a-t-il de temps que je suis à la chambre ? J'oublie dans ce maudit lit.

— Sept semaines.

— Sept semaines ! J'ai été bien récompensé de mon premier de l'an. Entin, il faut se contenter de son sort. N'empêche que j'en veux à cette maladie. Elle m'a sauté sur la poitrine comme une sauvage. Des fois il me semble que les ivrognes du bourg culbutent sur mon corps afin dem'empêcher de respirer... Est-ce qu'on ne court pas dans la rue ? Va donc te rendre compte.

— Et quand même il passerait des voisins ?

— Je t'en prie ! Ces gens avaient l'air pressés. Tu n'as pas remarqué?

A regret, Julienne souleva le rideau.

— Voyons ! maman, tu ne verras rien ! Les volets sont clos. C'est se moquer de moi.

— Si je les ouvre, ils batteront. Quel vent!

— Tu mettras la barre.

— Ce n'est pas raisonnable !

— Tu sais bien que je ne suis pas raisonnable, sans ça je n'aurais pas choisi mon métier ! Ouvre.

Après un geste de dépit, la veuve obéit. Ramenés furieusement par la brise les volets claquèrent et un carreau éclata.

— Je t'ai écouté et tu vois quel dégât. C'est de ta faute.

— La barre, mets vite la barre.

— Je veux fermer ! Quel courant d'air ! Tu vas prendre froid.

— La barre ! la barre ! Faut-il que j'aille mettre la barre ! Je te dis que je veux sentir la tempête- J'ai bien le droit, je suppose ?

— Non ! parce que tu es malade.

Malgré sa dénégation Julienne assujettit les volets. Les ailes de sa coiffe battaient ses oreilles et son châle se gonflait sur ses épaules. Elle se recula de méchante humeur.

— Il vente et il grêle. Le bruit des grêlons sur le pavé a dû te faire croire au passage de quelques personnes.

Elle revint vers le lit et, la main ouverte, elle apporta à son fils des grains gros comme le petit doigt.

— Je plains les pauvres diables qui les reçoivent en ce moment. Il va toujours quelques navires dans nos parages ; nous sommes le grand passage... Tiens, la sirène d'Eckmiïhl beugle?

Fanch s'était redressé et, le dos appuyé au bois du lit, il écoutait. La veuve s'était placée devant la fenêtre ouverte comme si elle eut voulu empêcher le mugissement de parvenir jusqu'à Fanch qu'elle fixait avec des prunelles terrorisées. Les courants d'air rabattirent la llamme de la lampe. Après un gros accès de toux, le malade s'écria :

— Ce n'est pas la sirène d'Eckmiihl, c'est la corne de sauvetage, mère ! C'est notre corne qui appelle !

A ces paroles elle revint vers lui et l'embrassa.

— La fièvre te trouble. Je t'assure que tu t'abuses. Le phare fait tout ce bruit, mon pauvre petit.

— Oui, oui, tu m'embrasses pour m'empècher d'écouter. Retire-toi.

La veuve était revenue vers la fenêtre qu'elle essayait de clore avec ses jupes, avec ses épaules.

— Va! Va ! maman, tu ne me tromperas pas. J'ai assez de vie encore pour reconnaître la trompe de mon canot de sauvetage. II y a quelque part, sur la mer, des malheureux qui sont en train de mourir. On aura prévenu notre maisonabri et voici que l'on trompette par les rues afin de rassembler les canotiers.

Un remou dispersa les braises sur le foyer.

— Oh ! dire qu'en ce moment des hommes meurent en se défendant, comprends-tu cela, mère?

La vieille femme s'était rapprochée de son fils et, avec toute son autorité, elle essayait de l'apaiser. Elle remonta les draps sur lui :

— N'oublie pas que tu es malade, bien malade ! Etends-toi. •

— M'étendre ! merci ! je ne suis pas encore mort. Non! je veux me lever, au contraire.

— Te lever ? Je t'en empêcherai.

