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CHAPITRE PREMIER

UN OCÉAN DISPARU

C’est un fait géologique, aujourd’hui démontré, qu’après la période ignée, les eaux ont jadis recouvert le globe. La terre roule dans l’espace baignée d’une enveloppe gazeuse qui, suivant le degré du calorique ambiant ou terrestre , se transforme en atmosphère, en vapeur, en eau ou en glace. La masse liquide tient une place considérable sur le globe, puisqu’on estime qu’elle en occupe plus des trois quarts.

L’Océan primordial qui enveloppaitle noyau terrestre, comme la lymphe féconde où flotte la cellule, germe du monde organisé , a laissé partout sa trace. Ramond a trouvé des coquilles fossiles à 3,300 mètres dans les Pyrénées; Saussure, sur la Jung-Frau, à 4,000 mètres ; d’autres voyageurs en ont reconnu dans les Andes du Pérou, à 4,400 mètres, et dans l’Himalaya, à 4,900 mètres. Gela ne prouve pas, bien entendu , que le niveau des mers s’éleva jadis jusqu’aux nuages, mais seulement que les couches horizontales de l’écorce de la planète ont été redressées et projetées à ces hauteurs par la puissance des gaz intérieurs. D’où il résulte que la formation des montagnes, môme les plus élevées du globe, doit ôtre postérieure à l’existence des eaux à sa surface. Quelques-uns des principaux massifs ne sont même pas fort anciens et l’on a pu établir leur âge relatif; ainsi les Alpes, qui ont soulevé des terrains tertiaires, sont plus récentes que les Pyrénées où les couches qui dominent sont le calcaire jurassique et les terrains de grès vert et de craie, entourant des îlots granitiques. Ceux-ci le cèdent cependant en antiquité aux montagnes de la Saxe et aux strates siluriens du Finistère.

Sauf quelques formations volcaniques, le sol de la France consiste entièrement en dépôts marins, puis-

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qu’il est, en majeure partie, composé de terrains calcaires et crétacés et que la craie est formée d’un détri tus de coquilles où abondent les débris de poissons. Cette couche atteint souvent une épaisseur de plus do 300 mètres. Les géologues ont compté , d’après les stratifications du sol de la France, huit ou neuf submersions successives, tant par la mer que par les eaux douces. La vio n’a jamais cessé pour cela d'y être active et exubérante ; modifiant seulement ses formes suivant les milieux et durant les intervalles où le globe, pénétré do sédiments féconds, reparaissait au jour, elle produisait alors des végétaux et des êtres revêtus d’organismes appropriés aux conditions de leur existence. Ainsi, aux bancs de coquilles univalves, d’ammonites, de crustacés mêlés do dents do squales, qui témoignent de la présence de l’Océan, succèdent des couches horizontales calcaires et de grès marin contenant des testacés, des nummulites, des huîtres et quelques empreintes de fucus attestant une mer tranquille et peu profonde. Puis l’abaissement général des eaux et l’extension des marécages sont signalés par l’apparition de tortues, de crabes et de sauriens gigantesques dont les espèces ont disparu. Un formidable retour de l’Océan, couvrant le sol ancien d’une couche énorme de grès de quinze mètres d’épaisseur traversant l’Europe du nord

au sud, vint anéantir cette création intermédiaire à laquelle s’étaient joints les premiers oiseaux et quadrupèdes l .

Ces irruptions torrentielles, par lesquelles s’équilibrait le niveau des mers, cessèrent à mesure que l’ordre et l’uniformité s’établirent dans le fonctionnement des forces originelles. La vie put multiplier et perfectionner les organismes sans être interrompue dans son oeuvre par de vastes destructions. Pourtant la retraite définitive des eaux, par l’effet d’une cause mystérieuse dont nous parlerons plus loin, ne s’effectua que graduellement et avec une telle lenteur, que ce n’est qu’à une époque relativement récente que la forme actuelle des continents a été fixée, et l’homme, témoin de cette dernière révolution, a pu en conserver la mémoire. Nous sommes même entourés de phénomènes qui attestent la présence d’un Océan dans les contrées les plus peuplées de l’Europe , en un temps très-rapproché, si on le compare à la durée immense des périodes de la nature. Le plus intéressant de ces phénomènes c’est l’existence des glaciers sous les latitudes tempérées de l’Europe et sous la

1 Dans un remarquable travail . Lithologie du fond des mers, M. Delesse a récemment déterminé, par une série de cartes, les limites des mers qui ont couvert la Fiance aux différentes époques géologiques.