Elle s'était placée devant le lit et de ses bras écartés elle défendait le passage à son fils.

L'énergie de sa mère l'apaisa d'abord ; puis une suffocation le prit et il s'abattit. Partagée entre la satisfaction de son obéissance et la peur de le voir plus souffrant, Julienne effleurait de ses doigts la chevelure de Fanch. Comme elle promenait son regard anxieux à travers la salle, demandant conseil aux objets familiers, son attention s'attendrit à l'aspect de sa couronne de mariée posée sur l'entablement du baldaquin. Elle se rappela que, trente et une années auparavant, Fanch était né.

Les râles du pneumonique se mêlaient au ronflement lugubre du vent dans la cheminée. La sirène à main, ce gros soufflet à entonnoir, pressé par un matelot, aboyait dans Saint-Gwennolé. Sur le pavage des quais les sabots sonnaient. Accablé, Fanch semblait dormir. La veuve éloigna la lampe. Dehors les sardiniers réveillés couraient aux renseignements. Malgré la détresse de l'heure, Nez-Cassé hilare apparut à la petite croisée et il manifesta son étonnement de la trouver ouverte.

L'index sur les lèvres, la veuve le renvoya après lui avoir montré Fanch assoupi.

Des appels traversaient la cale. Une chaîne grinça ; un portail ferré s'ouvrit en glapissant aigrement sur ses galets. Ce bruit domina les rumeurs de l'eau, de l'air et des gens. Fanch s'était remis sur son séant :

— On vient d'ouvrir la maison-abri de mon canot, mère.

— Tu ne reposais donc pas?

— Impossible, mon esprit se trouve avec mes canotiers! hola ! Donne-moi mes effets.

— Tu perds le bon sens !

— Mes vêtements ?

— Allons! voudrais-tu que, moi, ta mère, je t'envoie gagner un plus grand mal?

Sur le port et dans les ruelles des gens se hélaient en traînant les syllabes afin de se faire entendre :

— Com...om...bien son. .ont-ils?

— On ne sait pas ! Peut-être dix !

— Où sont-ils naufragés ?

— En dedans de la Torche.

— Arrivera-t-on ?

— Jamais La maman Poydenot ne passera la barre de Saint-Gwennolé.

— Alors ils vont tous périr ?

— Qu'y faire ? Nous ne sommes pas des Bon Dieu !

La sirène portait la terreur de porte en porte. Les rayons du phare semblait s'affoler, tourner

plus vite et chercher sur l'Océan haché les victimes.

Le corps tourné vers la croisée et une jambe à demi sortie du lit, Fanch écoutait et réfléchissait.

— Tu vas te refroidir, malheureux, se récria Julienne et elle le bouscula avec l'autorité d'une mère sur son petit enfant.

Il protesta ; la pneumonie avait enroué sa forte voix. Les poignets tendus, il repoussait la vieille femme:

— Je ne peux pas rester ici, entends-tu. Tous ces bruits m'appellent !

— Tu n'iras pas ! A-t-on besoin de toi, orgueilleux ? Drezen, le sous-patron, te remplacera. Les canotiers ont confiance en lui. Ah ! oui, l'orgueil t'a toujours perdu, cria la grande veuve ; et ses bras tragiquement dressés prenaient à témoin la Vierge de faïence du vaisselier.

A ce reproche les yeux du malade se mouillèrent :

— Tu n'as donc pas de cœur, ma mère Ml y a des hommes qui vont mourir là-bas, c'est ça qu'il faut comprendre !

— Mais, malheureux, tu tousses, tu étouffes. Si tu voyais ton teint violet, tu te ferais peur à toi-même. Reste dans les bras de ta maman.

Il la repoussa de toute son énergie.

— Impossible ! Il faut que je parte. Je ne puis pas faire autrement. Je crèverai de rage, ici, si tu me retenais.

Des cris s'élevèrent :

— Des chevaux ! Il nous faudrait dix chevaux.

Le grand Laou-Prech passa sa tête par la fenêtre.

— On part, patron ! Avec le secours du Seigneur Christ on reviendra.

Une seconde tête barbue et chagrine se montra :

— Voilà bien la première fois que vous ne nous commanderez pas, dit Drezen. Tout est paré. On vous regrette bien.

Une troisième tête cramoisie s'insinua, Tudy :

— Les bidets des paysans arrivent. Adieu ! tonton Fanch ! On fera pour le mieux mais ça sera dur, sans vous.

— Entrez une seconde, mes enfants, appela le malade.

Les Laou, Drezen, Nez-Cassé, Tabari et quelques autres canotiers, la ceinture de liège, les jambes nues et le béret enfoncé sur les oreilles, s'approchèrent du lit.

— Mes garçons, je m'habille et je vous accompagne, leur dit-il simplement.

Ils jetèrent un cri d'enthousiasme. Ayant réfléchi, le raisonnable Drezen prononça :

— Faneh, tu ne voudrais pas faire pàtir ta mère. Regarde-la, cette pauvre femme ! Tu n'es pas en état de nous suivre. On ne veut pas de toi !

— C'est vrai on ne peut pas emmener tonton Fanch malade, protestèrent les canotiers.

— Arrive que pourra, mes amis ! Je veux être encore à mon poste, aujourd'hui, ou j'étoufferai de misère dans mon lit.

Julienne vint appuyer de force son fds contre son oreiller et, pleine de colère, elle ordonna aux matelots de se retirer.

— Camarades, n'écoutez pas ma pauvre mère, se récria le malade. Je commanderai mon canot cette nuit ou bien, si je ne suis plus qu'une guenille, autant me tuer tout de suite.

Ce cri de désespoir émut la veuve, car elle était de la race des marins.

— Allons, madame Tremeur, déclara Drezen, si tonton Fanch est trop courageux, ce n'est pas de sa faute. Laissez-le sortir !

La veuve ouvrit les mains d'un geste fatal : elle abandonnait son lils à son sort.

— Au bateau, mes garçons, je vous rejoindrai, dit Tremeur en se glissant à bas de sa couche.

11 se vêtit et, cassé en deux, souffbquant, il essaya de gagner la porte.

— Voilà deux mois que je suis couché, et je

ne sens plus mes jambes... Je ne me gouverne plus... mais, tout à l'heure, cela va revenir.

11 continuait d'avancer courbé, en s'appuyant aux meubles.

— S'il le faut, je marcherai à quatre pattes jusqu'à mon bateau, gronda-t-il.

Julienne adossée au lit abandonné par son (ils l'observait douloureusement.

A sa plainte, elle s'avança vers lui, et, sans prononcer une parole, elle lui offrit son bras.

— Ah? maman, remercia-t-il en acceptant son aide.

Roide et insensible, elle l'emmenait sans vouloir le regarder. Lui, suspendu, souillait et toussait.

Sur le quai, la mère et le lils durent lutter contre une bourrasque aux coups si violents qu'elle les arrêta et les obligea à se retourner. Des lanternes s'avançaient vers eux. Catell encapuchonnée et son père couvert d'un suroît de pécheur, accouraient aux nouvelles.

— Oh ! Fanch ! Mon Dieu ! que faites-vous là ! s'exclama la jeune tille. Rentrez vite !

. — Ah ! ça, madame Tremeur, avez-vous perdu le bon sens, grognait Douarun ?

Allons, Fanch, demi-tour, mon brave. Les autres se débrouilleront sans vous. Eh ! Julienne, ramenez-moi ce garçon.

La veuve, morne, regardait sur l'autre côté du

port l'abri des sauveteurs où des torches fuligineuses s'entrecroisaient comme des crinières de flamme. Elle avait repris sa marche inexorable vers le canot et le malade haletait à son côté.

Derrière eux, Catell alarmée entraînait son père :

— Fanch, ne risquez pas inutilement votre santé, suppliait-elle.