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zone torride. Nous croyons que le problème de leur formation, dont les savants se préoccupent vivement depuis trente ans, se rattache étroitement à l’existence de l’Océan primordial. On nous pardonnera d’exposer ici brièvement nos idées h ce sujet, bien qu’elles s’écartent un peu du but principal de cet ouvrage.

Personne n’ignore que des masses de glaces, qui atteignent souvent plusieurs kilomètres en étendue, occupent les flancs des Alpes et des Pyrénées. On en trouve aussi dans les Andes et sur le plateau central de l’Asie, mais nous ne voulons considérer ici que ceux d’Europe, comme offrant une démonstration h la portée du plus grand nombre des lecteurs. Plusieurs de ces glaciers ont leur base terminale à 1,000 ou 2,000 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Ce sont sans doute les plus récents. Les Vosges , le Jura , les Apennins ont eu jadis aussi leurs glaciers, que le peu d’élévation de ces montagnes, dont les sommets n’atteignent pas la zone des neiges éternelles, ne leur a pas permis de conserver.

Pour expliquer l’existence de ces masses glacées,

<ï GÉOGRAPHIE PRÉHISTORIQUE.

sous les latitudes de l’Italie et de l’Espagne, on a eu recours à bien des hypothèses. On comprend, en effet, que le glacier se maintienne par l’effet de sa température ambiante qu’il entretient au-dessous de 0 ; on sait aussi que la déperdition qu’il subit par la fonte superficielle durant la saison chaude est vite réparée par le regel en hiver ; mais, ce que l’on n’explique point encore, c’est le point de départ, la cause première de la formation de ces amas énormes d’eau congelée, au milieu d’un climat tempéré. Un astronome anglais, M. Croll, a supposé que la planète avait traversé des masses cosmiques assez denses pour intercepter les rayons solaires et engendrer un refroidissement très -vif à la surface de la terre. D’autres ont exprimé l’idée d’une augmentation ancienne de l’excentricité de l’orbite de la terre produisant le même résultat par l’éloignement du soleil. On a vito fait de déranger la planète pour trouver une solution. Un fait capital ressort cependant de l’étude de la floro et de la faune fossiles de nos latitudes, c’est qu’elles attestent invariablement dans le passé une température plus haute que celle que nous avons aujourd’hui ; elle devient égale aux temps les plus rapprochés, jamais elle n’est au-dessous.

Les lignites qu’on trouve auprès de Zurich sont composés des mêmes essences, pins, mélèzes, chê-

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nés, bouleaux existant aujourd’hui en Suisse l . Dans ces mômes dépôts de bois fossiles, on a découvert des ossements et des dents d’éléphants et de rhinocéros dont les espèces similaires habitent maintenant l’Inde et l’Afrique. Il a été constaté que ces restes reposaient sur un terrain formé do cailloux roulés et rayés par l’érosion des glaces. Ces arbres et ces animaux étaient donc contemporains des glaciers, comme le sont aujourd’hui les bœufs, les cerfs, les chèvres, etc., et le climat par conséquent devait être identique, probablement môme plus doux. Ces preuves, qu’aucune raison décisive n’est venue détruire, sont donc contraires h l’idée d'un refroidissement général et permanent de la planète engendrant une période glaciaire de longue durée.