Le boulanger-débitant déclarait qu'il n'y avait pas plus fou que les marins. A l'impossible, nul n'est tenu. Chacun pour soi, d'abord.

— Mon cher Fanch, restez pour vos amis... pour moi, implorait la jeune fille. Elle éclata en sanglots, car il ne semblait pas même l'écouter.

Poussée par le vent d'est la mer avait débordé les cales et une colline d'eau bouillante fermait les passes du port. Les canotiers ne pouvaient plus songer à lancer La maman Poydenot dans le havre condamné. D'ailleurs il leur eut fallu ramer pendant quatre milles avant d'atteindre ia Torche sous laquelle le trois-mâls Morbihan s'était échoué. Afin de gagner du temps Drezen avait réclamé des chevaux pour conduire le chariot à travers la presqu'île jusqu'à la plage, en face du navire en perdition.

A son arrivée au poste, Tremeur approuva les dispositions de son sous-patron. Comme cinq chevaux seulement avaient été trouvés dans le bourg, les curieux réunis autour du hangar s'offrirent à

compléter le train d'équipage en s'attelant aux « croche-long ». Les bidets furent placés avec leurs palonniers de chaque côté du timon et les bigoudens.que la rafale échevelait, empoignèrent les câbles.

Pendant ces préparatifs, Julienne avait soutenu son fils.

— Sommes-nous prêts ? demanda Fanch.

Les canotiers répondirent :

— Parés !

Le marin retira sa main du coude de sa mère, se redressa et lui ouvrit ses bras. Elle demeurait immobile et comme lointaine.

— Eh bien ! tu ne veux pas m'embrasser, maman ?

Elle s'approcha de lui et se laissa baiser sur le front sans témoigner d'émotion.

— Oh ! comme tu m'en veux, lui murmura-t-il à l'oreille.

— Mon garçon ! lit-elle en le serrant fougueusement. Elle reprit aussitôt son calme et, sans attendre le départ du chariot, elle s'en retourna vers sa maison.

— A tout à l'heure, mère !

Elle ne se détourna pas.

— A bientôt ! Entretiens le feu ? Un beau feu.

Julienne s'éloignait. Cependant lorsqu'une nouvelle quinte déchira les poumons de son fils,

elle leva les yeux vers le ciel et marcha plus lentement.

Quatre matelots avaient hissé le malade à sa place de commandement, au caisson arrière, et lui remirent un fanal. Au-dessous de l'embarcation, Tremeur apercevait les yeux de feu des assistants éclairés par les torches. Parmi un groupe de bigoudènes il reconnut avec stupeur la veuve de Porguer, sans coiffe et ses cheveux répandus sur les épaules. Dans sa hâte d'accourir elle avait saisi au hasard des vêtements ; son ancien cotillon court à bande orange et son vieux corsage brodé la couvraient. Jeanne Lesourn était ressuscitée.

Le marin remué jusqu'au fond de l'âme avait soudain oublié son sauvetage. Chann et lui échangeaient des regards poignants. Il eut envie de lui crier : Approche ! Il se contint. Chann se reculait entre de grosses femmes véhémentes qui voulaient conduire les opérations du sauvetage. Sous la clarté d'une lanterne, la jeune femme joignit ses mains sous le menton. Honteusement, de loin, par ce geste, elle le suppliait de ne pas s'embarquer. Enfin elle se fondit dans l'obscurité et il se demanda s'il n'avait pas souffert d'une hallucination.

— Nous sommes parés, répétaient les canotiers.

Fanch leva son fanal. A son geste de lumière

des coups de fouet et des hurlements éclatèrent ; l'embarcation blanche et cambrée comme un cygne apparut au seuil de son abri ténébreux et oscilla dans le vent. Les jantes de métal écrasaient le sable qui" s'envolait entre les rayons comme une fumée blonde.

L'aubergiste furieux de la déraison de Tremeur avait empêché sa tille d'approcher du canot. Lorsque la malheureuse Catell aperçut Julienne sur le chemin de sa maison, elle courut après elle.

— Madame ! Madame Tremeur, voulez-vous que je vous aide à rentrer chez vous ?

— J'ai l'habitude de m'aider moi-même, Mademoiselle.

— Pardonnez-moi, madame Tremeur, mais cette nuit..-, comme je vous vois seule...

— J'ai l'habitude d'être seule.

M'r° Douarun, désolée, n'osa plus la suivre. Serrée clans son long manteau noir, la grande veuve semblait un cyprès, un arbre de cimetière battu par la tempête.

— Holà ! pressons-nous, commanda Fanch du haut de l'embarcation.

Les fouets des conducteurs s'abattirent à nouveau sur les échines des chevaux et les bigoudens penchés sur les « cartahus » s'excitèrent au travail en vociférant comme des soldats à l'assaut. Une ruelle en pente fut escaladée. Sur leurs

seuils des femmes apparaissaient, leurs petits enfants sur les bras, et elles demandaient :

— En quel endroit le naufrage ? La Torche 1 Seigneur Jésus, jamais personne n'en est revenu.

A chaque instant la chaîne s'augmentait de nouveaux hàleurs qui se jetaient sur les cordes avec une sorte de rage clans le dévouement.

— En avant, reprenait Fanch congestionné par la bise glacée.

La maman Poydenot atteignit un palier ; les chevaux galopèrent et quelques femmes tombèrent. On dut les faire rouler sur elles-mêmes atin de leur éviter l'écrasement des énormes roues de fer.

— Plus vite, pour l'amour de votre vie ! Tremeur venait d'apercevoir une lumière volante.

— Le feu des naufragés ! Us ont pu monter une lanterne dans leur màt.

Cette lueur désespérée cabriolait dans l'espace, au-dessus d'une Atlantique qui n'était plus qu'écume. Les conducteurs des chevaux la remarquèrent et, dans leur énervement, ils eussent excité à coups de couteau leurs botes atin de secourir plus vite les marins du Morbihan.

Le vent ardent s'enfonçait comme un poignard dans les veux, dans les bouches, dans les nez.

Pour éviter la suffocation, Fanch dut replier un de ses bras devant son visage.

Lorsque le canot atteignit la plage de la Torche, au clair de lune l'Océan apparut comme un bouillonnement universel. La pente entraîna le chariot vers la mer. Fanch leva les poings :

— Hardi ! Mes bonnes gens ! Laissez courir. Des femmes et des hommes étaient encore

tombés et avaient été piétines par les hàleurs qui les suivaient. Les déferlements atteignirent la proue et Tremeur reçut leur violent baiser.

L'heure était venue de se lancer dans cette coquille parmi l'affreuse mêlée des vagues dont quelques-unes atteignaient presque la hauteur de la tour Saint-Gwennolé.

— Allons, mes lions! appela Fanch.

Ses canotiers se jetèrent à la mer et, s'accrochant aux cordages disposés en feston le long du bordage, ils grimpèrent comme des chats et s'attachèrent avec des courroies à leurs bancs.

Debout à son gouvernail, Fanch leva son fanal. Aussitôt les marins restés sur la plage basculèrent le train du chariot et les sauveteurs lancés à la mer disparurent sous les déferlements. Yeux et bouches closes, ils attendirent. Enfin, ils émergèrent.

— Armez ! clama Fanch.

D'un effort simultané, les douze canotiers renversés sur leurs rames firent trembler la mem-

brure du canot. Une vague arrivait. La maman Poydenot se dressa sur sa muraille liquide. Drezen accroché à son poste de proue était suspendu perpendiculairement à Tremeur appuyé à son caisson au fond du gouffre. Ce premier saut franchi, le canot descendit l'autre versant de la lame, glissa sur son bâbord et capota. Fanch et son équipage se trouvèrent la tête en bas dans l'océan. Les centaines de marins montés sur le cap de la Torche virent la quille de l'embarcation chavirée. Leur long cri d'horreur traîna dans l'espace. Les coups de vent déchirèrent cette clameur qui allait épouvanter des bigoudènes dans leurs chaumières de la Palue. Les femmes des Laou et de Drezen se jetèrent la tête contre le corps de garde.