Mais, comment alors ces glaciers ont-ils pu germer sous ce ciel attiédi, au bord de ces prairies semées de fleurs ? Sont-ils descendus en cascades des sommets chargés de frimas? Que] froid soudain alors les a Agés dans les vallées? Nous inclinons à croire, au contraire, qu’au lieu de descendre, les glaciers ont

i Nous puisons ces renseignements dans les belles études do M. Charles Martins : la Période glaciaire. Revue des Deux- Mondes, 1867, premier et deuxième trimestres. Ce travail consciencieux offre l’ensemble le plus complet des notions qui se rattachent à la question.

monté vers les cimes, et voici comment cela serait arrivé.

Il n’est guère de navigateurs, en traversant l’Atlantique, qui n’aient rencontré, dans les parages de Terre- Neuve et môme dans ceux des Açores, quelques-uns de ces énormes icebergs ou montagnes de glace, dont la hauteur dépasse souvent la mâture des navires , tandis que leur base plonge à une profondeur double de cette élévation, descendant lentement du Groenland et de la baie de Bafün vers les mers des tropiques. Arrivées à ces latitudes, la chaleur du courant équatorial les mine par dessous, tandis que les rayons ardents du soleil font ruisseler leurs cimes blanches. Tandis que l’œil suit avec anxiété à l’horizon cette flotte de colosses, on voit leurs flancs perpendiculaires, tantôt d’un vert pâle ou d’un bleu céleste, chanceler subitement, s’incliner en angles bizarres, puis crouler avec le bruit d’un coup de canon, par l’explosion des gaz contenus dans leurs flancs. Au temps où l’Océan septentrional, qui couvrait l’Europe et l’Asie, communiquait avec la mer glaciale et que la Sibérie, la Suède et. la Norwége n’étaient que des îles, des centaines de ces pics de glace se détachaient à l’époque de la belle saison et, chassés par les vents, qu’attirait l’atmosphère raréfiée des climats chauds, venaient échouer contre les bords escarpés des archipels

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que formaient, sur cet océan, les Alpes, les Pyrénées, le Jura et les Carpathes. Ces blocs immenses, charriés vers le sud, s’arrêtaient devant ces obstacles et, pour ne parler que des Alpes, pénétraient dans les estuaires profonds qui sont devenus les vallées du Rhin, du Rhône, de l’Arve et de l’Aar, toutes munies h présent d’énormes glaciers. Une fois logés au fond de ces fiords alpins, les pics de glace s’abattaient sur les pentes, les jonchaient, en se brisant, de milliers de cônes prismatiques qui, en s’agglomérant, ont formé les mers de glace. D’autres, serrés entre des rives verticales, gardèrent leur structure pyramidale, se soudant au granité par une fusion superficielle et se moulant aux aspérités rocheuses.

C’est donc d’une manière toute adventice que se serait formé le noyau du glacier. Or, cette masse gagnait alors davantage par l’hiver qu’elle ne perdait pendant l’été. Le nèvé et les avalanches précipités des sommets neigeux ajoutaient sans cesse par en haut au glacier qui s'élevait ainsi de plus en plus, adhérent à la montagne et se consolidant par le froid continu de la région supérieure. A mesure, au contraire, que le niveau de l’océan qui l’avait apporté baissait, la chaleur terrestre le dissolvait à sa base et le soulèvement des terrains secondaires le poussait vers la cime, do sorte que, lorsque les eaux eurent

disparu do la surface du sol, le glacier enfoui dans les hauteurs y resta attaché. On sait que les glaciers, loin d’être immobiles, accomplissent une marche progressive assez rapide vers les vallées. Il semble qu’ils soient entraînés par la pesanteur de leur masse, cherchant un équilibre continuellement dérangé par l'écoulement des fleuves et des torrents dont ils sont les réservoirs. Pondant à sa base, mais se réparant au sommet, le glacier est éternel.

Cette solution se confirme d’ailleurs par une singulière communauté entre les flores de l’Allemagne, de la Suisse et des Pyrénées avec les contrées les plus septentrionales de l’Europe. Au col du Faulhorn, dit M. Ch. Martins, sur cent trente-deux espèces phanérogames, cinquante-une appartiennent au Spitzberg et à la Laponie. Sur le pic du Midi, soixante-douze espèces de plantes ont dix-neuf similaires dans ces mêmes pays. Les tourbières de la Bavière et du Jura sont presque exclusivement composées de plantes de la Laponie. Or, personne n’ignore que les plantes n’ont pas pour voyager de meilleurs véhicules que les eaux.