Cependant les sauveteurs renversés dans le flot, attendaient leur redressement. Instable sur ses caissons renflés, tout à coup, leur canot se retourna. Fanch, demi mort de congestion, hurla d'une voix rauque :

— Armez !

Les avirons frappèrent leurs « dames » d'un seul coup. Avec son poing levé et abaissé Fanch obligeait ses hommes à nager avec la cadence d'une course de régates sur ces flots d'ouragan.

— Drezen, vois-tu les naufragés?

Le sous-patron accroché à la boucle de la proue, répondit par un geste de dénégation.

— Jette tes yeux plus sous le vent, Drezen.

— Tonton, la mer m'entre par les paupières jusque dans les os, comment apercevrais-je quelque chose?

Fanch cherchait le feu qui lui était apparu de Poul-Triel. Sans cloute le vent et l'eau l'avaient éteint. 11 était pourtant urgent de trouver le Morbihan parce que le courage des canotiers risquait de se lasser à cette poursuite stérile. Tremeur se demandait si le voilier n'avait pas coulé, quand les mats du navire se profilèrent à contre jour de la lune. Sur une vergue qui oscillait aux mouvements de sa ralingue, huit hommes étaient perchés comme des oiseaux.

Le Morbihan avait talonné une basse et quatre pieds d'eau recouvraient son pont. Son grand mût était déjà tombé. Les survivants ne bougeaient pas : ils se laissaient balancer, mettant toute leur énergie à se maintenir avec leurs jambes, avec leurs mains, avec leurs dents. Audessous d'eux des houles s'aiguisaient dans les brisants, puis s'étalaient en formant des tourbillons dans lesquels le nageur le plus vaillant eût succombé.

Réunis sur le cap de la Torche les pêcheurs de Penmarch déclaraient que jamais La maman Poydenoi ne pourrait accoster l'épave dans les récifs. C'était vouloir la mort inutile des canotiers. Tandis qu'ils pensaient ainsi, Fanch désignait à

ses camarades la vergue chargée d'hommes au milieu de l'effrayant chaos des récifs.

— Voici notre mat de cocagne, mes enfants. Il nous faut aller chercher nos lots ! Armez !

Ils ramèrent. Les plus émotionnables avaient fermé les yeux. Seul d'entre eux, Nez-Cassé sourit à son patron, ouvrit la bouche et lit semblant d'avaler une liqueur.

Fanch lui rendit son sourire. Ce valeureux ivrogne fût descendu au fond de l'Atlantique s'il avait eu l'espérance d'une récompense pour son gosier.

Le canot avait contourné Le Morbihan et se trouvait au large des brisants. Tremeur conçut le projet de profiter d'une vague pour se lancer pardessus le pont submergé du navire entre les mâts. 11 voulait cueillir à la volée les naufragés. Cette manœuvre, sublime d'audace, permettait seule de sauver l'équipage 1).

Sur son ordre, ses canotiers avaient ramené leurs avirons comme des nageoires fermées, le long du bordage. La maman Poydenot, debout à la lame, attendait X embellie nécessaire à son assaut fantastique. Trois collines de mer portèrent successivement jusqu'au ciel le canot ; ces vagues atteignirent presque les naufragés, s'abattirent

(1) Authentique sauvetage accompli par l'héroïque Louis Auffret et ses canotiers de Saint-Gwennolé.

sur la grève et remontèrent jusqu'au sommet des dunes où les fortifications de goémon, renversées, s'étalèrent dans la palue.

— Voici l'heure de sortir toutes les forces de vos corps, mes enfants. Armez !

Le flot et l'énergie des rameurs emportèrent le canot qui osa bondir sur le pont submergé du Morbihan au risque d'y briser sa quille et d'étaler naufrage sur naufrage. Les quatorze sauveteurs avaient crié aux naufragés :

— Ohé ! Laissez-vous tomber.

De la vergue, un homme se laissa choir en écrasant les pieds des rameurs. Déjà le canot emporté par une lame filait et risquait d'être jeté à la côte.

— Souquez avec vos bras, souquez avec vos jambes, souquez avec vos cous s'il le faut, où nous échouons, cria Tremeur. Les rames ployèrent : les canotiers grinçaient des dents. Ils purent remonter vers la haute mer.

La maman Poydenot revint sauter par-dessus le trois-mâts et les naufragés tombaient du ciel comme des oiseaux foudroyés par le plomb du chasseur.

A chaque bond effrayant par-dessus l'épave, les marins et leurs femmes répandus sur le promontoire hurlaient ; puis, une forêt de bras implorants se tendaient vers le Christ du calvaire de Tronoën.

Au troisième bond fantastique, une rame arrachée vint se ficher sous l'étambot de La maman Poydenot. Le canot ne gouvernait plus et dérivait vers la Torche. Le vent de la mort dressa les cheveux des canotiers. Drezen avait passé un aviron de queue à Fanch pour qu'il essayât de gouverner, quand un paquet de mer frappant celte rame en travers enleva le malade à deux mètres en l'air. Il retomba à son banc qu'il trempa de son sang. Le choc avait délivré le gouvernail. Du geste, car aucun son ne sortait plus de sa poitrine, Tremeur désigna le large. Ses lèvres sanglantes sourirent, car il voyait à ses pieds sept naufragés déjà sauvés. Seul le capitaine du Morbihan, un homme obèse, étreignait encore la vergue. Maladroit, il tomba dans la mer et son cri les suppliait :

— Tirez-moi, mes enfants ! Cassez-moi bras ou jambes mais sortez-moi !

La vigoureuse poigne de Drezen hissa le misérable.

Une nouvelle série de trois collines déferlantes arrivait.

— Laissez courir ! put encore commander, d'une gorge déchirée, Fanch.

Et La maman Poydenot et sa cargaison palpitante s'enfoncèrent une fois encore dans les murailles liquides qui les noyèrent. Le grand cygne blanc reparut au moment où l'aube

jaunissait l'orient au-dessus d'une mer d'absinthe.

S'étant retourné, Drezen n'aperçut plus les mâts du Morbihan. Ils s'étaient abattus. Avec le bras levé puis renversé, il fit comprendre aux sauvés qu'ils venaient d'échapper à la mort. Assommés par leur misère, ces marins fermèrent les yeux.

Au même instant la face barbue de Drezen, satisfait, changea d'expression. Il sauta par-dessus les bancs, se rapprocha de Fanch, l'épaula et prit avec lui les cordes du gouvernail.

Le vent s'était apaisé. Dans la gloire d'une froide aube hivernale, le canot s'avançait avec des géantes ondulations vers Saint-Gwennolé. La foule bigoudène, immobile, encombrait les quais.

Ils attendaient dans un silence d'élévation à l'église, le retour presque miraculeux des meilleurs marins de leur presqu'île.

Vers Tal-Ifern l'océan semblait tirer des salves en l'honneur des héros.

Comme jadis lorsqu'elle guettait le Saint- Nonna, Catell s'était placée sur la première marche de l'escalier, entre son père et sa mère.

Le grand cygne clair apparut à l'entrée de la passe et glissa sur l'eau en refoulant des cercles de vermeil autour de sa proue.

Dressé contre son caisson, à sa place de commandement, jambes écartées, les prunelles larges

ouvertes, Fanch conduisait droit à la digue l'équipage sauvé. Près de lui et le doublant, Drezen aidait, on ne savait pourquoi, à la direction du canot. Les higoudènes aux coiffes scintillantes qui entouraient Catell la virent s'agenouiller et gémir.