A l’époque fort rapprochée de nous (environ six mille ans) où les eaux, considérablement abaissées, étaient devenues plus calmes par leur peu de profondeur, elles gelaient facilement comme la surface d’un lac, sur une étendue illimitée. Les vallées qui for-

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raaienl alors des golles, étaient des champs de glace et il n’y a rien do surprenant à ce qu’on ait constaté sur les rochers des bords du Rhin, au delà de Mayence, des stries par lesquelles les glaçons charriés par les débâcles annuelles ont marqué leur passage. Une banquise immense couvrait, durant l'hiver, une grande partie do la France, de l’Allemagne et de la Russie. Les souffles du printemps brisaient cette masse, en poussaient les fragments en les amoncelant, contre les flancs abruptes des montagnes, envahissaient les détroits et les canaux sinueux, et perpétuaient l'hiver au-dessus des plaines de la Lombardie et do ces vallons, où se dessinent les lacs Majeur, de Côme, de Constance, de Garde, d'Isée. Dans ce tempslà, les Alpes avec leur réseau de pics neigeux et leur ceinture de glaçons, devaient présenter l'aspect du Spitzberg, dont les glaciers descendent jusqu’à la mer et forment des caps où se brisent les flots. Mais, à mesure que les eaux abaissèrent leur niveau à celui des terres, elles s’échauffèrent et les convois de glaces cessèrent. Alors les dépôts les plus récents fondirent et formèrent dos lacs et des rivières L Les

l Le lac Majeur, dont le fond est à GGO mètres, et celui de Côme à 386 mètres au-dossous du niveau de la mer, sont évidemment d’anciens glaciers. La surface du premier est à 194 mètres et celle du second à 218 au-dessus de la Méditerranée.

plus élevés, garantis par la température, se conservèrent et restèrent tels que nous les voyons aujourd’hui.

Il n’est donc pas nécessaire de faire intervenir aucune cause cosmique dans ce phénomène. Il fut entièrement local et ne différait pas de ce qui advient encore de nos jours dans la mer d’Azof qui est prise en partie, pendant l’hiver, sous l’influence des vents arctiques. Hérodote et Strabon racontent que le Bosphore cimmérien gelait en entier, et ce dernier cite l’aventure d’un général qui remporta une victoire navale en un endroit du Bosphore où, quelque mois auparavant, il avait livré sur la glace un combat de cavalerie.

Nul ne pourra jamais supputer la durée de ce règne de l’Océan couvrant le monde de sa nappe uniforme, tandis qu’il élabore dans ses profondeurs les germes de la vie qui devait, après la disparition des eaux, apparaître et foisonner sous des myriades de formes et, de création en création, arriver à l’homme qui couvre aujourd’hui de ses populations le lit desséché des mers primitives.

Indépendamment de l’existence des glaciers, la pré-»

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sencc des blocs erratiques dans les bassins des fleuves, les grandes masses granitiques et calcaires éparses au milieu des plaines de l’Allemagne, de la Russie et de la Tartarie, à de longues distances des chaînes de montagnes auxquelles elles appartiennent par leur constitution minéralogique, attestent avec évidence l’existence des eaux marines à la surface de notre hémisphère, puisque ces blocs n’ont pu être arrachés de leurs gisements que par le choc des glaçons, les oscillations des marées, et roulés au loin par l’action continue des courants ou l’impulsion violente d’un torrent diluvien.

L’immersion générale de l’hémisphère boréal constitue donc une période géologique dont les phases ont été nombreuses et la durée incommensurable, si on la compare à la brièveté de l’existence humaine. La cause de la disparition de ces eaux de la surface des continents n'en est pas moins un problème qui exerce encore la sagacité des physiciens et des géologues. Peut-être les observations qui suivent contribueront-elles à faciliter leurs investigations.

D’abord l'émersion des terres ne paraît point avoir été simultanée. Elle a été successive, et nous croyons probable qu’elle a procédé graduellement d’Occident en Orient. Ainsi la retraite de la mer se serait manifestée, en premier lieu, en France. M. Delesse es-

time qu’elle était presque entièrement hors des eaux dès la période secondaire. Elle n’en a pas moins été submergée par de nombreuses inondations marines et d’eau douce, durant les périodes subséquentes. Nous inclinons à penser que lo soulèvement complet de cette contrée et des deux péninsules ibérique et italique aura coïncidé avec l’évolution terrestre qui a projeté , à deux reprises , les Pyrénées et les Alpes.

Il est remarquable que la fertilité diminue en Europe à mesure qu'on avance vers l'Orient. Malgré l'analogie de sa structure géologique avec la France, l'Allemagne semble être sortie beaucoup plus tard du sein des eaux. Les forêts peu variées dans leurs essences couvrent une étendue considérable de son territoire. En France, elles ont disparu en grande partie, et, bien quo le défaut d’écoulement de la plupart des fleuves de cette région, ainsi que l'ancien étang central, aujourd'hui la vallée de la Loire et la Sologne, se soient longtemps opposés à son progrès agricole, l'extrême antiquité des sédiments, l’épais^ scurde l’humus végétal, perfectionné par une longue culture et le séjour permanent des hommes et des animaux, ont fait de cette terre un champ et un jardin. Quoique puissent faire scs habitants, l'Allemagne, avec sa stérile Poméranie découpée de vastes

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lacs saumâtres aux embouchures des fleuves, son Brandebourg aux sables siliceux, sa Bohême et sa Saxe, où le granité perce partout une mince enveloppe d’humus, ne pourra jamais égaler la France en fertilité et en richesse naturelle. C’est lâ son éternelle victoire, que les plus savantes dévastations ne parviendront point à lui ravir.

Quant à la Pologne, aux trois quarts sauvage, les vastes lagunes de Pinsk, en Volhynie, qui forment comme le fond de la coupe, les sombres forêts que hante l’Auroch du premier âge, reportent le visiteur au lendemain des temps qui suivirent la disparition des eaux.

La région la plus récemment émergée est sans nul doute la Russie. La steppe moscovite, peu productive dans sa plus grande partie, prend l’aspect d'une lande stérile en se rapprochant de l'Orient. Autour de la Caspienne et du lac Aral ce n’est plus qu’un désert de sable qu’il y a quatre mille ans à peine, la mer couvrait encore. Il est évident que ces deux mers représentent le fond le plus bas de la dépression progressive du lit de l’Océan.

La théorie que nous venons d’exposer n’a , au surplus, rien d’hypothétique. Elle trouve son appui dans la comparaison de la composition des terrains. La France, en y comprenant le bassin du Rhin et de ses

affluents, est recouverte de dépôts de coquilles fossiles appartenant aux âges les plus anciens. L’épaisseur énorme do ces dépôts témoigne du long séjour des eaux, seul réceptacle de la vie à cette période, et lui sein desquelles elle se manifestait, sous les formes embryonnaires du mollusque, avec une exubérance prodigieuse. La steppe russe, au contraire, n’est semée que de coquilles marines semblables à celles de l’époque actuelle, et sa stérilité atteste la diminution, dans les eaux qui la recouvraient, de l’énergie vitale disséminée désormais dans les organismes végétaux et animaux peuplant, la surface solide du globe.

Lorsqu’on sait que la vaste steppe de Russie est parfaitement étanche, depuis Sébastopol jusqu’à Saint-Pétersbourg, et que sa superficie est un peu plus élevée que celle de la Baltique , de la Caspienne et do la mer Noire, il semble impossible d’admettro qu’elle ait été recouverte d’une nappe d’eau comportant une certaine profondeur et qui, n’étant contenue par aucune barrière, n’aurait pu se maintenir au-dessus des mers adjacentes. Il n’est pas douteux que les océans qui entourent le globe étant en communication ont dû toujours avoir le même niveau. Si donc ce ni-

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veau s’est abaissé, il a dû le faire uniformément, ou bien les terres ont dû être soulevées. Dans ce dornier cas, la topographie de la Russie se serait bien modifiée depuis les temps anciens, car il faudrait partir de cette donnée que le niveau de la steppe fut autrefois beaucoup plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui; elle se serait graduellement relevée, rejetant les eaux qui la couvraient dans les mers voisines par de vastes débordements, puis, lorsqu’il ne resta plus que des lacs et des marécages, l’évaporation acheva de pomper l'humidité et de mettre les terrains à sec.