— Fanch ! oh ! mon Fanch ! oh ! Fanch !

Alors Drezen et ses canotiers, devant la population stupéfaite et qui ne comprenait pas encore, soulevèrent leur patron. Le corps était roide et ils le portèrent, debout, comme s'il vivait toujours, jusqu'à sa maison.

Catell trébuchait derrière le héros que ses compagnons de bataille tenaient le front droit, les jambes perpendiculaires.

Ainsi, même après sa mort, il paraissait les commander encore.

Les naufragés, bras dessus bras dessous, afin de ne pas tomber d'épuisement, suivaient leur sauveur.

Comme les canotiers trouvaient close la maison de Fanch, ils hélèrent :

— Madame Tremeur ! Ouvrez, madame Tremeur.

La veuve poussa lentement sa porte et considéra avec dureté le funèbre cortège.

Arrachant son bonnet, Nez-Cassé bredouilla :

— Comme ça, on vous ramène votre fils.

Les sourcils et les lèvres de Julienne s'abaissèrent dans une immense douleur muette.

Elle précéda les marins. Lorsqu'ils eurent couché sur son lit le défunt dont les traits figés exprimaient une volonté surhumaine, la veuve plongea ses yeux chauds dans les larges yeux froids de son fils et elle eut une plainte de jeune maman devant un berceau :

— Je t'avais défendu de sortir, mon petit ! Les canotiers s'étaient formés en cercle. Drezen

posa une main respectueuse sur l'épaule de Tremeur et déclara au nom de tous :

— Pour avoir été un bon, comme celui-là, if faut autre chose que de la chair autour des os.

Sur ces mots ils s'agenouillèrent et pleurèrent, car ils aimaient leur tonton. Tandis qu'ils demeuraient prosternés, dans l'atmosphère de l'humble salle frissonnait ce sublime par lequel la vie, dépassant la vie, bondit jusqu'aux mystérieux rivages.

Inondés par une grande lumière, ces pêcheurs communiaient avec Fanch dévoué aux hommes par delà son existence.

Autour de la maison, Mathurine Maurio extravaguait :

— Oh ! mon petit bon Dieu ! Malheur de malheur ! Petit père, notre Fanch ne te sortira plus jamais ! oh ! la ! la ! la !

Les canotiers sortirent car il leur fallait regagner La maman Poydenot attachée au môle.

Catell pleurait à la porte. Les matelots éloignés, elle osa entrer. Elle avait revêtu le manteau à capuche des bigoudènes endeuillées. Ainsi elle n'était plus une demoiselle mais une veuve.

Retenant ses cris, elle vint appuyer sa joue contre les cheveux de Fanch et, avec un horrible plaisir, elle pensait :

— Maintenant, tu ne me repousses plus. Oh 1 Fanch ! faut-il que tu sois mort pour que je puisse te donner un baiser ?

Sur la falaise de Tal-Ifern une jeune femme à la crinière rousse étalée sur les épaules et en cotillon court, sautait sur un pied et poussait un galet du bout d'une pantoufle jadis écarlate. Quelques friteuses la remarquèrent :

— Venez voir ! Pas possible ! Chann joue à la marelle, comme une gamine ?

Une mendiante vint toucher la tète de l'insensée avec son bâton et prononça :

— Cette crevette-ci n'a jamais possédé de cervelle. Oui, saute, ma fille !

Au large des récifs de Karek-ar-gazek et du Menhir, l'Océan lançait vers le ciel s^s dernières gerbes que des arcs-en-ciel traversaient.

Déjà l'espérance d'une pêche miraculeuse éclaircissait les physionomies des pécheurs ac-

3 1 i l'océas

coudés sur les parapets eu leurs suroîts cuivrés.

— Armez, ordonna Drezen.

Le mouvement de nage des avirons prosterna les douze marins et le grand cygne blanc regagna son abri.

Saint-iJwennolé, 1910-1911.

Page 1