C’est en effet à cette solution, qui aurait paru invraisemblable il y a moins d’un Biècle, qu’il faut s’arrêter, car elle trouve sa confirmation dans les récentes découvertes de la science. L’étude géologique du sol de la Russie a démontré que cette large portion du globe a été tout entière un fond de mer. Pallas, en étudiant le littoral de la Caspienne et de la mer Noire, la disposition horizontale de la steppe qui borde le Don, le Volga et le Jaïk, l’identité de leurs couches salines, leur stérilité uniforme , la nature des coquillages semés sur cet immense espace , a acquis la conviction que toute cette région ne fut autrefois qu’une seulo mer >. Tournefort exprime la même opinion et ajoute

l Voyage dans la Russie mérid., t. VII, p. 218

que cette mer , par un canal peu profond , dont le Manitsch offre les vestiges, baignait la pointe septentrionale du Caucase et formait deux vastes golfes, dont l’un était la Caspienne et l’autre la mer Noire 1 .

D’après le rapport do l’expédition russe envoyée , en 1858, pour étudier, sur les lieux, les moyens d’exécuter un canal de jonction entre la mer d’Azof et la Caspienne, il a été reconnu que la plaine de Manitsch est un désert salin impropre à toute culture. La steppe kalmouke , située au nord de cette vallée , est formée de roches dures, tandis que la steppe plus basse d’Astrakhan se compose d’un sédiment marin d’une période géologique récente ; le Don et le Volga devaient communiquer, il n’y a pas bien longtemps, non loin de Sarepta. Le pays, entre ces deux fleuves , est sillonné d’une multitude de petits lacs et de ruisseaux en partie stagnants, qui, réunis lors d'une inondation récente, en avril 1859, permirent à la flottille russe de traverser , par un bras du Manitsch , l’intervalle qui sépare le Don de la Caspienne. Quelques jours après les terrains étaient à sec. Depuis quelques années, le cours du Manitsch a encore diminué, et ce fleuve, ainsi que le Kouma, jadis un grand cours d’eau, n’arrivent plus à déboucher dans la Caspienne.

l Voyage au Levant, t. I, p. 80.

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Si l’on reporte les yeux au nord , on s’aperçoit que la Finlande est tellement criblée de lagunes que l’eau

occupe une partie considérable de son territoire, qui semble tout nouvellement sorti de la mer. On conçoit qu’autrefois la péninsule Scandinave était une île et que la Baltique se reliait à la mer Blanche par le golfe de Finlande et les grands lacs Onéga et Ladoga. L'évaporation n’a pu seule opérer une telle transformation et il faut évidemment lui chercher une autre cause : or, c’est un fait attesté par une série d'observations rigoureuses que le sol du nord de l'Europe s’élève incessamment. Le golfe de Bothnie perd graduellement de sa profondeur, et l’on a calculé que l’émersion de ses rivages et de ceux de laNorwége sur la mer du Nord était d’au moins un centimètre par an, soit un mètre par siècle. Cette marche serait même infiniment plus rapide dans certaines parties, à en juger par les marques gravées par l'astronome Celsius , il y a près d’un siècle et demi, sur les rochers de Gefle et de Calmar, ainsi que par le niveau que traça Linné lui-même sur un roc près d’Upsal et qui dépassent maintenant de plusieurs pieds la surface de la mer. Les jalons sont d’ailleurs faciles à saisir dans les fiords profonds de la mer du Nord, devenus des vallées, et dont les caps portent à une hauteur considérable les anneaux de fer qui servaient jadis à

amarrer les barques. Un vieillard suédois a raconté à M. Nillson que, dans son enfance, il avait vu poindre un écueil qui, mesuré par le professeur, s’élevait à deux pieds au-dessus du niveau de la mer avec uno surface de deux mille pieds carrés. De vieux chasseurs avaient affirmé à Celsius que , dans leur jeunesse, ils poursuivaient les phoques sur des rochers qui, depuis, s’étaient tellement élevés que ces animaux ne pouvaient plus s’y réfugier.

Le littoral de la mer Noire, h l’est du moins où il a été observé par M. Dubois de Montpéreux, a subi une progression analogue. Ce voyageur a constaté, d’après los indications du périple que fit le préteur Arrien par ordre de l’empereur Hadrien, que le lit et les bords du fleuve Phase ont haussé, depuis lors, de sept à huit pieds. L’ancien estuaire est comblé; l’île d’Æa, dont parlent les poètes, a disparu, et ce qui prouve que la cause est bien un soulèvement général du sol et non un abaissement local du niveau de la mer, c’est que le fleuve a conservé la pente nécessaire à l’écoulement de ses eaux. Signe plus remarquable encore, car il est récent, la villo de Poti, bâtie il y a deux siècles et demi au bord de la mer, a reculé dans les terres de dix kilomètres.

M. de Humboldt, par ses études géologiques dans l’Asie centrale, a jeté une grande lumière sur les ef-

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Si

fets de ce travail intérieur du globe. Il a constaté que le lac Aral a considérablement diminué de volume et qu’il s’est séparé, à une date peu éloignée, de la Caspienne dont il faisait jadis partie. On sait que les bouches de l’Oxus qui, aux temps anciens, se dégorgeaient dans la Caspienne, se perdent maintenant dans les sables. La dépression profonde reconnue par Humboldt dans cette partie de l’Asie a donc diminué considérablement, et il est facile de prévoir que, dans un avenir qu’on peut calculer, l’Aral disparaîtra complètement.

Do récentes observations font connaître que ce mouvement de croissance de l’enveloppe terrestre se propage beaucoup plus loin. Les explorateurs du fleuve Amour, immense cours d’eau qui traverse le nord de l’Asie pour se jeter dans les mers du Japon, ont partout remarqué, sur ses bords, les traces visibles d’un exhaussement incessant des couches du sol.

Il serait aisé d’obtenir les mômes constatations dans la Méditerranée. M. Erdan nous apprend qu’une île, à Fiumicino, a conquis un kilomètre et demi sur les eaux depuis TraJ&n. Des salines d’une vaste étendue et des marais salants prolongent les rives de, l’embouchure du Tibre, près d'Ostie. Enfin, il ne serait pas impossible que ce fût à un soulèvement gé-

néral qu’on dût attribuer la transformation, en un désert fiévreux, de cette campagne de Rome si riante et si saine encore au temps des Césars.

Léopold de Buch, frappé du rapide exhaussement de la péninsule Scandinave, observe que l’équilibre des eaux du globe s’oppose à ce que le niveau de la Baltique et de la mer du Nord s’abaisse. Il faut donc que ce soit la Suède qui se soit soulevée depuis Frederickshall jusqu’à Obo, et peut-être, ajoute-t-il, jusqu’à Saint-Pétersbourg. Le grand géologue dit : « peut-être, » parce qu’aucune mensuration ne venait appuyer son induction; mais, ailleurs, il écrit à Humboldt que « la force de soulèvement agit, nonseulement sur les montagnes, mais aussi sur des contrées entières. » L. de Buch eut donc trouvé parfaitement logique que le soulèvement de la France , de l'Espagne et de l’Italie eut coïncidé avec la projection qui a élevé les Pyrénées et les Alpes, et il n’aurait pas hésité à comprendre la steppe russe dans le mouvement ascensionnel qu’on remarque en Scandinavie, dans la mer Noire et au bassin de la Caspienne.

L OCÉAN SGYTHlQliE.

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